Des évêques instrumentalisent-ils la crise des abus sexuels ?

Mgr Felix Gmür, Bâle – Photo The Pillar

Les évêques instrumentalisent-ils la crise des abus sexuels ?

Les évêques de Suisse continuent de lutter contre les retombées d’une crise des abus sexuels dans leur pays.

Samedi, le président de la conférence épiscopale, Mgr Felix Gmür, évêque de Bâle, a accordé une interview au journal Neue Zürcher Zeitung, soulignant l’engagement des évêques en faveur d’une réforme institutionnelle après qu’un rapport indépendant a trouvé des preuves de mauvaise gestion et de dissimulation des cas d’abus cléricaux dans les diocèses suisses. 

En promettant que des leçons avaient été tirées du scandale actuel, Mgr Gmür, qui, comme plusieurs autres évêques suisses, a fait l’objet d’appels à la démission, est allé plus loin que la promesse de nouveaux processus et de nouvelles politiques. 

L’évêque a profité de l’interview et des retombées de la crise pour appeler à la fin du célibat des clercs, à l’ordination des femmes et à l’adoption par l’Église d’une « nouvelle morale sexuelle ». L’évêque a également promis de défendre ces réformes à Rome le mois prochain, lors de la réunion du synode sur la synodalité.

Bien que les déclarations de Mgr Gmür aient été controversées dans leur contenu et par rapport à l’enseignement de l’Église, elles s’inscrivent dans un schéma désormais bien établi lorsque les crises d’abus commis par des clercs se propagent après la vague initiale survenue aux États-Unis.

Mais alors que les évêques et d’autres personnalités de l’Église continuent d’appeler à des changements doctrinaux et disciplinaires majeurs en réponse aux abus sexuels commis par des clercs, il n’y a toujours pas de lien démontré avec les problèmes qu’ils sont censés résoudre. 

Au contraire, les commentaires des évêques semblent refléter une acceptation désormais établie des abus sexuels commis par des clercs comme un problème qui peut être instrumentalisé pour faire avancer un programme de réforme distinct. La portée de ce programme au cours du prochain synode dépend presque entièrement du pape François.

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Dans son interview, publiée ce week-end, Mgr Gmür a commencé par défendre la manière dont les évêques suisses ont traité les cas d’abus au cours des dernières décennies, en soulignant les réformes procédurales adoptées par la conférence en 2002, lorsque la question a été portée à l’attention du monde entier à la suite du scandale Spotlight aux États-Unis.

Ces politiques ont été « continuellement améliorées au fil des ans et adaptées à la réalité », a déclaré l’évêque, tout en vantant les mesures supplémentaires qu’il a mises en place dans son propre diocèse de Bâle. « C’est pourquoi il y a moins de cas d’abus qu’auparavant », a déclaré l’évêque.

De nombreux évêques peuvent compatir à l’expérience de devoir défendre le succès de réformes relativement récentes tout en acceptant de rendre des comptes pour des manquements plus importants dans le passé. Et il est vrai que dans les pays qui ont mis en œuvre de nouvelles procédures au cours des 20 dernières années, comme les États-Unis, les cas d’abus sexuels commis par des clercs ont diminué. 

Cependant, une autre expérience que les évêques suisses partagent aujourd’hui avec leurs homologues américains est celle d’une crise renouvelée, née moins de l’inconduite des prêtres que de la négligence ou de l’inconduite épiscopale. Ces problèmes, qui sont devenus aigus à la suite des scandales de Theodore McCarrick et de la conférence épiscopale chilienne en 2018, ont été abordés au niveau mondial par le pape François l’année suivante, avec un sommet des dirigeants des conférences épiscopales et la promulgation de « Vos estis lux mundi », qui a introduit de nouvelles normes et sanctions pour les fautes épiscopales. Bien que ces normes aient depuis été mises à jour et continuent d’être utilisées et invoquées par le Vatican en tant que réponse clé de l’Église à des crises telles que celle qui engloutit actuellement les évêques suisses, elles n’ont pas été évoquées dans l’interview de Mgr Gmür. 

Au lieu de cela, l’évêque a appelé à une étude plus approfondie pour « clarifier » si le célibat clérical est « causalement responsable du problème » des abus, ou si la discipline « attire des personnes qui ont un problème à ce niveau ». Il est étrange que l’évêque cherche à clarifier cette question, étant donné qu’elle a été examinée en détail dans différents pays au cours des deux dernières décennies. Dans aucun cas, un lien entre le célibat des prêtres et les abus sexuels sur les enfants n’a été démontré. 

Au contraire, la thèse implicite selon laquelle les prêtres mariés seraient moins susceptibles de commettre des délits, ou que les délinquants probables seraient moins attirés par la prêtrise s’ils étaient autorisés à se marier, a été maintes fois confrontée à la réalité des abus commis sur des mineurs par des hommes mariés dans d’autres contextes, notamment au sein de la famille, dans les écoles et dans des groupes de jeunes tels que les Boy Scouts.

Il est également étrange que l’évêque recherche la « clarté » sur le célibat des clercs, puisqu’il semble déjà avoir pris sa décision sur cette discipline. « Le temps est venu d’abolir l’exigence du célibat », a-t-il déclaré au journal, estimant qu’il s’agit d’un « symbole qui n’est plus compris par la société ».

Bien sûr, le célibat des prêtres occidentaux est une question de discipline et l’évêque a plus que le droit d’avoir ses opinions à ce sujet, même si elles divergent de la position déclarée du pape François. Mais la façon dont l’évêque présente ses réflexions peut sembler à certains – en particulier aux survivants d’abus – une sorte d’instrumentalisation de leurs expériences. Ayant lui-même décidé qu’il fallait mettre fin au célibat, les appels de Gmür à la « clarté » sur le lien supposé (et non étayé) de cette discipline avec les abus commis sur des mineurs pourraient donner l’impression à beaucoup qu’il considère leurs souffrances comme un soutien potentiellement utile à son propre agenda.

On pourrait également en dire autant de l’appel catégorique de Gmür en faveur de l’ordination sacramentelle des femmes, qu’il a également formulé dans l’interview. « Je suis en faveur de l’ordination des femmes », a-t-il déclaré au journal. « La subordination des femmes dans l’Église catholique m’est incompréhensible. Des changements sont nécessaires dans ce domaine.

Des appels similaires pour que l’Église ordonne des femmes – ce que le pape François a répété que l’Église n’avait pas le pouvoir de faire – ont été lancés par des prélats de premier plan en Allemagne, ainsi que des appels à mettre fin au célibat des clercs. Ces mêmes appels ont été lancés dans le contexte de la « voie synodale » allemande, bien sûr, qui a elle-même été inaugurée en tant que réponse institutionnelle aux scandales d’abus sexuels dans ce pays, malgré l’absence de preuves à l’appui de l’une ou l’autre de ces réponses.

La distance que la voie synodale allemande a mise entre ses conclusions et la crise des abus sexuels est maintenant aussi grande que le fossé entre son processus et la véritable synodalité. À la place des deux, les dirigeants catholiques du pays ont commencé à proposer une vision plus large de la réforme ecclésiastique, qui englobe une nouvelle théologie sacramentelle, une nouvelle morale sexuelle et une nouvelle approche explicitement démocratique et décentralisée de la gouvernance de l’Église. Et, à l’exception du principal critique de la voie synodale, le cardinal Woelki de Cologne, il est également remarquable que les évêques allemands, comme le cardinal Marx de Munich ou l’évêque Franz-Josef Bode, aient eu tendance à réclamer plus bruyamment des changements progressifs lorsqu’ils étaient le plus étroitement surveillés pour leurs erreurs personnelles dans la gestion des cas d’abus.

Cette métamorphose allemande a pris plusieurs années pour se déployer pleinement, tout au long de la durée de vie de la voie synodale et de la réunion du synode des évêques sur l’Amazonie, à laquelle les voix allemandes ont participé bruyamment. En cours de route, les évêques allemands et les organisateurs du synode ont clairement indiqué qu’ils se considéraient comme un exemple à copier et un programme qu’ils espéraient voir repris ailleurs. Il semble que cela soit devenu un modèle établi, y compris le déploiement de propositions radicales sans rapport avec les abus sexuels lorsqu’elles sont sous le feu des critiques.

Interrogé samedi sur le fait que les abus sexuels commis par des clercs étaient la preuve d’une « moralité sexuelle déréglée [dans l’enseignement de l’Église] qui ne reconnaît ni l’homosexualité ni le remariage et exige le célibat des prêtres », Mgr Gmür a répondu par l’affirmative et s’est mis en opposition avec Rome sur tous ces points. « Je suis en désaccord [avec le Vatican] ici parce que nous sommes intégrés dans l’Église universelle, qui a ses règles auxquelles nous devons également adhérer », a-t-il déclaré. « À Rome, je ferai campagne pour que l’Église se décentralise. Le pape en parle toujours, mais jusqu’à présent, je n’ai pas remarqué grand-chose à ce sujet. Nous avons besoin d’une nouvelle morale sexuelle et de la possibilité d’établir nos règles au niveau régional. Mgr Gmür a également promis que la question de l’ordination des femmes « sera également abordée lors du synode qui se tiendra bientôt à Rome ».

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L’attaque voilée de l’évêque contre le pape François, qui « parle toujours » de décentralisation mais ne parvient pas à mettre en œuvre une réforme vraiment radicale, fait écho aux critiques similaires formulées par les dirigeants synodaux allemands à la suite du synode d’Amazonie. Mais si le Suisse suit maintenant ses collègues allemands en appelant à une Église plus démocratique et en désignant le synode comme le véhicule pour introduire des changements doctrinaux, il n’est pas clair qu’il s’attende sérieusement à ce que cela se produise.

Le pape François a explicitement et à plusieurs reprises affirmé son attachement au célibat clérical, réitéré l’impossibilité d’ordonner des femmes prêtres et décrié la notion selon laquelle le synode est un cheval de Troie ecclésiologique pour introduire clandestinement la démocratie doctrinale.

Dans le même temps, le pape a refusé de confronter les diocèses allemands à la bénédiction des unions homosexuelles et a nommé un nouveau chef doctrinal du Vatican, l’archevêque Victor Manuel Fernandez, qui s’est montré ouvert au type de « nouvelle morale sexuelle » que Gmür a appelé de ses vœux.

François a également écouté sans réagir des prélats de haut rang comme le cardinal Robert McElroy, qui ont insisté sur le fait que des questions doctrinales réglées, comme l’ordination des femmes, devaient être débattues lors du synode. 

Le pape semble donc se diriger vers une session synodale le mois prochain avec une aile distincte de l’Église publiquement engagée à faire de l’événement quelque chose que le pape a dit ne pas vouloir, mais qui n’est apparemment pas disposé à faire quoi que ce soit à ce sujet. Pour de nombreux observateurs du synode, cela sent la conspiration. François, selon un raisonnement de plus en plus répandu, prépare un résultat inévitable, dont il pourra dire qu’il ne l’a pas voulu, planifié ou demandé, et au sujet duquel le corps global des fidèles et le collège des évêques n’ont pas été consultés, mais que les organisateurs du synode présenteront comme un nouveau sensus fidei et une effusion de l’Esprit Saint.

Cette théorie, bien sûr, dépend du fait que le pape a consciemment organisé un synode mondial sous de faux prétextes tout en assurant les fidèles de façon répétée et publique du contraire. Alléguer un niveau historique de duplicité de la part d’un pape peut être un récit populiste et de plus en plus populaire dans une Église polarisée, mais cela reste une thèse improuvable et infalsifiable jusqu’à ce que François reçoive effectivement un document synodal qui contredit sa propre vision déclarée.

D’ici là, des évêques comme Gmür continueront probablement à utiliser les scandales d’abus qui n’ont toujours pas été résolus dans leur pays pour faire pression sur Rome en faveur d’une réforme radicale. La réaction des médias déterminera dans une large mesure dans quelle mesure ces évêques parviendront à détourner les critiques dont ils font l’objet dans leur propre pays. La réaction de la presse contribuera probablement aussi à déterminer dans quelle mesure cette même tactique permettra de fixer l’ordre du jour du prochain synode. Mais même les médias qui soutiennent habituellement les appels à une réforme progressiste radicale pourraient changer d’avis si les survivants et leurs défenseurs dénoncent l’instrumentalisation de la réforme des abus au profit d’un autre ensemble de priorités.

Alors que les critiques continuent d’affluer de toutes parts à Rome sur la gestion du scandale Marko Rupnik, des évêques comme Gmür pourraient se rendre compte que dissimuler un programme progressiste sous la souffrance des victimes n’est pas aussi efficace qu’il l’a été.

Source : THE PILLAR, le 26 septembre 2023

Arménie : l’abandon coupable d’une sœur de l’Occident

La colonne des Arméniens fuyant le Haut-Karabah par dizaines de milliers (capture d’écran : compte X @404Intel)

Arménie : l’abandon coupable d’une sœur de l’Occident

Depuis l’attaque menée par l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh le 19 septembre, aucune sanction d’envergure n’a été prise contre l’agresseur, aucun soutien réel n’a été apporté à l’Arménie, la sœur de l’Occident. En quoi cet abandon est-il grave ? Quelle responsabilité abdiquons-nous ? Que dit-il de nous ?

« Le peuple arménien ne nous était connu que par les coups qui le frappaient », écrivait en 1916 Anatole France. Le siècle qui nous sépare de cette phrase ne l’a hélas pas rendue caduque, et les coups continuent de pleuvoir. La rayure bleue qui traverse son drapeau symbolise la volonté qu’a l’Arménie de vivre sous un ciel paisible. Paisible, leur ciel l’est hélas bien peu depuis le 19 septembre dernier, depuis que des roquettes et des drones azerbaïdjanais sont venus le troubler, depuis que le hurlement des sirènes le déchire en continu… À l’heure où nous écrivons, des dizaines de milliers d’Arméniens du Haut-Karabagh sont sur les routes, fuyant l’invasion qui menace de n’être que la première étape d’une guerre bien plus totale. Depuis quelques mois, l’Azerbaïdjan les avait déjà affamés et affaiblis : aucune nourriture, aucun médicament, aucun gaz ne passaient plus la frontière du Haut-Karabagh. Mais le blocus n’a pas eu raison de la détermination arménienne ; les troupes de Bakou ont alors envahi ce territoire déjà exsangue par les privations.

Le destin de l’Arménie… et bien plus encore

L’Arménie joue une part de son destin sur ces plateaux. Dressé sur leurs hauteurs, le monastère d’Amaras, fondé au IVe siècle par le moine qui a aussi créé l’alphabet arménien, témoigne et crie au monde entier que cette terre est arménienne, qu’elle est le berceau civilisationnel de tout un peuple. Elle n’est que plus arménienne depuis l’invasion et son cortège de morts : arménienne par le sang versé. Et pourtant foulée par des semelles azéries. Mais il se joue davantage encore que le sort d’une nation : c’est « l’avenir du droit international le plus élémentaire, le droit humanitaire »[1], qui se décide sur ce petit bout de terre. Un pays n’a pas le droit d’envahir son voisin dès lors qu’il le surpasse militairement. Un soldat conquérant n’a pas le droit de torturer des prisonniers, de mutiler des soldats, d’assassiner des civils. Le droit du plus fort ne prévaut pas. Ces principes simples structurent l’ordre international, sur eux repose la fragile paix du monde. Dès lors, quand un agresseur entreprend de rayer de la carte et de l’histoire son voisin et que la communauté internationale détourne les yeux, c’est cet ordre-là tout entier qu’elle laisse se défaire. Theodore Roosevelt avait tiré la leçon du génocide arménien : « le massacre des Arméniens fut le plus grand crime de la guerre [1914-1918], et ne pas agir contre la Turquie revient à le tolérer. Hésiter à prendre radicalement parti contre l’horreur turque signifie que toute parole garantissant la paix dans le monde à l’avenir n’est que baliverne », écrit-il en 1918.

Les malheurs de l’Arménie auraient-ils lassé notre pitié ?

Voulons-nous vraiment, à nouveau, « hésiter à prendre radicalement parti » contre le sombre plan d’Ilham Aliyev qui ressemble en tous points à une épuration ethnique ? Leur sang crie-t-il en vain à nos oreilles ? Les malheurs de l’Arménie auraient-ils lassé notre pitié ? L’Europe creuse le lit de son déshonneur quand elle annonce vouloir acheter plus de gaz à l’Azerbaïdjan. Quand un sursaut nous saisira-t-il enfin, quand allons-nous dénoncer le contrat pétrolier et gazier honteux qui nous lie les pieds et les mains ? Le silence de l’Occident est d’autant plus assourdissant que l’Arménie, premier peuple au monde à avoir adopté le christianisme comme religion d’État, est « unie à nous par les liens de famille », qu’elle « prolonge en Orient le génie latin ». Et Anatole France de continuer par ses mots qui devraient interpeler tous nos dirigeants : « nous comprîmes enfin que c’était notre sœur d’Orient qui mourait, et qui mourait parce qu’elle était notre sœur et pour le crime d’avoir partagé nos sentiments, d’avoir aimé ce que nous aimons, pensé ce que nous pensons, cru ce que nous croyons, goûté comme nous la sagesse, l’équité, la poésie, les arts. (…) Son histoire se résume dans un effort séculaire pour conserver l’héritage intellectuel et moral de la Grèce et de Rome. Puissante, l’Arménie le défendit par ses armes et ses lois ; vaincue, asservie, elle en garda le culte dans son cœur. »

Mais comment pourrions-nous nous rendre compte que l’Arménie est notre sœur et que c’est un morceau de notre civilisation qu’elle incarne et défend ? Nous ne savons même plus que nous sommes l’Occident, et qu’ailleurs certains « gens sans importance »[2] ont, eux, gardé le sens de qui ils sont et de ce à quoi ils tiennent.

Heureusement, le peuple arménien n’oublie pas ce que symbolise la rayure rouge de son drapeau : la lutte continue pour la survie, pour le maintien de la foi chrétienne, pour l’indépendance et la liberté de leur patrie. « Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas. »[3]

Elisabeth Geffroy

[1] François-Xavier Bellamy au Parlement européen le 20 septembre 2023.
[2] William Saroyan, Mon nom est Aram (1940).
[3] Anatole France, discours prononcé le 9 avril 1916 à la Sorbonne.

Source: la Nef, le 26 septembre 2023

01.10.2023 – HOMÉLIE DU 26ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 21, 28-32

Vivons en frères sous l’action de l’Esprit

Par l’Abbé Jean Compazieu

Pistes pour l’homélie


Textes bibliques : Lire


Les textes bibliques de ce dimanche dénoncent les incohérences qui peuvent exister dans nos jugements. C’est ce qui se passait au temps d’Ézéchiel (1ère lecture). Le prophète s’adresse à un peuple déporté loin de sa terre natale. La nation juive a été disséminée en terre païenne. Beaucoup pensent que c’est à cause des fautes des générations précédentes qu’ils subissent une telle catastrophe. Le prophète réagit contre cette mentalité : il rappelle à chacun ses responsabilités ; c’est également important pour nous : nous sommes tous appelés à réorienter notre vie vers le Seigneur et à le suivre.

Dans la seconde lecture, saint Paul nous donne des précisions sur ce que doit être cette conversion. Il nous parle de vie fraternelle, d’humilité et même d’abaissement. Notre modèle doit être le Christ. Il a accepté la mort par amour de ses frères. C’est cette attitude qui lui a valu de triompher. Et c’est à ce triomphe sur la mort et le péché qu’il veut tous nous associer. Avoir les mêmes sentiments que lui, c’est être tout entier orienté vers le salut et la vie des hommes. 

Dans l’Évangile, Jésus nous nous raconte la parabole des deux fils qui sont envoyés par leur père pour travailler à sa vigne. Ces enfants qui disent oui mais ne font rien, nous en connaissons tous. Quand on leur demande de faire quelque chose, ils savent dire un oui convaincant, mais une heure plus tard, on les retrouve devant leur télévision ou plongés ou leur téléphone portable sans avoir bougé le petit doigt. À travers ce constat, Jésus nous interpelle sur notre vie : “vous avez de belles paroles mais vous ne faites pas ce que Dieu attend de vous. Votre vie n’est pas en accord avec ce que vous prétendez être. Vous croyez être parfaits, mais vous n’êtes pas convertis.

Au même moment, nous avons des mal-croyants notoires, des gens de mauvaise vie, voleurs et tricheurs, des femmes qu’on disait perdues : les uns et les autres étaient considérés comme irrécupérables. Or voilà qu’ils accueillent l’annonce du Salut : ils se convertissent et changent de vie. Leur “non” est devenu un “oui” parce qu’ils ont cru à l’amour de Dieu qui les ouvrait à un avenir nouveau.

Ce que Jésus dénonce, c’est l’orgueil et aussi le mépris à l’égard du pécheur. Ce dernier est enfoncé dans son passé et sa mauvaise réputation. On ne lui laisse aucune chance, mais Dieu n’est pas ainsi. Comme nous l’a rappelé le prophète Ézéchiel, le juste peut se pervertir et le méchant se convertir. Jésus voit ce qu’il y a dans le cœur de chacun. Il accueille le pécheur qui revient à Dieu. Les publicains et les prostituées avaient commencé par dire non à cet appel. Mais ils se sont convertis. Ils ont accueilli celui qui, seul, pouvait donner un sens à leur existence. Cette rencontre avec Dieu a complètement changé leur vie. Tout au long des évangiles, nous découvrons que les grands témoins de la foi sont des pécheurs pardonnés.

Au-delà des grands prêtres et des anciens, Jésus s’adresse aussi à chacun de nous ; c’est à nous qu’il pose la question : “Lequel des deux a fait la volonté du Père ?” La réponse nous appartient mais il ne faut pas oublier d’en tirer les conséquences : nous ne pouvons pas nous contenter de bons sentiments, de superbes résolutions, d’ardentes prières… il en faut bien sûr, mais si les actes ne suivent pas, nous ne sommes pas convertis. Une simple visite à un malade compte plus qu’un beau discours sur la maladie ; un pardon donné a plus de poids qu’une dissertation sur la paix.

En ce jour, nous entendons la Parole du Père : “Mon fils, va travailler aujourd’hui à ma vigne !” Cette vigne c’est le Royaume de Dieu, Royaume d’amour, de justice et de paix. C’est là que Dieu veut rassembler tous les hommes, y compris ceux qui sont loin de lui.

Travailler à la Vigne du Seigneur, c’est participer à cette œuvre de rassemblement, c’est témoigner de la foi et de l’espérance qui nous habitent. Nous sommes tous envoyés dans ce monde pour y être des messagers de l’Évangile. C’est à notre amour que ns serons reconnus comme disciples du Christ.

Nous allons célébrer ensemble cette Eucharistie : qu’elle soit pour chacun de nous le lieu du repentir qui précède un engagement plus vrai dans la vigne du Seigneur.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 24 septembre 2023

01.10.2023 – HOMÉLIE DU 26ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 21, 28-32

Évangile de Matthieu 21, 28-32

Ceux qui disent et ne font pas

Il y a dans la parabole d’aujourd’hui une accusation dont nous sommes tous ici sans doute parfois coupables. Qui, en effet, n’a jamais promis d’accomplir telle ou telle tâche et ne l’a finalement pas fait ? Il y a fort à parier qu’il nous est à tous arrivé de dire ‘oui, je le ferai’ et de ne pas donner suite …

L’inverse est sans doute tout aussi vrai, tous et toutes, il a dû nous arriver de refuser de faire, mais faire malgré tout. Tous et toutes – je l’espère – nous avons eu la grandeur de nous repentir d’un déni de service, d’un ‘non, je ne le ferai pas’.

Creusons un peu nos souvenirs …. Que se passe-t-il dans notre esprit lorsque nous promettons de faire quelque chose et que nous ne le faisons pas ? Et même, lorsqu’il nous arrive de promettre sachant pertinemment que nous ne le ferons pas ? Pourquoi mentir a priori ? Il y a sans doute plusieurs raisons.

Je peux être quelqu’un d’oublieux, qui perd le souvenir de mes engagements. Oui, j’ai promis telle ou telle chose et c’est sorti de mes préoccupations. C’est déjà un manque de considération d’autrui. C’est dire, ce qui me préoccupe passe avant ce qui te préoccupe. Parce qu’il est certain que, ce qui me préoccupe, je ne l’ai pas oublié …

Deuxième cas, je me rends compte que je n’ai pas eu la possibilité de tenir mon engagement ; peut-être ai-je perdu courage ; peut-être ai-je été un peu débordé et n’ai-je pas eu non plus la courtoisie de venir le dire. C’est le cas des personnes qui se surestiment, voire de celles qui peinent à affronter leurs limites.

Plus tragique est sans doute le cas des personnes incapables de dire ‘non’. Soit qu’elles pensent éviter de blesser en refusant – un cas typique de fausse charité – soit qu’elles s’éprouvent elles-mêmes honteuses à l’idée de refuser leur aide, ou lâches à l’idée de se reconnaître moins charitables. C’est un signe d’immaturité de ne pas pouvoir dire ‘non’ lorsqu’on ne peut pas, souvent lié à la peur de décevoir.

Enfin, il y a le cas des personnes malhonnêtes évoqué plus haut : celles qui promettent sachant sciemment qu’elles ne feront pas, qui disent ‘oui’ en n’ayant aucune intention d’agir. C’est alors de l’hypocrisie ou pire du mépris.

Le psaume chante : « Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse » ; « dans ton amour, ne m’oublie pas ». Mais contrairement à nous, Dieu, lui, est fidèle. Il promet et il fait. Jamais il ne nous oublie. Ce que chante le psaume résonne étrangement avec nos manquements humains. Ce n’est pas tant à Dieu qu’à ceux qui disent oui et ne font pas – et donc parfois à nous-mêmes – qu’il faudrait dire « Rappelle-toi ta tendresse » ; « dans ton amour, ne m’oublie pas ».

La parabole évoquée par Jésus s’adressait aux grands prêtres et aux anciens. C’est eux, les notables laïcs et religieux, qu’elle accuse d’hypocrisie.

Jean-Baptiste est issu d’une famille sacerdotale ; il est le fils de Zacharie, prêtre du Temple de Jérusalem. Il est de cette caste de grands prêtres et d’anciens. Mais au lieu de s’inscrire dans ce monde de notables religieux qui est le sien ; il part au désert pour en dénoncer la corruption. Là, il appelle à la repentance et à la conversion. Jean-Baptiste est ce fils de bonne famille sacerdotale que la corruption du Temple de Jérusalem fait bondir. Justement parce que les grands prêtres et les anciens sont des gens qui disent ‘Oui, Seigneur’ et ne font pas.

La corruption c’est exactement ce que la parabole dénonce : c’est promettre et ne pas tenir ses promesses. La corruption c’est un politicien qui promet de s’occuper de l’intérêt commun et qui finalement ne s’intéresse qu’au sien propre. La corruption peut aussi être intellectuelle : « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». La corruption peut être enfin spirituelle lorsqu’on spiritualise le péché, c’est à dire quand, au nom de Dieu, on fait le mal.

Notons que les publicains et les prostituées sont aussi des personnes corrompues : les uns par l’argent – ce sont des collecteurs d’impôts pour l’occupant romain, des collabos qui s’enrichissent – les autres par le sexe. Jésus choisi précisément des exemples qui, pour son auditoire, sont parmi les plus scandaleux mais qui, à la prédication de Jean le Baptiste, se sont convertis par le baptême. Ils étaient de ceux qui incarnaient objectivement la corruption de leur époque, disant par leur vie au Seigneur ‘Je ne veux pas’ mais qui, ensuite, s’étant repentis, sont allés travailler à sa vigne, témoignant par la radicalité de leur conversion.

La corruption nous révolte parce qu’elle est un vol d’espérance. La trahison d’une promesse n’est pas autre chose. La corruption nous révolte et nous pousse parfois aux excès, à la perte de confiance envers les personnes ou les institutions – notamment l’Église et l’État, dont certains édiles, tels les grand-prêtres et les anciens de la parabole, ont failli à leurs responsabilités. La corruption mène au poujadisme et finalement à la désespérance d’un monde meilleur, quitte à obstruer même l’espoir en Dieu et en l’avènement de son Royaume. Ne pensez-vous pas que ce soit l’état d’esprit actuel de notre monde, où l’espérance de Dieu ne parvient même plus à percer, face à la désillusion générale ?

Chaque fois que nous promettons et ne faisons pas, nous étouffons l’espérance. A contrario, chaque fois que nous convertissons nos dénis en repentirs, nous la ressuscitons.

L’affirmation que les publicains et les prostituées, nous précèdent dans le Royaume des Cieux est là pour nous rappeler la beauté des conversions radicales, la folle espérance qu’elles suscitent.

Qu’il y ait devant nous, sur le chemin vers Dieu, des personnes qui avaient beaucoup plus que nous à rougir de leur conduite et de la corruption de leur âme, devrait nous encourager à convertir patiemment tous nos petits dénis d’amour en repentirs, à l’image de ces conversions éloquentes dont nous voyons la radicale beauté.

N’ayons pas honte, soyons heureux même, de témoigner de nos conversions – des toutes petites comme des grandes – car elles ressuscitent l’espérance.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 26 septembre 2023

Une visite pontificale de quelques heures à Fatima pour la paix en Ukraine

CC BY-SA 2.0/Korea.net /Korean Culture and Information Service. Le pape François.

Une visite pontificale de quelques heures à Fatima pour la paix en Ukraine

Le Pape François s’est rendu pour la seconde fois au sanctuaire de Notre-Dame de Fatima au Portugal, où, en mai 1917, trois enfants bergers – deux déjà saints, la troisième vénérable – ont reçu un message de Marie concernant l’avenir de l’humanité.

L’étape de quelques heures à Fatima, qu’il a rejointe en hélicoptère le samedi 5 août, a été ajoutée ultérieurement, car le pèlerinage papal ne prévoyait initialement qu’une halte à Lisbonne pour les Journées mondiales de la Jeunesse.

François s’était déjà rendu dans le célèbre sanctuaire marial à l’occasion du centenaire des apparitions pour la canonisation des deux petits voyants Francisco et Jacinta Marto en mai 2017. Le fait qu’il ait décidé de se rendre à nouveau aux pieds de Notre-Dame de Fatima est significatif, et dans les intentions du pontife, il est lié à la tragédie de la guerre qui touche l’« Ukraine martyre », mais aussi aux nombreuses guerres oubliées qui se poursuivent dans le monde.

Andrea Tornielli – Cité du Vatican

www.vaticannews.va

Prions :

Je vous salue Marie, pleine de grâce ;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous pauvres pécheurs,
Maintenant et à l’heure de notre mort.

Amen

Source : une minute avec Marie