03.05.2026 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 14 1-12

Divinités gigognes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Jean 14, 1-12

A qui appartient l’image qu’ont les autres de moi ? Ai-je quelque droit de regard sur cette image ? Passionné du concret des idées, c’est une question que je me suis souvent posée. Comment discerner, dans l’impression que j’ai d’autrui, la part qui lui revient et celle qui est la mienne ? Au-delà, comment puis-je me fier à l’image que j’ai de moi ? A l’heure où les questions d’identité prévalent, au prix parfois de réflexes identitaires, il s’agit de considérations philosophiques importantes, qu’il convient d’aborder avec méthode. Avant de se poser la question cruciale – qui suis-je ? –, il s’agit de réfléchir aux moyens de définir notre identité.

Aujourd’hui, dans l’Évangile, Jésus répond à la question qu’il avait posée à ses disciples face au temple du dieu Pan, à Césarée de Philippe (Mt 16, 15-16 ; Mc 8, 29 ; Lc 9, 20) : « Pour vous, qui suis-je ? » – question à laquelle Pierre avait répondu par un cri du cœur, un authentique élan de foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Le contexte est intéressant : Pan était le dieu des bergers, des troupeaux et de la fertilité naturelle. En grec, son nom signifie « Tout », de sorte que la divinisation de l’univers est appelée « panthéisme ». Mais il était aussi le dieu des craintes irrationnelles, de la peur de la forêt sombre, à l’origine du mot « panique ». Ainsi, son culte était-il lié aux cycles naturels et aux pulsions instinctives. Est-ce la nature et nos pulsions qui nous définissent ? Le Christ, en se posant en contraste du dieu Pan, répond non.

A l’heure de la dernière Cène, alors qu’il médite sur sa vie et la mort qui l’attend, Jésus propose une explication au cri de Pierre « Tu es le Christ ! » : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi ». Plus qu’une définition de sa divinité, une identification au Père comme il a pu le faire au verset (8, 58) quand il proclamait « JE SUIS », il propose ici un mécanisme, comme s’il se trouvait enchâssé, comme le sont les poupées russes, entre un Père extérieur et un Père intérieur. Remarquons d’emblée que la description qu’il donne ici de lui-même est purement altruiste et aimante, que l’on pourrait traduire par « Je suis pleinement dans le cœur du Père et il est pleinement dans mon cœur ». Qu’est-ce qui me définit ? L’amour que Dieu a pour moi et celui que j’ai pour lui en retour.

Ce mécanisme des poupées gigognes représente le principe de toutes nos relations. C’est évidemment le cas des amoureux qui se disent : « tu es en moi autant qu’à l’extérieur de moi », un schéma que l’on retrouve dans l’expression « je t’ai dans la peau ». C’est un principe qui caractérise aussi le deuil ou la rupture, où autant l’être aimé qu’une partie de nous-même s’en va. C’est enfin le mode de définition de l’amour que le Christ nous commande d’avoir même pour nos ennemis. Même étranger, l’autre est une partie de moi. Aimer, c’est reconnaître que l’autre partage la même humanité, le même désir d’aimer et d’être aimé, les mêmes difficultés, les mêmes blessures, les mêmes souffrances … et un bon paquet de gènes communs. Aimer, c’est opérer la jonction entre l’autre extérieur et l’autre intérieur à travers soi. Il s’agit bien d’aimer son prochain comme soi-même. C’est l’amour que j’ai d’autrui qui me définit.

Dès lors, on comprend que le christianisme s’oppose au réflexe identitaire : ce ne sont pas mes préférences affectives, ni les élans particuliers de mon cœur qui me définissent. Comme le Christ le souligne, il est facile d’aimer ceux qui nous aiment (Mt 5, 46 ; Lc 6, 32). Il n’y a là aucun mérite particulier qui nous singulariserait. Au contraire, si les orientations particulières de mon cœur, mes affinités, me poussent à rejeter autrui, je suis profondément anti-chrétien. L’amour que nous avons de nous-même et de ceux auxquels nous nous identifions ne peut être exclusif, mais doit servir de référence à l’universalisation de notre cœur. L’amour extérieur doit refléter l’amour intérieur. On retrouve l’effet gigogne. Pour le dire simplement, ce n’est pas tant la manière dont j’aime mes proches, que celle dont je cherche à aimer ceux qui me sont distants qui me définit. Là se trouve l’attitude qui nous distingue : la manière dont nous surmontons amoureusement le désamour. Pour nous, chrétiens, jusque dans la crucifixion infligée.

Ainsi, l’effet gigogne de l’amour divin – « Je suis dans le Père, et le Père est en moi » – est-il particulièrement important pour l’évaluation de notre vie spirituelle. Il s’agit d’avoir Dieu dans la peau autant qu’il nous aime. Si, dans ma prière, je témoigne d’amour pour Dieu mais que je ne me sens pas aimé de lui, je tends vers le dépérissement. Et si, au contraire, me sachant aimé de Dieu, je ne lui témoigne que peu d’amour, je tends vers l’orgueil. Alors que l’athée, pour qui aimer Dieu et être aimé de lui n’a aucun sens, tendra toujours vers la solitude, étant réduit à se définir selon à ses craintes et ses affects, en référence à lui-même donc.

Dieu est autant dans l’immensité des Cieux que dans l’intimité de notre cœur, autant extérieur qu’intérieur, autant autre qu’intime à nous-mêmes, aussi distant qu’il est proche. Les autres aussi, ceux que nous aimons comme ceux que nous aimons moins, sont autant extérieurs qu’intérieurs, distants qui pourtant nous affectent intimement, que soit en bien ou en mal.

C’est l’amour de Dieu et du prochain qui nous définit, bien plus que les élans naturels de notre cœur (qui reflètent, eux, notre histoire). On retrouve les deux commandements du Christ. Il s’agit d’être dans l’amour de Dieu et que l’amour de Dieu soit en nous. A proprement parler, il s’agit d’une définition sans mesure, qui permet le mieux d’appréhender l’immensité de qui nous sommes aux yeux de Dieu.

Dieu veut être tout en tous. Et c’est ce que le Christ nous invite à réaliser quand il dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » Alors, nous aussi pourrons dire : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi ». Comme le Christ, nous aurons alors trouvé la pleine dimension de notre être.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 29 avril 2026

19.04.2026 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – LUC 24 13-35

La crainte de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Luc 24, 13-35

Nous avons médité l’Évangile des disciples d’Emmaüs, il y a deux semaines, à l’occasion de Pâques (voir L’éclatant mystère), en lien avec la découverte du tombeau vide par Marie-Madeleine. Lisons-le ce dimanche en parallèle de la Première lettre de Pierre proposée en deuxième lecture, en particulier le verset « Vivez donc dans la crainte de Dieu » (1 Pierre 1, 17)

Intéressons-nous à l’état d’esprit des disciples d’Emmaüs, à ce qui motive leur fuite de Jérusalem. Ils étaient disciples du Christ, qu’ils savent avoir été jugé, condamné et crucifié par l’occupant romain, avec l’assentiment des élites juives. Nous avons déjà évoqué à quel point les autorités en Terre sainte étaient fébriles, principalement à l’occasion des fêtes religieuses qui voyaient des milliers de pèlerins converger vers Jérusalem. A tel point que le procurateur Pilate quittait sa résidence de Césarée maritime pour assurer le maintien de l’ordre. Dans ces circonstances, l’entrée triomphale de Jésus acclamé comme un roi par les foules signe son arrêt de mort. Conformément à l’habitude romaine d’écraser dans le sang toute sédition, le Christ est brutalement mis à mort non seulement pour briser l’espérance qu’il incarne mais aussi pour terroriser ses disciples qui, de fait, se disperseront ou vivront cachés. Être reconnu complice d’un criminel comportait alors un réel danger : celui de subir le même sort, suscitant la peur des disciples et même le reniement de Pierre. Ainsi, les disciples d’Emmaüs fuient-ils Jérusalem, leurs espérances anéanties et la peur au ventre.

Le texte va plus loin, qui nous raconte que ces disciples sont informés que des femmes ont trouvé le tombeau du Christ vide et « qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. » Cependant, ils fuient. La peur les empêche de comprendre la Résurrection. C’est d’ailleurs le reproche que leur fait le Ressuscité qu’ils rencontrent sur leur chemin d’exil : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! » Ainsi observons-nous que la peur, parce qu’elle tue l’espérance, nous empêche de comprendre les mystères divins. Dès lors, nous pouvons conclure que, dans le christianisme, peur et résurrection s’opposent. On retrouve l’intuition de saint Jean-Paul II, à l’inauguration de son pontificat, quand il crie à l’égard des populations, notamment polonaises, au-delà du Rideau de fer : « N’ayez pas peur ! », ressuscitant l’espérance d’un changement. Les disciples d’Emmaüs ont perdu cette espérance : « Les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. »

Dans sa première lettre, Pierre écrit : « Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. » N’est-ce pas, d’une part, contradictoire avec ce que nous venons de dire ? D’autre part, n’est-ce pas revenir à l’image d’un Dieu terrible, qui scrute le moindre défaut des âmes, finalement à la peur du jugement divin comme argument d’évangélisation ? L’Église ne s’est-elle déjà pas trop servie de cette image d’un Dieu inquisiteur voyant tout, même ce que nous faisons dans le secret, pour régir les âmes ?

J’ai rencontré dans l’accompagnement spirituel des personnes éminemment scrupuleuses, qui venaient confesser des listes détaillées heure par heure de leurs péchés, des personnes qui s’imposaient un petit enfer scrutateur, s’humiliant devant Dieu pour la moindre peccadille, écrasées par la peur de son jugement. A ces personnes, il est crucial d’enseigner la nuance entre la crainte et la peur de Dieu.

La peur de Dieu est une réaction négative qui éloigne. C’est une émotion de terreur, d’angoisse et de fuite. Dieu est ici perçu comme menaçant et punitif. Elle naît souvent du péché et de la rupture de la relation divine : après la chute, Adam et Ève ont eu peur et se sont cachés (Genèse 3). Cette peur est liée à la conscience de la culpabilité et au jugement redouté. Elle paralyse, empêche l’intimité avec Dieu et peut venir du diable – « Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné » (2 Timothée 1, 7) ; « L’amour parfait bannit la peur » (1 Jean 4, 18). Ainsi la peur éloigne-t-elle de Dieu, ruine-t-elle l’espérance et empêche-t-elle la joie.

La crainte de Dieu est, quant à elle, une attitude positive qui scrute le relâchement du lien avec Dieu et, en conséquence, vise au rapprochement. C’est une révérence profonde, un respect mêlé d’admiration et d’émerveillement devant la sainteté, la grandeur, la puissance et la bonté de Dieu. En hébreu, le terme « yir’ah » évoque bien plus l’émerveillement respectueux, la révérence admirative que la terreur. Pour le Livre des Proverbes (1, 7 ; 9, 10), elle est le commencement de la sagesse, le fondement d’une vie pieuse, de l’obéissance joyeuse et de la connaissance de Dieu. Ainsi la crainte de Dieu mêle-t-elle la conscience de la distance entre le Créateur et nous à l’attraction vers Lui, grâce à son amour. Elle produit des fruits positifs : sagesse, obéissance, paix, joie, protection du mal, et intimité. La crainte de Dieu, c’est finalement le reflet affectif de l’humilité aimante.

Il reste que le récit des disciples d’Emmaüs est rassurant, alors qu’il montre le Ressuscité venir rechercher les égarés de la peur, sur leur chemin d’exil. Comme Dieu cherchant Adam partout dans le paradis, le Ressuscité vient nous sauver des peurs qui nous égarent.

Dans notre quête de résurrection, il convient essentiellement de scruter les peurs qui nous incitent à fuir le regard de Dieu, en les distinguant des craintes qui nous font le désirer. Ce sont ces peurs qui nous éloignent de Dieu que le Ressuscité doit venir rejoindre en personne, alors que nous fuyons dans le désespoir. Le récit des disciples d’Emmaüs est là pour nous confirmer qu’il le fait ; que le Ressuscité, comme le Bon berger, se préoccupe particulièrement de la brebis perdue que la peur égare.

Nous sommes délivrés de la peur de Dieu par la rencontre sacramentelle avec le Christ ressuscité, dans la communion respectueuse et craintive qui convient à ceux qui s’aiment. La crainte de Dieu est essentiellement la crainte de perdre le langage de l’Amour. AMEN.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 15 avril 2026

12.04.2026 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20, 19-31

Voir pour croire

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Jean 20, 19-2

Thomas devait voir pour croire. Il voulait savoir. Il lui fallait des preuves concrètes pour accepter la Résurrection de Jésus. A cet égard, le Caravage, dans son tableau intitulé L’Incrédulité de saint Thomas a superbement montré cette volonté auscultatrice, qui dépeint un geste essentiellement médical. Littéralement, cette œuvre présente l’autopsie du Ressuscité, par saint Thomas.

De ceci, nous pouvons tirer quelques premiers enseignements. D’abord, la Résurrection, c’est du concret. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté. » Le Christ ressuscité apparaît avec ses plaies, désormais non sanglantes, non douloureuses. Il se laisse toucher. Il est vivant tandis que ses plaies restent visibles. Ainsi, toutes nos résurrections n’effacent-elles pas le passé et laissent-elles même encore nos plaies visibles, qui ne font cependant plus mal. On est ressuscité d’un deuil, d’une blessure du passé quand ils ne font plus souffrir alors qu’on y repense. Le souvenir reste. Il n’est simplement plus douloureux.

Ainsi, puisque nous sommes appelés à témoigner, s’agit-il de n’avoir aucune honte à montrer nos blessures guéries, nos deuils consolés, notre passé apaisé. On donne de la valeur concrète à la Résurrection quand on témoigne des souffrances dont le Christ nous a guéris, des abîmes au bord desquelles il est venu nous abreuver, des tombeaux scellés qu’il a ouverts. La transmission de la foi est avant tout le témoignage du concret de l’action résurrectionnelle de Dieu dans notre vie. Avant toute théologie, avant toute doctrine.

Autre réflexion qu’il est légitime de faire d’emblée : pourquoi donc Thomas a-t-il besoin de voir les plaies du Christ ? Son visage ne suffit-il donc pas à le reconnaître ? Thomas pense-t-il que le Christ lui aussi puisse avoir un jumeau ? En creux, on retrouve ici la difficulté constante qu’éprouvent les disciples à reconnaître Jésus, dans les apparitions du Ressuscité. Cette difficulté, issue de la Transfiguration des douleurs, on la retrouve dans les changements radicaux de vie dont témoignent les personnes ayant vécu une rencontre mystique avec le Christ. La Résurrection concrètement nous transforme.

Tout le monde, cependant, ne vit pas une expérience mystique, une rencontre personnelle avec le Christ qui bouleverse son existence. Tout le monde ne passe pas par un Chemin de Damas. Le Ressuscité se rencontre aussi dans la lecture des Évangiles, principalement à la messe. Il se rencontre encore dans l’amour que donnent les personnes blessées. Évidemment, dans tout ce que nous appelons communion. Mais même alors que la foi en Résurrection nous imprègne subtilement, les récits d’apparitions du Ressuscité sont là pour nous dire : il y a un avant et un après. La Résurrection transfigure la vie.

« Heureux ceux qui croient sans avoir vu » dit Jésus finalement à Thomas. Les expériences mystiques, pour ceux qui les vivent comme telles, sont des preuves concrètes de la Résurrection du Christ. Elles sont un bonheur divin que l’on vit et qui jalonne une vie. Mais n’est-il pas plus heureux encore celui qui n’a pas besoin d’expérience concrète pour avoir la foi ?

Pourquoi cherche-t-on des preuves en matière d’espérance et d’amour ? Pourquoi faut-il des témoignages concrets, des signes visibles sinon pour se rassurer, se réconforter, se consoler d’un doute – précisément, parce qu’on est soi-même, à cet égard, blessé ?

Les preuves d’affection et d’amour ne sont nécessaires qu’à ceux qui en manquent ou en doutent. C’est la personne qui désespère qui nécessite des signes concrets du divin. Quelque part, l’exigence de Thomas reflète son désespoir. Comme l’exigence de preuves de l’existence de Dieu traduit la désespérance athée. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

On comprend ainsi que la démarche auscultatrice, qui scrute la Résurrection, qui exige des preuves concrètes pour croire – le regard rationnel visant à disséquer le phénomène mystique – est avant tout une démarche désespérée, une auscultation des signes pour y déceler enfin l’amour divin. De même, l’exigence de preuves d’amour, au sein des couples ou entre amis. Celui qui nécessite des preuves concrètes pour asseoir sa foi en un amour transcendant n’en vit pas déjà. C’est le défaut d’expérience amoureuse qui exige des preuves. La foi en l’amour, quant à elle, se contente de l’interprétation de signes, qu’elle transcende.

Heureux êtes-vous si vous croyez que Dieu est effectivement ressuscité alors que vous n’en n’avez d’autre signe que le témoignage de l’Église. Heureux êtes-vous si ne vous nécessitez aucune preuve d’amour, ni de Dieu, ni de proches. Heureux êtes-vous si vous n’êtes pas exigeant de résurrection concrète. C’est sans doute qu’elle est déjà à l’œuvre en vous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 8 avril 2026

05.04.2026 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20, 1-9

L’éclatant mystère

Homélie par le Dr. Laurent Mathelot

Lectures

Les deux évangiles proposés pour ce dimanche de Pâques sont, d’une part, la découverte du tombeau vide par Marie-Madeleine et, si la messe est dite au soir, la rencontre des disciples d’Emmaüs. Ces deux récits forment un diptyque qui encadre le mystère joyeux que nous célébrons : la Résurrection.

Jean commence par nous dire que Marie-Madeleine s’est rendue au tombeau « de grand matin ; c’était encore les ténèbres ». Ainsi, le récit de ce jour merveilleux qui proclame la victoire définitive du Christ sur la mort commence-t-il dans le noir, au creux d’un tombeau où l’on pense trouver un cadavre. D’emblée, on se rappelle que Pâques embrasse la mort, que la Résurrection surgit des ténèbres, que le deuil est un terreau de la joie. Pendant le Carême, nous avons scruté nos abîmes, nos puits stagnants, les tombeaux qui nous enferment encore, au bord desquels Jésus pleurant est venu nous crier : ‘sors !’. Tout le mystère de la Résurrection est contenu dans le verset suivant : « Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. » Nulle part le texte ne raconte ni par qui, ni comment la pierre a été enlevée. On aurait aimé un peu plus d’explications … Non ! Il nous confronte à une simple constatation : le tombeau est ouvert ; le corps n’est plus là.

Les personnes qui guérissent d’un épisode ténébreux de la vie, de l’impression d’une existence en deuil, vous diront sans doute qu’ils ne savent non plus pas très bien comment la pierre de leur tombeau a été enlevée. Nos guérisons et relèvements ne nous apparaissent qu’une fois établis. Toutes les résurrections comportent une part de mystère, un passage des ténèbres à la lumière qui se fait dans le trouble, quasi à notre insu. A ceux qui, en ce jour de Pâques, traînent encore une impression de vie au tombeau, voici un conseil spirituel : méditez-le vide, la pierre enlevée, vos linges funéraires repliés et vous dehors. La spiritualité de la vie ténébreuse n’est pas une obsession sur la manière de s’en sortir, comme s’il s’agissait de nous-même soulever le poids qui nous enferme. Au contraire, c’est précisément là, enfermés dans un tombeau de larmes, qu’il s’agit de croire intensément en la résurrection des morts. Il s’agit avant tout de s’espérer au-delà de la tombe, vivant à nouveau. Nous ne sommes pas tant appelés à nous battre contre la mort qu’à désirer la vie. Pour le chrétien, la spiritualité de la tombe est nécessairement une spiritualité du resurgissement mystérieux de la vie. Que Dieu nous donne à tous de voir au-delà de nos pierres tombales.

Au soir de ce dimanche de Pâques, c’est la rencontre sur le chemin d’Emmaüs qui nous est proposée comme méditation de la Résurrection. On est au-delà de la tombe, quand la mort emporte l’espérance. Les disciples d’Emmaüs ont définitivement enterré l’espoir christique. Pour eux, Jésus est mort et c’est la fin de tout : ils quittent Jérusalem ; ils fuient la tombe et s’enfoncent dans le désespoir. Emmaüs, c’est la route vers nulle part.

Comme la Résurrection surgit des ténèbres, c’est dans le désespoir que se rencontre en personne le Ressuscité. Là aussi, le texte préserve le mystère : d’abord, ils ne l’ont pas reconnu. C’est alors que le jour de la Résurrection tombe, que le Christ se révèle à la fraction du pain béni. Bien sûr, nous voyons là une invitation à reconnaître le Seigneur présent dans nos eucharisties. Mais, au-delà, il s’agit de saisir que la résurrection surgit aussi à la fin du jour, au creux des espoirs déçus, par le simple partage d’un bout de pain béni, quand le Christ nous nourrit simplement de sa présence.

Ainsi, les textes ne nous éclairent-ils pas beaucoup sur le processus de résurrection, qui reste mystérieux. Par contre, ils présentent des constats de Résurrection qui ne sont pas immédiats, un au-delà du mystère enfin découvert, une présence du Ressuscité qu’on reconnaît enfin à ses cotés.

Les Évangiles ne sont pas des manuels de résurrection, mais des récits de témoins. Toute notre foi repose sur le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité venir à eux : ceux qu’il a libérés d’un tombeau ; ceux qu’il a nourris au-delà du désespoir.

C’est une tautologie de dire que la résurrection ne s’aperçoit qu’alors qu’on est sauvé. Mais cela souligne que le processus de guérison de nos souffrances dissimule toujours quelque peu sa finalité : le nez dans le guidon, on ne voit pas l’arrivée. Comment Dieu, finalement, me délivrera-t-il de la mort ? Cela reste un mystère. Seul le constat de ma délivrance ratifiera ma foi.

Pour asseoir notre foi en la Résurrection, pour l’ancrer dans le réel, nous n’avons que nos propres expériences de résurrection : là où nous avons pu constater la présence salvatrice du Christ dans notre vie. Mais ce n’est pas encore la résurrection des morts, juste de petites morts à soi.

En ce monde, confrontés à la souffrance, la Résurrection du Christ apparaîtra toujours mystérieuse. Tout au plus pouvons-nous l’imaginer comme une guérison aboutie dont nous ne pouvons mesurer les effets qu’en espérance. Seuls les témoignages de personnes ayant effectivement rencontré le Ressuscité permettent d’ancrer notre foi. Or tout témoignage reste contestable … Les disciples d’Emmaüs ont-il réellement rencontré le Christ ou le traumatisme de sa mort a-t-il exacerbé leur désir de le voir toujours vivant ? N’y a-t-il pas des illuminés prétendant avoir rencontré personnellement Dieu ?

Heureusement, le Christ nous a donné une clé ultime pour discerner l’effectivité de son action sur Terre : les fruits de nos conversions. S’il est difficile de discerner la grâce de Dieu au quotidien, à long terme, la rencontre avec le Ressuscité porte du fruit : « Un arbre bon ne peut pas donner des fruits mauvais, ni un arbre qui pourrit donner de beaux fruits. Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 16.18). Ainsi malgré le danger de n’être pas crue, Marie-Madeleine court-elle annoncer la Résurrection. De même, les disciples d’Emmaüs retournent-ils vers Jérusalem qu’ils fuyaient. Le fruit ultime de la rencontre avec le Ressuscité, c’est l’affranchissement de la peur de la mort.

Témoigner de sa foi en la Résurrection, c’est certes raconter sa rencontre personnelle avec le Ressuscité, mais c’est surtout apporter au monde les fruits de cette rencontre. C’est alors que notre témoignage revêt une portée concrète.

Voici Pâques, le jour où nous célébrons l’abondance de fruits dont nous n’avons que l’avant-goût ; le jour où nous fêtons l’éclat de la Résurrection dans un monde encore enténébré de souffrance, la joie du Salut éternel dans une Humanité toujours affrontée à la mort.

Pâques, c’est quand quelqu’un vient vous dire « J’étais mort et je suis vivant » et que ça se voit. Allons offrir au monde nos témoignages de résurrection, toutes ces fois où nous étions morts et qu’une espérance divine nous a rendu la vie. Alors, selon l’abondance des fruits que nous apporterons, peut-être nos interlocuteurs y verront-ils le Christ, mort et ressuscité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 2 avril 2026

29.03.2026 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION DU CHRIST – MATTHIEU 26, 14-75.27, 1-66

Le Dieu utile

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si on réfléchit à la structure de la liturgie qui célèbre les Rameaux, où on passe de l’acclamation triomphale de Jésus à la passion : elle apparaît un peu comme une douche froide. En effet, les deux passages d’Évangile que nous venons de lire nous ont fait parcourir un chemin qui va de l’acclamation du Christ à son rejet, de « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » à « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » éructé à Pilate. Ce que nous présentent les lectures de ce dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur, c’est un tragique retournement des foules, exaltées dans l’accueil, farouches dans le rejet.

Que s’est-il donc passé ? Et comment interpréter spirituellement ce passage ?

Vous le savez, depuis la prise de Jérusalem par Pompée en -63, la Judée est sous la férule de Rome. Cette occupation brutale est marquée par une tension extrême, qui culminera avec la Grande Révolte (66-73 apr. J.-C.), la destruction du Second Temple en 70 par Titus, et la répression brutale de la révolte de Bar Kokhba (132-135 apr. J.-C.), entraînant la dévastation de la région et la dispersion des Juifs. Du point de vue de Rome, le peuple hébreux est insoumis, révolté et ingouvernable. Ainsi le moindre mouvement de foule est-il brutalement réprimé, la peur étant celle d’un soulèvement de la population, qui effectivement aura lieu. A cet égard, les périodes de célébrations religieuses, comme ici la Pâque, alors que les pèlerins affluent par milliers vers Jérusalem, sont des rassemblements redoutés. L’occupant ne s’y est d’ailleurs pas trompé qui a construit une imposante forteresse, l’Antonia, surplombant le Temple. La peur d’un soulèvement est telle que Pilate, le procurateur romain, fait le déplacement de la côte où il réside habituellement à Jérusalem pour encadrer les troupes.

Face à un occupant fébrile, l’entrée triomphale de Jésus a tout pour inquiéter. Et Rome ne manquera pas d’appliquer à Jésus le sort qu’elle réserve à tous les trublions, tous les meneurs de foules qui se lèvent : les tuer brutalement pour décourager leurs disciples. On voit un schéma qui se dessine et qui est le propos spirituel des lectures d’aujourd’hui : quand la peur tue la foi, l’espérance d’un salut. C’est la peur du joug romain, alors que Jésus a été arrêté, qui fait se retourner les foules contre celui qu’elles ont acclamé comme Christ.

Réfléchissons à ces situations de la vie où une espérance particulièrement investie s’effondre. On pourrait penser au cas d’un couple qui se déchire après s’être éperdument aimés, quand les blessures l’emportent sur l’amour, à mesure d’ailleurs de cet amour. Mais ici le Christ n’a blessé personne, sinon l’ego des marchands du Temple. C’est un élément extérieur – la menace romaine – qui retourne l’opinion des foules contre lui. On serait sans doute plus proches à imaginer une situation où un mal frappe aveuglément alors qu’on a tant espéré, la guérison d’un être cher qu’on n’a pas obtenue, la vie d’un proche qu’on a perdue. Là, il se pourrait que s’opère un retournement, une révolte contre Dieu : à quoi bon espérer, prier si Dieu n’exauce pas ? Comment blâmer ceux qui s’éloignent de Dieu suite à une tragédie personnelle ?

C’est l’incapacité de Dieu qui retourne les foules contre lui. Il a été arrêté et il ne se sauve pas lui-même. En quoi pourrait-t-il encore nous sauver ? Au contraire, ne risquons-nous pas de sombrer avec lui ? Le Jésus qui performait des miracles est acclamé à son entrée à Jérusalem ; le Jésus entravé par Pilate affronte un mépris violent, à mesure d’ailleurs de l’espérance qu’il a inspirée. Dieu rendu impuissant suscite le rejet. Et c’est au fond la position athée qui rejette l’hypothèse d’un Dieu bon tant qu’il y a de la souffrance. Face à la maladie d’un proche, à la perte d’un être aimé, où donc est la puissance de Dieu, s’il nous écoute ? Ainsi Dieu, dès qu’il apparaît dramatiquement incapable et donc inutile, est-il voué à la mort. Ce qui avait emporté les foules à acclamer le Christ, c’est l’utilité qu’elles avaient perçue de ses miracles. Ce qui suscite son rejet, c’est l’inutilité dont il témoigne, une fois arrêté.

C’est l’utilitarisme affectant nos relations personnelles qui nous fait passer de l’enthousiasme au mépris, parfois violemment. Que ce soit entre nous ou avec Dieu, si l’amour que je porte est tributaire des signes d’amour que je reçois, si mes relations affectives sont de l’ordre du donnant-donnant, alors arrivera un moment, quand je n’aurai plus l’impression de recevoir de signes ou que les signes seront contraires, où tout s’effondrera. Le doute, la solitude de l’âme puis la peur s’installeront, tuant la foi et l’espérance que ces relations portaient.

Alors que nous montons vers Pâques et méditerons sur l’impuissance ultime du Christ en croix, creuset de son triomphe, voici l’heure du détachement, celui de s’affranchir de l’utilitarisme dans nos relations. En quoi mon enthousiasme pour Dieu est-il attaché à son utilité, aux soifs d’amour qu’il pourra assouvir, à la protection qu’il pourra me donner ? Mon amour pour Dieu, et pour les autres, dépend-il du bien qu’ils m’apportent, de la satisfaction que j’ai à les fréquenter ? Et si je perds ce sentiment d’utilité de la relation, mon amour s’éteint-il ?

A partir de ce moment, alors qu’aimer Jésus n’apporte visiblement plus rien d’utile et même comporte un risque, ne restent plus que les intimes, ceux qui portent au Christ un amour totalement désintéressé, qui l’aiment pour lui-même, fut-il méprisable aux yeux de tous. 

C’est alors que l’amour confine à l’inutile et même semble une cause perdue qu’il est le plus authentique. « En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5, 46-47). La distinction que le Christ nous invite ici à opérer est entre l’amour et le sentiment d’amour. L’amour touche au divin quand il s’entend au-delà des sentiments, et même dans les sentiments blessés. Alors nous savons qu’il est désintéressé. Aimer Dieu dans le malheur, aimer autrui malgré qu’il nous blesse assure que nous avons une foi en l’amour qui résiste aux aléas du monde. Et ainsi une espérance à toute épreuve.

M’est-il possible d’aimer quelqu’un dont j’ai le sentiment qu’il ne m’apporte rien ? Répondre oui à cette question, c’est se savoir capable d’aimer Dieu, les autres et la vie pour eux-mêmes. AMEN.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RESURGENCE. BE, le 25 mars 2026

22.03.2026 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 11, 1-45

Dieu dans les larmes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Jean 11, 1-45

Sans doute le savez-vous, c’est dans l’Évangile de ce dimanche que se trouve le plus court verset de la Bible, également un des plus profonds : « Jésus pleura » (Jn 11, 35). Ainsi, Dieu, en l’homme, pleure-t-il. Il pleure la mort d’un ami. Il pleure avec ceux que la mort de Lazare effondre. Il pleure la condition mortelle de l’homme.

Si on comprend aisément que les larmes du Christ montrent la profondeur de son humanité, que la résurrection de Lazare préfigure la sienne, que Jésus opère ici une résurrection prophétique – « Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé » – la difficulté à comprendre ce verset vient du récit lui-même.

Pourquoi Jésus pleure-t-il ? Il sait qu’il reverra Lazare vivant. D’ailleurs, le texte insiste pour nous dire qu’il ne se presse pas à son chevet, qu’il s’y rend pour montrer la gloire de Dieu. Pourtant, il pleure à la rencontre de Marthe et Marie. Et le récit souligne que, face à la tombe, il est repris par l’émotion. Il n’y a de doute pour personne que Lazare soit mort : cela fait quatre jours qu’il est au tombeau. Jésus ne feint pas ici le chagrin. Puisqu’il sait que Lazare vivra, c’est sur la mort-même qu’il pleure. Ainsi, prolongeant d’espérance chrétienne l’exclamation des Juifs alentours, pourrait-on dire : « Voyez comme il l’aimait vivant ! » Les larmes du Christ sont des larmes d’amour pour la vie de son ami défunt.

Le prénom Lazare vient de l’hébreu El’azar (אלעזר), signifiant « Dieu a aidé » ou « Dieu a secouru ». Nous comprenons, avec le récit, qu’il s’agit de nous secourir au bord de l’abîme, de pleurer nos larmes, de nous voir vivants au-delà de toute mort et de nous aider à sortir de nos tombeaux. Nous comprenons surtout que la résurrection d’entre les morts n’est pas qu’un processus ultime, qui se produira à la fin des temps ; qu’être chrétien, c’est entrer dans un processus résurrectionnel ; que la vie baptismale est en soi résurrection.

La semaine passée, nous avions médité sur les blessures héritées, toutes ces petites morts à soi, ces crucifixions personnelles que nous ont imposées des proches, nos familles et le monde qui nous entoure, répercutant parfois de génération en génération leurs propres blessures. De beaucoup de ces morts à nous-même, nous nous sommes relevés ; de beaucoup d’humiliations, blessures, chagrins et souffrances, nous avons déjà guéri. Et si nous creusons les motifs de tous ces relèvements, nous trouvons toujours l’amour. C’est par amour et pour l’amour que nous avons su déjà ressusciter des larmes qui nous ont été imposées.

L’amour transcende toujours les larmes et Jésus le sait. S’il pleure, c’est pour montrer que, même dans le deuil et les larmes, Dieu se trouve. Et il montrera sur la croix que, dans la mort, au-delà du sentiment ultime d’abandon, Dieu se trouve encore.

Avec Jésus, nous saisissons que les larmes sont les prémisses de la résurrection. Que toutes nos larmes – sur autrui ou sur nous-mêmes – sont aussi et avant tout des actes d’amour, qu’elles confessent un désir résurrectionnel brûlant, qu’elles sont un cri vers Dieu pour la vie. Et Dieu vient au bord de nos tombeaux pleurer avec nous.

C’est toujours à partir des larmes que nous ressuscitons. Ainsi faut-il changer notre regard sur nos chagrins, qui proclament autant notre affliction que notre amour pour la vie, et comprendre que nos larmes sont autant signes de deuil que désir de résurrection. C’est du fond des larmes que surgit la gloire de Dieu. Si nous parvenons à trouver le Christ dans les larmes, comme il se présente dans l’Évangile aujourd’hui – c’est-à-dire, si nous parvenons à trouver l’amour de Dieu dans nos chagrins, nos regrets, nos blessures – alors notre deuil s’accomplira et nous ressusciterons. Lazare signifie « Dieu a aidé ». Le Christ nous montre qu’il vient nous aider au bord de nos tombeaux, dans les larmes.

Le carême est un temps pour se pencher sur nos pleurs au bord de l’abîme et y trouver l’amour de Dieu en pleurs. De quels tombeaux de votre vie attendez-vous encore que quelqu’un vienne pleurer avec vous, avant de crier ‘Sors !’ ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 18 mars 2026

15.03.2026 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 9, 1-41

Génétique spirituelle

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Longtemps, et peut-être aujourd’hui encore, l’Église a considéré que le péché était sexuellement transmissible, jetant indûment un voile de culpabilité sur l’acte de donner amoureusement la vie. La Genèse nous explique son origine et, depuis Adam, le péché se transmet de génération en génération. Ainsi héritons-nous la faute originelle dans la plus pure innocence. Avant de questionner ce principe de la « faute des pères qui retombe sur les fils », renversons la logique culpabilisante.

Que nous héritions le péché originel – ce que la doctrine de l’Église affirme – devrait justement nous délivrer d’une certaine culpabilité : nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui nous affectent. Bien souvent, nous en héritons. Nous ne sommes responsables que de l’amplification que nous donnons à la souffrance. Dire qu’un enfant hérite le péché originel, c’est d’abord affirmer son innocence personnelle. Toute âme est originellement pure, mais sa venue au monde la confronte d’emblée au mal. En ce sens, nous sommes tous des innocents blessés. Ainsi, nous comprenons que le récit du péché originel, avant d’être celui de la culpabilisation de l’humanité, est celui qui proclame la primauté de l’innocence sur la faute. On comprend mieux ainsi le regard de Dieu.

Tout de même ! Quelle justice y a-t-il à proclamer, à plusieurs reprises dans la Bible : « Moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (Ex 20, 5 ; Ex 34, 7 ; Nb 14,18 ; Dt 5, 9) ? Où est ici l’amour juste, le souci premier de l’innocent ? Remarquons d’abord que ce verset n’est pas en soi une accusation mais un avertissement, précisément adressé aux pères : vos défauts d’amour, vos fautes auront des conséquences sur les générations futures. Ainsi voit-on la mécanique de la violence intrafamiliale crûment exposée : les enfants mal-aimés risquant, à leur tour, d’être des parents mal-aimants. Ce n’est pas génétiquement que nous héritons les maux ; c’est spirituellement, affectivement, de notre entourage.

Tous nous avons une conscience personnelle, fondée sur les valeurs que nous acceptons ou rejetons. Et, en cela, nous avons une autonomie de jugement et, donc, une responsabilité. Mais les familles, les sociétés, les peuples et les nations ont-elles aussi leurs valeurs, leur culture, leurs blessures, qu’elles nous imposent, parfois avec force et même sans consentement. Beaucoup de nos modes affectifs ou comportementaux – beaucoup de nos troubles aussi – sont hérités, que nous les acceptions ou rejetions.

Dans ce contexte, on comprend l’interrogation des disciples face à l’aveugle-né : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Dans une culture qui considère le handicap non seulement comme un défaut mais comme une punition divine, confrontés comme nous à l’incompréhensible de la souffrance infantile, il faut forcément un coupable.

Jésus dément ce raisonnement : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Ainsi, à coté de notre péché propre et de la souffrance héritée de notre environnement blessé, y a-t-il des maux non « génétiques », qui ne résultent pas de blessures humaines transmises. On retrouve ici la nécessité du Diable et des démons qui nous parlent, d’un esprit du monde qui nous atteint indépendamment de tout contact humain. Il y a aussi, en nous, un combat du bien et du mal qui nous dépasse infiniment.

Le péché nous rend aveugles et c’est le propos de l’Évangile de ce dimanche. Nous sommes aveuglés par les esprits mauvais qui nous affectent, nous étourdissent et parfois nous perdent. Certains de ces esprits – familiaux, sociétaux – sont hérités, d’autres s’attaquent à l’innocence-même, au projet originel de Dieu pour nous. De tous ces maux, la parole de Dieu nous délivre. C’est le sens du geste du Christ qui mêle sa salive à la terre dont est issu Adam. Le verbe de Dieu nous libère des emprises mondaines, que ce soient les chaînes que nous nous donnons, les emprises familiales, culturelles ou sociétales que nous subissons ou la violence aveugle du monde qui nous atteint.

Nous ne sommes pas coupables de tous les malheurs qui nous arrivent, nous ne sommes même pas coupables des fautes héritées, nous ne portons de responsabilité que sur la manière dont nous répercutons les maux qui nous assaillent.

Il est humainement naturel de vouloir rejeter le mal qui nous frappe ; il est profondément humain de vouloir éviter la souffrance. Le Christ lui-même a demandé au Père d’éloigner la coupe du malheur (Mt 26,39-42 ; Mc 14, 36 ; Lc 22, 42) et, immanquablement, nous le ferons. C’est même spirituellement sain.

La question est de savoir comment nous le ferons. Allons-nous répercuter nos souffrances sur nous-même, sur le monde ou sur Dieu ? Généralement, nous faisons les trois : nous nous sentons coupables de souffrir, désireux de nous venger, allant parfois jusqu’à remettre en cause l’amour que Dieu nous porte. C’est l’attitude des pharisiens qui accusent tour à tour l’aveugle, ses parents et Jésus.

Le Christ propose une quatrième voie, celle de lui laisser porter cette souffrance pour nous, de nous laisser guérir et de ressusciter avec lui. C’est la voie de la sagesse, de l’innocence retrouvée dont témoigne l’aveugle guéri, qui dame spirituellement le pion aux théologiens qui l’interrogent. Le Christ souligne : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ».

L’aveugle-né est innocent. Ce qui est coupable aux yeux du Christ, c’est de voir le mal et, au lieu de se laisser toucher par Dieu, de le répercuter … parfois de génération en génération. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. »

De la boue du monde, Dieu fait des merveilles en y mêlant sa parole. Il crée Adam et le guérit de ses aveuglements. Ainsi personne, que la violence spirituelle, familiale ou sociétale n’atteint n’est-il coupable des maux qui l’affligent sauf à vouloir s’en venger.

Les blessures générationnelles sont parmi les plus difficiles à résoudre. Souvent, elles nous aveuglent, faisant partie d’un contexte hérité dont nous sommes innocents. Mais, par ailleurs, bien que nous voyons la souffrance qu’elles nous causent, il nous arrive de leur donner de l’ampleur, de les répercuter, entretenant ainsi le cycle de la violence en connaissance de cause.

Pour briser ce cercle de la violence subie que, de génération en génération, notre humanité répercute, il faut qu’arrivent des personnes qui se laissent aveuglément guérir par Dieu. Prions que ce soit nous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 11 mars 2026

08.03.2026 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 4, 5-42

Soif d’amour

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Avez-vous remarqué que personne, finalement, ne puise ni ne boit dans cet Évangile de la rencontre avec la Samaritaine ? C’est le signe, pour nous, qu’il y a ici, derrière l’évocation de l’eau, une symbolique à décoder. A nouveau, nous retrouvons le principe biblique d’une réalité concrète qui dénote une réalité spirituelle. L’eau vive est ici l’amour divin, auquel nous sommes invités à profondément puiser.

La scène se situe au puits de Jacob, père des douze tribus d’Israël, dont le nom signifie : « Celui qui lutte avec Dieu » (Gn 32, 29). Dans l’Ancien Testament, les puits sont des lieux de rencontre amoureuse. C’est près d’un puits que Jacob rencontre Rachel (Gn 29) ; c’est près d’un puits que Moïse rencontre Séphora (Ex 2) ; c’est près d’un puits que le serviteur d’Abraham trouve Rebecca (Gn 24). Il est midi, l’heure la plus chaude du jour, précisément l’heure à laquelle personne ne vient au puits, sinon ceux qui meurent de soif et les amoureux, pour une rencontre discrète. Les puits bibliques sont des lieux de fiançailles. D’ailleurs, plutôt dans l’Évangile de Jean, Jean-Baptiste avait présenté Jésus comme un époux. « Celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite » (Jn 3, 29).

Clairement, on évoque ici une rencontre personnelle à connotation nuptiale entre Jésus et la Samaritaine, que le Christ présente comme l’adoration véritable de Dieu : « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer » (4, 23-24). Réfléchissons, si vous le voulez bien, sur les enjeux spirituels de l’adoration, l’acte d’aimer Dieu en esprit et en vérité.

Avec une pudeur toute liturgique, le passage que nous venons de lire fait l’impasse sur la vie dissolue de la femme que Jésus rencontre. C’est pourtant un élément contextuel important. Non seulement est-elle Samaritaine, issue d’un peuple que les Juifs méprisent comme hérétique, mais surtout elle est adultère : « Des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai » (4, 18). Cette vie morale compliquée traduit, en creux, une soif d’amour que le Christ veut vivifier.

Pourtant, dans un étonnant renversement des rôles, avant de se présenter comme l’eau vive, c’est Jésus qui dit « Donne-moi à boire » – « Donne-moi ton amour ». Ainsi l’adoration répond-elle au désir divin d’être aimé. Il s’agit avant tout d’aimer personnellement le Christ et, ainsi, d’adorer le Père en esprit et en vérité. Pour Jésus, le culte véritable transcende les divergences communautaires et les exigences morales. Seul compte l’amour personnel dont nous gratifions Dieu qui, en retour, étanche à torrents nos soifs d’être aimés. On retrouve ici la volonté constante du Christ de se substituer au pécheur mendiant de l’amour – « Donne-moi à boire » – pour lui faire découvrir l’abondance de l’amour du Père à son égard. Cette inversion de rôles traduit le mystère de l’Incarnation et de la kénose : Dieu vient mendier notre amour humain pour nous sauver.

Enfin, c’est à l’occasion de cette rencontre avec la Samaritaine que Jésus se révèle, pour la première fois dans l’Évangile de Jean, comme Messie. La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ (…). Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. ». Il s’agit d’une référence explicite à l’épisode du buisson ardent, quand Moïse demande à Dieu son nom et que celui-ci répond : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : JE-SUIS” » (Ex 3, 14). Dans son désir d’amour pour la Samaritaine, le Christ se présente tel quel, assumant une certaine nudité divine.

Alors, décryptons tout ceci pour notre vie spirituelle.

Le Christ a soif de notre amour. Il veut vivre une rencontre amoureuse avec nous. Il vient en plein jour, à l’heure la plus chaude, au creux de nos soifs les plus torrides, avec le désir de s’unir à nous dans la plus grande authenticité. En l’aimant, nous découvrons qui il est : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive ». Il mendie nos eaux stagnantes, qu’il transforme en vifs torrents. À nos amours taris, Dieu répond en nous inondant le cœur.

Au fur et à mesure que croîtra notre amour pour le Christ, il nous révélera qui nous sommes. « Il m’a dit tout ce que j’ai fait » (Jn 4, 39), proclame la Samaritaine qui avait dissimulé son péché à Jésus. Ainsi, l’adoration de Dieu nous renvoie-t-elle aussi à nous-même, à notre authenticité, à notre nudité d’âme. Ce que nous pensons dissimuler à Dieu – que nous cherchons en fait à cacher à nous-même et à enfouir – Dieu nous le révélera toujours, à mesure que son amour nous touchera en profondeur. Symboliquement, on rejoint ici l’étymologie évoquée du prénom Jacob : « Celui qui lutte avec Dieu ». L’adoration de Dieu fait resurgir nos blessures enfouies dans la honte, que dissimulent maladroitement les eaux stagnantes de notre amour.

La rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob symbolise toute rencontre mystique avec le Christ, rencontre personnelle et amoureuse que, tous, nous sommes appelés à vivre. Dieu vient sur les margelles de nos abîmes y mendier notre amour stagnant. Or l’amour dont nous témoignons toujours nous révèle, nous guérit, nous purifie et nous permet donc de voir plus clairement en nous, nous révélant peut-être des eaux plus profondes encore, plus ténébreuses, plus stagnantes, plus enfouies. C’est sans honte qu’il nous faudra les servir à boire au Christ pour qu’il les vivifie de son amour.

Pendant l’adoration eucharistique, lors des sacrements ou pendant nos moments de prière intime, alors que nous méditons sous le regard de Dieu, transcendons la honte de nos abîmes que dissimulent nos amours stagnants ; acceptons la divine nudité d’âme que nous propose le Christ ; soyons nous aussi, dans notre relation avec Dieu, tels que nous sommes.

Sur la margelle du passé, le Christ vient mendier notre amour englouti qu’il se propose de vivifier. Ce faisant, il se révèle à nous autant qu’il nous révèle à nous-même et ainsi nous sauve.

Les fiançailles mystiques de la Samaritaine adultère, étrangère à la morale chancelante, qui reconnaît en Jésus son sauveur doit nous inciter, en ce temps de Carême, à tomber toute pudeur amoureuse avec le Christ. L’authenticité de l’amour divin est à ce prix.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 mars 2026