09.08.2026 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 14,22-33

Seigneur, sauve-moi !

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Y a-t-il passage biblique plus caricaturé, peut-être avec l’épisode où Moïse fend la mer (Ex 14, 21-27), que cet Évangile où Jésus marche sur les eaux ? Combien de blagues, de dessins humoristiques, de vidéos désormais générées par l’IA, pour sourire de cet épisode ? Voici sans doute les versets qui posent le plus directement la question de la lecture littérale des Écritures. J’ai personnellement rencontré un théologien soutenant mordicus à ses étudiants qu’il était impératif de croire que Jésus avait physiquement marché sur les eaux ; que c’était là un article de foi ; au fond, un exemple concret du fait qu’à Dieu, rien n’est impossible. Le Christ ne fait-il pas des miracles qui défient la science ? Pourquoi rejeter celui-ci ?

La lecture spirituelle voit, quant à elle, ce récit comme une parabole, une image qu’il convient d’interpréter. Dans la Bible, les mers, les eaux profondes sont les réceptacles des peurs humaines. « Au commencement, … le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1,2). C’est dans la mer que vivent Léviathan et les monstres marins (Jb 41). C’est une baleine qui avale Jonas que la peur des marins avait jeté dans les flots (Jonas 1,4-16). Dans l’Évangile, Jésus apaise la mer déchaînée (Mc 4,35-41 ; Mt 8,23-27 ; Lc 8,22-25), il invite à aller en eaux profondes (Lc 5,4) ou, comme ce dimanche, il marche et fait marcher sur les eaux. Et le texte précise que c’est quand il prend peur, que Pierre commence à sombrer, criant « Seigneur, sauve-moi ! ». L’interprétation du texte devient alors évidente : la foi en Christ nous délivre de nos peurs. Ainsi, au moins, ne contredit-on plus les lois de la physique.

Notre culture moderne éprouve le besoin de rationaliser les choses pour les généraliser. C’est le propre des lois de la Nature, qui expliquent l’enchaînement, la logique des phénomènes. La limite de cette démarche est qu’elle perd l’unicité essentielle des choses, les rapportant toujours à d’autres réalités. On en arrive ainsi à réduire l’essentiel à une somme d’expériences et à perdre son caractère singulier : la vie devient alors suite d’évènements ; l’humain se réduit à une somme d’émotions ; la mort n’est plus que la fin des souffrances ; la foi nous délivre de toute peur. Certes ainsi découvrons-nous des lois de la vie spirituelle : foi et peur sont antinomiques comme le sont matière et antimatière, l’une annihilant l’autre. Mais quelque part, nous avons ainsi dépersonnalisé le récit. Quand la lecture spirituelle vise à rationaliser le propos, elle perd son acuité.

Alors comment trancher entre l’inexplicable merveilleux d’une lecture littérale et la rationalisation moderne qui finalement dilue la réalité des enjeux ? Je crois qu’il convient de pousser la lecture littérale à bout. Il s’agit de se placer dans l’esprit de Pierre transi de peur. Bien sûr, la foi annihile la peur. Mais cette peur-là : la peur de mourir, la peur de définitivement sombrer, la peur finale de perdre pied, trouvera-t-elle la foi ? Avez-vous déjà failli vous noyer ? On aura beau avoir préalablement déployé toute l’intelligence des Écritures, énoncé de grands principes spirituels, au moment où tout s’effondrera, il ne restera qu’un cri : « Seigneur, sauve-moi ! ». Pour comprendre l’essentiel de la foi, il faut réaliser l’acuité de cette peur. On réalise alors l’extraordinaire du Salut. On comprend mieux que la foi, littéralement, nous fait marcher sur l’eau quand nous sombrons.

En cherchant au mieux à accoler l’interprétation spirituelle au concret inouï du récit biblique, en cherchant à adhérer le plus étroitement à la réalité spirituelle que dissimule l’extraordinaire du récit, en cherchant ici à rejoindre la peur viscérale de sombrer qui emporte Pierre, on touche à l’extraordinaire, au merveilleux, à l’inouï, au proprement incroyable de notre foi. Oui, la foi nous délivre de nos angoisses aussi incompréhensiblement qu’elle permet à Pierre de marcher sur l’eau. C’est une réalité. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le. 5 août 2026

02.08.2026 – HOMÉLIE DU 18ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU  14, 13-21

Miracle eucharistique

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si la religion est nécessairement porteuse de sens, et même de sens ultime, sa réduction à une quête de sens est une maladie spirituelle. Nous ne sommes pas des chercheurs de sens, mais de Dieu. L’obsession du sens de la vie est celle des personnes spirituellement désorientées. Elle mène à une volonté de rationalisation excessive : tout doit faire sens, évidemment selon la raison de l’enquêteur ; il doit pouvoir tout expliquer. Aux obsédés du sens rationnel, l’inouï, l’incompréhensible, le merveilleux, le miraculeux échapperont toujours. On trouve notamment parmi eux, ceux qui veulent rationaliser la liturgie, qu’ils réduisent à un moment partagé. Plus dramatiquement, on trouve là aussi tous les fossoyeurs de ce qui ne fait pas sens pour eux, au prix d’un désenchantement de l’Église.

Si on aborde la multiplication des pains sous l’angle de l’explication – que s’est-il donc réellement passé ? –, on va pouvoir imaginer différentes interprétations, toutes insatisfaisantes au sens rationnel. La première, la lecture littérale, est qu’il y a eu effectivement un miracle multiplicatif – de cinq pains, Jésus en a produit des milliers. Rationnellement, on ne pourra rien en dire de plus. C’est le propre des miracles, qui par essence conservent une part mystérieuse. Une autre explication de cet Évangile est celle de l’ouverture à la générosité : Jésus aurait ouvert le cœur des foules qui auraient mis en commun la nourriture que chacun gardait par devers soi. C’est la lecture du catholicisme social, une lecture qui a déjà perdu beaucoup de proprement divin. Une troisième explication, liturgique cette fois, voit dans ce récit la préfiguration de l’Eucharistie. La dernière, spirituelle, verra l’équation entre parole et nourriture, que la Bible établit par ailleurs (Jr 15,16 ; Ez 3,1-3 ; Mt 4,4 ; Ap 10,9-10 ; … ). Au-delà de la quête de sens, il y a une lecture incarnée de ce texte à trouver.

Jésus est accablé de deuil. Jean-Baptiste, son cousin, son ami, son frère vient de se faire injustement décapiter, précisément au cours d’un repas luxuriant (Mt 14,1-12). Il a sans doute la boule au ventre : cette injustice préfigure son propre sort. On comprend sa volonté d’isolement. Le texte dit : « il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart ». Mais les foules le poursuivent, elles-mêmes désorientées par la mort brutale de Jean qui incarnait un espoir de renouveau, l’espoir baptismal. Le texte poursuit : «  il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades ». Alors qu’il est lui même transi de chagrin et d’angoisse, Jésus a les entrailles bouleversées par leur quête d’un sauveur. C’est en effet le sens étymologique du mot compassion : être ému aux entrailles. Alors que, légitimement, il désire un moment de solitude, immédiatement, le Christ en deuil se fait don, littéralement nourriture pour les foules affamées de salut. Ce retournement s’opère au creux d’un bouleversement des entrailles : le deuil se fait compassion. C’est la conversion de nos blessures en amour des blessés qui nous ressuscite. Voici un enseignement primordial : on ne ressuscite pas pour soi, mais avant tout pour les autres. La guérison de nos blessures, de nos deuils n’a pas pour seul objectif de nous relever, mais de totalement nous renouveler dans notre élan altruiste. On comprend mieux ainsi l’injonction de Jésus à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Donnez-vous vous-mêmes ; entrez dans cette dynamique résurrectionnelle qui est avant tout don de soi, au creux d’un bouleversement.

Les disciples, pourtant, retombent directement au niveau rationnel : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons », à peine de quoi nous nourrir. Au-delà de toute la symbolique que l’on pourra essayer d’interpréter, il y a surtout le constat tragique de la faiblesse des moyens. Quand on est soi-même blessé, assoiffé de guérison, où trouver les ressources pour encore se donner ? Par le don de lui-même alors qu’il est en souffrance, le Christ démultiplie leurs capacités de don. C’est évidement une préfiguration de l’Eucharistie, mais au sens étymologique : alors qu’on souffre, se faire soin ; alors qu’on manque, se faire don. A l’image du Christ en deuil qui s’offre encore aux foules affamées de salut, nous sommes appelés à incarner ce don, à transformer nos bouleversements en don de nous-mêmes.

Le banquet d’Hérode qui a vu la décapitation de saint Jean-Baptiste était luxuriant de corruption et d’orgueil. On s’y est empiffré des mets les plus fins, enivré des vins les plus suaves ; on s’est même offert en pâture Jean-Baptiste, dont la tête a été servie sur un plateau, patène sanglante offrant le corps d’un saint. Le banquet d’Hérode était une anti-eucharistie, une orgie de soi qui se repaît de la vie d’autrui, une boulimie du peuple qui le nourrit. En s’offrant lui, alors qu’il souffre de ce sacrilège, en incitant les disciples à engager leurs faibles moyens à sa suite, le Christ n’offre qu’un simple banquet de pain. Pourtant, c’est à ce banquet eucharistique – don de soi en nourriture de salut – que la joie est véritable et l’amour parfait. Hérode pensait se sauver lui-même en se faisant servir la vie de Jean-Baptiste. Le Christ nous sauve en nous offrant la sienne, démultipliant la nôtre.

Le miracle de la multiplication des pains est avant tout le miracle de la conversion de nos bouleversements en altruisme. Et au plus nous sommes bouleversés, au plus ce retournement est incompréhensible, au point que l’explication rationnelle – que s’est-il passé ? – devienne impossible. On pourra sans fin essayer d’interpréter les épisodes bibliques qui nous présentent les mécanismes de la résurrection – comment, profondément meurtri, est-il encore possible de se donner ? – au creux de la souffrance, ils resteront incompréhensibles et proprement divins.

Le miracle de la multiplication des pains, avant d’appeler une explication rationnelle, est une invitation à nous ouvrir à l’incompréhensible de la grâce qui transforme nos angoisses en résurrections, proprement à accepter l’idée de miracles qui nous nourrissent. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 29 juillet 2026

26.07.2026 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 44-52

Le neuf et l’ancien

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 13, 44 – 52

Ce dimanche, l’Évangile de Matthieu poursuit la série de sept paraboles qui évoquent le royaume des Cieux. Précédemment, nous l’avons vu comme croissance extraordinaire, celle de la graine de moutarde et du levain dans la pâte, comme tri patient du bon grain et de l’ivraie. Nous avions fait alors la comparaison avec la croissance spirituelle et le tri des esprits qui nous parlent, l’entretien de son âme comme un champ qu’on moissonne.

Cette semaine, l’Évangile présente le royaume des Cieux comme un trésor, une perle qu’on échange volontiers contre tout ce que l’on possède. A nouveau, spiritualisons l’image. Mettons-nous dans la situation où surgit une joie inespérée, un bonheur inouï qui nous emporte, un élan d’amour divin. Le propre d’une telle joie, c’est qu’elle envahit tout notre esprit, toute notre âme et emporte notre corps, qui exulte alors d’allégresse. Avez-vous connu de tels bonheurs, de telles extases, de telles joies ? Alors vous savez que plus rien ne compte dans ces moments-là, que les aléas de la vie, les peines endurées et même le temps qui passe sont comme suspendus, dans un moment d’éternité. Imaginez la joie de celui qui trouve un trésor dans le champ de son âme. Qu’importe le passé, désormais !

On retrouve ainsi les deux modes d’action de Dieu dans nos vies : par la croissance spirituelle soutenue, à force de tri patient, qui produit de beaux fruits et une récolte abondante, mais aussi par le surgissement de joies aussi intenses qu’inopinées, comme autant de perles semées en notre âme, au fil de notre vie. Le bonheur est fait de joies diffuses et de joies subites.

Enfin, comme dernière parabole, évoquant de nouveau la fin des temps, une parabole de tri, de poissons cette fois : A l’issue de la pèche, « on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien ». Comme si la croissance, le bonheur devaient finalement toujours passer au crible divin.

N’y a-t-il pas finalement toujours un jeu trouble de la part de Dieu, qui promet le bonheur et la joie, l’entrée au Ciel, mais qui s’arroge le droit d’en barrer l’accès finalement au gré de son jugement ? Comment savoir s’il n’y aura pas trop d’ivraie dans notre âme au moment de la moisson ? Comment savoir si notre foi et notre action en ce monde auront été suffisants aux yeux de Dieu ? Certes, il se montre patient et plein de miséricorde mais finalement il tranche et les esprits troublés sont jetés au feu. De quel bonheur véritable peut-il bien s’agir si Dieu maintient sur nos têtes une épée de Damoclès ?

C’est ici qu’il est important de ne jamais se méprendre sur le jugement de Dieu, que beaucoup imaginent comme un tribunal qui examinera nos bonnes et nos mauvaises actions ou pensées. L’espoir serait finalement d’avoir fait plus de bien que de mal pour être sauvé. Pourtant, ce que nous enseignent les paraboles de ce dimanche, c’est que la vie spirituelle n’est pas une affaire de comptes – la perle a une valeur incomparable pour laquelle celui qui la trouve sacrifie tout. Le bien n’est pas simplement l’inverse du mal, l’un annulant l’autre. Le bien est incomparablement plus grand que le mal, qui toujours en triomphe.

Le jugement de Dieu n’est pas un tribunal, une pesée des âmes, l’examen minutieux au soir de notre vie de nos dires et faire. Le jugement de Dieu, c’est la mesure, à tout instant, de l’éclat de notre cœur. A tout moment, nous connaissons ce jugement à notre égard, c’est l’espérance qui nous porte ou le désespoir qui nous effondre. Paul était spirituellement perdu quand il persécutait des chrétiens. Pierre était ultimement désespéré alors qu’il reniait le Christ. Ils sont pourtant devenus les deux piliers de l’Église. A cet égard, souvenons-nous de la parabole des ouvriers de la dernière heure (Mt 20,1-16). Le jugement de Dieu n’est pas une somme mais l’instantané d’un éclat. On retrouve la perle, le trésor, l’abondance qu’il s’agit de trouver.

La vie spirituelle se trouve ainsi résumée : où que l’on soit, quel que soit l’état de notre âme, il s’agit de la débroussailler, de la désencombrer de toute méchanceté que nous y trouverions pour favoriser la croissance de l’abondance que Dieu y sème. Il s’agit d’entretenir son âme avec une certaine radicalité : à la fin des temps, Dieu jettera ce qui est mauvais ; il brûlera tout esprit méchant. C’est le travail patient du tri des esprits qui nous parlent, la volonté de ne laisser proliférer en nous aucune pensée malfaisante. Alors nous découvrirons un trésor, une perle qui est l’espérance qui emporte tout. Et nous-mêmes rayonneront d’un nouvel éclat.

Finalement, comme le conclut le Christ, l’accès au royaume de Dieu n’est pas tant conditionné au rachat de nos fautes, à la compensation de nos péchés, qu’au contraste que notre vie présentera finalement. Face à Dieu, le scribe tire de son trésor du neuf et de l’ancien : voici qui j’étais ; voici qui je suis ; de là mon espérance.

La crainte de Dieu, dans laquelle il nous faut vivre, n’est finalement que la crainte du ternissement de notre éclat. C’est une crainte naturelle : personne ne souhaite perdre l’estime de soi. La vie spirituelle consiste à maintenir éveillée cette crainte, cette volonté de traquer en soi la moindre trace de désespérance, d’y découvrir les blessures qu’elle dissimule et d’y laisser agir Dieu par ensemencement. C’est ainsi nous nous affranchissons de tout jugement à notre égard : en ne maintenant que la crainte subtile d’une perte d’éclat.

A toujours chercher à refléter le regard de Dieu, on perd la peur de ce regard. On est alors libre de tout jugement. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSILIENCE.BE, le 22 juillet 2026

19.07.2026 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 24-43

Le jardinage de l’âme

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Matthieu 13, 24 – 43

On peut faire une lecture un tant soit peu orgueilleuse de la parabole du bon grain et de l’ivraie. On est alors la bonne plante obligée de cohabiter avec la mauvaise herbe, prié par le Christ de patienter jusqu’à la moisson, où il fera le tri. Certains ont cru comme cela expliquer la persistance du mal sur terre : Dieu attendrait que les méchants se convertissent, nous conseillant en attendant de porter notre croix, les crucifixions qu’ils nous imposent. Et c’est certainement vrai : Dieu est miséricordieux envers tous jusqu’au jugement dernier : un même soleil permet au bon grain et à l’ivraie de pousser jusqu’à la moisson. La parabole évoque bien l’entrée au royaume des Cieux. D’emblée, nous nous sommes placés du bon coté – il est certain que nous ne sommes pas de l’ivraie. Comme le Christ nous fructifions en présence du mal ; nous endurons des blessures. Il nous reconnaîtra.

Il y a une lecture plus actuelle à faire, et spirituellement plus instructive sans doute, qui voit le champ de la parabole non pas comme l’humanité mais comme notre âme, semée de bons germes et de mauvaises graines. Dans la parabole, c’est l’ennemi de Dieu qui sème l’ivraie, l’ennemi du bien, le mauvais. On retrouve ici l’interprétation de la semence en terre comme l’imprégnation des esprits, à l’instar de la foi que Jésus compare à une graine de moutarde (Matthieu 17, 20 & Luc 17, 6) ou de la parabole du semeur de la semaine passée (Matthieu 13, 1-23). Il nous arrive d’avoir bon ou mauvais esprit, nous avons effectivement l’âme ensemencée de bon grain et d’ivraie.

Nous avons plusieurs fois évoqué la mécanique des esprits, des voix qui nous parlent à l’intérieur. Personne n’est un esprit vierge, au sens où il serait uniquement déterminé par ses choix, ses décisions. Encore faut-il que ces choix soient éclairés. D’où la nécessité d’une imprégnation par le contexte. Il n’y a pas d’autonomie de la raison ; notre pensée n’est jamais dénuée d’influences. Nous avons appris ce qui est bien et ce qui est mal, certes parfois au prix d’erreurs douloureuses, mais principalement parce qu’on nous l’a transmis. Nos savoirs, notre culture, notre langue, beaucoup de nos mœurs résultent de notre éducation, à laquelle nous avons certes ajouté quelques découvertes personnelles. Il n’y a pas que nous-même qui parle dans notre tête, il y a aussi les voix de tous ceux qui nous ont instruit et nous parlent encore – en bien, à commencer par Dieu, comme en mal, par ceux qui nous ont blessés. Bien des esprits nous parlent, bons ou mauvais. Autant les joies que les souffrances de notre vie, à la mesure de leur intensité, nous parlent encore. Voilà le bon grain et l’ivraie qui croissent en notre âme.

Chaque fois que nous prenons la décision d’agir, que nous posons un choix déterminant, nous moissonnons les fruits de ces esprits qui nous ont ensemencés. Si la récolte est mauvaise, si l’ivraie a étouffé le bon grain, nous prendrons de mauvaises décisions, poserons de mauvais choix. Si la récolte est abondante, la joie nous portera. Ainsi, si Dieu miséricordieux ne moissonne qu’à la fin des temps, il nous appartient tout de même d’entretenir le champ de notre âme, d’enlever ce qui y pousse en étouffant le bonheur d’aimer. Si nous voulons goûter ici-bas les joies du royaume des Cieux, il convient de souvent moissonner notre âme et de trier la récolte.

Toujours pour évoquer le royaume des Cieux, Jésus reprend ensuite l’image de la graine de moutarde, parce qu’elle est minuscule alors qu’elle donne une plante immense. En parallèle, il évoque le levain dans la pâte qui, aussi mystérieusement, donne du volume, de l’ampleur et de la légèreté au pain. Il n’y a pas besoin de beaucoup de matière finalement, juste d’une imprégnation par l’Esprit Saint, pour atteindre des sommets spirituels.

Enfin, par leur aspect éminemment concret, ces paraboles soulignent le concret de la vie spirituelle. Il s’agit d’entretenir son âme comme on plante une graine, comme on entretient un champ, comme on moissonne. Il y a un travail concret d’entretien de l’âme par le tri des esprits qu’il nous convient de régulièrement mener si nous voulons des moissons fructueuses.

Tous les discours du Christ qui évoquent le royaume des Cieux, la plénitude finale et le bonheur éternel trouveront leur interprétation véritable au-delà de notre mort. Mais toujours, il s’agit d’appliquer leur logique à notre vie spirituelle quotidienne, considérant que le Christ assène que le royaume de Dieu s’est rendu tout proche de nous (Matthieu 4, 17 ; Marc 1, 14-15 ; Matthieu 10,7).

Derrière chaque évènement de notre existence où nous avons décelé une intention – bonne ou mauvaise – il y a un esprit – bon ou mauvais – qui a porté cette intention. Il peut autant s’agir des marques d’amour que nous avons reçues, que des blessures qui nous ont été infligées. Ces esprits nous imprègnent, se nourrissent des éléments de notre âme, croissent et fructifient en nous. Nous n’avons pas beaucoup d’autonomie dans l’ensemencement de notre âme, d’autres sèment leur esprit en nous, ceux qui nous aiment comme ceux qui nous veulent du mal. Nous avons la pleine autonomie cependant pour faire le tri, laisser fructifier ce qui est bon, arracher ce qui nous ronge ou nous étouffe. Dieu nous aide dans cet effort de moisson.

Alors nous vivrons une belle croissance spirituelle, une dilatation de nous-même, une plénitude de l’Esprit, un avant-goût du Ciel.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 15 juillet 2026

12.07.2026 – HOMÉLIE DU 15ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 1-23

La pédagogie de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dans beaucoup de paroisses, sans doute, présentera-t-on ce dimanche la parabole du Semeur comme l’évocation de notre âme devant accueillir la foi comme une graine plantée dans de la bonne terre. Ainsi portera-t-elle du fruit « à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un ». Il y a là sans doute quelque fainéantise pastorale puisque l’interprétation de la parabole est donnée par Jésus lui-même à la fin de l’Évangile. Oui, Dieu sème largement, et il nous appartient d’être un bon terreau pour la foi.

La structure du texte donne à penser qu’il y a un enseignement plus profond à trouver. Comme un ostensoir placé entre deux cierges, l’Évangile présente d’abord la parabole du Semeur, ensuite un enseignement de Jésus à ses disciples, enfin l’explication de la parabole. Ces structures symétriques des textes bibliques visent à attirer l’attention du lecteur sur leur sens profond, qu’elles mettent en abîme.

Ainsi, ici, la question centrale est-elle plutôt celle des disciples à propos des foules : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » A quoi Jésus répond : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là … Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre » Ainsi, y aurait-il plusieurs niveaux de compréhension de l’Esprit Saint, liés à la capacité de voir et d’écouter.

Le propos de l’Évangile d’aujourd’hui n’est pas tant l’état de notre âme – rocailleuse, encombrée de ronces ou fertile – que la pédagogie de l’Esprit Saint, qui s’adapte au niveau de compréhension de son interlocuteur. Moins nous sommes formés par l’Esprit Saint, plus les mystères divins nous apparaissent-ils voilés. La pédagogie du Christ, celle de l’incarnation, est celle du dévoilement progressif – un dévoilement de la présence de Dieu dans nos vies, autant qu’un dévoilement de nous-même.

Ainsi, à mesure que l’on est touché par la grâce, acquiert-on la possibilité de comprendre l’action de Dieu parmi les hommes. Et donc, à ceux qui ignorent la grâce, ne peut-on que présenter des récits imagés. Dieu personne ne l’a vu, du Christ dans la chair nous n’avons que les récits néotestamentaires et, contrairement aux disciples dont ces textes nous parlent, nous ne l’avons ni personnellement vu ou touché. Désormais, nous n’avons accès à sa personne qu’à travers son Esprit et les sacrements qu’il dispense. Ainsi, faute de la plénitude de l’Esprit Saint, Dieu nous apparaît-il toujours voilé. Et ainsi la merveille que nous sommes, et que sont les autres, à ses yeux. Ce qui voile Dieu, c’est l’enténèbrement de notre âme à cause du péché.

Mais le texte suggère surtout qu’il y a des niveaux de compréhension de la foi, essentiellement trois : ceux que la grâce divine n’a pas encore touchés, ceux qui ont été touchés par Dieu – les âmes stériles, rocailleuses, fertiles ou encombrées de ronces de la parabole – et les saints, ceux qui sont comblés de grâces, qui incarnent pleinement la présence de l’Esprit Saint.

Puisque Dieu veut naturellement rejoindre tout le monde, ceux qu’il n’a pas touchés sont ceux qui ne se sont pas laissé toucher, ceux « qui se sont rendus durs d’oreille, qui se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent » – les blessés de la vie qui ont endurci leur cœur à force d’amours meurtris. Même d’eux, le Christ ne désespère pas, qui dit « moi, je les guérirai. » Nos incrédulités nécessitent l’intervention personnelle du Christ pour être dissipées.

Au sein de l’Église, nous sommes plutôt de la deuxième catégorie : touchés par la grâce, convaincus de la présence de Dieu dans nos vies, mais encore obscurcis de souffrances et de ténèbres ; des gens touchés par l’Esprit Saint, aux prises avec le combat spirituel ; des gens qui entendent et voient Dieu partiellement voilé. A ceux-là, à nous donc, la pédagogie de Dieu témoigne d’un effet d’entraînement : « À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. » Ainsi, l’état de grâce appelle-t-il la grâce – on vit alors un embrasement de l’amour – tandis que la perte de cette grâce – la perte d’amour – enclenche-t-elle une spirale descendante, une désespérance qui s’emballe et s’auto-nourrit jusqu’à la dépression. La vie du croyant n’est pas qu’une oscillation entre sommets amoureux et abîmes ténébreuses. Nous ne sommes pas que le jouet de nos états d’âmes, ou des esprits qui luttent en nous. Nous avons, par la grâce de la foi, un levier pour agir personnellement : la veille spirituelle. Il s’agit en effet de veiller à ce que la spirale de la désespérance ne nous gagne pas : par l’écoute et la vision de Dieu, précisément. D’où la nécessité d’une vie spirituelle nourrie de l’Écriture et des sacrements.

Quel que soit l’état de notre âme – momentanément stérile, rocailleuse, encombrée de ronces ou fertile – c’est la fidélité à la parole de Dieu et aux sacrements – laisser à notre cœur la capacité d’entendre et voir – qui garantira que le peu que nous avons su recevoir de Dieu devienne abondance.

Dieu sème en toute âme. Certaines se ferment à sa parole, d’autres s’ouvrent. Cette ouverture, à mesure qu’elle nous dévoile Dieu, nous ouvre plus encore à son amour. Ainsi s’enclenche une dynamique spirituelle qui nous élève vers Dieu. C’est plutôt cette mécanique ascendante qui nous intéresse que l’état initial de notre âme.

Que l’Esprit Saint enclenche en nous cette croissance spirituelle auto-entretenue qui, de la découverte de la présence de Dieu dans nos vies, suscite le désir d’un amour toujours croissant. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 9 juillet 2026

05.07.2026 – HOMÉLIE DU 14ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 11, 25-30

Doux et humble de cœur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Matthieu 11, 25 – 30

N’avez-vous pas un peu l’impression d’une publicité mensongère, lorsque le Christ dit : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » ? Qu’entend-il par « mon joug » ? Sa crucifixion ? Sa croix, les crachats et le mépris, son corps transpercé de souffrances, sa mort humiliante ? Si tel est le cas, qui peut trouver cela « facile à porter » ? On remarquera cependant que le Christ n’a pas encore été crucifié quand il dit « mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger ».

Je nous propose d’aborder le fardeau du Christ sous l’angle spirituel : que se passe-t-il dans notre tête lorsque nous souffrons ? Premièrement, la douleur provoque un rétrécissement du contexte en fonction de son acuité – plus rien d’autre ne compte –, ce qui mène à une préoccupation et une introspection excessives, une rumination et une suranalyse de la situation. La psychologie a gardé le terme anglais d’overthinking, à défaut d’expression française plus élégante que sur-réflexion. L’overthinking, c’est la pensée excessive sur un sujet qui nous préoccupe particulièrement, littéralement quand un problème nous prend la tête.

On comprend que ce soit éminemment le cas lorsque l’on souffre. Il n’est pas facile de s’extasier sur la beauté de la création avec une rage de dent, ni de se réjouir de la grandeur de l’œuvre de Dieu avec un cancer. Nos souffrances, à mesure qu’elles sont aiguës, occupent toutes nos pensées. A la moindre violence, déjà au moindre signe de désamour, notre esprit s’enflamme de questions : Que se passe-t-il ? Qu’ai-je fait ? Pourquoi moi ? Comment en sortir ? Quand cela s’arrêtera-t-il ? Qui me délivrera ?

L’Évangile de ce dimanche aborde le sujet de l’overthinking, de la pensée que se développe exagérément face aux crises. N’est-ce pas déjà le cas de la science ? Pourquoi tant de science, de développements de la pensée, sinon pour résoudre les problèmes ? La modernité a amené une image romantique des sciences, comme quête esthétique des arcanes du monde, joie de la découverte, jubilation des esprits. Le propre de l’homme moderne serait d’acquérir des savoirs, de s’élever par la science au dessus des passions humaines et, faute de pouvoir maintenir son corps, atteindre ainsi des sommets d’élévation spirituelle. C’est l’idéal franc-maçon qui vise la transcendance de l’homme par lui-même, celle de ses faiblesses charnelles par son seul intellect. On atteindrait ainsi un idéal désincarné, on deviendrait pur esprit. Il y a une quête effrénée de la libération de soi par la pensée qui est de l’overthinking – une pensée obsessionnelle qui boucle sur elle-même pour échapper au réel, en l’occurrence, au corps souffrant.

« Père … , je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits ». Nous vivons dans un monde étouffé de mots, de pseudo-science, de fausse réassurance, de discours vains – comme un tourbillon de la pensée pour s’étourdir de notre déconnexion du réel, de la complexité de nos vies, de la virtualité de nos apparences. Les enfants, eux, ont conservé leur innocence, leur facilité à se réjouir, leur authenticité d’être, leur spontanéité d’aimer. Il y a un naturel de vivre des enfants, que bien des adultes ont perdu, tant ils ont couvert leurs blessures de mots et de raisonnements pour en discerner le sens. Bien des quêtes de savoir reflètent des âmes blessées.

Il s’agit donc de retrouver son âme d’enfant, son âme vierge encore de toute meurtrissure, de toute blessure profonde. Religieusement, il s’agit d’adopter une position filiale, à l’instar du Christ qui devient ainsi notre frère aîné dans la simplicité de cœur conservée face aux drames. « Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père » – précisément l’innocence, la simplicité cachée au savants – « personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler ».

Tout fardeau de la vie, a pour conséquence spirituelle un rétrécissement du contexte de la pensée, noté plus haut – une focalisation sur la souffrance – compensé par une préoccupation excessive, parfois obsessionnelle, des divers moyens d’y échapper. Faute d’y arriver seul, on vit alors un renfermement sur soi qui ne pourra mener qu’à la désespérance.

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau » – dont la trace spirituelle est l’overthinking, l’obsession des pensées – « et moi, je vous procurerai le repos ». De suite, le Christ propose une solution à cette rumination de la souffrance : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme ».

Le joug du Christ n’est pas tant à comprendre ici au sens de soumission, de domination, de contrainte ou d’habitude pesante – le Christ ne nous invite pas ici à nous résigner au martyre, ce qui ne ferait que renforcer l’obsession des pensées. Il faut comprendre le terme joug littéralement, comme ce qui permet d’associer deux animaux de trait, de les atteler ensemble dans l’effort, pour avancer de lourdes charges.

C’est l’attelage spirituel avec le Christ qui nous libérera de l’obsession d’une planche de salut. Et ce, quelque soit la charge qui nous pèse. Avec lui, nous retrouverons la simplicité de cœur qui rendra tout joug facile à porter, et tout fardeau, léger.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 1er juillet 2026

28.06.2026 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 10, 37-42

Avoir Dieu dans la peau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lecture : Évangile selon saint Matthieu 10, 37 – 42

Il est probable que la vie de vos enfants, celle de votre conjoint compte plus à vos yeux que votre propre vie, que vous soyez littéralement prêts à vous sacrifier pour les élus de votre cœur. Est-ce aussi le cas de Dieu ? Sommes-nous prêts à courir dans les flammes pour ne pas perdre Dieu, comme nous le ferions pour nos enfants ? Il n’est pas ici d’abord question de martyre, mais d’intensité amoureuse : c’est parce que nous brûlons d’un amour plus grand que les flammes qui menacent que nous acceptons d’y plonger. De quelle intensité brûlons-nous d’amour pour Dieu ? A la mesure des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour lui. « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. »

Le commandement de préférer Dieu à tous ceux que nous aimons peut sembler terriblement exigeant, quasiment irréalisable : Dieu personne ne l’a jamais vu tandis que nos enfants nous les chérissons, les prenons dans nos bras, les embrassons. Comment plus aimer le Dieu invisible que la tendresse concrète ?

Pourtant ceux que nous aimons sont hélas aussi parfois ceux qui nous blessent le plus cruellement. Mes proches ne sont pas sans reproches. Ceux que mon cœur aime ne sont pas parfaits. L’amour que j’ai pour eux n’est, lui non plus, pas parfait. Et peut-être qu’à cet égard, je me fais également des reproches. Comment expliquer que tout-de-même, nous irions les rechercher dans les flammes ? Sinon parce qu’il y a un amour plus grand, à proprement parler sans mesure, qui transcende les blessures mutuelles qu’il nous arrive de nous infliger. Souvent, l’amour dont nous nous témoignons entre humains n’est qu’une pâle copie de l’amour divin, un amour que les ténèbres de chacun obscurcissent. Et pourtant, dans les circonstances essentielles de la vie, heureuses ou tragiques, il surgit presque à l’état pur, suscitant en nous des élans inouïs que nous ne soupçonnions pas. Avec ceux que j’aime, je vis une relation toujours ambiguë : en surface, un amour quotidien parsemé de tiédeurs et de tensions et, en profondeur, un amour personnel si intense qu’il touche au divin. Entre les deux, la ténèbre qui m’obscurcit. Ainsi, toutes nos relations humaines sont-elles si souvent voilées, empêchant la pureté de notre cœur de surgir spontanément.

L’idée souvent invoquée par ceux qui peinent à la prière – Moi, Dieu, c’est dans les autres que je le trouve ! – n’est ainsi pas tout à fait juste. Certes, au fond de chacun, brille l’étincelle divine. Mais tous, nous l’obscurcissons de nos troubles. Tous nous sommes une merveille divine, mais nous sommes tous également pécheurs. Rayonné-je constamment de la pureté d’amour qui m’anime ? Non. Les autres non plus. Seul le Christ incarne cet état. L’économie d’une relation personnelle – intime et charnelle – avec lui est un aveuglement du cœur sur Dieu.

Ainsi, s’agit-il d’aimer le Christ avant tout. Non pas par mépris de ceux que nous aimons, mais par nécessité, parce que l’amour entre nous est toujours troublé. Non par mépris, mais justement pour mieux les aimer. Seule une relation amoureuse avec Dieu nous permettra de toucher à cet amour pur qui précisément dissipera nos ténèbres. Pour mieux aimer nos proches, pour dissiper nos obscurités intérieures, nous nécessitons de connaître un amour parfait, qui nous purifie. Seul l’amour du Christ, à mesure que nous l’incarnerons, fera surgir, dans notre quotidien, l’étincelle divine qui profondément nous anime.

On comprend, dès lors, qu’il ne s’agit pas d’aimer le Christ comme un autre, simplement comme une altérité. Il ne s’agit pas seulement d’aimer Jésus pour le personnage qu’il incarne, le bien qu’il a fait il y a deux mille ans et qui toujours nous parle. Au contraire, il s’agit essentiellement de le trouver à l’intérieur de soi, précisément plus intérieur que l’amour que nous éprouvons pour nos proches. Ce n’est pas le corps de Jésus que nous adorons, mais le corps du Christ, le corps humain transcendé par le divin. C’est à travers nous, à travers notre chair, que nous pouvons le mieux faire cette expérience du Christ, vivre cette « christification » de l’humain, cette onction de l’Esprit Saint, que nous appelons transfiguration. Au fur et à mesure, d’ailleurs, que cet amour du Christ dissipera nos ténèbres.

Il s’agit donc d’aimer le Christ plus que soi, à travers soi. Il s’agit de l’avoir dans la peau et que son amour rayonne ! Il s’agit de faire de Dieu le premier des élus de notre cœur – intimement, charnellement.

Alors nous verrons se dissiper nos ténèbres, alors nous vivrons une dilatation de notre cœur. Et nous aimerons ainsi nos proches comme Dieu les aime, d’un amour divin, qui est celui que nous désirons tous. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 24 juin 2026

21.06.2026 – HOMÉLIE DU 12ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 10,26-33

Au creux de l’injustice

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lecture: Évangile selon saint Matthieu 10, 26 – 33

Il est intéressant, dans notre lecture de la Bible, de déceler les passages où elle accroche, où les mots nous percutent et, ensuite, de discerner pourquoi, sur certains termes ou certains versets, nous butons. En lisant l’Évangile de ce dimanche, c’est le mot « ténèbres » qui m’a arrêté : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits ». Pourquoi « ténèbres » et pas simplement « secret » ? « Ce que je vous dis dans le secret, dites-le en pleine lumière ». Pourquoi cette accentuation tragique ? « Ce que je vous dis dans les ténèbres … ».

A bien y regarder, toutes les lectures de ce dimanche ont un accent tragique. Le prophète Jérémie se trouve méprisé, trahi par les siens, parce qu’il annonce la destruction prochaine de Jérusalem et la déportation du peuple hébreu à Babylone. On est en 600 avant Jésus-Christ. « Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Il vient d’être battu et mis au pilori quand il prie : « Mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas … Chantez le Seigneur, louez le Seigneur. »

Le psaume n’est pas plus joyeux, qui chante : « C’est pour toi que j’endure l’insulte, que la honte me couvre le visage : je suis un étranger pour mes frères … Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! Car le Seigneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés. »

Paul non plus, qui nous rappelle qu’à la suite d’Adam, nous sommes tous pécheurs et souligne que, depuis Moïse, la faute est alourdie puisque la loi de Dieu est désormais connue. « Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. »

Enfin l’Évangile qui nous commande, dans la ténèbre, de ne pas craindre « ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme » mais de craindre Dieu, « qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps ».

Insultes, persécutions, enchaînés au péché, menacés de mort : le tableau de ces lectures dominicales est affligeant. Et au milieu de toute cette noirceur, Jérémie chante et loue le Seigneur, le psalmiste crie sa joie et son désir de vivre, Paul s’enthousiasme de l’abondance de la grâce et Matthieu rappelle que « les cheveux de [notre] tête sont tous comptés ». Ainsi pourrait-on résumer leur enseignement : « Face au ténèbres, louez Dieu ! ».

On pourrait trouver la pirouette facile, affleurant le côté ״opium du peuple״ : « Vous souffrez ? Rendez gloire à Dieu ! » Est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’enseignement de ce dimanche : la prière est-elle un placebo ou, pire, un anesthésiant ? Je crois que c’est prendre les lectures à l’envers et que se tourner vers Dieu dans la ténèbre est tout sauf une pirouette, une échappatoire facile à l’injustice qui nous frappe. Je crois que le réflexe naturel, en cas de malheur, est d’en vouloir à la Terre entière, à Dieu lui-même, voire à soi ; que, naturellement, le cœur blessé crie vengeance : « Seigneur … fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras » supplie Jérémie.

Au contraire, les lectures nous présentent un changement subtil du regard, un retournement spirituel soudain, une conversion inopinée face à l’injustice. C’est au cœur du malheur et de la souffrance que la foi surgit de la manière la plus mystérieuse : non comme un anesthésiant, un moyen de garder patience et d’endurer, mais comme un adjuvant qui renforce notre volonté d’agir. Il y a un moment mystérieux, affronté à l’injustice, où notre cœur cesse de crier vengeance, cesse de se lamenter et de pleurer sur lui-même pour se tourner vers un idéal plus grand que l’offense qui lui a été faite, plus grand que les malheurs subis – un moment où le désespoir s’abandonne à l’amour divin. C’est ce moment que veulent cerner les lectures d’aujourd’hui.

Ce moment, Jésus l’a vécu en croix, alors qu’il crie « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Marc 15, 34), qui est un reproche paradoxal, puis qu’il s’adresse à Dieu. Il y a au creux de l’injustice, au fond de la ténèbre, un sentiment de total abandon de soi qui, s’il se tourne vers Dieu, ouvre la voie de la Résurrection.

Bien souvent, dans le malheur, nous nous épuisons à rechercher des causes et des responsables, quelqu’un à blâmer et punir pour nous venger, entrant ainsi en complicité avec le mal qui nous frappe. C’est au contraire la complicité retrouvée avec Dieu qui nous sauvera, qui nous sortira effectivement de l’emprise vengeresse du mal.

Dieu est facile à trouver dans les joies de la vie, infiniment plus dissimulé quand surgissent les ténèbres, qui laissent notre cœur alourdi du désir de revanche. Mais si là on le trouve, si précisément là où c’est le plus difficile, notre cœur se tourne vers lui, se convertit et s’abandonne à lui, alors resurgit l’éclat de la vie et la joie d’être inconditionnellement aimé. Alors tout change …

Le chrétien n’est pas tant appelé à se résigner au malheur qu’à trouver la force de le transcender. On trouve cette force quand, au creux de l’injustice, on se tourne enfin vers Dieu. Alors les larmes, subrepticement, se muent en joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RESURGENCE.BE, le 17 juin 2026

14.06.2026 – HOMÉLIE DU 11ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MT 9,36-38.10,1-8

Contradictions internes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 9, 36– 10, 8

L’Évangile de ce dimanche est l’occasion de se pencher sur les contradictions apparentes de l’Écriture. Deux passages nous y invitent : la liste des douze apôtres et la restriction de leur mission : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. »

Si la Bible assume pleinement, comme manifestations de Dieu, ses contradictions avec les éléments naturels – un buisson qui brûle mais ne se consume pas ; un homme qui marche sur l’eau ou revient d’entre les morts – les contradictions internes au texte sont plus gênantes, la plus troublante d’entre elles étant sans doute que, dans l’Évangile selon Jean, le Christ ne meurt pas le même jour que dans les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc).

En effet, selon Jean, Jésus meurt le 14 Nisan, le jeudi, alors que les agneaux sont sacrifiés au Temple. Tandis que, dans les autres Évangiles, il meurt le 15, le vendredi, après le repas pascal. Ici, il est la Pâque du Seigneur tandis que, dans Jean, il est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. On comprend ainsi que c’est le sens que l’auteur veut donner à la Crucifixion qui en détermine la date, à la manière antique de concevoir l’Histoire, où l’interprétation prime l’exactitude des faits. Bien que la liturgie assume la chronologie synoptique, c’est sans doute celle de Jean qui est la plus historique. Il est en effet peu envisageable qu’on ait jugé, condamné et exécuté un détenu un jour de fête ; bien plus probable et respectueux des coutumes qu’on ait tout expédié pendant les préparatifs.

Deux contradictions apparaissent dans l’Évangile d’aujourd’hui. D’abord, la liste des douze disciples. Si personne n’imagine les douze sans Pierre, André, Jean, Matthieu, Thomas, Philippe et Judas, les listes d’apôtres dans le Nouveau Testament diffèrent dans les détails : parfois voit-on surgir Nathanaël à la place de Barthélemy, ailleurs Thadée au lieu de Judas, fils de Jacques. L’Église, par souci de cohérence, a fini par identifier ces personnes. Ces disparités témoignent surtout de l’authenticité des témoignages, qui jamais ne se recoupent totalement. Au contraire, une concordance parfaite serait suspecte qui témoignerait d’une main unificatrice invisible. C’est le cas du Coran, qui a subi une uniformisation au temps du calife Othmân, pour garantir la concordance de la Révélation. Nous ne prétendons pas que nos textes sacrés aient été rédigés sous la dictée de Dieu ; nous les assumons témoignages humains. Pour l’Islam, le Coran est sacré. Pour nous, la Bible n’est que sainte. Elle n’acquiert de sacralité qu’incarnée, vécue. Non en tant que telle.

La contradiction est plus gênante quand elle est interne à un même texte. Ainsi, ici, dans l’Évangile selon Matthieu (10, 5-6), le Christ interdit-il explicitement à ses apôtres d’aller évangéliser les païens. Alors qu’à la fin de ce même Évangile, il dira tout aussi explicitement : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (28, 19-20). En heurtant le sens naturel du lecteur, cette contradiction rejoint le premier type que nous avons évoqué, de celles qui bousculent les lois naturelles. C’est donc qu’il y a une théophanie à découvrir, une manifestation de Dieu à comprendre. Et précisément, ce qui a prodigieusement changé les choses, universalisé la mission chrétienne, c’est la mort et la résurrection du Christ. Jésus n’est en effet jamais sorti de la terre d’Israël, ni même ne s’est-il rendu dans les villes hellénisées du pays, à peine a-t-il fait face au temple frontalier du dieu Pan, pour s’y opposer : « Pour vous, qui suis-je ? » (Matthieu 16, 15). Ce n’est que le Ressuscité qui envoie, à partir d’Israël, porter la bonne nouvelle du Salut au monde.

Il n’y a pas de contradiction entre l’intention du Christ au début et à la fin de l’Évangile de Matthieu ; il y a une pédagogie de la mission : occupez vous d’abord de votre territoire sacré, du terreau de votre âme, allez ensuite évangéliser le monde et convertir les païens. Cette progression de l’œuvre de la foi, de l’intérieur de soi au souci de l’adhésion d’autrui – ce qu’on appelle la transmission de la foi – passe nécessairement par une résurrection personnelle. Il faut qu’une part de nous-même ait été effectivement touchée par Dieu, guérie, pour que puissions témoigner de quelque chose de concret. Le Christianisme est une religion qui se répand de l’intérieur de soi vers l’extérieur, de l’essentiel de notre âme – de l’amour divin qui nous sanctifie – vers ceux qui se laisseront toucher.

Ainsi, c’est à mesure que Dieu conquerra le territoire de notre âme, y dissipant ténèbres et souffrances à force de résurrections, que nous transmettrons au mieux notre foi. Il y a quelque chose d’essentiel en nous qui doit s’être produit ; il nous faut quelque part avoir été touché par le Salut pour proclamer l’Évangile. Sinon nous ne sommes que des cymbales résonnantes, comme dirait Paul (1 Co 13, 1-13).

Il y a des contradictions dans l’énoncé de la Bonne Nouvelle, parce qu’elle se veut un récit incarné et qu’il y a des contradictions en nous. A notre sens, la Bible – et, au-delà la mission – n’est que collection de témoignages de la manière dont Dieu surgit dans l’histoire de l’Humanité. Elle expose un vrai processus de la révélation divine. En cela, elle est un vrai manuel de vie. En cela, elle est humaine, autant que divine.

C’est dans la résolution de nos contradictions que s’incarne la parole de Dieu. C’est ensuite de là, de l’acquisition de nous-même au Salut, que nous sommes appelés à répandre cette parole. Allons d’abord vers la brebis perdue en nous-même avant de vouloir témoigner du Salut de Dieu à ceux qui ne le connaissent pas. Voilà la progression qu’enseigne l’Évangile de Matthieu.

Que l’amour de Dieu nous conquière tout entier. Alors nous rayonnerons sur le monde. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 10 juin 2026

04.06.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU SAINT SACREMENT DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST – JEAN 6, 51-58

Mon corps livré pour vous

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Lire

Ceux qui ont lu la Bible savent qu’elle établit un parallélisme fort entre parole et nourriture, notamment Ézéchiel (Ézéchiel 2,8 – 3,3) et Jean (Apocalypse 10,8-11) sont littéralement invités à mâcher un rouleau de textes. Il s’agit littéralement de manger la parole de Dieu. L’erreur serait de ne voir derrière ce lien qu’un symbolisme, un peu comme on dirait d’un étudiant qu’il avale ses cours. Personne n’imagine qu’il mâche du papier. Pourtant, vous aurez beau lire et relire la Bible, en particulier le Nouveau Testament, ça ne fera pas de vous un Chrétien. Il faudra que votre chair soit touchée, il faudra le baptême … C’est le sens de tous nos sacrements et la mesure de leur efficacité : que la chair soit divinement touchée.

Le christianisme est une religion holistique, qui nous implique tout entier – corps et âme. La particularité de la religion chrétienne, c’est l’incarnation : Dieu a pris chair, nous démontrant ainsi que le corps humain peut être sous l’emprise totale de l’Esprit Saint. Le christianisme est une spiritualité, certes, mais c’est aussi une religion qui implique fondamentalement le corps. Il faut qu’il soit intimement touché par l’Esprit. De là, notre préoccupation de la manière dont nous nous engageons corps et âme dans l’élan amoureux. De là, notre morale exigeante. Il y a, dans notre religion, une manière sainte d’aimer qui nous implique tout entier.

La première chose à retenir de l’incarnation divine, c’est que nous sommes charnellement aimés par Dieu. Le premier regard à poser sur notre corps n’est pas qu’il soit corruptible ou mortel – intrinsèquement attaché au péché et à la souffrance – mais qu’il est voulu, aimé, désiré par Dieu, qu’il est essentiellement bon et qu’il peut fondamentalement être sauvé. Nous sommes appelés à pleinement jouir de l’amour divin, non à le ternir, l’obscurcir, l’étouffer. On retrouve ce coté particulièrement charnel de l’amour de Dieu dans la racine hébraïque du mot « miséricorde » (Rahamim (רחמים), qui vient directement de Rehem (רחם) qui signifie « utérus », « matrice », « entrailles ». Quand nous parlons de miséricorde divine, nous parlons littéralement d’une tendresse viscérale, d’un Dieu pris aux tripes.

Par son incarnation, le Christ fait du corps humain un temple saint – un lieu de prière où brille la présence effective de Dieu. Et, à bien sonder notre âme, nous savons que brûle en nous le désir d’un amour pur, d’une vie saine et d’un esprit saint, le désir d’aimer comme Dieu aime. C’est donc bien qu’il est présent en nous, que nous aussi l’avons dans la peau. Ainsi s’agit-il de prendre soin de notre corps, comme le don merveilleux qui nous unit à Dieu. Et ceci résume toute la morale chrétienne : nous sommes appelés à divinement respecter les corps, à commencer par le nôtre.

Dieu ne peut pas nous aimer charnellement sans se donner charnellement. C’est le propre d’un amour incarné. L’amour n’est pas que belles paroles, qui d’ailleurs ne sont rien si elles ne surgissent pas d’un cœur battant, des entrailles précisément. Faute d’incarnation, nous sommes réduits à adorer un Dieu bien loin dans le ciel, bien loin de nous embrasser, bien loin de pouvoir surgir dans nos vies. Le Christ est ce surgissement du cœur battant de Dieu dans le monde, qui non seulement vient nous toucher mais vient aussi mourir avec nous. Alors que notre cœur et notre esprit s’éteindront, Dieu voudra encore nous rejoindre.

Puisqu’il a fallu que le Christ meure pour nous prouver le jusqu’au-boutisme charnel de l’amour de Dieu, il nous transmet son Esprit, à travers les sacrements précisément : sacrement de notre personne par le baptême et la chrismation, vitalité par l’Eucharistie, le mariage et l’ordre ; restauration par l’onction des malades et la réconciliation. Les sacrements sont la manière charnelle avec laquelle Dieu se donne à nous désormais, la manière qu’il a de venir nous embrasser, de vouloir surgir dans nos vies, de s’immiscer en nous.

Beaucoup peinent à voir la présence réelle de Dieu dans les sacrements. C’est pourtant essentiel au coté charnel, incarné de notre religion. L’Esprit de Dieu est effectivement présent dans l’eau qui baptise, l’huile qui consacre, les époux qui se donnent pour la vie, le prêtre qui absout. L’Esprit d’amour divin est totalement présent dans l’Eucharistie, véritable actualisation du sacrifice du Christ en croix, là où il s’est donné pleinement pour notre restauration.

Mais cette action du don de son corps en nourriture, par pur esprit d’amour, se vit aussi en famille. Chaque repas que posent les parents sur la table de leurs enfants est le fruit de leur travail, de leur sueur convertie en salaire, du don de leur corps par amour. A chaque repas, ceux qui l’offrent sont fondés à dire : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». De même lorsqu’on tend un billet à un mendiant : « Voici mon corps, livré pour vous ».

La mère qui donne la vie, le père qui se bat pour ses enfants, les amoureux l’un envers l’autre, savent qu’ils sont prêts à aller loin dans le don d’eux-mêmes par amour, jusqu’au sacrifice de leur corps voire, s’il le faut, au péril de leur vie. Beaucoup d’entre-nous sont prêts à se sacrifier par amour, notre désir est simplement que ce ne soit ni brutal, ni violent. Et c’est ce que l’Eucharistie présente : l’actualisation non violente du sacrifice du corps du Christ, que l’on retrouve dans le don total de soi comme simple nourriture.

Quand nous regardons les personnes aux corps usés, rompus par la vie, ne voyons pas tant l’usure du temps que celle de l’amour. Ne voyons pas le grand âge, les corps rompus comme une déchéance mais, au contraire, comme l’authentique témoignage de corps gracieusement offerts, rompus par l’amour. Voyons dans nos corps usés des eucharisties. « Ceci est mon corps, livré pour vous ».

Marchant allégrement sur les chemins de la vie ou rompu, à bout de souffle en croix, le Christ toujours se donne charnellement. Il se donne finalement comme le pain se donne, disparaissant totalement derrière le don pour n’être plus que don. Seul persiste alors l’Esprit derrière le don.

Que Dieu fasse de nos vies des eucharisties, des dons ultimes de nos corps par amour. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 juin 2027