30.08.2026 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 16, 21-27

Dégringolade

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Matthieu 16, 21 – 27

Entre dimanche passé et aujourd’hui, la chute de Pierre est vertigineuse. Au chapitre 16 de Matthieu, en cinq versets, on est passé de « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux » à « Passe derrière moi, Satan ! ». Quel crime Pierre a-t-il donc commis pour autant déchoir dans le regard du Christ ?

On se souvient que la semaine passée, nous avions médité autant sur le pouvoir que la responsabilité des clés : oui, nos propres ouvertures et fermetures d’esprit ouvrent et ferment l’accès au royaume des cieux – à l’amour divin –, d’où notre responsabilité de chrétien, envers nous-même comme envers nos proches. Les clés du royaume sont données, via Pierre, à toute l’Église, dont nous sommes part. C’est à tous les échelons de la vie ecclésiale que résident le pouvoir et la responsabilité des clés, comme une succession d’ouvertures et de fermetures vers Dieu.

Aujourd’hui, nous voici déconcertés. Ce qui peut sembler un élan d’amour vital vers le Christ alors qu’il évoque sa crucifixion – « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » – est vivement rejeté – « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Le problème ici n’est pas tant la prière de Pierre – « Dieu t’en garde, Seigneur ! » – que l’affirmation péremptoire de son exaucement – « Cela ne t’arrivera pas ».

Ce qui peut sembler un élan naturel d’amour humain envers le Christ dissimule en fait un manque de radicalité de l’amour, une incapacité à saisir l’ampleur de la volonté d’incarnation divine, une fermeture finalement au dessein de Dieu pour le salut ultime de l’Humanité. Pierre, refusant que le Christ souffre, projette sur lui sa propre peur de la mort et son refus de l’affronter, fermant ainsi l’accès au ciel, à peine en est-il muni des clés, c’est à dire de la confiance qui y conduit.

Instantanément, le Christ établit le lien avec la tentation satanique qu’il a déjà rencontrée au désert : le détourner de l’obéissance ultime à sa mission. C’est pourquoi il emploie envers Pierre le même langage qu’envers le diable : « Passe derrière moi » (Mt 4, 10), dénonçant une pensée « des hommes » cherchant à éviter la souffrance, préserver le confort et le succès apparent, opposée à la volonté « de Dieu » de rejoindre l’ultime détresse humaine. Ce que dénonce le Christ ici, c’est que Pierre, par son désir d’éviter la souffrance, l’empêche de rejoindre les plus miséreux, ceux qui souffrent une mort injuste. Si le Christ ne peut rejoindre une telle mort, comment comprendre que ces malheureux puissent être sauvés ? Par sa peur et eu égard à la responsabilité qu’il vient de recevoir, Pierre leur ferme la porte du ciel. « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »

C’est un message pour Pierre, pour l’Église et pour nous. La conséquence d’un christianisme placebo, de toutes nos réticences à voir et affronter spirituellement les souffrances humaines, sont des fermetures du ciel. Au contraire, plus nous parviendrons à rejoindre toute souffrance par la puissance de l’amour, plus nous créerons des liens vers le ciel. Il s’agit, même dans la souffrance, d’être tendu vers la Résurrection, de toujours envisager un au-delà de la mort et non, comme Pierre, de s’y arrêter. Car c’est alors effectivement l’enfer.

Frères et sœurs, oui, à travers Pierre, Dieu a transmis tout son pouvoir terrestre à l’Église sous l’égide de l’Esprit Saint, à savoir nous-mêmes. De nos propres ouvertures ou fermetures spirituelles dépendront l’accès que nous offrons personnellement au ciel, à l’amour de Dieu. Ainsi nos peurs de rejoindre par amour quelque souffrance humaine constituent-elles les limites de notre pouvoir divin. Oui, quel que soit l’état d’humanité que je sois incapable de rejoindre par amour, qu’il s’agisse de ma propre misère ou de celle d’autrui, j’en ferme l’accès au ciel. Nous sommes la religion de Dieu qui s’incarne, de notre ouverture à cette incarnation dépend notre perspective de salut.

La tentation du Christ que réveille ici Pierre est celle, humaine, que Jésus a déjà éprouvée, de perdre la perspective de Dieu dans l’abandon total de soi à sa volonté. Tous, et le Christ avec nous, affrontons cette crainte de vivre dans la souffrance cette solitude spirituelle : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). Et de faire face, ainsi, au désespoir ultime.

Dieu nous a confié un pouvoir immense, celui d’incarner son esprit d’amour dans tous les aspects de la vie. En conséquence nous échoit la responsabilité de constituer, par notre être, une ouverture ou une fermeture vers le ciel. Nos peurs, qui limitent notre capacité d’aimer, contingentent l’action effective de Dieu à travers nos vies.

Frères et sœurs, l’amour sans limites appelle un don de soi sans limites. Aux souffrances comme aux joies.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RESURGENCE.BE, le 26 août 2026

23.08.2026 – HOMÉLIE DU 21ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU  16, 13-20

Les clés du Royaume

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Matthieu 16, 13 – 20

On est à Césarée-de-Philippe, dont le nom local est Baniyas, c’est-à-dire la ville du dieu Pan. Une caverne au nord s’appelle d’ailleurs la « grotte de Pan » et, proche de son entrée, se trouve un temple splendide qui lui est dédié.

Dans la mythologie grecque, Pan (nom qui vient du grec ancien signifiant autant « universel » que « faire paître ») est une divinité de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux. Les philosophes stoïciens l’identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Plutarque le décrit plus proche des héros que des dieux, puisqu’il aurait été mortel. Universel, créateur, protecteur des bergers et des troupeaux, Dieu et pourtant mortel : cela ne vous rappelle-t-il personne ? A bien des égards, Pan est l’homologue païen du Christ. A tel point que quelques statues du dieu portant une brebis sur ses épaules seront plus tard reconverties, par la jeune Église, en effigies du Bon Pasteur. Ainsi, c’est dans cette ville frontière entre deux mondes – entre le monde juif et le monde polythéiste –, face au magnifique temple de son homologue païen que Jésus pose la question : « Pour vous, qui suis-je ? »

Une chose distingue Pan du Christ cependant : du nom de ce dieu dérive le mot panique. On lui attribuait, en effet, le pouvoir de provoquer une terreur soudaine, irrationnelle et contagieuse parmi les troupeaux comme parmi les bergers, les voyageurs ou même des armées entières. Cette peur panique naissait sans cause visible : des bruits étranges dans les bois assimilés aux cris du dieu. Les Grecs comprenaient ainsi les fuites soudaines de troupeaux ou les déroutes militaires inexpliquées, notamment à la célèbre bataille de Marathon (490 av. J.-C.) où il aurait semé la terreur parmi les rangs perses. Pan est un dieu protecteur jusqu’à un certain point où il disperse les troupeaux. Le Christ lui, dissipe toutes les peurs, comme il calme la tempête et la furie des flots (Mt 8, 23-27).

Le contraste est ainsi saisissant : c’est dans un des plus grands sanctuaires païens, au milieu d’une immense foule de pèlerins, face à un temple rutilant, au cœur d’une religion superstitieuse, que le Christ, pourtant bien plus puissant que Pan, se présente humblement à ses disciples par une simple question : « Pour vous, qui suis-je ? ». Humilité et paix face à l’arrogance d’un culte qui ne sauve pas, qui ne libère pas des peurs irrationnelles. L’Évangile d’aujourd’hui pose la question : qu’est-ce que le pouvoir pour vous ? Une magnificence qui dissimule ses limites ou une humilité, une simple présence qui procure la paix ? Parce qu’en fonction de la définition que nous accordons au pouvoir, dépendront toutes nous ouvertures et toutes nos fermetures.

Qu’il soit religieux, politique ou personnel, le pouvoir, c’est toujours, finalement, permettre et interdire, définir les limites du possible, de l’acceptable. Les politiciens définissent des lois ; les religions une éthique ; nous-mêmes, nous nous autorisons ou nous interdisons des choses, ainsi qu’à autrui dans notre environnement. A différentes échelles, chacun dispose d’un pouvoir de lier ou de délier, de permettre ou d’interdire, d’avoir de l’influence sur son entourage ou sur le cours des évènements. Lier ou délier, asservir ou libérer, voila la définition du pouvoir.

Quand Jésus dit à Pierre : « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. », certes il délègue son pouvoir terrestre à Pierre et à l’Église ensuite, mais il affirme surtout que nos ouvertures et nos fermetures auront des conséquences jusqu’au ciel. Certes l’Église, et nous-mêmes en son sein, recevons le « pouvoir des clés », celui de définir les règles collectives et personnelles qui mènent au ciel ou en interdisent l’accès. Mais nous recevons surtout la « responsabilité des clés », à savoir que nos décisions, nos modes de vie peuvent favoriser ou empêcher la rencontre avec Dieu.

On le voit de manière percutante lorsque les scandales – ce que nous nous autorisons et qui ne convient pas – vident nos assemblées. L’Église a une lourde responsabilité dans la morale qu’elle affiche effectivement qui, lorsqu’elle dévie, éloigne bien des gens de la perspective du ciel. La règle que donne le Christ : « ce que vous lierez sur terre sera lié au ciel » a des conséquences aussi pratiques que tragiques parfois. De même, dans nos familles : par leur morale, bien des parents favorisent ou découragent l’accès à Dieu, que ce soit par une éducation trop rigide ou trop lâche. Nous-mêmes, enfin, par l’exemple de foi que nous offrons constituons une ouverture ou une fermeture au ciel.

Frères et sœurs, par l’Esprit-Saint, nous recevons le pouvoir de nous gouverner. Mais ce pouvoir a des conséquences bien au-delà de notre personne, de même que le pouvoir de l’Église à des conséquences bien au-delà d’elle-même. Ce pouvoir divin est autant une liberté qu’une responsabilité, l’une à la mesure de l’autre. Tous, l’Église, nos familles et nous-mêmes, par nos décisions, ouvrons ou fermons les portes du ciel. A cet égard, l’image que nous avons du Christ joue un rôle important puisque nous cherchons à l’imiter. Selon que nous l’imaginerons trop sévère ou trop lâche, nous le serons.

« Pour vous, qui suis-je ? »

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 19 août 2026

16.08.2026 – HOMÉLIE DU 20ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 15, 21-28

Des miettes aux chiens

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Matthieu 15, 21 – 28

En Orient, traiter quelqu’un de « chien » – animal rituellement impur – est sans doute une des pires insultes. Qualifier les Cananéens de « petits chiens », comme Jésus le fait ici, est une offense grave, d’autant qu’elle se réfère à la haine ancestrale des Hébreux envers ce peuple qu’ils ont chassé de la Terre promise pour s’y installer. Cette femme cananéenne, dont on nous dit par ailleurs que sa descendance est possédée par un démon, représente la plus éloignée des intouchables pour un Juif contemporain de Jésus. Elle est l’archétype de la personne profane, exclue du sacré. Pourtant, elle appelle Jésus « Seigneur, fils de David » et elle se prosterne devant lui.

L’Évangile selon saint Matthieu est le plus judaïsant des quatre. L’analyse du vocabulaire et du texte permet de comprendre qu’il s’adresse à un auditoire judéo-chrétien, de Juifs convertis au christianisme : il cite massivement l’Ancien Testament, est truffé de tournures sémitiques et montre une connaissance très fine des débats pharisiens et des légendes juives. Au fond, cet Évangile s’adresse à l’auditoire le plus réticent à l’universalisation de la mission du Christ accomplissant les prophéties d’Israël. D’où la nécessité de développer une pédagogie. Elle se fait en deux temps.

D’abord, Jésus réaffirme qu’il situe pleinement sa mission dans le seul cadre du Salut d’Israël. Mais la femme insiste, supplie, mendie. Alors, dans un second temps, admiratif de sa foi, il l’exauce. Ainsi on comprendrait la virulence des propos prêtés à Jésus comme une figure de style mise en œuvre par Matthieu pour bouleverser son auditoire – et aussi nous-mêmes aujourd’hui : il n’y a pas d’humain trop profane, trop étranger, trop païen que Jésus ne puisse sauver, s’il a la foi.

Mais on pourrait envisager aussi une lecture plus littérale du texte : une lecture qui comprendrait que Jésus ait effectivement été très réticent à ce stade de sa mission à l’étendre au-delà des brebis perdues de la maison d’Israël.

Le Jésus historique n’a que très épisodiquement rencontré des païens. Il a fort peu quitté son pays, il n’a prêché qu’à ses compatriotes juifs, comme le souligne cette parole rapportée par Matthieu (10, 5) : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël ». Ce n’est véritablement qu’à la toute fin de l’Évangile (28, 19), alors qu’il apparaît Ressuscité, que Jésus proclame : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples ».

La réticence de Jésus affirmerait alors la nécessité de comprendre que sa mission se vit au sein de l’espérance d’un peuple, dans des conditions religieuses, culturelles et historiques particulièrement définies. Et surtout qu’on ne peut pleinement la comprendre qu’à la lumière de sa Résurrection, véritable accomplissement des Écritures juives.

Et puis d’un coup, il fait volte-face. C’est la seule fois, dans tout l’Évangile où l’on voit Jésus se raviser. Comme si la rencontre avec la Cananéenne constituait un moment charnière de sa mission, le moment où Jésus reconnaît qu’elle doive s’étendre au-delà de la maison d’Israël, le moment où il s’offre au monde qui mendie le Salut.

Certes c’est sa foi qui sauve la Cananéenne. Mais la réticence de Jésus, le fait que cette foi a dû s’imposer, a dû pour le moins se montrer vindicative, démontre la nécessité, pour le Salut, d’une foi concrètement combative.

Cet Évangile est non seulement un enseignement sur l’ouverture du christianisme au monde, il est aussi une leçon spirituelle qui incite tout qui se pense misérablement exclu du Salut à se battre, à même le revendiquer face à Dieu. Personne n’est trop profane, trop pécheur, trop païen pour que Jésus ne désire le sauver.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 12 août 2026

09.08.2026 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 14,22-33

Seigneur, sauve-moi !

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Y a-t-il passage biblique plus caricaturé, peut-être avec l’épisode où Moïse fend la mer (Ex 14, 21-27), que cet Évangile où Jésus marche sur les eaux ? Combien de blagues, de dessins humoristiques, de vidéos désormais générées par l’IA, pour sourire de cet épisode ? Voici sans doute les versets qui posent le plus directement la question de la lecture littérale des Écritures. J’ai personnellement rencontré un théologien soutenant mordicus à ses étudiants qu’il était impératif de croire que Jésus avait physiquement marché sur les eaux ; que c’était là un article de foi ; au fond, un exemple concret du fait qu’à Dieu, rien n’est impossible. Le Christ ne fait-il pas des miracles qui défient la science ? Pourquoi rejeter celui-ci ?

La lecture spirituelle voit, quant à elle, ce récit comme une parabole, une image qu’il convient d’interpréter. Dans la Bible, les mers, les eaux profondes sont les réceptacles des peurs humaines. « Au commencement, … le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1,2). C’est dans la mer que vivent Léviathan et les monstres marins (Jb 41). C’est une baleine qui avale Jonas que la peur des marins avait jeté dans les flots (Jonas 1,4-16). Dans l’Évangile, Jésus apaise la mer déchaînée (Mc 4,35-41 ; Mt 8,23-27 ; Lc 8,22-25), il invite à aller en eaux profondes (Lc 5,4) ou, comme ce dimanche, il marche et fait marcher sur les eaux. Et le texte précise que c’est quand il prend peur, que Pierre commence à sombrer, criant « Seigneur, sauve-moi ! ». L’interprétation du texte devient alors évidente : la foi en Christ nous délivre de nos peurs. Ainsi, au moins, ne contredit-on plus les lois de la physique.

Notre culture moderne éprouve le besoin de rationaliser les choses pour les généraliser. C’est le propre des lois de la Nature, qui expliquent l’enchaînement, la logique des phénomènes. La limite de cette démarche est qu’elle perd l’unicité essentielle des choses, les rapportant toujours à d’autres réalités. On en arrive ainsi à réduire l’essentiel à une somme d’expériences et à perdre son caractère singulier : la vie devient alors suite d’évènements ; l’humain se réduit à une somme d’émotions ; la mort n’est plus que la fin des souffrances ; la foi nous délivre de toute peur. Certes ainsi découvrons-nous des lois de la vie spirituelle : foi et peur sont antinomiques comme le sont matière et antimatière, l’une annihilant l’autre. Mais quelque part, nous avons ainsi dépersonnalisé le récit. Quand la lecture spirituelle vise à rationaliser le propos, elle perd son acuité.

Alors comment trancher entre l’inexplicable merveilleux d’une lecture littérale et la rationalisation moderne qui finalement dilue la réalité des enjeux ? Je crois qu’il convient de pousser la lecture littérale à bout. Il s’agit de se placer dans l’esprit de Pierre transi de peur. Bien sûr, la foi annihile la peur. Mais cette peur-là : la peur de mourir, la peur de définitivement sombrer, la peur finale de perdre pied, trouvera-t-elle la foi ? Avez-vous déjà failli vous noyer ? On aura beau avoir préalablement déployé toute l’intelligence des Écritures, énoncé de grands principes spirituels, au moment où tout s’effondrera, il ne restera qu’un cri : « Seigneur, sauve-moi ! ». Pour comprendre l’essentiel de la foi, il faut réaliser l’acuité de cette peur. On réalise alors l’extraordinaire du Salut. On comprend mieux que la foi, littéralement, nous fait marcher sur l’eau quand nous sombrons.

En cherchant au mieux à accoler l’interprétation spirituelle au concret inouï du récit biblique, en cherchant à adhérer le plus étroitement à la réalité spirituelle que dissimule l’extraordinaire du récit, en cherchant ici à rejoindre la peur viscérale de sombrer qui emporte Pierre, on touche à l’extraordinaire, au merveilleux, à l’inouï, au proprement incroyable de notre foi. Oui, la foi nous délivre de nos angoisses aussi incompréhensiblement qu’elle permet à Pierre de marcher sur l’eau. C’est une réalité. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le. 5 août 2026

02.08.2026 – HOMÉLIE DU 18ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU  14, 13-21

Miracle eucharistique

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si la religion est nécessairement porteuse de sens, et même de sens ultime, sa réduction à une quête de sens est une maladie spirituelle. Nous ne sommes pas des chercheurs de sens, mais de Dieu. L’obsession du sens de la vie est celle des personnes spirituellement désorientées. Elle mène à une volonté de rationalisation excessive : tout doit faire sens, évidemment selon la raison de l’enquêteur ; il doit pouvoir tout expliquer. Aux obsédés du sens rationnel, l’inouï, l’incompréhensible, le merveilleux, le miraculeux échapperont toujours. On trouve notamment parmi eux, ceux qui veulent rationaliser la liturgie, qu’ils réduisent à un moment partagé. Plus dramatiquement, on trouve là aussi tous les fossoyeurs de ce qui ne fait pas sens pour eux, au prix d’un désenchantement de l’Église.

Si on aborde la multiplication des pains sous l’angle de l’explication – que s’est-il donc réellement passé ? –, on va pouvoir imaginer différentes interprétations, toutes insatisfaisantes au sens rationnel. La première, la lecture littérale, est qu’il y a eu effectivement un miracle multiplicatif – de cinq pains, Jésus en a produit des milliers. Rationnellement, on ne pourra rien en dire de plus. C’est le propre des miracles, qui par essence conservent une part mystérieuse. Une autre explication de cet Évangile est celle de l’ouverture à la générosité : Jésus aurait ouvert le cœur des foules qui auraient mis en commun la nourriture que chacun gardait par devers soi. C’est la lecture du catholicisme social, une lecture qui a déjà perdu beaucoup de proprement divin. Une troisième explication, liturgique cette fois, voit dans ce récit la préfiguration de l’Eucharistie. La dernière, spirituelle, verra l’équation entre parole et nourriture, que la Bible établit par ailleurs (Jr 15,16 ; Ez 3,1-3 ; Mt 4,4 ; Ap 10,9-10 ; … ). Au-delà de la quête de sens, il y a une lecture incarnée de ce texte à trouver.

Jésus est accablé de deuil. Jean-Baptiste, son cousin, son ami, son frère vient de se faire injustement décapiter, précisément au cours d’un repas luxuriant (Mt 14,1-12). Il a sans doute la boule au ventre : cette injustice préfigure son propre sort. On comprend sa volonté d’isolement. Le texte dit : « il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart ». Mais les foules le poursuivent, elles-mêmes désorientées par la mort brutale de Jean qui incarnait un espoir de renouveau, l’espoir baptismal. Le texte poursuit : «  il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades ». Alors qu’il est lui même transi de chagrin et d’angoisse, Jésus a les entrailles bouleversées par leur quête d’un sauveur. C’est en effet le sens étymologique du mot compassion : être ému aux entrailles. Alors que, légitimement, il désire un moment de solitude, immédiatement, le Christ en deuil se fait don, littéralement nourriture pour les foules affamées de salut. Ce retournement s’opère au creux d’un bouleversement des entrailles : le deuil se fait compassion. C’est la conversion de nos blessures en amour des blessés qui nous ressuscite. Voici un enseignement primordial : on ne ressuscite pas pour soi, mais avant tout pour les autres. La guérison de nos blessures, de nos deuils n’a pas pour seul objectif de nous relever, mais de totalement nous renouveler dans notre élan altruiste. On comprend mieux ainsi l’injonction de Jésus à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Donnez-vous vous-mêmes ; entrez dans cette dynamique résurrectionnelle qui est avant tout don de soi, au creux d’un bouleversement.

Les disciples, pourtant, retombent directement au niveau rationnel : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons », à peine de quoi nous nourrir. Au-delà de toute la symbolique que l’on pourra essayer d’interpréter, il y a surtout le constat tragique de la faiblesse des moyens. Quand on est soi-même blessé, assoiffé de guérison, où trouver les ressources pour encore se donner ? Par le don de lui-même alors qu’il est en souffrance, le Christ démultiplie leurs capacités de don. C’est évidement une préfiguration de l’Eucharistie, mais au sens étymologique : alors qu’on souffre, se faire soin ; alors qu’on manque, se faire don. A l’image du Christ en deuil qui s’offre encore aux foules affamées de salut, nous sommes appelés à incarner ce don, à transformer nos bouleversements en don de nous-mêmes.

Le banquet d’Hérode qui a vu la décapitation de saint Jean-Baptiste était luxuriant de corruption et d’orgueil. On s’y est empiffré des mets les plus fins, enivré des vins les plus suaves ; on s’est même offert en pâture Jean-Baptiste, dont la tête a été servie sur un plateau, patène sanglante offrant le corps d’un saint. Le banquet d’Hérode était une anti-eucharistie, une orgie de soi qui se repaît de la vie d’autrui, une boulimie du peuple qui le nourrit. En s’offrant lui, alors qu’il souffre de ce sacrilège, en incitant les disciples à engager leurs faibles moyens à sa suite, le Christ n’offre qu’un simple banquet de pain. Pourtant, c’est à ce banquet eucharistique – don de soi en nourriture de salut – que la joie est véritable et l’amour parfait. Hérode pensait se sauver lui-même en se faisant servir la vie de Jean-Baptiste. Le Christ nous sauve en nous offrant la sienne, démultipliant la nôtre.

Le miracle de la multiplication des pains est avant tout le miracle de la conversion de nos bouleversements en altruisme. Et au plus nous sommes bouleversés, au plus ce retournement est incompréhensible, au point que l’explication rationnelle – que s’est-il passé ? – devienne impossible. On pourra sans fin essayer d’interpréter les épisodes bibliques qui nous présentent les mécanismes de la résurrection – comment, profondément meurtri, est-il encore possible de se donner ? – au creux de la souffrance, ils resteront incompréhensibles et proprement divins.

Le miracle de la multiplication des pains, avant d’appeler une explication rationnelle, est une invitation à nous ouvrir à l’incompréhensible de la grâce qui transforme nos angoisses en résurrections, proprement à accepter l’idée de miracles qui nous nourrissent. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 29 juillet 2026

26.07.2026 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 44-52

Le neuf et l’ancien

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 13, 44 – 52

Ce dimanche, l’Évangile de Matthieu poursuit la série de sept paraboles qui évoquent le royaume des Cieux. Précédemment, nous l’avons vu comme croissance extraordinaire, celle de la graine de moutarde et du levain dans la pâte, comme tri patient du bon grain et de l’ivraie. Nous avions fait alors la comparaison avec la croissance spirituelle et le tri des esprits qui nous parlent, l’entretien de son âme comme un champ qu’on moissonne.

Cette semaine, l’Évangile présente le royaume des Cieux comme un trésor, une perle qu’on échange volontiers contre tout ce que l’on possède. A nouveau, spiritualisons l’image. Mettons-nous dans la situation où surgit une joie inespérée, un bonheur inouï qui nous emporte, un élan d’amour divin. Le propre d’une telle joie, c’est qu’elle envahit tout notre esprit, toute notre âme et emporte notre corps, qui exulte alors d’allégresse. Avez-vous connu de tels bonheurs, de telles extases, de telles joies ? Alors vous savez que plus rien ne compte dans ces moments-là, que les aléas de la vie, les peines endurées et même le temps qui passe sont comme suspendus, dans un moment d’éternité. Imaginez la joie de celui qui trouve un trésor dans le champ de son âme. Qu’importe le passé, désormais !

On retrouve ainsi les deux modes d’action de Dieu dans nos vies : par la croissance spirituelle soutenue, à force de tri patient, qui produit de beaux fruits et une récolte abondante, mais aussi par le surgissement de joies aussi intenses qu’inopinées, comme autant de perles semées en notre âme, au fil de notre vie. Le bonheur est fait de joies diffuses et de joies subites.

Enfin, comme dernière parabole, évoquant de nouveau la fin des temps, une parabole de tri, de poissons cette fois : A l’issue de la pèche, « on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien ». Comme si la croissance, le bonheur devaient finalement toujours passer au crible divin.

N’y a-t-il pas finalement toujours un jeu trouble de la part de Dieu, qui promet le bonheur et la joie, l’entrée au Ciel, mais qui s’arroge le droit d’en barrer l’accès finalement au gré de son jugement ? Comment savoir s’il n’y aura pas trop d’ivraie dans notre âme au moment de la moisson ? Comment savoir si notre foi et notre action en ce monde auront été suffisants aux yeux de Dieu ? Certes, il se montre patient et plein de miséricorde mais finalement il tranche et les esprits troublés sont jetés au feu. De quel bonheur véritable peut-il bien s’agir si Dieu maintient sur nos têtes une épée de Damoclès ?

C’est ici qu’il est important de ne jamais se méprendre sur le jugement de Dieu, que beaucoup imaginent comme un tribunal qui examinera nos bonnes et nos mauvaises actions ou pensées. L’espoir serait finalement d’avoir fait plus de bien que de mal pour être sauvé. Pourtant, ce que nous enseignent les paraboles de ce dimanche, c’est que la vie spirituelle n’est pas une affaire de comptes – la perle a une valeur incomparable pour laquelle celui qui la trouve sacrifie tout. Le bien n’est pas simplement l’inverse du mal, l’un annulant l’autre. Le bien est incomparablement plus grand que le mal, qui toujours en triomphe.

Le jugement de Dieu n’est pas un tribunal, une pesée des âmes, l’examen minutieux au soir de notre vie de nos dires et faire. Le jugement de Dieu, c’est la mesure, à tout instant, de l’éclat de notre cœur. A tout moment, nous connaissons ce jugement à notre égard, c’est l’espérance qui nous porte ou le désespoir qui nous effondre. Paul était spirituellement perdu quand il persécutait des chrétiens. Pierre était ultimement désespéré alors qu’il reniait le Christ. Ils sont pourtant devenus les deux piliers de l’Église. A cet égard, souvenons-nous de la parabole des ouvriers de la dernière heure (Mt 20,1-16). Le jugement de Dieu n’est pas une somme mais l’instantané d’un éclat. On retrouve la perle, le trésor, l’abondance qu’il s’agit de trouver.

La vie spirituelle se trouve ainsi résumée : où que l’on soit, quel que soit l’état de notre âme, il s’agit de la débroussailler, de la désencombrer de toute méchanceté que nous y trouverions pour favoriser la croissance de l’abondance que Dieu y sème. Il s’agit d’entretenir son âme avec une certaine radicalité : à la fin des temps, Dieu jettera ce qui est mauvais ; il brûlera tout esprit méchant. C’est le travail patient du tri des esprits qui nous parlent, la volonté de ne laisser proliférer en nous aucune pensée malfaisante. Alors nous découvrirons un trésor, une perle qui est l’espérance qui emporte tout. Et nous-mêmes rayonneront d’un nouvel éclat.

Finalement, comme le conclut le Christ, l’accès au royaume de Dieu n’est pas tant conditionné au rachat de nos fautes, à la compensation de nos péchés, qu’au contraste que notre vie présentera finalement. Face à Dieu, le scribe tire de son trésor du neuf et de l’ancien : voici qui j’étais ; voici qui je suis ; de là mon espérance.

La crainte de Dieu, dans laquelle il nous faut vivre, n’est finalement que la crainte du ternissement de notre éclat. C’est une crainte naturelle : personne ne souhaite perdre l’estime de soi. La vie spirituelle consiste à maintenir éveillée cette crainte, cette volonté de traquer en soi la moindre trace de désespérance, d’y découvrir les blessures qu’elle dissimule et d’y laisser agir Dieu par ensemencement. C’est ainsi nous nous affranchissons de tout jugement à notre égard : en ne maintenant que la crainte subtile d’une perte d’éclat.

A toujours chercher à refléter le regard de Dieu, on perd la peur de ce regard. On est alors libre de tout jugement. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSILIENCE.BE, le 22 juillet 2026

19.07.2026 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 24-43

Le jardinage de l’âme

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Matthieu 13, 24 – 43

On peut faire une lecture un tant soit peu orgueilleuse de la parabole du bon grain et de l’ivraie. On est alors la bonne plante obligée de cohabiter avec la mauvaise herbe, prié par le Christ de patienter jusqu’à la moisson, où il fera le tri. Certains ont cru comme cela expliquer la persistance du mal sur terre : Dieu attendrait que les méchants se convertissent, nous conseillant en attendant de porter notre croix, les crucifixions qu’ils nous imposent. Et c’est certainement vrai : Dieu est miséricordieux envers tous jusqu’au jugement dernier : un même soleil permet au bon grain et à l’ivraie de pousser jusqu’à la moisson. La parabole évoque bien l’entrée au royaume des Cieux. D’emblée, nous nous sommes placés du bon coté – il est certain que nous ne sommes pas de l’ivraie. Comme le Christ nous fructifions en présence du mal ; nous endurons des blessures. Il nous reconnaîtra.

Il y a une lecture plus actuelle à faire, et spirituellement plus instructive sans doute, qui voit le champ de la parabole non pas comme l’humanité mais comme notre âme, semée de bons germes et de mauvaises graines. Dans la parabole, c’est l’ennemi de Dieu qui sème l’ivraie, l’ennemi du bien, le mauvais. On retrouve ici l’interprétation de la semence en terre comme l’imprégnation des esprits, à l’instar de la foi que Jésus compare à une graine de moutarde (Matthieu 17, 20 & Luc 17, 6) ou de la parabole du semeur de la semaine passée (Matthieu 13, 1-23). Il nous arrive d’avoir bon ou mauvais esprit, nous avons effectivement l’âme ensemencée de bon grain et d’ivraie.

Nous avons plusieurs fois évoqué la mécanique des esprits, des voix qui nous parlent à l’intérieur. Personne n’est un esprit vierge, au sens où il serait uniquement déterminé par ses choix, ses décisions. Encore faut-il que ces choix soient éclairés. D’où la nécessité d’une imprégnation par le contexte. Il n’y a pas d’autonomie de la raison ; notre pensée n’est jamais dénuée d’influences. Nous avons appris ce qui est bien et ce qui est mal, certes parfois au prix d’erreurs douloureuses, mais principalement parce qu’on nous l’a transmis. Nos savoirs, notre culture, notre langue, beaucoup de nos mœurs résultent de notre éducation, à laquelle nous avons certes ajouté quelques découvertes personnelles. Il n’y a pas que nous-même qui parle dans notre tête, il y a aussi les voix de tous ceux qui nous ont instruit et nous parlent encore – en bien, à commencer par Dieu, comme en mal, par ceux qui nous ont blessés. Bien des esprits nous parlent, bons ou mauvais. Autant les joies que les souffrances de notre vie, à la mesure de leur intensité, nous parlent encore. Voilà le bon grain et l’ivraie qui croissent en notre âme.

Chaque fois que nous prenons la décision d’agir, que nous posons un choix déterminant, nous moissonnons les fruits de ces esprits qui nous ont ensemencés. Si la récolte est mauvaise, si l’ivraie a étouffé le bon grain, nous prendrons de mauvaises décisions, poserons de mauvais choix. Si la récolte est abondante, la joie nous portera. Ainsi, si Dieu miséricordieux ne moissonne qu’à la fin des temps, il nous appartient tout de même d’entretenir le champ de notre âme, d’enlever ce qui y pousse en étouffant le bonheur d’aimer. Si nous voulons goûter ici-bas les joies du royaume des Cieux, il convient de souvent moissonner notre âme et de trier la récolte.

Toujours pour évoquer le royaume des Cieux, Jésus reprend ensuite l’image de la graine de moutarde, parce qu’elle est minuscule alors qu’elle donne une plante immense. En parallèle, il évoque le levain dans la pâte qui, aussi mystérieusement, donne du volume, de l’ampleur et de la légèreté au pain. Il n’y a pas besoin de beaucoup de matière finalement, juste d’une imprégnation par l’Esprit Saint, pour atteindre des sommets spirituels.

Enfin, par leur aspect éminemment concret, ces paraboles soulignent le concret de la vie spirituelle. Il s’agit d’entretenir son âme comme on plante une graine, comme on entretient un champ, comme on moissonne. Il y a un travail concret d’entretien de l’âme par le tri des esprits qu’il nous convient de régulièrement mener si nous voulons des moissons fructueuses.

Tous les discours du Christ qui évoquent le royaume des Cieux, la plénitude finale et le bonheur éternel trouveront leur interprétation véritable au-delà de notre mort. Mais toujours, il s’agit d’appliquer leur logique à notre vie spirituelle quotidienne, considérant que le Christ assène que le royaume de Dieu s’est rendu tout proche de nous (Matthieu 4, 17 ; Marc 1, 14-15 ; Matthieu 10,7).

Derrière chaque évènement de notre existence où nous avons décelé une intention – bonne ou mauvaise – il y a un esprit – bon ou mauvais – qui a porté cette intention. Il peut autant s’agir des marques d’amour que nous avons reçues, que des blessures qui nous ont été infligées. Ces esprits nous imprègnent, se nourrissent des éléments de notre âme, croissent et fructifient en nous. Nous n’avons pas beaucoup d’autonomie dans l’ensemencement de notre âme, d’autres sèment leur esprit en nous, ceux qui nous aiment comme ceux qui nous veulent du mal. Nous avons la pleine autonomie cependant pour faire le tri, laisser fructifier ce qui est bon, arracher ce qui nous ronge ou nous étouffe. Dieu nous aide dans cet effort de moisson.

Alors nous vivrons une belle croissance spirituelle, une dilatation de nous-même, une plénitude de l’Esprit, un avant-goût du Ciel.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 15 juillet 2026

12.07.2026 – HOMÉLIE DU 15ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13, 1-23

La pédagogie de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dans beaucoup de paroisses, sans doute, présentera-t-on ce dimanche la parabole du Semeur comme l’évocation de notre âme devant accueillir la foi comme une graine plantée dans de la bonne terre. Ainsi portera-t-elle du fruit « à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un ». Il y a là sans doute quelque fainéantise pastorale puisque l’interprétation de la parabole est donnée par Jésus lui-même à la fin de l’Évangile. Oui, Dieu sème largement, et il nous appartient d’être un bon terreau pour la foi.

La structure du texte donne à penser qu’il y a un enseignement plus profond à trouver. Comme un ostensoir placé entre deux cierges, l’Évangile présente d’abord la parabole du Semeur, ensuite un enseignement de Jésus à ses disciples, enfin l’explication de la parabole. Ces structures symétriques des textes bibliques visent à attirer l’attention du lecteur sur leur sens profond, qu’elles mettent en abîme.

Ainsi, ici, la question centrale est-elle plutôt celle des disciples à propos des foules : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » A quoi Jésus répond : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là … Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre » Ainsi, y aurait-il plusieurs niveaux de compréhension de l’Esprit Saint, liés à la capacité de voir et d’écouter.

Le propos de l’Évangile d’aujourd’hui n’est pas tant l’état de notre âme – rocailleuse, encombrée de ronces ou fertile – que la pédagogie de l’Esprit Saint, qui s’adapte au niveau de compréhension de son interlocuteur. Moins nous sommes formés par l’Esprit Saint, plus les mystères divins nous apparaissent-ils voilés. La pédagogie du Christ, celle de l’incarnation, est celle du dévoilement progressif – un dévoilement de la présence de Dieu dans nos vies, autant qu’un dévoilement de nous-même.

Ainsi, à mesure que l’on est touché par la grâce, acquiert-on la possibilité de comprendre l’action de Dieu parmi les hommes. Et donc, à ceux qui ignorent la grâce, ne peut-on que présenter des récits imagés. Dieu personne ne l’a vu, du Christ dans la chair nous n’avons que les récits néotestamentaires et, contrairement aux disciples dont ces textes nous parlent, nous ne l’avons ni personnellement vu ou touché. Désormais, nous n’avons accès à sa personne qu’à travers son Esprit et les sacrements qu’il dispense. Ainsi, faute de la plénitude de l’Esprit Saint, Dieu nous apparaît-il toujours voilé. Et ainsi la merveille que nous sommes, et que sont les autres, à ses yeux. Ce qui voile Dieu, c’est l’enténèbrement de notre âme à cause du péché.

Mais le texte suggère surtout qu’il y a des niveaux de compréhension de la foi, essentiellement trois : ceux que la grâce divine n’a pas encore touchés, ceux qui ont été touchés par Dieu – les âmes stériles, rocailleuses, fertiles ou encombrées de ronces de la parabole – et les saints, ceux qui sont comblés de grâces, qui incarnent pleinement la présence de l’Esprit Saint.

Puisque Dieu veut naturellement rejoindre tout le monde, ceux qu’il n’a pas touchés sont ceux qui ne se sont pas laissé toucher, ceux « qui se sont rendus durs d’oreille, qui se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent » – les blessés de la vie qui ont endurci leur cœur à force d’amours meurtris. Même d’eux, le Christ ne désespère pas, qui dit « moi, je les guérirai. » Nos incrédulités nécessitent l’intervention personnelle du Christ pour être dissipées.

Au sein de l’Église, nous sommes plutôt de la deuxième catégorie : touchés par la grâce, convaincus de la présence de Dieu dans nos vies, mais encore obscurcis de souffrances et de ténèbres ; des gens touchés par l’Esprit Saint, aux prises avec le combat spirituel ; des gens qui entendent et voient Dieu partiellement voilé. A ceux-là, à nous donc, la pédagogie de Dieu témoigne d’un effet d’entraînement : « À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. » Ainsi, l’état de grâce appelle-t-il la grâce – on vit alors un embrasement de l’amour – tandis que la perte de cette grâce – la perte d’amour – enclenche-t-elle une spirale descendante, une désespérance qui s’emballe et s’auto-nourrit jusqu’à la dépression. La vie du croyant n’est pas qu’une oscillation entre sommets amoureux et abîmes ténébreuses. Nous ne sommes pas que le jouet de nos états d’âmes, ou des esprits qui luttent en nous. Nous avons, par la grâce de la foi, un levier pour agir personnellement : la veille spirituelle. Il s’agit en effet de veiller à ce que la spirale de la désespérance ne nous gagne pas : par l’écoute et la vision de Dieu, précisément. D’où la nécessité d’une vie spirituelle nourrie de l’Écriture et des sacrements.

Quel que soit l’état de notre âme – momentanément stérile, rocailleuse, encombrée de ronces ou fertile – c’est la fidélité à la parole de Dieu et aux sacrements – laisser à notre cœur la capacité d’entendre et voir – qui garantira que le peu que nous avons su recevoir de Dieu devienne abondance.

Dieu sème en toute âme. Certaines se ferment à sa parole, d’autres s’ouvrent. Cette ouverture, à mesure qu’elle nous dévoile Dieu, nous ouvre plus encore à son amour. Ainsi s’enclenche une dynamique spirituelle qui nous élève vers Dieu. C’est plutôt cette mécanique ascendante qui nous intéresse que l’état initial de notre âme.

Que l’Esprit Saint enclenche en nous cette croissance spirituelle auto-entretenue qui, de la découverte de la présence de Dieu dans nos vies, suscite le désir d’un amour toujours croissant. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 9 juillet 2026

05.07.2026 – HOMÉLIE DU 14ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 11, 25-30

Doux et humble de cœur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Matthieu 11, 25 – 30

N’avez-vous pas un peu l’impression d’une publicité mensongère, lorsque le Christ dit : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » ? Qu’entend-il par « mon joug » ? Sa crucifixion ? Sa croix, les crachats et le mépris, son corps transpercé de souffrances, sa mort humiliante ? Si tel est le cas, qui peut trouver cela « facile à porter » ? On remarquera cependant que le Christ n’a pas encore été crucifié quand il dit « mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger ».

Je nous propose d’aborder le fardeau du Christ sous l’angle spirituel : que se passe-t-il dans notre tête lorsque nous souffrons ? Premièrement, la douleur provoque un rétrécissement du contexte en fonction de son acuité – plus rien d’autre ne compte –, ce qui mène à une préoccupation et une introspection excessives, une rumination et une suranalyse de la situation. La psychologie a gardé le terme anglais d’overthinking, à défaut d’expression française plus élégante que sur-réflexion. L’overthinking, c’est la pensée excessive sur un sujet qui nous préoccupe particulièrement, littéralement quand un problème nous prend la tête.

On comprend que ce soit éminemment le cas lorsque l’on souffre. Il n’est pas facile de s’extasier sur la beauté de la création avec une rage de dent, ni de se réjouir de la grandeur de l’œuvre de Dieu avec un cancer. Nos souffrances, à mesure qu’elles sont aiguës, occupent toutes nos pensées. A la moindre violence, déjà au moindre signe de désamour, notre esprit s’enflamme de questions : Que se passe-t-il ? Qu’ai-je fait ? Pourquoi moi ? Comment en sortir ? Quand cela s’arrêtera-t-il ? Qui me délivrera ?

L’Évangile de ce dimanche aborde le sujet de l’overthinking, de la pensée que se développe exagérément face aux crises. N’est-ce pas déjà le cas de la science ? Pourquoi tant de science, de développements de la pensée, sinon pour résoudre les problèmes ? La modernité a amené une image romantique des sciences, comme quête esthétique des arcanes du monde, joie de la découverte, jubilation des esprits. Le propre de l’homme moderne serait d’acquérir des savoirs, de s’élever par la science au dessus des passions humaines et, faute de pouvoir maintenir son corps, atteindre ainsi des sommets d’élévation spirituelle. C’est l’idéal franc-maçon qui vise la transcendance de l’homme par lui-même, celle de ses faiblesses charnelles par son seul intellect. On atteindrait ainsi un idéal désincarné, on deviendrait pur esprit. Il y a une quête effrénée de la libération de soi par la pensée qui est de l’overthinking – une pensée obsessionnelle qui boucle sur elle-même pour échapper au réel, en l’occurrence, au corps souffrant.

« Père … , je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits ». Nous vivons dans un monde étouffé de mots, de pseudo-science, de fausse réassurance, de discours vains – comme un tourbillon de la pensée pour s’étourdir de notre déconnexion du réel, de la complexité de nos vies, de la virtualité de nos apparences. Les enfants, eux, ont conservé leur innocence, leur facilité à se réjouir, leur authenticité d’être, leur spontanéité d’aimer. Il y a un naturel de vivre des enfants, que bien des adultes ont perdu, tant ils ont couvert leurs blessures de mots et de raisonnements pour en discerner le sens. Bien des quêtes de savoir reflètent des âmes blessées.

Il s’agit donc de retrouver son âme d’enfant, son âme vierge encore de toute meurtrissure, de toute blessure profonde. Religieusement, il s’agit d’adopter une position filiale, à l’instar du Christ qui devient ainsi notre frère aîné dans la simplicité de cœur conservée face aux drames. « Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père » – précisément l’innocence, la simplicité cachée au savants – « personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler ».

Tout fardeau de la vie, a pour conséquence spirituelle un rétrécissement du contexte de la pensée, noté plus haut – une focalisation sur la souffrance – compensé par une préoccupation excessive, parfois obsessionnelle, des divers moyens d’y échapper. Faute d’y arriver seul, on vit alors un renfermement sur soi qui ne pourra mener qu’à la désespérance.

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau » – dont la trace spirituelle est l’overthinking, l’obsession des pensées – « et moi, je vous procurerai le repos ». De suite, le Christ propose une solution à cette rumination de la souffrance : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme ».

Le joug du Christ n’est pas tant à comprendre ici au sens de soumission, de domination, de contrainte ou d’habitude pesante – le Christ ne nous invite pas ici à nous résigner au martyre, ce qui ne ferait que renforcer l’obsession des pensées. Il faut comprendre le terme joug littéralement, comme ce qui permet d’associer deux animaux de trait, de les atteler ensemble dans l’effort, pour avancer de lourdes charges.

C’est l’attelage spirituel avec le Christ qui nous libérera de l’obsession d’une planche de salut. Et ce, quelque soit la charge qui nous pèse. Avec lui, nous retrouverons la simplicité de cœur qui rendra tout joug facile à porter, et tout fardeau, léger.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 1er juillet 2026

28.06.2026 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 10, 37-42

Avoir Dieu dans la peau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lecture : Évangile selon saint Matthieu 10, 37 – 42

Il est probable que la vie de vos enfants, celle de votre conjoint compte plus à vos yeux que votre propre vie, que vous soyez littéralement prêts à vous sacrifier pour les élus de votre cœur. Est-ce aussi le cas de Dieu ? Sommes-nous prêts à courir dans les flammes pour ne pas perdre Dieu, comme nous le ferions pour nos enfants ? Il n’est pas ici d’abord question de martyre, mais d’intensité amoureuse : c’est parce que nous brûlons d’un amour plus grand que les flammes qui menacent que nous acceptons d’y plonger. De quelle intensité brûlons-nous d’amour pour Dieu ? A la mesure des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour lui. « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. »

Le commandement de préférer Dieu à tous ceux que nous aimons peut sembler terriblement exigeant, quasiment irréalisable : Dieu personne ne l’a jamais vu tandis que nos enfants nous les chérissons, les prenons dans nos bras, les embrassons. Comment plus aimer le Dieu invisible que la tendresse concrète ?

Pourtant ceux que nous aimons sont hélas aussi parfois ceux qui nous blessent le plus cruellement. Mes proches ne sont pas sans reproches. Ceux que mon cœur aime ne sont pas parfaits. L’amour que j’ai pour eux n’est, lui non plus, pas parfait. Et peut-être qu’à cet égard, je me fais également des reproches. Comment expliquer que tout-de-même, nous irions les rechercher dans les flammes ? Sinon parce qu’il y a un amour plus grand, à proprement parler sans mesure, qui transcende les blessures mutuelles qu’il nous arrive de nous infliger. Souvent, l’amour dont nous nous témoignons entre humains n’est qu’une pâle copie de l’amour divin, un amour que les ténèbres de chacun obscurcissent. Et pourtant, dans les circonstances essentielles de la vie, heureuses ou tragiques, il surgit presque à l’état pur, suscitant en nous des élans inouïs que nous ne soupçonnions pas. Avec ceux que j’aime, je vis une relation toujours ambiguë : en surface, un amour quotidien parsemé de tiédeurs et de tensions et, en profondeur, un amour personnel si intense qu’il touche au divin. Entre les deux, la ténèbre qui m’obscurcit. Ainsi, toutes nos relations humaines sont-elles si souvent voilées, empêchant la pureté de notre cœur de surgir spontanément.

L’idée souvent invoquée par ceux qui peinent à la prière – Moi, Dieu, c’est dans les autres que je le trouve ! – n’est ainsi pas tout à fait juste. Certes, au fond de chacun, brille l’étincelle divine. Mais tous, nous l’obscurcissons de nos troubles. Tous nous sommes une merveille divine, mais nous sommes tous également pécheurs. Rayonné-je constamment de la pureté d’amour qui m’anime ? Non. Les autres non plus. Seul le Christ incarne cet état. L’économie d’une relation personnelle – intime et charnelle – avec lui est un aveuglement du cœur sur Dieu.

Ainsi, s’agit-il d’aimer le Christ avant tout. Non pas par mépris de ceux que nous aimons, mais par nécessité, parce que l’amour entre nous est toujours troublé. Non par mépris, mais justement pour mieux les aimer. Seule une relation amoureuse avec Dieu nous permettra de toucher à cet amour pur qui précisément dissipera nos ténèbres. Pour mieux aimer nos proches, pour dissiper nos obscurités intérieures, nous nécessitons de connaître un amour parfait, qui nous purifie. Seul l’amour du Christ, à mesure que nous l’incarnerons, fera surgir, dans notre quotidien, l’étincelle divine qui profondément nous anime.

On comprend, dès lors, qu’il ne s’agit pas d’aimer le Christ comme un autre, simplement comme une altérité. Il ne s’agit pas seulement d’aimer Jésus pour le personnage qu’il incarne, le bien qu’il a fait il y a deux mille ans et qui toujours nous parle. Au contraire, il s’agit essentiellement de le trouver à l’intérieur de soi, précisément plus intérieur que l’amour que nous éprouvons pour nos proches. Ce n’est pas le corps de Jésus que nous adorons, mais le corps du Christ, le corps humain transcendé par le divin. C’est à travers nous, à travers notre chair, que nous pouvons le mieux faire cette expérience du Christ, vivre cette « christification » de l’humain, cette onction de l’Esprit Saint, que nous appelons transfiguration. Au fur et à mesure, d’ailleurs, que cet amour du Christ dissipera nos ténèbres.

Il s’agit donc d’aimer le Christ plus que soi, à travers soi. Il s’agit de l’avoir dans la peau et que son amour rayonne ! Il s’agit de faire de Dieu le premier des élus de notre cœur – intimement, charnellement.

Alors nous verrons se dissiper nos ténèbres, alors nous vivrons une dilatation de notre cœur. Et nous aimerons ainsi nos proches comme Dieu les aime, d’un amour divin, qui est celui que nous désirons tous. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 24 juin 2026