
Divinités gigognes
Homélie par le Fr. Laurent Mathelot
Lectures : Évangile selon saint Jean 14, 1-12
A qui appartient l’image qu’ont les autres de moi ? Ai-je quelque droit de regard sur cette image ? Passionné du concret des idées, c’est une question que je me suis souvent posée. Comment discerner, dans l’impression que j’ai d’autrui, la part qui lui revient et celle qui est la mienne ? Au-delà, comment puis-je me fier à l’image que j’ai de moi ? A l’heure où les questions d’identité prévalent, au prix parfois de réflexes identitaires, il s’agit de considérations philosophiques importantes, qu’il convient d’aborder avec méthode. Avant de se poser la question cruciale – qui suis-je ? –, il s’agit de réfléchir aux moyens de définir notre identité.
Aujourd’hui, dans l’Évangile, Jésus répond à la question qu’il avait posée à ses disciples face au temple du dieu Pan, à Césarée de Philippe (Mt 16, 15-16 ; Mc 8, 29 ; Lc 9, 20) : « Pour vous, qui suis-je ? » – question à laquelle Pierre avait répondu par un cri du cœur, un authentique élan de foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Le contexte est intéressant : Pan était le dieu des bergers, des troupeaux et de la fertilité naturelle. En grec, son nom signifie « Tout », de sorte que la divinisation de l’univers est appelée « panthéisme ». Mais il était aussi le dieu des craintes irrationnelles, de la peur de la forêt sombre, à l’origine du mot « panique ». Ainsi, son culte était-il lié aux cycles naturels et aux pulsions instinctives. Est-ce la nature et nos pulsions qui nous définissent ? Le Christ, en se posant en contraste du dieu Pan, répond non.
A l’heure de la dernière Cène, alors qu’il médite sur sa vie et la mort qui l’attend, Jésus propose une explication au cri de Pierre « Tu es le Christ ! » : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi ». Plus qu’une définition de sa divinité, une identification au Père comme il a pu le faire au verset (8, 58) quand il proclamait « JE SUIS », il propose ici un mécanisme, comme s’il se trouvait enchâssé, comme le sont les poupées russes, entre un Père extérieur et un Père intérieur. Remarquons d’emblée que la description qu’il donne ici de lui-même est purement altruiste et aimante, que l’on pourrait traduire par « Je suis pleinement dans le cœur du Père et il est pleinement dans mon cœur ». Qu’est-ce qui me définit ? L’amour que Dieu a pour moi et celui que j’ai pour lui en retour.
Ce mécanisme des poupées gigognes représente le principe de toutes nos relations. C’est évidemment le cas des amoureux qui se disent : « tu es en moi autant qu’à l’extérieur de moi », un schéma que l’on retrouve dans l’expression « je t’ai dans la peau ». C’est un principe qui caractérise aussi le deuil ou la rupture, où autant l’être aimé qu’une partie de nous-même s’en va. C’est enfin le mode de définition de l’amour que le Christ nous commande d’avoir même pour nos ennemis. Même étranger, l’autre est une partie de moi. Aimer, c’est reconnaître que l’autre partage la même humanité, le même désir d’aimer et d’être aimé, les mêmes difficultés, les mêmes blessures, les mêmes souffrances … et un bon paquet de gènes communs. Aimer, c’est opérer la jonction entre l’autre extérieur et l’autre intérieur à travers soi. Il s’agit bien d’aimer son prochain comme soi-même. C’est l’amour que j’ai d’autrui qui me définit.
Dès lors, on comprend que le christianisme s’oppose au réflexe identitaire : ce ne sont pas mes préférences affectives, ni les élans particuliers de mon cœur qui me définissent. Comme le Christ le souligne, il est facile d’aimer ceux qui nous aiment (Mt 5, 46 ; Lc 6, 32). Il n’y a là aucun mérite particulier qui nous singulariserait. Au contraire, si les orientations particulières de mon cœur, mes affinités, me poussent à rejeter autrui, je suis profondément anti-chrétien. L’amour que nous avons de nous-même et de ceux auxquels nous nous identifions ne peut être exclusif, mais doit servir de référence à l’universalisation de notre cœur. L’amour extérieur doit refléter l’amour intérieur. On retrouve l’effet gigogne. Pour le dire simplement, ce n’est pas tant la manière dont j’aime mes proches, que celle dont je cherche à aimer ceux qui me sont distants qui me définit. Là se trouve l’attitude qui nous distingue : la manière dont nous surmontons amoureusement le désamour. Pour nous, chrétiens, jusque dans la crucifixion infligée.
Ainsi, l’effet gigogne de l’amour divin – « Je suis dans le Père, et le Père est en moi » – est-il particulièrement important pour l’évaluation de notre vie spirituelle. Il s’agit d’avoir Dieu dans la peau autant qu’il nous aime. Si, dans ma prière, je témoigne d’amour pour Dieu mais que je ne me sens pas aimé de lui, je tends vers le dépérissement. Et si, au contraire, me sachant aimé de Dieu, je ne lui témoigne que peu d’amour, je tends vers l’orgueil. Alors que l’athée, pour qui aimer Dieu et être aimé de lui n’a aucun sens, tendra toujours vers la solitude, étant réduit à se définir selon à ses craintes et ses affects, en référence à lui-même donc.
Dieu est autant dans l’immensité des Cieux que dans l’intimité de notre cœur, autant extérieur qu’intérieur, autant autre qu’intime à nous-mêmes, aussi distant qu’il est proche. Les autres aussi, ceux que nous aimons comme ceux que nous aimons moins, sont autant extérieurs qu’intérieurs, distants qui pourtant nous affectent intimement, que soit en bien ou en mal.
C’est l’amour de Dieu et du prochain qui nous définit, bien plus que les élans naturels de notre cœur (qui reflètent, eux, notre histoire). On retrouve les deux commandements du Christ. Il s’agit d’être dans l’amour de Dieu et que l’amour de Dieu soit en nous. A proprement parler, il s’agit d’une définition sans mesure, qui permet le mieux d’appréhender l’immensité de qui nous sommes aux yeux de Dieu.
Dieu veut être tout en tous. Et c’est ce que le Christ nous invite à réaliser quand il dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » Alors, nous aussi pourrons dire : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi ». Comme le Christ, nous aurons alors trouvé la pleine dimension de notre être.

Source : RESURGENCE.BE, le 29 avril 2026

