Le Pape François avec le patriarche Kirill, en 2016.
La rencontre entre le Pape et Kirill en juin annulée
Dans une interview au quotidien argentin La Nación, publiée jeudi 21 avril, le Pape François a déclaré mettre tout en œuvre pour que cesse la guerre en Ukraine, et a annoncé l’annulation de la rencontre prévue en juin à Jérusalem avec le patriarche de Moscou.
Osservatore Romano
Au quotidien argentin La Nación, François a confirmé qu’il y a «toujours» des efforts pour parvenir à la paix : «Le Vatican ne se repose jamais. Je ne peux pas vous donner les détails car il ne s’agirait plus d’efforts diplomatiques. Mais les tentatives ne cesseront jamais».
François a également évoqué les «très bonnes» relations et une éventuelle rencontre avec le patriarche de Moscou, Kirill. «Je suis désolé que le Vatican ait dû annuler une deuxième rencontre avec le patriarche Kirill, que nous avions prévue en juin à Jérusalem. Mais notre diplomatie a estimé qu’une rencontre entre nous en ce moment pourrait conduire à une grande confusion. J’ai toujours encouragé le dialogue interreligieux. Lorsque j’étais archevêque de Buenos Aires, j’ai réuni chrétiens, juifs et musulmans dans un dialogue fructueux. C’est l’une des initiatives dont je suis le plus fier. C’est la même politique que je promeus au Vatican. Comme vous m’avez peut-être entendu le dire à plusieurs reprises, pour moi, l’accord est supérieur au conflit.»
Interrogé sur sa visite, le 25 février au matin, à l’ambassade de la Fédération de Russie auprès du Saint-Siège, Via della Conciliazione, le Pape a déclaré : «J’y suis allé seul. Je ne voulais pas que quelqu’un m’accompagne. C’était ma responsabilité personnelle. C’est une décision que j’ai prise lors d’une nuit de veille en pensant à l’Ukraine. Il est clair pour ceux qui veulent voir les choses telles qu’elles sont que j’indiquais au gouvernement qu’il pouvait mettre fin à la guerre immédiatement. Pour être honnête, je voulais faire quelque chose pour qu’il n’y ait plus un seul mort en Ukraine. Pas même un de plus. Et je suis prêt à tout faire.»
Mentionner Vladimir Poutine
«Pourquoi ne mentionne-t-il jamais Vladimir Poutine ou la Russie ?» À cette question du journaliste, François a répondu : «Un pape ne nomme jamais un chef d’État, et encore moins un pays, qui est supérieur à son chef d’État.»
Quant aux motivations qui ont déclenché la guerre, le Souverain pontife a déclaré : «Toute guerre est anachronique dans ce monde et à ce niveau de civilisation. C’est pourquoi j’ai embrassé publiquement le drapeau de l’Ukraine. C’était un geste de solidarité avec ses morts, ses familles et ceux qui ont été forcés d’émigrer».
Par ailleurs, sur l’éventualité de son voyage à Kiev, le Souverain pontife a expliqué : «Je ne peux rien faire qui mette en danger les objectifs supérieurs, qui sont la fin de la guerre, une trêve, ou au moins un corridor humanitaire. Quel serait l’intérêt pour le Pape d’aller à Kiev si la guerre continuait le lendemain ?».
La décision du pape est reçue avec la plus grande satisfaction. Kirill est devenue persona non grata dans le monde chrétien. L’apologie de la guerre et du crime est antichrétien. Il aura certainement à en répondre devant le créateur !
Kirill avec le président russe Poutine et le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou. Photo Photo EPA, Alexeï Nikolski
Le patriarche Cyrille de Moscou est le créateur d’une « idéologie criminelle » et s’est rangé du côté de l’antéchrist. C’est ce que dit le métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine Épiphane.
Le métropolitain l’a écrit dans un post Facebook. Dans ce document, Épiphane réfléchit sur les développements de la guerre et s’adresse aux croyants au sein de l’Église orthodoxe russe. « Il s’agit du bien et du mal et du choix de chacun : êtes-vous avec Dieu ou avec le diable ? Kirill Gundyaev a déjà fait son choix en faveur de l’antéchrist. J’exhorte ceux qui le considèrent encore comme leur berger – ouvrez les yeux, regardez les fruits vénéneux de sa doctrine, éloignez-vous des méchants, ne continuez pas à être ses complices !
Ce n’est pas la première fois que les Russes sont comparés à l’antéchrist. Auparavant, l’archevêque orthodoxe ukrainien Evstratiy avait qualifié le président russe Vladimir Poutine d' »antéchrist ». Bien qu’Evstratiy ne reconnaisse pas Poutine comme l’antéchrist « ultime » tel que décrit dans la révélation, le président russe est « complètement impie » – comme Hitler ou Staline. Cela a été rapporté par le magazine chrétien allemand PRO.
Épiphane a souligné que l’idéologie du «monde russe» est la même que l’idéologie du nazisme parce qu’elle justifie la violence, le meurtre, la guerre et le génocide et, par conséquent, doit être rejetée et condamnée de la même manière que le nazisme est condamné.
Le métropolite se dit satisfait des progrès réalisés par l’armée ukrainienne à Kiev et dans ses environs et mentionne les crimes de guerre apparents des Russes. « Les meurtres de masse de civils sont un signe de génocide. » La métropole appelle la communauté internationale à faire quelque chose à ce sujet. « Vous avez le pouvoir; vous avez les armes, vous avez l’obligation morale de le faire, d’aider le peuple ukrainien à se défendre – et à vous protéger ! Pour protéger l’humanité !
Assassinat
Ce n’est pas la première fois que le métropolite Épiphane exprime son point de vue sur l’Église russe. Plus tôt, il a déclaré que plus d’une centaine de congrégations sont en train de passer de l’Église russe à l’Église ukrainienne sous la direction de Kiev.
L’Église ukrainienne a déclaré plus tôt que plusieurs « saboteurs » avaient été neutralisés, qui prévoyaient d’assassiner Epiphane.
Fascisme
Dimanche, le patriarche Kirill a organisé un service pour les soldats russes. Il les a appelés à défendre leur pays « comme seuls les Russes peuvent le faire ». À la cathédrale principale des forces armées de Kubinka, à l’extérieur de Moscou, le patriarche Kirill a déclaré à un groupe de militaires et de femmes militaires que la Russie était un pays « épris de paix » qui avait beaucoup souffert de la guerre. Cela rapporte l’agence de presse Reuters.
Selon le patriarche, la plupart des pays du monde sont sous « l’influence colossale d’une force, qui aujourd’hui, malheureusement, s’oppose à la force de notre peuple ». Selon Kirill, les soldats doivent défendre leur patrie. « Après tout, nous avons brisé le dos du fascisme, qui, sans aucun doute, aurait vaincu le monde sans la Russie. »
Kirill a reconnu qu’il y a maintenant un combat entre « frères et sœurs qui sont des gens de la Sainte Russie ». Cependant, « diverses forces ont poussé les frères les uns contre les autres ».
Le chef de l’Église gréco-catholique ukrainienne, sa Béatitude Sviatoslav, a déclaré plus tôt que « cette nouvelle idéologie meurtrière est peut-être pire que le nazisme ». Selon Sviatoslav, « cette idéologie attendra toujours son tribunal de Nuremberg ».
Le Président russe Vladimir Poutine, à gauche, assiste à une cérémonie de remise de l’ordre d’André le premier appelé au patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie, à Moscou, en Russie en 2021. • MIKHAIL METZEL/SPUTNIK VIA AFP)
[Tribune] Le conflit provoqué par la Russie en Ukraine s’est accompagné d’un engagement du patriarche russe Kirill, entraînant un séisme du monde orthodoxe, au risque de sa propre chute. Jean-François Colosimo nous donne les clés de compréhension du caractère religieux de cette tragédie.
Jean-François Colosimo, théologien orthodoxe, ancien président de l’Institut Saint-Serge de Paris
L’onde de choc de la guerre en Ukraine, au-delà de la tragédie humaine qu’elle entraîne, a également un caractère religieux après l’adhésion, avec une justification spirituelle du patriarche de Moscou auprès de Vladimir Poutine et de son armée. Pour Jean François Colosimo, théologien orthodoxe, ancien président de l’Insitut Saint-Serge, la question de ce que réprésente Kirill est à comprendre sous trois angles.
1. Le diviseur du christianisme
Alors qu’un déluge de fer et de feu s’est abattu sur l’Ukraine, nous assistons, stupéfaits, à un scandale que les Écritures condamnent sans appel. L’engagement résolu de Kirill de Moscou, Vladimir Goundiaïev dans le siècle, au côté de Vladimir Poutine dans la guerre fratricide que le Kremlin mène contre l’Ukraine heurte les incroyants, consterne les catholiques et les protestants, accable les orthodoxes. Cette sanctification de la violence jette le blâme sur l’Église, nuit à l’Évangile, entache le témoignage de la foi dans le Christ, Seigneur non pas des armées mais de la paix.
Reste que ce scandale ne va pas sans semer un certain trouble dans les relations entre chrétiens. Il incite ceux d’Occident à s’interroger sur un défaut ou un retard, un biais ou une impasse qui, possiblement, caractériserait ceux d’Orient. La question paraît inévitable : l’orthodoxie, en tant qu’héritière de Byzance, n’entretiendrait-elle pas une confusion entre les sphères religieuse et politique que le catholicisme et le protestantisme n’auraient pas connue ou dont ils seraient sortis et qui ressurgirait aujourd’hui en Russie ? Autrement dit, ne connaîtrait-elle pas un hiatus constitutif avec la modernité ? Voire ne s’apparenterait-elle pas sur ce point, en raison de difficultés analogues, à l’islam que, par ailleurs et plus qu’aucune autre confession chrétienne, elle n’a cessé de côtoyer ?
Cette approche est ancienne. Elle fut longtemps de nature polémique et le fait, entre le XVe et le XIXe siècle, des propagandistes qui, à Rome ou à Genève, s’attachaient à dénoncer la « déviation » orthodoxe. La domination des Empires européens s’accompagnait alors d’efforts « missionnaires » pour rallier des pans entiers de l’orthodoxie à l’« unique siège » ou à la « vraie foi ». Ils aboutirent à la création d’Églises orientales dites « unies » du côté catholique et « converties » du côté protestant. Placée au même moment sous le joug ottoman ou tsariste, privée de liberté, exposée à la répression, l’orthodoxie vécut ces entreprises comme un système de prédation typique de la prétention occidentale à l’hégémonie.
L’émergence de l’esprit de dialogue, après la Première Guerre mondiale, permit de réviser cette fausse conception de la quête de l’unité. Elle engagea surtout une mise à plat de la perception critique sur laquelle elle se fondait. Or, l’actualité semble à nouveau la légitimer, quoique cette fois plus sur le mode de l’inquiétude que de l’hostilité. Le risque, dès lors, est que la polarisation géopolitique sur laquelle parie Poutine ne s’étende au champ œcuménique sous l’influence parallèle de Kirill.
À Moscou, comme dans un miroir, l’anti-occidentalisme que le despote et le pontife de Moscou promeuvent de conserve réarme tout aussi inévitablement les traits caricaturaux dont usaient en contre-feux, à l’ère des querelles confessionnelles, les orthodoxes militants : le christianisme romain devenait synonyme de croisade et le christianisme réformé de sécularisation. L’injustice d’un tel réductionnisme est si criante qu’il n’y a pas lieu de la commenter. Elle invite néanmoins à éviter de la reconduire aujourd’hui à fronts renversés en essentialisant la triste et révoltante imposture de Kirill.
Le sort tragique de l’Ukraine précipite l’échéance. Ce pays dont le nom signifie « marche », frontière », « limes », se situe précisément au cœur du Vieux-Continent mais aussi sur la ligne de fracture entre les deux Europe qu’instituèrent au VIIIe siècle les missionnaires grecs et byzantins d’un côté, latins et carolingiens de l’autre, dans leur course antagonique à l’évangélisation des Slaves. Cette ligne descend de la Baltique à la Méditerranée en passant par Kiev, son épicentre. Les empires l’ont instrumentalisée et ont pratiqué tour à tour des conversions forcées, ce qui a laissé chez tous de douloureux souvenirs.
C’est à ce passé que renvoie aujourd’hui le paysage chrétien éclaté que présente l’Ukraine et qui l’est encore plus depuis la déclaration d’indépendance de 1991. Cette fragmentation prévaut entre les confessions et au sein de chacune des confessions. Les orthodoxes sont majoritaires (70%) mais divisés en deux branches : l’Église nouvellement autocéphale à laquelle le patriarcat de Constantinople a accordé son plein statut de droit en 2019, en progression fulgurante ; l’Église autonome restée sous la dépendance que le patriarcat de Moscou avait instaurée en 1686, désormais écartelée entre lien canonique et impératif patriotique, en diminution constante.
Les catholiques viennent en deuxième (10%) mais sont également répartis en deux sous-groupes, selon qu’ils sont gréco-catholiques de rite byzantin (8%) ou latins (2%), lesquels sont distincts et tiennent à garder leur distinctivité. Troisièmes en rang numérique (2%), les protestants ont longtemps panaché luthérianisme et calvinisme mais relèvent désormais pour l’essentiel des missions évangéliques, pentecôtistes et adventistes en forte extension, ce qui ne va pas sans provoquer là aussi des tensions intérieures.
Depuis l’entrée en guerre du Kremlin, les chrétiens tendent néanmoins à former un front uni contre l’envahisseur et se veulent tous solidaires de la résistance nationale. Kirill, comme Poutine, voit son rêve d’hégémonie sur les « Russies » tourner au cauchemar de la perte irrémédiable aujourd’hui de l’Ukraine et demain, sans doute, de la Bélarus. D’où il faut tirer deux leçons. C’est au regard du geste prophétique de Bartholomée de Constantinople, qui a redonné aux orthodoxes d’Ukraine leur liberté spirituelle, et de l’acharnement pervers de Kirill de Moscou, qui est près à tout pour garder ces mêmes orthodoxes d’Ukraine enchaînés au joug politique du Kremlin, qu’il s’agit donc de discriminer ce qui relève au nom de l’orthodoxie.
Et c’est seulement ensemble, dans un esprit de reconnaissance réciproque, que catholiques, protestants et orthodoxes peuvent mutuellement surmonter des mémoires sinon blessées et propices à rallumer des incendies identitaires. La tragédie ukrainienne pose un défi à l’ordre mondial mais aussi œcuménique : celui de la réconciliation des deux Europe.
2. Le négateur de l’histoire
L’injuste et terrible guerre d’Ukraine ravive les affres de l’esprit européen. Parmi les interrogations angoissantes qu’elle cristallise ressort, pour la conscience chrétienne, l’orthodoxie belliciste et conquérante que professe Kirill, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies. Le piège que représente cette imposture est qu’elle provoque le réveil d’assignations identitaires d’un autre temps et le retour d’une culture de l’inimitié fondée sur des conflits idéologiques. Pour l’éviter, il faut revenir à l’histoire car, en raison de l’exception religieuse que constitue l’Incarnation, c’est bien sa théologie historique qui singularise le christianisme. L’obstacle ici est que l’Occident n’a pas seulement écrit l’histoire de l’Orient en le lisant à travers ses propres lunettes mais y a souvent transposé ses propres débats internes.
Le cas Kirill témoignerait-il de la « symphonie des pouvoirs », la convergence entre le pontife et le prince que s’efforça d’instaurer le monde byzantin dans la suite de la conversion de l’empire de Constantin puis de sa division sous le coup des invasions barbares, créant ainsi une sorte de régime théocratique à deux têtes ?
Non car cette représentation mythifiée ne résiste pas aux récentes avancées historiques qui ont permis de mieux saisir un univers souvent déformé par la contestation en héritage que l’Europe de l’Ouest a opposée à l’Europe de l’Est en se décrétant la légataire exclusive de la romanité. À Byzance, l’autorité ultime revenait au parti monastique qui, à chaque crise majeure, s’insurge contre cette alliance, la replace dans la perspective eschatologique du royaume de Dieu « qui n’est pas de ce monde » et dénie jusqu’à sa fonction utilitaire. On peut même arguer que la prépondérance accordée à la spiritualité, écrasant toute autre considération, pava le chemin menant à la chute finale de la « seconde Rome ». Quant au terme fourre-tout de « césaropapisme », force est de noter qu’il fut inventé au XVIIIe siècle par le polémiste protestant Justus Henning Böhmer pour critiquer précisément… la première Rome, celle du Vatican.
Le cas Kirill n’attesterait-il pas cependant du syndrome de la « troisième Rome », de la reconfiguration typiquement russe d’un messianisme ethnique ordonné à un projet impérial inspiré de surcroît du despotisme oriental ?
Non plus car, dès le départ, la future Russie a d’une part été sous la pression du pouvoir – en lecteur de Machiavel, non pas des Pères orientaux, Ivan le Terrible cherche, au XVIe siècle à soumettre la tiare à la couronne. Et, d’autre part, le patriarcat de Moscou, qu’a érigé en 1598 le patriarcat de Constantinople, est décapité par Pierre le Grand en 1721 : le tsar, au nom de sa politique d’européanisation, remplace la charge patriarcale par une assemblée synodale qu’administre un fonctionnaire civil sur le modèle non pas orthodoxe mais… luthérien qui prévaut alors dans les pays scandinaves. L’épiscopat russe profitera au contraire de la Révolution de février 1917 pour convoquer un concile des plus progressistes anticipant Vatican II, restaurer le patriarcat et proclamer son caractère apolitique. Soit l’exact inverse de ce qui advient aujourd’hui.
Le cas Kirill ne relèverait-il pas toutefois ou ne prendrait-il pas avantage d’une certaine indifférence des orthodoxes aux affaires du monde, de leur univers mysticisant propice au fatalisme, de leurs inclinations ethniques qui les rendent aveugles, voire consentants à la tyrannie ?
Le problème, ici, est que, de l’oppression, l’orthodoxie a une expérience tragique plus concrète, plus longue et plus extrême qu’aucune autre confession chrétienne. Au XVe siècle, sa part orientale se retrouve en totalité captive sous le joug islamique qu’elle a commencé à connaître dès le VIIIe siècle, la Russie seule échappant à ce sort avant de tomber sous l’emprise tsariste. Le réveil des peuples orthodoxes contre l’empire ottoman au XIXe siècle est aussi celui des identités et il se traduit effectivement par la création de nations pour qui Église et État vont aller de pair ainsi qu’on le voit encore dans les Balkans. Mais dans leur encyclique de 1872, les patriarches orientaux anathématisent la confusion entre religion et politique comme l’« hérésie moderne par excellence ».
La fragmentation plus que regrettable qui affecte depuis le monde traditionnellement orthodoxe reste néanmoins seconde par rapport à l’impact des catastrophes qu’il a endurées au cours du XXe siècle. À commencer par l’ordalie de l’Église russe qui, de 1917 à 1991, a donné au christianisme plus de martyrs que toutes les Églises réunies sur vingt siècles. Avant 1942, 600 évêques, 40 000 prêtres, 120 000 moines et moniales périssent sous la roue rouge et 75 000 lieux de culte sont détruits. A l’orée des années 1960, sous l’ère Khrouchtchev, la persécution massive reprend. Après 1989, les éliminations des contestataires continue. Ce sont trois générations qui ont vécu des répressions communistes recommencées, l’orthodoxie russe expérimentant un trou noir que n’a connu aucune autre Église de l’Est sur les trente ans de leur satellisation par l’URSS.
Or, c’est le caractère complexe et contradictoire de cette histoire, dans sa totalité, que nie Kirill de Moscou. À l’instar de Vladimir Poutine, il en opère une lecture sélective, partiale et univoque. L’Église qu’il projette participe ainsi d’une réécriture permanente qui en inverse le sens : les pages sombres que, comme toute confession, l’orthodoxie a connues au long de sa longue chronique, sont présentées comme lumineuses car elles doivent servir de balises à la reconstruction du patriarcat. Il sera donc « impérialiste », « césaropapiste », « nationaliste » car le prix de sa puissance consiste dans son association avec le pouvoir. Et Kirill lui-même garantira, en personne, ce pacte faustien. Quitte à enterrer une deuxième fois, sous les pelletées de l’amnésie volontaire, les victimes du Goulag.
Obsédé par l’idée de rebâtir, grâce à l’argent des oligarques qui vampirisent le pays, les cathédrales que les Bolcheviks avaient dynamitées et que l’ancien guébiste Poutine vient inaugurer en grandes pompes, Kirill ne voit pas que le peuple s’en détourne ou les déserte. Sous son pontificat, l’un des grands cultes traditionnels de la Russie a été effacé. Celui, dévotionnel, à la mémoire de Philippe, consacré métropolite de Moscou après avoir été moine des îles Solovki, près du cercle polaire, et qui finit étranglé par les séides d’Ivan le Terrible pour avoir osé dénoncé le règne sanglant du tsar dans une homélie en la basilique de la Dormition, sise au cœur du Kremlin. C’était en 1569, deux décennies avant l’érection du patriarcat. En 1917, Lénine fit du monastère des Solovki le premier centre d’internement communiste. Et Staline, en 1937, le premier camp d’extermination. Si l’on veut élucider le cas Kirill, c’est là et nulle part ailleurs, qu’il faut investiguer.
3. Le propagateur du néo-totalitarisme
Qui est véritablement Kirill, patriarche de Moscou ? Le pire des paradoxes que présente le hiérarque de Poutine est biographique. Vladimir Goundiaïev pour l’état-civil naît en 1946 à Léningrad, encore marquée par la barbarie nazie mais aussi la cruauté stalinienne, au sein d’une lignée sacerdotale elle-même frappée par la persécution de l’athéisme communiste : son père est un prêtre qui vit sa vocation sous l’étroite surveillance des organes tandis que son grand-père, déporté au Goulag… des îles Solovki, est mort sous le harassement des mêmes services. Le futur Kirill choisit, lui, d’être du clergé « noir », monastique, qui ouvre la voie à l’épiscopat, au pouvoir de faire, mais condamne aussi, dans l’implacable système soviétique, à une collaboration obligée avec le KGB.
Le jeune Kirill va s’imposer comme le meilleur disciple de Nicodème, le métropolite de Léningrad qui, dans la décennie 1960, a troqué un aménagement de la persécution à l’intérieur contre la propagation du modèle soviétique à l’extérieur. Soit des bibles et des offices en échange de déclarations anti-impérialistes et tiers-mondistes. Nicodème, qui mourra d’une crise cardiaque dans les bras de Jean-Paul Ier en 1978, a placé ses hommes à la tête des grands postes épiscopaux de l’URSS (Kiev, Minsk, vicariat de Moscou) et a constitué le Département patriarcal des relations extérieures qu’il régente en centre réel du pouvoir ecclésiastique. C’est de ce poste dont Kirill s’empare en 1989 et se sert de marchepied pour conquérir, en 2009, le trône patriarcal. Vladimir Goundiaïev va dés lors devenir l’alter égo religieux de Vladimir Poutine, tous deux étant de la même génération.
Leur alliance contre-nature va reconduire le modèle hérité du totalitarisme. Le Parti avait remplacé l’Église qui vient se substituer à la disparition du Parti. Le troc est cette fois des cathédrales et des aumôneries contre des louanges et des soutiens. Pour plaire au nouveau tsar, le nouveau pontife ne se contente pas de bénir la construction politico-religieuse du Kremlin, il la radicalise. Pour le compte de Poutine, Kirill régit les confessions minoritaires, codifie les sacralités et les mœurs, absout les oligarques et les organes dont il se veut l’un des premiers membres. Tout en se faisant l’inquisiteur de la moindre voix dissidente. L’orthodoxie chauvine, conservatrice, cléricale qu’il façonne fonctionne comme une machine à épurer la société comme la foi.
Le ministre des affaires religieuses à l’intérieur joue également au ministre des affaires religieuses à l’extérieur. Le service de la restauration impériale auquel s’emploie Kirill se déroule aussi hors des frontières de la Fédération de Russie. Le patriarcat de Moscou est la seule entité qui couvre encore le territoire de l’ex-URSS. Cyrille va endosser la politique étrangère de Poutine. Il devient le missionnaire de l’idéologie du « monde panrusse », pressure la Bélarus et l’Ukraine, maintient des antennes des Pays baltes à l’Asie centrale.
Rien ne peut satisfaire toutefois sa volonté de puissance et son projet d’extension. Kirill séduit et rachète les branches historiquement réfractaires de l’émigration russe en Occident, accompagne Poutine dans ses agressions diplomatiques et ses campagnes militaires. Il refuse de participer au Grand Concile orthodoxe convoqué en 2016 par le patriarcat de Constantinople. Il multiplie les jeux d’influence ou les coups de force contre le patriarcat de Jérusalem en Terre Sainte, le patriarcat d’Antioche au Levant, le patriarcat d’Alexandrie en Afrique, le patriarcat de Belgrade dans les Balkans. Et lorsqu’en 2019 le patriarche œcuménique Bartholomée, primat de l’orthodoxie, accorde prophétiquement l’autocéphalie, le statut d’Église indépendante, à l’Ukraine, Kirill le déclare apostat et entre en schisme. Avant d’endosser comme une croisade sainte la guerre que Vladimir Poutine déclenche, en février 2022, à l’encontre de Kiev.
Pour Poutine, l’Ukraine existe uniquement intégrée à la Russie. Il n’a pas vu que les populations même ethniquement ou linguistiquement russes allaient faire bloc avec la résistance nationale. Kirill n’a pas saisi, lui non plus, que les évêques qui lui étaient demeurés soumis en Ukraine allaient se désolidariser de lui pour entrer dans l’union sacrée patriotique. Et que partout ailleurs, au sein du patriarcat de Moscou, des prêtres et des fidèles allaient pétitionner contre sa trahison insensée de l’Évangile.
Kirill suivra Poutine dans sa chute, même si celle-ci n’est pas forcément pour tout de suite. Le meilleur ennemi de la Russie aujourd’hui est Poutine et le meilleur ennemi de l’orthodoxie est Kirill. Tous deux voient d’ores et déjà leur rêve de grandeur terrestre tourner au cauchemar infernal. Sans l’Ukraine, le patriarcat de Moscou sera une Église parmi d’autres au sein du monde orthodoxe qui ne pourra plus faire valoir son avantage quantitatif pour favoriser, contre Constantinople, un renversement de la primauté.
La fascination illusoire d’une certaine opinion occidentale pour la renaissance supposée du christianisme en Russie doit cesser. Nous n’avons pas assisté à un retour de l’orthodoxie mais à une survivance du soviétisme. Parce que nous n’avons pas eu le courage d’un Nuremberg du communisme, nous voyons aujourd’hui la manifestation virulente d’un néo-totalitarisme qui, pris dans les convulsions de l’agonie, entend éradiquer le sens même de la foi par une ultime mais tout aussi atroce mascarade que celle qui présidait sous Staline à l’abyssale destinée de l’Église russe.
La question, désormais, est celle de savoir comment les orthodoxes reviendront à l’essentiel en se nettoyant des scories de la situation historique hors-mesure qui est malheureusement la leur. Le patriarcat œcuménique de Constantinople y est disposé car il est lui-même l’aboutissement d’une histoire tragique. L’orthodoxie qu’incarne Sa Sainteté Bartholomée, le premier des chefs spirituels a avoir reconnu la cause écologique, a beaucoup à apporter au dialogue œcuménique et à une civilisation planétaire de l’échange. La vision du siège orthodoxe de la primauté est très proche de celle des théologiens catholiques qui ont instruit Vatican II, des théologiens protestants qui ont repensé la Réforme au cours du XXe siècle. C’est celle qui invite à reconnaître dans le Christ le Sauveur le Serviteur de l’entière humanité. Et qui condamne en l’apôtre du néo-totalitarisme qu’est Kirill un apostat.
Jean-François Colosimo est l’auteur, entre autres, de L’Apocalypse russe, qui vient d’être réédité en poche (LeXio, 368 pages, 9,50 €).
Statue de Notre-Dame de Fatima jetée à terre par des pillards russes
Pas même un séminaire n’est épargné par les pillages et les destructions à Vorzel, en Ukraine.
« Ils ont pris presque tout ce qui peut être vendu. Des climatiseurs, des machines à laver, des ordinateurs, des routeurs, des équipements de cuisine… … même les vieilles baskets du recteur, avec lesquelles il aimait courir », explique l’évêque du diocèse de Kiev-Zhytomyr, Vitaliy Kryvytsky.
« Ils ont volé tout ce qui pouvait être vendu : climatiseurs, machines à laver, routeurs, ordinateurs, et même les baskets du recteur avec lesquelles il aimait courir. Et aussi des objets sacrés, dont un calice commémorant la Sainte Messe célébrée par Jean-Paul II en 2011. »
Le triste témoignage sur son profil facebook est celui de l’évêque du diocèse de Kiev-Zhytomyr, Vitaliy Kryvytskyi, où il décrit le pillage par les militaires russes du séminaire catholique de Vorzel. « Deux jours quand nous sommes retournés à notre séminaire à Vorzel. Son aspect est triste, mais il est gratifiant que tout le monde ait survécu. L’évacuation était nécessaire. Le séminaire a toujours été hospitalier, mais cette fois-ci, il n’a pas été paisible. Les pilleurs ont ouvert la porte pour entrer et ne pas ressortir les mains vides.
Ils ont pris presque tout ce qui pouvait être vendu. Des climatiseurs, des machines à laver, des ordinateurs, des routeurs, des équipements de cuisine … … même les vieilles baskets du Père Recteur, avec lesquelles il aimait courir. Il est peu probable que ces derniers soient vendus (…). D’autres prêtres et séminaristes ont également perdu de nombreux effets personnels.
Certains objets liturgiques ont également été volés, dont un calice commémorant la Sainte Messe présidée par St Jean Paul II en 2001 sur le « Seagull ».
Les barbares ont endommagé plusieurs voitures, mais ils sont en mouvement. Certaines salles sont endommagées par les explosions, mais nous remercions Dieu tout-puissant d’avoir sauvé notre Alma Mater de toute nouvelle destruction.
Il faut du temps pour que la vie au séminaire revienne. Il n’y a pas d’eau, de lumière, de gaz. Le recteur, le prêtre spirituel et les diacres sont déjà rentrés dans leurs maisons froides. Un groupe d’hommes sympathiques est arrivé et a accepté de partager ces conditions spartiates et d’aider à relancer le séminaire dès que possible. Merci sincèrement à tous pour votre courage et votre sacrifice !
Les personnes locales qui ont besoin d’aide arrivent déjà au séminaire. Merci pour les différents transports humanitaires que notre Caritas diocésaine a déjà envoyés.
Demain, dimanche des Rameaux, toutes les recettes de nos paroisses seront traditionnellement versées au séminaire diocésain. Merci d’avance pour tout don ! Nous aurons besoin de ces fonds pour rénover les installations et relancer la vie du séminaire, pour le bien de l’Église. Après tout, l’Ukraine, qui sera reconstruite après la guerre, aura également besoin de chefs spirituels – des prêtres. Priez pour que le Seigneur appelle ceux qu’il a choisis pour son ministère spécial. »