31.07.2022 – Homélie du 18ème dimanche – Année C – Évangile de Luc 12, 13-21


Par Raphaël Devillers

Évangile de Luc 12, 13-21

Gardez-vous de toute avidité

Après l’école de la prière, nous écoutons aujourd’hui un des nombreux enseignements de Jésus au sujet de l’argent, dont le danger est fortement souligné par Luc dans son évangile comme dans ses « Actes des Apôtres ».

Du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Lorsqu’un arrangement à l’amiable était impossible, il était de coutume que les héritiers recourent à l’arbitrage d’un scribe qui jugeait selon la Loi. Ici donc un homme qui se sentait frustré par la proposition de son frère en appelle à Jésus pour trouver une solution plus juste : qui donc aura la commode de style Nestor XIV, tant aimée de maman, et la montre Rolex, fierté de papa ?,

Mais Jésus récuse cette demande car si on en reste à dresser deux listes de choses, il y aura de toute façon le sentiment d’être lésé chez l’un ou même les deux frères, qui s’en voudront, brûleront de rancune et cesseront peut-être de s’aimer. Jésus n’est pas un rabbin légaliste : il faut passer à un niveau supérieur, à celui du Royaume du Père qui appelle à la conversion des cœurs. Seul le détachement vis-à-vis des biens permettra, au prix sans doute de certaines frustrations, de dialoguer et de sauvegarder à tout prix l’essentiel : l’amour fraternel.

Et Jésus profite de cette demande pour lancer à la foule ( à nous) un avertissement contre l’avidité.

La Parabole de l’Homme Riche

Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. »

Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?”

Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

Pendant plusieurs années, les conditions climatiques avaient été très favorables, les ouvriers compétents et courageux s’étaient bien dévoués : les récoltes avaient battu leur record de production si bien que les granges se révélaient trop petites. Le propriétaire, intelligent et heureux, réfléchit et décide de les abattre pour en construire de plus vastes. Quelle jubilation après tant d’efforts ! Avec tout cet AVOIR, je peux ÊTRE tranquille et jouir des plaisirs de la vie pendant plusieurs années. Hélas, la nuit même, un infarctus met fin à ces rêves. D’autres profiteront de l’héritage. Notre vie ne dépend pas de ce que nous possédons.

Ce riche n’a pas mené des affaires malhonnêtes, il a beaucoup travaillé. Mais devant cet accroissement de fortune, il n’a pensé qu’à lui : « Repose-toi, mange, bois, jouis de la vie ». Il aurait pu avoir la générosité d’offrir une prime aux ouvriers qui avaient si bien œuvré pour lui. Ou de venir en aide à tous ces misérables et handicapés qui n’avaient pas eu sa chance et qui frappaient à sa porte tous les jours.

Alors « au lieu d’amasser pour lui-même, il aurait été riche devant Dieu ». Le partage, la solidarité avec les démunis, les dons aux pauvres constituent la vraie richesse qui donne valeur à l’homme généreux. D’ailleurs les linceuls n’ont pas de poche. Le compte en banque ne dit rien à Dieu et il comporte même une énorme responsabilité.

Le Problème de l’argent chez Luc

Profitons-en pour esquisser les grandes lignes de l’enseignement de Jésus sur ce sujet dans l’œuvre de Luc.

En ouverture Jean-Baptiste appelait à la conversion centrée sur le partage des biens ; dans son discours programmatique à la synagogue de Nazareth, Jésus se présentait ainsi : « L’Esprit de Dieu m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres »(4,18) ; dans son grand enseignement dans la plaine, il osait prêcher le grand retournement : « Heureux vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous…Mais malheureux vous les riches, vous tenez votre consolation » (6,20) ; dans la première parabole du semeur, le grain de la parole ne donne pas de fruit « du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie » (8,14).

Parfois Jésus appelle des jeunes hommes à le suivre comme disciples pour collaborer à son œuvre. Dans le passage qui suit l’évangile de l’homme riche, il les exhorte au dénuement, à ne pas s’inquiéter pour leur vie : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez ou boirez…Votre Père sait que vous en avez besoin ; cherchez plutôt le Royaume et cela vous sera donné par surcroît »(12,29). Certains renâclent contre cette exigence radicale et se détournent, comme le jeune notable (18,23). L’homme garde sa liberté.

Toutefois, dans ses prédications au peuple, aux gens mariés chargés de responsabilités professionnelles et familiales, Jésus n’impose jamais de telles exigences, lesquelles seraient dommageables comme on le voit dans les « Actes ». Enthousiasmés par la résurrection de Jésus et persuadés de son retour tout proche, les membres de la première communauté de Jérusalem avaient mis tout en commun et certains avaient vendu leurs propriétés pour partager selon les besoins de chacun (2, 45).

L’expérience évidemment tourna au désastre et Paul raconte dans ses lettres tous les voyages qu’il dût effectuer en vue de récolter des fonds près des lointaines églises grecques afin de sauver celle de Jérusalem tombée dans la misère.

Jésus n’a jamais interdit la propriété. Néanmoins il met sans cesse en garde : «  Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent »(16,13). L’argent est un instrument utile pour les échanges, son abondance offre bien des possibilités mais son pouvoir de fascination est tel que, sans s’en rendre compte, on en vient à en faire une idole, Mammon !

La société de l’argent Roi

A juste titre, la société occidentale est appelée « société de consommation ». La publicité matraque ses slogans, obnubile les esprits, surexcite les envies, promet des plaisirs inédits et toujours nouveaux. Et hélas on remarque trop peu ses ravages : obsession de l’avoir, rivalité, concurrence, jalousie, gaspillage. La loi du marché impose sa dictature et la politique doit même s’y soumettre. Société de déchets, de destruction des biens, de pollution, d’épuisement des matières. Cause du réchauffement climatique d’où glissade inéluctable vers la destruction de la planète.

Depuis des années, des prophètes, dont le pape François, sonnent l’alarme, appellent à une conversion radicale, essaient d’enrayer notre marche à l’abîme….Peine perdue, semble-t-il !

Les chrétiens devraient pourtant être en première ligne pour mettre les freins à cette folie. Non par ascèse ni par panique. Mais parce, pour la foi, il est infiniment scandaleux qu’une petite partie de l’humanité jouisse de tout et laisse des centaines de millions d’êtres humains croupir dans une misère épouvantable. L’Église est bien présente et active dans ces poches de misère et elle le paye parfois par le martyre ; mais l’aidons-nous suffisamment ?

Conclusion

L’homme enrichi de la parabole était sans doute un brave croyant, pratiquant et honnête. Et devant cet enrichissement inespéré, il a pris une décision « logique » que beaucoup d’autres auraient prise à sa place. Mais Jésus le traite d’ « insensé » parce qu’il n’a vu que l’amélioration de son bien-être matériel. La foi, qu’il avait sans doute, devait lui rappeler que l’amour de Dieu va de pair avec l’amour du prochain et que notre existence terrestre n’ a qu’une longueur limitée.

Est-ce que nous prenons nos décisions selon « la logique » de la foi ? Ne sommes-nous pas tentés d’avoir une vie coupée en deux, d’agir selon deux domaines séparés ? D’un côté celui de la religion avec sa piété, ses rites, sa petite morale de bonnes manières et de l’autre, celui de la vie courante, des engagements sociaux et professionnels ? Comment gérons-nous nos placements financiers ? Comment apprécions-nous nos grosses dépenses ? Comment prenons-nous nos décisions politiques ? Comment des chrétiens qui occupent des postes à grande responsabilité tentent-ils de sortir de la logique capitaliste et mortifère ?…. « Acheter est un acte moral » disait Benoît XVI. Ce qui nous semble neutre, anodin, peut être « folie » selon la foi.

Beaucoup de jeunes à qui l’on reproche de ne plus aller à la messe sont scandalisés par le manque de sens de notre société. Eux aussi sont entraînés par la consommation effrénée mais ils voudraient voir des chrétiens qui donnent l’exemple : qui osent prendre des décisions non conformistes mais inspirées directement par une foi réelle. La pratique est dans la vie quotidienne.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 26 juillet 2022

24.07.2022 – HOMÉLIE DU 17Ème DIMANCHE – ÉVANGILE DE LUC 11, 1–13

Évangile de Luc 11, 1–13

Par le Fr Raphael Devillers

La Prière

Marie, la jeune sœur de Marthe, nous a rappelé la valeur primordiale de l’écoute de la Parole du Seigneur. Le croyant est un disciple qui écoute, qui apprend à connaître l’évangile afin de le vivre avec le maximum de fidélité. La relation étant un dialogue, en retour aujourd’hui, Jésus lui-même nous apprend à nous adresser à Dieu : c’est la brève et magnifique prière du « Pater » que nous avons tellement dite mais qui doit être reméditée afin de toujours mieux en comprendre le sens. Ainsi nous cesserons de rabâcher une formule et nous rectifierons nos intentions. Nous sommes habitués à la version de Matthieu : ce dimanche nous écoutons la version de Luc :

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.

Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : «  Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples ».

Luc est l’évangéliste de la prière et il montre fréquemment Jésus en train de prier. Il s’écartait du groupe des disciples car il avait besoin de solitude et de recueillement. D’abord dans la joie de partager l’intimité de son Père et de lui dire son affection de Fils. Et pour savoir avec précision comment il devait accomplir sa mission.

Les groupes religieux se donnaient une prière caractéristique – ainsi celui de Jean-Baptiste, dont le texte est perdu. Jésus va donc livrer une prière qui sera propre à ses disciples et qui pourra les centrer avec précision sur l’essentiel de leur attitude à l’égard de Dieu. Une fausse prière peut en effet, sous des dehors religieux, perturber l’image de Dieu. Le Pater est aussi enseignement et formation de la foi authentique.

La version donnée par Luc est brève, elle se compose d’une adresse, de deux vœux pour Dieu, et de trois demandes pour nous.

Adresse

Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : Père !

Le premier mot est sans doute le plus important : il exprime l’identité de celui qu’on appelle Dieu et la nouvelle condition de celui qui prie, celle d’un enfant qui se tourne vers son Père. D’emblée l’atmosphère de la. prière est donnée : amour, tendresse, confiance. D’un coup toutes les idoles de divinités terrifiantes à tête d’animaux (Égypte) ou projections des passions humaines (Grèce) s’écroulent.

Des Juifs convertis – à qui on avait toujours sévèrement interdit de prononcer le nom ineffable de YHWH – expriment leur allégresse d’oser prononcer ce mot : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : « Abba »(Père). Tu n’es donc plus esclave mais fils » (Gal 4, 6)… « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions « Abba -Père »(Rom 8, 15)… « A ceux qui l’ont reçu, qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu »(Jn 1, 12). Et dans sa première Lettre, Jean revient à six reprises sur cette audace inouïe.

La foi chrétienne n’est pas une amélioration à coup d’observances : comme Jésus le disait à Nicodème, le pharisien, elle est une authentique re-naissance effectuée par le don de l’Esprit : « A moins de renaître, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3, 3)

Vœux pour le Père : son être et son projet

Que ton Nom soit sanctifié,

Le fils ne commence pas par exprimer ses envies. Ce qui l’intéresse au premier chef, ce qui le passionne, c’est que son Père soit reconnu en vérité. KADOSH – Saint : la notion, fondamentale dans la Bible, n’est pas perfection morale mais séparation. Éternellement les Anges chantent en chœur : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur ». La tragédie de l’humanité est qu’elle nie cette présence insensible, la caricature en père Noël bonasse ou dictateur féroce, adore à sa place des idoles. La formule au passif signifie : « Sanctifie ton Nom », ne permets pas qu’il soit bafoué, renverse nos profanations. Connaître le Dieu Père et Saint est le salut de l’humanité. Si l’Église ne l’avait pas oublié, elle ne serait pas tombée dans les horreurs de l’inquisition, des croisades, de la persécution des Juifs, de l’obsession de sa propre grandeur.

Que ton Règne vienne.

La Sainteté de Dieu n’est pas retrait dans une transcendance impassible : Dieu créateur veut sauver les hommes du mal et son projet est d’instaurer peu à peu son Règne dans la liberté des personnes. Le disciple compatit de tout coeur au malheur de l’humanité : il supplie afin que les cœurs s’ouvrent à la miséricorde infinie. Voir les hommes s’entre-déchirer dans la haine, se détruire dans la guerre, s’écraser dans la cupidité et l’orgueil, ce spectacle excite sa douleur et le fait prier avec insistance.

Trois Demandes pour nous

Présent : Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour.

La prière n’est pas envol dans une spiritualité évanescente ni projection dans l’après-monde : elle naît au sein même de nos soucis fondamentaux. Le disciple demeure un homme assujetti aux besoins primaires : d’abord manger. Le disciple n’est pas paresseux, il travaille pour gagner son pain (Genèse) mais il reconnaît que la nourriture est un don de son Père. Cette prière l’empêche de se croire maître de tout et le met en garde contre la goinfrerie : il ne peut demander que le pain, c.à.d. l’essentiel. Il l’entraîne aussi à rendre grâce, à dire merci. Il lui rappelle qu’il fait partie du peuple en marche à travers le désert du monde et qui, de jour en jour, reçoit la manne. Cette demande n’est donc pas banale : elle apprend la simplicité, la reconnaissance, le respect de la nature, le souci du partage avec l’autre.

Passé : Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous.

Le disciple est conscient, sans culpabilité maladive, que sa foi ne supprime pas ses faiblesses. Mais il apprend un impératif essentiel : il doit d’abord, au préalable, pardonner lui-même à tous ceux qui l’ont blessé. Seulement ensuite il peut être certain que son Père lui pardonnera ses péchés. Il est remarquable que notre pardon aux autres est le seul acte laissé à notre responsabilité dans le texte du Pater. Il est d’une nécessité impérieuse.

Avenir : Et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

A juste titre, la formule a été rectifiée car évidemment Dieu n’est pas un sadique qui nous mène au bord du gouffre pour que nous y tombions. Mais nous sommes dans un monde où bien et mal sont mêlés. Nous hésitons devant le dilemme et parfois le mal nous tente, nous paraît préférable. Le disciple expérimente sa faiblesse, il reconnaît la violence parfois terrible de cet attrait et il prie son Père de le remplir de force afin de résister. « Abba, pas ma volonté mais la tienne » priait Jésus en agonie à Gethsémani.

Parabole de l’ami importun

La prière a toujours posé un gros problème : pourquoi le Père si tendre ne nous exauce-t-il pas toujours ?

Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : «  Mon ami, prête-moi trois pains car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi et je n’ai rien à lui offrir ». Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : «  Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée : mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose ». Eh bien moi, je vous dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami et il lui donnera tout ce qu’il lui faut ». Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Curieuse petite histoire. Le priant a l’impression de ne pas être entendu, même par « son ami ». Il est perdu dans la nuit, perplexe. Remarquez qu’il ne demande pas pour lui mais pour un autre qui a faim. Seule solution : continuer sans relâche, insister comme un casse-pieds. Jésus multiplie les verbes : demander, chercher, frapper. Notre problème n’est donc pas les « distractions » comme nous le pensons souvent (sujet jamais abordé dans toute la Bible) mais notre découragement trop rapide. Ce qui nous semble surdité de Dieu met à l’épreuve notre foi. Voilà qui questionne nos « intentions de prière » à la messe : expédiées en belles formules et aussitôt oubliées.

Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent ».

Nous croyons de bonne foi demander de bonnes choses mais nous ne connaissons pas tout. Il se pourrait que Dieu estime mauvais ce qui nous paraît dramatique, qu’il remette à plus tard ce qui nous semble urgent.. En tout cas, le don indispensable et jamais refusé est celui de l’Esprit-Saint : il nous donnera consolation dans la tristesse de l’échec et il nous réconfortera dans notre situation.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 19 juillet 2022

17.07.2022 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE ANNÉE C – LUC 10, 38 – 42

Écouter la Parole de Dieu

Par Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 38 – 42

Les alentours du lac de Galilée sont une magnifique région et la loi de l’hospitalité y était en général observée. Toujours est-il que la vie itinérante dans la pauvreté à laquelle Jésus avait entraîné ses apôtres n’était pas une promenade plaisante et le groupe devait parfois aller le ventre creux. Aussi quand Jésus, à la tête, prit la direction du village où habitaient Marthe et Marie, les Douze se léchèrent les babines. Ils connaissaient l’amabilité de ces femmes et les dons culinaires de l’aînée : enfin on allait se régaler.

Et en effet, l’accueil fut très cordial et Marthe se mit immédiatement au travail. Branle-bas dans la cuisine ! Avoir l’honneur de recevoir le Maître ! Et puis 12 hommes qui mangent comme 4 : ça fait du monde. Le feu crépite à tout-va, on sort la belle vaisselle : dame, il faut faire honneur aux visiteurs. Au bout d’un moment, Marthe s’aperçoit tout à coup que sa sœur n’est plus près d’elle : elle sort vers les invités et stupéfaite, découvre sa sœurette près de Jésus .

Marie était accaparée par les multiples soins du service…Marie, sa sœur, se tenait assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marie intervint : «  Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service ! Dis-lui donc de m’aider ».

Marie est tellement sûre de son bon droit qu’elle se permet d’interpeler Jésus : il est évident que sa sœur devrait l’aider et le Maitre va lui donner raison. Pas du tout.

Le Seigneur lui répondit : «  Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée ».

Chère Marthe, tu en fais trop, ton zèle de maîtresse de maison te presse d’élaborer un repas gastronomique à plusieurs services pour faire plaisir à tes invités. C’est gentil mais nous n’en demandons pas tant et un plat unique nous aurait suffi. Ta petite sœur, elle, a compris : lorsque l’on reçoit le Seigneur, il est bien aimable d’apaiser sa faim mais il est bien plus important de l’écouter et de se laisser nourrir par sa Parole.

Marie, en effet, « était assise aux pieds du Seigneur », ce qui est la position normale du disciple qui, avec attention, écoute de tout son être pour ne pas perdre une miette de son enseignement, pour en saisir toutes les nuances, pour laisser graver dans son coeur des paroles qui le font vivre. Pour une fois que le Seigneur passe, il faut en profiter au maximum. Le nourrir est utile – on parle très peu des jeûnes de Jésus, on l’accusait même d’être glouton -, mais se nourrir de sa présence et de ses enseignements est d’une importance mille fois supérieure.

La Parole de Jésus, appelée l’Évangile, en effet peut n’être qu’une simple connaissance parmi d’autres mais si elle est acceptée, crue, adoptée, obéie, elle fait vivre comme Dieu le demande. Elle est alors une véritable nourriture qui entretient et développe cette vie divine car cette Parole est celle-là même de Dieu.

Jésus lui-même disait : «  Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 34). Et lorsqu’une femme faisait l’éloge de sa mère, Jésus rectifiait : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent » (Luc 11, 28).

Donc la foi vient de l’écoute, laquelle doit évidemment guider les actes et imprégner un style de vie. Chez les deux sœurs, les apôtres avaient dévoré de bon appétit mais leur faim corporelle allait renaître dès le lendemain. Marie, elle, avait choisi « la meilleure part » : la Parole de Jésus. Elle « ne lui sera pas enlevée » : mise en actes, elle demeurera toujours en elle et rien ni personne ne pourra jamais remplacer pareil trésor.

D’ailleurs toutes les Écritures se méfient de la vision et soulignent le primat de l’audition. La prière quotidienne et essentielle d’Israël commence par ce mot : « Shemah…ECOUTE, Israël, le Seigneur Dieu est le Seigneur UN ». Sans arrêt, l’un après l’autre, les Prophètes reprochent à Israël de n’avoir pas « écouté » la Parole de Dieu, c.à.d. de ne pas l’avoir mise en pratique.

La Messe et l’Écoute

L’occasion du Synode ouvrant le temps des recherches, il y aurait intérêt à comparer la réception chez les deux sœurs et la réception qui rythme nos dimanches. Chaque premier jour de la semaine, la cloche sonne et nous propose l’honneur d’être invités chez Dieu. Ainsi sommes-nous « l’Église », les personnes « appelées à sortir » pour constituer une communauté d’un genre unique. A la différence des réunions habituelles basées sur les liens familiaux ou professionnels, les goûts sportifs ou artistiques, nous convergeons avec toutes nos différences, sans nous choisir, avec la foi comme seul moteur.

Certes nous sommes pécheurs, et c’est d’ailleurs pour cela que nous sortons mais faut-il nous obliger d’emblée à le dire et le répéter : « Je confesse…Kyrie… » ?… Le père du prodigue s’était contenté d’une fois et avait coupé la parole à son fils pour l’embrasser et lui prouver sa miséricorde inépuisable. La. messe est le lieu où nous ne sommes jugés ni sur nos défaillances, ni sur notre apparence, ni sur nos compétences. Le Père accueille ses enfants tels qu’ils sont. Il est si heureux que nous venions afin de nous combler de sa tendresse et faire de nous son peuple.

Et nous, nous agissons comme Marthe. Comme des bons pratiquants zélés qui veulent montrer de quoi ils sont capables, nous sommes « accaparés par les multiples services ». Nous avons édifié un magnifique bâtiment, nous l’avons garni de fleurs, de cierges, de statues, de belles étoffes. Et nous parlons, nous parlons, nous chantons… La chorale et l’organiste ont multiplié les répétitions ; les lecteurs ont peaufiné les plus belles formules pour exprimer nos « intentions de prière ». Le prêtre a revêtu ses beaux atours et s’applique consciencieusement à lire, sans se tromper, les textes obligatoires dans un gros livre rouge.

Une réception amicale est surtout un échange de paroles : écoutons-nous le Seigneur ? La 1ère lecture provient de l’Ancienne Alliance mais pour en saisir la profondeur, il faudrait une bonne connaissance biblique et celle-ci manque à la majorité des catholiques. La 2èmelecture vient des Apôtres, mais souvent elle est esquivée. L’Évangile nous met debout, reconnu tout de suite car tellement entendu et l’homélie qui devrait en faire ressortir les secrets et son actualité n’est parfois qu’un copier-coller. Enfin bien sûr, debout nous écoutons les paroles du Seigneur qui opèrent la consécration du pain et du vin.

Si bien que, tout compte fait, notre temps de parole est plus long que notre temps d’écoute. Nous nous sommes recueillis, nous avons prié et nous sortons seuls ou en saluant quelques connaissances éventuelles. Le lendemain, lundi, qui pourrait encore dire ce qu’il a appris la veille ? Et en rue ou au supermarché nous nous croisons sans nous saluer …Mais « J’ai eu ma messe ». La réception fraternelle est devenue un rite religieux figé.

A la messe comme Marie

La petite sœur de Marthe nous invite à renverser les proportions et à retrouver la messe comme une réception où l’on écoute le Seigneur, où l’on vient comme « disciples » qui veulent apprendre à vivre. La priorité est, toute affaire cessante, de l’écouter longuement. Demeurer assis à ses pieds non pour se recueillir dans la piété mais pour « manger » ses paroles. Et nous avons beaucoup plus de grâce que Marie car nous pouvons d’abord écouter sa Parole avec nos oreilles puis ensuite la manger. Au point que sa présence nous imprègne.

Il n’est pas vrai qu’il faut avoir dégusté un repas gastronomique dans tel restaurant étoilé. Il n’est pas vrai qu’il faut prendre des vacances sur telle plage tropicale. Il n’est pas vrai qu’il faut courir à un festival où des idoles endiablées font frétiller leur public comme des lardons dans la friture.

Mais il est indispensable que des hommes et des femmes dont le coeur reste affamé dans un monde qui les gave répondent à l’invitation de recevoir le Seigneur. La messe dominicale n’est pas une obligation sous peine de péché, un rite religieux engoncé dans des formules ; elle est jour de résurrection. Elle est l’oasis où le peuple de Dieu se sustente afin de continuer sur la bonne route et témoigner que le Christ est vivant, qu’il poursuit sa mission de sauver le monde de la haine, de la débauche, de la cupidité, de la guerre. Les médias n’en parlent jamais : c’est parce qu’ils ne voient que la surface des choses.

Nous n’avons pas « fait » notre communion : nous nous sommes laissés recueillir par la même Parole divine seule capable de créer la communion d’êtres tellement divers. Aux yeux du monde, ces quelques croyants – surtout âgés- qui sortent de l’église peuvent bien apparaître comme des gens superstitieux, derniers survivants d’une Église en voie de disparition. Or ils viennent de vivre l’événement le plus important de la semaine.

Nourris de la Parole de Dieu, ils n’ont plus l’illusion infantile d’être comblés par les nourritures terrestres. Réconciliés par le sang du Christ, ils sont libérés de leur culpabilité. Sceptiques vis-à-vis des promesses des grands de ce monde, ils sont déjà dans la véritable paix. Victimes des injustices, ils s’engagent à vivre dans la justice et le droit. Que se moquent ceux qui se croient « modernes » et se tatouent à la barbare. A l’Eucharistie, le Royaume est présent.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 12 juillet 2022

03.07.2022 – HOMÉLIE DU 14ÉME DIMANCHE ANNÉ C – LUC 10, 1 – 20

Par le Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 1 – 20

L’envoi en Mission

Contrairement à Jean-Baptiste, son maître, et à tous les prophètes qui appelaient Israël à l’observance de la Loi et jetaient l’anathème contre les nations païennes, Jésus avait conscience d’être plus qu’un réformateur national et moral. Avec lui un événement majeur survenait, le dessein de Dieu commençait à s’accomplir pour l’humanité tout entière. Ce n’était pas la fulgurante apparition d’un nouveau monde, la fin du mal et des malheurs mais, par la foi en Jésus et la pratique de son enseignement, Dieu recréait l’humanité. L’Évangile est toujours en naissance : c’est vraiment et définitivement LA Bonne Nouvelle qu’il faut annoncer au monde entier. C’est pourquoi Luc qui avait rapporté l’envoi en mission des 12 apôtres rapporte maintenant celui des 72 disciples.

Consignes de Mission

Parmi les disciples le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre.

Selon une antique tradition (Gen 10), on estimait que tel était le nombre des nations du monde. Donc la mission s’adresse d’abord à Israël (12 tribus – 12 apôtres) puis à l’humanité (72 – disciples) comme on le voit dans les Actes des Apôtres. Transposons aujourd’hui : proposons le message aux croyants enlisés dans des pratiques vieillottes puis, s’ils refusent, cherchons d’autres auditoires plus ouverts à la situation actuelle. L’envoi se fait par paires parce que la Loi exigeait deux témoins et pour qu’ils se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles. Dans les Actes, on verra Barnabé et Paul, Paul et Timothée…

Les missionnaires doivent prendre garde à se donner de l’importance : qu’ils n’oublient jamais qu’ils ne sont que des envoyés. Si grande soit l’admiration que leur valent leur courage et leur éloquence, c’est Jésus Seigneur qui doit venir là où ils travaillent. Le messager doit ouvrir les cœurs à sa venue.. Malheur à l’Église qui se pavane et ravit l’adoration à Celui-là seul à qui elle est due. Qu’elle reste humble servante.

Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson… »

Chez les prophètes, l’image de la moisson évoquait l’accomplissement du monde dans l’histoire et le Jugement final. Jésus assure que ce temps, avec lui, est déjà arrivé. Il y a beaucoup à faire pour introduire les personnes dans son Royaume : hélas trop peu nombreux sont les témoins qui se préoccupent de cette mission. Le premier devoir n’est donc pas de foncer mais de se tourner vers Dieu et le prier d’envoyer des missionnaires. Cela écartera la tentation de nous prendre pour les auteurs de cette « moisson » qui est l’œuvre de Dieu. Le véritable salut du monde ne peut être qu’œuvre divine. 

Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Après un profond retournement vers Dieu, les disciples sont convaincus que leur œuvre ne dépend pas de leur initiative mais est réponse à un envoi : « Allez ! ». Et très vite leur élan est mis à l’épreuve car, convaincus que la Bonne Nouvelle qu’ils apportent devrait leur valoir reconnaissance et bon accueil, ils font la rude expérience de l’indifférence, de la dérision, de l’injure sinon même du mépris et du rejet. Le monde suit un programme qui est tout le contraire de celui des Béatitudes et la conversion exige un retournement complet. Or les missionnaires n’ont pas d’armes ni de défenses, ils sont vulnérables comme des agneaux au milieu de loups qui ne cherchent qu’à les détruire. Mais leur joie demeure car l’Agneau pascal a été vainqueur : avec Lui, la croix n’est pas un échec mais une victoire.

Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin.

Le premier témoignage des envoyés est leur comportement. En priorité ils doivent être désencombrés au maximum de sorte qu’ils soient disponibles pour tout déplacement, qu’ils montrent une Église totalement désintéressée car la véritable richesse est celle du Royaume qui vient. Du coup ils contestent à la base une société égoïste, avide de consommation et destructrice des biens. L’Église ne déteste pas le monde, elle cherche au contraire à le sauver. C’est lui qui se suicide.

Le Seigneur ne recommande évidemment pas la grossièreté mais à l’époque, dans ces régions, les rencontres pouvaient être l’occasion de « salamalecs » interminables. L’envoyé est un homme poli mais pressé : le front du malheur l’appelle avec urgence. La distraction est le mal (Lévinas)

Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison.” S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. estez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté.

Le dénuement oblige donc au recours à l’hospitalité car il faut bien quémander nourriture et couche. Dès l’abord, avec joie et bonne humeur, l’envoyé offre ce qui l’habite : la paix du Seigneur. On ne vient pas déblatérer, se lamenter, se perdre dans des débats abstraits contradictoires. Le vrai croyant témoigne par sa joie. Et si la porte d’entrée se claque à son nez, il reste content de partager les échecs de son Maître.

Mais si on lui offre l’hospitalité, il accepte de recevoir ce qui lui est présenté. Si ces gens n’observent pas les interdits alimentaires des Juifs, sans vergogne les envoyés mangeront ce qui leur offert. On sait que Paul devra encore lutter, même contre Pierre, pour sauver cette liberté. Il n’y a plus d’aliments interdits.

Il arrivera que les missionnaires accueillis quelque part, soient invités chez des voisins qui semblent promettre table plus succulente et couche plus moelleuse. Résistez à la tentation, demande le Seigneur : vous ne pouvez apparaître comme avides d’argent ou de confort.

Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.”

Enfin voici la tâche essentielle. En priorité se préoccuper des faibles : malades, handicapés, démunis car l’Évangile n’est pas une évasion dans la spiritualité mais recherche du salut de tout l’homme, de toute homme. Alors vous pouvez annoncer en toute assurance que Dieu commence à établir son Règne de miséricorde.

Dans toute ville où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.” Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville… »

Terrible menace qui nous paraît affreuse, exagérée. Et pourtant l’histoire ne manifeste-t-elle pas que la passion du pouvoir, la rage de conquête, l’idolâtrie de l’argent, la passion de la sexualité débridée, le racisme et la haine mènent toujours aux désastres, à la mort ? Cependant dans ce pauvre monde déchiqueté, la Bonne Nouvelle change des cœurs, suscite des François et des Damien. Rien n’éteindra cette petite lumière.

Retour de Mission

Les 72 disciples revinrent tout joyeux : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis mais parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Mission accomplie, ces hommes simples reviennent près de leur envoyeur, débordant de joie d’avoir pu faire du bien, opérer des guérisons et ouvrir des cœurs à la foi. Quelle plus belle œuvre que d’évangéliser ? Mais Jésus rectifie leur motif : qu’ils ne se vantent pas de leurs œuvres car leur pouvoir était un don gratuit, mais qu’ils exultent car ils sont membres du Royaume éternel, ouvriers de l’extension mondiale du Règne de l’amour de Dieu, hérauts du Seigneur Christ.

Conclusion pour demain

Voilà un beau reflet de l’Église primitive, laquelle certes n’était pas sans défauts : il suffit de remarquer tous les reproches que Paul écrit à ses correspondants. Mais très vite tout a bien changé. L’Église minoritaire, faite d’un réseau de petites communautés suspectes et fragiles, s’est développée.

En échange de la fin des persécutions, elle est devenue religion officielle, cléricale, et s’est laissée cajoler par les puissants. Comme Caïphe, elle s’est figée dans des rites immuables. Comme Pilate elle a pris goût au pouvoir et ses hiérarques ont aimé la pourpre, les dentelles et les révérences. Comme les Pharisiens, elle s’est corsetée dans des obligations, l’obsession de la pureté, la culpabilisation, les observances minutieuses. La citadelle était solide : elle se craquèle.

Ce n’est pas l’Église qui est en train de s’effondrer mais le « gros appareil » (Simone Weil) et il faut s’en réjouir. L’Église, elle, Corps du Christ, reste bien vivante. Dans l’ombre, dans le silence des médias obsédés par les idoles, elle irrigue le tissu social, lutte pour la justice et le droit, clame l’espérance dans une société qui s’étrangle. Plus que jamais, « la moisson est abondante et peu nombreux sont les ouvriers ». Comment l’exemple des missionnaires de l’évangile de ce jour peut-il encore nous inspirer pour inventer l’Église de demain.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 28 juin 2022

26.06.2022 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE ORDINAIRE (C) – Évangile de Luc 9, 51- 62

Toi, Va Annoncer le Règne de Dieu

Part le Fr Raphael Devillers, dominicain

Pendant plus de trois mois, la liturgie nous a fait vivre le mystère central de Pâques : sa préparation (carême), sa célébration, son accomplissement dans le don de l’Esprit (Pentecôte), la révélation du vrai Dieu (Trinité) et le don de l’Eucharistie qui nous y fait participer. Aujourd’hui nous reprenons la lecture suivie de l’évangile de Luc à un moment charnière : le tournant essentiel de la vie de Jésus.

Sa mission en Galilée

Dès qu’il avait reçu sa vocation lors de son baptême par Jean, Jésus s’est mis à circuler à travers sa région de Galilée, annonçant la venue proche du Royaume de Dieu et opérant quelques guérisons de malades et d’handicapés. Son succès, dit Luc, est immédiat : les foules viennent de partout pour l’entendre et surtout pour voir des choses miraculeuses. Il regroupe autour de lui quelques disciples qui le suivent.

Quel est pour lui, très vite, le problème ? Ce n’est pas le problème politique : il n’appelle jamais à la révolte contre le joug de Romains et même dit sa grande admiration pour la foi d’un centurion qui le prie de guérir d’un mot son serviteur. Ce n’est pas le problème moral : certes il appelle à la conversion des pécheurs mais il les fréquente, proclame qu’il est venu pour eux, intègre le publicain Matthieu dans son équipe apostolique, pardonne gracieusement une femme reconnue comme une grande pécheresse, comme plus tard il s’invitera chez le publicain Zachée.

Mais Jésus prend des attitudes et ose des proclamations qui choquent : la joie de l’accueillir comme Messie supprime l’obligation du jeûne et surtout son autorité pour pardonner d’un mot les péchés. « Blasphème ! » hurlent les scribes et les pharisiens qui épient cet inconnu venu de rien et qui se montrent de plus en plus hostiles à son égard. Des conciliabules se trament dans l’ombre : « Qu’allons-nous faire de lui ? »(5, 11) Jésus voit la haine monter.

Si bien qu’un jour, après un long temps de prière et de réflexion, il réunit ses apôtres et Pierre, le premier au nom de tous, confesse : « Tu es le Christ de Dieu ». Jésus ne dément pas mais il leur ordonne de ne le dire à personne car le peuple en conclurait que l’on peut donc préparer la révolution armée. Et, à leur grande stupeur, il leur annonce qu’il sera rejeté par les Anciens, les Grands Prêtres et les Scribes, qu’il sera mis à mort mais il ressuscitera. En outre, il prévient tous les disciples qu’il devront eux aussi perdre leur vie pour lui. On devine à quel point tous ces hommes sont chamboulés, désemparés par cette annonce incompréhensible.

En route vers Jérusalem

En tout cas, peu après, la décision est prise et Luc la rapporte par une phrase solennelle d’une grande intensité (ici traduction littérale difficile) et qui ouvre l’évangile de ce dimanche.

En route vers Jérusalem « L’accomplissement des jours de son enlèvement arriva : il durcit son visage pour aller vers Jérusalem ».

Jésus ne veut qu’une chose : accomplir parfaitement le dessein de son Père et inaugurer le Royaume sur terre. Il a évalué qu’en partant de l’endroit où il se trouve, il arrivera dans la capitale pour la célébration de la Pâque. Il y dénoncera un culte hypocrite, des autorités vaniteuses et cupides, des théologiens obsédés par le légalisme – bref tout ce qui se présente comme chemin vers Dieu mais qui en fait tolère l’injustice. La religion déformée n’est-elle pas plus dangereuse que les défaillances morales ?

Évidemment Jésus sait que ses dénonciations exacerberont la fureur de ces autorités et qu’ils chercheront à le supprimer. La perspective de l’arrestation et de la condamnation à la croix l’épouvante mais il ne peut reculer ni se taire. Il faut aller jusqu’au bout. Ainsi il accomplira les Écritures : il sera l’authentique agneau pascal sacrifié pour l’exode universel et définitif : la sortie, la libération de l’humanité de la prison du péché. Et il réalisera la mystérieuse figure de ce Serviteur de Dieu évoquée par le 2ème Isaïe :

« Dieu m’a ouvert l’oreille, je ne me suis pas cabré, j’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient…J’ai rendu mon visage dur comme un silex (Is 50, 7)…

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

La prophétie la plus énigmatique de la Torah, Jésus l’interprète pour lui : il sera « élevé » sur la croix…mais, parce qu’il se donnera par amour, son Père l’ «élèvera » dans sa Gloire. Jésus serre les dents, sa décision est irrémédiable. Il faut continuer à envoyer des messagers.

Respect de la liberté

Jésus envoie des messagers pour préparer sa venue. Un village de Samarie ne l’accueille pas parce qu’il va à Jérusalem. Jacques et Jean interviennent : « Seigneur , veux-tu que nous ordonnions au feu de tomber du ciel pour les détruire ? ». Jésus se retourne et les secoue vertement. Ils partent pour un autre village.

Judéens et Samaritains se détestaient depuis des siècles mais au contraire d’Elie qui envoyait la foudre sur ses ennemis, Jésus stoppe tout de suite le fanatisme des deux fils Zébédée : la foi se propose à la liberté de la décision. Refusé quelque part, le missionnaire ne doit pas être furieux mais chercher un autre auditoire. Jésus avait déjà proposé le bon Samaritain comme modèle de charité et Luc racontera que plus tard, l’évangéliste Philippe réussira sa mission chez les Samaritains. La Pâque de Jésus a fait sauter les barrières.

L’urgence de la mission

Trois cas de vocation illustrent l’importance et l’urgence de la mission.

En cours de route, un homme dit  à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras ». Jésus lui déclare : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ».

Emballé par la figure de Jésus, ce jeune s’offre comme candidat à la mission. Très bien mais il est prévenu : il faudra s’attendre à de grosses difficultés. Chez Luc, Jésus adulte n’est jamais dans une maison à lui. La vie itinérante sera une aventure de s.d.f.(sans domicile fixe), elle se heurtera aux sarcasmes, aux refus, dépendra de l’hospitalité. Fini le confort.

Jésus dit à un autre : « Suis-moi ». L’homme répondit : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père ». Jésus réplique : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Règne de Dieu ».

Sans doute une des déclarations les plus scandaleuses de Jésus puisque la Loi obligeait à l’amour et au respect des parents. Son outrance veut faire entendre que l’annonce de l’Évangile est l’urgence suprême car la foi est comme une renaissance dans le Royaume de la Vie. Chaque minute compte.

Un autre lui dit : «  Je te suivrai, Seigneur mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison ». Jésus lui répond : «  Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu ».

Voici maintenant une allusion à l’appel du prophète Élisée à qui Elie avait concédé de faire d’abord ses adieux aux siens. Jésus est plus exigeant. L’engagement à la mission cause une rupture, elle est un don total et définitif et un renoncement aux attaches du passé.

Le côté abrupt de ces déclarations montre qu’avant d’ordonner des consignes strictes, elles veulent convaincre surtout de l’urgence et de l’importance vitale de l’annonce de la Bonne Nouvelle. Car il s’agit bien de sauver les hommes de la mort. Le monde est « aux urgences » : il ne faut pas lambiner.

Conclusions

Notre pape François semble bien souffrir de son handicap puisqu’il a dû remettre son voyage en R.D.C. Pourra-t-il encore voyager ? Mais on devine qu’il doit davantage souffrir de l’opposition sinon de l’hostilité qui monte contre lui jusqu’aux plus hauts degrés de la Curie et dans les milieux traditionnalistes qui se rebellent contre l’orientation qu’il entend donner à l’Église. Quelques événements récents cités ci-dessous font deviner la colère de ceux qui sacralisent un passé révolu. Or la vraie tradition ne vit que par la réforme permanente.

La réforme de l’Église ne se fera pas sans combats. Comme Jésus, ceux qui sont persuadés de son urgence devant les grands malheurs qui menacent notre monde doivent « durcir leur visage », serrer les dents, garder une volonté tenace.

Le temps du Synode peut laisser indifférent (« encore du bavardage ») ou être l’occasion d’entendre l’appel du Seigneur : « Laisse les morts, va annoncer la venue du Règne…Laisse-là ton mol oreiller…Ne regarde pas en arrière ».

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 2 juin 2022

19.06.2022 – Fête de l’Eucharistie – Année C – Luc 9, 11b-17

Par le Fr.Raphael Devillers

Évangile de Luc 9, 11b-17

Le Corps et le Sang du Christ

A la veille de la grande fête de la Pâque à Jérusalem – sans doute en l’an 30 de notre ère -, trois hommes tenus pour révolutionnaires sont condamnés et crucifiés. Or une vingtaine d’années plus tard, Paul de Tarse, un ancien pharisien converti, écrit à la petite communauté qu’il a fondée à Corinthe, la ville célèbre pour ses mœurs dépravées et c’est dans ce document, bien avant les évangiles, que nous trouvons la première allusion au Repas du Seigneur.

Moi, Paul, je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur.

La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, rendit grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi ». Après le repas, il fit de même avec la coupe : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance établie par mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi ».

Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ».

Initiative extraordinaire présentée comme simple, évidente, nécessaire et d’une profondeur insondable. Ainsi le crucifié Jésus, conscient de sa mort toute proche, a ordonné à ses disciples de se réunir pour un simple repas. Il ne s’agira pas d’évoquer le souvenir d’un défunt car, trois jours plus tard, les disciples ont vu le Ressuscité et ils le confessent comme Seigneur enlevé dans la gloire de Dieu son Père. Et il a voulu prolonger sa présence terrestre en eux et par eux. Ainsi il a transfiguré son horrible exécution en don de sa personne pour eux : « Prenez-moi… ». Un don total qu’ils doivent intérioriser comme on assimile de la nourriture. Pour vivre.

Pleurer la mort d’un défunt, s’apitoyer sur les souffrances de la croix, évoquer son souvenir, péleriner sur sa tombe ne suffit pas. Les disciples n’ont pas à se projeter dans les regrets du passé (comme les disciples de Jean-Baptiste) mais à s’ouvrir à une Présence. Le crucifié Jésus est devenu le Ressuscité vivant qui les rejoint au coeur de leur être (« mangez, buvez ») pour être présent et leur donner un avenir. Leur communion à son Corps et son Sang devient du coup communion entre eux.

La Nouvelle Alliance

La fête de la Pâque célébrait l’événement fondateur d’Israël. Jadis les ancêtres hébreux étaient descendus en Égypte pour y trouver de riches pâturages mais le Pharaon les avait soumis à l’esclavage aux travaux forcés (avertissement à ceux qui cherchent la richesse …et qui souvent en deviennent esclaves !)

Mais une certaine année, au premier mois, à la fête du printemps où ils consommaient un jeune agneau et des pains sans levain, Moïse les exhorta à se préparer pour partir dans la nuit. Beaucoup suivirent leur chef, d’autres craignirent de risquer cette aventure mais des membres d’autres tribus se joignirent à eux. Miraculeusement ils purent traverser le mer sans être rejoints par l’armée égyptienne.

Dans la péninsule, au mont Sinaï, YHWH, leur Dieu unique, fit Alliance avec eux : vous serez mon peuple, mon fils élu, mais vous devez observer tous mes commandements. Ce choix n’était pas dû à leurs mérites mais leur imposait de devenir le modèle pour toutes les nations. Israël accepta, chemina longtemps à travers le désert où ils découvrirent une sécrétion comestible d’arbuste. « Man hû ?- Qu’est-ce que c’est ? » et ils l’appelèrent « manne ». Enfin ils parvinrent à la terre que YHWH leur avait promise et Moïse étant mort, ils la conquirent sous la conduite de Josué (Iéshouah, le même nom que Jésus).

Cet événement extraordinaire de l’Exode non seulement ne peut être relégué dans la boîte aux souvenirs mais il doit demeurer présent dans la grande festivité de Pessah où l’on consomme un agneau rôti en buvant des coupes de vin et en racontant la haggadah, le grand récit de ces événements. La tradition juive dit : «  A chaque génération, on est tenu de se considérer comme si c’était soi-même qui sortait d’Égypte ». Le repas pascal n’est pas seulement souvenir mais acte de libération divine.

Hélas, ensuite les prophètes témoignent que, sans cesse, Israël, même ses rois et ses prêtres, trahissait l’Alliance, ne vivait pas comme Dieu l’avait prescrit. Le désastre survint avec la chute de Jérusalem, la destruction du temple et l’exil en Babylonie. Mais la miséricorde de Dieu est inépuisable : des prophètes annoncèrent qu’il ferait une nouvelle Alliance :

« Des jours viennent où je conclurai avec Israël une nouvelle Alliance : j’inscrirai mes directives dans leur être. Ils me connaîtront tous. Je pardonne leur crime » (Jér 31, 31)…. 

« Je vous donnerai un coeur nouveau…je mettrai en vous mon propre Esprit » (Ez 3, 26).

Formidable rebondissement de l’histoire : Jésus est l’agneau de Dieu, il a été immolé pour libérer tous les hommes esclaves du péché et leur donner l’Esprit de Dieu. En invitant ses disciples à partager son corps et son sang, il les rend participants de la Nouvelle Alliance. Nouveau Josué, il nous fait entrer dans le Royaume sans frontières où ils auront mission d’aimer Dieu leur Père de tout leur coeur et de s’aimer les uns les autres comme Jésus les a aimés.

Le premier jour de la semaine, le lendemain du sabbat, jour où Jésus est ressuscité, les disciples sont donc invités à se réunir pour partager le repas du Seigneur. Leur assemblée s’appelle « l’Église », un mot qui désigne « ceux qui ont été appelés dehors ». Ils sont remplis de joie comme des esclaves dont les chaînes sont tombées et ils se retrouvent à table pour partager l’Eucharistie ( = action de grâce).

Que tous soient un

Devenant de la sorte membres du Corps du Seigneur, ils manifestent sa résurrection et se doivent de s’aimer les uns les autres – chose plus difficile que de chanter des cantiques ! Déjà Paul, dans cette lettre, secouait ses frères :

« Lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on…Alors ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Méprisez-vous l’Église de Dieu ?…Celui qui mangera le pain ou boira à la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun se teste …car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation » (1 Cor 11, 17-28)

Les Corinthiens croient bien communier à la présence du Seigneur mais ils n’en concluent pas que cette foi les oblige à la charité fraternelle. Peu avant Paul les tançait vertement :

« La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps. Car tous, nous participons à cet unique pain » (1 Cor 10, 16)

Eucharistie et Solidarité

Le récit de la dernière Cène est rapporté dans la 2ème lecture de ce dimanche mais l’évangile, lui, raconte la célèbre scène dite de « la multiplication des pains »selon Luc, et qui se trouve aussi chez les autres évangélistes, et même deux fois chez Matthieu.

Jésus parlait du Règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Les Douze lui disent : « Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages des environs pour y loger et trouver de quoi manger ». Il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ils répondent : « Nous n’avons pas plus que 5 pains et 2 poissons … ». Il y avait bien 5000 hommes. Jésus leur dit : « Faites-les asseoir par groupes ». Jésus prit les 5 pains et les 2 poissons et levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à tout le monde. Tous mangèrent à leur faim, et l’on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit 12 paniers »

Ne nous demandons pas comment cela fut possible mais remarquons les analogies très fortes avec le récit de la dernière cène. Ici il s’agit d’un simple pique-nique à la campagne mais c’est aussi le soir ; il s’agit de pain ordinaire, il n’y a pas de vin mais Luc raconte le geste de Jésus avec les mêmes mots que, plus tard, pour l’Eucharistie : « prend ..rend grâce…rompt…donne… ». Il y a donc un lien très fort entre ce partage du pain à une multitude affamée et le don de son corps et de son sang à la veille de sa mort.

Le don de sa mort par Jésus est l’accomplissement d’une vie donnée aux autres. Les guérisons qu’il a opérées n’ont jamais été des coups d’éclat pour s’attirer des fidèles par le merveilleux. Mais elles étaient provoquées par sa miséricorde, sa tristesse devant le malheur des hommes. Que des foules soient affamées, c’est un scandale inacceptable dans un monde qui regorge de ressources. Nous, comme les douze, nous sommes tentés de renvoyer tous ces gens importuns et de conserver nos petites provisions. Mais Jésus nous appelle à partager et à donner. Paul termine cette lettre aux Corinthiens en écrivant : « Pour la collecte en faveur des saints, le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons » (16, 2).

Le temps du synode nous presse à partager nos suggestions : alors que des multitudes ont déserté la messe du dimanche, comment faire pour que nos assemblées soient des « communions » authentiques à l’Amour ?

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 14 juin 2022

12.06.2022 – HOMÉLIE DE LA SAINTE TRINITÉ

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Évangile de Jean 16, 12-15 – Fête de la Sainte Trinité

Par le Fr. Raphaël Devillers

Père, Fils, Esprit : Dieu est amour

Après le départ des milliers de pèlerins venus pour les fêtes de Pâque puis de Pentecôte, Jérusalem a repris sa vie normale. Sauf qu’une rumeur commence à se répandre : les disciples de ce Jésus qui, peu avant, avait été condamné et exécuté sur une croix, prétendent qu’ils ont vu leur maître ressuscité ! Il est vraiment Seigneur, Fils de Dieu son Père, il nous a communiqué l’Esprit-Saint et nous a ordonné d’annoncer cette Bonne Nouvelle dans le monde.

Message proprement inouï, unique dans l’histoire ! Blasphématoire donc inacceptable pour Israël qui repose sur la foi en un Dieu UN et qui répète chaque jour sa confession de foi : « Écoute, Israël, le Seigneur Dieu est Seigneur UN ». Absurde de penser que le Seigneur connaisse l’horreur de la mort et que la croix signe la preuve de l’amour de Dieu.

Les apôtres reconnaissent qu’ils ont mis beaucoup de temps pour commencer à comprendre l’homme qui s’appelait Jésus de Nazareth. C’était un prophète comme Jean-Baptiste mais très vite les questions affluèrent : Jésus prêchait comme personne, il annonçait la prochaine venue du Royaume de Dieu, opérait des guérisons. Il avait avec Dieu une exceptionnelle relation de proximité et de tendresse : il s’adressait à lui comme un enfant : « Abba, Père ». Et il nous a permis de prier à sa manière. Mais certains de ses propos étant intolérables pour les autorités, la menace de mort se précisa. Loin de fuir ou de se taire, il accentua ses prétentions. Juste avant la Pâque, il se présenta à nous comme l’agneau de la libération puis il fut arrêté et exécuté.

Une expansion rapide de la Bonne Nouvelle

Tout semblait fini pour nous. Mais le 3ème jour, à notre stupeur, il revint vers nous, ressuscité, vivant et nous expliqua qu’ainsi s’était accompli le projet de Dieu. Il avait accepté de donner sa vie pour offrir le pardon des péchés aux hommes de tous les pays et il nous envoya l’Esprit de Dieu pour nous consolider dans notre mission.

Très vite les missionnaires se heurtèrent aux sarcasmes puis à la colère puis à la fureur de leurs compatriotes et ils se dispersèrent dans tous les pays voisins. Nous manquons beaucoup de repères pour marquer les étapes de l’expansion. Mais si Jésus est mort en l’an 30 de notre ère, déjà en 51, Paul s’adresse à la petite communauté de Thessalonique qu’il venait de fonder en leur disant :

« Paul, Silvain et Timothée à l’église des Thessaloniciens qui est en Dieu le Père et en le Seigneur Jésus-Christ. A vous grâce et paix » et il les exhorte à « servir le Dieu vivant et véritable et à attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité des morts, Jésus qui nous arrache à la colère » (1, 9)

Ensuite Paul, vers 54-55, termine sa 2ème lettre aux Corinthiens par la formule qui deviendra la salutation d’ouverture de la liturgie :

« La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous » (13, 13)

Tous les premiers chrétiens, comme Jésus d’abord, sont des Juifs qui demeurent absolument fidèles à la profession de foi monothéiste : on ne s’étonne donc pas que des discussions interminables et très animées éclatent partout et se poursuivent sans fin. Jésus est plus qu’un prophète, l’Esprit est davantage qu’un souffle inspirateur…mais il n’y a pas trois dieux. Et si les Écritures parlaient déjà d’Israël fils de Dieu, de la Parole et de la Sagesse de Dieu, il faut aujourd’hui aller plus loin.

Une conversion périlleuse

Par conséquent la conversion à Jésus est un acte risqué, parfois dangereux. Elle fait passer pour hérétique alors que les évangiles s’acharnent à montrer que la révélation apportée par Jésus ne supprime pas la Torah mais la mène à sa fin : « Je ne viens pas abolir mais accomplir ». Une nouvelle lecture de la Loi indique que le projet de Dieu devait s’effectuer comme il l’a été par Jésus.

La foi allume des débats, divise les membres des familles, fait éclater des amitiés, cause la perte d’un emploi. Un document romain rapporte que l’Empereur Claude (mort en 54), excédé par les batailles qui se livraient parfois dans les synagogues à propos d’un certain Jésus, décida de chasser tous les Juifs de la capitale.

Le diacre Etienne, l’apôtre Jacques de Zébédée, d’autres anonymes, puis Pierre…Paul sont mis à mort : premiers martyrs d’une liste interminable qui s’allonge aujourd’hui comme jamais. Le chemin de l’amour ressuscité passe immanquablement par le Golgotha.

Enfin vers la fin du premier siècle, la communauté de Jean sort un 4èmeévangile où l’on voit l’aboutissement d’une longue réflexion communautaire. La recherche sur l’Évangile et les échanges avec le milieu hellénistique aboutissent, sous le souffle de l’Esprit, à une compréhension plus approfondie de l’Esprit comme une personne.

Au 2ème siècle, dans l’Église orientale on proposera le mot grec « trias » qui, par le latin, donnera le mot « Trinité » : pauvre mot froid et abstrait pour désigner le mystère le plus riche de vie du Dieu en trois personnes.

Des controverses houleuses

Jean ne clôturera pas la fin de l’enquête : les débats vont se poursuivre dans une ambiance pas toujours fraternelle car « la rage théologique » sait être acerbe. Des écoles rivaliseront, lanceront un feu d’artifice d’anathèmes réciproques. Jusqu’à ce que le concile de Nicée (325) puis celui de Constantinople (381) accouchent des formules des « credo » que nous récitons encore. Ainsi l’Église va poursuivre sa route et s’étendre peu à peu dans le monde.

Ce rapide coup d’œil sur les débuts tentait de montrer que la foi en Dieu unique, Père, Fils et Esprit, était une aventure historique risquée qui risquait fort d’échouer. Néanmoins, dans un monde baignant dans le paganisme et à partir de la foi monolithique d’Israël, la foi trinitaire s’est peu à peu éclairée sous la lumière et la force de l’Esprit.

Jésus l’avais promis aux siens : « Lorsque viendra l’Esprit de Vérité, il vous fera accéder à la Vérité tout entière…Il me glorifiera et vous communiquera ce qui est à moi » (Jn 16, 13). Mais il ajouta : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (13, 34)

La Trinité Révélation de l’Amour

La foi en un Dieu en trois personnes ne se réduit pas à une conviction intellectuelle, à la confession d’une formule car ce mystère restera à jamais inaccessible à l’esprit humain. Mais il nous introduit sur le chemin de l’amour.

Un grand philosophe écrivait : « …De la doctrine de la Trinité prise à la lettre, il n’y a absolument rien à tirer pour la pratique ». Quel aveuglement – pardon Mr Kant. Réfléchissons un peu à trois richesses de cette foi.

D’abord – ce que certains philosophes ignorent – le concept de « personne » qui joue un si grand rôle dans la réflexion anthropologique moderne est né des débats théologiques lors des premiers conciles.

Ensuite remarquez que les Trois Personnes ne sont pas désignées, comme nous, par des noms personnels (Jean Dupont, ;..) mais par des mots de relation : Dieu est le Père de Jésus, celui-ci est le Fils de son Père, l’Esprit est celui qui unit Père et Fils. Nous, nous sommes des humains et nous avons, ou non, des relations éventuelles. Tous les hommes ne sont pas pères, et certains peuvent , hélas, perdre leur enfant : ils restent des hommes. Les Trois personnes divines, elles, sont des relations, elles ne sont que des relations. Tout l’être de Dieu consiste en l’amour porté à son Fils : l’être du Fils est l’amour porté à son Père dans l’élan de l’Esprit.

C’est pourquoi la foi en la Sainte Trinité, si elle est consciente, entraîne l’amour des uns pour les autres. Elle n’est pas une conviction pieuse, privée, éthérée mais une force qui répare nos relations, les renforce, les multiplie. Sortir pour se donner à l’autre pour l’aimer est se trouver et se personnaliser. Elle est de la sorte le grand facteur de la paix du monde.

Enfin, au coeur de nos limites et de nos péchés, gardons conscience de notre grandeur. Le croyant reste un pécheur mais il peut toujours demander la miséricorde du Père. Car le Fils de Dieu a offert sa vie pour nous pardonner : il nous montre ses plaies en nous disant « Paix à vous ». Et l’Esprit de Vie et de Lumière habite en nous. Et si nous nous sommes éloignés de cette foi, si nous sommes tombés dans les turpitudes, nous pouvons toujours revenir.

A la fin de sa vie, le poète Paul Valéry, incroyant, notait dans ses carnets : « Après tout personne avant saint Jean n’avait écrit que Dieu est Amour ».

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 7 juin 2022

05.06.2022 – HOMÉLIE DE LA PENTECÔTE – Année C – Évangile de Jean 14, 15-26

Esprit, Souffle sur l’Église en Synode

Comment imaginer l’état de bouleversement, de sidération dans lequel se trouvent les apôtres après la disparition définitive de Jésus ? Tout s’est passé tellement vite. Ils étaient des hommes du peuple, de la campagne, sans titres ni fortune, exerçant de petits métiers, pêcheurs, douanier …Un homme les a appelés à le suivre. Il annonçait la venue du Royaume de Dieu dans un langage tout simple, opérait des guérisons sur des malades, marquait sa préférence pour les petits et les pauvres. Avec audace il dénonçait la vanité et le goût du lucre des grands prélats, l’arrogance des scribes, l’hypocrisie d’un culte fastueux mais stérile pour la conversion des comportements. L’idée se répandait que ce prophète était peut-être le messie attendu.

Alors tout s’accéléra. Il fallait supprimer cet agitateur qui, à l’approche de la Pâque, risquait de susciter la révolution. On l’arrêta, on le condamna, on l’exécuta de la façon la plus horrible sur une croix. Les jours suivants, les pèlerins quittaient la ville qui reprenait son cours normal. L’affaire semblait close. Non, elle commençait ! Car Jésus, vivant de la gloire de Dieu revint vers ses disciples, leur expliqua que le dessein de Dieu s’était réalisé et qu’avec la force de l’Esprit de Dieu qu’ils allaient recevoir, ils l’accompliraient parmi tous les peuples.

Selon Luc, les apôtres se rassemblèrent et s’unirent en prière dans l’attente de l’Esprit. N’imaginons pas ces hommes et ces femmes figés comme des statues dans une oraison immobile. Un tourbillon de souvenirs et d’interrogations les submerge. Qu’est-ce que Jésus nous a enseigné ? Comment exprimer son identité ? Pourquoi la croix ? Qu’est-ce donc que la résurrection qui n’est pas une réanimation ? Comment Jésus est-il fils du Père ? Comment expliquer qu’il était bien le Messie qui opère le changement du monde, non par une déflagration et la destruction des pervers mais en donnant l’Esprit de miséricorde ?… Comment comprendre que le anciennes Écritures s’étaient réalisées ?

Le Synode sur la « Synodalité »

Nous sommes aujourd’hui à peu près dans une situation similaire. Dans notre société qui file à grande vitesse, des chocs inattendus se succèdent : le réchauffement climatique, la planète en danger, l’épuisement des ressources, les crises sanitaires, la guerre de retour en Europe, la pauvreté qui s’étend alors que le commerce de luxe bat ses records…Et l’Église en outre est dans la tempête : effondrement de la pratique rituelle, des vocations sacerdotales, fermeture des séminaires et des couvents et, pire encore, révélation des scandales sexuels.

Nous sommes déconcertés sinon inquiets. Certains médias diagnostiquent même l’effritement sinon même la disparition de l’Église. En réaction, des catholiques s’accrochent aux anciennes traditions qu’ils canonisent à tort. La majorité, elle, se laisse emporter par l’évolution, attend que l’orage se calme, se plaint que les jeunes se soient détournés de la foi, accusent les dérives de la société.

Refusant l’inertie et le défaitisme, notre pape François a ouvert un nouveau Synode. Ce mot, qui était jadis d’usage traditionnel, est la traduction d’un mot grec qui signifie « chemin ensemble » : il s’agit de prendre le temps de se rencontrer, de débattre des problèmes, d’analyser la situation mondiale pour envisager les changements nécessaires. Tout est lié. Nous vivons dans une maison commune. L’Église doit mettre en pratique son attribut de « catholique » qui signifie « universelle ». D’où la décision de lancer un Synode sur la « Synodalité », sur les modes d’organisation à mettre en place afin qu’il y ait davantage de communication entre tous les membres pour une mission plus entreprenante.

Les Synodes précédents consistaient en une assemblée de cardinaux et d’évêques qui à Rome débattaient d’un problème et publiaient un document final. A juste titre, cette fois-ci, François a décidé d’étaler le Synode sur 2 ans afin de mettre tous les catholiques dans le coup. Un questionnaire sur tous les sujets a été envoyé partout et, après des multitudes de réunions en petits groupes, les réponses viennent d’être renvoyées. Elles vont être analysées dans chaque pays, puis envoyées à Rome. Et en octobre 2023, le Pape et l’assemblée élue des prélats publieront le document final.

François l’a maintes fois déclaré depuis des années : il faut mettre fin à l’inertie de beaucoup, au cléricalisme directif, sortir des ornières sacralisées. Donc déjà nous voilà tous en situation de recherche et de dialogue.

Une Église en question

Pour nous éclairer dans cette recherche, il est important de scruter à nouveau le Nouveau Testament pour noter quelques pratiques fondamentales des premières générations.

En réponse à l’appel à la conversion lancé par des disciples, des petites communautés se forment. On y entre par la libre décision du baptême. Hommes et femmes, de toutes conditions : un armateur et un docker, un professeur et un jeune cancre, un Juif et une païenne de Corinthe. Le propriétaire d’une grande maison accueille tous les membres pour l’assemblée du 8èmejour, lendemain du sabbat. Rien de guindé ni de hiérarchique. On échange des nouvelles, on chante des cantiques, on dialogue sur les enseignements de Jésus, on partage le repas puis on mange le Pain rompu offert par le Seigneur. On s’engage à visiter les membres empêchés par l’âge et la maladie.

  • « Aller à l’église » a d’abord signifié : se rendre à l’assemblée chrétienne. Puis l’Église a désigné l’ensemble des communautés, « le Corps du Christ » ; ensuite seulement l’édifice où l’on se réunit. Accroître ses dimensions, embellir son faste a paru plus important que de cultiver les relations entre personnes. Comment faire pour retrouver l’essentiel ?

Tout se passe dans une grande ambiance de joie fraternelle, dans la certitude de la Présence du Seigneur, le bonheur d’être pardonnés, l’espérance de la Vie éternelle. Toutefois n’idéalisons pas le tableau. Si Paul insiste inlassablement sur le devoir de la concorde et de la paix, c’est bien le signe que la charité n’allait pas de soi, qu’elle exigeait une réconciliation toujours recommencée. La foi ne changeait pas les caractères. Le messianisme n’était pas la venue subite du paradis mais le retour perpétuel à la croix, source de la paix universelle à répandre à travers le monde.

  • « Se mettre au pas ensemble » (synode) nécessite de gros efforts de dialogues, de confrontations d’avis divers, de pardon. Mais ainsi s’affine la recherche de la vérité. C’est le travail de base pour établir la paix, but même de l’Évangile.

Tout de suite le choc éclata : la majorité des Israélites achoppait sur le scandale intolérable de l’incarnation et se crispait sur la pratique des prescriptions de la Torah. Or le Seigneur avait ordonné d’annoncer la Bonne Nouvelle dans le monde entier. Luc raconte que des débats éclatèrent dans l’Église : fallait-il obliger les païens convertis à la circoncision et à l’alimentation casher (interdit du porc…), pratiques qu’ils refusaient ? Après des discussions – dont Luc cache la violence -, il fut décidé de ne plus imposer ces pratiques. Scandale pour les Juifs convertis qui exigeaient la fidélité intégrale à la Loi. Dans sa lettre aux Galates, Paul raconte que lors de ses tournées missionnaires où il annonçait aux païens la libération de la Loi, certains le suivaient pour démentir sa prédication et exiger une pratique intégrale de la Torah.

  • Voici sans doute le point névralgique. Faut-il vouloir intégrer les convertis dans un cadre fixe ? La mission dans un monde totalement changé n’exige-t-elle pas de rogner un peu de ce qui nous paraissait certitudes et pratiques inamovibles ? Comment la tradition peut-elle changer en restant fidèle ?

Les premières communautés sont petites, fragiles, dénoncées comme hérétiques par Israël, surveillées par le pouvoir romain. Mais elles restent en communion très forte les unes avec les autres grâce aux évangélistes qui circulent et par les lettres. Remarquons que Paul adresse les siennes à « la communauté, à l’église qui est à … » et non aux seuls responsables. Chacun peut se sentir responsable et savoir qu’il fait partie d’un réseau en expansion. Tous les membres se tiennent à égalité. De temps à autre, la nouvelle circule qu’un apôtre de Jésus a été mis à mort, que d’autres disciples sont persécutés, jugés au tribunal, condamnés. La tristesse est grande, la peur menace, certains abandonnent la communauté mais la confiance l’emporte chez beaucoup, l’élan ne se tarit pas, on continue à se sentir unis aux martyrs dont le courage renforce la persévérance de la majorité.

  • La tentation est grande de vouloir demeurer un groupe fermé sur lui-même, pieux et tranquille. Or nous participons par grâce et nécessité à une œuvre mondiale, combattue par les puissances gigantesques de l’égoïsme, de la cupidité, de la haine. Les victimes seront toujours nombreuses : pas de jour sans martyrs. Comment soutenir nos frères persécutés ? …

Conclusion

L’Eau vive de l’Esprit descend sur des esprits qui ont compris que la mission du Christ dépasse infiniment les forces humaines. « Père, que tous soient un comme toi et moi ; qu’ils soient un en nous » : les disputes, les féminicides, les conflits, les guerres prouvent l’absolue nécessité de l’amour divin pour élaborer la paix et la justice.

On n’attend pas la venue de l’Esprit comme on attend un train. L’eau vive de l’Esprit coule sur des cœurs labourés de questions : alors germera le grain de la Bonne Nouvelle.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 31 mai 2022

29.05.2022 – HOMÉLIE – 7ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – ANNÉE C

Évangile de Jean 17, 20 – 26

Homélie du Fr Raphaël Devillers

Assumés de Pied en Cap

En ce temps d’attente qui, à partir de l’Ascension, nous prépare au don de l’Esprit à la Pentecôte, nous écoutons la dernière partie de la grande prière qui clôture le discours d’adieu de Jésus à ses disciples. En relisant le grand ensemble des 5 chapitres, on admire comment Jésus assume ses disciples de manière globale : voici comment « il les aima jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême ». Cela vaut pour nous.

D’abord tout à l’inverse du messie impérial attendu, Jésus s’est présenté comme un serviteur de basse condition qui s’agenouillait devant chaque disciple pour lui laver les pieds. Se laisser purifier par un sauveur pauvre et accepter à son tour de se mettre au service des autres, voilà la première condition pour marcher vers le Royaume en construction.

Ensuite Jésus nourrit leurs corps en partageant son repas : chacun reçoit « une bouchée », un petit morceau de pain. Car le disciple a besoin du Pain de Vie pour vivre la communion avec les autres et avoir la force de nourrir ceux qui ont faim.

Alors, lavés et nourris, les disciples reçoivent le commandementnouveau : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Ne rivalisez plus entre vous, ne cherchez plus la grandeur et le faste. Tout au contraire acceptez d’être une communauté fragile et poreuse où, hélas, certains claquent la porte et trahissent leur premier attachement. Et où il arrive même au premier responsable de renier le Maître.

Lavés, nourris, instruis de l’axe nouveau de leur vie, conscients de faire partie d’une Église faible et pécheresse, les disciples peuvent ensuite recevoir la lumière de leurs cœurs et de leurs têtes : 3 longs chapitres d’enseignements (14-16) qui les consolent, les mettent en garde contre la haine du monde qui va se déchaîner contre eux. Mais qui aussi les rassurent grâce aux promesses de la venue certaine de l’Esprit-Saint qui les confortera, les instruira, les défendra.

Alors, après qu’il ait lavé, nourri, prévenu, consolidé ses disciples, après qu’il les ait longtemps regardé avec tendresse, Jésus lève les yeux aux ciel et murmure sa grande prière. De pied en cap, les disciples, dans leurs relations horizontales, sont pris dans le grand élan de la prière où le Fils les entraîne vers le Père.

« Je prie non seulement pour ceux qui sont là mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Je leur ai donné la Gloire que tu m’a donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un. Que leur unité soit parfaite : ainsi le monde saura que tu m’as envoyé et que tu les as amés comme tu m’a aimé.

La foi ne fondra pas au rythme des millénaires. La prière du Fils glorieux dynamise la totalité des croyants jusqu’au dernier jour du monde. Je prie mal et trop peu mais le Seigneur prie pour moi, et chacun de nous. Unique intention : l’unité. Pas une bonne entente polie, pas un traité de paix vite bafoué, pas une poignée de mains furtive. Mais UN comme PÈRE et FILS sont UN. Tant que nous n’acceptons pas cette divinisation des relations, la violence l’emportera toujours. Unique but : « que le monde croie ». Car ainsi seulement il sera sauvé du mal et connaîtra la paix.

Père, ceux que tu m’as donné, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu’ils contemplent ma Gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant même la création du monde.

Stupeur : le Fils, foyer d’amour du Père, aime follement (divinement) ses disciples, il veut qu’aucun ne se perde, il cherchera toujours la brebis égarée pour qu’elle découvre le Fils divin dans l’homme de chair car « Le Logos était au commencement et tout fut par lui » (1, 2)

Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ils ont reconnu, eux aussi, que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître encore pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi je sois en eux ».

Connaître est plus qu’un savoir mais une entrée dans le mystère de l’autre, un accueil délicat dans la lumière infinie, un processus infini. L’amour n’a pas de clôture. Là-dessus Jésus se lève et emmène ses disciples au Cédron. Judas et la troupe vont le rejoindre. L’amour trouve son chemin : la croix.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 20 mai 2022

22.05.2022 – 6ÈME DIMANCHE DE de PÂQUES – ANNÉE C – HOMÉLIE

Évangile de Jean 14, 23-29 – Homélie

Croire nous consolide

Par Fr Raphael Devillers, dominicain

Le temps pascal – les 5O jours entre Pâques et Pentecôte – est propice à la méditation des chapitres 13 à 17 de l’évangile de Jean. A la veille de son arrestation et de sa mort, à ses disciples qui, comme le peuple, attendaient le triomphe messianique sur les ennemis, la guérison des malheurs, le châtiment des mauvais, Jésus apprend que tout va dérouler autrement. Évidemment ce texte a été écrit bien des années plus tard lorsque les églises ont fait l’expérience de la vérité de cette révélation.

Donc en cette nuit ultime, Jésus montre qu’il aime ses disciples au maximum, jusqu’au bout : ainsi il leur lave les pieds et leur prescrit de se faire les serviteurs les uns des autres, de se pardonner, de communier au partage de son Pain et de s’aimer « comme il les a aimés ». Là-dessus il leur annonce son départ imminent et alors qu’un traitre quitte la salle, il prévient que leur chef, Pierre, le reniera(chap. 13).

En encaissant cette révélation, les disciples sont sidérés sinon effondrés : toutes leurs conceptions volent en éclats. C’est pourquoi le Seigneur poursuit d’abord par un « discours de réconfort » (chap. 14) où il leur répète avec insistance que la solution est unique : « Vous croyez en Dieu : croyez aussi en moi » (14, 1). La foi n’est pas une impression, un sentiment, un héritage familial, une habitude : elle est acte, donation de soi à Dieu le Père et, de manière aussi absolue, à son Fils Jésus. Elle est confiance, décision de vivre en pratiquant ce que Jésus fait et dit dans l’évangile.

Cette confiance s’appuie d’abord sur la première promesse : « Je vais vous préparer une place dans la maison du Père : je reviendrai vous prendre et vous serez avec moi ». Croire offre l’espérance : en dépit de ses faiblesses, le disciple est certain que, s’il aime, son Seigneur l’emportera dans la maison de l’éternité.

La liturgie aujourd’hui saute un passage et elle poursuit avec les versets 23 -29.

Le croyant : Demeure du Père et du Fils

Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer chez lui. Celui qui ne m’aime pas ne restera pas fidèle à mes paroles. Or la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père qui m’a envoyé.

Croire doit toujours se tester sur la pratique, ou non, de l’amour mutuel ordonné par Jésus dans l’Évangile. Il faut résister à l’usure du temps, au ronronnement rituel, à la contagion du milieu indifférent. La foi n’est pas une inscription définitive, elle n’installe pas sur un tapis roulant conduisant au ciel. Mais si elle progresse dans l’amour vécu, elle permettra une merveille : rendre présente l’espérance future. C’est maintenant, tout de suite, que les personnes du Père et du Fils viendront accomplir l’amour qui est de demeurer l’un dans l’autre. Alors l’amour n’est plus obéissance à un ordre mais jouissance de la présence divine. Le croyant est tabernacle. Le ciel est déjà commencé. L’avenir est certain, le présent est divinisé.

Promesse du don de l’Esprit-Saint

Je vous dis tout cela pendant que je demeure encore avec vous : mais le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout, et il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit.

C’est la 2ème des 5 promesses du don de l’Esprit qui émaillent le grand discours d’adieu. Dès le début la Bible parlait d’un Dieu unique, qui crée par sa Parole, et dont l’Esprit plane sur la création pour la faire subsister. Cette Révélation première avait toujours suscité la réflexion des prophètes : cette Parole viendrait et le don de l’Esprit aux croyants leur permettrait d’accomplir la Loi (Jér 31, Ez 36…).

Jean, le seul, appelle cet Esprit d’un mot qui en grec désigne un avocat (para-klètos), quelqu’un qui est envoyé près d’un condamné pour le défendre. Je n’ai rien écrit, assure Jésus, mais l’Esprit viendra en vous : il vous permettra de vous souvenir de tout ce que j’ai dit et fait et d’en saisir la profondeur qui à présent vous échappe encore. Il vous soufflera la force de répondre aux critiques.

Jean donne deux exemples. Lorsque Jésus chasse les animaux de l’esplanade, il lance : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai ». Personne ne comprend mais plus tard Jean explique : « Il parlait du temple de son corps » : aussi quand Jésus se releva d’entre les morts , ses disciples se souvinrent qu’il avait parlé ainsi et ils crurent à l’Écriture et à sa parole » (2, 19).

De même lors de l’entrée des Rameaux, Jésus a voulu être assis sur un ânon. « Les disciples ne comprirent pas mais lorsque Jésus eût été glorifié, ils se souvinrent qu’un prophète avait dit : « Ne crains pas, Jérusalem, voici que ton roi vient, monté sur le petit d’une ânesse »(12, 12).

Persévérer dans la foi n’est possible qu’avec la lumière de. l’Esprit qui illumine le coeur du croyant pour l’aider à se remémorer l’évangile et à comprendre l’unité des Écritures. C’est pourquoi un gros effort est aujourd’hui nécessaire pour réactiver la liturgie de la Parole : convaincre de l’importance de l’écoute, aider à réfléchir, pousser à l’étude. L’ignorance des Écritures est, chez beaucoup de catholiques abyssale. Savez-vous que partout dans le monde, des maisons d’étude juives restent ouvertes 24 h sur 24 avec des élèves qui sans arrêt étudient la Torah. Tout disciple doit posséder les Écritures et les lire. La foi s’apprend. L’Esprit souffle : encore faut-il lui tendre les voiles de notre désir. Et il nous fera comprendre ce qui nous laissait d’abord perplexes.

Le don de la Paix messianique …

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés.

Au sens ordinaire, la paix entend l’absence des conflits, la tranquillité dans le milieu, la bonne santé corporelle, la bonne marche des affaires. « Shalôm » : la paix que le Messie Jésus donne ne se limite pas à ces conditions, et paradoxalement, elle est même compatible avec leur contraire. Toutes les premières générations chrétiennes traversèrent des périodes difficiles et même dangereuses de persécutions. Ensuite les biographies d’un grand nombre de Saints racontent combien ils ont dû supporter des épreuves : maladies, critiques, incompréhensions même de la part de leur milieu chrétien. Et cependant ils témoignent d’une étonnante paix intérieure. « Croire » permet à leur « coeur », c.à.d. à leur personnalité profonde, de demeurer dans la confiance.

Et l’exhortation du Seigneur se termine comme elle avait commencé (procédé appelé « inclusion ») : la disparition du maître les bouleverse mais son retour, la venue du Père et du Fils en eux et le don de l’Esprit leur donneront l’assurance.

… et de Joie

Vous avez entendu ce que je vous ai dit : « Je m’en vais et je reviens vers vous ». Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie, puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi.

Naturellement l’annonce du départ – donc de la mort – de Jésus ne pouvait qu’écraser les disciples, mais maintenant qu’ils connaissent la suite – son passage dans la gloire du Père et sa demeure en nous – , ils peuvent, et doivent, exulter de joie.

La fin de la phrase surprend puisque tout l’évangile répète que le Fils partage la même gloire que son Père. Mais, au moment où il va être arrêté, maltraité, bafoué, condamné et exécuté, Jésus n’apparaît que comme un pauvre homme livré à ses bourreaux. Mais sa chute dans la mort deviendra une montée vers la Gloire de son Père.

Je vous ai dit ces choses maintenant avant qu’elles n’arrivent : ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez.

Les disciples ont compris que leur maître n’a pas été la victime d’un complot tramé dans l’ombre mais qu’il accomplissait le dessein de son Père. On a cru le prendre : il s’est livré. Et si quelquefois il a annoncé aux disciples ce qui allait lui arriver, c’est pour que, plus tard, ils croient en lui.

Donc la grande condition pour être un disciple « consolé », c.à.d. assuré, « consolidé », confiant, est de « croire » : le verbe est répété 7 fois dans ce chapitre 14. (pas le nom « foi » car croire est un acte et non un état). On n’a pas la foi et on ne la perd pas : on parle et on agit, oui ou non, selon les paroles de Jésus.

Conclusion

Belle lecture à méditer en ce temps où les communautés se délitent, où la foi est remise en question. Il y a nécessité de chrétiens « consolés » non de façon factice par des divertissements et des vacances mais par ces paroles solides, consistantes qui nous ancrent dans un « croire » tendu par une espérance infaillible et vécu dans l’amour mutuel. La société est branlante, ses promesses tanguent, son avenir est vide.

On attend des croyants consolidés qui, par conséquent, peuvent consoler, réconforter les hommes dans leur détresse.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 17 mai 2022