03.07.2022 – HOMÉLIE DU 14ÉME DIMANCHE ANNÉ C – LUC 10, 1 – 20

Par le Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 1 – 20

L’envoi en Mission

Contrairement à Jean-Baptiste, son maître, et à tous les prophètes qui appelaient Israël à l’observance de la Loi et jetaient l’anathème contre les nations païennes, Jésus avait conscience d’être plus qu’un réformateur national et moral. Avec lui un événement majeur survenait, le dessein de Dieu commençait à s’accomplir pour l’humanité tout entière. Ce n’était pas la fulgurante apparition d’un nouveau monde, la fin du mal et des malheurs mais, par la foi en Jésus et la pratique de son enseignement, Dieu recréait l’humanité. L’Évangile est toujours en naissance : c’est vraiment et définitivement LA Bonne Nouvelle qu’il faut annoncer au monde entier. C’est pourquoi Luc qui avait rapporté l’envoi en mission des 12 apôtres rapporte maintenant celui des 72 disciples.

Consignes de Mission

Parmi les disciples le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre.

Selon une antique tradition (Gen 10), on estimait que tel était le nombre des nations du monde. Donc la mission s’adresse d’abord à Israël (12 tribus – 12 apôtres) puis à l’humanité (72 – disciples) comme on le voit dans les Actes des Apôtres. Transposons aujourd’hui : proposons le message aux croyants enlisés dans des pratiques vieillottes puis, s’ils refusent, cherchons d’autres auditoires plus ouverts à la situation actuelle. L’envoi se fait par paires parce que la Loi exigeait deux témoins et pour qu’ils se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles. Dans les Actes, on verra Barnabé et Paul, Paul et Timothée…

Les missionnaires doivent prendre garde à se donner de l’importance : qu’ils n’oublient jamais qu’ils ne sont que des envoyés. Si grande soit l’admiration que leur valent leur courage et leur éloquence, c’est Jésus Seigneur qui doit venir là où ils travaillent. Le messager doit ouvrir les cœurs à sa venue.. Malheur à l’Église qui se pavane et ravit l’adoration à Celui-là seul à qui elle est due. Qu’elle reste humble servante.

Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson… »

Chez les prophètes, l’image de la moisson évoquait l’accomplissement du monde dans l’histoire et le Jugement final. Jésus assure que ce temps, avec lui, est déjà arrivé. Il y a beaucoup à faire pour introduire les personnes dans son Royaume : hélas trop peu nombreux sont les témoins qui se préoccupent de cette mission. Le premier devoir n’est donc pas de foncer mais de se tourner vers Dieu et le prier d’envoyer des missionnaires. Cela écartera la tentation de nous prendre pour les auteurs de cette « moisson » qui est l’œuvre de Dieu. Le véritable salut du monde ne peut être qu’œuvre divine. 

Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Après un profond retournement vers Dieu, les disciples sont convaincus que leur œuvre ne dépend pas de leur initiative mais est réponse à un envoi : « Allez ! ». Et très vite leur élan est mis à l’épreuve car, convaincus que la Bonne Nouvelle qu’ils apportent devrait leur valoir reconnaissance et bon accueil, ils font la rude expérience de l’indifférence, de la dérision, de l’injure sinon même du mépris et du rejet. Le monde suit un programme qui est tout le contraire de celui des Béatitudes et la conversion exige un retournement complet. Or les missionnaires n’ont pas d’armes ni de défenses, ils sont vulnérables comme des agneaux au milieu de loups qui ne cherchent qu’à les détruire. Mais leur joie demeure car l’Agneau pascal a été vainqueur : avec Lui, la croix n’est pas un échec mais une victoire.

Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin.

Le premier témoignage des envoyés est leur comportement. En priorité ils doivent être désencombrés au maximum de sorte qu’ils soient disponibles pour tout déplacement, qu’ils montrent une Église totalement désintéressée car la véritable richesse est celle du Royaume qui vient. Du coup ils contestent à la base une société égoïste, avide de consommation et destructrice des biens. L’Église ne déteste pas le monde, elle cherche au contraire à le sauver. C’est lui qui se suicide.

Le Seigneur ne recommande évidemment pas la grossièreté mais à l’époque, dans ces régions, les rencontres pouvaient être l’occasion de « salamalecs » interminables. L’envoyé est un homme poli mais pressé : le front du malheur l’appelle avec urgence. La distraction est le mal (Lévinas)

Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison.” S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. estez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté.

Le dénuement oblige donc au recours à l’hospitalité car il faut bien quémander nourriture et couche. Dès l’abord, avec joie et bonne humeur, l’envoyé offre ce qui l’habite : la paix du Seigneur. On ne vient pas déblatérer, se lamenter, se perdre dans des débats abstraits contradictoires. Le vrai croyant témoigne par sa joie. Et si la porte d’entrée se claque à son nez, il reste content de partager les échecs de son Maître.

Mais si on lui offre l’hospitalité, il accepte de recevoir ce qui lui est présenté. Si ces gens n’observent pas les interdits alimentaires des Juifs, sans vergogne les envoyés mangeront ce qui leur offert. On sait que Paul devra encore lutter, même contre Pierre, pour sauver cette liberté. Il n’y a plus d’aliments interdits.

Il arrivera que les missionnaires accueillis quelque part, soient invités chez des voisins qui semblent promettre table plus succulente et couche plus moelleuse. Résistez à la tentation, demande le Seigneur : vous ne pouvez apparaître comme avides d’argent ou de confort.

Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.”

Enfin voici la tâche essentielle. En priorité se préoccuper des faibles : malades, handicapés, démunis car l’Évangile n’est pas une évasion dans la spiritualité mais recherche du salut de tout l’homme, de toute homme. Alors vous pouvez annoncer en toute assurance que Dieu commence à établir son Règne de miséricorde.

Dans toute ville où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.” Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville… »

Terrible menace qui nous paraît affreuse, exagérée. Et pourtant l’histoire ne manifeste-t-elle pas que la passion du pouvoir, la rage de conquête, l’idolâtrie de l’argent, la passion de la sexualité débridée, le racisme et la haine mènent toujours aux désastres, à la mort ? Cependant dans ce pauvre monde déchiqueté, la Bonne Nouvelle change des cœurs, suscite des François et des Damien. Rien n’éteindra cette petite lumière.

Retour de Mission

Les 72 disciples revinrent tout joyeux : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis mais parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Mission accomplie, ces hommes simples reviennent près de leur envoyeur, débordant de joie d’avoir pu faire du bien, opérer des guérisons et ouvrir des cœurs à la foi. Quelle plus belle œuvre que d’évangéliser ? Mais Jésus rectifie leur motif : qu’ils ne se vantent pas de leurs œuvres car leur pouvoir était un don gratuit, mais qu’ils exultent car ils sont membres du Royaume éternel, ouvriers de l’extension mondiale du Règne de l’amour de Dieu, hérauts du Seigneur Christ.

Conclusion pour demain

Voilà un beau reflet de l’Église primitive, laquelle certes n’était pas sans défauts : il suffit de remarquer tous les reproches que Paul écrit à ses correspondants. Mais très vite tout a bien changé. L’Église minoritaire, faite d’un réseau de petites communautés suspectes et fragiles, s’est développée.

En échange de la fin des persécutions, elle est devenue religion officielle, cléricale, et s’est laissée cajoler par les puissants. Comme Caïphe, elle s’est figée dans des rites immuables. Comme Pilate elle a pris goût au pouvoir et ses hiérarques ont aimé la pourpre, les dentelles et les révérences. Comme les Pharisiens, elle s’est corsetée dans des obligations, l’obsession de la pureté, la culpabilisation, les observances minutieuses. La citadelle était solide : elle se craquèle.

Ce n’est pas l’Église qui est en train de s’effondrer mais le « gros appareil » (Simone Weil) et il faut s’en réjouir. L’Église, elle, Corps du Christ, reste bien vivante. Dans l’ombre, dans le silence des médias obsédés par les idoles, elle irrigue le tissu social, lutte pour la justice et le droit, clame l’espérance dans une société qui s’étrangle. Plus que jamais, « la moisson est abondante et peu nombreux sont les ouvriers ». Comment l’exemple des missionnaires de l’évangile de ce jour peut-il encore nous inspirer pour inventer l’Église de demain.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 28 juin 2022

26.06.2022 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE ORDINAIRE (C) – Évangile de Luc 9, 51- 62

Toi, Va Annoncer le Règne de Dieu

Part le Fr Raphael Devillers, dominicain

Pendant plus de trois mois, la liturgie nous a fait vivre le mystère central de Pâques : sa préparation (carême), sa célébration, son accomplissement dans le don de l’Esprit (Pentecôte), la révélation du vrai Dieu (Trinité) et le don de l’Eucharistie qui nous y fait participer. Aujourd’hui nous reprenons la lecture suivie de l’évangile de Luc à un moment charnière : le tournant essentiel de la vie de Jésus.

Sa mission en Galilée

Dès qu’il avait reçu sa vocation lors de son baptême par Jean, Jésus s’est mis à circuler à travers sa région de Galilée, annonçant la venue proche du Royaume de Dieu et opérant quelques guérisons de malades et d’handicapés. Son succès, dit Luc, est immédiat : les foules viennent de partout pour l’entendre et surtout pour voir des choses miraculeuses. Il regroupe autour de lui quelques disciples qui le suivent.

Quel est pour lui, très vite, le problème ? Ce n’est pas le problème politique : il n’appelle jamais à la révolte contre le joug de Romains et même dit sa grande admiration pour la foi d’un centurion qui le prie de guérir d’un mot son serviteur. Ce n’est pas le problème moral : certes il appelle à la conversion des pécheurs mais il les fréquente, proclame qu’il est venu pour eux, intègre le publicain Matthieu dans son équipe apostolique, pardonne gracieusement une femme reconnue comme une grande pécheresse, comme plus tard il s’invitera chez le publicain Zachée.

Mais Jésus prend des attitudes et ose des proclamations qui choquent : la joie de l’accueillir comme Messie supprime l’obligation du jeûne et surtout son autorité pour pardonner d’un mot les péchés. « Blasphème ! » hurlent les scribes et les pharisiens qui épient cet inconnu venu de rien et qui se montrent de plus en plus hostiles à son égard. Des conciliabules se trament dans l’ombre : « Qu’allons-nous faire de lui ? »(5, 11) Jésus voit la haine monter.

Si bien qu’un jour, après un long temps de prière et de réflexion, il réunit ses apôtres et Pierre, le premier au nom de tous, confesse : « Tu es le Christ de Dieu ». Jésus ne dément pas mais il leur ordonne de ne le dire à personne car le peuple en conclurait que l’on peut donc préparer la révolution armée. Et, à leur grande stupeur, il leur annonce qu’il sera rejeté par les Anciens, les Grands Prêtres et les Scribes, qu’il sera mis à mort mais il ressuscitera. En outre, il prévient tous les disciples qu’il devront eux aussi perdre leur vie pour lui. On devine à quel point tous ces hommes sont chamboulés, désemparés par cette annonce incompréhensible.

En route vers Jérusalem

En tout cas, peu après, la décision est prise et Luc la rapporte par une phrase solennelle d’une grande intensité (ici traduction littérale difficile) et qui ouvre l’évangile de ce dimanche.

En route vers Jérusalem « L’accomplissement des jours de son enlèvement arriva : il durcit son visage pour aller vers Jérusalem ».

Jésus ne veut qu’une chose : accomplir parfaitement le dessein de son Père et inaugurer le Royaume sur terre. Il a évalué qu’en partant de l’endroit où il se trouve, il arrivera dans la capitale pour la célébration de la Pâque. Il y dénoncera un culte hypocrite, des autorités vaniteuses et cupides, des théologiens obsédés par le légalisme – bref tout ce qui se présente comme chemin vers Dieu mais qui en fait tolère l’injustice. La religion déformée n’est-elle pas plus dangereuse que les défaillances morales ?

Évidemment Jésus sait que ses dénonciations exacerberont la fureur de ces autorités et qu’ils chercheront à le supprimer. La perspective de l’arrestation et de la condamnation à la croix l’épouvante mais il ne peut reculer ni se taire. Il faut aller jusqu’au bout. Ainsi il accomplira les Écritures : il sera l’authentique agneau pascal sacrifié pour l’exode universel et définitif : la sortie, la libération de l’humanité de la prison du péché. Et il réalisera la mystérieuse figure de ce Serviteur de Dieu évoquée par le 2ème Isaïe :

« Dieu m’a ouvert l’oreille, je ne me suis pas cabré, j’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient…J’ai rendu mon visage dur comme un silex (Is 50, 7)…

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

La prophétie la plus énigmatique de la Torah, Jésus l’interprète pour lui : il sera « élevé » sur la croix…mais, parce qu’il se donnera par amour, son Père l’ «élèvera » dans sa Gloire. Jésus serre les dents, sa décision est irrémédiable. Il faut continuer à envoyer des messagers.

Respect de la liberté

Jésus envoie des messagers pour préparer sa venue. Un village de Samarie ne l’accueille pas parce qu’il va à Jérusalem. Jacques et Jean interviennent : « Seigneur , veux-tu que nous ordonnions au feu de tomber du ciel pour les détruire ? ». Jésus se retourne et les secoue vertement. Ils partent pour un autre village.

Judéens et Samaritains se détestaient depuis des siècles mais au contraire d’Elie qui envoyait la foudre sur ses ennemis, Jésus stoppe tout de suite le fanatisme des deux fils Zébédée : la foi se propose à la liberté de la décision. Refusé quelque part, le missionnaire ne doit pas être furieux mais chercher un autre auditoire. Jésus avait déjà proposé le bon Samaritain comme modèle de charité et Luc racontera que plus tard, l’évangéliste Philippe réussira sa mission chez les Samaritains. La Pâque de Jésus a fait sauter les barrières.

L’urgence de la mission

Trois cas de vocation illustrent l’importance et l’urgence de la mission.

En cours de route, un homme dit  à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras ». Jésus lui déclare : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ».

Emballé par la figure de Jésus, ce jeune s’offre comme candidat à la mission. Très bien mais il est prévenu : il faudra s’attendre à de grosses difficultés. Chez Luc, Jésus adulte n’est jamais dans une maison à lui. La vie itinérante sera une aventure de s.d.f.(sans domicile fixe), elle se heurtera aux sarcasmes, aux refus, dépendra de l’hospitalité. Fini le confort.

Jésus dit à un autre : « Suis-moi ». L’homme répondit : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père ». Jésus réplique : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Règne de Dieu ».

Sans doute une des déclarations les plus scandaleuses de Jésus puisque la Loi obligeait à l’amour et au respect des parents. Son outrance veut faire entendre que l’annonce de l’Évangile est l’urgence suprême car la foi est comme une renaissance dans le Royaume de la Vie. Chaque minute compte.

Un autre lui dit : «  Je te suivrai, Seigneur mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison ». Jésus lui répond : «  Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu ».

Voici maintenant une allusion à l’appel du prophète Élisée à qui Elie avait concédé de faire d’abord ses adieux aux siens. Jésus est plus exigeant. L’engagement à la mission cause une rupture, elle est un don total et définitif et un renoncement aux attaches du passé.

Le côté abrupt de ces déclarations montre qu’avant d’ordonner des consignes strictes, elles veulent convaincre surtout de l’urgence et de l’importance vitale de l’annonce de la Bonne Nouvelle. Car il s’agit bien de sauver les hommes de la mort. Le monde est « aux urgences » : il ne faut pas lambiner.

Conclusions

Notre pape François semble bien souffrir de son handicap puisqu’il a dû remettre son voyage en R.D.C. Pourra-t-il encore voyager ? Mais on devine qu’il doit davantage souffrir de l’opposition sinon de l’hostilité qui monte contre lui jusqu’aux plus hauts degrés de la Curie et dans les milieux traditionnalistes qui se rebellent contre l’orientation qu’il entend donner à l’Église. Quelques événements récents cités ci-dessous font deviner la colère de ceux qui sacralisent un passé révolu. Or la vraie tradition ne vit que par la réforme permanente.

La réforme de l’Église ne se fera pas sans combats. Comme Jésus, ceux qui sont persuadés de son urgence devant les grands malheurs qui menacent notre monde doivent « durcir leur visage », serrer les dents, garder une volonté tenace.

Le temps du Synode peut laisser indifférent (« encore du bavardage ») ou être l’occasion d’entendre l’appel du Seigneur : « Laisse les morts, va annoncer la venue du Règne…Laisse-là ton mol oreiller…Ne regarde pas en arrière ».

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 2 juin 2022

19.06.2022 – Fête de l’Eucharistie – Année C – Luc 9, 11b-17

Par le Fr.Raphael Devillers

Évangile de Luc 9, 11b-17

Le Corps et le Sang du Christ

A la veille de la grande fête de la Pâque à Jérusalem – sans doute en l’an 30 de notre ère -, trois hommes tenus pour révolutionnaires sont condamnés et crucifiés. Or une vingtaine d’années plus tard, Paul de Tarse, un ancien pharisien converti, écrit à la petite communauté qu’il a fondée à Corinthe, la ville célèbre pour ses mœurs dépravées et c’est dans ce document, bien avant les évangiles, que nous trouvons la première allusion au Repas du Seigneur.

Moi, Paul, je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur.

La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, rendit grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi ». Après le repas, il fit de même avec la coupe : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance établie par mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi ».

Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ».

Initiative extraordinaire présentée comme simple, évidente, nécessaire et d’une profondeur insondable. Ainsi le crucifié Jésus, conscient de sa mort toute proche, a ordonné à ses disciples de se réunir pour un simple repas. Il ne s’agira pas d’évoquer le souvenir d’un défunt car, trois jours plus tard, les disciples ont vu le Ressuscité et ils le confessent comme Seigneur enlevé dans la gloire de Dieu son Père. Et il a voulu prolonger sa présence terrestre en eux et par eux. Ainsi il a transfiguré son horrible exécution en don de sa personne pour eux : « Prenez-moi… ». Un don total qu’ils doivent intérioriser comme on assimile de la nourriture. Pour vivre.

Pleurer la mort d’un défunt, s’apitoyer sur les souffrances de la croix, évoquer son souvenir, péleriner sur sa tombe ne suffit pas. Les disciples n’ont pas à se projeter dans les regrets du passé (comme les disciples de Jean-Baptiste) mais à s’ouvrir à une Présence. Le crucifié Jésus est devenu le Ressuscité vivant qui les rejoint au coeur de leur être (« mangez, buvez ») pour être présent et leur donner un avenir. Leur communion à son Corps et son Sang devient du coup communion entre eux.

La Nouvelle Alliance

La fête de la Pâque célébrait l’événement fondateur d’Israël. Jadis les ancêtres hébreux étaient descendus en Égypte pour y trouver de riches pâturages mais le Pharaon les avait soumis à l’esclavage aux travaux forcés (avertissement à ceux qui cherchent la richesse …et qui souvent en deviennent esclaves !)

Mais une certaine année, au premier mois, à la fête du printemps où ils consommaient un jeune agneau et des pains sans levain, Moïse les exhorta à se préparer pour partir dans la nuit. Beaucoup suivirent leur chef, d’autres craignirent de risquer cette aventure mais des membres d’autres tribus se joignirent à eux. Miraculeusement ils purent traverser le mer sans être rejoints par l’armée égyptienne.

Dans la péninsule, au mont Sinaï, YHWH, leur Dieu unique, fit Alliance avec eux : vous serez mon peuple, mon fils élu, mais vous devez observer tous mes commandements. Ce choix n’était pas dû à leurs mérites mais leur imposait de devenir le modèle pour toutes les nations. Israël accepta, chemina longtemps à travers le désert où ils découvrirent une sécrétion comestible d’arbuste. « Man hû ?- Qu’est-ce que c’est ? » et ils l’appelèrent « manne ». Enfin ils parvinrent à la terre que YHWH leur avait promise et Moïse étant mort, ils la conquirent sous la conduite de Josué (Iéshouah, le même nom que Jésus).

Cet événement extraordinaire de l’Exode non seulement ne peut être relégué dans la boîte aux souvenirs mais il doit demeurer présent dans la grande festivité de Pessah où l’on consomme un agneau rôti en buvant des coupes de vin et en racontant la haggadah, le grand récit de ces événements. La tradition juive dit : «  A chaque génération, on est tenu de se considérer comme si c’était soi-même qui sortait d’Égypte ». Le repas pascal n’est pas seulement souvenir mais acte de libération divine.

Hélas, ensuite les prophètes témoignent que, sans cesse, Israël, même ses rois et ses prêtres, trahissait l’Alliance, ne vivait pas comme Dieu l’avait prescrit. Le désastre survint avec la chute de Jérusalem, la destruction du temple et l’exil en Babylonie. Mais la miséricorde de Dieu est inépuisable : des prophètes annoncèrent qu’il ferait une nouvelle Alliance :

« Des jours viennent où je conclurai avec Israël une nouvelle Alliance : j’inscrirai mes directives dans leur être. Ils me connaîtront tous. Je pardonne leur crime » (Jér 31, 31)…. 

« Je vous donnerai un coeur nouveau…je mettrai en vous mon propre Esprit » (Ez 3, 26).

Formidable rebondissement de l’histoire : Jésus est l’agneau de Dieu, il a été immolé pour libérer tous les hommes esclaves du péché et leur donner l’Esprit de Dieu. En invitant ses disciples à partager son corps et son sang, il les rend participants de la Nouvelle Alliance. Nouveau Josué, il nous fait entrer dans le Royaume sans frontières où ils auront mission d’aimer Dieu leur Père de tout leur coeur et de s’aimer les uns les autres comme Jésus les a aimés.

Le premier jour de la semaine, le lendemain du sabbat, jour où Jésus est ressuscité, les disciples sont donc invités à se réunir pour partager le repas du Seigneur. Leur assemblée s’appelle « l’Église », un mot qui désigne « ceux qui ont été appelés dehors ». Ils sont remplis de joie comme des esclaves dont les chaînes sont tombées et ils se retrouvent à table pour partager l’Eucharistie ( = action de grâce).

Que tous soient un

Devenant de la sorte membres du Corps du Seigneur, ils manifestent sa résurrection et se doivent de s’aimer les uns les autres – chose plus difficile que de chanter des cantiques ! Déjà Paul, dans cette lettre, secouait ses frères :

« Lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on…Alors ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Méprisez-vous l’Église de Dieu ?…Celui qui mangera le pain ou boira à la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun se teste …car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation » (1 Cor 11, 17-28)

Les Corinthiens croient bien communier à la présence du Seigneur mais ils n’en concluent pas que cette foi les oblige à la charité fraternelle. Peu avant Paul les tançait vertement :

« La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps. Car tous, nous participons à cet unique pain » (1 Cor 10, 16)

Eucharistie et Solidarité

Le récit de la dernière Cène est rapporté dans la 2ème lecture de ce dimanche mais l’évangile, lui, raconte la célèbre scène dite de « la multiplication des pains »selon Luc, et qui se trouve aussi chez les autres évangélistes, et même deux fois chez Matthieu.

Jésus parlait du Règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Les Douze lui disent : « Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages des environs pour y loger et trouver de quoi manger ». Il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ils répondent : « Nous n’avons pas plus que 5 pains et 2 poissons … ». Il y avait bien 5000 hommes. Jésus leur dit : « Faites-les asseoir par groupes ». Jésus prit les 5 pains et les 2 poissons et levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à tout le monde. Tous mangèrent à leur faim, et l’on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit 12 paniers »

Ne nous demandons pas comment cela fut possible mais remarquons les analogies très fortes avec le récit de la dernière cène. Ici il s’agit d’un simple pique-nique à la campagne mais c’est aussi le soir ; il s’agit de pain ordinaire, il n’y a pas de vin mais Luc raconte le geste de Jésus avec les mêmes mots que, plus tard, pour l’Eucharistie : « prend ..rend grâce…rompt…donne… ». Il y a donc un lien très fort entre ce partage du pain à une multitude affamée et le don de son corps et de son sang à la veille de sa mort.

Le don de sa mort par Jésus est l’accomplissement d’une vie donnée aux autres. Les guérisons qu’il a opérées n’ont jamais été des coups d’éclat pour s’attirer des fidèles par le merveilleux. Mais elles étaient provoquées par sa miséricorde, sa tristesse devant le malheur des hommes. Que des foules soient affamées, c’est un scandale inacceptable dans un monde qui regorge de ressources. Nous, comme les douze, nous sommes tentés de renvoyer tous ces gens importuns et de conserver nos petites provisions. Mais Jésus nous appelle à partager et à donner. Paul termine cette lettre aux Corinthiens en écrivant : « Pour la collecte en faveur des saints, le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons » (16, 2).

Le temps du synode nous presse à partager nos suggestions : alors que des multitudes ont déserté la messe du dimanche, comment faire pour que nos assemblées soient des « communions » authentiques à l’Amour ?

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 14 juin 2022

12.06.2022 – HOMÉLIE DE LA SAINTE TRINITÉ

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Évangile de Jean 16, 12-15 – Fête de la Sainte Trinité

Par le Fr. Raphaël Devillers

Père, Fils, Esprit : Dieu est amour

Après le départ des milliers de pèlerins venus pour les fêtes de Pâque puis de Pentecôte, Jérusalem a repris sa vie normale. Sauf qu’une rumeur commence à se répandre : les disciples de ce Jésus qui, peu avant, avait été condamné et exécuté sur une croix, prétendent qu’ils ont vu leur maître ressuscité ! Il est vraiment Seigneur, Fils de Dieu son Père, il nous a communiqué l’Esprit-Saint et nous a ordonné d’annoncer cette Bonne Nouvelle dans le monde.

Message proprement inouï, unique dans l’histoire ! Blasphématoire donc inacceptable pour Israël qui repose sur la foi en un Dieu UN et qui répète chaque jour sa confession de foi : « Écoute, Israël, le Seigneur Dieu est Seigneur UN ». Absurde de penser que le Seigneur connaisse l’horreur de la mort et que la croix signe la preuve de l’amour de Dieu.

Les apôtres reconnaissent qu’ils ont mis beaucoup de temps pour commencer à comprendre l’homme qui s’appelait Jésus de Nazareth. C’était un prophète comme Jean-Baptiste mais très vite les questions affluèrent : Jésus prêchait comme personne, il annonçait la prochaine venue du Royaume de Dieu, opérait des guérisons. Il avait avec Dieu une exceptionnelle relation de proximité et de tendresse : il s’adressait à lui comme un enfant : « Abba, Père ». Et il nous a permis de prier à sa manière. Mais certains de ses propos étant intolérables pour les autorités, la menace de mort se précisa. Loin de fuir ou de se taire, il accentua ses prétentions. Juste avant la Pâque, il se présenta à nous comme l’agneau de la libération puis il fut arrêté et exécuté.

Une expansion rapide de la Bonne Nouvelle

Tout semblait fini pour nous. Mais le 3ème jour, à notre stupeur, il revint vers nous, ressuscité, vivant et nous expliqua qu’ainsi s’était accompli le projet de Dieu. Il avait accepté de donner sa vie pour offrir le pardon des péchés aux hommes de tous les pays et il nous envoya l’Esprit de Dieu pour nous consolider dans notre mission.

Très vite les missionnaires se heurtèrent aux sarcasmes puis à la colère puis à la fureur de leurs compatriotes et ils se dispersèrent dans tous les pays voisins. Nous manquons beaucoup de repères pour marquer les étapes de l’expansion. Mais si Jésus est mort en l’an 30 de notre ère, déjà en 51, Paul s’adresse à la petite communauté de Thessalonique qu’il venait de fonder en leur disant :

« Paul, Silvain et Timothée à l’église des Thessaloniciens qui est en Dieu le Père et en le Seigneur Jésus-Christ. A vous grâce et paix » et il les exhorte à « servir le Dieu vivant et véritable et à attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité des morts, Jésus qui nous arrache à la colère » (1, 9)

Ensuite Paul, vers 54-55, termine sa 2ème lettre aux Corinthiens par la formule qui deviendra la salutation d’ouverture de la liturgie :

« La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous » (13, 13)

Tous les premiers chrétiens, comme Jésus d’abord, sont des Juifs qui demeurent absolument fidèles à la profession de foi monothéiste : on ne s’étonne donc pas que des discussions interminables et très animées éclatent partout et se poursuivent sans fin. Jésus est plus qu’un prophète, l’Esprit est davantage qu’un souffle inspirateur…mais il n’y a pas trois dieux. Et si les Écritures parlaient déjà d’Israël fils de Dieu, de la Parole et de la Sagesse de Dieu, il faut aujourd’hui aller plus loin.

Une conversion périlleuse

Par conséquent la conversion à Jésus est un acte risqué, parfois dangereux. Elle fait passer pour hérétique alors que les évangiles s’acharnent à montrer que la révélation apportée par Jésus ne supprime pas la Torah mais la mène à sa fin : « Je ne viens pas abolir mais accomplir ». Une nouvelle lecture de la Loi indique que le projet de Dieu devait s’effectuer comme il l’a été par Jésus.

La foi allume des débats, divise les membres des familles, fait éclater des amitiés, cause la perte d’un emploi. Un document romain rapporte que l’Empereur Claude (mort en 54), excédé par les batailles qui se livraient parfois dans les synagogues à propos d’un certain Jésus, décida de chasser tous les Juifs de la capitale.

Le diacre Etienne, l’apôtre Jacques de Zébédée, d’autres anonymes, puis Pierre…Paul sont mis à mort : premiers martyrs d’une liste interminable qui s’allonge aujourd’hui comme jamais. Le chemin de l’amour ressuscité passe immanquablement par le Golgotha.

Enfin vers la fin du premier siècle, la communauté de Jean sort un 4èmeévangile où l’on voit l’aboutissement d’une longue réflexion communautaire. La recherche sur l’Évangile et les échanges avec le milieu hellénistique aboutissent, sous le souffle de l’Esprit, à une compréhension plus approfondie de l’Esprit comme une personne.

Au 2ème siècle, dans l’Église orientale on proposera le mot grec « trias » qui, par le latin, donnera le mot « Trinité » : pauvre mot froid et abstrait pour désigner le mystère le plus riche de vie du Dieu en trois personnes.

Des controverses houleuses

Jean ne clôturera pas la fin de l’enquête : les débats vont se poursuivre dans une ambiance pas toujours fraternelle car « la rage théologique » sait être acerbe. Des écoles rivaliseront, lanceront un feu d’artifice d’anathèmes réciproques. Jusqu’à ce que le concile de Nicée (325) puis celui de Constantinople (381) accouchent des formules des « credo » que nous récitons encore. Ainsi l’Église va poursuivre sa route et s’étendre peu à peu dans le monde.

Ce rapide coup d’œil sur les débuts tentait de montrer que la foi en Dieu unique, Père, Fils et Esprit, était une aventure historique risquée qui risquait fort d’échouer. Néanmoins, dans un monde baignant dans le paganisme et à partir de la foi monolithique d’Israël, la foi trinitaire s’est peu à peu éclairée sous la lumière et la force de l’Esprit.

Jésus l’avais promis aux siens : « Lorsque viendra l’Esprit de Vérité, il vous fera accéder à la Vérité tout entière…Il me glorifiera et vous communiquera ce qui est à moi » (Jn 16, 13). Mais il ajouta : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (13, 34)

La Trinité Révélation de l’Amour

La foi en un Dieu en trois personnes ne se réduit pas à une conviction intellectuelle, à la confession d’une formule car ce mystère restera à jamais inaccessible à l’esprit humain. Mais il nous introduit sur le chemin de l’amour.

Un grand philosophe écrivait : « …De la doctrine de la Trinité prise à la lettre, il n’y a absolument rien à tirer pour la pratique ». Quel aveuglement – pardon Mr Kant. Réfléchissons un peu à trois richesses de cette foi.

D’abord – ce que certains philosophes ignorent – le concept de « personne » qui joue un si grand rôle dans la réflexion anthropologique moderne est né des débats théologiques lors des premiers conciles.

Ensuite remarquez que les Trois Personnes ne sont pas désignées, comme nous, par des noms personnels (Jean Dupont, ;..) mais par des mots de relation : Dieu est le Père de Jésus, celui-ci est le Fils de son Père, l’Esprit est celui qui unit Père et Fils. Nous, nous sommes des humains et nous avons, ou non, des relations éventuelles. Tous les hommes ne sont pas pères, et certains peuvent , hélas, perdre leur enfant : ils restent des hommes. Les Trois personnes divines, elles, sont des relations, elles ne sont que des relations. Tout l’être de Dieu consiste en l’amour porté à son Fils : l’être du Fils est l’amour porté à son Père dans l’élan de l’Esprit.

C’est pourquoi la foi en la Sainte Trinité, si elle est consciente, entraîne l’amour des uns pour les autres. Elle n’est pas une conviction pieuse, privée, éthérée mais une force qui répare nos relations, les renforce, les multiplie. Sortir pour se donner à l’autre pour l’aimer est se trouver et se personnaliser. Elle est de la sorte le grand facteur de la paix du monde.

Enfin, au coeur de nos limites et de nos péchés, gardons conscience de notre grandeur. Le croyant reste un pécheur mais il peut toujours demander la miséricorde du Père. Car le Fils de Dieu a offert sa vie pour nous pardonner : il nous montre ses plaies en nous disant « Paix à vous ». Et l’Esprit de Vie et de Lumière habite en nous. Et si nous nous sommes éloignés de cette foi, si nous sommes tombés dans les turpitudes, nous pouvons toujours revenir.

A la fin de sa vie, le poète Paul Valéry, incroyant, notait dans ses carnets : « Après tout personne avant saint Jean n’avait écrit que Dieu est Amour ».

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 7 juin 2022

05.06.2022 – HOMÉLIE DE LA PENTECÔTE – Année C – Évangile de Jean 14, 15-26

Esprit, Souffle sur l’Église en Synode

Comment imaginer l’état de bouleversement, de sidération dans lequel se trouvent les apôtres après la disparition définitive de Jésus ? Tout s’est passé tellement vite. Ils étaient des hommes du peuple, de la campagne, sans titres ni fortune, exerçant de petits métiers, pêcheurs, douanier …Un homme les a appelés à le suivre. Il annonçait la venue du Royaume de Dieu dans un langage tout simple, opérait des guérisons sur des malades, marquait sa préférence pour les petits et les pauvres. Avec audace il dénonçait la vanité et le goût du lucre des grands prélats, l’arrogance des scribes, l’hypocrisie d’un culte fastueux mais stérile pour la conversion des comportements. L’idée se répandait que ce prophète était peut-être le messie attendu.

Alors tout s’accéléra. Il fallait supprimer cet agitateur qui, à l’approche de la Pâque, risquait de susciter la révolution. On l’arrêta, on le condamna, on l’exécuta de la façon la plus horrible sur une croix. Les jours suivants, les pèlerins quittaient la ville qui reprenait son cours normal. L’affaire semblait close. Non, elle commençait ! Car Jésus, vivant de la gloire de Dieu revint vers ses disciples, leur expliqua que le dessein de Dieu s’était réalisé et qu’avec la force de l’Esprit de Dieu qu’ils allaient recevoir, ils l’accompliraient parmi tous les peuples.

Selon Luc, les apôtres se rassemblèrent et s’unirent en prière dans l’attente de l’Esprit. N’imaginons pas ces hommes et ces femmes figés comme des statues dans une oraison immobile. Un tourbillon de souvenirs et d’interrogations les submerge. Qu’est-ce que Jésus nous a enseigné ? Comment exprimer son identité ? Pourquoi la croix ? Qu’est-ce donc que la résurrection qui n’est pas une réanimation ? Comment Jésus est-il fils du Père ? Comment expliquer qu’il était bien le Messie qui opère le changement du monde, non par une déflagration et la destruction des pervers mais en donnant l’Esprit de miséricorde ?… Comment comprendre que le anciennes Écritures s’étaient réalisées ?

Le Synode sur la « Synodalité »

Nous sommes aujourd’hui à peu près dans une situation similaire. Dans notre société qui file à grande vitesse, des chocs inattendus se succèdent : le réchauffement climatique, la planète en danger, l’épuisement des ressources, les crises sanitaires, la guerre de retour en Europe, la pauvreté qui s’étend alors que le commerce de luxe bat ses records…Et l’Église en outre est dans la tempête : effondrement de la pratique rituelle, des vocations sacerdotales, fermeture des séminaires et des couvents et, pire encore, révélation des scandales sexuels.

Nous sommes déconcertés sinon inquiets. Certains médias diagnostiquent même l’effritement sinon même la disparition de l’Église. En réaction, des catholiques s’accrochent aux anciennes traditions qu’ils canonisent à tort. La majorité, elle, se laisse emporter par l’évolution, attend que l’orage se calme, se plaint que les jeunes se soient détournés de la foi, accusent les dérives de la société.

Refusant l’inertie et le défaitisme, notre pape François a ouvert un nouveau Synode. Ce mot, qui était jadis d’usage traditionnel, est la traduction d’un mot grec qui signifie « chemin ensemble » : il s’agit de prendre le temps de se rencontrer, de débattre des problèmes, d’analyser la situation mondiale pour envisager les changements nécessaires. Tout est lié. Nous vivons dans une maison commune. L’Église doit mettre en pratique son attribut de « catholique » qui signifie « universelle ». D’où la décision de lancer un Synode sur la « Synodalité », sur les modes d’organisation à mettre en place afin qu’il y ait davantage de communication entre tous les membres pour une mission plus entreprenante.

Les Synodes précédents consistaient en une assemblée de cardinaux et d’évêques qui à Rome débattaient d’un problème et publiaient un document final. A juste titre, cette fois-ci, François a décidé d’étaler le Synode sur 2 ans afin de mettre tous les catholiques dans le coup. Un questionnaire sur tous les sujets a été envoyé partout et, après des multitudes de réunions en petits groupes, les réponses viennent d’être renvoyées. Elles vont être analysées dans chaque pays, puis envoyées à Rome. Et en octobre 2023, le Pape et l’assemblée élue des prélats publieront le document final.

François l’a maintes fois déclaré depuis des années : il faut mettre fin à l’inertie de beaucoup, au cléricalisme directif, sortir des ornières sacralisées. Donc déjà nous voilà tous en situation de recherche et de dialogue.

Une Église en question

Pour nous éclairer dans cette recherche, il est important de scruter à nouveau le Nouveau Testament pour noter quelques pratiques fondamentales des premières générations.

En réponse à l’appel à la conversion lancé par des disciples, des petites communautés se forment. On y entre par la libre décision du baptême. Hommes et femmes, de toutes conditions : un armateur et un docker, un professeur et un jeune cancre, un Juif et une païenne de Corinthe. Le propriétaire d’une grande maison accueille tous les membres pour l’assemblée du 8èmejour, lendemain du sabbat. Rien de guindé ni de hiérarchique. On échange des nouvelles, on chante des cantiques, on dialogue sur les enseignements de Jésus, on partage le repas puis on mange le Pain rompu offert par le Seigneur. On s’engage à visiter les membres empêchés par l’âge et la maladie.

  • « Aller à l’église » a d’abord signifié : se rendre à l’assemblée chrétienne. Puis l’Église a désigné l’ensemble des communautés, « le Corps du Christ » ; ensuite seulement l’édifice où l’on se réunit. Accroître ses dimensions, embellir son faste a paru plus important que de cultiver les relations entre personnes. Comment faire pour retrouver l’essentiel ?

Tout se passe dans une grande ambiance de joie fraternelle, dans la certitude de la Présence du Seigneur, le bonheur d’être pardonnés, l’espérance de la Vie éternelle. Toutefois n’idéalisons pas le tableau. Si Paul insiste inlassablement sur le devoir de la concorde et de la paix, c’est bien le signe que la charité n’allait pas de soi, qu’elle exigeait une réconciliation toujours recommencée. La foi ne changeait pas les caractères. Le messianisme n’était pas la venue subite du paradis mais le retour perpétuel à la croix, source de la paix universelle à répandre à travers le monde.

  • « Se mettre au pas ensemble » (synode) nécessite de gros efforts de dialogues, de confrontations d’avis divers, de pardon. Mais ainsi s’affine la recherche de la vérité. C’est le travail de base pour établir la paix, but même de l’Évangile.

Tout de suite le choc éclata : la majorité des Israélites achoppait sur le scandale intolérable de l’incarnation et se crispait sur la pratique des prescriptions de la Torah. Or le Seigneur avait ordonné d’annoncer la Bonne Nouvelle dans le monde entier. Luc raconte que des débats éclatèrent dans l’Église : fallait-il obliger les païens convertis à la circoncision et à l’alimentation casher (interdit du porc…), pratiques qu’ils refusaient ? Après des discussions – dont Luc cache la violence -, il fut décidé de ne plus imposer ces pratiques. Scandale pour les Juifs convertis qui exigeaient la fidélité intégrale à la Loi. Dans sa lettre aux Galates, Paul raconte que lors de ses tournées missionnaires où il annonçait aux païens la libération de la Loi, certains le suivaient pour démentir sa prédication et exiger une pratique intégrale de la Torah.

  • Voici sans doute le point névralgique. Faut-il vouloir intégrer les convertis dans un cadre fixe ? La mission dans un monde totalement changé n’exige-t-elle pas de rogner un peu de ce qui nous paraissait certitudes et pratiques inamovibles ? Comment la tradition peut-elle changer en restant fidèle ?

Les premières communautés sont petites, fragiles, dénoncées comme hérétiques par Israël, surveillées par le pouvoir romain. Mais elles restent en communion très forte les unes avec les autres grâce aux évangélistes qui circulent et par les lettres. Remarquons que Paul adresse les siennes à « la communauté, à l’église qui est à … » et non aux seuls responsables. Chacun peut se sentir responsable et savoir qu’il fait partie d’un réseau en expansion. Tous les membres se tiennent à égalité. De temps à autre, la nouvelle circule qu’un apôtre de Jésus a été mis à mort, que d’autres disciples sont persécutés, jugés au tribunal, condamnés. La tristesse est grande, la peur menace, certains abandonnent la communauté mais la confiance l’emporte chez beaucoup, l’élan ne se tarit pas, on continue à se sentir unis aux martyrs dont le courage renforce la persévérance de la majorité.

  • La tentation est grande de vouloir demeurer un groupe fermé sur lui-même, pieux et tranquille. Or nous participons par grâce et nécessité à une œuvre mondiale, combattue par les puissances gigantesques de l’égoïsme, de la cupidité, de la haine. Les victimes seront toujours nombreuses : pas de jour sans martyrs. Comment soutenir nos frères persécutés ? …

Conclusion

L’Eau vive de l’Esprit descend sur des esprits qui ont compris que la mission du Christ dépasse infiniment les forces humaines. « Père, que tous soient un comme toi et moi ; qu’ils soient un en nous » : les disputes, les féminicides, les conflits, les guerres prouvent l’absolue nécessité de l’amour divin pour élaborer la paix et la justice.

On n’attend pas la venue de l’Esprit comme on attend un train. L’eau vive de l’Esprit coule sur des cœurs labourés de questions : alors germera le grain de la Bonne Nouvelle.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 31 mai 2022

29.05.2022 – HOMÉLIE – 7ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – ANNÉE C

Évangile de Jean 17, 20 – 26

Homélie du Fr Raphaël Devillers

Assumés de Pied en Cap

En ce temps d’attente qui, à partir de l’Ascension, nous prépare au don de l’Esprit à la Pentecôte, nous écoutons la dernière partie de la grande prière qui clôture le discours d’adieu de Jésus à ses disciples. En relisant le grand ensemble des 5 chapitres, on admire comment Jésus assume ses disciples de manière globale : voici comment « il les aima jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême ». Cela vaut pour nous.

D’abord tout à l’inverse du messie impérial attendu, Jésus s’est présenté comme un serviteur de basse condition qui s’agenouillait devant chaque disciple pour lui laver les pieds. Se laisser purifier par un sauveur pauvre et accepter à son tour de se mettre au service des autres, voilà la première condition pour marcher vers le Royaume en construction.

Ensuite Jésus nourrit leurs corps en partageant son repas : chacun reçoit « une bouchée », un petit morceau de pain. Car le disciple a besoin du Pain de Vie pour vivre la communion avec les autres et avoir la force de nourrir ceux qui ont faim.

Alors, lavés et nourris, les disciples reçoivent le commandementnouveau : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Ne rivalisez plus entre vous, ne cherchez plus la grandeur et le faste. Tout au contraire acceptez d’être une communauté fragile et poreuse où, hélas, certains claquent la porte et trahissent leur premier attachement. Et où il arrive même au premier responsable de renier le Maître.

Lavés, nourris, instruis de l’axe nouveau de leur vie, conscients de faire partie d’une Église faible et pécheresse, les disciples peuvent ensuite recevoir la lumière de leurs cœurs et de leurs têtes : 3 longs chapitres d’enseignements (14-16) qui les consolent, les mettent en garde contre la haine du monde qui va se déchaîner contre eux. Mais qui aussi les rassurent grâce aux promesses de la venue certaine de l’Esprit-Saint qui les confortera, les instruira, les défendra.

Alors, après qu’il ait lavé, nourri, prévenu, consolidé ses disciples, après qu’il les ait longtemps regardé avec tendresse, Jésus lève les yeux aux ciel et murmure sa grande prière. De pied en cap, les disciples, dans leurs relations horizontales, sont pris dans le grand élan de la prière où le Fils les entraîne vers le Père.

« Je prie non seulement pour ceux qui sont là mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Je leur ai donné la Gloire que tu m’a donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un. Que leur unité soit parfaite : ainsi le monde saura que tu m’as envoyé et que tu les as amés comme tu m’a aimé.

La foi ne fondra pas au rythme des millénaires. La prière du Fils glorieux dynamise la totalité des croyants jusqu’au dernier jour du monde. Je prie mal et trop peu mais le Seigneur prie pour moi, et chacun de nous. Unique intention : l’unité. Pas une bonne entente polie, pas un traité de paix vite bafoué, pas une poignée de mains furtive. Mais UN comme PÈRE et FILS sont UN. Tant que nous n’acceptons pas cette divinisation des relations, la violence l’emportera toujours. Unique but : « que le monde croie ». Car ainsi seulement il sera sauvé du mal et connaîtra la paix.

Père, ceux que tu m’as donné, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu’ils contemplent ma Gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant même la création du monde.

Stupeur : le Fils, foyer d’amour du Père, aime follement (divinement) ses disciples, il veut qu’aucun ne se perde, il cherchera toujours la brebis égarée pour qu’elle découvre le Fils divin dans l’homme de chair car « Le Logos était au commencement et tout fut par lui » (1, 2)

Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ils ont reconnu, eux aussi, que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître encore pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi je sois en eux ».

Connaître est plus qu’un savoir mais une entrée dans le mystère de l’autre, un accueil délicat dans la lumière infinie, un processus infini. L’amour n’a pas de clôture. Là-dessus Jésus se lève et emmène ses disciples au Cédron. Judas et la troupe vont le rejoindre. L’amour trouve son chemin : la croix.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 20 mai 2022

22.05.2022 – 6ÈME DIMANCHE DE de PÂQUES – ANNÉE C – HOMÉLIE

Évangile de Jean 14, 23-29 – Homélie

Croire nous consolide

Par Fr Raphael Devillers, dominicain

Le temps pascal – les 5O jours entre Pâques et Pentecôte – est propice à la méditation des chapitres 13 à 17 de l’évangile de Jean. A la veille de son arrestation et de sa mort, à ses disciples qui, comme le peuple, attendaient le triomphe messianique sur les ennemis, la guérison des malheurs, le châtiment des mauvais, Jésus apprend que tout va dérouler autrement. Évidemment ce texte a été écrit bien des années plus tard lorsque les églises ont fait l’expérience de la vérité de cette révélation.

Donc en cette nuit ultime, Jésus montre qu’il aime ses disciples au maximum, jusqu’au bout : ainsi il leur lave les pieds et leur prescrit de se faire les serviteurs les uns des autres, de se pardonner, de communier au partage de son Pain et de s’aimer « comme il les a aimés ». Là-dessus il leur annonce son départ imminent et alors qu’un traitre quitte la salle, il prévient que leur chef, Pierre, le reniera(chap. 13).

En encaissant cette révélation, les disciples sont sidérés sinon effondrés : toutes leurs conceptions volent en éclats. C’est pourquoi le Seigneur poursuit d’abord par un « discours de réconfort » (chap. 14) où il leur répète avec insistance que la solution est unique : « Vous croyez en Dieu : croyez aussi en moi » (14, 1). La foi n’est pas une impression, un sentiment, un héritage familial, une habitude : elle est acte, donation de soi à Dieu le Père et, de manière aussi absolue, à son Fils Jésus. Elle est confiance, décision de vivre en pratiquant ce que Jésus fait et dit dans l’évangile.

Cette confiance s’appuie d’abord sur la première promesse : « Je vais vous préparer une place dans la maison du Père : je reviendrai vous prendre et vous serez avec moi ». Croire offre l’espérance : en dépit de ses faiblesses, le disciple est certain que, s’il aime, son Seigneur l’emportera dans la maison de l’éternité.

La liturgie aujourd’hui saute un passage et elle poursuit avec les versets 23 -29.

Le croyant : Demeure du Père et du Fils

Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer chez lui. Celui qui ne m’aime pas ne restera pas fidèle à mes paroles. Or la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père qui m’a envoyé.

Croire doit toujours se tester sur la pratique, ou non, de l’amour mutuel ordonné par Jésus dans l’Évangile. Il faut résister à l’usure du temps, au ronronnement rituel, à la contagion du milieu indifférent. La foi n’est pas une inscription définitive, elle n’installe pas sur un tapis roulant conduisant au ciel. Mais si elle progresse dans l’amour vécu, elle permettra une merveille : rendre présente l’espérance future. C’est maintenant, tout de suite, que les personnes du Père et du Fils viendront accomplir l’amour qui est de demeurer l’un dans l’autre. Alors l’amour n’est plus obéissance à un ordre mais jouissance de la présence divine. Le croyant est tabernacle. Le ciel est déjà commencé. L’avenir est certain, le présent est divinisé.

Promesse du don de l’Esprit-Saint

Je vous dis tout cela pendant que je demeure encore avec vous : mais le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout, et il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit.

C’est la 2ème des 5 promesses du don de l’Esprit qui émaillent le grand discours d’adieu. Dès le début la Bible parlait d’un Dieu unique, qui crée par sa Parole, et dont l’Esprit plane sur la création pour la faire subsister. Cette Révélation première avait toujours suscité la réflexion des prophètes : cette Parole viendrait et le don de l’Esprit aux croyants leur permettrait d’accomplir la Loi (Jér 31, Ez 36…).

Jean, le seul, appelle cet Esprit d’un mot qui en grec désigne un avocat (para-klètos), quelqu’un qui est envoyé près d’un condamné pour le défendre. Je n’ai rien écrit, assure Jésus, mais l’Esprit viendra en vous : il vous permettra de vous souvenir de tout ce que j’ai dit et fait et d’en saisir la profondeur qui à présent vous échappe encore. Il vous soufflera la force de répondre aux critiques.

Jean donne deux exemples. Lorsque Jésus chasse les animaux de l’esplanade, il lance : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai ». Personne ne comprend mais plus tard Jean explique : « Il parlait du temple de son corps » : aussi quand Jésus se releva d’entre les morts , ses disciples se souvinrent qu’il avait parlé ainsi et ils crurent à l’Écriture et à sa parole » (2, 19).

De même lors de l’entrée des Rameaux, Jésus a voulu être assis sur un ânon. « Les disciples ne comprirent pas mais lorsque Jésus eût été glorifié, ils se souvinrent qu’un prophète avait dit : « Ne crains pas, Jérusalem, voici que ton roi vient, monté sur le petit d’une ânesse »(12, 12).

Persévérer dans la foi n’est possible qu’avec la lumière de. l’Esprit qui illumine le coeur du croyant pour l’aider à se remémorer l’évangile et à comprendre l’unité des Écritures. C’est pourquoi un gros effort est aujourd’hui nécessaire pour réactiver la liturgie de la Parole : convaincre de l’importance de l’écoute, aider à réfléchir, pousser à l’étude. L’ignorance des Écritures est, chez beaucoup de catholiques abyssale. Savez-vous que partout dans le monde, des maisons d’étude juives restent ouvertes 24 h sur 24 avec des élèves qui sans arrêt étudient la Torah. Tout disciple doit posséder les Écritures et les lire. La foi s’apprend. L’Esprit souffle : encore faut-il lui tendre les voiles de notre désir. Et il nous fera comprendre ce qui nous laissait d’abord perplexes.

Le don de la Paix messianique …

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés.

Au sens ordinaire, la paix entend l’absence des conflits, la tranquillité dans le milieu, la bonne santé corporelle, la bonne marche des affaires. « Shalôm » : la paix que le Messie Jésus donne ne se limite pas à ces conditions, et paradoxalement, elle est même compatible avec leur contraire. Toutes les premières générations chrétiennes traversèrent des périodes difficiles et même dangereuses de persécutions. Ensuite les biographies d’un grand nombre de Saints racontent combien ils ont dû supporter des épreuves : maladies, critiques, incompréhensions même de la part de leur milieu chrétien. Et cependant ils témoignent d’une étonnante paix intérieure. « Croire » permet à leur « coeur », c.à.d. à leur personnalité profonde, de demeurer dans la confiance.

Et l’exhortation du Seigneur se termine comme elle avait commencé (procédé appelé « inclusion ») : la disparition du maître les bouleverse mais son retour, la venue du Père et du Fils en eux et le don de l’Esprit leur donneront l’assurance.

… et de Joie

Vous avez entendu ce que je vous ai dit : « Je m’en vais et je reviens vers vous ». Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie, puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi.

Naturellement l’annonce du départ – donc de la mort – de Jésus ne pouvait qu’écraser les disciples, mais maintenant qu’ils connaissent la suite – son passage dans la gloire du Père et sa demeure en nous – , ils peuvent, et doivent, exulter de joie.

La fin de la phrase surprend puisque tout l’évangile répète que le Fils partage la même gloire que son Père. Mais, au moment où il va être arrêté, maltraité, bafoué, condamné et exécuté, Jésus n’apparaît que comme un pauvre homme livré à ses bourreaux. Mais sa chute dans la mort deviendra une montée vers la Gloire de son Père.

Je vous ai dit ces choses maintenant avant qu’elles n’arrivent : ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez.

Les disciples ont compris que leur maître n’a pas été la victime d’un complot tramé dans l’ombre mais qu’il accomplissait le dessein de son Père. On a cru le prendre : il s’est livré. Et si quelquefois il a annoncé aux disciples ce qui allait lui arriver, c’est pour que, plus tard, ils croient en lui.

Donc la grande condition pour être un disciple « consolé », c.à.d. assuré, « consolidé », confiant, est de « croire » : le verbe est répété 7 fois dans ce chapitre 14. (pas le nom « foi » car croire est un acte et non un état). On n’a pas la foi et on ne la perd pas : on parle et on agit, oui ou non, selon les paroles de Jésus.

Conclusion

Belle lecture à méditer en ce temps où les communautés se délitent, où la foi est remise en question. Il y a nécessité de chrétiens « consolés » non de façon factice par des divertissements et des vacances mais par ces paroles solides, consistantes qui nous ancrent dans un « croire » tendu par une espérance infaillible et vécu dans l’amour mutuel. La société est branlante, ses promesses tanguent, son avenir est vide.

On attend des croyants consolidés qui, par conséquent, peuvent consoler, réconforter les hommes dans leur détresse.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 17 mai 2022

15.05.2022 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES (C) – JEAN 13, 31 – 35

Évangile de Jean 13, 31 – 35

Aimez-vous les uns les autres

Par Fr Raphael Devillers

En entendant aujourd’hui l’ordre de Jésus à ses disciples dans l’évangile de Jean : « Aimez-vous les uns les autres », nous méditons sur la portée de ce « devoir d’aimer » tel qu’il a été peu à peu compris par la tradition.

Première Alliance

Avant d’être une prescription imposée, l’amour (agapè) est une révélation à recevoir et à croire. Au commencement Dieu aime son peuple Israël et il le prouve d’emblée en le libérant de l’esclavage en Égypte, en lui faisant passer la mer, en concluant avec lui une Alliance, en lui donnant une Loi de vie, en le conduisant sain et sauf à travers les dangers du désert, en lui donnant une terre féconde, en lui pardonnant sans cesse ses fautes. Dieu est infiniment miséricordieux et il le prouve par des actes. Au point de départ il y a donc la foi : l’appel à faire confiance, à croire en ce cadeau inestimable de Dieu qui n’est pas la récompense d’une bonne conduite mais absolument gratuit.

En retour, Dieu peut ordonner que son peuple l’aime par-dessus tout: « Écoute, Israël, le Seigneur Dieu est le Seigneur UN…Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force » (Deut 5,5). Et cet amour est un appel à aimer autrui: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »( Lév 19, 18).

Nouvelle Alliance

Jésus survient et ouvre la Nouvelle Alliance : les évangiles montrent successivement comment Jésus précise les engagements dus à cette foi. D’abord, selon Marc, Jésus affirme que ces deux commandements, séparés dans la Bible, sont indissolublement unis et les plus grands : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu…et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’ y a pas d’autre commandement plus grands que ceux-là » (Mc 12, 29).

Ensuite, selon Matthieu, Jésus révèle que Dieu est vraiment « Père » et il élargit la notion du prochain jusqu’aux ennemis : « Moi je vous dis : aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment fils de votre Père des cieux » (Matt 5, 43). Et il enseigne que nous serons jugés sur notre amour effectif envers les plus démunis car il s’identifie à eux: « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger…Chaque fois que vous l’avez fait à l’un des plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (25, 40). Ensuite Lucrapporte la célèbre parabole du Samaritain qui détaille bien ce qu’est la notion de « prochain » et l’engagement que cet amour entraîne (Luc 10, 29). L’amour est approche, décision, sollicitude, efficacité.

Enfin survient Jean, le dernier évangéliste. Au lieu de reprendre et prolonger l’élan de cet amour envers les pauvres, il le recentre au contraire sur le foyer des disciples. C’est à eux qu’il ordonne de s’aimer. L’amour mutuel serait-il uniquement réservé aux disciples ?

L’amour dans saint Jean

Tout l’évangile de Jean est porté par la manifestation de l’amour du Père : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son Unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la Vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (3, 16).

Comment Jésus manifeste-t-il ce « tant d’amour » du Père ?. Il circule parmi les villages, il s’adresse aux gens les plus simples, il n’impose rien, il est ému par leurs malheurs et guérit certains malades et handicapés. Quelques hommes s’attachent et forment peu à peu une petite communauté qui suit ce maître. Mais ce Maître dénonce hardiment des prélats vaniteux et cupides, il attaque des rites du Temple creux et sans valeur car son

amour du Père ne supporte pas qu’on le déforme. Par conséquent cet amour suscite une hostilité qui s’exacerbe jusqu’à décider la mort de celui qui est vu comme un blasphémateur.

La fête de la Pâque arrive et Jean l’introduit d’une manière solennelle : «  Sachant que son heure de passer de ce monde au Père était venue, Jésus qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême » (13, 1). En ce dernier soir Jésus rassemble le petit groupe de ses disciples. Que se passe-t-il d’essentiel ?

A leur grande stupeur, Jésus se présente comme un serviteur qui veut leur laver les pieds. Pierre se rebiffe mais Jésus le prévient que son refus le séparerait de lui. Un disciple doit donc d’abord accepter de se laisser laver, purifier donc pardonner par son Seigneur. A la fin de ce service, Jésus ordonne à ses disciples de faire entre eux ce qu’il vient de leur faire. Bénéficiaires du pardon, les disciples se doivent de devenir les serviteurs les uns des autres et partager le pardon que leur Seigneur va obtenir sur la croix. Toute course aux honneurs, toute rivalité hiérarchique sont abolies. Ensuite ensemble ils sont invités à partager le repas du Seigneur : chacun reçoit une bouchée du pain rompu. La communauté est choquée par la brutale sortie de Judas. Alors les disciples peuvent entendre l’annonce qui constitue l’évangile de ce dimanche.

L’ordre premier de l’amour mutuel

Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’Homme est glorifié et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire – et il la lui donnera bientôt. Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez, et comme je l’ai dit aux Juifs : « Là où je vais vous ne pouvez venir », à vous aussi maintenant je le dis.

« Mon Heure » a sonné : Judas va renseigner les autorités pour arrêter Jésus. Mais l’heure horrible de la crucifixion sera l’heure de sa Glorification puisque, par elle, Jésus accomplira le dessein d’amour de son Père. Et son Père le projettera dans la gloire de la résurrection.

Jésus aime ses pauvres disciples qu’il appelle avec tendresse (« mes petits enfants ») : il sait qu’ils vont l’abandonner mais pour l’instant ils sont incapables de résistance. Ils chercheront un maître disparu mais quand il sera ressuscité, il les retrouvera et les comblera de joie et de paix. Alors, par la force de l’Esprit, ils pourront à leur tour témoigner de Jésus jusqu’au martyre.

Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous devez vous aussi vous aimer les uns les autres. Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples ».

Les disciples étaient des hommes de diverses conditions et très différents les uns des autres. Les évangiles ne cachent pas qu’ils croyaient suivre un Messie qui allait instaurer un royaume de puissance et ils se disputaient pour savoir qui était le plus grand d’entre eux. Jésus au contraire les appelle à s’aimer. Ce n’est pas un conseil, une suggestion mais un ordre formel, indiscutable. Bien que toutes les Écritures avaient toujours ordonné l’amour, ici le commandement est « neuf » parce que Pâque va inaugurer l’Alliance nouvelle dans l’Esprit, parce que le Seigneur s’est fait serviteur et s’est abaissé afin de purifier les cœurs des disciples, parce que le nouveau repas eucharistique les unit pour devenir un seul Corps. « Comme moi je vous ai aimés » : il ne s’agit pas d’un exemple à imiter. On peut traduire « parce que…puisque je vous ai aimés, donc.. ». Se ressourcer sans cesse à cet amour qui va jusqu’à la croix et qui donne la Vie éternelle capable de sacrifier la vie corporelle.

Conclusion

Très souvent on nous exhorte « à la charité », on nous presse de soutenir les œuvres humanitaires, de répondre généreusement aux appels des plus démunis qui sont légion. Et cela à juste titre comme Matthieu nous l’a rappelé : nous serons jugés sur notre comportement envers les pauvres.

Encore faut-il ne pas réduire la charité à la maigre aumône que l’on dépose dans le panier de la quête ou la pièce jetée dans le gobelet du mendiant. La charité n’est pas un modeste complément de la justice mais au contraire l’engagement à combler les failles de la justice. Elle est l’amour absolu puisque le second commandement est semblable au premier donc a des dimensions divines.

L’évangile de Jean aujourd’hui nous rappelle en outre que « la charité » commence par l’amour authentique entre tous les disciples. En effet, même si nous collaborons à des œuvres caritatives, ne restons-nous pas des pratiquants pieux mais simplement juxtaposés pendant le rite ? Connaissons-nous les chrétiens qui ont un grand malade parmi leurs proches ? « Curieux, me dit une catholique : à la messe, nous nous offrons la paix, nous partageons la même Eucharistie…et le lendemain, quand nous nous croisons au supermarché, nous détournons la tête pour ne pas nous saluer !?? ». Que signifie alors « la communion » ?

Les exigences de la foi apparaissent de plus en plus dans une société qui la contredit nettement : c’est pourquoi beaucoup de pratiquants par habitude cessent de prendre part aux assemblées. C’est le moment pour que celles-ci soient vraiment des communautés où l’on essaie de s’aimer en actes comme Jésus nous a aimés, en nous parlant, en échangeant, en nous soutenant. Cela non pas dans le but de créer une communauté repliée sur elle-même. Car, dans une société qui valorise les égoïsmes et excite les jalousies, c’est en découvrant des personnes qui s’aiment que l’on découvrira la foi puisque :

« Si vous vous aimez les uns les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples ».

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 10 mai 2022

08.05.2022 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – ÉVANGILE DE JEAN 10, 27 – 30

Évangile de Jean 10, 27 – 30

Le Père et Moi, nous sommes UN

Par le Fr. Raphaël Devillers

Y a-t-il une seule page de l’histoire qui ne soit ensanglantée par les guerres? Sans cesse et partout, des individus sont persuadés d’apporter le bonheur à leur peuple, d’écraser les menaces des ennemis, de sauver l’honneur de leur nation. Dans cet horrible bilan, le XXème siècle a battu tous les records des tragédies : Staline, le Führer, Mao … ont exterminé plusieurs dizaines de millions de victimes et causé des malheurs indicibles. Le sommet de l’horreur étant à jamais inscrit dans le nom d’Auschwitz. Pourquoi les peuples ont-ils si aisément écouté, approuvé, admiré, suivi de tels guides ?…

Et maintenant où va notre XXIème siècle ? Qui le guide ? « Les GAFAM – acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft – sont devenues les plus grandes capitalisations boursières mondiales : chacune dépasse les 1000 milliards de $ US. Décriées pour leur mainmise tentaculaire sur l’économie mondiale, elles menaceraient même la souveraineté des États ».

Peu importe les noms de leurs présidents, leur but est implacable: développer sa propre puissance, accroître les rendements, transformer l’homme en acheteur, consommateur, voyageur. La violence impitoyable de l’or lamine toute résistance. Mais on voit la conséquence catastrophique de cette tyrannie anonyme : rien moins que la destruction de la planète. Il est d’une urgence vitale de stopper le réchauffement climatique et donc de changer profondément nos pratiques. Dans une société qui formate des moutons de panurge, Jésus, lui, se présente comme le guide d’hommes responsables. La foi en lui est capitale, urgente.

Car lorsque Jésus déclare qu’il est « le bon berger », il ne s’agit pas d’une image bucolique, mielleuse et inoffensive qui nous confinerait dans la gentillesse, la piété, les bonnes manières mais d’une affirmation stupéfiante, polémique. D’ailleurs lorsqu’il se désigne de la sorte pour la première fois, lors de la Fête des Tentes, beaucoup le traitent de « possédé » (Jn 10, 1-21). A. ce moment-là, Jésus traite surtout de son comportement vis-à-vis de ses brebis c.à.d. ses disciples : il les appelle une par une, les fait sortir de leur enclos, marche à leur tête et surtout il se nomme « le bon pasteur » parce qu’il donnera sa vie pour ses brebis.

Jean poursuit aujourd’hui son récit avec la fête suivante mais la liturgie n’a hélas retenu que 4 versets. Je propose de lire l’ensemble qui donne sens.

La Fête de la Dédicace

Quelque temps après la clôture de la Fête des Tentes, en l’équivalent de notre mois de décembre, a lieu la dernière grande fête de l’année liturgique : la célébration dite de « Hanoukka » (Dédicace).

« On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. C’était l’hiver. Au temple, Jésus allait et venait sous le portique de Salomon ».

Alors qu’il était englobé dans l’empire syrien, Israël fut l’objet d’une terrible persécution: le roi Antiochus Épiphane IV, désireux d’helléniser tous ses peuples, avait décidé de supprimer la singularité juive : il interdit d’avoir la Torah, de pratiquer tous les rites, il profana le temple en dressant une idole païenne sur l’autel. Les martyrs furent très nombreux. Sous la direction de Judas Maccabée, les résistants juifs parvinrent à reconquérir Jérusalem, à démolir l’autel souillé et à en rebâtir un nouveau dont on décida de commémorer désormais la Dédicace par 8 jours de fête joyeuse (cf. 1 Macc 4, 36 ; 2 Macc 1, 9 ; 10, 1)

En dépit des menaces de plus en plus précises, Jésus est remonté dans la capitale : à nouveau il circule ouvertement et reprend son enseignement à la foule.

Le Berger Fiable parce que Fils

Les Juifs firent cercle autour de lui : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le nous ouvertement ! ». Jésus leur répond : « Je vous l’ai dit et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père témoignent de moi mais vous ne me croyez pas parce que vous n’êtes pas de mes brebis.

Mes brebis écoutent ma voix et je les connais, et elles me suivent. Et moi je leur donne la Vie éternelle et elles ne périront jamais et personne ne pourra les arracher de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père. Moi et le Père nous sommes un ! ». Les Juifs à nouveau ramassèrent des pierres pour le lapider.

Prenons garde à l’antisémitisme : comme souvent chez Jean, l’appellation « les Juifs » ne désigne pas le peuple (où Jésus, qui est lui-même juif, compte des hommes qui le croient) mais seulement la part des autorités qui lui en veulent. Excédés par les paroles et le comportement de ce charpentier inconnu, ses adversaires le somment à nouveau d’affirmer son identité profonde. Qu’a répondu Jésus ?

  • D’abord qu’il ne fait pas une révélation nouvelle : il a dit à plusieurs reprises qu’il était le Messie mais ils ne l’ont jamais cru.
  • Si cette affirmation leur semble incroyable, ils pourraient au moins réfléchir aux œuvres étonnantes que Jésus a accomplies devant tous. Elles témoignent qu’il est davantage qu’un guérisseur et elles peuvent conduire à pressentir qu’il a un lien spécial avec Dieu son Père.
  • Mais leur refus foncier est dû au fait qu’ils ne veulent pas faire partie de la communauté que Jésus appelle et conduit.

Ensuite, positivement, Jésus réexprime son lien avec ses brebis et son Père :

  • Jésus n’embrigade personne, il ne cherche pas à séduire, il ne force pas, il parle et sa parole est invitation à toute liberté. Tout vrai disciple est quelqu’un qui a écouté son enseignement, qui s’est senti librement interpelé par cette Parole et qui a décidé de s’engager sur la voie tracée par l’Évangile. Lorsqu’il affirme qu’il « connaît ses brebis », il s’agit évidemment non d’une simple identité mais, au sens du verbe dans la bible, d’une communion profonde. L’existence qui met au mieux en pratique l’Évangile est le test de la foi.
  • Le don unique et immense que Jésus fait à ses disciples est la Vie éternelle, la participation à la Vie de Dieu.
  • Jésus sait que l’attachement de ses disciples à sa personne n’est pas le fruit de son travail ou de son prestige mais un cadeau de son Père : c’est pour cela qu’elles lui sont si précieuses jusqu’à donner sa vie pour elles.
  • Il rassure ses disciples qui, par leurs faiblesses, leurs péchés, les attaques subies, pourraient douter de leur persévérance : par la foi ils sont solidement tenus et par le Père et par le Fils et aucune puissance n’a pouvoir de les leur arracher. Seul le disciple lui-même, que jamais la foi ne ligote, peut de son plein gré renier ce qu’il a cru. Et cependant les mains du Père des miséricordes et les mains clouées du Fils demeurent toujours tendues pour accueillir celui qui s’était perdu.

Et Jésus conclut par l’affirmation solennelle :

« MON PÈRE ET MOI NOUS SOMMES UN ! »…A nouveau les Juifs ramassèrent des pierres : « Nous voulons te lapider pour un blasphème : parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu ! ». Jésus répondit : « Le psaume 82, 6 dit « Vous êtes des dieux ». Et nul ne peut abolir l’Écriture. Or à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous dites : « Tu blasphèmes ! ». Croyez au moins dans mes œuvres. Ainsi vous connaîtrez et vous connaîtrez de mieux en mieux que le Père est en moi comme je suis dans le Père ».

Ils cherchèrent à l’arrêter mais il échappa de leurs mains. Et il s’en retourna au Jourdain, au lieu de son baptême ».

Affirmation jamais dite, affirmée, dit Jean, par Jésus qui priait en disant « Abba ! Père », écrite et hardiment répétée par des membres d’un peuple dont la confession de foi fondamentale est « Écoute, Israël : le Seigneur Dieu est Seigneur UN ». Mais prétention Incroyable, inacceptable pour des multitudes infinies sans doute jusqu’à la fin des temps. Ce sera la cause première de la condamnation à mort de Jésus puis celle de milliers de martyrs.

« Le Père m’a consacré » dit Jésus en cette fête de la « dédicace », c.à.d. de la consécration du nouvel autel et du temple par les Maccabées…mais qui, à nouveau seront détruits lors de la guerre contre les Romains en 70. Déjà, au début de l’évangile, Jésus avait lancé : « Détruisez ce temple et je le relèverai en 3 jours » et Jean avait expliqué : « Il parlait du temple de son corps » (2, 19).

Jésus accomplit toute la liturgie

Jean et sa communauté sont confiants : l’édifice du temple de pierres, l’autel consacré, les sacrifices d’animaux n’ont plus lieu d’être. Toute la liturgie d’Israël s’accomplit en Jésus : il est l’agneau immolé, sa croix est l’autel de sa donation, sa résurrection sera la naissance de son Corps, l’Église. Parce qu’il est le Fils, UN avec son Père.

Bien peu nombreux étaient les premiers chrétiens qui découvraient ces merveilles et ils savaient quelles avanies et quelles souffrances les attendaient. Néanmoins ils vivaient dans une confiance inébranlable : avec le Bon Berger, ils ne manquaient de rien, ils continuaient les œuvres de Jésus, leur assurance était totale puisqu’ils étaient tenus dans les mains du Père et du Fils.

C’est ce témoignage qui assure

encore la Vérité de l’Évangile.

Fr Raphael, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 5 mai 2022

10.04.2022 – Dimanche des Rameaux – Année C – Évangile de Luc 10, 28 – 40

Évangile de Luc 10, 28 – 40

La Joyeuse Entrée du Roi

Par Fr Raphael Devillers, dominicain

Aujourd’hui Jésus parvient au terme de cette longue montée qu’il a décidée il y a plusieurs semaines à Césarée, tout au nord-est, à la frontière du monde juif avec la civilisation païenne et qu’il a annoncée aux disciples. Il est très conscient : je souffrirai beaucoup, ils me mettront à mort mais mon Père me rendra la vie. Pâle, les traits tirés, mais résolu, il s’est mis en route en prévenant : quiconque veut être mon disciple doit prendre le même chemin. En route il poursuit sa mission : enseigner, guérir quelques malades. Un soir, dans sa prière, son Père lui donne un signe lumineux de la future transfiguration de ce pauvre corps qui va être défiguré. Les disciples ne comprennent toujours pas mais ils le suivent quand même.

Au moment où nous allons commémorer ce drame qui a changé la face du monde, nous restons, avouons-le et n’en soyons pas surpris, perplexes, assaillis de questions. Ne vivons pas des liturgies routinières, osons rompre avec la multitude des tentations mondaines, prenons le temps de réfléchir, de méditer le récit de la Passion de Luc, battons-nous avec les obscurités du texte.

N’oublions pas que notre vie a valeur et est sauvée dans la mesure où nous aurons essayé de vivre cet enseignement car « Celui qui veut être mon disciple … ». Cette histoire n’est pas une lecture mais un itinéraire à prendre.

Pourquoi aller à la mort ? Qui est coupable ? Pas Jésus

Jésus n’est pas monté à Jérusalem pour y souffrir. Il n’est pas suicidaire et est libre de cette « pulsion de mort » que le Dr Freud a décelée en nous. Butant très vite contre la résistance des scribes, des pharisiens et des grands prêtres qui l’épiaient, il a expérimenté la montée de la haine. Il est monté pour dénoncer la fausseté d’un temple dont la splendeur était le fruit des exactions et des crimes d’Hérode. Il avait vu depuis longtemps, à la suite des prophètes Amos et Isaïe, que le culte fastueux avec ses sacrifices rigoureusement célébrés, était stérile. Il déployait son faste mais son spectacle ne changeait pas le mode de vie des participants, il ne convertissait pas les cœurs.

Faussement vrai, il était donc dangereux en donnant des assurances factices. En outre, Jésus, comme tout le monde, savait la vanité, la cupidité de certaines grandes familles sacerdotales. Et il ne supportait plus un temple qui refusait son entrée à des malades sous prétexte qu’ils étaient pécheurs, et qui bannissait « les autres », les païens. Ce n’est pas la nécessité de la souffrance qui a jeté Jésus dans le combat mais la volonté d’accomplir la mission de son Père : faire sauter ce verrou qui l’empêchait de se réaliser dans les temps nouveaux qui s’ouvraient alors.

Pas Dieu

Ce n’est pas Dieu qui a voulu la mort de son fils, lui qui a strictement interdit ce sacrifice à Abraham ainsi que tout sacrifice d’êtres humains. YHWH n’est pas un Moloch implacable qui exige réparation de toute faute à son égard. Son dessein, confié à Jésus, est de faire advenir son Royaume. Et dès le désert, Jésus a rejeté les procédés diaboliques pour choisir ceux de Dieu : pauvreté, douceur, refus de la violence armée. Mais l’obstacle majeur était le système du temple, tel qu’il fonctionnait, et ses responsables. C’est cela qu’il fallait donc dénoncer, ce qui par conséquent ne pouvait entraîner que le durcissement et la haine. Jésus a choisi la mission jusqu’au bout plutôt que la démission. « Qui perd sa vie la gagne ».

Pas les Juifs

Ce n’est pas le peuple de Jérusalem qui est responsable. A l’approche de la Pâque la ville était surchargée par l’arrivée continuelle de dizaines de milliers de pèlerins ravis de retrouver leur ville sainte. Ces gens de Corinthe, d’Alexandrie, de Rome, de Syrie ne connaissaient absolument pas ce Jésus et leurs familles avaient fort à faire pour les accueillir, veiller à l’hospitalité et les nourrir. Combien de personnes ont-elles participé à la Joyeuse Entrée du Galiléen ? Des zélotes qui attendaient le signal de la révolution, des spectateurs emballés par les miracles, des gens manipulés par les grands-prêtres…

Pas « Les Grands Prêtres »

Par convention et habitude, on parle des « grands prêtres ». Mais les récits montrent que le procès n’a pas respecté les normes juridiques et a été expédié en hâte par Caïphe et quelques autres. Les rabbins d’aujourd’hui disent que la sentence n’était absolument pas valable. Et les évangiles racontent que certains prélats, comme Nicodème ou Thomas d’Arimathie, sympathisaient avec Jésus. On ne peut pas dire que « le sanhédrin » a condamné Jésus.

Pas les Romains

Et les Romains ? Dans les années 70-80, lorsque les premiers évangiles paraissent et évoquent les souvenirs, les pharisiens, qui dirigent la foi après la destruction du temple et la disparition du clergé, sont les grands adversaires de leurs compatriotes qui se sont convertis à la foi nouvelle. C’est pourquoi les évangélistes noircissent leur portrait jusqu’à la caricature et ils chargent « les Juifs » de la responsabilité de la mort de Jésus.

D’autre part, comme les nouvelles communautés se répandent partout et se présentent comme les héritières d’un juif très contesté qui a été condamné à la mort ignominieuse de la croix (supplice réservé aux révolutionnaires) par le préfet Pilate, les évangiles insistent fortement sur la pression des prêtres juifs. De même ils insistent fortement sur les réticences de Pilate qui refusait l’exécution de ce Jésus. Car partout les Romains restaient perplexes et méfiants vis-à-vis de cette nouvelle secte qui se présentait comme fondée par un crucifié : ces nouveaux chrétiens n’étaient-ils pas aussi des révolutionnaires ? Il fallait donc insister sur leur obéissance à l’ordre.

La Croix est le passage dans l’amour de la Vie

Tout cela n’explique pas tout mais permet de rejeter des idées et des pratiques qui ont gangrené le message évangélique.

Le christianisme n’est pas une apologie de la souffrance. Les récits de la Passion montrent les horribles tortures infligées à Jésus mais sans y insister de façon masochiste. La première représentation de la croix date du 4ème siècle ; dans les catacombes, on montre Jésus le Bon Pasteur conduisant son troupeau, ou rapportant la brebis perdue, ou s’entretenant avec la Samaritaine, ou partageant les pains. Il est Source d’Eau Vive, Lumière divine. « Soyez toujours dans la joie, réjouissez-vous » répétait Paul.

Hélas plus tard des Saints et des Saintes vont développer une dévotion des plaies, s’infliger des souffrances, exhiber des crucifiés sanglants. Des chefs d’œuvre de peintures vont devenir populaires …dans l’oubli de la résurrection. La psychologie moderne a mis à nu ces tendances perverses qui nous tentent mais ce dolorisme a fait des ravages.

Conclusion

Jésus, le fils ayant reçu la mission essentielle, obéit aux indications de son Père qui les donne dans les Écritures. On y raconte qu’après des siècles d’esclavage, Dieu a décidé de libérer son peuple :

« Ce mois de Nissan sera pour vous le premier des mois…Le 10 de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille : une bête sans défaut, mâle, âgée d’un an. Vous la garderez jusqu’au 14ème jour (pour tester sa bonne santé). On l’égorgera au crépuscule. On prendra du sang, on en mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons. On mangera la chair cette nuit-là, cuite au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères…Vous la mangerez en hâte, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. C’est la pâque du Seigneur. Je « passerai » par-dessus vous. Ce jour vous servira de mémorial… » (Ex 12).

Jésus vIent accomplir les Écritures : il sait qu’il est l’Agneau. Donc il a calculé son voyage afin d’entrer à Jérusalem le 10 nissan. De même que l’on devait examiner l’agneau pendant 3 jours afin de constater son parfait état, Jésus va être criblé de questions par tous les spécialistes et nul ne parviendra à le prendre en défaut. Aussi le 14, il se donnera à manger à ses disciples comme pain sans levain. Puis il se livrera et ses ennemis le mettront à mort.

Ce qui signifie qu’il faudrait sans doute célébrer « le lundi des rameaux »

Son sang répandu sera pour les disciples le grand signe : ils seront libérés de l’esclavage des observances, du légalisme, de la culpabilité, du nationalisme étroit, du péché qui les rendaient esclaves et ils pourront s’élancer dans le monde entier annoncer la bonne Nouvelle du Royaume universel de la liberté.

Comment n’être pas ébloui par cet accomplissement historique ? Mais Jérusalem n’a pas reconnu celui qui entrait. Il voulait un chef libérateur et il était monté sur un âne. Comme au baptême une colombe était descendue sur lui. Aussi le 14, la foule a rejeté les rameaux, serré les poings et hurlé « A mort ».

Cette année encore, nous entendrons : Nous voulons des œufs, des poussins et du chocolat.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 4 avril 2022