04.09.2022 – 23ème dimanche – Année C – 4 septembre 2022 – Évangile de Luc 14, 25-33

Par Raphaël Devillers

Le Chemin de Jésus

Toutes les routes montant à Jérusalem se remplissaient de pèlerins tout heureux de se retrouver pour fêter la grande solennité de la Pâque qui approchait. Les Galiléens qui connaissent Jésus et ont vu ses miracles parlent de lui aux arrivants avec enthousiasme : n’est-ce pas lui le Messie attendu ? Va-t-il faire un coup d’éclat dans la capitale ?Allons-nous enfin retrouver la liberté ? Maintenant c’est une grande foule qui s’agglutine sur la route derrière lui en chantant son espérance.

Mais d’un mot Jésus va tenter d’anéantir leurs illusions. Peine perdue car à son entrée dans la capitale, ils acclameront encore « le roi fils de David ».

Renoncer à tout pour suivre Jésus

De grandes foules faisaient route avec Jésus.
il se retourna et leur dit :     « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. »

Terrible exigence. Impraticable, diront certains.

Déjà lorsque Jésus avait annoncé qu’il montait à Jérusalem mais qu’il y souffrirait beaucoup, il avait lancé à tous : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car qui veut sauver sa vie la perdra mais qui perd sa vie à cause de moi la sauvera « (9,23).

Cela semble signifier que celui qui se décide à être disciple de Jésus doit persévérer même si sa famille le lui reproche et le presse de renoncer. Il peut arriver que la foi provoque des dissensions, des colères, des menaces. « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre…On se divisera père contre fils… « (12, 51)

Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.

A la foule qui rêvait de victoire, de brandir des étendards, de jouer de la fanfare, Jésus annonce un tout autre programme. La foi sera contestée, les croyants s’attireront des moqueries, certains seront dénoncés et traduits au tribunal, d’autres verront leur carrière brisée..

L’essentiel sera donc de suivre Jésus. Non d’imiter à la lettre tout ce que l’on raconte de lui dans les évangiles mais de vouloir appliquer tous ses enseignements dans la vie. « Porter sa croix » ne veut pas dire s’infliger des souffrances mais accepter de porter avec courage les épreuves que le monde vous infligera. Les chemins seront variés ; la croix aura des formes différentes. Mais lorsque nous voyons notre société, comment imaginer une vie de foi sans croix ?

Deux Paraboles

Deux petites paraboles, que Luc est seul à raconter, invitent au discernement.

Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :  ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’

Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix ».

Vous qui me suivez pour faire partie de la foule et parce que vous avez une idée fausse du messie, faites bien attention. Commencez par réfléchir, par bien prendre conscience des enjeux de l’engagement de la foi, des sacrifices auxquels il va falloir consentir, de la dureté du combat. Se proclamer pour Jésus par enthousiasme superficiel ou par imitation de la foule et puis se détourner vous attirera les sarcasmes. Bâtir sa vie jusqu’au bout pour Jésus et avec l’Évangile exige un engagement tenace. La vie chrétienne est une guerre : évaluez donc bien vos forces car elle ne cessera jamais.

La conclusion sonne comme une exigence radicale : un appel au renoncement total.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple.

Tentation du masochisme

Devant ce passage qui nous impose les exigences les plus radicales et même tranche au coeur de nos relations les plus chères, le prédicateur hésite et il est tenté d’arrondir un peu les angles en parlant de la miséricorde du Seigneur, de l’infini de son pardon, de la douceur de l’Esprit. Mais aucune de ces réalités n’est évoquée ici.

Ce texte n’exagère pas car il insiste très fort sur l’attachement total que le disciple doit porter à la personne de son Seigneur et sur l’âpreté du combat qu’il faudra mener pour lui.

Mais il comporte un danger que l’histoire de l’Église révèle. La répétition intensive des mots intransigeants – « se renoncer…porter sa croix…cet homme ne peut pas être mon disciple… » a conduit certains esprits à des pratiques ascétiques excessives : Ste Rose « se livrait à des austérités effrayantes » dit son biographe : certains farfelus décidèrent de vivre au sommet d’une colonne (les stylites) ; la pratique de l’auto flagellation était courante dans certains ordres religieux… Les psychologues ont pointé le mépris de soi, l’obsession de la culpabilité, le prurit du scrupule, parfois du masochisme, on a même parlé de « La névrose chrétienne » (P. Solignac). Mais il n’y avait là que dérives faussement pieuses

Le jeune homme riche a été invité à quitter tous les siens et à renoncer à tous ses biens. Mais ce n’était qu’une invitation libre et son refus n’a pas été noté comme une condamnation. Tous les premiers documents (Actes, lettre d’apôtres) témoignent que les convertis demeuraient propriétaires tout en étant avertis sur le danger très grave de l’argent.

Seuls les membres de la communauté originelle de Jérusalem ont donné leurs biens selon les besoins. Mais c’est parce qu’ils se figuraient que le Messie allait revenir très bientôt. L’affaire a tourné à la faillite générale et Paul, et d’autres, ont dû quémander des secours aux communautés lointaines. Le procédé n’a plus été repris que dans les Ordres religieux.

Conclusion

La priorité essentielle est de découvrir et d’aimer la personne de Jésus dont le visage rayonne de manière extraordinaire dans les évangiles. Sa découverte devient une vocation, un appel à participer à son projet de recréer l’humanité : à la guérir du mal, à lui pardonner ses péchés qui sont à la racine de tous ses malheurs et à la rehausser dans la condition divine.

Ce projet inauguré par Jésus Seigneur se poursuit par la communauté de tous ceux qui croient en lui, qui lui font confiance. Cette Église est fondamentalement joyeuse car elle a reçu la Bonne Nouvelle et est chargée de la transmettre au monde entier.

Toutefois la résistance du mal est terrible : elle se déchaîne dans l’égoïsme, la haine, les conflits et elle s’immisce même au coeur de la religion. C’est pourquoi Jésus va souffrir, et tous ses disciples à sa suite. Ils ne chercheront pas les mortifications mais ils se heurteront à l’incrédulité, seront la cible de sarcasmes et d’injures. Jésus sera arrêté, condamné, crucifié.

Mais en menant à terme le dessein reçu de son Père, il en recevra la Vie éternelle. Comme son Maître, la souffrance du disciple sera le contrecoup de sa persévérance.

Certes sa faiblesse demeure et il n’est pas toujours à la hauteur de sa vocation. L’amour de Jésus le conduira à décider ce qui lui paraissait impossible. Comme son Seigneur à l’agonie, il dira : « Père, que cette coupe s’éloigne de moi !…. Mais que ta Volonté soit faite et non la mienne »

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 30 août 2022

04.09.2022 – 23ème dimanche – Année C – 4 septembre 2022 – Évangile de Luc 14, 25-33

Par Raphaël Devillers

Le Chemin de Jésus

Toutes les routes montant à Jérusalem se remplissaient de pèlerins tout heureux de se retrouver pour fêter la grande solennité de la Pâque qui approchait. Les Galiléens qui connaissent Jésus et ont vu ses miracles parlent de lui aux arrivants avec enthousiasme : n’est-ce pas lui le Messie attendu ? Va-t-il faire un coup d’éclat dans la capitale ?Allons-nous enfin retrouver la liberté ? Maintenant c’est une grande foule qui s’agglutine sur la route derrière lui en chantant son espérance.

Mais d’un mot Jésus va tenter d’anéantir leurs illusions. Peine perdue car à son entrée dans la capitale, ils acclameront encore « le roi fils de David ».

Renoncer à tout pour suivre Jésus

De grandes foules faisaient route avec Jésus.
il se retourna et leur dit :     « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. »

Terrible exigence. Impraticable, diront certains.

Déjà lorsque Jésus avait annoncé qu’il montait à Jérusalem mais qu’il y souffrirait beaucoup, il avait lancé à tous : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car qui veut sauver sa vie la perdra mais qui perd sa vie à cause de moi la sauvera « (9,23).

Cela semble signifier que celui qui se décide à être disciple de Jésus doit persévérer même si sa famille le lui reproche et le presse de renoncer. Il peut arriver que la foi provoque des dissensions, des colères, des menaces. « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre…On se divisera père contre fils… « (12, 51)

Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.

A la foule qui rêvait de victoire, de brandir des étendards, de jouer de la fanfare, Jésus annonce un tout autre programme. La foi sera contestée, les croyants s’attireront des moqueries, certains seront dénoncés et traduits au tribunal, d’autres verront leur carrière brisée..

L’essentiel sera donc de suivre Jésus. Non d’imiter à la lettre tout ce que l’on raconte de lui dans les évangiles mais de vouloir appliquer tous ses enseignements dans la vie. « Porter sa croix » ne veut pas dire s’infliger des souffrances mais accepter de porter avec courage les épreuves que le monde vous infligera. Les chemins seront variés ; la croix aura des formes différentes. Mais lorsque nous voyons notre société, comment imaginer une vie de foi sans croix ?

Deux Paraboles

Deux petites paraboles, que Luc est seul à raconter, invitent au discernement.

Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :  ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’

Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix ».

Vous qui me suivez pour faire partie de la foule et parce que vous avez une idée fausse du messie, faites bien attention. Commencez par réfléchir, par bien prendre conscience des enjeux de l’engagement de la foi, des sacrifices auxquels il va falloir consentir, de la dureté du combat. Se proclamer pour Jésus par enthousiasme superficiel ou par imitation de la foule et puis se détourner vous attirera les sarcasmes. Bâtir sa vie jusqu’au bout pour Jésus et avec l’Évangile exige un engagement tenace. La vie chrétienne est une guerre : évaluez donc bien vos forces car elle ne cessera jamais.

La conclusion sonne comme une exigence radicale : un appel au renoncement total.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple.

Tentation du masochisme

Devant ce passage qui nous impose les exigences les plus radicales et même tranche au coeur de nos relations les plus chères, le prédicateur hésite et il est tenté d’arrondir un peu les angles en parlant de la miséricorde du Seigneur, de l’infini de son pardon, de la douceur de l’Esprit. Mais aucune de ces réalités n’est évoquée ici.

Ce texte n’exagère pas car il insiste très fort sur l’attachement total que le disciple doit porter à la personne de son Seigneur et sur l’âpreté du combat qu’il faudra mener pour lui.

Mais il comporte un danger que l’histoire de l’Église révèle. La répétition intensive des mots intransigeants – « se renoncer…porter sa croix…cet homme ne peut pas être mon disciple… » a conduit certains esprits à des pratiques ascétiques excessives : Ste Rose « se livrait à des austérités effrayantes » dit son biographe : certains farfelus décidèrent de vivre au sommet d’une colonne (les stylites) ; la pratique de l’auto flagellation était courante dans certains ordres religieux… Les psychologues ont pointé le mépris de soi, l’obsession de la culpabilité, le prurit du scrupule, parfois du masochisme, on a même parlé de « La névrose chrétienne » (P. Solignac). Mais il n’y avait là que dérives faussement pieuses

Le jeune homme riche a été invité à quitter tous les siens et à renoncer à tous ses biens. Mais ce n’était qu’une invitation libre et son refus n’a pas été noté comme une condamnation. Tous les premiers documents (Actes, lettre d’apôtres) témoignent que les convertis demeuraient propriétaires tout en étant avertis sur le danger très grave de l’argent.

Seuls les membres de la communauté originelle de Jérusalem ont donné leurs biens selon les besoins. Mais c’est parce qu’ils se figuraient que le Messie allait revenir très bientôt. L’affaire a tourné à la faillite générale et Paul, et d’autres, ont dû quémander des secours aux communautés lointaines. Le procédé n’a plus été repris que dans les Ordres religieux.

Conclusion

La priorité essentielle est de découvrir et d’aimer la personne de Jésus dont le visage rayonne de manière extraordinaire dans les évangiles. Sa découverte devient une vocation, un appel à participer à son projet de recréer l’humanité : à la guérir du mal, à lui pardonner ses péchés qui sont à la racine de tous ses malheurs et à la rehausser dans la condition divine.

Ce projet inauguré par Jésus Seigneur se poursuit par la communauté de tous ceux qui croient en lui, qui lui font confiance. Cette Église est fondamentalement joyeuse car elle a reçu la Bonne Nouvelle et est chargée de la transmettre au monde entier.

Toutefois la résistance du mal est terrible : elle se déchaîne dans l’égoïsme, la haine, les conflits et elle s’immisce même au coeur de la religion. C’est pourquoi Jésus va souffrir, et tous ses disciples à sa suite. Ils ne chercheront pas les mortifications mais ils se heurteront à l’incrédulité, seront la cible de sarcasmes et d’injures. Jésus sera arrêté, condamné, crucifié.

Mais en menant à terme le dessein reçu de son Père, il en recevra la Vie éternelle. Comme son Maître, la souffrance du disciple sera le contrecoup de sa persévérance.

Certes sa faiblesse demeure et il n’est pas toujours à la hauteur de sa vocation. L’amour de Jésus le conduira à décider ce qui lui paraissait impossible. Comme son Seigneur à l’agonie, il dira : « Père, que cette coupe s’éloigne de moi !…. Mais que ta Volonté soit faite et non la mienne »

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 30 août 2022

28.08.2022 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE ANNÉE C – ÉVANGILE DE LUC 14, 1-14

Évangile de Luc 14, 1-14

Une Invitation Agitée

Le mot « pharisien » a pris à tort le sens péjoratif de dévot hypocrite, d’homme sournois et cauteleux. Or ce mouvement est né chez des Juifs pieux attristés par le nombre de leurs compatriotes qui, séduits par la splendeur nouvelle de la civilisation gréco-romaine, abandonnaient les traditions religieuses de leur peuple. En réaction les pharisiens voulaient exhiber leurs appartenance à la Loi et se démarquaient par leurs pratiques pointilleuses – d’où leur nom qui signifie « séparés ».

Une des coutumes de leurs confréries était d’organiser un banquet chez l’un d’eux le vendredi soir, pour fêter l’entrée en sabbat et débattre de questions religieuses. Ce pouvait donc être l’occasion de mieux connaître ce Jésus qui semblait remettre en question ce qui leur paraissait essentiel. Luc rapporte trois invitations.

La première est bousculée par l’entrée intempestive d’une pécheresse en pleurs qui verse du parfum sur les pieds de Jésus qui lui souffle : « Tes péchés sont pardonnés ». Stupeur de l’assemblée ( 7,36)

Dans la deuxième, Jésus éclate en une violente colère : « Malheureux, vous les pharisiens qui purifiez l’extérieur mais pas l’intérieur ! Malheureux vous les scribes qui chargez les gens de fardeaux accablants mais vous vous en dispensez ! ». Évidemment dès la sortie de Jésus, la furie monte : « Ils s’acharnèrent contre lui et cherchaient des questions pour le piéger » (11,37)

La troisième est l’évangile de ce dimanche.

Le Repas chez un Chef Pharisien

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient.

L’invitation n’est pas franche et amicale : elle est l’occasion de poser des questions embarrassantes à Jésus afin d’épier ses réponses et en tirer arguments contre lui pour le dénoncer à la foule comme impie. Jésus, lui, n’est certainement pas dupe de la manœuvre mais il accepte le dialogue. Il continue patiemment à les fréquenter, et même à accepter leurs invitations. Mais il est hors de question de leur faire la moindre concession. On n’achète pas la vérité du message de l’Évangile par des banquets et des cadeaux.

La scène comporte quatre parties. La première, la guérison par Jésus d’un homme souffrant d’œdème, n’est pas racontée par la liturgie : les convives n’ont rien à rétorquer à un acte humanitaire qui semble enfreindre l’interdit du sabbat. Soigner l’homme dépasse les règlements.

Prendre les dernières Places

Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit :
 « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.  Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
 En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

Décidément cette envie vaniteuse de se pousser en avant et d’occuper les places d’honneur est un défaut qui énerve beaucoup le Seigneur. Déjà dans sa diatribe précédente, il avait lancé : «  Malheureux êtes-vous, Pharisiens, vous qui aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques » (11, 43).

Et il avait bien dû constater que ses apôtres eux-mêmes n’en étaient pas indemnes : alors qu’il venait de leur annoncer qu’il allait être rejeté à Jérusalem et que tout disciple devait prendre sa croix, il les avait surpris en train de se quereller pour savoir qui était le plus grand (11, 34). « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous » avait-il répliqué en leur donnant l’exemple d’un enfant. Et sa mère n’avait-elle pas chanté Celui qui « jette les puissants bas de leurs trônes et élève les humbles » ?(Luc 1, 52)

Que le monde offre des titres ronflants et des trônes imposants, qu’il se prosterne devant des « sommités », que des malins jouent des coudes pour se pousser en avant, c’est leur affaire. Mais le plus affligeant, c’est de voir des Éminences ecclésiastiques faire de leur vocation une course poursuite aux titres, de faire des plans de carrière, de s’évaluer selon la longueur de leurs traînes et le nombre de leurs médailles.

La sentence finale dépasse la simple question de sagesse : C’est Dieu qui abaissera celui qui se gonfle, et qui élèvera l’humble piétiné par les autres.

Inviter les Pauvres

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ;  heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour.

Cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Jésus remarque que tous les convives appartiennent au même milieu : même style de vêtements, même culture. Entre gens qui se connaissent, il est normal qu’un donné appelle un rendu, un cadeau sollicite la réciproque, et les invitations s’alternent avec politesse. Ainsi on demeure entre soi et les relations sont très aisées.

Et voilà que Jésus suggère à son hôte une initiative impensable : inviter des pauvres. Ils seront tout à fait incapables de te rendre la pareille donc tu poseras un acte totalement gratuit, tu feras un cadeau sans restitution. Alors tu connaîtras le bonheur de Dieu car il te ressuscitera et t’invitera au banquet de la Vie éternelle avec tous les pauvres qui sont ses préférés.

Au premier coup d’œil, cette suggestion nous paraît peut-être farfelue, difficile à réaliser dans son absolu. Mais d’abord réfléchissons un peu :

  • Nourrir les affamés est une priorité absolue qui interroge les dépenses parfois exorbitantes de nos réceptions mondaines.
  • La charité ne peut se limiter à une pièce jetée rapidement dans un gobelet ni à une signature sur un chèque. Le pauvre est une personne : son besoin primaire, comme nous, est la relation humaine, le regard attentif, la parole bienveillante. Le pape François a souligné plusieurs fois l’insuffisance d’une charité anonyme.
  • En tout cas, la messe du dimanche devrait mettre en acte cet idéal. Très souvent nous nous y regroupons par affinités, parce que nous nous connaissons et faisons partie du même milieu. Il serait nécessaire que nous fassions sauter ces murs dans lesquels nous nous enfermons et que nous participions à un repas fraternel sans classe, tous accueillis par le même Amour, tous nourris de la même « portion » précisément pour accomplir la « communion » fraternelle qui était le but de la Croix.

La 4ème et dernière scène (14, 15-23) est omise par la liturgie.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCE.BE, le 21 août 2022

21.08.2022 – HOMÉLIE DU 21ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE PAR LE FR. RAPHAËL DEVILLERS

Évangile de Luc 13, 22-30

Un Enseignement qui Choque

Par le Fr Raphael Devillers, dominicain.

A 15 reprises dans son évangile, Luc note que Jésus « enseigne » : il s’agit donc de son activité principale. Cet enseignement ne se réduit ni à une instruction abstraite ni à une consolation onctueuse ni à des conseils d’une vague spiritualité. Et il bouscule fortement. Dès le début Jésus prêche dans la synagogue de son village Nazareth et il s’en fait exclure ; pendant ses derniers jours à Jérusalem, il s’installera dans le temple pour y « enseigner »et on fera tout pour le déstabiliser ; enfin les autorités du sanhédrin le livreront à Pilate en l’accusant de « soulever le peuple en enseignant dans toute la Judée à partir de la Galilée »(23,5). Cet enseignement est donc populaire mais jugé subversif. Or jamais Jésus ne se taira ni n’acceptera de l’édulcorer. Il lui vaudra la mort.

Aussi la question rebondit de ville en village : qui est cet artisan qui s’est fait prophète et qui opère des guérisons ? Est-il le Messie ? Est-il vrai qu’il va instaurer le royaume de Dieu ?…Partout Jésus allume le feu des débats, des enthousiasmes et des sarcasmes et on le crible de questions.

Y aura-t-il beaucoup de sauvés ?

En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »

Cette question ne se pose-t-elle pas encore aujourd’hui ? A l’époque les maîtres lui donnaient des réponses très différentes. Certains affirmaient que tout le peuple d’Israël serait sauvé à cause de son élection et des mérites des Pères. D’autres au contraire estimaient que les infractions contre la Loi étaient telles que finalement seule une minorité d’Israël mériterait d’aller au ciel de Dieu. Quelqu’un demande à Jésus son avis sur cette question débattue mais il va refuser nettement d’entrer dans cette querelle d’écoles.

Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas.

Comme toujours Jésus interpelle directement son auditoire. On n’a pas à spéculer sur des problèmes mais à s’engager soi-même, immédiatement et en urgence, pour changer de comportement et tout faire pour pouvoir entrer dans le Royaume. Car l’entrée ne va pas de soi, elle n’est pas automatique, la porte en est étroite, c.à.d. elle exige de durs efforts, des renoncements pénibles. Déjà les prophètes de la première Alliance tonitruaient contre les puissants et les orgueilleux qui se contentaient d’une piété superficielle, de rites hypocrites tout en acceptant l’exploitation des pauvres et le mépris du droit.

Le message de Jésus, on le voit bien dans l’Évangile, est lui aussi, et plus encore, intransigeant contre des conduites qui bafouent les volontés de Dieu. Certes la miséricorde de Dieu est infinie : encore faut-il la demander, donc prendre conscience de ses errements et décider de s’en corriger dès que possible.

Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’
Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’

Le temps de la vie terrestre est celui des options et des changements possibles mais il a un terme. Celui qui s’est obstiné à faire le mal, à commettre l’injustice s’est rendu incapable d’entrer dans le Royaume, il s’est distancié du Seigneur, maître de la maison. Celui-ci n’est pas dur et implacable : c’est l’homme qui, de lui-même, s’est exclu.

Et il est vain de chercher des excuses : « Je connaissais et j’admirais l’évangile…Je participais aux liturgies… ». La connaissance de Jésus et de son évangile sont insuffisants : seule compte son application, sa mise en pratique. C’est la façon de vivre qui approche ou éloigne du Seigneur.

Le Royaume accessible à Israël et aux Nations

Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. »

Des fils d’Israël – tels les grands patriarches, les prophètes et tant d’autres encore aujourd’hui – ont pratiqué la loi de justice et entreront dans le Royaume. Et ils y seront rejoints par des personnes de toutes les nations. Tout nationalisme, tout racisme, tout ritualisme superficiel sont supprimés dans le Royaume si mystérieux à définir et que Jésus évoque en reprenant l’image du banquet utilisé dans la Première Alliance :

« Le Seigneur de l’univers va donner sur cette montagne (Sion) un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux…Il fera disparaître sur cette montagne le voile tendu sur tous les peuples : il fera disparaître la mort pour toujours » (Isaïe 25, 6).

L’image du banquet signifie le don de la vie et de la joie partagées par le Seigneur avec ses élus venus des quatre coins du monde : avec le Messie cette Vie éliminera toute mort. Mais Jésus ne reprend pas la localisation à Sion / Jérusalem : le Royaume sera transcendant.

Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. 

Si bien que parmi les païens qui ont été appelés les derniers dans l’histoire, certains seront admis en masse dans ce Royaume ; et par contre, des enfants d’Israël qui avaient pourtant été appelés les premiers en seront exclus.

Accepter les reproches du Seigneur

Les parents et les enseignants le savent bien : l’amour qu’ils ont pour leurs jeunes les oblige parfois à secouer leur indolence, à les tancer pour leurs erreurs répétées. Ces reproches sont parfois durs, même violents mais ils sont nécessaires sur le chemin de l’éducation.

De même les curés de paroisse, pour être des bergers fidèles, ne peuvent pas gommer les passages plus durs des évangiles. On ne peut trahir la Parole de Dieu quand elle admoneste, on n’arrondit pas les angles de la Vérité quand elle impose des exigences nécessaires.

Nos défauts sont bien enracinés, ils sont lourds à vaincre : aussi nous souhaitons que l’on nous laisse tranquilles, que nos liturgies restent des moments de consolation paisible. Mais l’Évangile se meurt lorsque nous en faisons une boisson soft.

Certes sur le champ, nous sommes secoués, nous estimons que le prédicateur exagère. Certains paroissiens même divergent vers une autre paroisse où la prédication est doucereuse. Or le passage par la porte étroite exige des changements parfois radicaux. Le mode de vie prôné dans nos sociétés occidentales avec sa course effrénée vers les divertissements, la consommation , le gaspillage exacerbe l’égoïsme et mène à la destruction : tout le monde le reconnaît . A la suite de Jésus, nous devons être les prophètes d’une vie plus vraie et donc déjà plus heureuse. Il est normal que l’enseignement de l’Évangile nous secoue

Accepter les leçons du Seigneur

En terminant sa lettre, l’auteur de la « Lettre aux Hébreux » (2ème lecture de ce jour) expliquait déjà le bien fondé des remontrances :

Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : « Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches.  Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils » (citation de Prov. 3, 11).
    

Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice.


C’est pourquoi redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCE, le 16 août 2022

14.08.2022 – Homélie du 20ème dimanche – Année C – 14 août 2022

Évangile de Luc 12, 49-53

Par Raphaël Devillers

La Mission de Jésus

Nous avons entendu plusieurs enseignements de Jésus : sur la prière, l’usage de l’argent, la vigilance…Mais n’oublions pas qu’il est en train d’emmener ses disciples sur la route de Jérusalem où, leur a-t-il dit, il va être rejeté et mis à mort par les autorités mais son Père le ressuscitera. Et dans la dernière parabole, il a prévenu les intendants de rester vigilants car le Maître viendra à l’improviste pour juger.

Cette issue finale de sa mission, qui s’approche de jour en jour, obsède Jésus : il a hâte de réaliser jusqu’au bout la volonté de son Père mais le prix à payer sera horrible. Tout à coup, à ses disciples, il exprime la passion et l’angoisse qui le poignent. Il nous révèle ainsi le sens de sa venue sur terre.

Le Grand Désir de Jésus

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !

Jean-Baptiste l’avait prophétisé : « Il vient, celui qui est plus fort que moi : il vous baptisera dans l’Esprit-Saint et le feu »(2, 16). Jésus ressuscité annoncera à ses disciples : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous »( Ac 1, 8). Et en effet à la Pentecôte, « comme des langues de feu leur apparurent » et toute peur disparue, remplis de force et. de confiance, ils sortiront et se mettront à prêcher, avec feu, les merveilles de Dieu. Le feu de la Bonne Nouvelle commencera à s’étendre par toute la terre.

Mais pour cela, il faudra d’abord que Jésus accepte de donner sa vie : à Gethsémani et au Golgotha, il sera plongé, « baptisé » dans un second baptême bien plus effroyable que le premier. Jésus ici ne peut s’empêcher de révéler aux siens la crainte, l’horreur qui le torturent à la perspective de ce qui l’attend. Non il ne cherche pas la mort, elle le révulse, le tord déjà d’angoisse. Mais il ne peut reculer, il doit dire sa vérité quoi qu’il en coûte. En faisant de sa mort un don d’amour, il ouvrira le don de l’Esprit.

La Paix qui provoque des disputes

Si vraiment la Pâque de Jésus accomplit l’attente du Messie, le monde va-t-il connaître la paix ? Hélas non.

Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division.
Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ;
ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

La croix de Jésus opère la transfiguration de la haine et de la violence des bourreaux en amour, pardon, miséricorde de la part du Seigneur. Et de là s’élancera la Bonne Nouvelle de la paix. Mais il ne s’agit pas d’une paix automatique et imposée. Jésus est bien l’Agneau de Dieu qui apporte la paix du monde mais ne reçoit cette paix que celui ou celle qui croit en Jésus, qui se fait son disciple, qui décide de vivre et de se donner complètement à la manière de son Maître.

Cette paix est un don gratuit mais elle est difficile : elle bouscule nos préjugés, elle torpille notre égoïsme, elle nous oblige à changer d’échelle de valeurs. Elle accule chacun à se décider librement. Du coup elle introduit la division au cœur des familles, des nations, du monde. La Loi de Moïse partageait Israël et les nations : l’Évangile s’adresse à toute personne et distingue croyants et incroyants. Mais on ne joue pas avec la vérité et on ne bafoue pas la liberté. Là est le prix de l’égalité et de la fraternité.

Le judaïsme disait qu’après une terrible période d’affrontements, le Messie enfin apporterait la paix. Jésus enseigne que sa venue messianique provoquera immanquablement divisions, heurts, déchirures. Le temps de l’Église reste ce qu’il a été dès le début : le vieux Syméon l’avait prophétisé à sa mère : il « sera un signe contesté »(2, 34). L’Évangile n’est ni une obligation ni une démonstration mais « un signe » devant lequel chacun doit opter.
Si votre famille ne partage pas la même foi, souvenez-vous que Jésus lui-même a été rejeté par son village, par certains de sa famille, par les autorités religieuses. A sa suite, les martyrs gardaient la paix au milieu des affres des persécutions.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 9 août 2022

07.08.2022 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE ORDINAIRE- ANNÉES-C – LUC 12, 32-48

Évangile de Luc 12, 32-48

Par le Fr. Raphael Devillers, le 2 août 2022

Veilleurs dans la nuit du monde

Après la sévère mise en garde contre l’avidité (parabole de l’homme enrichi), laquelle s’adressait à tout le monde, Jésus poursuit par un enseignement à ses disciples. Il leur commande de chasser toute inquiétude concernant même les besoins élémentaires, la nourriture et le vêtement, car ce serait un manque de foi. La liturgie ne rapporte pas cette instruction mais uniquement sa finale que voici.

Un trésor au ciel

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.

Ce dépouillement ne vise sans doute que les disciples engagés dans la vie itinérante apostolique puisque, dans leurs lettres, les apôtres n’imposeront jamais ce don total à leurs correspondants. Mais comme le Seigneur, ils appelleront à une foi qui est totale confiance puisque les croyants sont le petit troupeau sur qui veille le Seigneur et que Dieu leur a donné d’entrer dans son Royaume.

Ces dons divins d’une richesse extraordinaire permettent le détachement des biens terrestres et obligent aux dons aux malheureux. Ainsi, les croyants ont un trésor inaltérable que nul ne peut leur enlever. Attention à ne pas mettre leur coeur dans les richesses du monde.

Parabole des serviteurs vigilants

Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils !

Cet enseignement sur l’usage de l’argent est suivi d’un autre qui va prendre de plus en plus d’importance : la vigilance. Jésus sait que les hommes vont le refuser et le faire disparaître mais il sait que son Père lui rendra la vie et qu’il reviendra à une date indéterminée. Tout au long de ce temps où le Seigneur semblera absent, la tentation sera grande de laisser la foi s’étioler et disparaître.

Il faudra absolument demeurer vigilant, vivre dans le monde tout en n’oubliant jamais que le Seigneur peut revenir d’un moment à l’autre. Sans relâchement, le disciple qui reste un citoyen du monde n’oublie pas qu’il reste surtout un serviteur de son Maître et celui-ci doit toujours guider sa conduite.

Quel bonheur pour les serviteurs en état de veille lorsque le Seigneur reviendra : il se fera leur serviteur au repas de fête de l’Alliance. Mais attention : il faut tenir jusqu’à la fin de la nuit, résister aux épreuves des ténèbres qui incitent à perdre la foi et l’espérance.

Parabole du voleur

Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

Veiller dans la foi alors que l’on est fort préoccupé par les affaires du monde, bousculé par les critiques et les objections et que d’autre part on est déçu par l’Église, n’est pas simple. A la façon des voleurs, le Fils de l’homme viendra par surprise, au moment où l’on ne s’y attend plus. Il ne s’agit pas d’être tourmenté, anxieux, inquiet mais au contraire heureux puisque, un jour, le Fils de l’homme manifestera où est l’essentiel et rétablira enfin la justice.

Parabole des intendants

Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, Ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : “Mon maître tarde à venir”, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles.

L’intervention de Pierre introduit une instruction spéciale à l’endroit des responsables de communautés chrétiennes que la parabole compare à des intendants. Leur charge principale est de fournir la nourriture aux disciples c.à.d. le pain de la Parole de Dieu et le pain de l’Eucharistie. Pour demeurer des veilleurs et avoir la force de témoigner du Seigneur, les disciples doivent apprendre, approfondir le sens du Verbe de Vie. N’est-ce pas la méconnaissance de l’Évangile et la religion réduite à des pratiques rituelles qui sont une des causes principales du grand lâchage observé en ces dernières années ?

Mais la faute est peut-être due également à certains « intendants » qui n’ont pas bien exercé leur mission. Le relâchement de leur vigilance et l’enlisement dans la routine ont pu les faire tomber dans deux fautes dangereuses : utiliser la violence envers les brebis du Seigneur ou se laisser griser par les plaisirs terrestres. Qu’ils se ressaisissent au plus tôt car de toutes façons le Seigneur viendra et les punira, quels que soient leurs titres.

Rétribution proportionnelle

Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »

Tous les responsables d’Églises n’ont pas reçu une formation égale : c’est pourquoi ils seront jugés de manière proportionnelle.

Vue d’ensemble : Foi, Espérance, Amour

Ces 5 derniers dimanches nous ont présenté un portrait global de la vie du disciple telle que le Seigneur la propose.

15ème dimanche : Le Bon Samaritain. L’essentiel est d’aimer Dieu de tout son être et de tout son pouvoir. Et d’aimer l’autre homme en se faisant son prochain pour le servir.

16ème dimanche : Les deux sœurs. Grande est l’hospitalité mais plus encore l’écoute, le désir ardent de connaître l’Évangile pour en vivre. C’est notre meilleure part : offrir l’hospitalité au Seigneur dans notre coeur.

17ème dimanche : La prière. Le Seigneur nous offre le trésor de la prière, le Notre Père, qui nous installe en pleine confiance filiale et unifie tous nos désirs dans la vérité.

18ème dimanche : Parabole de l’homme enrichi. Il croyait assurer sa vie par la croissance de ses possessions. Péril de l’argent. L’avoir cherche la longévité terrestre ; la foi vise l’éternité de l’être.

19ème dimanche : La vigilance. Les disciples restent des citoyens du monde dans un monde de joies et de souffrances. L’espérance ferme du retour du Seigneur les tient éveillés pour discerner les véritables valeurs et faire les choix à bon escient. Ceux qui ont une responsabilité dans les communautés doivent doublement veiller pour exercer leur fonction.

Comme on le voit, la foi, l’espérance et la charité sont les énergies fondamentales.

La foi est le fondement de notre assurance – et non l’argent qui cherche toujours à s’y substituer.

L’espérance nous garde éveillés pour mener une existence signifiante où la justice l’emportera.

L’amour nous décentre de notre égoïsme et nous constitue enfants de Dieu.

La maison animée par les Trois est heureuse. Sûre de son fondement, éclairée par l’éveil, réchauffée par l’amour, elle guette avec confiance le moment où le Maître frappera à la porte.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCE, le 2 août 2022

31.07.2022 – Homélie du 18ème dimanche – Année C – Évangile de Luc 12, 13-21


Par Raphaël Devillers

Évangile de Luc 12, 13-21

Gardez-vous de toute avidité

Après l’école de la prière, nous écoutons aujourd’hui un des nombreux enseignements de Jésus au sujet de l’argent, dont le danger est fortement souligné par Luc dans son évangile comme dans ses « Actes des Apôtres ».

Du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Lorsqu’un arrangement à l’amiable était impossible, il était de coutume que les héritiers recourent à l’arbitrage d’un scribe qui jugeait selon la Loi. Ici donc un homme qui se sentait frustré par la proposition de son frère en appelle à Jésus pour trouver une solution plus juste : qui donc aura la commode de style Nestor XIV, tant aimée de maman, et la montre Rolex, fierté de papa ?,

Mais Jésus récuse cette demande car si on en reste à dresser deux listes de choses, il y aura de toute façon le sentiment d’être lésé chez l’un ou même les deux frères, qui s’en voudront, brûleront de rancune et cesseront peut-être de s’aimer. Jésus n’est pas un rabbin légaliste : il faut passer à un niveau supérieur, à celui du Royaume du Père qui appelle à la conversion des cœurs. Seul le détachement vis-à-vis des biens permettra, au prix sans doute de certaines frustrations, de dialoguer et de sauvegarder à tout prix l’essentiel : l’amour fraternel.

Et Jésus profite de cette demande pour lancer à la foule ( à nous) un avertissement contre l’avidité.

La Parabole de l’Homme Riche

Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. »

Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?”

Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

Pendant plusieurs années, les conditions climatiques avaient été très favorables, les ouvriers compétents et courageux s’étaient bien dévoués : les récoltes avaient battu leur record de production si bien que les granges se révélaient trop petites. Le propriétaire, intelligent et heureux, réfléchit et décide de les abattre pour en construire de plus vastes. Quelle jubilation après tant d’efforts ! Avec tout cet AVOIR, je peux ÊTRE tranquille et jouir des plaisirs de la vie pendant plusieurs années. Hélas, la nuit même, un infarctus met fin à ces rêves. D’autres profiteront de l’héritage. Notre vie ne dépend pas de ce que nous possédons.

Ce riche n’a pas mené des affaires malhonnêtes, il a beaucoup travaillé. Mais devant cet accroissement de fortune, il n’a pensé qu’à lui : « Repose-toi, mange, bois, jouis de la vie ». Il aurait pu avoir la générosité d’offrir une prime aux ouvriers qui avaient si bien œuvré pour lui. Ou de venir en aide à tous ces misérables et handicapés qui n’avaient pas eu sa chance et qui frappaient à sa porte tous les jours.

Alors « au lieu d’amasser pour lui-même, il aurait été riche devant Dieu ». Le partage, la solidarité avec les démunis, les dons aux pauvres constituent la vraie richesse qui donne valeur à l’homme généreux. D’ailleurs les linceuls n’ont pas de poche. Le compte en banque ne dit rien à Dieu et il comporte même une énorme responsabilité.

Le Problème de l’argent chez Luc

Profitons-en pour esquisser les grandes lignes de l’enseignement de Jésus sur ce sujet dans l’œuvre de Luc.

En ouverture Jean-Baptiste appelait à la conversion centrée sur le partage des biens ; dans son discours programmatique à la synagogue de Nazareth, Jésus se présentait ainsi : « L’Esprit de Dieu m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres »(4,18) ; dans son grand enseignement dans la plaine, il osait prêcher le grand retournement : « Heureux vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous…Mais malheureux vous les riches, vous tenez votre consolation » (6,20) ; dans la première parabole du semeur, le grain de la parole ne donne pas de fruit « du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie » (8,14).

Parfois Jésus appelle des jeunes hommes à le suivre comme disciples pour collaborer à son œuvre. Dans le passage qui suit l’évangile de l’homme riche, il les exhorte au dénuement, à ne pas s’inquiéter pour leur vie : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez ou boirez…Votre Père sait que vous en avez besoin ; cherchez plutôt le Royaume et cela vous sera donné par surcroît »(12,29). Certains renâclent contre cette exigence radicale et se détournent, comme le jeune notable (18,23). L’homme garde sa liberté.

Toutefois, dans ses prédications au peuple, aux gens mariés chargés de responsabilités professionnelles et familiales, Jésus n’impose jamais de telles exigences, lesquelles seraient dommageables comme on le voit dans les « Actes ». Enthousiasmés par la résurrection de Jésus et persuadés de son retour tout proche, les membres de la première communauté de Jérusalem avaient mis tout en commun et certains avaient vendu leurs propriétés pour partager selon les besoins de chacun (2, 45).

L’expérience évidemment tourna au désastre et Paul raconte dans ses lettres tous les voyages qu’il dût effectuer en vue de récolter des fonds près des lointaines églises grecques afin de sauver celle de Jérusalem tombée dans la misère.

Jésus n’a jamais interdit la propriété. Néanmoins il met sans cesse en garde : «  Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent »(16,13). L’argent est un instrument utile pour les échanges, son abondance offre bien des possibilités mais son pouvoir de fascination est tel que, sans s’en rendre compte, on en vient à en faire une idole, Mammon !

La société de l’argent Roi

A juste titre, la société occidentale est appelée « société de consommation ». La publicité matraque ses slogans, obnubile les esprits, surexcite les envies, promet des plaisirs inédits et toujours nouveaux. Et hélas on remarque trop peu ses ravages : obsession de l’avoir, rivalité, concurrence, jalousie, gaspillage. La loi du marché impose sa dictature et la politique doit même s’y soumettre. Société de déchets, de destruction des biens, de pollution, d’épuisement des matières. Cause du réchauffement climatique d’où glissade inéluctable vers la destruction de la planète.

Depuis des années, des prophètes, dont le pape François, sonnent l’alarme, appellent à une conversion radicale, essaient d’enrayer notre marche à l’abîme….Peine perdue, semble-t-il !

Les chrétiens devraient pourtant être en première ligne pour mettre les freins à cette folie. Non par ascèse ni par panique. Mais parce, pour la foi, il est infiniment scandaleux qu’une petite partie de l’humanité jouisse de tout et laisse des centaines de millions d’êtres humains croupir dans une misère épouvantable. L’Église est bien présente et active dans ces poches de misère et elle le paye parfois par le martyre ; mais l’aidons-nous suffisamment ?

Conclusion

L’homme enrichi de la parabole était sans doute un brave croyant, pratiquant et honnête. Et devant cet enrichissement inespéré, il a pris une décision « logique » que beaucoup d’autres auraient prise à sa place. Mais Jésus le traite d’ « insensé » parce qu’il n’a vu que l’amélioration de son bien-être matériel. La foi, qu’il avait sans doute, devait lui rappeler que l’amour de Dieu va de pair avec l’amour du prochain et que notre existence terrestre n’ a qu’une longueur limitée.

Est-ce que nous prenons nos décisions selon « la logique » de la foi ? Ne sommes-nous pas tentés d’avoir une vie coupée en deux, d’agir selon deux domaines séparés ? D’un côté celui de la religion avec sa piété, ses rites, sa petite morale de bonnes manières et de l’autre, celui de la vie courante, des engagements sociaux et professionnels ? Comment gérons-nous nos placements financiers ? Comment apprécions-nous nos grosses dépenses ? Comment prenons-nous nos décisions politiques ? Comment des chrétiens qui occupent des postes à grande responsabilité tentent-ils de sortir de la logique capitaliste et mortifère ?…. « Acheter est un acte moral » disait Benoît XVI. Ce qui nous semble neutre, anodin, peut être « folie » selon la foi.

Beaucoup de jeunes à qui l’on reproche de ne plus aller à la messe sont scandalisés par le manque de sens de notre société. Eux aussi sont entraînés par la consommation effrénée mais ils voudraient voir des chrétiens qui donnent l’exemple : qui osent prendre des décisions non conformistes mais inspirées directement par une foi réelle. La pratique est dans la vie quotidienne.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 26 juillet 2022

24.07.2022 – HOMÉLIE DU 17Ème DIMANCHE – ÉVANGILE DE LUC 11, 1–13

Évangile de Luc 11, 1–13

Par le Fr Raphael Devillers

La Prière

Marie, la jeune sœur de Marthe, nous a rappelé la valeur primordiale de l’écoute de la Parole du Seigneur. Le croyant est un disciple qui écoute, qui apprend à connaître l’évangile afin de le vivre avec le maximum de fidélité. La relation étant un dialogue, en retour aujourd’hui, Jésus lui-même nous apprend à nous adresser à Dieu : c’est la brève et magnifique prière du « Pater » que nous avons tellement dite mais qui doit être reméditée afin de toujours mieux en comprendre le sens. Ainsi nous cesserons de rabâcher une formule et nous rectifierons nos intentions. Nous sommes habitués à la version de Matthieu : ce dimanche nous écoutons la version de Luc :

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.

Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : «  Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples ».

Luc est l’évangéliste de la prière et il montre fréquemment Jésus en train de prier. Il s’écartait du groupe des disciples car il avait besoin de solitude et de recueillement. D’abord dans la joie de partager l’intimité de son Père et de lui dire son affection de Fils. Et pour savoir avec précision comment il devait accomplir sa mission.

Les groupes religieux se donnaient une prière caractéristique – ainsi celui de Jean-Baptiste, dont le texte est perdu. Jésus va donc livrer une prière qui sera propre à ses disciples et qui pourra les centrer avec précision sur l’essentiel de leur attitude à l’égard de Dieu. Une fausse prière peut en effet, sous des dehors religieux, perturber l’image de Dieu. Le Pater est aussi enseignement et formation de la foi authentique.

La version donnée par Luc est brève, elle se compose d’une adresse, de deux vœux pour Dieu, et de trois demandes pour nous.

Adresse

Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : Père !

Le premier mot est sans doute le plus important : il exprime l’identité de celui qu’on appelle Dieu et la nouvelle condition de celui qui prie, celle d’un enfant qui se tourne vers son Père. D’emblée l’atmosphère de la. prière est donnée : amour, tendresse, confiance. D’un coup toutes les idoles de divinités terrifiantes à tête d’animaux (Égypte) ou projections des passions humaines (Grèce) s’écroulent.

Des Juifs convertis – à qui on avait toujours sévèrement interdit de prononcer le nom ineffable de YHWH – expriment leur allégresse d’oser prononcer ce mot : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : « Abba »(Père). Tu n’es donc plus esclave mais fils » (Gal 4, 6)… « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions « Abba -Père »(Rom 8, 15)… « A ceux qui l’ont reçu, qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu »(Jn 1, 12). Et dans sa première Lettre, Jean revient à six reprises sur cette audace inouïe.

La foi chrétienne n’est pas une amélioration à coup d’observances : comme Jésus le disait à Nicodème, le pharisien, elle est une authentique re-naissance effectuée par le don de l’Esprit : « A moins de renaître, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3, 3)

Vœux pour le Père : son être et son projet

Que ton Nom soit sanctifié,

Le fils ne commence pas par exprimer ses envies. Ce qui l’intéresse au premier chef, ce qui le passionne, c’est que son Père soit reconnu en vérité. KADOSH – Saint : la notion, fondamentale dans la Bible, n’est pas perfection morale mais séparation. Éternellement les Anges chantent en chœur : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur ». La tragédie de l’humanité est qu’elle nie cette présence insensible, la caricature en père Noël bonasse ou dictateur féroce, adore à sa place des idoles. La formule au passif signifie : « Sanctifie ton Nom », ne permets pas qu’il soit bafoué, renverse nos profanations. Connaître le Dieu Père et Saint est le salut de l’humanité. Si l’Église ne l’avait pas oublié, elle ne serait pas tombée dans les horreurs de l’inquisition, des croisades, de la persécution des Juifs, de l’obsession de sa propre grandeur.

Que ton Règne vienne.

La Sainteté de Dieu n’est pas retrait dans une transcendance impassible : Dieu créateur veut sauver les hommes du mal et son projet est d’instaurer peu à peu son Règne dans la liberté des personnes. Le disciple compatit de tout coeur au malheur de l’humanité : il supplie afin que les cœurs s’ouvrent à la miséricorde infinie. Voir les hommes s’entre-déchirer dans la haine, se détruire dans la guerre, s’écraser dans la cupidité et l’orgueil, ce spectacle excite sa douleur et le fait prier avec insistance.

Trois Demandes pour nous

Présent : Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour.

La prière n’est pas envol dans une spiritualité évanescente ni projection dans l’après-monde : elle naît au sein même de nos soucis fondamentaux. Le disciple demeure un homme assujetti aux besoins primaires : d’abord manger. Le disciple n’est pas paresseux, il travaille pour gagner son pain (Genèse) mais il reconnaît que la nourriture est un don de son Père. Cette prière l’empêche de se croire maître de tout et le met en garde contre la goinfrerie : il ne peut demander que le pain, c.à.d. l’essentiel. Il l’entraîne aussi à rendre grâce, à dire merci. Il lui rappelle qu’il fait partie du peuple en marche à travers le désert du monde et qui, de jour en jour, reçoit la manne. Cette demande n’est donc pas banale : elle apprend la simplicité, la reconnaissance, le respect de la nature, le souci du partage avec l’autre.

Passé : Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous.

Le disciple est conscient, sans culpabilité maladive, que sa foi ne supprime pas ses faiblesses. Mais il apprend un impératif essentiel : il doit d’abord, au préalable, pardonner lui-même à tous ceux qui l’ont blessé. Seulement ensuite il peut être certain que son Père lui pardonnera ses péchés. Il est remarquable que notre pardon aux autres est le seul acte laissé à notre responsabilité dans le texte du Pater. Il est d’une nécessité impérieuse.

Avenir : Et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

A juste titre, la formule a été rectifiée car évidemment Dieu n’est pas un sadique qui nous mène au bord du gouffre pour que nous y tombions. Mais nous sommes dans un monde où bien et mal sont mêlés. Nous hésitons devant le dilemme et parfois le mal nous tente, nous paraît préférable. Le disciple expérimente sa faiblesse, il reconnaît la violence parfois terrible de cet attrait et il prie son Père de le remplir de force afin de résister. « Abba, pas ma volonté mais la tienne » priait Jésus en agonie à Gethsémani.

Parabole de l’ami importun

La prière a toujours posé un gros problème : pourquoi le Père si tendre ne nous exauce-t-il pas toujours ?

Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : «  Mon ami, prête-moi trois pains car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi et je n’ai rien à lui offrir ». Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : «  Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée : mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose ». Eh bien moi, je vous dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami et il lui donnera tout ce qu’il lui faut ». Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Curieuse petite histoire. Le priant a l’impression de ne pas être entendu, même par « son ami ». Il est perdu dans la nuit, perplexe. Remarquez qu’il ne demande pas pour lui mais pour un autre qui a faim. Seule solution : continuer sans relâche, insister comme un casse-pieds. Jésus multiplie les verbes : demander, chercher, frapper. Notre problème n’est donc pas les « distractions » comme nous le pensons souvent (sujet jamais abordé dans toute la Bible) mais notre découragement trop rapide. Ce qui nous semble surdité de Dieu met à l’épreuve notre foi. Voilà qui questionne nos « intentions de prière » à la messe : expédiées en belles formules et aussitôt oubliées.

Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent ».

Nous croyons de bonne foi demander de bonnes choses mais nous ne connaissons pas tout. Il se pourrait que Dieu estime mauvais ce qui nous paraît dramatique, qu’il remette à plus tard ce qui nous semble urgent.. En tout cas, le don indispensable et jamais refusé est celui de l’Esprit-Saint : il nous donnera consolation dans la tristesse de l’échec et il nous réconfortera dans notre situation.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 19 juillet 2022

17.07.2022 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE ANNÉE C – LUC 10, 38 – 42

Écouter la Parole de Dieu

Par Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 38 – 42

Les alentours du lac de Galilée sont une magnifique région et la loi de l’hospitalité y était en général observée. Toujours est-il que la vie itinérante dans la pauvreté à laquelle Jésus avait entraîné ses apôtres n’était pas une promenade plaisante et le groupe devait parfois aller le ventre creux. Aussi quand Jésus, à la tête, prit la direction du village où habitaient Marthe et Marie, les Douze se léchèrent les babines. Ils connaissaient l’amabilité de ces femmes et les dons culinaires de l’aînée : enfin on allait se régaler.

Et en effet, l’accueil fut très cordial et Marthe se mit immédiatement au travail. Branle-bas dans la cuisine ! Avoir l’honneur de recevoir le Maître ! Et puis 12 hommes qui mangent comme 4 : ça fait du monde. Le feu crépite à tout-va, on sort la belle vaisselle : dame, il faut faire honneur aux visiteurs. Au bout d’un moment, Marthe s’aperçoit tout à coup que sa sœur n’est plus près d’elle : elle sort vers les invités et stupéfaite, découvre sa sœurette près de Jésus .

Marie était accaparée par les multiples soins du service…Marie, sa sœur, se tenait assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marie intervint : «  Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service ! Dis-lui donc de m’aider ».

Marie est tellement sûre de son bon droit qu’elle se permet d’interpeler Jésus : il est évident que sa sœur devrait l’aider et le Maitre va lui donner raison. Pas du tout.

Le Seigneur lui répondit : «  Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée ».

Chère Marthe, tu en fais trop, ton zèle de maîtresse de maison te presse d’élaborer un repas gastronomique à plusieurs services pour faire plaisir à tes invités. C’est gentil mais nous n’en demandons pas tant et un plat unique nous aurait suffi. Ta petite sœur, elle, a compris : lorsque l’on reçoit le Seigneur, il est bien aimable d’apaiser sa faim mais il est bien plus important de l’écouter et de se laisser nourrir par sa Parole.

Marie, en effet, « était assise aux pieds du Seigneur », ce qui est la position normale du disciple qui, avec attention, écoute de tout son être pour ne pas perdre une miette de son enseignement, pour en saisir toutes les nuances, pour laisser graver dans son coeur des paroles qui le font vivre. Pour une fois que le Seigneur passe, il faut en profiter au maximum. Le nourrir est utile – on parle très peu des jeûnes de Jésus, on l’accusait même d’être glouton -, mais se nourrir de sa présence et de ses enseignements est d’une importance mille fois supérieure.

La Parole de Jésus, appelée l’Évangile, en effet peut n’être qu’une simple connaissance parmi d’autres mais si elle est acceptée, crue, adoptée, obéie, elle fait vivre comme Dieu le demande. Elle est alors une véritable nourriture qui entretient et développe cette vie divine car cette Parole est celle-là même de Dieu.

Jésus lui-même disait : «  Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 34). Et lorsqu’une femme faisait l’éloge de sa mère, Jésus rectifiait : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent » (Luc 11, 28).

Donc la foi vient de l’écoute, laquelle doit évidemment guider les actes et imprégner un style de vie. Chez les deux sœurs, les apôtres avaient dévoré de bon appétit mais leur faim corporelle allait renaître dès le lendemain. Marie, elle, avait choisi « la meilleure part » : la Parole de Jésus. Elle « ne lui sera pas enlevée » : mise en actes, elle demeurera toujours en elle et rien ni personne ne pourra jamais remplacer pareil trésor.

D’ailleurs toutes les Écritures se méfient de la vision et soulignent le primat de l’audition. La prière quotidienne et essentielle d’Israël commence par ce mot : « Shemah…ECOUTE, Israël, le Seigneur Dieu est le Seigneur UN ». Sans arrêt, l’un après l’autre, les Prophètes reprochent à Israël de n’avoir pas « écouté » la Parole de Dieu, c.à.d. de ne pas l’avoir mise en pratique.

La Messe et l’Écoute

L’occasion du Synode ouvrant le temps des recherches, il y aurait intérêt à comparer la réception chez les deux sœurs et la réception qui rythme nos dimanches. Chaque premier jour de la semaine, la cloche sonne et nous propose l’honneur d’être invités chez Dieu. Ainsi sommes-nous « l’Église », les personnes « appelées à sortir » pour constituer une communauté d’un genre unique. A la différence des réunions habituelles basées sur les liens familiaux ou professionnels, les goûts sportifs ou artistiques, nous convergeons avec toutes nos différences, sans nous choisir, avec la foi comme seul moteur.

Certes nous sommes pécheurs, et c’est d’ailleurs pour cela que nous sortons mais faut-il nous obliger d’emblée à le dire et le répéter : « Je confesse…Kyrie… » ?… Le père du prodigue s’était contenté d’une fois et avait coupé la parole à son fils pour l’embrasser et lui prouver sa miséricorde inépuisable. La. messe est le lieu où nous ne sommes jugés ni sur nos défaillances, ni sur notre apparence, ni sur nos compétences. Le Père accueille ses enfants tels qu’ils sont. Il est si heureux que nous venions afin de nous combler de sa tendresse et faire de nous son peuple.

Et nous, nous agissons comme Marthe. Comme des bons pratiquants zélés qui veulent montrer de quoi ils sont capables, nous sommes « accaparés par les multiples services ». Nous avons édifié un magnifique bâtiment, nous l’avons garni de fleurs, de cierges, de statues, de belles étoffes. Et nous parlons, nous parlons, nous chantons… La chorale et l’organiste ont multiplié les répétitions ; les lecteurs ont peaufiné les plus belles formules pour exprimer nos « intentions de prière ». Le prêtre a revêtu ses beaux atours et s’applique consciencieusement à lire, sans se tromper, les textes obligatoires dans un gros livre rouge.

Une réception amicale est surtout un échange de paroles : écoutons-nous le Seigneur ? La 1ère lecture provient de l’Ancienne Alliance mais pour en saisir la profondeur, il faudrait une bonne connaissance biblique et celle-ci manque à la majorité des catholiques. La 2èmelecture vient des Apôtres, mais souvent elle est esquivée. L’Évangile nous met debout, reconnu tout de suite car tellement entendu et l’homélie qui devrait en faire ressortir les secrets et son actualité n’est parfois qu’un copier-coller. Enfin bien sûr, debout nous écoutons les paroles du Seigneur qui opèrent la consécration du pain et du vin.

Si bien que, tout compte fait, notre temps de parole est plus long que notre temps d’écoute. Nous nous sommes recueillis, nous avons prié et nous sortons seuls ou en saluant quelques connaissances éventuelles. Le lendemain, lundi, qui pourrait encore dire ce qu’il a appris la veille ? Et en rue ou au supermarché nous nous croisons sans nous saluer …Mais « J’ai eu ma messe ». La réception fraternelle est devenue un rite religieux figé.

A la messe comme Marie

La petite sœur de Marthe nous invite à renverser les proportions et à retrouver la messe comme une réception où l’on écoute le Seigneur, où l’on vient comme « disciples » qui veulent apprendre à vivre. La priorité est, toute affaire cessante, de l’écouter longuement. Demeurer assis à ses pieds non pour se recueillir dans la piété mais pour « manger » ses paroles. Et nous avons beaucoup plus de grâce que Marie car nous pouvons d’abord écouter sa Parole avec nos oreilles puis ensuite la manger. Au point que sa présence nous imprègne.

Il n’est pas vrai qu’il faut avoir dégusté un repas gastronomique dans tel restaurant étoilé. Il n’est pas vrai qu’il faut prendre des vacances sur telle plage tropicale. Il n’est pas vrai qu’il faut courir à un festival où des idoles endiablées font frétiller leur public comme des lardons dans la friture.

Mais il est indispensable que des hommes et des femmes dont le coeur reste affamé dans un monde qui les gave répondent à l’invitation de recevoir le Seigneur. La messe dominicale n’est pas une obligation sous peine de péché, un rite religieux engoncé dans des formules ; elle est jour de résurrection. Elle est l’oasis où le peuple de Dieu se sustente afin de continuer sur la bonne route et témoigner que le Christ est vivant, qu’il poursuit sa mission de sauver le monde de la haine, de la débauche, de la cupidité, de la guerre. Les médias n’en parlent jamais : c’est parce qu’ils ne voient que la surface des choses.

Nous n’avons pas « fait » notre communion : nous nous sommes laissés recueillir par la même Parole divine seule capable de créer la communion d’êtres tellement divers. Aux yeux du monde, ces quelques croyants – surtout âgés- qui sortent de l’église peuvent bien apparaître comme des gens superstitieux, derniers survivants d’une Église en voie de disparition. Or ils viennent de vivre l’événement le plus important de la semaine.

Nourris de la Parole de Dieu, ils n’ont plus l’illusion infantile d’être comblés par les nourritures terrestres. Réconciliés par le sang du Christ, ils sont libérés de leur culpabilité. Sceptiques vis-à-vis des promesses des grands de ce monde, ils sont déjà dans la véritable paix. Victimes des injustices, ils s’engagent à vivre dans la justice et le droit. Que se moquent ceux qui se croient « modernes » et se tatouent à la barbare. A l’Eucharistie, le Royaume est présent.

Fr Raphael Devillers

Source: RÉSURGENCES, le 12 juillet 2022

03.07.2022 – HOMÉLIE DU 14ÉME DIMANCHE ANNÉ C – LUC 10, 1 – 20

Par le Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 1 – 20

L’envoi en Mission

Contrairement à Jean-Baptiste, son maître, et à tous les prophètes qui appelaient Israël à l’observance de la Loi et jetaient l’anathème contre les nations païennes, Jésus avait conscience d’être plus qu’un réformateur national et moral. Avec lui un événement majeur survenait, le dessein de Dieu commençait à s’accomplir pour l’humanité tout entière. Ce n’était pas la fulgurante apparition d’un nouveau monde, la fin du mal et des malheurs mais, par la foi en Jésus et la pratique de son enseignement, Dieu recréait l’humanité. L’Évangile est toujours en naissance : c’est vraiment et définitivement LA Bonne Nouvelle qu’il faut annoncer au monde entier. C’est pourquoi Luc qui avait rapporté l’envoi en mission des 12 apôtres rapporte maintenant celui des 72 disciples.

Consignes de Mission

Parmi les disciples le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre.

Selon une antique tradition (Gen 10), on estimait que tel était le nombre des nations du monde. Donc la mission s’adresse d’abord à Israël (12 tribus – 12 apôtres) puis à l’humanité (72 – disciples) comme on le voit dans les Actes des Apôtres. Transposons aujourd’hui : proposons le message aux croyants enlisés dans des pratiques vieillottes puis, s’ils refusent, cherchons d’autres auditoires plus ouverts à la situation actuelle. L’envoi se fait par paires parce que la Loi exigeait deux témoins et pour qu’ils se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles. Dans les Actes, on verra Barnabé et Paul, Paul et Timothée…

Les missionnaires doivent prendre garde à se donner de l’importance : qu’ils n’oublient jamais qu’ils ne sont que des envoyés. Si grande soit l’admiration que leur valent leur courage et leur éloquence, c’est Jésus Seigneur qui doit venir là où ils travaillent. Le messager doit ouvrir les cœurs à sa venue.. Malheur à l’Église qui se pavane et ravit l’adoration à Celui-là seul à qui elle est due. Qu’elle reste humble servante.

Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson… »

Chez les prophètes, l’image de la moisson évoquait l’accomplissement du monde dans l’histoire et le Jugement final. Jésus assure que ce temps, avec lui, est déjà arrivé. Il y a beaucoup à faire pour introduire les personnes dans son Royaume : hélas trop peu nombreux sont les témoins qui se préoccupent de cette mission. Le premier devoir n’est donc pas de foncer mais de se tourner vers Dieu et le prier d’envoyer des missionnaires. Cela écartera la tentation de nous prendre pour les auteurs de cette « moisson » qui est l’œuvre de Dieu. Le véritable salut du monde ne peut être qu’œuvre divine. 

Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Après un profond retournement vers Dieu, les disciples sont convaincus que leur œuvre ne dépend pas de leur initiative mais est réponse à un envoi : « Allez ! ». Et très vite leur élan est mis à l’épreuve car, convaincus que la Bonne Nouvelle qu’ils apportent devrait leur valoir reconnaissance et bon accueil, ils font la rude expérience de l’indifférence, de la dérision, de l’injure sinon même du mépris et du rejet. Le monde suit un programme qui est tout le contraire de celui des Béatitudes et la conversion exige un retournement complet. Or les missionnaires n’ont pas d’armes ni de défenses, ils sont vulnérables comme des agneaux au milieu de loups qui ne cherchent qu’à les détruire. Mais leur joie demeure car l’Agneau pascal a été vainqueur : avec Lui, la croix n’est pas un échec mais une victoire.

Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin.

Le premier témoignage des envoyés est leur comportement. En priorité ils doivent être désencombrés au maximum de sorte qu’ils soient disponibles pour tout déplacement, qu’ils montrent une Église totalement désintéressée car la véritable richesse est celle du Royaume qui vient. Du coup ils contestent à la base une société égoïste, avide de consommation et destructrice des biens. L’Église ne déteste pas le monde, elle cherche au contraire à le sauver. C’est lui qui se suicide.

Le Seigneur ne recommande évidemment pas la grossièreté mais à l’époque, dans ces régions, les rencontres pouvaient être l’occasion de « salamalecs » interminables. L’envoyé est un homme poli mais pressé : le front du malheur l’appelle avec urgence. La distraction est le mal (Lévinas)

Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison.” S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. estez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté.

Le dénuement oblige donc au recours à l’hospitalité car il faut bien quémander nourriture et couche. Dès l’abord, avec joie et bonne humeur, l’envoyé offre ce qui l’habite : la paix du Seigneur. On ne vient pas déblatérer, se lamenter, se perdre dans des débats abstraits contradictoires. Le vrai croyant témoigne par sa joie. Et si la porte d’entrée se claque à son nez, il reste content de partager les échecs de son Maître.

Mais si on lui offre l’hospitalité, il accepte de recevoir ce qui lui est présenté. Si ces gens n’observent pas les interdits alimentaires des Juifs, sans vergogne les envoyés mangeront ce qui leur offert. On sait que Paul devra encore lutter, même contre Pierre, pour sauver cette liberté. Il n’y a plus d’aliments interdits.

Il arrivera que les missionnaires accueillis quelque part, soient invités chez des voisins qui semblent promettre table plus succulente et couche plus moelleuse. Résistez à la tentation, demande le Seigneur : vous ne pouvez apparaître comme avides d’argent ou de confort.

Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.”

Enfin voici la tâche essentielle. En priorité se préoccuper des faibles : malades, handicapés, démunis car l’Évangile n’est pas une évasion dans la spiritualité mais recherche du salut de tout l’homme, de toute homme. Alors vous pouvez annoncer en toute assurance que Dieu commence à établir son Règne de miséricorde.

Dans toute ville où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.” Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville… »

Terrible menace qui nous paraît affreuse, exagérée. Et pourtant l’histoire ne manifeste-t-elle pas que la passion du pouvoir, la rage de conquête, l’idolâtrie de l’argent, la passion de la sexualité débridée, le racisme et la haine mènent toujours aux désastres, à la mort ? Cependant dans ce pauvre monde déchiqueté, la Bonne Nouvelle change des cœurs, suscite des François et des Damien. Rien n’éteindra cette petite lumière.

Retour de Mission

Les 72 disciples revinrent tout joyeux : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis mais parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Mission accomplie, ces hommes simples reviennent près de leur envoyeur, débordant de joie d’avoir pu faire du bien, opérer des guérisons et ouvrir des cœurs à la foi. Quelle plus belle œuvre que d’évangéliser ? Mais Jésus rectifie leur motif : qu’ils ne se vantent pas de leurs œuvres car leur pouvoir était un don gratuit, mais qu’ils exultent car ils sont membres du Royaume éternel, ouvriers de l’extension mondiale du Règne de l’amour de Dieu, hérauts du Seigneur Christ.

Conclusion pour demain

Voilà un beau reflet de l’Église primitive, laquelle certes n’était pas sans défauts : il suffit de remarquer tous les reproches que Paul écrit à ses correspondants. Mais très vite tout a bien changé. L’Église minoritaire, faite d’un réseau de petites communautés suspectes et fragiles, s’est développée.

En échange de la fin des persécutions, elle est devenue religion officielle, cléricale, et s’est laissée cajoler par les puissants. Comme Caïphe, elle s’est figée dans des rites immuables. Comme Pilate elle a pris goût au pouvoir et ses hiérarques ont aimé la pourpre, les dentelles et les révérences. Comme les Pharisiens, elle s’est corsetée dans des obligations, l’obsession de la pureté, la culpabilisation, les observances minutieuses. La citadelle était solide : elle se craquèle.

Ce n’est pas l’Église qui est en train de s’effondrer mais le « gros appareil » (Simone Weil) et il faut s’en réjouir. L’Église, elle, Corps du Christ, reste bien vivante. Dans l’ombre, dans le silence des médias obsédés par les idoles, elle irrigue le tissu social, lutte pour la justice et le droit, clame l’espérance dans une société qui s’étrangle. Plus que jamais, « la moisson est abondante et peu nombreux sont les ouvriers ». Comment l’exemple des missionnaires de l’évangile de ce jour peut-il encore nous inspirer pour inventer l’Église de demain.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 28 juin 2022