26.06.2022 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE ORDINAIRE (C) – Évangile de Luc 9, 51- 62

Toi, Va Annoncer le Règne de Dieu

Part le Fr Raphael Devillers, dominicain

Pendant plus de trois mois, la liturgie nous a fait vivre le mystère central de Pâques : sa préparation (carême), sa célébration, son accomplissement dans le don de l’Esprit (Pentecôte), la révélation du vrai Dieu (Trinité) et le don de l’Eucharistie qui nous y fait participer. Aujourd’hui nous reprenons la lecture suivie de l’évangile de Luc à un moment charnière : le tournant essentiel de la vie de Jésus.

Sa mission en Galilée

Dès qu’il avait reçu sa vocation lors de son baptême par Jean, Jésus s’est mis à circuler à travers sa région de Galilée, annonçant la venue proche du Royaume de Dieu et opérant quelques guérisons de malades et d’handicapés. Son succès, dit Luc, est immédiat : les foules viennent de partout pour l’entendre et surtout pour voir des choses miraculeuses. Il regroupe autour de lui quelques disciples qui le suivent.

Quel est pour lui, très vite, le problème ? Ce n’est pas le problème politique : il n’appelle jamais à la révolte contre le joug de Romains et même dit sa grande admiration pour la foi d’un centurion qui le prie de guérir d’un mot son serviteur. Ce n’est pas le problème moral : certes il appelle à la conversion des pécheurs mais il les fréquente, proclame qu’il est venu pour eux, intègre le publicain Matthieu dans son équipe apostolique, pardonne gracieusement une femme reconnue comme une grande pécheresse, comme plus tard il s’invitera chez le publicain Zachée.

Mais Jésus prend des attitudes et ose des proclamations qui choquent : la joie de l’accueillir comme Messie supprime l’obligation du jeûne et surtout son autorité pour pardonner d’un mot les péchés. « Blasphème ! » hurlent les scribes et les pharisiens qui épient cet inconnu venu de rien et qui se montrent de plus en plus hostiles à son égard. Des conciliabules se trament dans l’ombre : « Qu’allons-nous faire de lui ? »(5, 11) Jésus voit la haine monter.

Si bien qu’un jour, après un long temps de prière et de réflexion, il réunit ses apôtres et Pierre, le premier au nom de tous, confesse : « Tu es le Christ de Dieu ». Jésus ne dément pas mais il leur ordonne de ne le dire à personne car le peuple en conclurait que l’on peut donc préparer la révolution armée. Et, à leur grande stupeur, il leur annonce qu’il sera rejeté par les Anciens, les Grands Prêtres et les Scribes, qu’il sera mis à mort mais il ressuscitera. En outre, il prévient tous les disciples qu’il devront eux aussi perdre leur vie pour lui. On devine à quel point tous ces hommes sont chamboulés, désemparés par cette annonce incompréhensible.

En route vers Jérusalem

En tout cas, peu après, la décision est prise et Luc la rapporte par une phrase solennelle d’une grande intensité (ici traduction littérale difficile) et qui ouvre l’évangile de ce dimanche.

En route vers Jérusalem « L’accomplissement des jours de son enlèvement arriva : il durcit son visage pour aller vers Jérusalem ».

Jésus ne veut qu’une chose : accomplir parfaitement le dessein de son Père et inaugurer le Royaume sur terre. Il a évalué qu’en partant de l’endroit où il se trouve, il arrivera dans la capitale pour la célébration de la Pâque. Il y dénoncera un culte hypocrite, des autorités vaniteuses et cupides, des théologiens obsédés par le légalisme – bref tout ce qui se présente comme chemin vers Dieu mais qui en fait tolère l’injustice. La religion déformée n’est-elle pas plus dangereuse que les défaillances morales ?

Évidemment Jésus sait que ses dénonciations exacerberont la fureur de ces autorités et qu’ils chercheront à le supprimer. La perspective de l’arrestation et de la condamnation à la croix l’épouvante mais il ne peut reculer ni se taire. Il faut aller jusqu’au bout. Ainsi il accomplira les Écritures : il sera l’authentique agneau pascal sacrifié pour l’exode universel et définitif : la sortie, la libération de l’humanité de la prison du péché. Et il réalisera la mystérieuse figure de ce Serviteur de Dieu évoquée par le 2ème Isaïe :

« Dieu m’a ouvert l’oreille, je ne me suis pas cabré, j’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient…J’ai rendu mon visage dur comme un silex (Is 50, 7)…

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

« Il était méprisé, homme de douleurs…Or en fait ce sont nos souffrances qu’il portait…Il était transpercé à cause de nos révoltes. Il n’ouvre pas la bouche comme un agneau traîné à l’abattoir. Il fait de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours et la volonté de Dieu aboutira…Mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté…Les foules du monde vont être émerveillées ». (Is 53)

La prophétie la plus énigmatique de la Torah, Jésus l’interprète pour lui : il sera « élevé » sur la croix…mais, parce qu’il se donnera par amour, son Père l’ «élèvera » dans sa Gloire. Jésus serre les dents, sa décision est irrémédiable. Il faut continuer à envoyer des messagers.

Respect de la liberté

Jésus envoie des messagers pour préparer sa venue. Un village de Samarie ne l’accueille pas parce qu’il va à Jérusalem. Jacques et Jean interviennent : « Seigneur , veux-tu que nous ordonnions au feu de tomber du ciel pour les détruire ? ». Jésus se retourne et les secoue vertement. Ils partent pour un autre village.

Judéens et Samaritains se détestaient depuis des siècles mais au contraire d’Elie qui envoyait la foudre sur ses ennemis, Jésus stoppe tout de suite le fanatisme des deux fils Zébédée : la foi se propose à la liberté de la décision. Refusé quelque part, le missionnaire ne doit pas être furieux mais chercher un autre auditoire. Jésus avait déjà proposé le bon Samaritain comme modèle de charité et Luc racontera que plus tard, l’évangéliste Philippe réussira sa mission chez les Samaritains. La Pâque de Jésus a fait sauter les barrières.

L’urgence de la mission

Trois cas de vocation illustrent l’importance et l’urgence de la mission.

En cours de route, un homme dit  à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras ». Jésus lui déclare : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ».

Emballé par la figure de Jésus, ce jeune s’offre comme candidat à la mission. Très bien mais il est prévenu : il faudra s’attendre à de grosses difficultés. Chez Luc, Jésus adulte n’est jamais dans une maison à lui. La vie itinérante sera une aventure de s.d.f.(sans domicile fixe), elle se heurtera aux sarcasmes, aux refus, dépendra de l’hospitalité. Fini le confort.

Jésus dit à un autre : « Suis-moi ». L’homme répondit : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père ». Jésus réplique : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Règne de Dieu ».

Sans doute une des déclarations les plus scandaleuses de Jésus puisque la Loi obligeait à l’amour et au respect des parents. Son outrance veut faire entendre que l’annonce de l’Évangile est l’urgence suprême car la foi est comme une renaissance dans le Royaume de la Vie. Chaque minute compte.

Un autre lui dit : «  Je te suivrai, Seigneur mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison ». Jésus lui répond : «  Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu ».

Voici maintenant une allusion à l’appel du prophète Élisée à qui Elie avait concédé de faire d’abord ses adieux aux siens. Jésus est plus exigeant. L’engagement à la mission cause une rupture, elle est un don total et définitif et un renoncement aux attaches du passé.

Le côté abrupt de ces déclarations montre qu’avant d’ordonner des consignes strictes, elles veulent convaincre surtout de l’urgence et de l’importance vitale de l’annonce de la Bonne Nouvelle. Car il s’agit bien de sauver les hommes de la mort. Le monde est « aux urgences » : il ne faut pas lambiner.

Conclusions

Notre pape François semble bien souffrir de son handicap puisqu’il a dû remettre son voyage en R.D.C. Pourra-t-il encore voyager ? Mais on devine qu’il doit davantage souffrir de l’opposition sinon de l’hostilité qui monte contre lui jusqu’aux plus hauts degrés de la Curie et dans les milieux traditionnalistes qui se rebellent contre l’orientation qu’il entend donner à l’Église. Quelques événements récents cités ci-dessous font deviner la colère de ceux qui sacralisent un passé révolu. Or la vraie tradition ne vit que par la réforme permanente.

La réforme de l’Église ne se fera pas sans combats. Comme Jésus, ceux qui sont persuadés de son urgence devant les grands malheurs qui menacent notre monde doivent « durcir leur visage », serrer les dents, garder une volonté tenace.

Le temps du Synode peut laisser indifférent (« encore du bavardage ») ou être l’occasion d’entendre l’appel du Seigneur : « Laisse les morts, va annoncer la venue du Règne…Laisse-là ton mol oreiller…Ne regarde pas en arrière ».

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 2 juin 2022

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