03.07.2022 – HOMÉLIE DU 14ÉME DIMANCHE ANNÉ C – LUC 10, 1 – 20

Par le Fr Raphael Devillers

Évangile de Luc 10, 1 – 20

L’envoi en Mission

Contrairement à Jean-Baptiste, son maître, et à tous les prophètes qui appelaient Israël à l’observance de la Loi et jetaient l’anathème contre les nations païennes, Jésus avait conscience d’être plus qu’un réformateur national et moral. Avec lui un événement majeur survenait, le dessein de Dieu commençait à s’accomplir pour l’humanité tout entière. Ce n’était pas la fulgurante apparition d’un nouveau monde, la fin du mal et des malheurs mais, par la foi en Jésus et la pratique de son enseignement, Dieu recréait l’humanité. L’Évangile est toujours en naissance : c’est vraiment et définitivement LA Bonne Nouvelle qu’il faut annoncer au monde entier. C’est pourquoi Luc qui avait rapporté l’envoi en mission des 12 apôtres rapporte maintenant celui des 72 disciples.

Consignes de Mission

Parmi les disciples le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre.

Selon une antique tradition (Gen 10), on estimait que tel était le nombre des nations du monde. Donc la mission s’adresse d’abord à Israël (12 tribus – 12 apôtres) puis à l’humanité (72 – disciples) comme on le voit dans les Actes des Apôtres. Transposons aujourd’hui : proposons le message aux croyants enlisés dans des pratiques vieillottes puis, s’ils refusent, cherchons d’autres auditoires plus ouverts à la situation actuelle. L’envoi se fait par paires parce que la Loi exigeait deux témoins et pour qu’ils se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles. Dans les Actes, on verra Barnabé et Paul, Paul et Timothée…

Les missionnaires doivent prendre garde à se donner de l’importance : qu’ils n’oublient jamais qu’ils ne sont que des envoyés. Si grande soit l’admiration que leur valent leur courage et leur éloquence, c’est Jésus Seigneur qui doit venir là où ils travaillent. Le messager doit ouvrir les cœurs à sa venue.. Malheur à l’Église qui se pavane et ravit l’adoration à Celui-là seul à qui elle est due. Qu’elle reste humble servante.

Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson… »

Chez les prophètes, l’image de la moisson évoquait l’accomplissement du monde dans l’histoire et le Jugement final. Jésus assure que ce temps, avec lui, est déjà arrivé. Il y a beaucoup à faire pour introduire les personnes dans son Royaume : hélas trop peu nombreux sont les témoins qui se préoccupent de cette mission. Le premier devoir n’est donc pas de foncer mais de se tourner vers Dieu et le prier d’envoyer des missionnaires. Cela écartera la tentation de nous prendre pour les auteurs de cette « moisson » qui est l’œuvre de Dieu. Le véritable salut du monde ne peut être qu’œuvre divine. 

Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Après un profond retournement vers Dieu, les disciples sont convaincus que leur œuvre ne dépend pas de leur initiative mais est réponse à un envoi : « Allez ! ». Et très vite leur élan est mis à l’épreuve car, convaincus que la Bonne Nouvelle qu’ils apportent devrait leur valoir reconnaissance et bon accueil, ils font la rude expérience de l’indifférence, de la dérision, de l’injure sinon même du mépris et du rejet. Le monde suit un programme qui est tout le contraire de celui des Béatitudes et la conversion exige un retournement complet. Or les missionnaires n’ont pas d’armes ni de défenses, ils sont vulnérables comme des agneaux au milieu de loups qui ne cherchent qu’à les détruire. Mais leur joie demeure car l’Agneau pascal a été vainqueur : avec Lui, la croix n’est pas un échec mais une victoire.

Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin.

Le premier témoignage des envoyés est leur comportement. En priorité ils doivent être désencombrés au maximum de sorte qu’ils soient disponibles pour tout déplacement, qu’ils montrent une Église totalement désintéressée car la véritable richesse est celle du Royaume qui vient. Du coup ils contestent à la base une société égoïste, avide de consommation et destructrice des biens. L’Église ne déteste pas le monde, elle cherche au contraire à le sauver. C’est lui qui se suicide.

Le Seigneur ne recommande évidemment pas la grossièreté mais à l’époque, dans ces régions, les rencontres pouvaient être l’occasion de « salamalecs » interminables. L’envoyé est un homme poli mais pressé : le front du malheur l’appelle avec urgence. La distraction est le mal (Lévinas)

Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison.” S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. estez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté.

Le dénuement oblige donc au recours à l’hospitalité car il faut bien quémander nourriture et couche. Dès l’abord, avec joie et bonne humeur, l’envoyé offre ce qui l’habite : la paix du Seigneur. On ne vient pas déblatérer, se lamenter, se perdre dans des débats abstraits contradictoires. Le vrai croyant témoigne par sa joie. Et si la porte d’entrée se claque à son nez, il reste content de partager les échecs de son Maître.

Mais si on lui offre l’hospitalité, il accepte de recevoir ce qui lui est présenté. Si ces gens n’observent pas les interdits alimentaires des Juifs, sans vergogne les envoyés mangeront ce qui leur offert. On sait que Paul devra encore lutter, même contre Pierre, pour sauver cette liberté. Il n’y a plus d’aliments interdits.

Il arrivera que les missionnaires accueillis quelque part, soient invités chez des voisins qui semblent promettre table plus succulente et couche plus moelleuse. Résistez à la tentation, demande le Seigneur : vous ne pouvez apparaître comme avides d’argent ou de confort.

Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.”

Enfin voici la tâche essentielle. En priorité se préoccuper des faibles : malades, handicapés, démunis car l’Évangile n’est pas une évasion dans la spiritualité mais recherche du salut de tout l’homme, de toute homme. Alors vous pouvez annoncer en toute assurance que Dieu commence à établir son Règne de miséricorde.

Dans toute ville où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.” Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville… »

Terrible menace qui nous paraît affreuse, exagérée. Et pourtant l’histoire ne manifeste-t-elle pas que la passion du pouvoir, la rage de conquête, l’idolâtrie de l’argent, la passion de la sexualité débridée, le racisme et la haine mènent toujours aux désastres, à la mort ? Cependant dans ce pauvre monde déchiqueté, la Bonne Nouvelle change des cœurs, suscite des François et des Damien. Rien n’éteindra cette petite lumière.

Retour de Mission

Les 72 disciples revinrent tout joyeux : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis mais parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Mission accomplie, ces hommes simples reviennent près de leur envoyeur, débordant de joie d’avoir pu faire du bien, opérer des guérisons et ouvrir des cœurs à la foi. Quelle plus belle œuvre que d’évangéliser ? Mais Jésus rectifie leur motif : qu’ils ne se vantent pas de leurs œuvres car leur pouvoir était un don gratuit, mais qu’ils exultent car ils sont membres du Royaume éternel, ouvriers de l’extension mondiale du Règne de l’amour de Dieu, hérauts du Seigneur Christ.

Conclusion pour demain

Voilà un beau reflet de l’Église primitive, laquelle certes n’était pas sans défauts : il suffit de remarquer tous les reproches que Paul écrit à ses correspondants. Mais très vite tout a bien changé. L’Église minoritaire, faite d’un réseau de petites communautés suspectes et fragiles, s’est développée.

En échange de la fin des persécutions, elle est devenue religion officielle, cléricale, et s’est laissée cajoler par les puissants. Comme Caïphe, elle s’est figée dans des rites immuables. Comme Pilate elle a pris goût au pouvoir et ses hiérarques ont aimé la pourpre, les dentelles et les révérences. Comme les Pharisiens, elle s’est corsetée dans des obligations, l’obsession de la pureté, la culpabilisation, les observances minutieuses. La citadelle était solide : elle se craquèle.

Ce n’est pas l’Église qui est en train de s’effondrer mais le « gros appareil » (Simone Weil) et il faut s’en réjouir. L’Église, elle, Corps du Christ, reste bien vivante. Dans l’ombre, dans le silence des médias obsédés par les idoles, elle irrigue le tissu social, lutte pour la justice et le droit, clame l’espérance dans une société qui s’étrangle. Plus que jamais, « la moisson est abondante et peu nombreux sont les ouvriers ». Comment l’exemple des missionnaires de l’évangile de ce jour peut-il encore nous inspirer pour inventer l’Église de demain.

Fr Raphael Devillers, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 28 juin 2022

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