14.09.2025 – HOMÉLIE DU 24ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 3, 13-17

Venin et remède

Évangile selon saint Jean 3, 13-17

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Quel bel oxymore que la fête d’aujourd’hui : nous célébrons la Croix glorieuse. Un oxymore, vous le savez, est une figure de style qui associe des termes en apparence contradictoires pour en déployer le sens. Ainsi, parle-t-on d’un « illustre inconnu », d’un « silence éloquent » ou d’une « obscure clarté ». Que peut bien avoir de glorieuse une mort injuste et humiliante, crucifié nu sous les yeux de sa mère ? Quelle gloire y a-t-il à se laisser sacrifier comme un esclave ? Au-delà, comme l’évoque l’hymne aux Philippiens de saint Paul, quel sens y a-t-il pour Dieu de venir se mêler de toute cette médiocrité humaine, d’anéantir sa toute-puissance dans l’impuissance ? C’est pourtant là que sa puissance est la plus éclatante. Voilà la force de l’oxymore.

On est ici au cœur de la foi chrétienne. Logiquement, on touche au paradoxe et, spirituellement, au mystère qu’éclaire notre foi. Et ce que révèle cet oxymore, c’est la puissance du salut. Pourquoi Dieu s’abaisse-t-il aux affaires humaines ? Pourquoi surtout se laisse-t-il atrocement humilier ? Au fond, pourquoi ne reste-il pas juge impassible bien haut dans la ciel et se mêle-t-il personnellement de nos conflits ? Essentiellement, la réponse n’appartient qu’à Dieu. La raison fondamentale de son fol amour pour l’humanité nous échappera toujours, parce que nous sommes incapables de nous voir comme Dieu nous voit.

Mais le fait est qu’il le fait. C’est le propos de notre religion. Dieu s’incarne. Il endosse l’amour et l’esprit humain. Avec nous, il se réjouit ; il partage sa vie, sa sagesse et sa tendresse. Avec nous, il pleure, souffre et meurt. Si les motivations intimes de l’amour de Dieu pour l’humanité nous échapperont toujours quelque peu, la reconnaissance effective de cet amour est ce qui motive notre foi. Pourquoi Dieu nous aime-t-il autant alors que nous connaissons fort bien tout ce qu’il y a de détestable dans l’humanité ? Mystère. Mais la certitude de son amour est ce qui nous sauve.

Or, à bien y réfléchir, il n’y a de certitude d’être sauvé que si Dieu peut investir tous les aspects de la condition humaine. S’il existe pour quelqu’humain quelqu’enfer que Dieu ne puisse ou ne veuille rejoindre, alors l’espérance s’effondre et Dieu n’est plus tout-puissant. Il faut que Dieu s’incarne dans tous les aspects de notre vie pour que nous soyons sûrs qu’il pourra toujours nous sauver. C’est le sens de l’expression « Hors de l’Église, point de salut » formulée par s. Cyprien de Carthage que nous fêterons après-demain. Il ne s’agit pas de dire que tous ceux qui ne sont pas baptisés iront en Enfer. Il s’agit de proclamer qu’en dehors de la foi chrétienne, la certitude du salut n’est plus acquise. Seule la religion qui accepte que, par amour, Dieu veuille rejoindre tous les aspects de la médiocrité humaine donne en effet la certitude qu’il veuille en toutes circonstances nous sauver. « Il est descendu aux enfers » disons-nous dans notre Credo. Nous sommes la seule religion à affirmer cela. Voilà la conception chrétienne de la toute-puissance de Dieu.

Le serpent dans la Bible incarne tout à fait ce paradoxe de la pensée chrétienne, au même titre que la croix du Christ. Dans la Genèse, il est cette personnification du discours persiflant du Diable qui mord l’âme humaine ; il est celui qui instille le venin de sa pensée comme la crucifixion du Christ personnifie le péché qui tue l’amour. Et, par ailleurs, comme dans la première lecture, il est aussi celui qui procure le sérum pour guérir de ses morsures. Cette image du serpent de bronze que brandit Moïse, on la retrouve sur le bâton d’Esculape des médecins ou la coupe d’Hygie des pharmaciens pour symboliser la guérison et les remèdes. On retrouve aussi le serpent sur le caducée des juristes, symbolisant la sagesse et l’éloquence, la parole piquante au service de la lutte contre l’injustice. Au fond, ce que nous présentent les lectures d’aujourd’hui et que nous fêtons comme Croix glorieuse est parfaitement symbolisé par les enseignes de pharmacies lorsqu’elles représentent un serpent, une coupe et une croix : la morsure du mal et le calice du salut, sur fond de crucifixion. Paradoxalement, le corps sacrifié du Christ, son sang répandu personnifient autant le drame des maux humains, que le moyen qui nous sauve. Et nous retrouvons la gloire de la Croix. Aujourd’hui les textes nous invitent à voir l’Église comme une médecine, une pharmacie où même les pilules les plus amères sont sources de guérison.

Enfin, pour être complet, dans le christianisme, il reste un enfer que Dieu ne pourra rejoindre, qui est le péché contre l’Esprit, c’est à dire la volonté de voir le remède comme un venin, celle de considérer la religion, voire l’idée-même de Dieu, comme nuisibles, comme un obscurantisme mortifère plutôt qu’une source vitale. C’est en creux le signe de notre absolue liberté. Oui, Dieu nous a créés libres de le crucifier dans l’espoir qu’il meure vraiment, qu’il disparaisse de nos vies et qu’on n’entende plus jamais parler de lui. Il nous a créés libres à ce point et il respectera le don de cette liberté. Notre religion proclame que l’enfer existe et que nous sommes libres de vouloir y plonger et volontairement nous y reclure. Si nous reprenons notre analogie médicale, le péché contre l’Esprit se présente alors comme le refus de prendre le médicament : il nous enferme dans la maladie.

L’acceptation de la médiocrité humaine, celle de la souffrance imposée, l’acceptation de la crucifixion, de la mort, l’acceptation de toutes les pilules amères de la vie munis de la certitude de trouver là encore Dieu, est ce qui nous sauve. Voilà la suite du Christ, voilà la Croix glorieuse.

La religion chrétienne n’est pas un « opium du peuple » qui nous anesthésie de nos maux. La religion chrétienne, c’est la certitude de trouver au-delà de tous les maux, le remède qui rend Vie. Encore faut-il accepter de le prendre …

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.ORG, le 9 septembre 2025

07.09.2025 – HOMÉLIE DU 23ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 14,25-33

Le Dieu jaloux

Évangile selon saint Luc 14, 25-33

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Une manière très intéressante de réfléchir à notre vie spirituelle est de se pencher sur les passages de la Bible qui ne nous plaisent pas, que nous n’aimons pas ou que nous avons tendance à facilement oublier. Se plonger régulièrement dans l’Écriture permet, à l’occasion, de buter à nouveau sur ces passages que nous avons tendance à enfouir, et de s’interroger à nouveau frais sur le pourquoi ils nous dérangent.

Les premiers versets de l’Évangile de ce dimanche sont dans doute, pour beaucoup, de ces passages qui dérangent : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. »

Le verset suivant n’est pas beaucoup plus engageant : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. » On s’éloigne assez fort d’une vison béate de l’amour chrétien. Certes, l’Évangile prône l’amour et la paix mais, pour qui le lit attentivement, il est aussi rempli de jugements sévères et d’exigences difficiles, voire d’attitudes de Jésus qui nous désarçonnent.

Prenons un exemple : saviez-vous que, dans l’Évangile de Luc, lors de la dernière Cène, Jésus demande explicitement à ses disciples de se munir d’armes ? Je cite (Lc 22, 36) : « Celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. » (38) : « Ils lui dirent : ‶Seigneur, voici deux épées.″ Il leur répondit : ‶Cela suffit.″ ». Si vous n’avez jamais entendu ce passage, c’est que pour beaucoup il est gênant. L’Église n’en parle quasiment jamais. Pourtant, il est bien dans l’Écriture : il a un sens.

Autre passage difficile : quand Jésus utilise un fouet pour chasser les marchands du Temple (Jn 2, 13-25). N’est-ce pas en flagrante contradiction avec le commandement d’aimer ses ennemis ? Il y a beaucoup de passages qui sont gênants dans la Bible, dont nous préférerions peut-être qu’ils n’y soient pas, sur lesquels nous avons tendance à faire l’impasse. Mais ce faisant nous créons un stéréotype, une image de Jésus qui nous plaît et non tel que la Bible nous le dépeint, un Jésus tout paisible et tout doux comme nous aimerions que soit l’amour. Il n’est pourtant pas toujours tendre le doux Jésus.

Se donner une image naïve du Christ, évacuant tous ses aspects rugueux, en faire un apôtre de la non-violence, une sorte de Gandhi antique, c’est s’aveugler sur notre religion. Dans l’Évangile, Jésus s’énerve, vitupère et parfois insulte. Il souffre et il pleure. Et souvent, l’enseignement de ses paraboles est sévère. On se souvient, il y a quelques semaines, de la porte étroite et du paradis qui se ferme devant ceux qui en sont exclus (Lc 13, 22-30).

Ce genre d’obscurantisme est un danger spirituel. C’est sûr qu’à conserver l’image d’un Jésus tous doux, jamais il ne pourra nous traiter d’hypocrites comme il le fait des Pharisiens. Jamais un Jésus tout gentil ne nous dira « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de scandale.» (Mt 16, 23). Pourtant, il nous arrive de le renier … en pensée, en parole, par action ou par omission.

Ainsi allons-y. Attachons-nous à ces quelques versets qui nous dérangent : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » Préférer Dieu à tous ceux qu’on aime corps et âme, voilà bien une idée qui nous bouscule : est-ce que j’aime vraiment Dieu plus fort que tous ceux que je chéris ? Est-ce que, au moins, j’aime Dieu comme je suis amoureux ?

N’est-ce pas le retour du Dieu jaloux de l’Ancien Testament ? « Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (Dt 5, 9) Faut-il donc tout sacrifier à Dieu ?

Si, a priori, l’exigence d’aimer Dieu plus que toute autre personne peut sembler terrible, elle ne l’est pas tant que ça. Déjà les parents qui ont plusieurs enfants et cherchent à les aimer équitablement rendent un culte à Dieu, à la justice de son amour. Quand nous parvenons à aimer quelqu’un au-delà de l’offense qu’il a pu nous faire, nous rendons un culte à Dieu. A chaque fois que nous considérons une personne non pas pour ce qu’elle est – et qui parfois peut être tragique – mais avec le regard d’un amour qui voit au-delà de ce qui est perdu, nous rendons un culte à Dieu. Dans tout acte d’amour qui voit les personnes non pas telles qu’elles nous apparaissent, parfois avec leur poids de difficultés, mais dans la perspective d’un amour plus grand, plus universel, nous plaçons notre espérance en Dieu. Voir au-delà de la médiocrité des gens, c’est déjà voir Dieu et son œuvre de résurrection.

On comprend alors le sens immédiat du verset suivant : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. » De fait, le disciple qui fait cet effort de voir au-delà des disputes et des offenses, d’aimer au-delà de toutes les méchancetés qu’il peut subir, doit s’attendre à voir la générosité de son amour crucifiée. La croix que Dieu nous demande de porter, ce sont souvent nos proches qui nous l’imposent. Ce sont pourtant ceux-là aussi que nous désirons le plus aimer, auxquels nous pardonnons le plus souvent, desquels nous cherchons à toujours ressusciter l’amour. La largesse de l’amour dont nous sommes capables pour nos proches, qui parfois pourtant nous blessent, est une signe vivant de l’amour de Dieu à travers nos relations.

Le commandement d’aimer Dieu plus quiconque qui nous est proche peut sembler a priori difficile, mais c’est avant tout un commandement où Dieu nous dit : ‘laisse-moi déployer ton amour.’ Préférer Dieu à nos proches, c’est finalement mieux aimer nos proches. Ainsi nous comprenons que, pour vivre entre nous un amour qui touche au divin, il faut d’abord et plus que tout aimer Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 3 septembre 2025

31.08.2025 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – Luc 14,1.7-14

Les pieds dans la glaise et le cœur dans les cieux

Évangile selon saint Luc 14, 1.7-14

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lorsque Jésus, dans l’Évangile, nous parle de noces, il nous invite à plonger au cœur de notre relation intime avec Dieu. Les noces bibliques évoquent toujours, en filigrane, cette union profonde où Dieu aime l’humanité qui, en retour, aspire à vivre de cet amour infini. La parabole de ce dimanche nous transporte à ces noces qui célèbrent l’incarnation de l’amour divin, un amour qui se veut concret dans tous les aspects de notre existence. En effet, notre foi n’est pas une abstraction éthérée : elle vise à imprégner toute notre vie : la liturgie où nous célébrons le mystère, la spiritualité qui élève notre âme, l’écologie où nous veillons sur la création, les arts qui expriment la beauté divine, l’intelligence qui discerne la vérité, la charité qui unit les cœurs, et l’amour fraternel qui tisse nos liens humains. Voilà les noces auxquelles Dieu nous convie, des noces avec Lui, où tous les charismes sont conviés à l’amour divin.

« Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place… » Ces paroles de Jésus nous interpellent directement. Honnêtes avec nous-mêmes, nous devons reconnaître que, parfois, nous cherchons les premiers rangs. Il nous arrive de nous mettre en évidence, de vouloir briguer une meilleure place. Il nous arrive de nous penser supérieurs à autrui, dignes de distinctions ou d’éloges, comme si notre valeur se mesurait à l’aune de nos accomplissements visibles, aux honneurs que nous pensons mériter, à notre statut social. Jésus nous met en garde : cette quête d’élévation personnelle masque une arrogance qui nous aveugle.

Pourtant, l’humilité qu’il prône n’est pas une fausse modestie, ce piège subtil où l’on courrait à la dernière place dans l’espoir secret d’être élevé. Ce serait encore se donner une importance artificielle, témoigner d’orgueil masqué. Non, il ne s’agit pas de s’humilier pour plaire à Dieu, mais de faire preuve d’humilité véritable : non pas de se distinguer par ses propres efforts, mais de se laisser distinguer par Celui qui invite. L’invitation de Jésus à « (se) mettre à la dernière place » est pleine d’allant, porteuse d’espérance. Car « alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’ ».

Cette dynamique s’applique à toute notre vie spirituelle, qui est elle-même un lieu de hiérarchies. En soi, établir des priorités n’est pas néfaste : une échelle a besoin d’échelons pour nous permettre de progresser. Progresser spirituellement, c’est se donner une hiérarchie de valeurs, un « plus loin, plus haut » qui nous oriente vers une vie meilleure et vers le ciel. La finalité de notre foi est bien d’aller vers Dieu, en évitant les voies d’égarement. Mais le danger surgit quand ces hiérarchies ne portent plus sur les valeurs en soi, mais sur les personnes. Assignons-nous une valeur aux uns et aux autres en fonction de ce qu’ils donnent à voir d’eux-mêmes ? Jésus s’oppose farouchement à cette idée, qui est le moteur de toutes les ambitions, rivalités, férocités et prédations. Elle engendre les idolâtries personnelles, comme le cléricalisme, et pire encore, les abus de pouvoir, charnels ou spirituels, qui ont tant défiguré l’Église.

Dans l’assemblée des noces divines, les premiers rangs ne sont pas réservés à ceux qui s’élèvent d’eux-mêmes, mais à ceux que Dieu désigne : les saints, la seule hiérarchie qui compte à ses yeux. Aucune position ecclésiale, aussi élevée soit-elle – prêtre populaire ou laïc influent –, ne témoigne d’un quelconque mérite spirituel. Trop d’idoles ecclésiales déchues sont là pour nous le rappeler. Seul Dieu appelle véritablement auprès de lui, seul Dieu élève.

Le cœur de cet Évangile dénonce l’importance que nous nous donnons parfois, et surtout le principe même d’assigner une valeur aux personnes, à nous-mêmes comme à autrui. Jésus s’affronte constamment à cette notion de « meilleurs » et de « moins bons », d’agneaux sans tache et de brebis perdues. Dans une religion qui prône la fraternité charitable, cette mentalité est profondément antinomique. Mon Père bousculera toutes vos convenances sociales et toutes vos hiérarchies humaines, nous dit Jésus. Dans l’Église, la hiérarchie est celle des fonctions, non des personnes. On n’est pas plus saint parce qu’on occupe un poste élevé.

L’humilité personnelle face à la sainteté, voilà le propos fondamental de cette parabole. Une humilité qui ne consiste pas à se considérer inférieur aux autres, mais, au contraire, à s’accepter l’égal de tous, chacun avec sa part de grandeur et sa part de faiblesse, aimés de la même tendresse divine. L’humilité, c’est assumer collectivement notre grandeur et notre faiblesse face à Dieu. Elle nous libère de l’arrogance qui nuit partout, surtout dans la volonté d’aider et d’aimer. En matière de spiritualité, elle nous ouvre les yeux sur nous-mêmes, nous évitant de nous aveugler.

Tant que nous vivons sur cette terre, affrontés au mal mais déjà portés par l’espérance d’un règne d’amour – les pieds dans la glaise et le cœur dans les cieux –, il est prudent de laisser le Christ, et non nous-mêmes, déterminer jusqu’où nous pouvons nous nous avancer personnellement. C’est lui qui nous invite à progresser spirituellement. Pour nous, ancrés dans la réalité de notre condition humaine tout en aspirant à la vie divine, il ne s’agit de que d’assumer honnêtement la place qui nous revient, ni de nous sous-estimer, ni de nous surestimer.

Cette humilité trouve un écho inspirant dans la démarche synodale actuelle de l’Église, qui transcende les hiérarchies fonctionnelles pour réaffirmer avec force l’égale dignité de tous. Face aux dons de l’Esprit-Saint, nous sommes invités à discerner ensemble, dans une humilité collective qui élève la communauté entière. Elle nous rappelle que les noces divines ne sont pas une compétition pour les places d’honneur, mais une célébration où chacun, du plus humble au plus visible, est appelé à rayonner de l’amour de Dieu.

Frères et sœurs, que cette parabole nous inspire à vivre cette humilité honnête. En nous plaçant spirituellement à la dernière place, non par calcul mais par confiance, nous ouvrons notre cœur à l’invitation divine : « Mon ami, avance plus haut ».

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 août 2025

24.08.2025 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 13,22-30

La porte étroite de la résilience mystique

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 13, 22-30

J’ai conçu les quatre dernières homélies comme un polyptyque. Dimanche passé nous avions dénoncé le christianisme placebo qui visait à établir une paix sociale sur Terre. Un christianisme qui cherche à tout prix à éviter la souffrance sur base du principe ‘Tout le monde, il est beau. Tout le monde, il est gentil’ et ‘Nous irons tous au paradis’. Espérer échapper à la souffrance est illusoire : ce serait revenir à la religion comme opium du peuple.

Vendredi, à l’occasion de l’Assomption, j’avais présenté Marie comme la mystique par excellence. Après avoir remarqué que son « oui » mettait toute sa vie en jeu, nous avions essayé de nous mettre dans sa peau pour découvrir que la vie mystique, c’est osciller en confiance entre Magnifcat et Stabat Mater, entre tressaillements d’allégresse et cœur transpercé au pied de la croix.

Jeudi, la veille, nous avions introduit cette réflexion en méditant sur le détachement charnel et l’attachement spirituel, chemin qu’accomplit Marie au long de sa vie, comme un strapontin vers son assomption dans le ciel.

Aujourd’hui, quatrième volet : comment entrer dans la vie mystique ? Comment trouver progressivement cette confiance en Dieu qui procure autant la joie profonde qu’elle permet de se maintenir debout face au mal ?

L’Évangile de ce dimanche nous parle de la porte étroite, qui est une parabole, justement, de la vie mystique. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. »

La « porte étroite » ou « porte des brebis » était la plus petite de toutes les portes de la muraille de Jérusalem, celle par laquelle entraient les troupeaux qui allaient être sacrifiés au Temple. Quand Jésus dit « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite », il ne dit pas autre chose qu’« Efforcez-vous d’aller au sacrifice divin ».

Encore une fois, je le redis : il ne s’agit pas ici de jouer les kamikazes de la religion, comme Catherine de Sienne et son frère qui, enfants, avaient fugué pour aller faire la croisade et mourir en martyrs. Encore moins s’agit-il de glorifier le dolorisme, cette perversion spirituelle qui consiste à s’infliger des souffrances croyant ainsi plaire à Dieu. Le christianisme assume cette position délicate qui consiste à ne pas se résoudre au mal ni à la souffrance – « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe » – mais à accepter d’y faire face – « Cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Voilà la porte étroite par laquelle il s’agit d’entrer : de tout son être refuser le mal, mais accepter d’y faire face et, s’il le faut, l’assumer.

On retrouve ici le « oui » de Marie, dont nous avions constaté vendredi qu’il comportait un risque majeur pour sa vie : en effet, Marie aurait été lapidée si Joseph l’avait dénoncée. Encore une fois, si on se met à sa place, on mesure l’angoisse qu’a dû être la sienne à l’Annonciation : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils … » (Lc 1,31). Elle aurait été fondée à hurler vers Dieu : « Mais ils vont me lapider ! ». Au contraire, elle dit : « Que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38). On retrouve, à la fois, l’angoisse du Christ au Jardin de Gethsémani et sa soumission confiante à la volonté du Père. Le « oui » de Marie à l’Annonciation, celui du Christ à la veille de sa Passion, sont deux magnifiques exemples de ce qu’on entend par « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » : un « oui » donné à Dieu alors que se profile le malheur.

Remarquez que ce n’est pas un « oui » à la souffrance. Ni Marie, ni le Christ ne désirent s’affronter à la méchanceté des hommes. C’est à l’amour divin qu’ils disent « oui » dans ces circonstances tragiques.

Nos conflits se résolvent en acceptant la souffrance, pas en la rejetant. C’est en acceptant la souffrance que nous causent ceux qui nous font du mal, qui sont souvent des proches, et non en les rejetant, que nous réconcilierons l’amour entre nous et retrouverons la joie de vivre. C’est en aimant au-delà du mal que nous infligent ceux qui nous blessent, que nous ressusciterons à la vie belle.

Le mystique vit au-delà de la souffrance, dans la confiance totale au triomphe de l’amour. C’est parce qu’il est tendu vers la Résurrection qu’il peut endurer le mal. Sinon, nous sommes tous bien d’accord : c’est insupportable.

Tous, nous avons cette capacité d’endurer la souffrance jusqu’à un certain point. Tous, déjà, nous avons traversé des vallées de larmes portés par l’espérance de jours meilleurs, d’une résurrection à la joie. Tous, nous avons cette capacité de résilience face à au mal. Dans une certaine mesure …

La vie mystique, c’est la dilation de cette mesure, à force de confiance en Dieu. C’est en développant notre confiance en l’amour qu’a Dieu pour nous, littéralement en dilatant notre cœur à la mesure de cet amour, que nous pourrons repousser ce point au-delà duquel la souffrance nous fait sombrer dans le désespoir. Tous, nous avons cette capacité d’endurer, par amour, la souffrance jusqu’à un certain point et la vie mystique, c’est porter ce point au-delà de la mort, grâce à la pleine confiance en Dieu.

Alors, plus aucune souffrance, pas même la mort ne nous feront peur. Nous pourrons accepter tous les sacrifices, passer par toutes les portes étroites, tellement nous serons portés par la certitude qu’existe et que vit en nous, un amour qui ressuscite tout ; que se trouve, au-delà de toute porte étroite, un Temple où ne règne que l’amour de Dieu. Et, comme nous l’enseigne le Christ : ce Temple, c’est notre corps.

La vie mystique, c’est réaliser que l’on vit dès ici-bas de cet amour qui permet d’affronter et de transcender tous les aléas de la vie. Si, par amour, vous vous êtes déjà battus contre la souffrance, vous savez déjà que cet amour surpuissant est bel et bien vivant en vous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 août 2025

17.08.2025 – HOMÉLIE DU 20ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12, 49-53

Le feu sur la terre

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 12, 49-53

Terrible texte que le passage d’Évangile que nous venons de lire. « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. » « Le père contre le fils, la fille contre la mère, … » Déjà la première lecture n’était pas particulièrement joyeuse, qui racontait la tentative de faire taire par la mort le prophète Jérémie. Et que penser de la Lettre aux Hébreux qui conclut « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché » (He 12, 4) ? Seul le psaume apporte à peine une lueur d’espoir : « Il m’a tiré de l’horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc. » Terribles lectures donc qui nous invitent à nous pencher sur les divisions et la souffrance, les persécutions et le sacrifice.

Rassurez-vous, je ne vais pas prêcher ici la croisade, ni inciter quiconque au martyre. Encore moins ai-je l’intention de valoriser le dolorisme qui est au mieux une résignation à la souffrance, au pire un masochisme religieux. Nous sommes une religion de la paix, de l’amour et de la vie, et c’est essentiel.

Prêcher l’amour et la paix, la fraternité entre tous, ne nous dispense pas de faire face à la réalité du monde qui nous entoure et qui, parfois, se montre cruel et violent. Que du contraire : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » (Mt 10, 16) dit Jésus. L’image du chrétien doux comme un agneau est certes une belle image de notre religion, mais elle reste indissociable du sacrifice sanglant auquel cet agneau est destiné. C’est précisément le contraste entre l’innocence de l’agneau et la violence du sacrifice qui est parlante. On retrouve ici en filigrane la crucifixion.

Trop longtemps, et pendant des décennies, on n’a proposé qu’un christianisme du vivre ensemble, de la fraternité joyeuse et de l’amour du prochain, jetant aux oubliettes les discours qui abordaient la souffrance, le sacrifice de soi, la violence humaine et le mal. Après le concile Vatican II, on s’est mis à proposer, presque exclusivement, un christianisme placebo où il ne fallait plus parler d’obligations, de contraintes et de dogmes, surtout pas de péché et d’enfer ; un christianisme de la douceur de vivre et de l’amour gentil.

Partout dans l’Église, s’est alors répandue l’idée éthérée d’un amour idéal qui pourrait régner entre tous, celle d’une fraternité humaine universelle et paisible. Beaucoup de chrétiens ont alors crû béatement à la possibilité d’un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et que, finalement, « nous irons tous au paradis », comme l’a si bien caricaturé Jean Yanne, dans deux de ses films. L’Évangile d’aujourd’hui dément ce bel idéal d’un paradis fraternel sur Terre : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » nous dit Jésus.

Il faut dénoncer le christianisme placebo qui se voudrait comme une échappatoire à la souffrance, une protection des maux qui nous assaillent, finalement un remède pour notre monde. Les chrétiens qui pensent cela, on assumé leur religion comme opium du peuple. Pour eux, le but ultime de la religion chrétienne serait la vie paisible ici-bas, dégagée de la souffrance et du mal. Le Dieu jaloux et vengeur, le Dieu des combats de l’Ancien Testament serait bel et bien définitivement enterré, remplacé par un Jésus « peace & love » qui prônerait la paix sociale entre tous. Or voici qu’il dit « Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division. » (Lc 12, 49-53).

Alors, s’il ne s’agit ni d’accepter béatement le martyre, ni d’espérer tout aussi béatement la paix sociale universelle, de quoi parle-t-on ici ?

On parle avant tout du combat spirituel. Celles et ceux qui s’engagent dans ce beau combat savent à quel point il est difficile, à mesure d’ailleurs qu’il se donne à l’amour divin ; que chercher à aimer le monde avec une intensité croissante, c’est s’apprêter à de grandes souffrances à mesure que cet amour sera blessé. On souffre bien plus du manque d’amour d’un proche que de celui d’un ennemi lointain. L’amour, à mesure qu’il est intense, s’affronte intensément au mal, à la violence et au mépris.

La violence de Dieu – la violence de l’Amour divin – n’est pas celle d’un Jupiter qui nous frapperait pour nous punir dès que nous lui déplaisons. La violence de Dieu est plutôt celle qui transperce le cœur de Marie au pied de la Croix, quand elle voit son propre fils agoniser sous ses yeux. La violence de Dieu, ce sont les larmes qui nous viennent face au mal. La violence de Dieu, c’est le chagrin d’un cœur blessé. La violence de Dieu, c’est la violence de l’amour qui, en nous, se trouve crucifié.

La vie spirituelle chrétienne n’est pas la quête d’un nirvana, d’une paix illusoire en ce monde. « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! »

Nous n’échapperons ni à la violence, ni au mépris, ni à la mort. Nous n’échapperons pas hélas, aux manques d’amour qui quotidiennement défigurent le monde – que ce soit du fait d’autrui ou, pire, de notre propre fait. Nous n’échapperons pas à la souffrance de voir quotidiennement, ici-bas, l’amour blessé.

Il faut enterrer – je crois – l’idée d’une vie terrestre où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Il faut arrêter de promouvoir ce christianisme placebo qui ne cherche qu’un illusoire « vivre ensemble » paisible. Notre religion est celle de l’incarnation de l’amour divin et cet amour, à mesure qu’il s’incarne, nous comble et nous réjouit, s’affronte douloureusement à la souffrance et au mal.

La paix que nous cherchons n’est pas une paix béate qui rejette la souffrance mais une paix bien plus profonde qui nous permet d’affronter toute souffrance et de la transcender. C’est le sens du verset particulièrement sévère de la Lettre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. » (He 12, 4). Ce n’est pas un appel au martyre, c’est une mesure de l’amour inouï auquel nous sommes appelés : celui qui donne la paix, malgré que le cœur saigne.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2025

10.08.2025 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12, 32-48

La force qui nous guide dans l’incertitude

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Texte: Évangile selon saint Luc 12, 32-48

Aujourd’hui, on a l’impression de connaître tous les chemins (on a Waze ou Google Maps), l’angoisse de se perdre à fort disparu avec le GPS, remplacée par celle de n’avoir plus de réseau ou de batterie.

En sciences aussi, nous avons désormais l’impression de disposer d’un savoir colossal, de techniques ultrafines. Oh, il reste bien des maladies sans remède et des questions d’astrophysique sans réponses, mais nous envisageons d’aller sur Mars et nous opérons par Internet, le chirurgien à Baltimore et le patient à Melbourne. Sans parler de l’intelligence artificielle qui fait déjà des prodiges. Nous avons l’impression de maîtriser le progrès, de dominer l’avenir. Plus qu’aucune génération avant nous, nous savons où nous allons !

Mais est-ce bien vrai ? Est-il vrai que nous maîtrisons mieux notre avenir ? Est-il vrai que le progrès scientifique et technique nous prémunit de l’angoisse du lendemain ?

Les lectures aujourd’hui nous invitent à réfléchir sur la foi comme une force qui nous guide dans l’incertitude. Abraham, Sarah et les anciens ont cru en des promesses sans en voir l’accomplissement immédiat, tout comme les disciples de Jésus sont appelés à rester vigilants pour un Royaume qu’ils ne voient pas encore. La Lettre aux Hébreux (11, 1) dit : « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. »

Méditez toutes ces fois où vous vous avez fait le grand plongeon vers l’inconnu : quand vous avez décidé de vous marier, d’avoir des enfants ou toutes ces fois où vous vous êtes abandonnés à l’amour de Dieu. Le mariage n’est pas toujours une lune de miel. Nos enfants ne sont pas toujours adorables. Dieu ne donne pas toujours l’impression d’être présent. Mais nous avions le cœur flambant d’amour et c’est cet élan – la foi portée par l’espérance – qui nous a poussés au grand saut. Méditons tous ces moments de l’existence où, comme Abraham, portés par la confiance en Dieu et sans voir clairement l’avenir, nous nous sommes élancés vers une « patrie meilleure » (Hébreux), en quête d’un trésor céleste (Luc). La foi est une boussole vers l’inconnu – l’Inconnu – qu’on espère de tout son cœur.

Bien sûr, le progrès scientifique et technique peut soutenir notre espérance. Faire confiance en l’avenir, c’est aussi espérer des solutions aux problèmes présents. Mais les moyens matériels ont leur limite et n’ont que peu d’utilité pour les décisions fondamentales de la vie. Pour ce qui est des grands enjeux de l’existence, c’est toujours la foi qui prime : la foi en l’amour d’un conjoint, en celui de nos enfants, la foi en la vie, la foi en Dieu.

Le bonheur s’envisage (foi), le bonheur s’espère (espérance), mais le bonheur aussi se construit (charité). Et finalement, il survient toujours à l’improviste. « Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra » (Luc 12, 40). Cette vigilance n’est pas portée par l’incertitude ou l’angoisse de l’avenir, mais par l’espérance que suscite l’amour. Contrairement au progrès scientifique, ce n’est pas l’inquiétude qui nous pousse à avancer, mais le profond désir de jours de joie. Notre tenue de service n’est pas tant un vêtement de travail qu’un habit de fête. Notre vigilance n’est pas tant celle d’une vigie anxieuse que celle d’époux qui se préparent pour leur noce ou de parents pour un accouchement.

Réfléchissons à la manière dont nous pratiquons la charité. Est-ce toujours avec l’espérance de la vie divine au cœur ou est-ce par devoir moral ? Dans le premier cas, nous travaillons à l’avènement du règne de Dieu, dans le second, nous œuvrons à une solution. C’est déjà bien, me direz-vous. Oui, c’est déjà bien. Mais ce n’est pas le même élan, la même espérance : d’une part le triomphe de l’amour, d’autre part une consolation.

La foi nous pousse à l’action, mais notre élan dépend de l’ampleur de notre espérance. « Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Luc 12, 34). Ce n’est pas la même chose d’espérer un mieux ou le bonheur. Ce n’est pas la même chose de désirer la fin d’une souffrance ou la joie de l’âme. Ce n’est pas la même chose de désirer survivre ou vivre.

Vous n’êtes pas faits pour de petits mieux de temps en temps. Vous êtes faits pour la plénitude de l’amour. N’est-ce pas ce que tous nous désirons ?

Voilà notre foi. Voilà notre ressort pour la vie. Voilà ce qui motive chaque pas que nous faisons : la plénitude de l’amour, qui est Dieu.

Fr. Laurent Mathelot 

Source : RÉSURGENCE. BE, le 6 août 2025

03.08.2025 – HOMÉLIE DU 18ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12,13-21

Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui, l’Évangile propose une interprétation spirituelle de l’expression bien connue : l’argent ne fait pas le bonheur. « Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? » se lamente Qohèleth dans la première lecture. Pourquoi cherchons-nous en effet à gagner de l’argent ? Quels ressorts spirituels sont-ils à l’œuvre derrière les biens que nous amassons, parfois avec avidité ? Nous savons que nous n’emporterons rien dans la tombe. Alors, n’a-t-il pas raison Qohèleth : à quoi bon, trimer toute sa vie et mourir riche ? N’avons-nous pas mieux à faire ?

Une première raison est de transmettre un patrimoine à nos enfants. Comme nous leur transmettons un patrimoine affectif, spirituel, culturel, leur transmettre un patrimoine matériel. Pouvoir transmettre à nos enfants, le patrimoine que nous-mêmes avons reçu et que, par notre vie, nous avons fait fructifier. Et il n’y à là aucun mal. Le Christ ne critique pas tant les richesses et l’argent en tant que tels, que leur attachement. Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux parce qu’il est plus difficile à beaucoup de personnes de se détacher des biens matériels, à mesure sans doute qu’elles en ont amassé. Mais enfin, le Christ, contrairement à Marx, ne dit pas que les riches iront en enfer. Il fréquente d’ailleurs de riches personnes. Jamais, non plus, il ne conteste que le Temple repose sur un trésor, que ses caves servent d’entrepôts à toutes sortes de richesses et de biens. Certes, il chasse les marchands du Temple, mais c’est l’idolâtrie de l’argent qu’il condamne, pas l’argent en tant que tel.

Ainsi, le problème n’est pas tant d’être riche que de savoir ce que nous faisons des biens que nous possédons. Et surtout, de la valeur réelle que nous accordons à l’argent, du lien spirituel que nous entretenons avec les biens matériels. Quand le Christ crie de ne pas faire de la maison de son Père une maison de commerce, c’est avant tout pour dénoncer vigoureusement l’idée que notre argent, les biens que nous possédons, puissent nous sauver. Jamais notre argent ne nous sauvera de la mort, de la dépression, de l’humiliation, du désamour. Jamais l’argent ne nous garantira le bonheur.

Autre raison pour laquelle amasser de l’argent : l’espoir d’une vie confortable. « Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence » pensait en lui-même le riche de la parabole. L’argent au fond, garantit une certaine sécurité. Il permet d’envisager l’avenir plus sereinement. C’est le ressort qu’utilisent tous les parents pour motiver leurs enfants aux études : avoir une belle situation, pour pouvoir vivre confortablement plus tard. Et, dans une certaine mesure, c’est vrai : l’argent est une assurance pour la vie. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la proposition inverse : la pauvreté tue, c’est certain. Ils sont considérablement plus nombreux aujourd’hui, ceux qui doivent choisir entre se chauffer et se soigner.

Mais je reste persuadé que les pauvretés affectives, spirituelles, relationnelles tuent plus encore. De quel chagrin l’argent nous a-t-il sauvé ? Quelle blessure du cœur pourra-t-il résoudre ? De quelle méchanceté nous préservera-t-il ? De quelle crucifixion, de quelle mort nous sauvera-t-il ? Le bien-être matériel ne nous prémunit en rien contre les blessures de l’âme. En rien. Peut-être même les dépressions de ceux qui vivent dans l’abondance sont-elles les plus profondes, comme le sont les solitudes des gens bien entourés.

Enfin, il y a toutes les raisons perverses pour lesquelles on désire accumuler des richesses – « cette soif de posséder, qui est une idolâtrie », comme l’écrit Paul aux Colossiens. Posséder pour paraître ; posséder pour compenser ses manques affectifs ; posséder pour dominer les autres : toutes maladies spirituelles graves. Paul a raison : nous courrons tous, à un moment donné, le risque de préférer l’aisance matérielle à l’abondance spirituelle, le risque de faire de l’argent, au lieu de l’amour, le dieu auquel nous rendons un culte.

Qu’on la considère comme un patrimoine à transmettre, une assurance pour la vie ou même qu’on entretienne avec l’argent une relation maladive, l’abondance est toujours pour nous synonyme de confort. Nous avons tous peu ou prou cette idée qu’être riche, c’est vivre aisément. Ce n’est cependant pas toujours vrai.

Aujourd’hui, le terme « zone de confort » est à la mode. En amour, intellectuellement, professionnellement, il faudrait toujours sortir de sa « zone de confort », s’échapper du cocon, ne jamais s’endormir. Je crois qu’il y a spirituellement quelque chose de vrai dans cette volonté d’élan permanent. Une spiritualité de la zone de confort est une spiritualité stagnante, endormie, figée et, finalement, une spiritualité en danger de mort. La vie, l’amour ne sont pas toujours des expériences confortables, surtout s’il s’agit aussi d’aimer nos ennemis, ceux qui nous font du mal et qui sont parfois nos proches. Il y a derrière l’idée de confort, l’idée d’être statique, quelque part figé. La vie, l’amour, s’ils ne sont pas dynamiques, s’ils ne sont pas portés vers une perpétuelle croissance, sont bel et bien déjà en voie d’extinction. De même, notre spiritualité : une foi monotone, étale, qui ne connaît ni hauts ni bas, ne se rapproche pas de Dieu. C’est plutôt le signe qu’elle se referme sur elle-même.

Il arrivera, pour chacun d’entre nous, ce jour où « on va (nous) redemander (notre) vie ». Il s’agirait, à la fin, de ne pas devoir affronter le désespoir de Qohèleth : à quoi bon avoir amassé tant de biens si c’est pour mourir seul en son âme ? À quoi bon avoir tant trimé et si peu consacré de temps à ceux que nous aimons ? Que restera-t-il vraiment au soir de notre vie, sinon l’amour ?

Tous, nous ne sommes pas appelés à faire vœu de pauvreté – comme saint Antoine prendre l’Évangile à la lettre (Mt 19,21), distribuer tous ses biens aux pauvres et devenir moine – mais tous, nous sommes appelés au détachement des biens matériels pour favoriser l’attachement aux biens spirituels.

« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » dit Jésus (Mt 6:21). Notre seul trésor, c’est l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 30 juillet 2025

27.07.2025 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 11,1-13

Prières et petits marchandages

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 11, 1-13

Je suppose que ceux qui n’aiment pas tant l’extrait du livre de la Genèse que nous venons de lire n’y voient qu’un marchandage d’Abraham avec Dieu, un commerce, une négociation dans la prière. Pour eux, prier ce n’est pas ce genre de négoce, de petit trafic spirituel, d’enchères avec Dieu. Tout au plus le voient-ils comme un simplisme, ou un archaïsme, peut-être la trace dans la Bible de cultes primitifs où il fallait faire des offrandes en échange de faveurs divines. Au fond, quel est le sens de parler encore aujourd’hui de ce genre de troc spirituel : à partir de combien de justes par ville, retiens-tu ta colère ô Dieu ? Quel est le service minimum pour échapper à ton courroux ?

Je crois qu’ainsi on passe à coté du texte. Reprenons.

Dans un superbe jeu entre pluriel et singulier – qui est dans le texte hébreux et que la traduction française rend bien – trois hommes sont venus visiter Abraham pour, d’une seule voix – la voix de Dieu – conclure une alliance avec lui. Les Pères de l’Église ont vu, dans cette image de trois personnes qui parlent et qu’Abraham considère comme n’en étant qu’une, la préfiguration dans l’Ancien Testament de la Trinité.

Abraham vient de sceller l’alliance avec Dieu par la circoncision des siens. L’intention de Dieu est claire : faire d’Abraham et de son clan son peuple, l’incarnation sur Terre de sa justice. Et précisément, le jugement de Sodome est présenté, dans le verset qui précède le passage que nous venons de lire, comme une leçon de justice que Dieu donne à Abraham et aux siens.

Si on lit attentivement, on constate que c’est Abraham qui entre en négociation. C’est d’Abraham qu’émane l’idée de « compter les justes » et, à chaque décompte, Dieu marque son accord.

On reste cependant sur sa faim – et le texte se termine effectivement comme ça : il s’arrête à dix. Et à la lecture d’aujourd’hui, il manque le dernier verset (Gn 18, 33) : « Quand le Seigneur eut fini de s’entretenir avec Abraham, il partit, et Abraham retourna chez lui ». OK, 10 ! Tope-la ! Tchao ! …

Il aurait pu descendre jusque un. Pourquoi dix justes pour sauver une ville ? Dix, c’est à l’époque la taille d’une maisonnée, d’une famille sous le même toit. Un, on se doute bien que c’est le Christ, dont la seule présence en effet sauve le monde. Une famille de justes, un toit qui accueille Dieu, et rien n’est perdu pour la ville : voilà la mesure de la justice que Dieu nous demande d’avoir.

C’est peut-être un texte qu’il faut relire à nouveau frais, en ces temps de complète déchristianisation de nos cités. Un foyer, une famille accueillant généreusement la présence de Dieu et la ville conserve la perspective d’être sauvée. Peut-être gagnerions-nous à raviver ce critère de jugement – un foyer par ville – avant de parler d’églises vides.

Voilà qui change – je trouve – notre regard sur la mission actuelle. Ce n’est pas une question de nombre. Du point-de-vue de Dieu, c’est simplement la question d’être ce foyer, accueillant de sa présence.

Un autre regard sur la prière nous est donné par Jésus dans l’Évangile. Il répond aux disciples qui lui demandent de leur apprendre à prier. C’est étonnant parce qu’il vient de leur parler des commandements et notamment d’aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute son intelligence ». N’est-ce pas cela finalement prier ?

C’est un exercice intéressant, qu’il faut faire régulièrement – ne fusse-ce que pour éviter le rabâchement – de détailler le Notre Père phrase à phrase et d’en méditer le sens. Je ne vais le faire ici. A vous, si vous le souhaitez, de faire l’expérience spirituelle de prier le Notre Père en le méditant par le détail. Je vous encourage à le faire.

La parabole qui suit est absolument touchante : Dieu est un ami qui dort la nuit et dont nous venons parfois inopportunément troubler le repos. « Prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir ». On peut voir là une certaine urgence eucharistique : je n’ai pas de nourriture spirituelle à proposer. S’il te plaît, Dieu, sort de ta torpeur et viens me dépanner. Lève-toi et donne moi de ta substance que je puisse spirituellement nourrir les miens. Et Jésus conclut : Dieu « se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut ».

Même si vos demandes sont inopportunes ou incongrues : « frappez, on vous ouvrira » ; « demandez, on vous donnera » ; même si vous êtes complètement perdus : « cherchez, vous trouverez ».

Cette image de Dieu comme un vieil ami bougon que l’on réveille la nuit pour quelque chose qui pouvait attendre le jour est touchante de délivrance. Au fond, ce que dit Jésus, c’est : ne vous inquiétez pas de demander à temps et à contre-temps ; même si votre demande est inopportune, demandez ! Demandez sans cesse à Dieu ; formulez encore et encore vos demandes. Lui vous donnera l’Esprit.

Et c’est la conclusion étonnante de la parabole : finalement Dieu exauce toujours nos prières par le don de l’Esprit.

Tu as faim, tu as soif, tu as froid ? Voilà mon Esprit d’amour.
Tu souffres, tu as mal, tu veux la guérison ? Voilà mon Esprit d’amour.
L’injustice te révolte, tu es toi-même victime de mépris : voilà mon Esprit d’amour.
Tu n’en peux plus, tu as le sentiment de perdre le sens de la vie : voilà mon Esprit d’amour.
T’es au bout du rouleau, tu meurs : voilà mon Esprit d’amour.

Quoi que nous demandions à Dieu, c’est toujours un surcroît d’Esprit Saint qui nous arrive, à travers nous ou à travers autrui. Dieu ne résout pas nos problèmes à notre place, il nous donne l’Esprit pour les affronter. Et alors, en conséquence, tout change : se produit inéluctablement, d’une manière ou d’une autre, un retour à la Vie.

Le fond de toutes nos prières, c’est cela : ravives en moi la flamme de ton amour. Quelle que soit la désespérance en moi ou autours de moi : ravives en moi la flamme de ton amour.

Parce que, depuis Abraham, nous savons qu’un seul foyer d’amour divin suffit, au sein d’une ville plongée dans les ténèbres, pour tout sauver aux yeux de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 juillet 2025

20.07.2025 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 10, 38-42

Affairisme et quiétisme

Évangile selon saint Luc 10, 38-42

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les textes d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir à cette tension qui existe chez tout croyant entre action et contemplation.

Abraham reçoit la visite du Seigneur et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est très afféré. C’est pourtant l’heure la plus chaude du jour mais lui se hâte d’aller trouver Sara dans la tente, lui demande de vite pétrir de la pâte et de faire des galettes ; il prend du fromage blanc, du lait, court au troupeau, choisit un veau gras, le donne à un serviteur qui se hâte de le préparer. Dieu est là, avec lui, et Abraham court partout.

Il le fait pourtant avec l’aval de Dieu puisque les trois hommes lui disent « Fais comme tu l’as dit » et, suite à ce bon accueil, Dieu exaucera son vœu le plus cher, celui d’avoir un fils de Sara.

Dans l’Évangile, Marthe aussi est accaparée par les multiples occupations de service alors que Jésus vient la visiter. Et le Seigneur lui dit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Dès lors la question se pose à nous qui marchons en présence de Dieu : faut-il s’activer ou faut-il seulement, comme le fait Marie, la sœur de Marthe, s’asseoir et écouter sa parole ? On peut relever les différences de contexte entre les deux récits.

Abraham est affairé parce qu’il tient absolument que les trois hommes – qui symbolisent ici la présence du Dieu trinitaire – restent sous sa tente. Il dit : « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur ». Voilà pourquoi il s’affaire à un repas. L’agitation d’Abraham consiste à organiser chez lui un accueil confortable pour Dieu. Sa précipitation trahit son exaltation de recevoir le Seigneur. Il est affairé certes, mais en joie.

Marthe quand à elle n’est pas dans le même état d’esprit. Elle ne s’affaire pas dans la joie et elle s’en plaint : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Ce n’est même pas sa sœur que Marthe réprimande de ne pas s’activer. C’est à Jésus lui-même qu’elle en fait le reproche. « Ça ne te fait rien Jésus que d’autres restent-là à t’écouter pendant que moi je travaille pour toi ? ». La précipitation de Marthe trahit sa lassitude d’œuvrer pour Dieu. On a l’impression que sa seule motivation est le devoir effectué sans joie. Elle tombe dans l’affairisme. Un peu comme certains viennent à la messe par obligation, sans joie.

Remarquons enfin que Jésus ne la réprimande pas pour cela. Il répond simplement que Marie a choisi la meilleure part et qu’elle ne lui sera pas enlevée. Je pense qu’il est souhaitable, en effet, de rester fidèle à la messe même quand la joie de célébrer a disparu. Mais il faut aussi rester conscient qu’on a alors perdu la meilleur part et qu’il convient peut-être alors de s ‘asseoir, de se reposer aux pieds du Christ pour la retrouver.

La récit de Marthe et Marie évoque cette tension qui existe entre action et contemplation, avec leurs deux corollaires néfastes : l’affairisme et le quiétisme. L’affairisme – nous venons de le voir –, c’est l’action sans beaucoup de discernement, le devoir fait « parce qu’il faut », allant parfois jusqu’à gesticuler pour s’occuper l’esprit.

Le quiétisme, c’est précisément l’inverse : c’est renoncer ou refuser de passer à l’action. C’est se placer délibérément dans une position d’attente figée : puisque Jésus a promis qu’il viendrait nous sauver, pourquoi s’emballer ? A quoi bon s’épuiser à changer le monde puisqu’il a dit ne pas être de ce monde et que son Royaume se trouvait aux Cieux. A quoi bon agir puisque depuis deux mille ans rien véritablement ne change ? Jamais autant l’injustice n’a régné qu’aujourd’hui. Restons-là, asseyons-nous comme Marie à écouter la parole de Dieu et attendons donc qu’il nous sauve !

Pourtant, dans la lettre de saint Jacques (2, 14-18), il est écrit : « celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte, et on peut lui dire : « Tu prétends avoir la foi, moi je la mets en pratique. Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas ; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Paul lui-même, dans sa lettre aux Colossiens dit : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous (…) et la mission que Dieu m’a confiée (…), c’est d’amener tout homme à sa perfection dans le Christ. » C’est avant tout par des actes que Paul témoigne. Et il finira martyr.

Le quiétisme et l’affairisme ne conviennent pas au chrétien. Comment imaginer rester inactif quand l’injustice, la violence et la haine règnent ? Mais comment aussi ne pas déplorer les gesticulations inutiles de ceux qui prétendent passer à l’action mais finalement ne font pas grand-chose ?

Ne soyez ni résignés, ni gesticulateurs. Le psaume commençait avec ces mots « agit avec justice » et se terminait en disant « Qui fait ainsi demeure inébranlable ». Voilà qui devrait nous caractériser : être des personnes d’action, justes et inébranlables, des gens dont l’action surgit de la contemplation.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 juillet 2025

13.07.2025 – 15ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 10, 25-37

Le Dieu étranger

Évangile selon saint Luc 10, 25-37

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Un docteur de la Loi – c’est à dire un homme instruit, un théologien – entre en discussion avec Jésus. C’est une joute oratoire, le pilpoul juif traditionnel, encore pratiqué de nos jours dans les écoles talmudiques. Sa question est : « que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». Jésus le renvoie à la Loi, le domaine d’expertise de ce savant : « aimer Dieu de tout son cœur de toute son âme et de toute sa force et aimer son prochain comme soi-même ». Remarquons que ce n’est pas Jésus qui invente le commandement d’aimer. L’amour du prochain est déjà un commandement de l’Ancien Testament (Lévitique 19,18).

Le savant renchérit : qui est mon prochain ? En deux questions, on est arrivé à la pierre d’achoppement entre Jésus et le judaïsme traditionnel, qui restera pierre d’achoppement entre Juifs et Chrétiens, à savoir celle de l’universalité du Salut. Mon prochain, est-ce n’importe qui ou seulement un proche ? Jésus répond par une parabole.

Il met en scène un Samaritain, c’est à dire, pour ce docteur de la Loi, non seulement un étranger mais, pire, un hérétique. Juifs et Samaritains se vouaient en effet une haine religieuse féroce. Précédemment, dans l’Évangile (Luc 9,51-56), Luc a déjà rapporté l’histoire d’un village de Samaritains ayant refusé de recevoir Jésus et ses disciples … parce qu’ils se rendaient à Jérusalem ! Pour ceux qui écoutent cette parabole, le Samaritain, c’est avant tout un ennemi religieux. Aujourd’hui peut-être, Jésus invoquerait-il plutôt un Musulman ou un athée … En tous cas, un personnage qui dénote religieusement dans le récit.

A la toute fin de la parabole, c’est Jésus qui pose une question : « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » … Si on n’est pas attentif, on ne se rend pas compte qu’il a inversé la logique. On s’attendrait à ce qu’il demande : « Qui a considéré l’homme blessé comme son prochain ? » « Lequel du Samaritain, du Prêtre ou du Lévite a aimé cet homme comme Dieu lui demande d’aimer ? » Mais ce n’est pas la question qu’il pose. « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Autrement dit : « qui l’homme blessé considère-t-il, lui, comme le prochain qu’il va aimer comme lui-même ? »

L’enjeu n’est pas de remarquer que le Samaritain – ce méprisable étranger – a considéré l’homme blessé comme son prochain, l’a aimé et l’a très généreusement aidé ; cela va de soi pour Jésus. Non ! Ce qu’il fait ici, c’est répondre à la question initiale du docteur de la Loi : « que dois-je faire pour être sauvé ? » Jésus répond : « Comme cet homme blessé, tu dois aimer celui qui te semble étranger – religieusement autre – et qui fait pourtant preuve de pitié envers toi »

On se rend compte ainsi que le Bon Samaritain n’incarne pas seulement le commandement d’aimer son prochain, d’être charitable au-delà des conventions et des clivages – je le redis, pour Jésus cela va de soi. Non ! Le Bon Samaritain, l’étranger qui sauve, l’homme qui semble religieusement étrange et qui pourtant secourt, c’est le Christ lui-même. Et le lecteur attentif aura remarqué que, dans la parabole, le Bon Samaritain propose de repasser régler le solde des dépenses : c’est évidement une image du retour du Seigneur à la fin des temps, de la manière dont il agira envers nous, pour solde de tous comptes.

Un Dieu qui nous sauve arrive forcément, à un moment donné dans notre vie, comme l’étranger que nous méprisons. Dieu est quelque part toujours un « hérétique » par rapport à mon propre conformisme religieux, à l’idée préconçue que j’ai de vivre la religion. C’est précisément comme ça qu’il me sauve : en étant quelque part étranger à ma manière propre d’envisager mon salut. Sinon pourquoi ne pas me laisser agir seul, puisqu’il m’a voulu libre, capable d’amour et de discernement ? Un Dieu qui me sauve doit être un Dieu qui me sauve aussi de moi-même, de mes propres stéréotypes religieux, de mes propres enfermements spirituels.

Le Christ, bien sûr, veut se faire le prochain de tous – je l’ai dit : c’est le coté évident, allant-de-soi de la parabole – mais il faut aussi que, quelque part, Dieu me bouscule, m’indispose jusqu’à m’irriter de sa présence, pour me sortir de mon conformisme religieux, synonyme de sclérose spirituelle. Dieu n’est pas seulement à l’image des gens que j’aime ; il est aussi à l’image des gens que j’aime le moins et qui me dérangent.

La parabole du Bon Samaritain ne nous demande pas tant d’aller sauver le monde qu’elle nous avertit que le sauveur du monde arrive toujours, à un moment donné, comme l’étranger que l’on méprise.

Seigneur, tu es le véritable Bon Samaritain, celui qui nous sauve en bousculant nos conformismes religieux, convertis-nous à ton amour sans frontières. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 8 juillet 2025