23.11.2025 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU CHIST, ROI DE L’UNIVERS – LUC 23, 35-43

Qui me gouverne ?

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 23, 35-43

Nous célébrons ce dimanche le Christ Roi de l’Univers. De nos jours, « Christ » apparaît comme un nom propre, presqu’un second prénom de Jésus : il est Jésus-Christ. C’est commode d’autant qu’il y a plusieurs Jésus dans la Bible, qui est aussi notamment le prénom de celui que nous appelons Barabbas.

Étymologiquement, « Christ » – du grec « Khristós » – signifie celui qui a reçu l’onction, littéralement « celui qui a été enduit ». On trouve, par exemple, dans la Bible (LXX, Ex 29:2 ; Nb 6:15), le terme « christ » à propos de pains badigeonnés d’huile. Dans Homère ou Aristote, il signifie « peindre », notamment des statues. Pour les personnes, il s’agit de l’onction divine, traduction du terme hébreu « Mashia’h », dont dérive le mot français « Messie ». Le Christ ou le Messie est ainsi celui que Dieu a consacré par l’onction.

Le titre n’appartient pas qu’à Jésus. Dans l’Ancien Testament, les rois d’Israël sont christs. Sirius, le roi perse qui libère les Hébreux de la captivité à Babylone est, lui-aussi, appelé christ. On le voit, c’est un terme général qui qualifie ceux qui dirigent le peuple vers la délivrance et le salut. A notre baptême, nous avons tous reçu l’onction sainte qui fait de nous des christs, des personnes aptes à se diriger elles-mêmes, avec l’aide l’Esprit Saint, vers le salut.

C’est l’occasion de nous poser la question : qui gouverne ? Qui gouverne notre cœur, notre vie ?

Le roi est celui qui incarne le gouvernement. C’est là sa définition. Gouverner, c’est avant tout prendre des décisions, donner une direction à une action et finalement un sens à l’existence, au moins l’inscrire dans une certaine perspective. Et convenons d’appeler roi ou reine celui qui tient la barre, qui décide, qui gouverne.

Évacuons d’emblée le cas maladif de celui qui se prend pour le roi, qui considère le gouvernement essentiellement sous l’angle de la reconnaissance et des égards qu’il reçoit parfois – « ceux qui aiment les premiers rangs dans les assemblées » dira l’Écriture (Mt 23, 6) – qui demandent avant tout à être reconnus, à être servis, à être obéis ; qui veulent le pouvoir non pour ce qu’il permet mais pour ce qu’il représente. Se prendre pour le roi dénote une stratégie immature pour compenser une médiocrité que l’on se connaît. C’est du camouflage.

Qui gouverne ma vie ? Quelles sont la ou les personnes qui m’incitent à telle ou telle direction ? Qui dirige le sens que prend mon existence ? Qui lui donne son sens ultime ?

Beaucoup diront peut-être : finalement, le roi, c’est moi. Je suis le maître de mon existence. Je me sens fondamentalement libre. Je fais ce que je veux. Je suis le roi. C’est moi qui gouverne ma vie.

C’est un peu simple, je trouve, de s’affirmer le roi, de se penser pleinement en charge de sa destinée, d’espérer avoir totalement le gouvernail de sa vie en main. Il y a des choix libres pour tous, c’est certain – et Dieu nous veut libres. Mais il y a des choix contingentés, des choix orientés – par d’autres ou par les événements – et il y a aussi des directions qui nous sont imposées, parfois contre notre gré.

Qui gouverne ?

Le monde, l’État, la société, notre entourage exercent sur nous une influence, parfois avec poids. Beaucoup de décisions que nous prenons le sont en fonction de notre environnement et même de la pensée d’autrui.

Qu’est-ce qui oriente mon affectivité ? Moi ? Qui détermine la direction que prend mon cœur ? D’où me viennent tel ou tel attrait ? De ma propre décision ? D’où viennent mes centres d’intérêts, mes préoccupations ? De ma seule liberté ou la vie qui a été la mienne, les personnes qui ont eu sur moi une influence les ont-elles contingentées, orientées ? Les opportunités qui me sont offertes dépendent en grande partie des circonstances : on ne choisit ni ses parents, ni sa famille, ni la culture dans laquelle on naît.

Qui gouverne ma vie ? Qui gouverne mes choix ?

Si les marques font de la publicité, c’est que ça marche. C’est d’ailleurs prouvé. Les discours que nous recevons ont pour but de nous convaincre, pas toujours en dialogue. Beaucoup d’idées, de concepts, de stéréotypes nous sont imposés par la culture ambiante, par les médias, aussi par nos proches. La fabrication du consentement – en fait son orientation – est une science dont se servent désormais les politiciens, les économistes et les stratèges.

Qui gouverne ce à quoi je pense ?

Les idées sur lesquelles votre cerveau sautille actuellement : ce sont les miennes. Ce sont mes mots auxquels votre cerveau attache son attention. Le fil de pensée qui est le vôtre pour l’instant qui le dirige ? Vous ? Moi ? Les deux ?

Et même lorsque je me prends personnellement en charge, il m’arrive de m’aveugler, de me tromper, de me mentir même parfois. Qui gouverne alors ? Mon inconscient ?

Alors répondons à toutes ces questions.

Dieu nous a créés libres et la liberté que je prends est celle de vouloir le bien. Comme nous tous ici, je l’espère, je me donne la direction du bien – de manière presqu’abstraite et ainsi plus librement.

Le bien que je désire : c’est l’amour. Et je le désire tellement que je l’érige en puissance de gouvernement pour ma vie. C’est l’amour – ici aussi dans ce qu’il a d’absolu, et libre – qui oriente et dirige ma vie.

Il se trouve que l’amour est toujours une personne.

Dans le mesure où le Christ, incarne pour nous, l’amour personnel de Dieu qui vient à notre rencontre, alors oui : je souhaite qu’il soit pour moi le roi, cette personne qui gouverne ma vie avec une puissance qui me dépasse. Avant tout autre – la société, l’époque ou celles et ceux qui m’entourent – c’est lui, l’amour parfaitement incarné de Dieu, que je souhaite voir orienter tout mon univers.

Notre baptême a fait de nous des « christ-roi », des personnes qui, munies de l’onction de l’Esprit-Saint, sont capables de se gouverner elles-mêmes. Ainsi la personne qui gouverne le chrétien c’est lui-même, en dialogue avec Dieu.

Ne cherchons pas à gouverner nos vies seuls, nous nous égarerions …

Fr. Laurent Mathelot

Source: RESURGENCE.BE, le 20 novembre 2025

16.11.2025 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 17 1-6

Le jour du Seigneur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot.

Avez-vous entendu parler de la « collapsologie » ? Du latin collapsus – évanouissement –, c’est la science des effondrements qui étudie l’effondrement des espèces, celui des économies, et au-delà, de nos modes de vie et civilisations. Il y a, derrière la notion de collapsologie, la crainte d’un château de carte qui s’écroule. Les lectures d’aujourd’hui sont un traité de collapsologie : elles parlent du « Jour du Seigneur », de la fin des temps, de l’Apocalypse, de l’effondrement final de tout ce qui ne résistera pas face à Dieu.

Les livres d’Histoire nous racontent les récits de civilisations qui se sont effondrées, d’époques millénaristes où tous pensaient la fin des temps arrivée. On pense aux grandes invasions, aux grandes famines, aux grandes pestes, aux guerres mondiales. On pense peut-être, aujourd’hui, au dérèglement climatique. En effet, si on est loin de la panique suscitée par l’arrivée de la peste ou de la guerre, beaucoup s’inquiètent désormais d’un prochain effondrement, sinon de l’humanité, en tous cas de nos modes de vies.

Notre foi affirme une fin des temps, précédée de combats violents et persécutions, lieu de révélation de notre véritable nature. Voilà le jugement final, le « jour du Seigneur » : lorsque, dans le combat pour la Vie, nous apparaissons finalement tels que nous sommes.

Quand arrivent les pestes, les famines, les guerres et les persécutions, la nature des hommes se révèle. Au fur et à mesure que s’approchent les catastrophes, les comportements changent en effet. Toujours, la crainte de la mort révèle la nature humaine.

C’est exactement le sens du mot Apocalypse, qui ne signifie pas d’abord toute une série de catastrophes, guerres ou combats mais Révélation – du grec apokálupsis : dévoilement. L’Apocalypse est avant tout la Révélation de la véritable nature humaine – celle du Christ et la nôtre – dans le combat final pour la vie. Face aux sentiments extrêmes, dans les joies intenses comme dans les tragédies les plus accablantes, notre humanité en effet se dévoile. L’Apocalypse n’est pas tant un déchaînement d’événements terribles que la révélation de nos réactions face à de tels événements.

Finalement, face au danger, c’est la nature du Christ en nous qui se révèle, comme elle se révèle sur la Croix, face à la persécution et à la mort. Si confrontés à une guerre qui s’annonce, vous prônez l’amour fraternel, si voyant surgir la famine vous persistez à défendre le partage équitable, si quand survient une épidémie vous continuez à vouloir embrasser le lépreux, c’est certain : on va vous persécuter. Même au sein de nos communautés, de nos familles si, face à un ennemi qui nous assaille, nous prêchons encore l’amour, il s’en trouvera pour vouloir nous faire taire, et peut-être nous livrer à la mort.

Le Livre de Malachie présente le jour du Seigneur, c’est à dire Dieu qui se révèle à la fin des temps, comme un Soleil brûlant qui se lève, consumant les arrogants comme la fournaise et guérissant de son éclat ceux qui le craignent, les fidèles qui gardent ses commandements.

Mais qui ici ne se sent pas parfois arrogant ? Qui ici peut prétendre être resté fidèle, en toutes circonstances, au commandement d’aimer ? Et comment réagirions-nous face à l’imminence d’un cataclysme, d’une guerre ou d’un effondrement de masse ? Face à la mort qui approche, face au combat pour la vie, serons-nous de ceux que la peur terrorise ou de ceux qui maintiendront jusqu’au bout l’amour ? Serons-nous des lâches ou des justes ? Avez-vous déjà été confrontés à un moment de panique ?

Être arrogant, c’est avant tout se croire supérieur – supérieur aux autres et supérieur à Dieu. Et ça nous arrive à tous, parfois. C’est précisément cette arrogance que l’Apocalypse vient dramatiquement révéler, car il arrive toujours un moment où la mort gagne et notre belle supériorité s’effondre. A mesure que nous y aurons cru, ce sera la panique. Les arrogants d’aujourd’hui seront les lâches de demain face à l’adversité. Comme ce sont les humbles face à la mort, qui seront les forts au moment venu. Le Christ, en tête.

Tous nos Temples s’effondreront. Tous nos édifices aussi grands et beaux soient-ils tomberont en ruine, à commencer par l’édifice de notre propre vie. Le Temple, cette magnifique construction à la gloire du Dieu d’Israël, était à l’époque de Jésus flambant neuf : une merveille prête à rivaliser avec tous les édifices de l’Empire, à l’image de l’arrogance d’Hérode. Le Temple fonctionne ici comme l’image forte de tous nos édifices humains, de toutes nos constructions personnelles, de tous nos fantasmes de grandeur.

Que viennent les catastrophes, la mort ou la fin des temps, et ils s’effondreront nos beaux idéaux sur la famille, la fraternité entre tous, et peut-être même le bel idéal que nous avons de nous-même. Que surgissent les malheurs, les famines et les guerres, que vienne la panique et nous verrons l’humanité s’effondrer. De quel coté serons-nous alors ? De celui des bourreaux, des arrogants apeurés ou de celui des victimes livrées à l’amour malgré tout ? Comment savoir ? Comment savoir, face à une situation apocalyptique, quelle sera ma réaction ?

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 10) dit Paul aux Thessaloniciens. Face à l’ampleur des problèmes, l’oisiveté n’est pas acceptable. L’indice pour savoir comment nous nous comporterons en situation de grande détresse est notre volonté présente de ne pas rester passifs face aux défis du monde, aux urgences qui déjà se présentent à nous. Le Christ le dit à la fin de l’Évangile : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.»

Et en effet, si nous voulons vivre, quels que soient les défis, les drames, les catastrophes et la mort même qu’il nous faudra affronter, si nous avons su ne pas être arrogants et laisser l’Esprit du Christ prendre notre défense, malgré la souffrance ou les persécutions, nous entendrons alors Dieu, son Père et notre Père, nous dire, comme le soulignait l’antienne de l’Évangile : « Redresse-toi et relève la tête, car ta rédemption approche ». Il n’y a que le Christ en nous qui résistera à l’effondrement du temple de notre corps.

Ce sera alors pour nous l’Apocalypse, la révélation de la puissance divine que nous avons su incarner. Il suffit de persévérer à simplement aimer. Jusqu’à voir dramatiquement s’approcher la mort, les guerres, les souffrances et même les persécutions : aimer.

Si vous persistez à aimer, et Dieu et l’humanité, quels que soient les défis qui se présentent à vous, vous n’aurez jamais peur. C’est cet amour qui parlera pour vous aux moments ultimes et vous serez sauvés.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 12 novembre 1015

09.11.2025 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE LA DÉDICACE DU LATRAN – JEAN 2 13-22

Temple et petits marchandages

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 2, 13-22

Aujourd’hui, nous célébrons la fête de la Dédicace de la Basilique Saint-Jean-du-Latran. Cette basilique, érigée à Rome au IVesiècle, est la cathédrale de l’évêque de Rome – le Pape – et elle porte le titre de « mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde ». C’est l’Église en tant que temple, sanctuaire, demeure de Dieu, que nous célébrons. La dédicace d’un édifice religieux marque le moment où il est consacré, devenant un lieu saint où le peuple se rassemble pour célébrer les mystères divins. Au-delà de la pierre et de l’histoire, cette fête nous invite à contempler le temple comme signe de la présence de Dieu parmi nous, rappelant que les lieux de culte sont des espaces privilégiés où le ciel rencontre la terre, et où la communauté chrétienne célèbre son unité dans la foi.

Partant de cette définition du temple comme lieu de rencontre du ciel et de la terre, avec Paul, nous constatons qu’elle désigne autant les édifices où nous rencontrons Dieu que notre propre corps, premier lieu où Dieu veut surgir dans le monde. Paul dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » ; « Vous êtes une maison que Dieu construit ». Si la Basilique du Latran représente symboliquement le temple matériel, élevé par des mains humaines pour honorer Dieu, ces versets nous révèlent que le véritable temple est vivant et spirituel : c’est chacun de nous, baptisé et habité par l’Esprit, pierres vivantes de l’Église qui se construit. Ainsi, cette fête ne se limite pas à une commémoration historique ; elle nous appelle à reconnaître notre propre consécration intérieure, à veiller sur ce sanctuaire personnel pour qu’il reste pur et rayonnant de la présence divine, et à bâtir ensemble une communauté où Dieu puisse véritablement demeurer.

Dans l’Évangile, Jésus se trouve donc au Temple de Jérusalem, un édifice magnifique, pas encore tout à fait achevé, un des plus grands temples bâtis de main d’homme, une splendeur assurant partout le rayonnement de la Cité sainte, une merveille du monde antique. Là, il dit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. »

Aussi beaux que soient tous les temples que cette humanité pourra construire, aucune beauté faite de main d’homme n’égalera la beauté créée par Dieu : « Vous êtes une maison que Dieu construit » ; « vous êtes un sanctuaire de Dieu ». Le temple sacré que constitue notre corps est infiniment plus précieux que toutes les cathédrales, toutes les œuvres d’art de nos églises, tous les calices, ciboires et ostensoirs réunis. Avec l’Eucharistie, le temple sacré de notre corps est le seul véritable trésor dont dispose l’Église. Et, aux yeux de Dieu, il a une valeur inouïe, incomparablement plus élevée que nous ne pouvons l’imaginer. « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime » dit le Seigneur dans le Livre d’Isaïe (43, 4). L’amour de Dieu, voilà notre valeur.

On comprend dès lors que l’amour de soi est toujours une sous-estimation. Jamais nous ne serons capables de poser sur nous-même le regard d’amour que Dieu pose. L’amour égoïste est toujours une dévaluation de soi, un faux jugement de la valeur humaine qui est la nôtre. En fait, une surélévation de soi parce qu’intimement, on s’estime dévalué. L’amour égoïste est sans commune mesure avec l’amour que Dieu nous porte.

Les marchands du Temple sont ceux qui s’arrogent le droit de déterminer la valeur de l’œuvre divine. Ils s’enrichissent des sacrifices ; ils monnaient les rites ; ils vendent l’espérance ; ils tarifient l’amour.

Marchands du Temple, les vendeurs de rêve et d’illusion, d’image de marque et de mode ; marchands du Temple, les réseaux sociaux qui nous assurent d’être admirés ou aimés à force de clics ; marchands du Temple, les acteurs médiatiques et politiques qui promettent des solutions simples aux peurs qu’ils attisent. Pour ces gens, nous avons une valeur marchande.

On peut être aussi marchand du Temple que l’on est, lorsque l’on brade ses sentiments ou que l’on compromet son esprit. Il nous arrive de céder aux petits marchandages de la séduction.

« Vous êtes un sanctuaire de Dieu» ; « Vous êtes une maison que Dieu construit ».

Jésus est particulièrement sévère envers les marchands du Temple, qu’il chasse avec un fouet – un des rares actes de violence de sa part, un écho à la violence de Dieu envers les idolâtres, que l’on retrouve partout dans la Bible. Pourquoi donc cette violence ?

Parce que l’idolâtrie, comme l’égoïsme, nous emportent facilement. Il est facile, en effet, de nous illusionner par nos rêves de grandeur et nos vies fantasmées. Il est facile de s’étourdir passionnément pour une illusion de bonheur, une existence rêvée, une ambition illusoire. Ce faisant, nous nous emprisonnons dans une image de nous-même, nous assumons face au monde une image de marque que nous chercherons toujours à peaufiner et, ainsi, une vie de mensonges. Là, nous touchons à l’étymologie de l’idolâtrie, qui est un culte rendu à une image, une illusion. L’idole est toujours la projection de nos fantasmes.

Ainsi, si Paul affirme avec force que nous sommes un temple de l’Esprit Saint, il nous est facile de remplacer cette projection de Dieu dans notre esprit par une illusion de bonheur plus accessible, une idole construite par nos soins. Dieu est virulent contre les idoles, parce qu’elles se substituent facilement à lui dans notre cœur et notre esprit, sans même parfois que nous nous en rendions compte. A cet égard, l’égoïsme – l’idolâtrie de soi – est celle qui nous colle le plus à la peau.

La vie spirituelle est un constant dévoilement de Dieu à travers nos existences. L’idolâtrie, c’est l’arrêt de ce dévoilement, la fixation d’une image fausse de bonheur et finalement, à mesure de son emprise, la disparition de la perspective divine de nos vies, pour une vie de faux-semblants.

Dieu veut la vérité en nous et c’est pourquoi nous devons renoncer à idolâtrer l’image que nous avons de nous-même, de la société, de l’Église et même celle que nous avons du Christ. Le processus est essentiellement inverse : c’est à Dieu qu’il appartient de nous révéler qui il est et qui nous sommes, individuellement et en Église. Et c’est à nous qu’il revient d’accepter cette révélation.

Ne nous arrêtons à aucune image que nous avons de nous-même, de nos familles, de nos communautés, elles sont tellement en-deçà de l’image que nous renvoie le regard de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 4 novembre 2025

01.11.2025 – HOMÉLIE DE LA TOUSSAINT – MATTHIEU 5, 1-12a

Après la mort


Tous les Saints et les fidèles défunts — 1er et 2 novembre 2025

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

A l’occasion de la Toussaint, sans doute est-il utile de rafraîchir nos esprits sur l’enseignement de l’Église à propos de l’au-delà de la mort. Ce n’est en effet pas la mort que nous honorons lors de ces jours saints, mais la vie éternelle. La Toussaint est une fête joyeuse et la célébration des fidèles défunts, une célébration de l’espérance. Comme l’écrit le Catéchisme de l’Église, Dieu, dans sa tendresse infinie, a un plan pour chacun de nous après la mort (CCC 1021).

Dans l’Apocalypse pour la Toussaint, saint Jean nous montre une « foule immense » au ciel, lavée dans le sang de l’Agneau, chantant la louange de Dieu. Et dans le Livre de la Sagesse pour les défunts, nous entendons que « les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et aucun tourment ne les atteindra ». Enfin, l’Évangile de Jean nous assure : « Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle ; et il le ressuscitera au dernier jour. » Ces textes ne sont pas des idées abstraites ; ils éclairent le chemin que nous empruntons tous après la mort. Alors allons-y, pas à pas.

Premier pas : la mort et le jugement immédiat

Le moment de la mort arrive comme un rideau qui se lève sur une scène nouvelle. Notre âme – notre partie immortelle à l’image de Dieu – se sépare de notre corps, qui retourne à la terre. Aujourd’hui, on dispose de nombreux récits d’« expériences de mort imminente » qui témoignent de ce détachement charnel et d’un chemin de lumière où nous retrouvons proches et inconnus.

Ce n’est pas la fin mais la route vers un premier face-à-face intime avec le Seigneur. Le Catéchisme l’appelle le « jugement particulier » : Dieu nous regarde avec amour et vérité, scrutant en nous les reflets de sa grâce. Il ne s’agit pas d’imaginer ce jugement comme un tribunal, mais comme un instantané de notre éclat.

Pour ceux dont la foi et les œuvres sont rayonnantes, il s’agira d’un accueil chaleureux : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ». Pour d’autres, à mesure qu’ils ont alourdi leur cœur comme la pierre, ce sera une rencontre tiède, froide voire glaciale. Mais même là, la justice de Dieu est miséricordieuse : il n’y a pas de surprise, car toute notre vie était une préparation à cette rencontre.

Deuxième pas : les états qui nous attendent

Après ce « constat d’éclat », l’âme entre dans ce que l’on appelle les « états intermédiaires ». Le Catéchisme les décrit simplement : le ciel, le purgatoire ou l’enfer.

Le ciel, c’est la pleine communion avec Dieu, la joie débordante des noces divines. C’est la fête éternelle de la Toussaint, où nos saints, connus ou anonymes, célèbrent l’amour éternel en présence des anges.

Plus de chrétiens peinent à comprendre l’à-propos du purgatoire. Pourtant, au-delà de notre mort, la souffrance que nous avons répandue continue d’agir hélas, alors qu’il ne nous est plus possible d’aller nous réconcilier. Seul Dieu, à travers l’Église, peut désormais réparer le mal que nous avons semé et guérir les cœurs que nous avons laissés meurtris. On comprend ainsi l’offrande de messes, qui est un moyen d’offrir une charité post-mortem, diffuse mais réelle, au nom d’un défunt. Le temps du purgatoire est le temps qu’il faudra à Dieu pour consoler les âmes que nous avons laissées blessées.

L’enfer, enfin, est la séparation définitive de Dieu pour qui choisit en conscience de refuser son amour. Il est, en creux, le signe de l’absolue liberté que Dieu nous donne de l’aimer ou de le renier.

Ces états nous rappellent que la mort n’efface pas nos liens, tant avec le ciel qu’avec la terre, sauf à décider nous-mêmes de les rompre, indifférents à la souffrance que nous laissons.

Troisième pas : le retour glorieux du Christ

Avançons vers la fin des temps. Un jour, connu de Dieu seul, le Christ reviendra pour vaincre définitivement le mal, la souffrance et la mort – c’est la Parousie, son second avènement dont parle l’Apocalypse. « Apocalypse », vous le savez, ne signifie pas « déferlement de cataclysmes », comme trop de films le dépeignent, mais « révélation », dévoilement final de Dieu. L’apocalypse, c’est le triomphe accompli de l’amour de Dieu.

Quatrième pas : la résurrection de nos corps

À cette fin des temps, Dieu ne laissera pas nos corps à l’état de poussière. Comme Jésus est ressuscité avec un corps glorieux, ainsi nous serons transformés : nos corps, anciennement marqués par la souffrance, deviendront immortels, spirituels, rayonnants d’une beauté divine. Pour les justes, ce sera un corps de lumière ; pour les damnés, un corps de souffrance.

Écoutons l’Évangile de Jean pour les défunts : « Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. » Et plus fort encore : « Je le ressusciterai au dernier jour. » Pensons à nos défunts : ils n’ont pas disparu. Leur âme est déjà entre les mains de Dieu, et un jour, leur corps sera relevé pour une vie nouvelle. C’est l’espérance qui nous fait prier au cimetière : non pour des ombres, mais pour des vivants en attente de plénitude.

Cinquième pas : le jugement dernier

Puis viendra le jugement dernier, public et solennel. Ce n’est pas un nouveau procès, mais la révélation de la justice de Dieu à toute l’humanité. Chaque vie, chaque souffrance, chaque acte de bonté sera vu à la lumière de l’éternité. C’est le moment où le bien et le mal seront séparés pour toujours.

Sixième pas : la nouvelle création

Enfin, la fin des temps culmine dans une merveille : un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde transformé, sans plus de mort, de pleur ou de douleur. Dieu essuiera toute larme, et nous vivrons en sa présence, corps et âme réunis, dans une intimité parfaite. Les Béatitudes y trouveront leur accomplissement : les affamés de justice seront rassasiés pour toujours ; les persécutés, couronnés de gloire. Et les damnés resteront séparés, enfermés dans leur liberté de renier Dieu.

La Toussaint nous invite à regarder la mort en face, non avec effroi, mais avec la joie des saints et la tendresse pour nos défunts. Prions pour eux, comme ils prient pour nous. Aspirons à la sainteté, à la joie divine de toute rencontre. Que la Vierge Marie, Reine du ciel, nous guide. Et qu’en ce jour, nos cœurs s’ouvrent à l’espérance : la mort n’est qu’un passage, et au bout, la vie éternelle nous attend.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 29 octobre 2025

26.10.2025 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 18, 9-14

Le regard sur soi

Homélie pat le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 18, 9-14

Êtes-vous être des gens bien ? Avez-vous quelque fierté à être qui vous êtes ? Paul pense qu’il est quelqu’un de bien, qu’il a mené le bon combat et qu’il va recevoir bientôt la couronne de la justice. Le pharisien de la parabole pense, lui aussi, qu’il est quelqu’un de bien. Tous les deux se pensent justes face à Dieu, à l’inverse du publicain qui se pense misérable et s’humilie devant Dieu.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu, peut-être pensé : « Qu’ai-je donc bien pu faire pour mériter ça ? » Je connais des gens qui se sentent coupables de leurs souffrances et ne savent pas pourquoi : « Qu’ai-je donc bien pu faire au bon Dieu pour vivre tant de malheurs ? »

Dieu est un juge impartial. « Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé ». rappelle le Livre de Ben Sira le Sage. La théologie de la rétribution – Dieu qui distribue le bonheur et le malheur comme on donne des bons et des mauvais points – est une fausse théologie. Comment expliquer, si le malheur est une punition, que le Christ ait souffert ? que la Vierge Marie ait dû regarder son fils agoniser sous ses yeux ? Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? Nous ne méritons bien souvent pas le malheur qui nous arrive tandis que des criminels meurent paisiblement dans leur lits, comblés de biens. Va-t-on dire que leur richesse est une rétribution de Dieu ? Il y a des gens bien qui souffrent injustement ; et il y a de terribles pécheurs qui apparemment s’en sortent fort bien.

La théologie de la rétribution est une fausse théologie. Ce n’est pas aussi directement que s’appliquent justice et bonheur, péché et malheur. Le pyromane n’est pas toujours celui qui se brûle et la vie des saints n’est pas toujours paisible. L’action du bien et du mal est plus complexe : nous récoltons ce que d’autres ont semé et d’autres récolteront ce que nous semons, le malheur comme le bonheur. Bien sûr, il arrive que l’amour que nous répandons nous revienne ou, au contraire, que notre péché nous éclate à la figure, mais ce n’est pas toujours le cas.

Alors que dire à ceux qui se pensent maudits parce qu’ils ont déjà trop souffert ? Le texte répond : « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. » Attention de ne pas retomber ici dans la théologie de la rétribution et penser : celui qui fait le bien, Dieu l’écoute. Non ! Dieu écoute tout le monde ! Dieu aime tout le monde. Ainsi, si j’ai l’impression que Dieu ne m’écoute pas, c’est que je me pense indigne d’être écouté. C’est soit la culpabilité imaginaire que j’évoquais plus haut – se sentir coupable alors qu’on est un innocent qui souffre – soit une culpabilité bien réelle, au malheur que je subis s’ajoute la souffrance que je crée.

La manière dont j’ai l’impression que Dieu m’écoute, se teinte de la valeur que j’ai à mes propres yeux. Plus j’ai tendance à me sentir coupable ; plus je vais avoir tendance à penser que Dieu va vouloir me rejeter … ou me punir. C’est faux : Dieu accueille à bras ouvert celui qui se reconnaît humblement tel qu’il est. Allez relire la joie exubérante du Père dans la parabole du Fils prodigue. C’est touchant.

A l’inverse, plus j’ai tendance à me sentir content de moi-même, bien-pensant et important, plus j’ai tendance à l’autosatisfaction, parfois au prix d’un lourd aveuglement sur mes défauts – la fameuse poutre dans mon œil – plus j’ai tendance à m’élever moi-même, plus je vais m’illusionner de la bienveillance de Dieu à mon égard, qui devient alors un Dieu qui pense comme moi, qui agit comme moi, qui parle comme moi, qui est comme moi. Un Dieu qui, comme moi, ne verrait pas trop mon péché mais très bien celui des autres.

Nous oscillons tous entre ces deux extrêmes, entre sentiment de complète indignité parfois et sentiment d’ultime importance autrefois ; entre dévaluation et surélévation de soi. Dieu a sur nous un regard plus apaisé et Jésus nous présente une plus juste mesure.

Deux hommes montent au Temple : un pharisien et un publicain. Le tort serait d’imaginer que nous soyons l’un ou l’autre, nous sommes les deux, tantôt l’un, tantôt l’autre.

A l’époque de Jésus, les pharisiens représentent un des nombreux courants du judaïsme en crise, c’est le courant montant, qui deviendra dominant après la mort de Jésus. Les pharisiens sont un peu le nouvel establishment politique et religieux. Pharisien, ça veut dire « séparé » dans le sens qui se considère mis-à-part des autres, plus pieu, plus respectueux de la Loi, nouveau juif comme on est nouveau riche, sûr de soi et peut-être arrogant. « Je ne suis pas comme les autres hommes, voleur, injuste, adultère. Moi je jeûne et je fais l’aumône. » Voilà un pharisien.

Les publicains, eux, ont choisi une toute autre orientation politique. Ils collaborent avec l’occupant romain. Ils collectent les impôts pour son compte. Ils tiennent pour lui des tâches administratives. Ils sont haïs par les gens comme les collabos l’étaient pendant la seconde guerre mondiale. Le publicain que la parabole nous présente ose à peine lever les yeux vers Dieu : « Je suis pécheur Seigneur, aide-moi. »

Et Jésus renverse la logique, celui qui se reconnaît injuste est plus juste que celui qui se croit juste. Comme nous l’avons dit, l’un est clairvoyant sur lui-même et l’autre est aveugle.

On a ainsi, au fil des lectures, quatre situations. La première est de se croire coupable de tous les malheurs qui nous arrivent : ce n’est pas vrai. Il y a de la souffrance qui nous atteint et dont nous sommes totalement innocents. La deuxième est celle du publicain qui, aussi lourde que soit sa faute, est juste aux yeux de Dieu parce qu’il a su s’abaisser au niveau de sa médiocrité et la reconnaître. La troisième situation est celle du pharisien qui se gonfle de lui-même pour ne pas voir sa faute, qui s’élève au rang de Dieu. Et la quatrième est celle de Paul, qui a raison d’espérer la couronne de la justice alors qu’il va bientôt mourir.

Il y a une élévation de soi qui n’est pas de l’orgueil, c’est la sainteté. Paradoxalement, elle s’obtient en s’abaissant. Paul a raison d’espérer triompher devant Dieu, alors qu’il est au plus bas, parce il a su reconnaître auparavant, comme le publicain de la parabole, la bassesse dont il était responsable. Honnête sur lui-même, il sait juger de son innocence face au malheur qui l’accable. Il y a une élévation de soi qui n’est qu’orgueil, c’est le pharisien qui s’élève lui-même au niveau de Dieu – qui ,en fait, rabaisse Dieu à son niveau – et qui se rend ainsi totalement aveugle sur la mal qu’il peut commettre. Il y a un abaissement de soi qui est clairvoyance, c’est l’honnêteté. Paradoxalement, elle nous élève. Le publicain est présenté juste par Dieu parce qu’il s’abaisse à la réalité de qui il est. Enfin, il y a un abaissement de soi injuste, trop sévère, qui nous fait penser mériter le malheur dont nous sommes innocents. Ici, c’est sur la justice de Dieu qu’on se rend aveugle.

L’enseignement des lectures d’aujourd’hui, c’est qu’il nous faut nous aimer tels que Dieu nous aime : envisager nos bassesses d’un regard juste et se réjouir de la hauteur à laquelle il veut nous élever. Il y a, dans cet écart, toute la miséricorde de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 24 octobre 2025

19.10.2025 – HOMÉLIE DU 29ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 18, 1-8

La spiritualité est un sport de combat

Évangile selon saint Luc 18, 1-8

La spiritualité est un sport de combat, en tous cas une épreuve d’endurance. Chrétiens, c’est notre corps et notre esprit que nous devons entraîner au beau combat de l’amour. Et ce n’est pas forcément de tout repos. Il n’est pas toujours facile d’entraîner notre esprit vers l’espérance et la joie ; encore moins facile parfois d’y entraîner le cœur et le corps. Ce n’est pas facile de maintenir la persévérance. Ce n’est pas facile de ne jamais baisser les bras.

Vous le savez, c’est du passage du Livre de l’Exode que nous venons de lire, que vient cette expression : « Baisser les bras ». Le peuple hébreu marche dans le désert, en route vers la Terre promise, et les Amalécites, qui sont alors leurs ennemis jurés, les attaquent par surprise. Spirituellement, les Amalécites représentent ici l’ennemi intime qui nous agresse. Israël part donc au combat et Moïse mène spirituellement la charge. Quand il a les mains levées, Israël domine ; quand il baisse les bras, Amalec l’emporte. Ces bras tournés vers le ciel évoquent bien sûr le geste du prêtre en prière. On en tire un premier enseignement : tout combat est avant tout spirituel, même s’il dépend de la maîtrise du corps.

Les bras levés vers Dieu sont le signe de l’orientation de notre cœur et c’est la faiblesse de notre corps qui témoigne en premier de notre découragement. Voilà le sens de l’expression « baisser les bras ». A peine nos combats cessent-ils d’être soutenus par l’espérance, que nos corps flanchent, signe que notre esprit flanche aussi.

La spiritualité est un sport de combat ; car tout combat est spirituel – les sportifs vous le diront : c’est la volonté dans l’entraînement qui fait le vainqueur. En ce sens, la prière est un entraînement aux combats spirituels que nous aurons à mener.

Dans la vie spirituelle, il est important de se rendre compte quand nous baissons les bras, quand charnellement nous flanchons, et de chercher alors du soutien. C’est le deuxième enseignement de ce texte : il y a ceux qui nous entourent, qui nous soutiennent alors que nous baissons les bras comme Aaron et Hour viennent aider Moïse. Le combat spirituel est avant tout un sport d’équipe : d’abord une équipée personnelle avec Dieu, ensuite une équipée humaine et solidaire. On retrouve ici les deux aspects du commandement d’aimer : Dieu et son prochain.

Il ne faut pas cependant que notre soif d’amour et de paix nous aveugle sur la nature parfois dure des combats spirituels qu’il faut mener. Je l’ai dit, Amalec, c’est ici l’ennemi intime par excellence, l’ennemi viscéral, l’ennemi qui nous touche au cœur : méchancetés, humiliations, mépris, agressions, violences subies : voilà Amalec. C’est spirituellement qu’il nous faut passer au fil de l’épée ces sentiments de haine et de mépris qui nous assaillent. Un par un. Et ce n’est pas toujours facile de lutter contre les assauts d’un ennemi intime et mauvais. Ne négligeons pas, la violence de certains combats spirituels, et de certaines blessures affectives en nous.

Ne présumons pas non plus de nos propres forces. Dieu est là qui nous aide et la communauté est là qui nous soutient : essentiellement dans l’Eucharistie qui nous restaure ou dans la Réconciliation quand nous flanchons. Mener un combat spirituel, c’est aussi se laisser aider, soutenir et accompagner. C’est peut-être d’ailleurs le premier grand combat spirituel à mener, contre notre propre volonté de nous en sortir seul face à un combat intime ; fermant de plus en plus la porte de notre cœur, d’abord aux autres et puis à Dieu. Quand jamais, à aucun ami, nos souffrances ne peuvent être partagées, alors s’ouvre pour nous la porte de l’Enfer. A l’opposé de la volonté s’en sortir seul, et donc de s’enfermer en nous-même face au combat spirituel, le Christ nous présente la volonté farouche d’une veuve à demander justice.

A l’époque, être veuve ou orphelin, c’est la pauvreté assurée. Non seulement la pauvreté matérielle – ce sont alors essentiellement les hommes qui gagnent de l’argent – mais aussi la pauvreté sociale, dans une culture qui ne s’adresse pas aux femmes seules en rue. Seule la charité, souvent de proches, permet alors aux veuves de vivre. Dans la Bible, une veuve est toujours synonyme d’extrême dénuement, de solitude et de détresse.

Ceci fait écho à notre propre solitude dans le combat spirituel. On se sent parfois bien seul à mener certains combats personnels, à lutter pour survivre physiquement, spirituellement, amoureusement. La veuve que Jésus présente dans la parabole ne s’enferme pas dans sa solitude. Bien que méprisée, elle s’acharne à demander justice – quand bien même le juge ne serait pas intègre. Alors donc, pensez Dieu !

Elle ne baisse pas les bras la veuve de la parabole. Elle ne se lasse pas de demander de l’aide alors qu’elle est démunie de tout. Elle ne se lasse même pas d’espérer la justice de celui qui est corrompu. Et c’est le troisième enseignement des lectures d’aujourd’hui : la ténacité à réclamer l’aide d’autrui et la justice de Dieu.

Ne restez pas seul face à certains combats spirituels et affectifs. Ce qui nous appartient de faire seul, c’est de maintenir notre volonté de justice et d’intégrité. Mais pas plus. Même Moïse a eu besoin de l’aide du prêtre Aaron et de son neveu Hour, pour le soutenir dans le combat spirituel contre l’ennemi intime, littéralement : pour ne pas baisser les bras.

Je vous en prie, même pour des combats intimes et personnels, pour les combats amoureux, les combats spirituels, le combat pour que règne la justice et la paix dans notre cœur, n’ayez jamais honte de demander de l’aide : d’abord celle de Dieu, ensuite celle de la communauté. Ne présumez pas de votre seule force spirituelle, ou charnelle, vous vous enfermeriez dans un isolement mortifère qui vous ferait mener seul des combats spirituels parfois intenses, au prix d’un corps qui finit toujours par flancher. Alors, le risque est grand de sombrer dans le désespoir et d’alourdir son cœur comme la pierre, espérant s’épargner des souffrances qui alors se figent.

Le Chrétien qui se veut un athlète de l’amour discipline son cœur, son corps et son esprit en conséquence. Comme s’entraînent les sportifs, entraînez-vous au beau combat de l’amour, avec pour nourriture l’Eucharistie, pour entraînement la prière, et pour douche la Confession. Je vous encourage à devenir des marathoniens de l’amour de Dieu, c’est exaltant comme sport. Et parfois extrême …

La spiritualité chrétienne est un sport de combat. A l’intensité de l’amour que nous souhaitons voir triompher en nous, répondra l’intensité du combat intime qu’il nous faudra mener. Et nous n’y arriverons jamais seul …

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 octobre 2025

12.10.2025 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 17, 11-19

Étrangers sur notre propre terre

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 17, 11-19

Visiblement, le propos des lectures d’aujourd’hui est de valoriser les étrangers.

Dans la première lecture, Naaman, général syrien, est guéri par le prophète Élisée. À une époque où Syrie et Israël sont en guerre, Naaman a tout pour être repoussant : il est lépreux et c’est un ennemi. Tout le sépare d’Élisée. D’autant qu’Israël est au bord de la guerre civile et que le prophète ne cesse de dénoncer les élites qui se tournent vers les dieux étrangers. La nation perd la foi.

Précisément la foi que gagne Naaman. D’abord incrédule, une fois guéri, il déborde de joie ; il veut couvrir Élisée de cadeaux, qui refuse. Le texte devient touchant : « Permets que j’emporte de la terre de ce pays, pour y offrir des sacrifices au Dieu d’Israël ». La terre crée l’appartenance – s’ancrer sur le même sol, être issu du même terroir voilà ce qui nous unit. L’étranger, lui, a poussé sur une autre terre.

Autre chose distingue l’étranger : sa foi. Il ne vit pas comme nous, ne prie pas comme nous, ne pense pas comme nous, ne partage pas toutes nos valeurs et n’a pas les mêmes fondements sociaux et culturels. Dans l’Antiquité, foi et sol sont très liés : emporter un peu de la terre d’Israël – de la Terre promise –, c’est s’ancrer en Dieu.

L’épisode rapporté par l’Évangile présente avec la guérison du général syrien, beaucoup de similitudes : il s’agit encore de lèpre ; il s’agit encore d’être sauvé par sa foi et il s’agit encore d’un étranger : un Samaritain cette fois.

À l’époque de Jésus, les Samaritains sont les ennemis religieux d’Israël. Tous juifs, ils se détestent copieusement. Ils pratiquent un culte semblable – tous célèbrent la Pâque –, mais ils s’écharpent sur le Temple : Jérusalem pour les uns, Samarie pour les autres. Rien de pire qu’une querelle de clochers : mépris, insultes, changements de trottoir. Précédemment, Luc (9, 51-56) a apporté l’épisode d’un village samaritain refusant d’accueillir Jésus « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem ». L’autre est un hérétique qu’on ne peut fréquenter.

Jésus dénonce souvent ce racisme anti-samaritain : par la parabole du Bon Samaritain et la rencontre avec la Samaritaine au puits, notamment. Dans l’Évangile, ces « méprisables étrangers » excellent en accueil, charité et reconnaissance envers Dieu. Parmi les dix lépreux guéris aujourd’hui, qui revient rendre grâces ? Le Samaritain, ce « juif approximatif » que tous détestent.

Évidemment, ces textes résonnent avec notre contexte : les flux migratoires inquiètent dans un contexte de globalisation fulgurante. Comment résoudre l’équation de l’amour du prochain, de la générosité chrétienne, de l’accueil de la souffrance, face à un Occident en perte de repères, de valeurs, précisément traversé par des questions d’identité ? Nous perdons le sens du peuple, de la religion. Comment accueillir les pourchassés pour ce qu’ils sont, quand nous ne savons plus qui nous sommes ?

Au fond, le problème est là : ne sommes-nous pas devenus apatrides de notre culture, de nos valeurs, de notre monde ? nous-mêmes étrangers à notre mode de vie ? Le progrès moderne, ce mouvement constant qui nous emporte, ne nous éloigne-t-il pas de nos racines, de notre terroir, de la terre ancestrale de notre repos – Terre promise, où coule « le lait et le miel », dit la Bible ? Ce perpétuel progrès, amplifié sans cesse, ne fait-il pas de nous des exilés sur notre propre Terre ? La montagne de déchets que nous produisons, le dérèglement climatique ne nous jettent-ils pas hors de notre existence ? Spirituellement, nous sommes déjà des exilés climatiques : notre horizon de vie diffère de celui des générations passées. Nous le savons.

Nous devenons étrangers sur notre Terre, dans notre existence, précisément parce que nous manquons de reconnaissance envers Dieu. Nous avons cru dominer la création, tout comprendre, tout gérer, produire notre propre bonheur … et des tonnes de plastique accessoirement. Nous nous sommes passés de Dieu, pris nous-mêmes pour le Créateur et, ainsi, exilés de la joie divine. C’est l’inquiétude qui règne désormais sur Terre. Et pour longtemps …

« Permets que j’emporte de la terre de ce pays », avait dit le syrien Naaman, qui voulait rendre grâces à Dieu. Et c’est en glorifiant Dieu à pleine voix, que le Samaritain se jette face contre terre aux pieds de Jésus, dans l’Évangile. Tous deux sauvés par leur foi, tous deux étrangers qui trouvent enfin une terre où rendre à Dieu un culte véritable, une part de Terre promise, un lieu de repos final et de paix d’où exulte la vraie joie.

C’est l’inquiétude qui fait de nous des étrangers, alors que nous désirons demeurer en paix. Ce n’est pas tant le mouvement qui fait l’exil que l’inquiétude qui l’accompagne. Le progrès n’est pas mauvais en soi, mais quand il suscite une anxiété mondiale, alors on se sait partout en exil de Terre promise, partout en exil de tout repos.

La difficulté d’accueillir l’étranger est d’abord celle de s’accueillir soi, étranger sur sa propre terre, exilé de son espérance, de son bel idéal, de sa vie rêvée. Comment ajouter son inquiétude à la nôtre, alors que nous désespérons de trouver enfin la paix ?

Mais dès que nous découvrons que l’autre aspire comme nous à la même vie paisible, au même repos de l’âme, alors nous retrouvons une terre commune, un terreau d’espérance semblable, une fraternité d’exil et une foi partagée.

C’est la foi qui fait le peuple. Au-delà de la foi en nos cultures, coutumes et traditions, c’est la foi en une même espérance salvatrice qui nous unit. C’est le même désir d’amour et de paix qui fait le peuple humain.

Nous cessons d’êtres des étrangers les uns pour les autres quand nous réalisons que nous partageons la même espérance et la même foi en l’Amour, qui est Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 octobre 2025

05.10.2025 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 17, 5-10

Les limites du raisonnable

Évangile selon saint Luc 17, 5-10

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Croyez-vous en l’incroyable ? Croyez-vous que soit possible ce que vous pensez impossible ? Sinon, je vous conseille plutôt de suivre un bon cours de sciences, que de venir prier un Dieu que vous n’avez jamais vu ailleurs que dans la foi.

Croyez-vous en l’incroyable ? Voilà ce que dit le texte : « Si vous avez de la foi comme une graine de moutarde, demandez à un arbre d’aller se jeter dans la mer. Il ira ! » C’est précisément parce que ce nous semble impossible que Jésus choisit cette image. Ailleurs, dans Marc, dans Matthieu, c’est une montagne que notre foi est invitée à déplacer. « Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé ! » (Marc 11:33). « S’il ne doute pas dans son cœur » … Avez-vous la foi ? Croyez-vous, dans votre cœur, à l’impossible ?

C’est facile de croire aux possibles. Pour tout ce qui est à portée de notre connaissance, tout ce qui est à portée de notre main, à notre mesure, pour les situations que nous pouvons évaluer, y compris dans notre cœur, il n’y a pas besoin de beaucoup de foi pour les espérer. « Dieu, fais que que je réussisse mon examen » ; « Dieu, donne-moi de rencontrer l’amour » ; « Dieu, rends-moi plus attentif à mon prochain ».

C’est déjà moins facile de croire en ce dont nous désespérons : « Guéris-moi de mon cancer, … de ma dépression, … de mon mauvais penchant ». C’est encore plus difficile de croire à l’incompréhensible … « Pourquoi y a-t-il tant de maux si Dieu nous aime ? » ; « Pourquoi de jeunes enfants, de jeunes parents meurent-ils ? »

Mais croyez-vous en l’impossible ? Croyez-vous en un amour sans haine, sans dispute, sans aucune trace de méchanceté ? Croyez-vous qu’il puisse exister entre vous et ceux qui vous entourent un amour idéal ? Croyez-vous que toutes les souffrances ont un sens, qu’elles sont toutes des lieux d’amour ? Croyez-vous en un amour parfait ?

Croyez-vous que cette puissance infinie d’aimer, qui veut tout rejoindre – le bien comme le mal – existe vraiment, qu’elle vous parle, qu’elle veut vivre à travers-vous, jusqu’à prendre toute la place ? Croyez-vous que l’amour de Dieu puisse pleinement vivre en vous ?

Croyez-vous que vous vivrez éternellement ? Croyez-vous avoir une valeur infinie aux yeux de Dieu ? Croyez-vous être fondamentalement aimés pour ce que vous êtes ? Croyez-vous aux guérisons inexpliquées, par amour ? Croyez-vous que Dieu s’intéresse à vous personnellement et qu’il exauce vos prières ? Croyez-vous que, pour vous aussi, Dieu fait des miracles ? Aimez-vous vos ennemis ? Dites-vous du bien de ceux qui vous persécutent ? Pensez-vous pouvoir pardonner à ceux qui vous crucifient ? Croyez-vous personnellement en l’impossible ?

Si notre foi ne recouvre rien d’impossible, si elle se cantonne au domaine du raisonnable, elle n’est pas vraiment la foi. Il n’est pas raisonnable d’espérer un amour sans dispute. Il n’est pas raisonnable d’espérer guérir de tous nos maux. Il n’est pas raisonnable de croire que les corps ressuscitent. Il n’est pas raisonnable de croire en Dieu.

Si vous êtes d’un rationalisme pur, il n’est pas possible de croire en l’impossible. C’est même essentiellement illogique. Le rationalisme pur, pour qui la religion n’est au mieux qu’image, au pire imaginaire, ne peut croire en Dieu, qui est proprement au-delà de toute mesure, au-delà de toute imagination, et donc au-delà de notre compréhension. Le rationalisme pur, qui ne voit la religion que comme une projection de l’esprit et non la présence réelle de Dieu en nous, ne peut rien envisager d’invisible, de surnaturel, d’au-delà de tout, de proprement inimaginable.

Il y avait plus que croire en l’impossible, dans les lectures d’aujourd’hui. Il y avait aussi croire en un Dieu qui ne répond pas. « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? » supplie le prophète Habacuc. Jésus répond par une parabole.

Classiquement, le maître c’est Dieu ; le serviteur c’est nous. Quel serviteur donc s’attend à ce que son maître lui serve à manger dès qu’il rentre des champs ? Autrement dit, voyons-nous la prière comme Dieu devant se mettre à notre service ? Dieu finalement, sert-il, à contenter nos espérances ? à répondre à nos demandes ? à satisfaire nos exigences ?

Il y a des moments où la foi semble facile – quand tout va bien et que la vie nous sourit – et d’autres où la foi est plus difficile, voire impossible – quand Dieu ne répond pas, ou semble absent, ou nous avoir abandonnés.

Face aux événements tragiques de la vie, comment parfois ne pas désespérer de Dieu ? Je crois qu’il est présomptueux, même si on ressent une foi capable de transporter les montagnes, de la croire à toute épreuve.

Gardons à l’esprit ces deux limites, que rationnellement nous avons tous : d’une part, celle de l’impossible que je n’ose espérer et qui pourtant agit en moi et, d’autre part, celle du tragique de la vie humaine qui entame ma confiance en l’incarnation de Dieu qui, pourtant encore, au-delà de mon désespoir, me soutient.

Au delà des limites de notre foi, c’est la peur. D’un coté, la peur du néant amoureux, du vide, du désespoir ; de l’autre, la peur de se donner à un amour trop intense, trop inespéré, trop inouï. « Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération » dit saint Paul à Timothée.

Le croyant est celui qui n’a pas peur de croire que l’incroyable arrive, que l’amour impossible est possible et que même la mort n’arrête pas la vie.

N’ayons pas peur d’aimer au-delà des limites du raisonnable. Et Dieu. Et l’Humanité.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 30 septembre 2025

28.09.2025 – HOMÉLIE DU 26ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 16: 19-31

Pauvre et seul

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 16, 19-31

Vous savez que les noms propres dans la Bible ont une signification étymologique. Jésus, par exemple – Yeshua, en araméen – signifie « Dieu sauve ». Abraham signifie « père d’une multitude » ; Jean (le Baptiste) : « Dieu fait grâce » ; Marie, dont l’étymologie est discutée, signifierait « l’aimée de Dieu ». Dans la Bible, les noms racontent une histoire. Aujourd’hui Lazare, dont le nom signifie « Dieu a aidé ». Lazare, c’est finalement l’homme qui n’a plus que Dieu pour le sauver. C’est le propos des lectures du jour : l’indifférence face à la souffrance.

Dans la première lecture, Amos, jeune berger du VIIIe siècle avant J.-C., fustige avec virulence ceux qui se vautrent dans l’opulence. Tandis que le pays s’enfonce dans l’injustice sociale et que l’ombre d’une invasion assyrienne se profile à l’horizon, couchés sur des divans moelleux, les puissants savourent les mets les plus fins et les vins capiteux, sans un regard pour la ruine imminente de leur peuple. Amos ne dénonce pas ici la richesse en soi, mais l’indifférence aveugle de ceux qui sont dans l’abondance. « Ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus. »

Dans l’Évangile, Jésus présente une parabole où Dieu juge sans complaisance un homme riche, qui faisait chaque jour des festins somptueux alors que mourrait sur son seuil – comme un chien, nous dit le texte – un pauvre Lazare affamé. Le jugement est sévère : les deux meurent et un abîme infranchissable les sépare désormais, l’un en enfer, l’autre au paradis.

On aurait tort de voir là une fausse théologique de la rétribution : le paradis en récompense des souffrances ; l’enfer comme punition du confort. Dieu n’accueille pas uniquement ceux qui souffrent, mais tout le monde. Et le riche ne sombre pas en enfer parce qu’il est riche mais parce qu’il est indifférent au malheur sur son seuil. Ce n’est pas le bien-être que Jésus dénonce ici, c’est l’aveuglement du cœur qu’il peut susciter.

Qui, parmi nous, n’a jamais détourné le regard d’un pauvre, inventé une excuse pour ne pas donner : « il va s’acheter de la drogue » ; « elle va le consommer en alcool », « d’autres ont bien les moyens de l’aider » ? Les drogués et les alcooliques ont pourtant cruellement faim parfois. C’est cette attitude, ce détournement du regard pour bien vite retourner à l’opulence de nos vies que Jésus dénonce – l’indifférence du cœur face au malheur flagrant.

De nos jours, s’il y a bien sûr une pauvreté matérielle objective, la grande pauvreté est affective. Certes, il y a des pauvres qui ont faim, mais il y a surtout des pauvres qui ont faim de considération et d’amour. L’individualisme est le mal de notre siècle que renforcent paradoxalement les réseaux sociaux. Nous sommes à la fois plus largement connectés et plus isolés socialement, seuls à faire défiler les messages d’un monde au seuil de nos écrans. Cette attitude crée l’indifférence, une tendance à balayer les histoires humaines comme notre doigt balaye notre téléphone.

L’étymologie dans la Bible nous rappelle que les pauvres ont un nom et une histoire et que cette histoire, c’est leur vie. Que notre regard sur le monde ne soit jamais impersonnel, ni notre charité virtuelle, que même notre main ne donne jamais sans une parole de considération. Au lieu de détourner le regard ou de vite passer à autre chose, allons demander aux pauvres sur notre seuil leur nom, leur histoire, leurs blessures. Nous réduirons ainsi l’abîme qui nous sépare.

Il s’appelait Lazare, ce qui signifie « Dieu m’a aidé parce que personne d’autre ne l’a fait ».

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 septembre 2025

21.09.2025 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 16 1-13

Le culte du progrès

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 3, 13-

Le commerce, les affaires, nos échanges quotidiens peuvent vite devenir une religion. L’économie – notre économie – est souvent un culte fervent rendu au dieu argent. Le matraquage est incessant : il faut à tout prix maintenir la croissance, propulser l’humanité vers plus de bien-être, plus de confort !

Même avec noblesse, par charité ou esprit religieux, on peut idolâtrer l’économie : « Vivement que l’on éradique la faim dans le monde ! » ; « Vive la science qui nous sauve ! » ; « Quel progrès, si la vivacité économique pouvait offrir un revenu universel ! »…

Et c’est vrai : l’humanité a accumulé des biens immenses, considérablement progressé en savoirs et conquis un bien-être inédit. Nous avons éradiqué de nombreuses maladies et nos médicaments sont de plus en plus performants ; il n’y a plus chez nous de famines ; on a triomphé de la dernière pandémie et le progrès social vient largement en aide aux plus démunis. Tout cela est incontestable. Il y a un indéniable bien fait de la croissance, tant scientifique, technique, qu’économique.

Mais de là à dire que le progrès, la science, l’économie et même la médecine nous sauveront … ce n’est pas plus vrai aujourd’hui qu’hier. Et ça ne le sera jamais. Jamais cette humanité ne se sortira de la souffrance et du malheur par ses propres efforts, fussent-ils, comme le progrès scientifique, admirables. Tout au plus, nos progrès, nos talents et nos richesses nous aideront-ils un temps à porter nos croix, un temps à endurer la souffrance. Mais au-delà … ?

Ce qui rend vain le culte des richesses et de l’argent, le culte du progrès économique, et même scientifique, c’est qu’ils ne durent qu’un temps ; qu’ils sont d’une efficacité limitée. Et sans doute aucune génération avant la nôtre n’a-t-elle été aussi consciente que nous pourrions tout perdre – le climat, la paix sociale et la qualité de la vie – justement à force de progrès et de ce culte inouï de la croissance à tout prix, en guise de planche de salut. C’est avant tout la fureur économique – notre fureur économique – qui est la cause du dérèglement climatique et de la pollution à l’échelle planétaire.

Les lectures d’aujourd’hui nous appellent avec force : réfléchissons à notre lien aux richesses, aux biens matériels et immatériels que nous entassons ! Pourquoi désirer la richesse ? Vivre dans l’abondance ? Accumuler sans fin ? Quelles conséquences dévastatrices sur notre monde, notre vie, notre relation à Dieu ?

Le prophète Amos était un berger et un cultivateur de sycomores. On est alors en 750 avant Jésus-Christ et la Terre sainte est divisée en deux royaumes. Amos est originaire du sud, du royaume de Juda – aride, désertique et pauvre – et il prêche au nord, au Royaume d’Israël – verdoyant, riche et en pleine croissance. Petit éleveur, il fustige les riches et puissants, leur hypocrisie religieuse, leur idolâtrie assumée. Il dénonce la décadence morale et spirituelle, les injustices sociales nées de la cupidité.

On retrouve des tonalités qui résonnent avec notre époque … où règne aussi ce sentiment d’une caste privilégiée qui s’arroge toute la puissance économique et dont le mode de vie effréné se fait au mépris affiché de l’écologie et du bien commun. Paul pourtant nous encourage à prier pour les chefs d’États et ceux qui exercent l’autorité. Mais précisément pour qu’ils assurent les conditions équitables de vie et de tranquillité.

Jésus évoque deux croissances dans l’Évangile : l’honnête, juste fruit de nos efforts, récompense légitime de notre travail ; et la malhonnête, boulimique, qui accumule richesse par avidité, au détriment d’autrui et de l’environnement.

D’où surgit cette tendance universelle à entasser des biens superflus jusqu’au gaspillage, à convoiter toujours plus d’argent et de moyens ? D’où vient cette surconsommation vorace, ce désir insatiable de posséder ? Sans doute de la peur viscérale de manquer, de souffrir, de se trouver démuni. Nous accumulons pour nous rassurer. De là à placer notre foi dans l’épaisseur d’un compte en banque, il n’y a qu’un pas …

C’est précisément alors qu’on fait de l’argent, de l’opulence, du progrès matériel un dieu. On pense que l’argent nous donnera une vie meilleure, que l’abondance nous sauvera du malheur. Ce n’est pas vrai. Le réconfort matériel ne dure qu’un temps …

Imaginer que le bonheur futur dépende de la richesse, de la santé, de la science – de l’accumulation de savoirs et techniques – est une illusion ! Le génie humain, économique, social ou scientifique, est un faux dieu. Car malgré lui, le malheur persiste. C’est spirituellement s’aveugler que penser que la médecine, la science ou la croissance économique sauveront le monde. Comme c’est une illusion de penser que nos propres progrès humains, intellectuels, écologiques, économiques voire scientifiques nous sauveront du malheur. C’est encore espérer rejoindre le Ciel en construisant de nos propres mains une tour, comme à Babel.

Jésus proclame avec force : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. S’attacher à l’un, c’est mépriser l’autre ! » Ne nous illusionnons pas : les petites satisfactions, les jouissances éphémères, les biens matériels ne sauvent pas – tout finit par s’évanouir. Au contraire, leur attachement nous entrave, nous barre l’accès à la joie durable, au vrai bonheur éternel. C’est l’amour de Dieu qui nous sauve, lui qui jamais ne s’éteint !

Au soir de notre vie, la médecine, la science et le progrès s’éteindront. Il arrive toujours, pour tous, un moment où la croissance matérielle devient vaine, où l’espoir fondé sur elle s’anéantit.

C’est peut-être ce stade que nous avons atteint à l’échelle de l’humanité. C’est peut-être globalement que la croyance en un salut matériel s’effondre. Aujourd’hui, peut-être enfin, notre monde se rend compte que le culte matérialiste voué au progrès, à l’abondance et à la croissance économique est une idole qui finalement, au lieu de bonheur, conduit au malheur et à la désolation.

C’est aujourd’hui peut-être que l’impact du culte de l’argent se fait le plus globalement ressentir. Et c’est sans doute un bien-fait.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 septembre 2025