18.05.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 13,31-33a.34-35

Triomphe et gloire

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 13, 31-33a.34-35

Avez-vous remarqué le nombre de fois que ce passage d’Évangile parle de gloire ? « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt » : cinq fois en une seule phrase.

Qu’est-ce que la gloire ? Nous venons de chanter le Gloria, mais que disons-nous quand nous chantons « Gloire à Dieu » ?

En hébreu, la racine du mot ‘gloire’ signifie ‘être lourd, pesant’. La gloire, c’est littéralement ce qui donne du poids, de la consistance à une personnalité. Et, dans un sens dérivé, la gloire correspond au poids de la renommée, de la fortune, à celui du pouvoir. Mais quel poids ?

La gloire d’une célébrité de la chanson, celle d’un chef d’état n’est pas celle d’un Charles de Foucauld ou d’une Mère Teresa. Mais on pressent très bien que la gloire reste liée au poids de bonnes actions, au bien que l’on a fait. Nous ne parlerions pas de gloire à propos de quelqu’un de célèbre pour ses méfaits.

Dans l’Ancien Testament, la gloire de Dieu est ce qui rend important et qui impose le respect à l’homme. Le plus souvent, la gloire de Dieu est mentionnée en même temps que sa puissance et sa sainteté. Au fond la gloire de Dieu, c’est la force avec laquelle la sainteté se rend visible. Voilà ce qui fait pour nous la gloire de quelqu’un, c’est qu’il témoigne quelque part de puissance divine.

Finalement rendre gloire à Dieu, c’est reconnaître sa présence et son action bénéfique parmi nous. Et tous, nous sommes dans l’espérance d’être un jour glorifiés, c’est à dire d’être éminemment reconnus pour le bien que nous avons fait, finalement pour avoir part à la sainteté divine.

Ainsi, la gloire de quelqu’un, c’est essentiellement l’amour dont il rayonne. On le voit, par contraste, quand telle ou telle personne célèbre tombe de son piédestal à cause de révélations scandaleuses. La vraie gloire, c’est ce qui reste du bien que l’on a fait par amour. Ce n’est pas simplement être célèbre ou connu. C’est être connu pour le bien. Il y a, dans toutes nos familles, et je l’espère pour tous ici, des personnes de bien qui ont rayonné, dans nos vies, de l’amour de Dieu. Des personnes inconnues de beaucoup, mais qui ont pour nous un reflet de gloire divine.

Penchons-nous maintenant sur le moment précis où Jésus prononce ces paroles que nous venons de lire : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié ». Comme dit au début de ce passage, on est au cours de la dernière Cène et Judas vient de sortir de la salle pour trahir. L’Évangile insiste beaucoup pour nous faire comprendre que Jésus est pleinement conscient que c’est une trahison à mort.

Il y avait bien eu avant des menaces. D’abord, tout prédicateur qui attirait le regard des foules attirait aussi le regard des autorités, ce qui n’était pas sans risque. Tout le monde le savait. Ensuite, il y eut toutes les polémiques, les fois où Jésus fut chassé, parfois à coups de pierre, accusé de blasphème. Mais l’instant précis du récit où Jésus dit « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié » est ce moment crucial où tout bascule irrémédiablement pour lui vers l’inéluctable, c’est à dire la mort.

Alors pourquoi revenir, en plein temps pascal où l’on se concentre habituellement sur les apparitions du Ressuscité et où l’on médite essentiellement sur le retour à la Vie, pourquoi revenir en arrière et relire maintenant un épisode de la dernière Cène ? Pourquoi revenir à ce moment tragique où Jésus voit un ami partir le livrer à la mort ?

Précisément parce que le Ressuscité est déjà présent – authentiquement et pleinement présent – dans cet acte inouï d’amour qui consiste à embrasser celui qui vous tue. C’est dès ce baiser avec la mort, que l’amour du Christ déjà triomphe et que la gloire de Dieu est pleinement manifestée.

La résurrection que nous espérons tous n’est pas simplement quelque chose qui pourrait nous arriver au-delà de la mort. La résurrection d’entre les morts, c’est quelque chose qui s’éprouve dès maintenant, à mesure de l’amour divin dont nous sommes capables.

De même que le désamour tue, l’amour est ce qui nous ressuscite. Voilà la gloire de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 mai 2025

11.05.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 10,27-30

Le Père et moi, nous sommes UN

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 10, 27-30

C’est, ce dimanche, la Journée Mondiale de prière pour les Vocations – toutes les vocations religieuses – c’est à dire toutes nos vies à la suite du Christ. Il ne s’agit pas seulement de prier pour qu’il y ait plus de prêtres ou pour le nouveau pape ; il s’agit de prier pour qu’il y ait plus de disciples. Il s’agit aussi, de prier que tous, nous soyons de meilleurs disciples, qui écoutent la voix du Christ et qui le suivent.

Le court passage d’Évangile de ce dimanche nous invite à en resituer le contexte dans le cadre plus large du chapitre 10 de l’Évangile de Jean. Il fait suite à la parabole du Bon Pasteur. Jésus se trouve alors pris à partie par des Juifs qui l’ont vu opérer des guérisons mais refusent toujours de le reconnaître Messie. « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? Si c’est toi le Christ, dis-le nous ouvertement ! » (Jn 10, 24).

La scène se situe à la Porte de Salomon du Temple de Jérusalem. C’est par cette porte que chaque matin la lumière du jour pénètre l’esplanade de ce monument prestigieux voulu par Hérode, alors en voie d’achèvement. Par cette porte qui symbolise la sagesse, Jésus va et vient.

C’est aussi le jour de la fête juive de la Dédicace, qui commémore la nouvelle consécration (en ‑165) du Temple de Jérusalem, trois ans après sa profanation par Antiochus IV Épiphane, roi de Syrie.

C’est dans ce contexte, au centre duquel se trouve toute l’histoire du Temple, que Jésus proclame : « Le Père et moi, nous sommes UN. » On comprend, dès lors, l’émotion scandalisée de certains, pour qui la présence réelle de Dieu se trouve en fait dans le Saint des Saint et non face à eux, sur l’esplanade. Par cette phrase, Jésus se présente comme le vrai Temple, le lieu de la présence réelle de Dieu sur Terre, et les réactions d’hostilité ne se font pas attendre. L’Évangile de Jean en effet poursuit : ils prirent alors des pierres pour le lapider. Ils ont vu les œuvres du Christ, mais ils ne parviennent pas à croire qu’il est l’incarnation de Dieu.

Le disciple chrétien est celui qui croit fondamentalement en cette présence incarnée de Dieu au sein de l’Humanité, qui croit qu’avec ce Dieu-fait-homme, on peut avoir une réelle amitié – « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais » – un réel compagnonnage, un cheminement commun.

La vocation chrétienne est avant tout cette relation d’amour et d’amitié avec le Christ, qui peu à peu, à force de fréquentation, nous transforme à son image, nous divinise, nous donne la vie éternelle. A nous aussi, il peut parfois sembler blasphématoire de penser que nos vies puissent véritablement toucher au divin et que nos propres corps puissent être des temples saints, consacrés par la présence de Dieu.

La vocation chrétienne pour laquelle nous prions, c’est celle de la sainteté. Avant tout de notre sainteté. Ce peut nous sembler difficile de nous espérer saints, lumineux de Dieux, au regard des parts d’ombres qui sont les nôtres. Le Christ pourtant nous demande de le croire. Parce que, comme Dieu croit en l’humanité, lui-même croit en nous.

Frère Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 mai 2025

04.05.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 21,1-19

Il passa un vêtement et se jeta à l’eau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 21, 1-19

Aujourd’hui, le récit de la pêche miraculeuse selon saint Jean. C’est la troisième et ultime apparition du ressuscité dans l’Évangile. Les disciples sont sortis pêcher de nuit, ils ne prennent rien ; le Christ leur apparaît au lever du jour et la pêche est abondante.

La plupart des commentateurs, avec à leur tête saint Jérôme, ont vu dans ce récit la préfiguration des premiers temps de l’Église, une annonce de la mission de Pierre. Un argument qui plaide en ce sens est le nombre de 153 poissons que les disciples prennent dans leur filet, la croyance étant à l’époque qu’il existait, en tout et pour tout, 153 espèces de poissons. Le sens est alors de dire qu’il s’agit, pour la première Église, de faire des disciples de toutes sortes.

L’interprétation est classique : avec le Ressuscité se lève un nouveau jour. C’est lui qui nourrit son Église, même si ses disciples d’abord ne le reconnaissent pas. Sur ses conseils, ils font des disciples de toutes langues, peuples et nations. C’est alors qu’ils le reconnaissent.

Je voudrais m’attacher à un détail, à un paradoxe qui vous a peut-être échappé. Le texte dit : « Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. » On comprend l’enthousiasme de Pierre – il reconnaît le Christ ressuscité ; il plonge à sa rencontre – mais pourquoi, quand on est nu, s’habiller pour se jeter à l’eau ?

On va le comprendre avec la suite du texte. Là aussi, l’interprétation est classique : par trois fois le Christ demande « Pierre m’aimes-tu ? », par trois fois Pierre confirme son amour. Très tôt, ce passage a été compris comme l’anti-reniement de Pierre au chant du coq, comme la triple conversion d’un « Je ne connais pas cet homme » en triple « Tu sais bien Seigneur que je t’aime ».

En filigrane, dans tout ce chapitre de l’Évangile de Jean, il y a effectivement le récit de la vie de Pierre. Il se termine d’ailleurs par la prédiction de sa mort, suivi d’un retentissant « Suis-moi » – sous-entendant vers le calvaire et la résurrection.

Le lien fort de ce passage avec celui du reniement de Pierre nous invite à lire ce récit à la lumière de celui de la Passion. Dans l’Évangile de Jean, ce récit commence avec la préparation de la Pâque et le lavement des pieds. Là, le Christ de dépouille de son vêtement, prend la tenue d’esclave, et s’abaisse à laver les pieds de ses disciples, qui presque tous l’abandonneront, le renieront ou le trahiront.

Le geste absurde de Pierre qui s’habille pour plonger à la rencontre du Christ ressuscité – outre qu’il est là pour attirer notre attention – se présente comme le prolongement inverse du geste du Christ qui se dévêt pour laver les pieds de ses disciples à l’heure de sa passion.

Si on se rappelle enfin que l’eau symbolise la peur de la mort – notamment dans l’épisode où Jésus marche sur l’eau – et que c’est la peur qui a poussé Pierre au reniement, on comprend qu’ici, surmontant toute peur, Pierre plonge dans la mort et dans la résurrection du Christ. Le vêtement que le Christ avait déposé pour s’offrir en sacrifice, Pierre s’en est revêtu pour s’affranchir de la peur et suivre le Christ jusqu’au bout.

La symbolique est très forte, qui sera reprise par Jean dans l’Apocalypse et le vêtement que les élus lavent dans le sang de l’Agneau. C’est une symbolique aussi très en lien avec le baptême, qui nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ, et où l’on revêt un vêtement blanc. C’est enfin une image forte de notre résurrection, où l’on imagine Pierre surgir de la mer habillé, face au Christ ressuscité qui le restaure, finalement une vison de la résurrection de Pierre et de l’Église à travers lui.

L’Évangile d’aujourd’hui nous parle certes de la première Église et de la vie de Pierre, mais il nous parle aussi de notre propre vie à la suite du Christ. C’est une invitation à nous-mêmes nous jeter sans crainte dans les turpitudes du monde, revêtus du vêtement de la résurrection.

Nos peurs sont toujours le signe de notre manque de foi en la vie éternelle. Dis-moi quelles sont tes peurs ici-bas, je te dirai ce que doit encore rejoindre en toi le Christ ressuscité.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 30 avril 2025

27.04.2025 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20, 19-31

Touche mes plaies

Évangile selon saint Jean 20, 19-31

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Un vieux frère me racontais autrefois qu’il n’appréciait pas vraiment le tableau du Caravage qui illustre l’Évangile d’aujourd’hui, où l’on voit littéralement le Christ se saisir de la main de Thomas pour la plonger dans la blessure de son côté. Il n’aimait pas sa connotation très chirurgicale, son côté crûment charnel. Je crois que c’est précisément ce qui me fait l’aimer. Rencontrer le Ressuscité, c’est littéralement toucher les plaies du Christ. C’est rencontrer, toucher le Christ, au creux de ses plaies. De ses propres plaies.

On a pour habitude de cacher sa souffrance, comme s’il y avait là quelque chose de honteux. Combien sont-ils parmi nous qui pleurent une fois seuls ; combien sont-elles qui endurent des blessures sans rien dire ?

Touche mes plaies. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté. » Le Christ n’a pas honte de sa crucifixion. Le Ressuscité ne cache rien de ses souffrances. Il a pourtant été humilié, traité comme un moins que rien. Jésus ne cache pas ses blessures, son humiliation, sa mort. Au contraire, il les montre.

Les psychologues nous diront sans doute qu’il est normal d’avoir honte d’une agression, d’une violence ou d’un mépris subis ; que c’est là le reflet d’un sentiment d’impuissance, celui de n’avoir pas pu un temps faire face, la honte d’avoir subi un mal sans pouvoir ou savoir réagir. De même, en ce qui concerne la maladie ou la dépression : toute souffrance est humiliante et, sans doute, faut-il avoir déjà ressuscité de ses blessures pour oser les exhiber. Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

Beaucoup de miracles apparaissent comme la guérison inexpliquée de maladies corporelles – on pense notamment aux guérisons de Lourdes – actuellement, je crois que nous sous-estimons les miracles spirituels, la guérison de dépressions, le relèvement presque incompréhensible de gens spirituellement à bout. Il semble que la maladie de notre temps soit le burn-out, l’épuisement de l’esprit qui induit celui du corps. C’est sans doute un symptôme de notre monde déspiritualisé. Avez-vous remarqué que c’est le mécanisme inverse de la foi – elle qui relève les corps par le ravissement de l’Esprit ? Touche mes plaies, toi qui n’en peux plus, toi qui n’a plus d’espoir, toi qui ne crois plus en rien. Touche mes plaies.

Il faut – je crois – nous efforcer de témoigner de nos souffrances et de nos blessures guéries. Il faut , parce que cela va en aider d’autres, dire comment de drames nous avons été relevés, comment la foi nous a permis de tenir bon, de maintenir une lampe allumée au fond du désespoir, de refaire spirituellement surface, de revivre !

N’ayons pas honte de vos blessures, montrons vos plaies, assumons vos faiblesses passées et allons dire au monde nos guérisons. Montrons comment, de la peine, on regagne la joie.

Et même si la souffrance nous a un temps incliné au péché, et même si, n’en pouvant plus, nous avons sombré dans des quêtes de satisfactions tant désordonnées qu’immédiates, acceptons une certaine mise à nu de notre âme. Allons dire aux gens que le Christ relève les morts et qu’il va rechercher ceux qui s’égarent. Témoignons de la puissance miraculeuse et miséricordieuse de Dieu. Racontons nos retours de fils prodigues et nos résurrections.

Notre communion autour de l’autel est une communion de faibles redevenus forts, de gens blessés que la foi a rendus à l’espérance et à la vie. Le Christ lui-même est l’un des nôtres, lui qui ne voulait que l’amour et a été injustement méprisé. Tous et toutes sans doute, nous avons subi le mal. Parmi nous, certains s’affrontent-ils peut-être encore à de la souffrance et de la désespérance.

C’est pour eux qu’il convient d’abandonner la honte de nos épreuves passées ; c’est pour eux qu’il faut tomber toute fausse pudeur sur nos souffrances guéries ; c’est pour eux que nous devons être témoins du pouvoir de résurrection de l’amour divin.

C’est, d’ailleurs, essentiellement comme cela que nous convaincrons les incrédules : en témoignant du pouvoir résurrectionnel de la foi. Ce n’est pas par de longs discours et de volumineux traités de doctrine que nous rallierons au Christ les égarés ; c’est en leur disant : « Voilà mes souffrances, tel était mon chagrin, ma perte, et voici comment Dieu m’en a relevé. »

Jamais Thomas l’incrédule n’a été aussi proche du Christ que le doigt posé sur ses blessures. Jamais personne qui n’y croit plus, ne revient à la vie, sans un témoignage tangible de résurrection. Or c’est de la rencontre du Christ au plus profond de nos blessures que surgit le plus éclatant témoignage.

Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 avril 2025

19.04.2024 – HOMÉLIE DE LA VEILLÉE PASCALE – LUC 24, 1-12

Du tombeau à la lumière

Évangile selon saint Luc 24, 1-12

Nous avons médité, jeudi passé, à l’occasion du Lavement des pieds et de la dernière Cène, sur l’angoisse qui devait tirailler Jésus alors qu’il voyait la mort s’approcher inexorablement ; sur les larmes qui devaient lui monter aux yeux, alors qu’il partageait un dernier repas avec Judas : « Pourquoi me fais-tu ça ? Pourquoi ce rejet, cette violence, cette crucifixion ? 

Pourtant le Christ ne fait aucun reproche à Judas. A sa trahison, il répond par un amour toujours plus humble, s’abaissant pour lui laver les pieds, prendre soin de sa liberté d’aller, partager encore un repas avec lui. Plutôt que se laisser envahir par la peur de ce qui va arriver, le Christ se laisser submerger par l’amour. Ce faisant, il désarme son agresseur : au lieu de se laisser prendre, il se donne. L’antidote aux forces qui broient de l’humain, c’est l’amour.

Nous ne supportons pas le vide que crée en nous la douleur. La souffrance fait que nous ne sommes plus à nous-mêmes. Viennent alors les pensées sombres et les réflexes de vengeance, contre autrui ou contre nous-même. On se fabrique des boucs émissaires : faire mal à quelqu’un exactement là où nous-même avons mal, pour compenser ce vide que crée en nous toute souffrance.

C’est le vrai danger des maux et des souffrances qui nous atteignent : ils instillent en nous le poison du désespoir et l’esprit de vengeance – contre soi, contre les autres, contre la vie voire contre Dieu. Très vite l’amertume nous envahit l’âme et, après elle, le ressentiment et la haine – de soi, des autres, de la vie voire de Dieu. Et c’est alors l’Enfer. Notre peur de souffrir encore nous enferme dans le rejet de soi, des autres, de la vie voire de Dieu.

Ainsi, toute la spiritualité chrétienne consiste à ne pas se laisser enfermer dans la peur, le ressentiment voire la haine qui surgissent de la violence que nous subissons. Ceux qui ont eu a subir de lourds traumatismes savent à quel point la peur, l’anxiété, l’angoisse de souffrir encore peut rendre la vie infernale et vide.

Notre monde aujourd’hui est perclus de peurs, de souffrances et d’anxiété. Notre planète agonise et les peuples partout se confrontent. La santé mentale des populations est inquiétante. Partout le désespoir gagne et l’avenir s’obscurcit. Il y a quelque chose de l’angoisse apocalyptique qui nous étreint. Certains imaginent déjà la fin des temps.

Alors que nous voyons chaque jour l’amour et la fraternité humaine se dissoudre dans la peur du lendemain, allons-nous être de ces disciples qui abandonnent et trahissent le bel idéal chrétien dans un grand élan de sauve-qui-peut ? Allons-nous laisser l’angoisse de l’avenir nous ronger nous aussi et nous désespérer ?

Pourtant, surmonter l’angoisse et la peur est humainement possible. C’est ce que le Christ nous montre à Pâques. Si le Christ-Humain effectivement meurt et ressuscite, le Christ-Dieu, lui, reste éternel. Face à l’humanité qui s’effondre, l’amour divin reste intact. Il est possible, confrontés à la souffrance et même à la mort, de ne pas chercher de revanche. Au contraire, comme le montre Jésus, il est possible de trouver dans l’abaissement une manière toujours plus humble d’aimer.

L’antidote à l’enferment dans la douleur c’est le surcroît d’amour. Si nous pensons que notre monde court à sa perte, c’est alors qu’il faut nous abaisser pour l’aimer d’avantage.

Bien sûr, on peut toujours espérer un miracle, mais surmonter les drames de la vie par l’amour est quelque chose qui s’apprend et requiert de l’entraînement. Même si, comme le bon larron, on peut espérer le surgissement du salut à la toute fin d’une vie désordonnée, il est préférable de se former à transcender nos anxiétés et nos peurs par l’amour, par une vie spirituelle régulière, par une amitié habituelle avec Dieu. Ce qui nous libère des angoisses à venir, c’est notre proximité actuelle avec Dieu.

Notre monde est en crise, comme l’est à Pâques la communauté des disciples de Jésus. Tous, comme nous aujourd’hui, font face à l’effondrement de leur bel idéal. Serons-nous de ceux qui laisseront la peur du lendemain nous envahir ou serons-nous de ceux qui restent en compagnie du Christ jusqu’au pied de la croix ? De notre croix …

Aujourd’hui les temps sont anxiogènes et le risque est grand de se laisser égarer. Déposons nos peurs et nos angoisses au pied de cet autel et demandons à Dieu de les convertir en amour, que de nos tombeaux vides, il fasse surgit la lumière.

Seigneur, même si demain nous inquiète et que l’avenir semble incertain, fais que nous soyons des témoins de ta Résurrection.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 avril 2025

17.04.2025 – HOMÉLIE DE LA MESSE CHRISMALE DU JEUDI SAINT – JEAN 13, 1-15

Violence de l’angoisse, humilité de l’amour

Évangile selon saint Jean 13, 1-15

Je crois que, dans le christianisme, où ils sont si fortement liés, on peut souvent parler des esprits comme des corps, l’un reflétant l’autre. Bien des signes de notre corps témoignent de notre état d’esprit, tandis que la souffrance physique souvent nous assombrit l’âme. Je crois qu’il y a des pensées qui agissent comme un poison, qui blessent et qui tuent. Je crois qu’il y a des phrases qui réjouissent comme du baume au cœur et qui rendent la vie. Il y a des mots qui nous crucifient ; il y a des mots qui nous ressuscitent.

Pour Jésus, on est au temps des pensées sombres : « Éloigne de moi cette coupe » ; « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est l’heure de la Pâque et lui sait que c’est le dernier repas qu’il partagera avec ses amis. Il sait que l’un d’eux l’a trahi. Il sait qu’il sera crucifié demain. La perspective n’est qu’atroce : un châtiment autant injuste qu’infâme l’attend, la trahison et l’abandon l’entourent. Tout pour se révolter … Se révolter contre Dieu, contre le genre humain, contre les hypocrites et les lâches.

Mais lui ne se révolte pas, ni même ne s’enfuit. Au contraire, il va s’abaisser comme le serviteur qui lave les pieds de ceux qui continueront à marcher après lui. Il lave même les pieds de Judas, qui pourtant s’égare.

Imaginez Jésus, avec l’angoisse qui lui ronge le ventre, peut-être aussi un sentiment de nausée, imaginez-le déjà aux prises avec cette angoisse terrible qui lui fera plus tard suer des gouttes de sang. Imaginez, les larmes qui lui montent aux yeux face à Judas : Ne t’ai-je pas sincèrement aimé ? Pourquoi me fais-tu ça ?

Non. Pas une question. Pas un reproche. Jésus se dépouille de lui-même, se baisse, lave les pieds de Judas, partage son pain avec lui et lui dit : « Ce que tu as à faire : fais-le vite ! ». Judas sait alors que le Christ a compris sa trahison : « Ce que tu as à faire – me trahir ou m’aimer – fais-le vite ! ».

Le lavement des pieds de Judas est le plus beau symbole de l’humilité de Dieu, qui lui procure encore réconfort et soins, pour qu’il se sente plus libre alors qu’il a résolu de le trahir. Un simple geste qui dit : « Je souhaite que tu marches mieux », à celui veut le crucifier.

On mesure ainsi qu’il y a une supériorité de l’Esprit sur le corps, que la relation corps-esprit n’est pas qu’un simple reflet, que l’Esprit illumine et transcende le corps. Tout le corps du Christ devrait trembler d’angoisse, toutes sortes d’émotions terribles devraient l’emporter, qui emporteront finalement les disciples. Pourtant sa force d’Esprit le pousse à comprendre que seul un surcroît d’amour et non la révolte apportera la solution. Et au moment de trahir, Judas viendra l’embrasser. Et Jésus, encore, l’embrassera.

Nous touchons ici au mystère de la mort en Christ, à cette capacité surnaturelle à maintenir l’amour égal, à la fois plus humble et plus intense, face à la trahison d’un ami qui vous tue, face à l’angoisse de la souffrance physique, face à toutes les crucifixions.

Les malheurs du monde viennent de ce que tous, nous peinons à ne pas répercuter nos angoisses et nos souffrances sur autrui. Face à la mort, beaucoup nous révolte. Il n’est pas simple de ne pas se laisser gagner par un esprit de revanche, de colère ou de désespoir.

Pourtant cette force spirituelle du Christ qui fait que, de la souffrance, ne surgit qu’un surcroît d’amour nous est accessible. Elle nous est donnée par l’Esprit Saint. Et elle s’entretient par la prière et la proximité avec Dieu.

Je l’ai dit en commençant, il y a des mots, des gestes qui rendent la vie. Certainement le fait que Jésus se baisse pour nous soulager, même si nous le trahissons. Au fond de l’angoisse et de la souffrance, ce qui nous ressuscite, c’est alors d’aimer en retour ce Christ qui nous aime à ce point, qui lui même s’anéantit pour nous rejoindre.

Face au tragique de la vie, la solution est simple : soit la violence nous emporte, soit elle suscite l’humilité de l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 avril 2025

13.04.2025 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DES RAMEAUX – LUC 22,14-71.23,1-56

D’acclamations en abandons

Évangile selon saint Luc 19, 28-40

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a un dicton qui dit : c’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis, qui souligne la superficialité de certaines de nos relations. Peut-être avez-vous déjà pu vérifier qu’à mesure que s’accumulent les problèmes, on est de moins en moins soutenu, de plus en plus délaissé. Quand le malheur s’abat sur quelqu’un, il se trouve dans son entourage des gens pour lui tourner le dos, ou se défiler quand il sollicite de l’aide.

Ce que nous célébrons aujourd’hui n’est pas seulement le dimanche des Rameaux – l’acclamation triomphale du Christ à son entrée à Jérusalem – c’est le dimanche des Rameaux et de la Passion. Notre célébration est plus tragique que joyeuse : elle va de la joyeuse entrée de Jésus à sa mort, abandonné de presque tous. Il y a un terrible contraste entre les deux Évangiles que nous venons de lire.

Luc nous présente ici un récit très construit. Si on en fait l’exégèse, on constate qu’il est abondamment truffé de citations de l’Ancien Testament. Le propos est ici de dire que l’histoire de Jésus correspond en tous points à celle du Messie annoncé : à la fois roi triomphal et serviteur souffrant. Voilà pour la théologie derrière les textes.

Quant au contexte, vous le savez, il est particulièrement tendu. La terre de Judée est sujette à de fréquentes révoltes que les Romains redoutent plus que tout. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à écraser dans le sang le moindre soulèvement de foule, comme lors de la révolte de Judas le Galiléen, à Séphoris, la ville proche de Nazareth, alors que Jésus était adolescent, où deux mille révoltés ont été crucifiés par les Romains. Jésus et ses contemporains ont vu l’horreur, la violence extrême de l’occupant. Les temps sont apocalyptiques et messianiques. Tous les textes de l’époque montrent un désespoir profond et l’attente d’un libérateur. Les fêtes religieuses juives – comme ici la Pâque – sont pour Rome des rassemblements très sensibles. Le procurateur – Ponce Pilate – monte alors de Césarée, au bord de la mer où il réside habituellement, et vient en personne superviser le maintient de l’ordre à Jérusalem. C’est dire la fébrilité des troupes. Qu’à cette occasion, un Juif entre dans la ville, acclamé par une foule comme un roi, on comprend qu’il se fasse immédiatement arrêter. Pilate ne peut pas courir le risque d’une sédition. C’est d’ailleurs le chef d’accusation qu’il fera inscrire sur la croix : le fait que le Christ ait été acclamé comme roi des Juifs. Du point de vue romain, l’entrée triomphale de Jésus sous l’acclamation des rameaux signe d’emblée son arrêt de mort.

Dès lors, c’est le malheur et l’opprobre qui s’abattent sur Jésus et la peur qui s’installe parmi ses disciples. Les foules se retournent : elles ne crient plus « Hosanna ! » mais « Crucifie-le ! ». Presque tous ses proches l’abandonnent. Beaucoup s’enfuient. Pierre le renie vigoureusement. Au pied de la croix, il ne reste plus que sa mère, un tout jeune disciple et quelques femmes.

Le malheur, et a fortiori la mort, font fuir les gens. Tous ceux qui ont vu un jour leur vie s’effondrer ont vu aussi leur univers social se réduire, souvent drastiquement. La solitude de la personne souffrante est quelque chose de réel. Quand, pour les autres, nous ne représentons plus l’espérance, alors ils sont nombreux à nous délaisser. Et, au moment de la mort, ne restent bien souvent à nos côtés que ceux qui nous aiment d’un amour emprunt d’éternité. Voilà la base du dicton : « C’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis » : quand, dans la souffrance, la déchéance et même la mort, il ne reste plus auprès de nous que ceux dont l’amour est indéfectible.

Pour le Christ pourtant, ce dicton n’est pas vrai. Il continue à considérer comme amis ceux qui l’on rejeté, renié, abandonné ; ceux qui ont appelé à sa crucifixion et ceux qui l’ont effectivement tué. Alors qu’il agonise et malgré leur trahison, il continue à les aimer, à les considérer comme ses amis, à prier pour eux. Il n’abandonne pas ceux qui l’abandonnent, au contraire il maintient éternel l’amour qu’il éprouve pour eux.

Méditons un instant sur cette attitude de Jésus qui, s’avançant vers une mort certaine, voit même ses plus fidèles amis l’abandonner, la profonde tristesse qui s’ajoute à l’angoisse qu’il ressent, le terrible sentiment de solitude de celui qu’ils acclamaient tous, il y a quelques jours encore, comme un roi libérateur. Pourtant son amour n’a pas changé.

Dans sa Passion selon saint Matthieu, Jean-Sébastien Bach a ajouté une scène qui ne se trouve pas dans les Évangiles où, après l’avoir renié, Pierre croise le regard de Jésus que l’on emmène en prison. Peut-être connaissez-vous ce superbe aria intitulé « Erbarme dich, mein Gott » où Pierre supplie le Christ de lui pardonner son reniement : « Seigneur prends pitié, vois mes larmes ! Vois mon cœur et mes yeux qui pleurent amèrement devant toi. » Bach ne présente pas la réponse de Jésus. Tout son art consiste à la laisser deviner dans les larmes de Pierre.

A la maison, quand nous glisserons nos brins de rameaux derrière nos crucifix, pensons au sens profond du geste que nous accomplissons, qui signifie : je veux être de ceux qui amènent leur brin d’espérance au pied de toutes les croix, de celles qui en amour veulent rester fidèles jusqu’à la fin, qui n’abonnent pas un ami qui souffre, fut-il rejeté de tous.

Ce n’est pas tant la présence de rameaux bénis qui protège nos maisons que l’intention dont ces branches témoignent. Poser un brin de buis sur un crucifix c’est dire : Seigneur, en amour, je veux t’être fidèle jusqu’au bout.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 9 avril 2025

06.04.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 8,1-11

Qui peut juger ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 8, 1-11

Le passage de l’Évangile de ce dimanche qui relate l’histoire de la Femme adultère est le seul du Nouveau Testament qui mentionne que Jésus écrive. Par deux fois, Jésus se baisse et écrit sur le sol. Ce n’est pas tant le fait que Jésus sache lire et écrire qui importe ici – c’était le cas de beaucoup de ses contemporains juifs. Ce n’est pas non plus ce que Jésus écrit sur le sol qu’il s’agit interpréter, le texte ne le mentionne pas. Le détail qui importe ici, c’est que Jésus écrive par deux fois. Ce n’est pas anodin. C’est même la clé de compréhension du texte.

Au cœur de cet Évangile : la Loi. Non pas le principe même de la Loi – Jésus ne conteste pas le bien-fondé de la Loi qu’il respecte par ailleurs – mais la manière de l’appliquer. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).

L’exemple choisi par Jean pour nous le montrer est frappant à dessein : il s’agit d’une femme ; il s’agit d’un adultère et les faits ne sont pas contestables : elle a été prise en flagrant délit ; elle a effectivement trompé son mari ; la loi, dès lors, la condamne à mort. Tout pour exciter les instincts les plus vils d’un auditoire essentiellement masculin. C’est le propos : faire appel au sentiment avec lequel on juge, celui avec lequel on applique la Loi. Il y a en effet toute la place pour la frustration et le ressentiment d’un homme dans le jet d’une seule pierre, qui en projetant ses propres difficultés matrimoniales, qui ses propres déviances.

Notre manière de juger dépend fortement de notre état d’esprit. Lorsque nous souffrons voire sommes simplement irrités, nous jugeons plus sévèrement ; lorsque nous aimons, nous sommes bien plus miséricordieux. Sans doute, sommes-nous aussi plus cléments envers ceux qui partagent les faiblesses et les torts dont nous nous accommodons. Comme nous sommes certainement plus implacables envers ceux qui témoignent de mauvais penchants contre lesquels personnellement nous luttons. Un principe du droit affirme que la justice est aveugle et ses allégories la représentent comme une femme aux yeux bandés, pesant les faits sur une balance, pour bien signifier qu’une bonne justice ne se rend pas sur des sentiments.

« Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre.» Notre péché teinte notre manière de juger. Il nous rend partiaux. Il faut un cœur sans tache pour juger avec impartialité et nous sommes tous quelque peu le jouet de nos préférences et sentiments. Ainsi seul Dieu juge valablement ; lui seul conserve un regard impartial, le regard de la plus parfaite miséricorde, du plus pur amour.

En faisant appel à leur raison – qui êtes-vous pour juger ? – le Christ renvoie les justiciers implacables à leur propre faiblesse, provoquant un à un leur renoncement à condamner quand ils mesurent leur péché. Voici l’occasion pour nous de scruter nos jugements les plus implacables, les attitudes, les comportements qui voient surgir notre dureté de cœur, voire notre mépris. Ces jugements durs qui nous viennent au cœur sont le reflet de notre sentiment d’impuissance face aux maux dont nous souffrons, que nous les subissions, que nous les commettions. Les jugements implacables, la dureté de cœur sont toujours le signe du péché qui nous affecte – le nôtre, celui d’autrui. Savoir les repérer, nous éclaire sur nous-même.

Ensuite, après avoir renvoyé chacun à la miséricorde qu’il a envers lui-même quand il s’égare, Jésus écrit une deuxième fois sur le sol et rend sa sentence : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Lui, l’homme sans péché, le juge au cœur impartial montre la miséricorde de Dieu : « Va, et désormais ne pèche plus. »

Ces deux écritures dans la poussière du sol représentent la Loi. L’ancienne et la nouvelle loi données par Dieu. L’ancienne renvoyait chacun à son péché ; la nouvelle loi est celle de la miséricorde de Dieu, celle qu’incarne le Christ. Avant, l’affirmation de principes implacables ; désormais, celle de l’incarnation de l’amour divin. C’est ainsi l’amour qui précède la justice, et non l’inverse.

C’est dans la poussière de notre âme que Dieu inscrit sa Loi, là où affleure notre péché. Mais c’est dans la tendresse de notre cœur que le Christ inscrit désormais son application. L’objectif de la Loi n’est ainsi plus tant la répression des fautes que la promotion de l’amour.

Nos jugements implacables reflètent les limites de notre cœur. Voici que s’ajoute à nos efforts de carême, le combat contre sa rigidité. Quelles sont les personnes que je lapiderais volontiers de mon cœur de pierre ? Voilà les blessures en moi que l’amour de Dieu n’a pas encore rejointes.

Enfin, je voudrais évoquer nos jugements implacables envers nous-même. Cela nous arrive tous de parfois de nous trouver fautifs, misérables, honteux voire, pour certains, méprisables. L’Évangile de la femme adultère est aussi une invitation à la miséricorde envers nous-même. La dureté de cœur envers soi, voire le mépris de soi sont des maux bien plus redoutables que les comportements qu’ils prétendent juger. La rigidité de nos jugements sur nous-même est avant tout un signe de désespérance de soi, laquelle ne pourra mener qu’au découragement et ultimement à la peur du regard de Dieu, au risque ultime de s’enfermer dans une peur de la miséricorde elle-même. On ne conçoit plus alors que Dieu puisse porter sur nous un autre regard que la honte, voire le mépris que nous avons de nous-même.

Seigneur, donne-nous de voir qu’au-delà de tous nos petits jugements sur les autres et sur nous-même, il y a une manière plus juste d’aimer et de s’aimer : celle qui fait confiance en ta miséricorde et ton pardon, celle qui incarne ton amour inconditionnel pour tous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 avril 2026

30.03.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – LUC 15,1-3.11-32

Quand la joie de Dieu transcende nos hontes

Évangile selon saint Luc 15, 1-3.11-32

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

La parabole du Fils prodigue est un des plus grands textes de la spiritualité chrétienne, une des plus belles pages de la littérature antique. C’est personnellement un texte qui me parle beaucoup – ma vocation religieuse est un retour de fils prodigue.

C’est aussi aujourd’hui le dimanche de Lætare, un moment charnière de notre carême, nous sommes à mi-parcours, la perspective de Pâques est désormais plus proche, que notre entrée au désert. Lætare signifie « Réjouissez-vous » et c’est l’occasion pour nous de méditer ce moment spirituel où l’on perçoit enfin le bout du tunnel, quand la fin de nos souffrances et ténèbres est en vue. Ce moment charnière est magnifiquement illustré dans la parabole du Fils prodigue, quand ce dernier décide de se lever et retourne vers son père.

Vous connaissez certainement la théologie derrière ce texte : le père de la parabole, c’est Dieu bien sûr et le fils prodigue c’est bien souvent nous, quand nous nous éloignons de Dieu pour nous enfoncer dans une vie de désordres : désordre affectif, désordre moral, désordre spirituel. La parabole, qui force le trait pour percuter les consciences, dira que le fils est allé jusqu’à envier la « nourriture des porcs ». Dans la culture juive, c’est une image très parlante, qui souligne son abaissement jusqu’au dégoût.

C’est donc l’histoire d’un fils qui prend distance avec Dieu. La joie, l’abondance, une vie paisible lui étaient promises mais il préfère se prendre seul en charge, assumer seul sa vie spirituelle et affective. Il capitalise sur les dons de Dieu – « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient » – et résout de vivre loin de lui. Le Père, lui, ne fait aucun reproche. Sans rien dire, il donne et voit son fils le quitter. Il y a derrière cette attitude de Dieu, toute la liberté qu’il nous laisse, lui fût-elle particulièrement coûteuse.

Au début tout va bien. Le fils mène grand train, une vie de fêtes jusqu’à la débauche, jusqu’à dilapider l’héritage de son Père – l’amour, l’abondance spirituelle, la joie – avec des prostituées. J’ai longtemps mené ce genre de vie où l’on jette tout ce qu’on a dans les plaisirs du monde, où l’on s’enfonce à corps perdu dans une ivresse effrénée, où l’on se jette corps et âme dans un tourbillon de satisfactions aussi immédiates que futiles. Je l’ai fait jusqu’à l’épuisement – l’épuisement de soi, l’épuisement spirituel, l’épuisement de vivre. Et ce fut alors, comme dit le texte, la famine ou, si vous préférez, la dépression. Je connais ces états de total épuisement affectif, de sentiment de vie en lambeaux, où l’on envisage volontiers de partager « la nourriture des porcs », puisque c’est ça ou mourir de désespoir.

Nous sommes tous pécheurs, prêtres et laïcs, hommes et femmes, jeunes et vieux. Mais indépendamment de cela, nous sommes tous infiniment aimés de Dieu. Voilà la charnière théologique du texte. Aussi bas que l’on soit tombé, aussi loin de Dieu que l’on soit allé, il est toujours possible de revenir à lui et de retrouver son amour intact.

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. ». La honte est un sentiment puissant, et positif – une arme de la vie spirituelle et un don de Dieu. C’est la personne juste en nous qui a honte de son péché. Avoir honte du mal que l’on a pu faire, c’est déjà s’être laissé rejoindre par l’Esprit Saint. Réjouissons-nous d’avoir honte, c’est le signe de notre conversion, que l’amour divin en nous a déjà repris le dessus.

L’étymologie du mon conversion, c’est « faire demi-tour », en l’occurrence, se lever et décider de revenir à Dieu. Alors, le texte nous dit que, de loin, le Père l’aperçoit et est immédiatement pris de compassion ; qu’il court se jeter au cou de son fils et l’embrasse. Avant qu’il ne confesse sa faute, avant qu’il ne fasse état de sa honte, le Père est déjà dans un état de joie exubérante : voilà mon fils perdu qui revient ! La conversion précède la honte et le repentir, voilà ce que Dieu voit d’abord et qui le fait exulter. Cette joie exubérante de Dieu – apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, allez chercher le veau gras, mangeons et festoyons – devrait radicalement changer notre regard sur le sacrement de la réconciliation. Souvent, j’explique aux jeunes que j’accompagne et qui ont quelque timidité à se confesser que le plus beau moment de la confession, ce n’est pas quand on verbalise ses fautes pour s’en libérer, ce n’est pas non plus le moment de l’absolution, c’est le moment où, comme le dit le texte, le fils « rentre en lui-même » et décide de se lever. Voilà pour Dieu le plus beau moment : quand nous avons le courage de faire face à notre misère et de nous lever pour revenir à lui. C’est ici qu’on perçoit, aux yeux de Dieu, toute la beauté de ce moment charnière, celle de toutes nos conversions.

Le dimanche de Lætare reflète cet moment exact de la vie spirituelle où, visiblement perdus, penauds et même honteux, nous revenons à Dieu. Le rouge de la souffrance et de la honte se mêle aujourd’hui au blanc éclatant de l’espérance divine et de la Résurrection pour donner le rose liturgique de notre célébration. Laetare signifie la joie, celle exubérante de l’amour de Dieu dès qu’il nous voit revenir à lui. Il est important de s’imprégner de cette joie divine. C’est elle qui dissout notre honte.

Aujourd’hui est un jour pour teinter notre carême de joie, la joie de Dieu qui exulte de chacune des conversions de notre cœur quand il erre au désert. Quels sont encore en moi les états d’esprit, les comportements qui nécessitent un retour à Dieu, la conversion de mon cœur et le courage de me lever pour revenir à lui ?

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi » … pourtant tu m’aimes. Rends-moi ta joie de vivre ! Embrasse-moi !

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 26 mars 2025

23.03.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – LUC 13,1-9

Ressentiments et conversion

Évangile selon saint Luc 13, 1-9

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

A l’époque de Jésus, la croyance était fort répandue que les malheurs – les guerres, les famines, les maladies – étaient un châtiment de Dieu. Soit que soi-même on ait péché, soit que ce fût la faute de nos parents, de notre tribu ou de tout le peuple. Dans la Bible, les prophètes n’annoncent pas tant des catastrophes à venir qu’ils appellent à la conversion : si vous ne changez pas, voici ce qui va arriver. Il y avait, dans les temps anciens, une très nette conscience que les malheurs étaient une rétribution pour le mal, quelque part toujours une punition divine. Si untel était lépreux, aveugle ou boiteux, ce n’était peut-être pas de sa faute, mais c’était alors de celle de ses proches. Cet état d’esprit n’a pas encore disparu, loin s’en faut. Combien, face au malheur s’écrient-ils encore de nos jours : « Qu’ai-je donc bien pu faire à Dieu pour mériter ça ? »

Nous ne méritons pas le malheur. Personne ne mérite les souffrances qui lui arrivent. Le corollaire de ceci, c’est que personne ne mérite non plus le bonheur et les joies. Ni le malheur, ni le bonheur ne sont des rétributions, des bons et des mauvais points donnés par Dieu pour nos bons ou mauvais comportements. C’est une fausse théologie – c’est revenir au donnant-donnant, à l’idée d’un dieu qui pèserait nos bonnes et nos mauvaises actions à l’aide d’une balance. Dieu n’applique jamais la sentence « œil pour œil, dent pour dent » que par ailleurs le Christ dénonce. Les Galiléens massacrés par Pilate et les personnes tuées par la chute de la tour de Siloé n’avaient pas mérité leur sort.

Ceci ne signifie pas que nous n’ayons pas à faire face aux conséquences de nos actes : si je joue avec le feu, je finirai par me brûler. Mais ce ne sera pas une punition. Ce sera simplement une conséquence logique. Il y a des répercutions à notre péché, au mal que nous faisons. Il y a des répercutions pour autrui que notre péché offense et il y a des répercutions pour nous-même que notre péché salit – ne fusse qu’à nos propres yeux. Mais en rien n’est-ce une punition, un châtiment divin. Quoi que nous ayons fait, quelle que soit la bassesse où nous soyons tombés, quitte à nous être abaissés à « partager la nourriture des porcs », l’estime de Dieu à notre égard n’a pas changé d’un iota, son amour pour nous reste intact. C’est ce que nous verrons la semaine prochaine avec la parabole du Fils prodigue. Si le péché nous éloigne effectivement de Dieu, à peine nous retournons-nous vers lui, qu’il entre dans une joie exubérante.

La spiritualité du donnant-donnant est à rejeter vigoureusement. Ce n’est pas comme cela que Dieu juge ; ce n’est pas comme cela que Dieu aime. Par contre nous, il nous arrive de souhaiter du malheur à ceux qui nous font du mal, à vouloir les punir ou, pire, à souhaiter qu’ils souffrent. Mais c’est précisément ne pas aimer, c’est même haïr. Voilà la haine : vouloir que du malheur s’abatte sur autrui. Dieu ne punit personne, il n’inflige aucune souffrance supplémentaire aux conséquences naturelles de nos actes et nous ferions bien, nous aussi, de toujours renoncer à punir. La punition est toujours un échec de l’amour, quelque part toujours une vengeance, un donnant-donnant d’humiliation et de honte.

Dès lors, comment comprendre la phrase de Paul que nous venons de lire dans l’Épître aux Corinthiens, parlant de ceux qui ont suivi Moïse et qui pourtant sont morts : « la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert. Ces événements devaient nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer ce qui est mal comme l’ont fait ces gens-là. » N’est-on pas en pleine contradiction avec ce qui précède ? Dire que le souvenir de ceux qui sont morts avant d’avoir atteint la Terre promise devrait nous servir d’exemple pour nous empêcher de désirer le mal, n’est-ce pas encore brandir la menace d’une punition divine ?

Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur. Jésus a souffert ; Jésus a pleuré ; Jésus est mort sur la croix, atrocement massacré par la plus parfaite injustice. Nous-même nous n’y échapperons pas. Il y aura encore de l’injustice à notre égard ; il y aura encore de la maladie et de la souffrance ; il y aura encore des larmes et il y aura encore la mort. Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur ; il est une assurance qu’il y a un au-delà de tout malheur, de toute souffrance, de toute larme, un au-delà de toute mort. Le Christ nous dit qu’il y a toujours une autre rive. Il nous enseigne qu’avec l’aide de Dieu, il y a toujours moyen de transcender la souffrance, l’injustice et les larmes. Il nous montre qu’à le suivre, il y aura toujours une Résurrection, une joie, une paix.

Et sans doute, le plus extraordinaire est-il qu’au cœur même de la souffrance et des larmes, alors même qu’il est crucifié par l’injustice, le Christ nous montre qu’il est humainement possible de ne pas céder à l’esprit de vengeance et de punition, qu’encore il est possible d’aimer et de n’en vouloir à personne – ni aux responsables de nos souffrances, ni à Dieu. « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » « Père, en tes mains, je remets mon esprit. » Il y a une proximité avec Dieu, possible dès maintenant, qui permet malgré l’injustice, la souffrance et la mort, de maintenir intacts l’amour inconditionnel de la vie et la perspective d’une paix.

Comme saint Paul, comme les prophètes, le Christ ne nous menace pas quand il dit « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Il nous donne un conseil. Pour vivre le passage de la mort dans l’amour et l’espérance et non dans l’accablement et l’esprit de revanche sur la vie, il faut nous convertir dès à présent à cette proximité avec Dieu. Il n’y a que dans le cœur à cœur avec lui, qu’il est possible de ne pas se tourner vers le ressentiment alors qu’on souffre.

Le carême est un temps de conversion. C’est le mot du jour : changer. Il y a peut-être encore en nous des blessures, des souffrances, du mépris et des humiliations qui crient vengeance. Ce sont des lieux qui appellent la conversion de notre cœur à la Résurrection. Car, si nous ne prenons pas soin de convertir les traces de l’esprit de vengeance qui persistent en nous, nous les verrons resurgir à chaque retour du malheur et elles nous entraîneront vers les ténèbres.

Accepter de souffrir sans vouloir se venger demande une force d’esprit considérable, une puissance d’amour qui bien souvent nous dépasse. Le Christ nous montre cependant qu’elle nous est donnée, ici et maintenant, si nous nous laissons envahir par l’Esprit-Saint.

Alors il convertira nos cris de vengeance en soupirs d’amour. Ce qui constitue déjà un creuset pour la Résurrection et la joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 19 mars 2025