30.10.2022 – HOMÉLIE DU 31ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 19, 1-10

Évangile de Luc 19, 1-10

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Zachée était un sale type, j’ose le mot. Saint Zachée – parce que c’est désormais un saint ! – a commencé sa carrière en Israël, comme chef des collecteurs d’impôts pour le compte de l’occupant romain. Pour les contemporains de Jésus, non seulement Zachée est un collabo, mais il est le chef des collabos. Il faut se souvenir de la manière dont ont été traités les collaborateurs après la seconde guerre mondiale et, au-delà, imaginer comment ceux qu’un ennemi opprime voient les traîtres. Voilà Zachée, un collabo de la tyrannie …

Le tableau est en fait encore plus sombre : Zachée est immensément riche. Il s’engraisse de la collaboration avec l’ennemi. Il profite de l’oppression. On pourrait aujourd’hui l’imaginer comme un financier international sans scrupules, quelqu’un qui ne cherche que son profit personnel, rempli d’autosuffisance, vivant dans un luxe indécent, méprisant le réchauffement climatique. Voilà Zachée, un profiteur sans scrupules … Aux yeux des foules qui entourent Jésus, Zachée est un personnage des plus odieux, des plus méprisables.

On peut scruter un peu plus la symbolique du récit. Le sycomore, l’arbre sur lequel Zachée grimpe, représente ici l’ordre sacré. Dans les récits bibliques, le sycomore (ou figuier d’Égypte) est en effet un symbole de résurrection parce que c’est un arbre qui développe de nouvelles branches chaque fois qu’on le coupe. Même totalement recouvert par le sable, alors qu’avance le désert, il continue de pousser. On pourrait alors comprendre la « petite taille » de Zachée comme une petitesse spirituelle et l’arbre sur lequel il grimpe comme une volonté d’élévation.

Tout aussi symboliquement, dans la Bible, la demeure est toujours l’endroit où Dieu habite, là où il réside, où il vit. Quand Jésus dit à Zachée : « aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison », nous le comprenons à la lumière de la Résurrection du Christ : il faut que désormais mon Esprit vive en toi, qu’il vive à travers toi.

Et ceci déclenche évidement un scandale ! Comment accepter que Dieu se donne si totalement au dernier des mécréants, à celui qui a témoigné de tant de mépris, au dernier des injustes, à celui qui fait égoïstement le mal ? Comment est-il possible que celui qui incarne si parfaitement l’oppression – le traître parmi nous – devienne l’ami de Dieu ? Dieu aime-t-il vivre en compagnie de sales types et de gens sans scrupules ?

« Seigneur, le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes », dit le Livre de la Sagesse. « Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe … si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé … » Malgré tout ce qu’il a pu commettre, Dieu aime Zachée et, peut-être avant tout, malgré lui.

Il y a peut-être parmi nous des gens – moi d’ailleurs – qui ont des raisons de penser qu’ils se sont parfois comportés comme d’odieux égoïstes. Il y a peut-être parmi nous des gens qui se reprochent certains actes qu’ils ont commis. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été la proie de pensées qu’ils jugent eux-mêmes immondes ou perverses, d’élans de mépris et de haine. Il y a peut-être parmi nous des gens qui s’accusent d’avoir manqué cruellement d’amour … ou peut-être d’en manquer encore.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens auxquels l’amour d’une mère, d’un père a manqué. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été méprisés par un frère, une sœur. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été, dans le passé, humiliés, battus, violentés. Il y a peut-être parmi nous des gens qui, bien qu’entourrés, se sentent terriblement seuls, désespérés par manque d’amour.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens que la vie, la méchanceté des hommes ou l’état du monde désespère. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ne voient plus vraiment de raison de croire en l’avenir. Il y a peut-être parmi nous des gens qui traversent une période de ténèbres et de dépression.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens soumis à différentes addictions : esclaves de l’alcool, de stupéfiants, de fantasmes ou de jeux. Il y a peut-être parmi nous des gens aux prises avec de terribles habitudes, soumis à des comportements ou des pensées qu’ils réprouvent. Il y a peut-être parmi nous des gens qui se détestent, qui se trouvent indignes ou méprisables à leur propres yeux.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Ne désespérez pas si vous pensez que tout est perdu et que ne sont plus possibles l’amour, la vie et la joie. Ne désespérez jamais si vous avez de véritables raisons d’avoir honte de vous-mêmes : Zachée était un sale type et le Christ a voulu demeurer chez lui.

Réjouissez-vous d’ailleurs car il aura suffi que Zachée « cherche à voir » qui était Jésus pour que sa conversion s’accomplisse. Au fond, il n’a fait que ça : désirer voir qui était ce Jésus.

J’ai été de ces étudiants qui font des fêtes à n’en plus finir et aiment se vautrer dans la fange, l’alcool et les plaisirs futiles. J’ai été aussi patron de bar et de boîte de nuit à Liège. J’étais de ceux que l’envie de se perdre avait enfermé dans les pires excès.

A celles et ceux qui, quoique bien entourés, se sentent désespérément seuls ; qui traversent ténèbres et turbulences, pour qui tout est sombre et sans espoir ; qui se trouvent actuellement perdus ou désorientés ; à celles et ceux qui se sentent méprisés et méprisables, mal aimés et aimant mal : je veux dire que moi aussi, je reviens de là-bas, du fond du désespoir, là où l’on croit que tout est perdu et que rien n’en vaut plus la peine.

Croyez – je vous en prie – que cette histoire de Zachée est vraie ; qu’il est possible au dernier des derniers d’être invité par le Christ à demeurer en sa présence.

J’ai été ce Zachée, et il y a parmi nous sans doute d’autres Zachée : des gens pour qui tout semblait perdu et qui sont revenus à la Vie ; des gens qui, du fond d’une existence méprisable, à un moment donné de leur vie dissolue, d’une vie qu’ils pensaient à jamais perdue, se sont simplement un peu élevés pour voir Jésus et chez qui il est resté à demeure. Pour ma part, j’ai le sentiment que le Christ m’a véritablement ressuscité du caniveau dans lequel j’avais décidé de sombrer. C’est ce qui m’amène à la vie religieuse et c’est ce qui m’amène à oser parler devant vous.

Voilà, même si j’ai quelques scrupules à me prendre en exemple de l’Écriture, il est bien, je pense, de faire un peu mieux les présentations : Bonjour je suis Zachée, celui qui était perdu et chez qui le Christ à voulu demeurer.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source: RÉSURGENCES.BE, le 25 octobre

23.10.2022 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 18,9-14

Évangile de Luc 18, 9-14

Le regard sur soi

Êtes-vous être des gens bien ? Pensez-vous être une personne bien élevée ? Avez-vous quelque fierté à être qui vous êtes ? Paul pense qu’il est quelqu’un de bien, qu’il a mené le bon combat et qu’il va recevoir bientôt la couronne de la justice. Le Pharisien de la parabole pense, lui aussi, qu’il est quelqu’un de bien. Tous les deux se pensent justes face à Dieu.

A l’inverse, le publicain se pense misérable ; il s’humilie devant Dieu. Tandis que la première lecture essaye de faire comprendre que la souffrance n’est pas une humiliation, un mépris, une punition que Dieu impose.

Essayons de tirer tout cela au clair.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu, peut-être pensé : « qu’ai-je donc bien pu faire pour mériter ça ? » Je connais des gens, parce qu’ils ont eu à traverser de grandes souffrances, de terribles maux, qui se sentent coupables devant Dieu. Et ne savent pas pourquoi …. « Qu’ai-je donc bien pu faire au bon Dieu pour avoir tant de malheurs ? » … Je connais des jeunes, qui ont souffert une enfance douloureuse et qui pensent être maudits, qui ne croient plus même au bonheur, ou si peu. Pour eux c’est (sûr) plié, Dieu ne les aime pas.

Dieu est un juge impartial. « Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé ». rappelle le Livre de Ben Sira le Sage. La théologie de la rétribution – Dieu qui distribue le bonheur et le malheur comme on donne des bons et des mauvais points – est une fausse théologie. Comment expliquer, si le malheur est une punition, que le Christ ait souffert ? que la Vierge Marie ait dû regarder son fils agoniser sous ses yeux ? Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ?

Nous ne méritons bien souvent pas le malheur qui nous arrive et même il arrive que des criminels meurent dans leur lits, paisiblement, comblés de biens. Va-t-on dire que leur richesse est une rétribution de Dieu ? Il y a des gens bien qui souffrent injustement ; et il y a de terribles pécheurs qui apparemment s’en sortent très bien.

La théologie de la rétribution est une fausse théologie. Ce n’est pas aussi directement que s’appliquent justice et bonheur ; péché et malheur. Le pyromane n’est pas toujours celui qui se brûle et la vie des saints n’est pas toujours paisible. Ça marche dans les deux sens, nous récoltons ce que d’autres ont semé ; et d’autres récolterons ce que nous semons. Le malheur comme le bonheur. Bien sûr, il arrive que l’amour que nous répandons nous revienne ou, au contraire, que notre péché nous éclate à la figure, mais ce n’est pas toujours le cas.

Alors que dire à ce jeune qui se pense maudit parce qu’il a déjà trop souffert ? Le texte répond « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. » Attention de ne pas retomber ici dans la théologie de la rétribution et penser : celui qui fait le bien, Dieu l’écoute. Non ! Dieu écoute tout le monde ! Dieu aime tout le monde. Ainsi, si j’ai l’impression que Dieu ne m’écoute pas, c’est que je me pense indigne d’être écouté. C’est soit la culpabilité imaginaire que j’évoquais plus haut – se sentir coupable alors qu’on est juste un innocent qui souffre – soit une culpabilité bien réelle, au malheur que je subis s’ajoute la souffrance que je crée.

La manière dont j’ai l’impression que Dieu m’écoute, se teinte de la valeur que j’ai à mes propres yeux. Plus j’ai tendance à me sentir coupable ; plus je vais avoir tendance à penser que Dieu va vouloir me rejeter … ou me punir. C’est faux : Dieu accueille à bras ouvert celui qui se reconnaît humblement tel qu’il est. Allez revoir la joie exubérante du Père dans la parabole du Fils prodigue. C’est touchant.

A l’inverse plus j’ai tendance à me sentir content de moi-même, bien-pensant et important, plus j’ai tendance à l’autosatisfaction, parfois au prix d’un lourd aveuglement sur mes défauts – la fameuse poutre dans mon œil – plus j’ai tendance à m’élever moi-même, plus je vais m’illusionner de la bienveillance de Dieu à mon égard, qui devient alors un Dieu qui pense comme moi, qui agit comme moi, qui parle comme moi, qui est comme moi. Un Dieu qui, comme moi, ne voit pas trop mon péché mais très bien celui des autres.

Nous oscillons tous entre ces deux extrêmes, entre sentiment de complète indignité parfois et sentiment d’ultime importance autrefois ; entre dévaluation et surélévation de soi. Dieu a sur nous un regard plus apaisé et Jésus nous présente une plus juste mesure.

Deux hommes montent au Temple : un pharisien et un publicain. Le tort serait d’imaginer que nous soyons l’un ou l’autre, nous sommes les deux, tantôt l’un, tantôt l’autre.

A l’époque de Jésus, les pharisien représentent un des nombreux courants du judaïsme en crise, c’est le courant montant, qui deviendra dominant après la mort de Jésus. Les pharisiens, c’est un peu le nouvel establishment politique et religieux, d’où sortirons après la destruction du Temple les rabbins. Pharisien ça veut dire « séparé » dans le sens qui se considère mis-à- part des autres, plus pieu, plus respectueux de la Loi, nouveau juif comme on est nouveau riche, sûr de soi et peut-être arrogant. « Je ne suis pas comme les autres hommes, voleur, injuste, adultère. Moi je jeûne et je fais l’aumône » voilà un pharisien.

Les publicains, eux, ont choisit une toute autre orientation politique. Ils collaborent avec l’occupant romain. Ils collectent pour son compte des imports. Ils tiennent pour lui des tâches administratives. Ils sont haïs par les gens comme les collabos l’étaient pendant la seconde guerre mondiale. Le publicain que la parabole nous présente n’ose même pas lever les yeux vers Dieu … « Je suis pécheur Seigneur, aide-moi. »

Et Jésus renverse la logique, celui qui se reconnaît injuste est plus juste que celui qui se croit juste. Comme nous l’avons dit, l’un est clairvoyant sur lui-même et l’autre est aveugle.

On a ainsi, au fil des lectures d’aujourd’hui, quatre situations. La première qui est de se croire coupable de tous les malheurs qui nous arrivent : ce n’est pas vrai. Il y a de la souffrance qui nous atteint et dont nous sommes totalement innocents. La deuxième est celle du publicain qui, aussi lourde que soit sa faute – c’est un collabo tout de même ! – aussi lourde que soit sa faute, est juste aux yeux de Dieu parce qu’il a su s’abaisser au niveau de sa médiocrité, la reconnaître – il a été clairvoyant sur lui-même – pour demander l’aide de Dieu : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ». La troisième situation est celle du pharisien qui se gonfle de lui-même pour ne pas voir sa faute, qui s’élève au rang de Dieu. Et la quatrième est celle de Paul, qui a raison d’espérer la couronne de la justice alors qu’il va bientôt mourir.

Il y a une élévation de soi qui n’est pas de l’orgueil, c’est la sainteté. Paradoxalement elle s’obtient en s’abaissant. Paul a raison d’espérer triompher devant Dieu, alors qu’il est au plus bas, parce il a su reconnaître auparavant, comme le publicain de la parabole, la bassesse dont il était responsable. Honnête sur lui-même, il sait juger de son innocence face au malheur qui l’accable.

Il y a une élévation de soi qui n’est qu’orgueil, c’est le pharisien qui s’élève lui-même au niveau de Dieu – qui ,en fait, rabaisse Dieu à son niveau – et qui se rend ainsi totalement aveugle sur la mal qu’il peut commettre.

Il y a un abaissement de soi qui est clairvoyance, c’est l’honnêteté. Paradoxalement, elle nous élève. Le publicain est présenté juste par Dieu parce qu’il s’abaisse à la réalité de qui il est.

Enfin, il y a un abaissement de soi injuste, trop sévère, qui nous fait penser mériter le malheur dont nous sommes innocents. Ici c’est sur la justice de Dieu qu’on se rend aveugle.

L’enseignement des lectures d’aujourd’hui c’est qu’il nous faut nous aimer tels que Dieu nous aime : envisager nos bassesses d’un regard juste, se réjouir de la hauteur à laquelle il veut nous élever. Il y a, dans cet écart, toute la miséricorde de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source: RÉSURGENCES.ORG, le 18 octobre 2022

09.10.2022 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – ÉVANGILE DE LUC 17,11-19

Évangile de Luc 17, 11-19

Étrangers sur notre propre terre

Visiblement, le propos des lectures d’aujourd’hui est de valoriser les étrangers.

Dans la première lecture, Naaman, qui est un général syrien, est guéri par le prophète Élisée. C’est une époque où la Syrie et Israël sont en guerre. Naaman a tout pour être repoussant : il a la lèpre ; il est un ennemi. Voilà qui nous donne la mesure de la tension qui se joue. Tout sépare Élisée et Naaman. D’autant qu’Israël est au bord de la guerre civile et que le prophète ne cesse de dénoncer les élites qui se tournent vers les dieux étrangers. La nation perd la foi.

Précisément la foi que gagne Naaman. D’abord incrédule, une fois guéri, il ne se sent plus de joie ; il veut couvrir de cadeaux Élisée qui refuse. Le texte devient alors touchant « Permets que j’emporte avec moi de la terre de ce pays, pour y offrir des sacrifices au Dieu d’Israël ». C’est la terre qui crée l’appartenance – s’ancrer sur le même sol ; être issu du même terroir. L’étranger, lui, est celui qui a poussé sur une autre terre.

Autre chose qui distingue l’étranger c’est sa foi. L’étranger c’est celui qui ne vit pas comme nous ; ne prie pas comme nous ; ne pense pas comme nous ; ne partage pas nos valeurs – du moins pas toutes – qui n’a pas les mêmes fondements culturels, avec lequel il est parfois difficile de se comprendre. Et, comme dans l’Antiquité foi et sol sont très liés, on comprend le geste d’emporter un peu de la terre d’Israël – de la Terre promise – à demeure.

L’épisode rapporté par l’Évangile présente, avec la guérison du général syrien, beaucoup de similitudes : il s’agit encore de lèpre ; il s’agit encore d’être sauvé par sa foi et il s’agit encore d’un étranger : un Samaritain cette fois.

A l’époque de Jésus, les Samaritains sont les ennemis religieux d’Israël, les deux peuples sont juifs, mais se détestent. Ils pratiquent un culte semblable – tous célèbrent la Pâque notamment – mais s’écharpent sur le lieu du Temple : Jérusalem pour les uns ; Samarie pour les autres. Rien n’est pire qu’une querelle de clochers. C’est le cas et c’est féroce : on se méprise ; on s’insulte ; on change de trottoir quand on se croise. Il y a un épisode de l’Évangile [Lc 9, 51-56] où un village de Samaritains refuse de recevoir Jésus … « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem ». C’est dire la haine entre les deux peuples, chacun accusant l’autre d’être un juif hérétique !

A plusieurs endroits Jésus dénonce le racisme anti-samaritain, par la parabole du Bon Samaritain que nous connaissons tous ; aussi par la rencontre avec une femme samaritaine à midi au bord d’un puits. Dans la bouche de Jésus, ces méprisables étrangers que sont les Samaritains sont remarqués pour leur accueil, leur charité et, ici, leur reconnaissance envers Dieu. Parmi les dix qui ont été guéris, qui revient rendre grâces à Dieu ? C’est précisément le Samaritain, ce juif approximatif que tout le monde déteste.

Évidemment, ces textes résonnent avec le contexte actuel où les flux migratoires inquiètent. Nous sommes face au problème de l’accueil des étrangers, dans un temps de globalisation fulgurente. Comment résoudre à nouveau cette équation de l’amour du prochain, de la générosité chrétienne et de l’accueil de la souffrance d’autrui avec un Occident qui se trouve en perte de repères et de valeurs, traversé par des questions d’identité ; qui perd même le sens de la notion de peuple et de religion ? Comment accueillir ceux qui sont pourchassés pour qui ils sont, quand nous-mêmes ne savons plus très bien qui nous sommes ?

Au fond, le problème n’est-il pas là : ne sommes-nous pas devenus apatrides de notre propre culture, de nos propres valeurs et de notre propre monde ? Ne sommes-nous pas devenus des étrangers à notre propre mode de vie ? Finalement ce grand mouvement de changement constant que nous appelons « le progrès moderne », dans lequel nous sommes emballés, ne nous éloigne-t-il pas toujours plus de nos racines, de notre terroir, de là où nous voudrions demeurer, la terre de notre repos ? Une terre paisible, une Terre promise, où coule « le lait et le miel », dit la Bible.

Ce perpétuel mouvement de progrès auquel nous n’arrêtons pas de donner de l’ampleur n’a-t-il pas fait de nous des exilés sur notre propre Terre ? La montagne de déchets que nous produisons, le dérèglement climatique que nous amplifions ne nous ont-ils pas jetés hors de notre propre mode d’existence ? Spirituellement, nous sommes déjà des exilés climatiques : notre horizon de vie n’est plus le même que celui des générations avant nous. Nous le savons bien.

Nous devenons des étrangers sur notre propre Terre, dans notre propre mode d’existence et, contrairement aux exemples que nous donnent les textes d’aujourd’hui, c’est précisément parce que nous ne sommes pas reconnaissants envers Dieu. Nous avons cru dominer la création, tout comprendre, tout gérer et produire nous-mêmes notre propre bonheur, et accessoirement des tonnes de plastique à côté. Nous avons appris à nous passer de Dieu, nous nous sommes largement pris pour le Créateur et, ce faisant nous nous sommes exilés de la joie de vivre promise. C’est désormais l’inquiétude qui règne sur Terre et sans doute pour longtemps …

« Permets que j’emporte de la terre de ce pays » avait dit le général syrien Naaman, qui voulait rendre grâces à Dieu. Et c’est en glorifiant Dieu à pleine voix, que le Samaritain se jette face contre terre aux pieds de Jésus. Tous les deux sauvés par leur foi, tous les deux étrangers qui trouvent enfin une terre où rendre à Dieu un culte véritable, une part de Terre promise, un lieu de repos final et de Paix.

C’est l’inquiétude qui fait de nous des étrangers, alors que notre seul désir est de demeurer en paix. Ce n’est pas seulement le mouvement qui fait l’exil, c’est l’inquiétude qui accompagne ce mouvement. Le progrès n’est pas en soi une mauvaise chose, mais quand ce progrès suscite l’inquiétude au niveau mondial, alors on se sait partout en exil de Terre promise, de lieu pour finalement se reposer.

La difficulté d’accueillir l’étranger c’est d’abord la difficulté de s’accueillir soi, étranger sur sa propre terre, exilé de sa propre espérance, de son propre idéal, de sa propre vie rêvée. La difficulté d’accueillir l’étranger c’est la difficulté d’ajouter son inquiétude à la notre, alors que nous désespérons de trouver enfin la paix.

Mais dès que nous découvrons que nous partageons la même foi, quand nous nous apercevons que l’autre, autant que nous, aspire lui-aussi à la vie paisible et au repos pour son âme, alors nous trouvons une terre commune, un terreau semblable d’espérance, et nous nous découvrons une fraternité d’exil.

C’est la foi qui fait de nous un peuple. Et au-delà de la foi en nos cultures, en nos coutumes, en nos traditions et nos semblables, c’est la foi en un même Dieu – et donc en une même espérance et en un même amour – qui fait de nous un même peuple : le peuple humain.

Nous cessons d’êtres des étrangers quand nous réalisons que nous partageons la même espérance et la même foi en l’Amour, qui est Dieu.

Laurent Mathelot, dominicain

02.10.2022 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE ANNÉE C – ÉVANGILE DE LUC 17, 5-10

Évangile de Luc 17, 5-10

Les limites du raisonnable

Croyez-vous en l’incroyable ? Croyez-vous que soit possible ce que vous pensez impossible ? Sinon, je vous conseille plutôt de suivre un bon cours de sciences, que de venir prier un Dieu que vous n’avez jamais vu, ailleurs que dans la foi.

Croyez-vous en l’incroyable ? Voilà ce que dit le texte : «Si vous avez de la foi comme une graine de moutarde, demandez à un arbre d’aller se jeter dans la mer. Il ira !» C’est précisément parce que ce nous semble impossible que Jésus choisit cette image. Ailleurs, dans Marc, dans Matthieu, c’est une montagne que notre foi est invitée à déplacer. «Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé !» [Marc 11, 33]. S’il ne doute pas dans son cœur … Avez-vous la foi ? Croyez-vous, dans votre cœur, à l’impossible ?

C’est facile de croire aux possibles. Pour tout ce qui est à portée de notre connaissance, tout ce qui est à portée de notre main, à notre mesure, pour les situations que nous pouvons évaluer, y compris dans notre cœur, il n’y a pas besoin de beaucoup de foi pour les espérer. «Dieu, fais que que je réussisse mon examen» ; «Dieu, donne-moi de rencontrer l’amour» ; «Dieu, rends-moi plus attentif à mon prochain».

C’est déjà moins facile de croire en ce dont nous désespérons : «Guéris-moi de mon cancer, … de ma dépression, … de mon mauvais penchant». C’est encore plus difficile de croire à l’incompréhensible … «Pourquoi y a-t-il tant de maux si Dieu nous aime ?» ; «Pourquoi de jeunes enfants, de jeunes parents meurent-ils ?»

Mais croyez-vous en l’impossible ? Croyez-vous en un amour sans haine, sans dispute, sans aucune trace de méchanceté ? Croyez-vous qu’il puisse exister entre vous et ceux qui vous entourent un amour idéal ? Croyez-vous que toutes les souffrances ont un sens, qu’elles sont toutes des lieux d’amour ? Croyez-vous en un amour parfait ?

Croyez-vous que cette puissance infinie d’aimer, qui veut tout rejoindre – le bien comme le mal – que cette puissance infinie d’aimer existe vraiment, qu’elle vous parle, qu’elle veut vivre à travers-vous jusqu’à prendre toute la place ? Croyez-vous que l’amour de Dieu puisse pleinement vivre en vous ?

Croyez-vous que vous vivrez éternellement ? Croyez-vous avoir une valeur infinie aux yeux de Dieu ? Croyez-vous être fondamentalement aimés pour ce que vous êtes ?

Croyez-vous aux guérisons inexpliquées, par amour ? Croyez-vous que, pour vous aussi, Dieu fait des miracles ? Croyez-vous que Dieu s’intéresse à vous personnellement et qu’il exauce vos prières ?

Aimez-vous vos ennemis ? Dites-vous du bien de ceux qui vous persécutent ? Pensez-vous pouvoir pardonner à ceux qui vous crucifient ?

Croyez-vous personnellement en l’impossible ?

Si notre foi ne recouvre rien d’impossible, si elle se cantonne au domaine du raisonnable, elle n’est pas vraiment la foi. Il n’est pas raisonnable d’espérer un amour sans dispute. Il n’est pas raisonnable d’espérer guérir de tous nos maux. Il n’est pas raisonnable de croire que les corps ressuscitent. Il n’est pas raisonnable de croire en Dieu.

Qu’une personne puisse incarner sur cette Terre l’amour parfait, qui va le croire ? A notre mesure, il est proprement déraisonnable de penser l’existence d’un amour humain sans tache, sans mépris, sans violence. C’est pourtant ce que nous espérons, la venue du Christ tout en tous à laquelle nous croyons.

Si vous êtes d’un rationalisme pur, il n’est pas possible de croire en l’impossible. C’est même essentiellement illogique. Le rationalisme pur, pour qui la religion n’est au mieux qu’image, au pire imaginaire, ne peut croire en Dieu, qui est proprement au-delà de toute mesure, au-delà de toute imagination, et donc au-delà de notre compréhension. Le rationalisme pur, qui ne voit la religion que comme une projection de l’esprit et non la présence réelle de Dieu en nous, ne peut rien envisager d’invisible, de surnaturel, d’au-delà de tout, de proprement inimaginable.

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Il y avait plus que croire en l’impossible, dans les lectures d’aujourd’hui. Il y avait aussi croire en un Dieu qui ne répond pas. « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? » supplie le prophète Habacuc. Jésus répond par une parabole.

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. 

Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

Classiquement, le maître c’est Dieu ; le serviteur c’est nous. Quel serviteur donc s’attend à ce que son maître lui serve à manger dès qu’il rentre des champs ? Autrement dit, voyons-nous la prière comme une mise de Dieu à notre service ? Dieu finalement, sert-il, à contenter nos espérances ? à répondre à nos demandes ? à satisfaire nos exigences ?

Il y a des moments où la foi semble facile – quand tout va bien et que la vie nous sourit – et d’autres où la foi est plus difficile, voire impossible – quand Dieu ne répond pas, ou semble absent, ou nous avoir abandonné, ou ceux pour qui il est impossible que Dieu réponde, ou qu’il réponde ce qui arrive.

Face aux événements tragiques de la vie, comment parfois ne pas désespérer de Dieu ? Je crois qu’il est présomptueux, même si on ressent une foi capable de transporter les montagnes, de la croire à toute épreuve.

Gardons à l’esprit ces deux limites, que rationnellement nous avons tous : d’une part, celle de l’impossible que je n’ose espérer et qui pourtant agit en moi et, d’autre part, celle du tragique de la vie humaine qui entame ma confiance en l’incarnation de Dieu et qui pourtant encore, au-delà de mon désespoir, me soutient.

Au delà des limites de notre foi, c’est la peur. D’un coté, la peur du néant amoureux, du vide, du désespoir ; de l’autre, la peur de se donner à un amour trop intense, trop inespéré, trop inouï. « Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération » dit saint Paul à Timothée.

Le croyant c’est celui qui n’a pas peur de croire que l’incroyable arrive, que l’amour impossible est possible et que même la mort n’arrête pas la vie.

N’ayons pas peur d’aimer au-delà des limites du raisonnable. Et Dieu. Et l’Humanité.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES, le 27 septembre 2022

25.09.2022 – HOMÉLIE DU 26ÈME DIMANCHE ORDINAIRE- LUC 16, 19-31

Évangile de Luc 16, 19-31

Il s’appelait Lazare

Quel est le pauvre qui agonise sur mon seuil pendant que je me distrais ? L’Évangile utilise une image choquante pour la culture de l’époque. Littéralement il parle d’un pauvre qui se fait « lécher par les chiens ». C’est éminemment répugnant dans l’Orient ancien. Cet évangile est scandaleux pour l’auditoire de Jésus. Quel est le pauvre qui meurt comme un chien sur mon seuil pendant que je m’amuse ?

Quels sont, non seulement les pauvres que je ne vois pas, mais les pauvres que je ne veux pas voir ? Quels sont celles et ceux alentours qui meurent dans mon indifférence ? Pas seulement physiquement, mais qui meurent de manque d’amour, qui meurent de solitude, de blessure humaine ou de chagrin ? Mettons, si vous le voulez bien, derrière le terme de ‘pauvre’, toutes les pauvretés, celles du corps comme celles de l’âme.

Ne vous est-il jamais arrivé de détourner le regard d’un pauvre ? ou détourner vos pas ? … Ne vous est-il jamais arrivé de vous inventer une de ces raisons que l’on invente pour ne pas donner de l’argent à ceux qui nous mendient ? … « Elle va le boire » « Il va s’acheter de la drogue ». Sans parler de la légende urbaine du mendiant qui a refusé le sandwich qu’on lui tendait. Comme si un pauvre devait toujours manger la nourriture que d’autres choisissent pour lui …

Je l’ai fait. Récemment encore, j’ai détourné le regard quand je me suis aperçu qu’il allait croiser celui du pauvre que je regardais. Je n’ai pas voulu que nos yeux se rencontrent. C’est un péché constant de ne pas vouloir voir les pauvres … Leur regard nous renvoient à nos propres pauvretés. Et ce n’est pas toujours plaisant.

Que dire alors de ceux qui ne supportent pas de voir la pauvreté à leur porte ? Je connais cet état d’esprit où, parce que l’on souffre soi-même, toute souffrance devient insupportable – la nôtre mais aussi celle des autres. Je sais que parfois, on n’en peut plus de voir la souffrance.

Le prophète Amos considère quant à lui le problème sous une autre ampleur ; il s’adresse aux dirigeants, à ceux qui sont en position d’agir. « Malheur à vous qui vivez bien tranquilles, qui vous croyez en sécurité, vautrés dans le luxe, pendant que le désastre s’abat sur le pays » ; « Malheur à vous qui profitez des avantages du pouvoir, alors que la catastrophe frappe à nos portes » … Oui malheur à celui qui préfère jouir, plutôt qu’agir ; à celle qui est en position d’aider, mais préfère s’amuser.

En situation de crise, les profiteurs sont mal vus. C’est avant tout la corruption du pouvoir qui est cause de malheur. Mais la corruption n’est pas que de profiter de sa position pour s’enrichir. Il y a la corruption des élites intellectuelles qui produisent des discours négationnistes ; il y a la corruption affective qui profite des sentiments ; il y a la corruption religieuse, l’idolâtrie d’un leader, le culte du chef, voire le sentiment de toute puissance et d’intouchabilité.

« Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! » dit Paul à Timothée.

« Empare-toi de la vie éternelle ! » « Mène le bon combat, celui de la foi. » Quel est ce bon combat ? Et quelle est cette vie éternelle dont il faut s’emparer ? C’est de croire que l’amour triomphe de toutes les pauvretés.

Toutes les pauvretés reflètent un manque d’amour. Ça ne veut pas dire que c’est le manque d’amour qui les cause toutes. Tous, nous sommes nés nus et pauvres, et nous serions morts si, par amour, quelqu’un ne nous avait pas nourri et soigné. Il y a une pauvreté naturelle de l’humanité. Et comme le Pape l’a rappelé : « un linceul n’a pas de poches » ; nous n’importons rien dans la mort, sinon l’amour.

La pauvreté est toujours un creuset pour l’amour et c’est parce qu’ils reflètent notre dureté de cœur que nous ne voulons pas voir les pauvres qui nous entourent. A cet égard, ils cristallisent comme un caillou piquant le commandement d’aimer de Dieu. Et c’est d’abord sur celles et ceux que nous pouvons aider mais que nous essayons de ne pas voir, qu’achoppe notre refus de Dieu. La parabole que donne le Christ est très sévère à cet égard.

Un riche, habillé comme un prince, fait chaque jour des festins somptueux. « Ils boivent le vin à même les amphores, vautrés sur leurs divans » avait dit le prophète Amos. Un pauvre espère à sa porte recevoir les miettes de cette vie de luxe et il meurt léché par les chiens. Le riche meurt aussi. C’est notre pauvreté commune : tous nous mourrons. Le texte dit : « Le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. » C’est subtil mais l’un est au ciel tandis que l’autre retourne à la terre, à la poussière, vers l’Enfer.

Que s’est-il passé ? Le pauvre n’a jamais perdu la foi. Il a persisté à croire, comme Dieu le lui demandait, en l’amour humain, même si, comme le Christ, il en est mort. Voilà pourquoi il est dit que des anges l’emportent aux cieux. Le riche lui a concrètement perdu la foi en Dieu, son refus de voir la misère à sa porte et son enfermement dans l’auto-satisfaction, l’ont muré dans son égoïsme. Tellement étourdi par les distractions et les plaisirs qu’il se donne, il est devenu incapable d’aimer quelqu’un d’autre que lui-même.

Sans doute l’avez-vous remarqué, la parabole ne donne pas le nom du riche ; seulement celui du pauvre. Je n’ai pas fait grand-chose d’humain en donnant à un pauvre de quoi manger, si je n’ai même pas pris la peine de demander son prénom. Comme Dieu, connaissons-nous le prénom des pauvres sur notre seuil ?

Il s’appelait Lazare, ce qui signifie ‘Dieu m’a aidé’.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCES.BE le 17 septembre 2022

18.09.2022 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – ÉVANGILE SELON SAINT LUC 16,1-13

HOMÉLIE- ÉVANGILE DE LUC 16, 10-13

Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent

Le commerce, les affaires, les échanges entre nous peuvent vite devenir une religion ; l’économie – notre économie – est souvent un culte rendu au dieu argent. Le matraquage est intense : il faut maintenir la croissance ; il faut que cette humanité poursuive son élan vers plus de bien-être et de confort.

On peut, même avec un grand esprit de noblesse, voire par esprit de charité, de religion, faire de l’économie un dieu : « Vivement que l’on éradique la faim dans le monde » ; « Hourra, aux progrès de la science qui nous sauve » ; « Quelle avancée, si la vivacité économique pouvait nous procurer un revenu universel ! » …

Et c’est vrai que cette humanité a accumulé du bien, qu’elle a progressé en savoirs et qu’elle a gagné en bien-être : tout de même, on guérit de maladies – certaines ont même été éradiquées ; on possède aujourd’hui des médicaments très performants ; il n’y a plus chez nous de famines, on est en passe de triompher de la dernière pandémie et il y a le progrès social qui vient en aide aux plus démunis. Tout cela est indéniable. Il y a un indéniable bien fait de la croissance, tant scientifique, technique, qu’économique.

Mais de là à dire que le progrès, la science, l’économie et même la médecine nous sauveront … ce n’est pas plus vrai aujourd’hui qu’hier. Et ça ne le sera jamais. Jamais cette humanité ne se sortira de la souffrance et du malheur par ses propres efforts, fussent-ils, comme le progrès scientifique, admirables. Tout au plus, nos progrès, nos talents et nos richesses nous aideront-ils un temps à porter nos croix, un temps à endurer la souffrance. Mais au-delà … ?

Parce que c’est ça qui rend vain le culte des richesses et de l’argent, le culte du progrès économique, et même scientifique, c’est qu’ils ne durent qu’un temps ; qu’ils sont d’une efficacité limitée. Et sans doute aucune génération n’a été aussi consciente que la nôtre, que nous pourrions tout perdre – le climat, la paix sociale et la qualité de la vie – justement à force de progrès et de ce culte inouï de la croissance à tout prix, en guise de planche de salut. C’est avant tout la fureur économique – notre fureur économique – qui est la cause du dérèglement du climat et de la pollution à l’échelle planétaire.

Les lectures d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir à notre relation aux richesses, aux biens – tant matériels qu’immatériels – que nous accumulons. Pourquoi désirer être riche ? Vouloir vivre dans l’abondance ? Accumuler des biens ? Et quelles conséquences sur notre monde, notre vie, notre relation à Dieu, que ce désir d’accumulation ?

Le prophète Amos était un berger et un cultivateur de sycomores. On est alors en 750 avant Jésus-Christ et la Terre sainte est divisée en deux royaumes. Amos est originaire du sud, du royaume de Juda – aride, désertique et pauvre – et il prêche au nord, au Royaume d’Israël – verdoyant, riche et en pleine croissance. Amos est un petit éleveur qui prêche contre les riches et les puissants, contre leur hypocrisie religieuse voire contre leur idolâtrie assumée. Ce qu’il dénonce c’est essentiellement la décadence morale et spirituelle de son temps, ainsi que les injustices sociales que la cupidité des riches provoque.

On retrouve des tonalités qui résonnent avec notre époque … où règne aussi ce sentiment d’une caste privilégiée qui s’arroge toute la puissance économique et dont le mode de vie effréné se fait au mépris affiché de l’écologie et du bien commun.

Paul pourtant nous encourage à prier pour les chefs d’États et tous ceux qui exercent l’autorité. Mais justement pour qu’ils assurent les conditions équitables de vie et de tranquillité.

Il y a deux types de croissances – Jésus l’évoque dans l’Évangile – il y a une croissance honnête, le juste fruit de nos efforts, la récompense espérée de notre travail et il y a une croissance malhonnête, boulimique, qui vise à accumuler de la richesse par le déséquilibre, au détriment des autres et de l’environnement.

D’où vient cette tendance, que nous avons tous plus où moins, de vouloir accumuler des biens, parfois en surnombre, jusqu’au gaspillage ou à vouloir toujours plus de moyens ou d’argent ; d’où vient notre tendance à la surconsommation, à désirer toujours plus posséder ?

Sans doute y a-t-il là quelque part la peur de manquer, la peur de souffrir, la peur de l’abandon matériel et finalement la peur de se détacher de ce monde. C’est avant tout pour se rassurer qu’on accumule des biens. De là à mettre sa foi dans l’épaisseur de son compte en banque, il n’y a qu’un pas …

C’est précisément alors qu’on a fait de l’argent, de l’opulence, du progrès matériel un dieu. On pense que l’argent nous donnera une vie meilleure, que l’abondance nous sauvera du malheur. Ce n’est pas vrai. Le réconfort matériel ne dure qu’un temps …

Penser que le bonheur de demain dépende de la richesse, de la santé, de la science même – de l’accumulation de savoirs et techniques – c’est une illusion. Le génie humain, fût-il économique, social ou scientifique, est un faux dieux. Car malgré lui, persiste le malheur. C’est spirituellement s’aveugler que de penser que la médecine, la science ou la croissance économique sauveront le monde ; comme c’est une illusion de penser que nos propres progrès humains, spirituels, écologiques, économiques voire scientifiques nous sauveront du malheur. C’est encore espérer rejoindre le Ciel en construisant de nos propres mains une tour, comme à Babel.

« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. » nous dit Jésus. « S’attacher à l’un, c’est mépriser l’autre ». Nous ne nous croyons pas sauvés par de petites satisfactions, des jouissances éphémères ou des biens matériels – tout ça ne dure qu’un temps – au contraire nous voyons leur attachement comme des entraves qui nous empêchent d’accéder à la joie durable, au vrai bonheur, celui qui est éternel.

Nous ne nous croyons pas sauvés par de petites satisfactions, des jouissances éphémères ou des biens matériels – tout ça finit par disparaître – nous nous croyons sauvés par l’amour, et essentiellement l’amour de Dieu, qui lui ne s’éteint pas.

Au soir de notre vie, la médecine, la science et le progrès s’éteindront. Il arrive toujours, pour tous, un moment où la croissance matérielle est vaine, et l’espoir fondé sur elle anéanti …

C’est peut-être ce stade que nous avons atteint à l’échelle de l’humanité. C’est peut-être globalement que la croyance en un salut matériel s’effondre. Aujourd’hui, peut-être enfin, notre monde se rend compte que le culte matérialiste voué au progrès, à l’abondance et à la croissance économique est une idole qui finalement, au lieu de bonheur, conduit au malheur et à la désolation.

C’est aujourd’hui peut-être que l’impact du culte de l’argent se fait le plus globalement ressentir. Et c’est sans doute un bien-fait.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain.

Source: RÉSURGENCE, le 13 septembre 2022

11.09.2022 – HOMÉLIE DU 24ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 15,1-32

Évangile de Luc 15, 1-32 – Homélie

Par le Fr. Laurent Mathelot

Ce qui était perdu

Vous avez méprisé votre frère, ou votre sœur ? Bienvenue en cette Église. Vous avez médit d’unetelle ou d’untel ? Bienvenue en cette Église. Vous éprouvez parfois un sentiment de révolte ou de haine envers autrui ? Bienvenue en cette Église.

Il vous arrive de vous comporter médiocrement ; comme le fils prodigue vous disputez parfois leur nourriture aux cochons ? Bienvenue en cette Église. Vous avez de mauvais penchants dans lesquels vous retombez souvent ; des assuétudes, des addictions, des esclavages ? Bienvenue en cette Église.

Vous vous êtes éloigné de Dieu, et peut-être êtes vous pratiquement en rupture avec Lui ? Bienvenue en cette Église. Vous ne priez pas souvent, voire jamais ? Bienvenue en cette Église. Vous avez adoré des idoles, que ce soit vous-même, l’argent ou un fantasme ? Bienvenue en cette Église.

Bienvenue aux justes aussi ; pour peu qu’il y en ait parmi nous.

Bienvenue à vous qui avez soif d’amour, qui en manquez ou qui en avez manqué. Bienvenue à nous tous, pêcheurs, au pied de cet autel, à la table du Dieu-Amour que, quotidiennement pourtant, nous négligeons. Bienvenue à nous tous qui avons parfois fait le mal ; Dieu n’en finit pas de contenir sa joie de nous revoir.

C’est le thème du jour – la brebis perdue – alors, allons-y gaiement.

Dans la première lecture, celle du Livre de l’Exode, Dieu vient à peine de donner les tables de Loi à Moïse que le peuple, resté au pied de la montagne, se tourne vers l’idolâtrie – c’est l’épisode du Veau d’Or. L’idolâtrie c’est adorer comme Dieu, ce qui n’est pas Dieu. Quelles sont les idoles aujourd’hui ? Quelles sont ces faux-dieux auxquels nos contemporains rendent un culte ? La richesse ? La célébrité ? La réussite ? Le plaisir ?

Et quelles sont mes idoles à moi ? Ne suis-je pas parfois le dieu de mon propre ego ? Pour quelles idoles suis-je prêt à accepter des soumissions, des dépendances voire des esclavages ? Celles et ceux dont je désire l’affection ? L’idée que j’ai de moi-même, ma vie fantasmée ? Qu’est ce qui m’attire le plus ? Dieu ?

L’idolâtrie est sans doute le pire péché au regard de la Bible. Toutes les peines de mort que prononce l’Ancien Testament ont quelque part trait à l’idolâtrie. Se tromper de Dieu, que peut-il y avoir de pire aux yeux de la religion ? Jésus lui-même la dénonce avec force : le culte de soi, le culte de la reconnaissance par autrui, le culte de l’argent, le culte de la rigueur, le culte de la Loi …

La conséquence de l’idolâtrie, c’est la destruction de l’humanité – spirituellement, l’idolâtre court à sa perte. Mais il suffit qu’un seul homme, en l’occurrence Moïse, fasse mémoire de l’amour de Dieu pour que celui-ci renonce à sanctionner. Dieu fond de miséricorde dès qu’on se retourne vers Lui.

Ne vous inquiétez pas si vous avez fait des bêtises : saint Paul a fait pire que vous. Il massacrait des chrétiens à cause de leur religion – aujourd’hui on parlerait de crime contre l’humanité, si ce n’était anachronique. Selon ses propres mots, Paul était « blasphémateur, persécuteur, violent ». « Voici une parole digne de foi, et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. » dit-il à Timothée, dans la lettre fugueuse qu’il lui écrit.

Comme Paul, j’ai un lourd passé de pécheur. Avant de devenir religieux et prêtre, j’ai été patron de bar et de boite de nuit. J’ai longtemps mené une vie nocturne avec tous ses excès. Dans mon souvenir, « Sex & Drugs & Rock & Roll » [Ian Dury] c’est du très concret. Longtemps, en effet, j’ai idolâtré la jouissance – comme le font sans doute toutes celles et ceux qui ont un lourd chagrin à anesthésier – et c’est pourtant là, dans cette vie de toutes les perditions que le Christ est venu me chercher. Comme Paul, j’ai vécu une conversion radicale, une nuit dans ce bar qui aura été pour moi un véritable Chemin de Damas. Je connais la patience et la miséricorde de Dieu, autant que je sais ce que c’est que se perdre jusqu’à aller disputer leur nourriture aux porcs.

Ne vous inquiétez pas si vous avez fait des bêtises, si vous avez commis des actes que votre conscience réprouve, si vous vous êtes perdus : je suis, comme Paul, tombé sans doute plus bas que vous et Dieu, pourtant, dans le caniveau où j’avais sombré, est venu me chercher et m’a relevé.

Le Fils prodigue est pour moi une des plus belles parabole ; l’archétype de toutes les conversions. C’est d’abord l’arrogance d’un fils – et tout le monde comprend que le père, ici, c’est Dieu – l’arrogance d’un fils qui assume son père déjà mort et revendique son autonomie : « Père donne-moi ma part d’héritage » … qu’il s’en va aussi tôt dilapider en débauches. C’est l’histoire d’un fils qui finalement dispute leur nourriture aux porcs – dans l’Orient ancien, un animal répugnant. C’est l’histoire d’un fils qui se comporte comme un porc et qui décide, au fond du désespoir, de revenir vers son père, se souvenant de son amour. « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. » Comme Moïse, il aura suffit au fils prodigue de faire mémoire de l’amour du Père pour susciter sa miséricorde.

Pour Dieu c’est alors la fête. La parabole nous montre autant la conversion du fils que la joie exubérante – presque caricaturale – du père qui le voit revenir de loin. Il court se jeter à son cou et le couvre de baisers. Il dit : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. ». Cette joie exubérante on la trouve en creux, dans l’Évangile d’aujourd’hui, dans l’inquiétude du Christ qui court à la recherche de la brebis perdue.

Cette joie exubérante de Dieu que reflète ici l’inquiétude du Christ, c’est bien sûr celle qu’il éprouve chaque fois que nous revenons à lui, à chacune de nos conversions – dans le sacrement de la réconciliation lorsque nous avons un poids sur la conscience, dans l’eucharistie ou lorsque nous revenons à la prière.

Ne vous inquiétez pas si vous avez de grands péchés, je vous assure que les miens, comme ceux de saint Paul, ont sans doute été bien plus grands. Inquiétez-vous plutôt du Christ qui nous cherche dès que nous nous égarons et de la joie de Dieu qui nous voir revenir à lui. Il n’y a que cela qui compte.

Souvenez-vous qu’à chaque fois que, dans la prière ou dans les sacrements, comme le fils prodigue, nous revenons à Dieu, il court vers nous pour nous couvrir de baisers.

« Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour nonante-neuf justes qui persévèrent » [Lc 15 , 7].

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source: RÉSURGENCES, le 6 septembre 2022