12.02.2023 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 5,17-37

HOMÉLIE

Par Fr. Laurent Mathelot

Évangile de Matthieu 5, 17-37

La juste taille

Après avoir été encensés la semaine passée par le Christ – « Vous êtes le sel de la Terre » ; « Vous êtes la lumière du monde » –, on peut dire que la douche aujourd’hui est nettement plus froide : « Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement » ; « Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère » ; « Si ton œil entraîne ta chute, arrache-le » ; « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ». C’est tout de suite moins engageant …

Il est probable que la plupart d’entre vous n’a pas choisi d’être baptisée dans la foi chrétienne, moi non plus. Mais notre présence ici est certainement le signe que nous nous la sommes appropriée, que nous avons fait nôtre ce choix. Nous n’avons pas choisi d’être baptisés, mais nous avons choisi d’être ici.

Pour ma part, parmi toutes les doctrines, toutes les opportunités spirituelles qui s’offrent à nous, je choisis la foi catholique précisément parce qu’elle est celle qui me semble la plus difficile, la plus exigeante, la plus globalisante.

La foi catholique est la plus exigeante parce qu’elle implique tout le corps et tout l’esprit. Elle nous implique tout entier. Elle n’a rien d’une théorie, d’une belle pensée. Elle n’est pas non plus une simple éthique, des règles de bon comportement. Précisément, elle n’a de sens qu’effectivement incarnée.

Ce qui ressort des lectures d’aujourd’hui, c’est que notre foi implique et emporte toute notre personne – corps et âme – la totalité de notre être, nous tout entier. Et c’est en cela qu’elle est difficile, et parfois bien exigeante.

Car, si notre foi implique et emporte toute notre personne – corps et âme –, c’est aussi le cas du péché. « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le ». C’est d’une radicalité inouïe, que nous avons sans doute tendance à estomper. Le péché est vu ici comme une gangrène qui pourrait nous envoyer au désespoir et à la tombe. Parce que c’est effectivement le cas ! « Si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la ». Ne laisse pas progresser les ténèbres et le mal qui te ronge, tu mourras sinon. Spirituellement d’abord, charnellement ensuite.

Bien sûr nous sommes libres ! Le Livre de Ben Sira le Sage le dit : « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. » Libre à nous, évidement, de choisir l’infidélité, de nous laisser entraîner vers le feu ; libre à nous de préférer nous brûler. « La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix ». On peut choisir de se laisser gagner par la gangrène ; nous sommes essentiellement libres …

Mais Dieu « n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher. » Et le Christ renchérit : « Si [notre] justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, [nous n’entrerons] pas dans le royaume des Cieux. » Libre à chacun, bien sûr, de courir au suicide spirituel. Parce que c’est de cela dont il s’agit : perdre le Royaume – c’est à dire essentiellement la joie de vivre – à force d’injustice, c’est à dire de péché.

Le christianisme est ainsi la doctrine la plus difficile parce qu’il est une doctrine de la liberté. Alors comment vivre cette liberté, comment faire quotidiennement ce choix d’être chrétiens, fidèles, éternellement vivants d’amour divin ?

S’agit-il de nous raboter petit-à-petit, jetant de-ci de-là les parties de nous-mêmes qui nous entraînent au péché ? Il y a de cela, en effet. Nous avons tous à élaguer des branches mortes, à faire tomber des fruits pourris. Avec une certaine objectivité, en posant un regard presque froid sur nous-mêmes, il y a en effet des choses en nous qui doivent changer ou disparaître ; nous le savons tous.

Et sans doute est-il perdu plus que tout autre celui qui s’aveugle sur son propre péché, qui refuse d’affronter sa part de ténèbre et de laideur, de faire face à ce qu’il y a en lui de souillé. « Si ton œil entraîne ta chute, arrache-le » ; « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ». Trop de complaisance sur nous-mêmes et nous nous rendons incapables de nous épanouir. C’est vrai : il faut parfois tailler dans le vif qui se gangrène. Et c’est douloureux d’affronter sa part d’ombre mortifère.

Mais à trop tailler, à tomber dans un rigorisme abscons, à ce que la vision des maux qui nous rongent emporte même la vision de la merveille que nous sommes : nous nous condamnons tout autant à mourir. « Vous êtes le sel de la Terre » ; « Vous êtes la lumière du monde »

A chaque arbuste convient une juste taille. A chacun d’entre nous, il convient de trouver une juste mesure. Aussi y-a-t-il un temps pour la rigueur et un autre pour la vigueur : quand l’hiver spirituel arrive, il faut tailler ; quand le printemps revient, il faut laisser courir la sève.

Le christianisme est une doctrine exigeante parce qu’elle implique un équilibre difficile, positivement instable. Trop sévère ou trop lâche, le chrétien s’éteint et meurt. Mais immobile, il meurt aussi. Il nous faut résoudre cette difficile équation qui nous entraîne toujours vers l’avant tout en reculant parfois ; qui nous pousse à nous épanouir tout en taillant parfois dans le vif. Il nous faut réussir le difficile alliage de la liberté et de l’obéissance au commandement divin de l’Amour. Il nous faut toujours envisager notre ultime beauté malgré notre part de laideur.

Le Christianisme est une doctrine exigeante, c’est vrai. Mais personne ne s’attendrait à ce que soit facile une doctrine qui promet l’accomplissement de l’âme et du corps. « Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais accomplir » nous dit Jésus.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 7 février 2023

22.01.2023 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE (A) – Matthieu 4,12-23

Évangile de Matthieu 4, 12-23

L’appel à la conversion

De Fr. Laurent Mathelot, dominicain

L’Évangile, ce dimanche, fonctionne comme un diptyque. D’une part, une longue évocation du Livre d’Isaïe [Mt 4, 12-16], qui constituait aussi la première lecture et, d’autre part, l’appel des premiers disciples – Pierre, André, Jacques et Jean [Mt 4, 18-23]. Au centre du diptyque, comme une charnière entre les deux textes, l’appel solennel que Jésus prononce à l’aube de son ministère : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » [Mt 4, 17].

Commençons par le premier volet du diptyque, l’évocation du Livre d’Isaïe. Si on entreprend l’étude de l’Évangile selon Matthieu, on comprend assez vite qu’il s’adresse à un auditoire de juifs hellénisés, qui parlent grec ou qui sont de la diaspora. On s’en aperçoit par exemple parce que Matthieu, qui écrit en grec, utilise de nombreuses références implicites qui ne peuvent être comprises que par des personnes de culture juive. Notamment ici, quand il évoque Nephtali et Zabulon qui sont des tribus d’Israël. Mais plus encore en invoquant une citation d’Isaïe comme une prophétie écrite sept siècles auparavant. Le Livre d’Isaïe ne peut évidement être prophétique que pour des juifs. Le propos de Matthieu est clairement de témoigner du Christ à des juifs hellénisés.

Pour tous les juifs de Judée, les Galiléens sont méprisables. Nathanaël s’étonnera dans l’Évangile de Jean : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » [Jn 1, 46]. Au sud de la Judée c’est le désert. C’est par la mer et par le nord, de Galilée donc, que viennent les influences étrangères. Les Galiléens sont vus comme des juifs de seconde zone, fortement hellénises, imprégnés de cultures païennes, des juifs approximatifs. Isaïe, lui aussi, parle de ces juifs que Jérusalem méprise : « Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. » Le prophète, qui s’adresse à ses compatriotes de Juda, leur annonce que les contrées du nord, celles que l’on méprise pour leur infidélité à la foi des ancêtres, vont être elles aussi sauvées, signe que le salut de Dieu est pour tout le peuple. Elles étaient dans la nuit, elles vont connaître la lumière. Matthieu quant à lui identifie cette lumière à Jésus, provenant lui aussi de Galilée, comme preuve qu’il accomplit les prophéties d’Israël.

Deuxième volet du diptyque, l’appel des premiers disciples. Eux aussi sont Galiléens, de simples pêcheurs au bord du Lac de Capharnaüm. Aux yeux des élites juives, tous ces gens sont donc méprisables. D’emblée est posée une constante qui parcourt tout l’Évangile : c’est par les tout-petits, les gens méprisables qu’advient le salut.

Je voudrais revenir sur le caractère immédiat de la réponse de Pierre, André, Jacques et Jean à l’appel de Jésus : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. » Il y a, derrière la brièveté de cette phrase quelque chose de l’ordre du déclic qui change une vie. Beaucoup de vocations témoignent de ce genre de déclic : saint Antoine qui donne tous ses biens aux pauvres à l’audition de l’Évangile pour se faire ermite, saint François et saint Ignace bien sûr, Paul Claudel également. Dans toutes les vocations religieuses, je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du déclic, d’un changement, d’un retournement du cœur, d’une conversion. « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche »

L’image du Christ surgissant de ce qui est méprisable, né avec les bêtes sous le regard de pauvres bergers, issu de Galilée d’où il ne peut rien surgir de bon, appelant à la conversion, nous montre la voie de toute vocation. Nous avons tous une vocation religieuse. Nous sommes tous, je l’espère, quelque part religieux.

C’est de ce qui est méprisable que surgit le Royaume. Ce n’est pas tant par nos actes de bonté, dans la générosité de notre cœur que la proximité avec Dieu est éclatante, c’est dans la conversion de ce qui est méprisable en nous. Les personnes non-croyantes sont tout aussi capables que nous d’aider généreusement leur prochain et de se préoccuper du sort des pauvres. Il y a parmi les athées de grands humanistes. Ce n’est pas par le simple fait de nous aimer les uns les autres que nous témoignons du Royaume de Dieu, les non-croyants sont tout aussi capables que nous d’aimer. C’est à la manière de nous aimer que nous témoignons du règne de Dieu. Parce que brille en nous une étincelle divine, parce qu’il y a eu en nous un déclic qui change notre façon d’aimer.

Comme le proclame Jésus : le Royaume de Dieu est tout proche, il est prêt à surgir dans notre cœur et c’est à travers ce qui est méprisable qu’il surgira en nous. A travers ce qu’il nous faut encore convertir.

Ce n’est jamais agréable de faire l’inventaire de ses petits défauts, a fortiori des ténèbres en soi. Mais c’est par leur conversion que notre proximité avec Dieu éclatera, que nous seront des disciples rayonnants et que nous témoignerons spontanément de sa présence.

« Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. »
« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche »

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES. Le 17 janvier 2023

15.01.2023 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – JEAN 1,29-34

Évangile de Jean 1, 29-34

Par Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Le Temple de notre corps

Jean le Baptiste est un fils de bonne famille, issue de l’establishment. Son père Zacharie est un prêtre du Temple de Jérusalem. C’est une situation élevée. Jean, cependant, est de ces fils qu’une radicalité opposée à leur milieu et à leur époque, envoie sur les chemins du plus grand dépouillement. Saint François en sera un autre, qui ne se vêtira de rien et ne se nourrira de rien, sinon de ce que Dieu donne naturellement. On pense aussi à saint Antoine, riche héritier qui prend l’Évangile au pied de la lettre et distribue tous ses biens aux pauvres pour suivre le Christ. Des fils bien nés, qui volontairement se dépouillent, pour trouver Dieu.

Au-delà de sa personne, c’est le culte que Jean le Baptiste dépouille. Contestant l’hypocrisie des élites sacerdotales qui prétendent à la fois servir Dieu et se soumettre à l’envahisseur romain, contestant sans doute aussi l’hypocrisie des sacrifices qui s’apparentent à du commerce, Jean retourne au Jourdain, c’est-à-dire aux origines de l’entrée des Hébreux en Terre promise. C’est une posture scandaleuse parce qu’elle assimile les grands-prêtres du Temple, les élites de Jérusalem et, au-delà, la soumission du peuple à l’occupant, aux Cananéens que Josué avait précisément chassés d’Israël en entrant en Terre Sainte.

« Votre culte n’est rien et il nous faut regagner la Terre promise » voilà le cri de Jean le Baptiste à la face de ses contemporains. Il est « celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur. » [Jn 1, 23]. Par son discours et sa vie, Jean conteste non seulement l’hypocrisie des rites, mais surtout le fait que Dieu résiderait encore au Temple de Jérusalem, que la Terre d’Israël serait toujours son pays.

Si Dieu a déserté et le culte et le Temple et la Terre, c’est à cause du péché des hommes, de leur soumission aux impies. Jean est pragmatique : s’il faut restaurer la relation avec Dieu, il faut dès lors se purifier. Le rite qu’il met en place au Jourdain reste avant tout un rituel juif de purification avant l’entrée sur un sol sacré. C’est un rite qui existe encore de nos jours, où les juifs pieux se rendent au mikveh, au bain rituel, la veille des jours de fêtes. C’est un rite que l’on retrouve encore dans l’Islam, où on se lave avant de s’approcher d’un lieu saint. Il y a, derrière ces rites de purification, la notion du péché comme d’une crasse, d’une pollution qui, à mesure qu’elle s’approche du sacré, provoque la fuite de Dieu. C’était alors une grande crainte que Dieu déserte son Temple, que Dieu déserte son peuple, dégoûté par le péché. D’où l’importance des rituels de purification.

Ce que Jean propose donc c’est une purification en vue d’une nouvelle entrée en Terre promise et de toute éternité, voilà que surgit le Christ qui le dépasse. C’est le sens du verset 30 : « L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. ».

Que vient changer la venue du Christ au baptême de Jean ? Précisément qu’il apporte cette Terre promise, ce nouveau Temple dans lesquels les disciples de Jean prétendent entrer : le corps humain. La théophanie dont témoigne Jean dans l’Évangile – « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. » (v.32) – est la reconnaissance que le corps humain – en l’occurrence celui du Christ – est le lieu où réside de toute éternité la présence de Dieu sur Terre, cette présence que les juifs appellent Shekhina, la manifestation effective de Dieu au monde, sa présence mystérieuse dans le Saint des saints, sa présence réelle dirions-nous aujourd’hui.

Le Christ, nous le savons, remplace le Temple de Jérusalem par son Corps et la purification rituelle par la conversion du cœur. Le Temple du Christ est de toute éternité parce qu’il est le corps humain muni de la présence divine, qui aime comme Dieu.

Notre baptême a fait de notre corps une Terre promise, un Temple pour Dieu, un endroit où il veut vivre, un lieu possible pour sa présence réelle au monde. C’est en cela qu’il est un baptême dans l’Esprit. Il s’inscrit dans la ligne et il accomplit de l’intérieur et par l’Esprit – dans la conversion de notre cœur – le baptême de Jean, d’une eau qui purifie de l’extérieur.

A l’heure où la Terre semble à nouveau plus polluée que promise, à l’heure où la corruption des élites semble prévaloir sur le bien commun, alors que s’affirme à nouveau le besoin de dépouillement et de retour aux sources, nous chrétiens savons que c’est avant tout par la conversion du cœur que s’opère la purification du corps et de son environnement.

Aujourd’hui encore, la Terre nous semble polluée et Dieu semble la déserter. A l’instar du baptême de Jean et de son endossement par le Christ, nous comprenons qu’il n’y a pas de vraie écologie sans écologie de l’âme et du cœur. C’est avant tout par notre conversion du cœur, par amour pour Dieu et pour l’Humanité, que nous purifierons le monde.

L’écologie est avant tout affaire de conversion à l’amour.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

08.01.2023 – ÉPIPHANIE DE NOTRE SEIGNEUR- HOMÉLIE – MATTHIEU 2, 1-12

Évangile de Matthieu 2, 1-12

Fides quaerens intellectum

Épiphanie vient du grec qui veut dire « apparition ». Une épiphanie c’est la manifestation de quelque chose de caché. Ce que l’on ne voyait pas, ou pas totalement jusqu’alors, se révèle. A l’épiphanie, quelque chose apparaît tel qu’il est. La question est : qu’est-ce qui se révèle à l’épiphanie qui ne s’était pas déjà révélé à Noël ?

A Noël, ce sont les proches de l’enfant qui comprennent qui il est. Ses parents – Marie et Joseph qui reçoivent la révélation d’anges – et d’autres pauvres, rejetés et nomades comme lui – de simples bergers alentours qui suivent la révélation de leur cœur. Le premier cercle est là, qui a intimement compris l’importance pour le monde de cette naissance.

Les récits de la Nativité de Dieu insistent sur la toute pauvreté, l’extrême dénuement de cette apparition sur Terre que reflète la pauvreté et le dénuement du premier entourage – des gens simples, au cœur simple. Il suffit d’aller voir aujourd’hui la condition des bergers aux alentours de Jérusalem, qui vivent dans des cabanes de tôles parmi les bêtes et les détritus.

Pourtant la puissance de ce qui se trame là, entre ces gens simples, dénués de tout – et en premier lieu de considération – la puissance de ce qui est en jeu dans leur cœur n’apparaîtra clairement qu’à l’Épiphanie. Savez-vous que, dans la monde orthodoxe, c’est à l’Épiphanie qu’on célèbre l’incarnation de Dieu ? Il y a, en fait, un continuum entre la Nativité et l’Épiphanie, entre l’émerveillement et la compréhension de l’incarnation divine, un tout qui va de l’un à l’autre.

On a l’image classique de trois rois mages, auxquels la Tradition a fini par donner des prénoms – Melchior, Gaspard et Balthazar – et même différentes origines et couleurs de peaux. Cette tradition des Rois mages donnera la culture populaire de la galette des rois à laquelle j’espère vous aurez l’occasion de sacrifier.

Mais dans la Bible, ils ne sont ni trois, ni rois, ni même mages au sens où on l’entend aujourd’hui. Il s’agit plutôt de sages venus d’Orient. On s’est sans doute éloigné de la signification première du récit en le surchargeant d’interprétations.

Ce que les mages venus d’Orient symbolisent c’est la venue des sagesses antiques au pied de cette sagesse divine qui se rend présente dans la naissance d’un petit enfant qui d’abord bouleverse le cœur des plus humbles.

Quant aux présents que ces sagesses orientales viennent déposer aux pieds de l’Enfant-Dieu, ils symbolisent les grands traits de son existence parmi les hommes : l’or pour témoigner de sa royauté, l’encens pour la divinité de son esprit, la myrrhe pour l’embaumement de son corps quand il mourra.

C’est ici que le mot épiphanie prend tout son sens : la manifestation qui a lieu est celle, concrète, de la sagesse divine face aux grandes sagesses du monde. C’est devant la pauvreté de cette naissance extraordinaire que les plus grandes sages viennent s’incliner. Et par eux, c’est l’ensemble des sagesses du monde qui s’inclinent devant cet événement autant incompréhensible que miraculeux.

L’étoile que suivent les mages est là pour montrer que la lumière divine qui émane des éléments naturels peut nous conduire à Dieu. C’est guidé par leur science, leurs observations de la nature que les mages arrivent à constater la présence réelle de Dieu sur Terre. Le cheminement des mages guidés par l’étoile symbolise le cheminement qui nous est demandé de faire, à l’aide de nos observations, de notre savoir, de notre science, pour trouver Dieu. « Fides quaerens intellectum » a écrit au XIe siècle saint Anselme de Cantorbéry – la foi cherche l’intelligence.

La réconciliation de la foi et de la raison a été au cœur de la théologie développée par feu le pape Benoît XVI. Je ne peux que vous inviter à relire avec fruit ses nombreux commentaires sur la quête de Dieu comme moteur de la raison, notamment son célèbre discours de 2008 au Collège des Bernardins qui voit, dans cette recherche qui fonde les communautés monastiques moyenâgeuses, la naissance de la culture occidentale.

Le mystère de l’incarnation de Dieu ne sera pas épuisé par notre intelligence. Jamais nous n’en viendront à bout à force de savoir : le mystère divin restera mystère. Mais ceci ne signifie pas que, face au mystère, il nous faille abdiquer notre intelligence, comme le supposent les détracteurs de la foi. Au contraire, il est de notre devoir de mobiliser notre intelligence pour creuser le mystère de notre foi, développer notre connaissance de Dieu et, ainsi, toujours plus nous en approcher. Certes avec notre cœur, mais aussi avec notre raison.

On peut s’approcher de deux manières de la crèche : soit avec la naïveté de cœur des bergers, soit munis de trésors de sagesse et de science comme les mages. L’important est que les deux conduisent à l’émerveillement et à la rencontre.

L’amour n’échappe pas au crible de la raison, sinon il est comme une chaloupe à la dérive, fluctuant au gré des sentiments. Mais l’amour divin ne peut se réduire à ce qu’en pense la raison, car il est tout à fait déraisonnable d’aimer comme Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 4 janvier 2023

24.12.2022 – FÊTE DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR – HOMÉLIE – LUC 2,1-14

Évangile de Luc 2, 1-14

S’enfanter

Noël pour beaucoup, ce sont des souvenirs d’enfance, des noëls en famille, des veillées joyeuses, des repas de fêtes où on se rassemble entre proches. Le drame cependant serait de faire de Noël une célébration nostalgique, la commémoration d’une joie passée. C’est aujourd’hui que nous fêtons Noël.

Depuis le début de l’Avent nous nous préparons à la joie d’une nouvelle naissance et c’est maintenant la joie. Et peut-être cette année-ci devrait-elle être plus éclatante, justement parce ce qu’aujourd’hui, dans notre monde, ce n’est pas la joie. Les crises et les guerres n’en finissent plus ; la pauvreté frappera durement cet hivers. A bien des égards, les temps actuels ressemblent à cette nuit de Noël où l’espérance a terriblement besoin d’un sauveur et le monde d’une vie nouvelle.

C’est en effet dans le plus grand dénuement que l’enfant de la crèche vient au monde. Ses parents sont sur les routes, ils n’ont trouvé aucune maison pour les accueillir. C’est dans l’indifférence générale et la totale solitude que l’enfant-dieu vient au monde. C’est aussi dans un grand désarroi familial : Joseph sait qu’il n’est pas le père. C’est sans doute difficile d’accueillir d’emblée comme le sien un enfant qui ne l’est pas, de le reconnaître comme son propre sang. Ce petit enfant en quête d’une demeure, qu’il est difficile d’accueillir quand tout va mal, c’est le Christ en nous. Et l’effort qui nous est demandé, c’est de le reconnaître comme notre propre chair. Noël c’est le jour où le divin surgit dans notre vie et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui.

Nous aussi, il nous arrive d’être dans un grand dénuement, de nous sentir rejetés, ignorés de tous. Qui ici n’a pas vécu des élans de générosité qui ont été mal reçus, des gestes d’amour qui ont été méprisés ? Qui parmi nous n’a jamais connu le désarroi, ressenti de la solitude, éprouvé de l’abandon ? au point peut-être de ne pas se sentir mieux traités que des animaux dans une étable ? Ce petit enfant dans la crèche, c’est nous.

Nous avons tous gardé ce désir qu’ont les enfants d’aimer spontanément. Peut-être en avons nous juste enfoui l’innocence, à forces de souffrances et de blessures. Mais au départ, tous ici, nous ne désirions qu’aimer. Et si les aléas de la vie ont tempéré cet élan naturel d’amour pour les autres que nous avions étant enfants, nous ne désirons toujours qu’aimer. Si nous sommes rassemblés ici, particulièrement en ce temps de Noël, c’est bien parce que nous voulons proclamer notre désir authentique d’amour. Il est toujours vivant le petit enfant de la crèche qui habite en nous. Il nous réjouit toujours l’amour innocent qui veut s’incarner au milieu du désarroi du monde et des familles. C’est aujourd’hui que nous célébrons sa venue au monde. Voilà Noël.

Comme Marie, tout au long de notre vie, nous enfantons le Christ humain – par nos relations, par notre générosité quotidienne, par les élans de notre cœur – mais c’est Dieu qui enfante en nous le divin. A l’instar de Joseph, tous, tout au long de notre vie, nous peinerons à reconnaître cette parcelle de divin qui nous habite comme notre propre chair. Au point de parfois douter de nos propres capacités d’aimer. Il y a des circonstances où l’enfant innocent que nous étions – et qui ne désirait qu’aimer – nous semble lointain, peut-être même étranger, comme autre. Mais que dire alors de la présence de Dieu en nous que cet enfant incarnait plus spontanément que nous, désormais adultes ? Nous restons humains et nous peinons à reconnaître notre caractère divin. Noël, c’est aussi le temps de retrouver notre propre préciosité – la valeur que nous avons aux yeux de Dieu et que l’innocence de notre enfance incarnait si bien. Il n’y aura pas d’authentique désir d’aimer si nous ne nous aimons pas nous-même. Noël, c’est aussi accepter de reconnaître la merveille que nous sommes aux yeux de Dieu. C’est se rendre compte que le regard de tendresse que Dieu pose sur l’enfant de la crèche est le même que celui qu’il pose sur nous.

Si, finalement, les temps actuels correspondent assez bien à l’esprit de Noël – tout est sombre ; c’est la solitude de la nuit ; seule brille une petite crèche – alors il faut que cette crèche aujourd’hui ce soit nous. La vie de Dieu brille au fond de notre intimité et c’est à travers nous désormais qu’elle vient au monde ; c’est en nous que s’incarne aujourd’hui l’amour divin. Voilà Noël. Tous, chrétiens, nous sommes appelés à être de réelles crèches vivantes pour le monde qui nous entoure.

C’est Noël, le temps où nous célébrons l’amour fou de Dieu pour l’humanité. C’est en nous que cet amour s’incarne désormais. D’abord par le regard de tendresse que Dieu pose sur nous, comme un père, une mère comblés d’amour regarde leur enfant nouveau-né ; ensuite, à travers les élans de notre cœur qui nous poussent à avoir cette tendresse d’amour pour le monde alentours.

On pourrait résumer cette homélie en trois questions : « Savez-vous à quel point Dieu vous aime ? » et « Mesurez-vous à quel point vous désirez aimer le monde ? » et « Voyez-vous comme il en a besoin ? »

C’est Noël. C’est le temps où, au milieu des vicissitudes, nous retrouvons vivant l’enfant qui toujours, comme le Christ, dit en nous : « Depuis que je suis venu au monde, je ne désire qu’aimer. »

Joyeux Noël à tous. Joyeux Noël en vous.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES. COM, le 20 décembre 2022

11.12.2022 – 3ème dimanche de l’Avent – Année A – 11 décembre 2022 – Évangile de Matthieu 11, 2-11

Évangile de Matthieu 11, 2-11

Gaudete

Par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. C’est le dimanche de Gaudete – « Gaudete » signifie « réjouissez-vous ». Réjouissez-vous car Il vient !

L’image des préliminaires amoureux est audacieuse mais elle est parlante. Aujourd’hui on se met en joie, en hâte même – avec une certaine exaltation – pour la venue de Dieu parmi les hommes, l’amour qu’il incarne. Le mot d’ordre du jour pourrait être : « Exultez de joie : le Seigneur vient tout sauver ».

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. Réjouissez-vous, le Seigneur vient. Il vient ravir votre esprit et votre corps. Dégageons, pour un temps, la notion d’excitation de tout ce qu’elle a de négatif. Nous méditons aujourd’hui l’excitation de l’amour pour Dieu.

On joue avec le feu bien sûr, c’est le cas de dire : le feu spirituel, qui excite et qui, selon sa nature, mène au Ciel ou en Enfer. On pense évidemment au cas très actuel des pseudo-religieux exaltés par la haine, des terroristes agissant – soi-disant – au nom de Dieu. L’excitation spirituelle peut vite dévier en totalitarisme. C’est même un des ressorts des totalitarismes, quand massivement les gens s’excitent pour un phantasme spirituel, social ou politique. Il y a quelque chose d’une énergie que l’on libère dans l’excitation et qui peut échapper à tout contrôle. Ainsi, tout dépend de la direction que l’on prend a priori, de ce pour quoi on s’excite. Certes à s’exciter on joue avec le feu, mais c’est aussi le prix à consentir pour brûler du feu spirituel, s’embraser de l’amour divin. Si notre vie spirituelle n’est pas quelque part exaltante, excitante, il y fort à parier qu’elle manque de dynamisme, qu’elle manque de feu … qu’elle manque d’incarnation.

Le phantasme religieux, c’est précisément ce que dénonce, par sa vie, Jean le Baptiste, lui qui naît au sein de l’aristocratie religieuse, précisément ces élites qui choisissent de se soumettre à l’occupant romain, en échange de la liberté de culte. La caste sacerdotale, comme la famille royale, sont alors corrompues, vues comme collaboratrices avec l’occupant. L’image de Jean le baptiste, comme celle de saint François et de tant d’autres d’ailleurs, est ainsi celle d’un fils de bonne famille qui conteste radicalement les principes hypocrites de son milieu établi. Alors qu’une prestigieuse carrière de prêtre lui était toute tracée, il rejette les marches du Temple, les beaux vêtements sacerdotaux et les cultes magnifiques et il part au désert, nu couvert de peaux de bêtes, avec pour seul rituel, la purification dans la rivière qui marque l’entrée en Terre promise.

Il y a quelque chose du préliminaire à l’incarnation de l’amour divin, en Jean le Baptiste, d’animal, de naturel, d’humanité brute qui dénonce par sa vie l’hypocrisie qui ruine la relation authentique à Dieu. Le moins que l’on puise dire, c’est que c’est un homme entier, brut de décoffrage. Il le payera d’ailleurs, lui aussi, de sa vie.

A n’en pas douter, c’est un exalté religieux. De là, l’importance pour lui de ne pas se tromper, de ne pas tomber dans le phantasme :  « Es-tu celui qui doit venir ? ». Ce n’est pas une question de foi. Jean-le-Baptiste ne doute pas de la venue du Messie, que Dieu veuille s’incarner bientôt. Ce qu’il ne veut pas, c’est s’exciter pour un faux-messie, une fausse espérance, un faux amour, une fausse vie.  « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

En posant à Jésus, la question radicale de la confiance – « Es-tu, oui ou non, la bonne personne, celle en qui donner toute mon espérance, ma confiance et toute ma vie ? Es-tu celui qui doit venir me sauver ? – en posant la question ultime de la confiance, Jean le Baptiste, parce qu’il se sait exalté par l’incarnation de Dieu – souvenez-vous de l’épisode de la Visitation [Lc 1:39-45] où il tressaille dans le ventre de sa mère quand Marie enceinte vient la visiter – en posant donc la question de la confiance ultime, Jean le Baptiste ne témoigne en fait que de la radicalité de son désir affectif, du coté presque pulsionnel de son amour pour Dieu. C’est parce qu’il est intimement excité pour l’incarnation de l’amour divin qu’il est si important pour le Baptiste de ne pas se tromper de personne. Il joue tout sur le Christ.

Et c’est la même chose dans toute situation amoureuse. Celle ou celui qui excite mon sentiment, est-ce la bonne personne ? A tout qui tombe amoureux, forcément à un moment donné, la question se pose : est-ce lui ? est-ce elle, la bonne personne, celle en qui mettre toute mon espérance, ma confiance et mon amour, celle à qui donner toute ma vie ? A un moment donné, pour tout qui se sent exalté par quelqu’un d’autre, se pose cette question : « Es-tu celle/celui qui doit venir, ou dois-je en attendre un/une autre ? »

Au fond, la question est celle de la légitimité. Mon désir amoureux peut-il légitimement s’emballer, s’exciter pour toi ? Et la réponse positive devrait faire de l’autre personne votre époux ou votre épouse. C’est en cela que l’on dit que le Christ épouse l’humanité, comme on s’épouse entre personnes, sans crainte du feu que l’on attise.

Jean le Baptise est plus qu’un prophète, il est – selon les paroles mêmes du Christ dans l’Évangile – le messager de l’incarnation [Mi 3,1]. Il dit la nature presque animale, brutalement humaine, nue, du désir légitime d’autrui.

Et donc, comment sait-on que les tressaillements que nous éprouvons, les excitations amoureuses qui sont les nôtres sont légitimes ? Comment une jeune fille ou un jeune homme savent-ils que les embrasements de leur cœur, de leur esprit, de leur corps et de leur âme sont justes ? En posant la question directement à Dieu : « Es-tu celui qui doit venir ? »

Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers celle ou celui pour lequel mon cœur s’emballe ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir dans ce sentiment d’amour qui embrase mon cœur ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers ma vie, les élans présents de mon âme et de mon corps ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers mes désirs ? Voilà comment résoudre la question : avoir l’humilité, en toute circonstance sentimentale, et quel que soit notre degré d’exultation, de demander à Dieu s’il l’incarne.

On rejoint évidement le commandement de préférer Dieu à tout autre personne. Car, à mesure de ma radicalité et du désir d’amour qui brûle en moi, j’ai besoin de cette certitude, pour pouvoir en toute quiétude libérer les élans de mon cœur et de mon corps ; lâcher les sentiments qui me gagnent et qui, sinon, pourraient me tromper et m’enfermer dans une vie d’illusions et de phantasmes.

Plus qu’annoncer Dieu, Jean le Baptiste vibre de Dieu, de la certitude physique de l’incarnation divine. Il reste humain – plus petit que le plus petit dans le Royaume des Cieux, dira Jésus – un humain radical et exalté. Mais il est le plus grand de tous les hommes de ce monde parce que, jusque dans la plus grande excitation, dans le plus grand dénuement, jusque presque dans l’animalité de son sentiment amoureux, il persiste à vérifier qu’il vibre bien de l’amour de Dieu.

En tous mes sentiments, Dieu, « es-tu celui qui doit venir » ?

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 6 décembre 2022

27.11.2022 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 24,37-44

Évangile de Matthieu 24, 37-44

Homélie du Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Moi, nouveau-né

Deux mille ans que l’Église fête Noël. Deux mille ans … Et où en est-on ? Deux mille ans que nous fêtons la délivrance ultime – Dieu qui se fait homme – deux mille ans que nous proclamons qu’un sauveur nous a été donné, qu’il est venu nous rejoindre et qu’il habite désormais parmi nous, qu’il continue à vivre en nous. Deux mille ans d’Incarnation … Et qu’est-ce que cela a changé ?

L’économie est aux mains des plus avides ; la politique aussi. Nous venons de clore le siècle le plus dramatique de l’Histoire ; jamais le monde n’a autant réduit de gens en esclavage qu’aujourd’hui. De quoi la venue de Dieu sur Terre nous a-t-elle sauvés ? En quoi a-t-elle simplement changé les choses ?

La crise est partout. De toutes parts, les tensions montent et des guerres éclatent ; l’information quotidienne est une incitation à la déprime ; notre planète est malade : tous plantes, animaux, humains souffrent ….

Cinq siècles avant notre ère, Isaïe prophétisait : « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. ». Depuis lors le Christ est venu. Et qu’y a-t-il de changé ? N’en sommes-nous pas encore à supplier « Jamais plus la guerre ! » (Paul VI, discours aux Nations-Unies, 4 octobre 1965) ?

Deux mille ans que nous chantons « Il est né le divin enfant » – deux mille ans que l’Église nous invite à nous réjouir à Noël – et qu’est-ce ça a changé ? Rien ? Alors nos célébrations sont du vent …

C’est quoi Noël ? Un souvenir qui s’évanouit dans la nuit des temps ? Une surconsommation de sapins coupés, de crustacés et de gibiers ? Un moment de cadeaux et de plaisirs ? Un repas familial à peine différent des autres repas familiaux ? C’est quoi Noël ?

Si notre Noël prochain n’est pas différent de notre Noël de l’an passé : alors il est désespérant. Noël n’est pas tant un passé que l’on se remémore qu’un renouvellement qui s’opère. Quelque chose doit avant changé pour que ce soit Noël. Et puisqu’on en est à parler de l’Incarnation, quelque chose doit avoir changé en moi, pour que ce soit Noël.

Noël c’est l’incarnation à nouveau frais en nous de la présence divine. C’est dans la mesure où je serai une crèche vivante, lieu d’une venue divine au monde, que ce sera pour moi Noël.

L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des catastrophes, des guerres et des famines ? Non. L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des épidémies, des génocides, des souffrances et de la mort ? Non.

C’est d’abord individuellement que nous avons été sauvés ; ensuite, des résurrections individuelles se relèvera le monde. C’est un par un que le Christ guérit les impurs ; relève les paralytiques ; délivre d’esprits mauvais. Ceci devrait nous faire prendre conscience du caractère premièrement intime de la fête de Noël : qu’est-ce que la venue de Dieu change en moi ?

Le sens collectif de la fête de Noël, paradoxalement dans ce monde individualiste, nous le maîtrisons fort bien. Nous sommes le premier dimanche de l’Avent et la société est déjà fort occupée à préparer les fêtes de fin d’année. Partout les illuminations apparaissent ; déjà certains sont en quête de menus et de cadeaux.

Mais le sens individuel de Noël – en quoi sera-ce en moi une fête – ce sens tant personnel que concret de l’incarnation d’un Sauveur, celui-là semble perdu. Y compris chez beaucoup de chrétiens.

Noël est la fête d’un nouveau-né et ce nouveau-né c’est moi. Qu’est-ce qui, en moi, aura changé à Noël ? Voilà la question d’aujourd’hui.

Mettre fin à une querelle ; aller retrouver quelqu’un qui nous manque. Changer un soupçon en confiance. Accueillir l’étranger. Voilà, c’est Noël.

Changer son comportement, rejeter les œuvres des ténèbres – débauches, rivalités, jalousies – et revêtir des armes de lumière, comme dit Paul. Voilà, c’est Noël.

Renoncer à un rancune. Pardonner à un ennemi. Confesser une une faute. Présenter des excuses pour un tort. Se réconcilier. Voilà, c’est Noël.

Peut-être retrouver de la joie de vivre. Exprimer enfin sa gratitude. Raviver son âme d’enfant. Retrouver le sens du naturel ; s’en émerveiller à nouveau. Voilà, c’est Noël.

Aller dire à ceux qu’on aime qu’on les aime, témoigner d’un peu plus de tendresse, aller réchauffer le cœur de quelqu’un. Voilà, c’est Noël.

Pour vous, qu’est-ce qui change à Noël ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCES.BE, le 22 novembre 2022

20.11.2022 – HOMÉLIE DU 34ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 23,35-43

Le Roi de l’Univers

Nous célébrons ce dimanche le Christ Roi de l’Univers. De nos jours, « Christ » apparaît comme un nom propre, presqu’un second prénom de Jésus : il est Jésus-Christ. C’est commode d’autant qu’il y a plusieurs Jésus dans la Bible, qui est notamment le prénom de celui que nous appelons Barabbas.

Étymologiquement, « Christ » – du grec « Khristós » – signifie celui qui a reçu l’onction d’huile, littéralement « le badigeonné ». On trouve, par exemple, dans la Bible, l’usage du mot « christ » à propos d’un mur couvert d’enduit. Pour les personnes, il s’agit de l’onction divine, traduction du terme hébreu « Mashia’h », dont dérive le mot français « Messie ». Le Christ est ainsi celui que Dieu a consacré.

Le titre n’appartient pas qu’à Jésus. Dans l’Ancien Testament, les rois d’Israël sont christs ; Sirius, le roi perse qui libère les Hébreux de la captivité à Babylone est, lui-aussi, appelé christ. On le voit, c’est un terme général qui qualifie ceux qui dirigent le peuple vers la délivrance et le salut. A notre baptême, nous avons tous reçu l’onction sainte qui fait de nous des christs, des personnes aptes à se diriger elles-mêmes vers le salut.

C’est l’occasion de nous poser la question : qui gouverne ? Qui gouverne notre cœur, notre vie ?

Le roi est celui qui incarne le gouvernement. C’est là sa définition. Gouverner c’est avant tout prendre des décisions, donner une direction à une action et finalement un sens à l’existence, au moins l’inscrire dans une certaine perspective. Et convenons d’appeler roi ou reine celui qui tient la barre, qui décide, qui gouverne.

Évacuons d’emblée le cas maladif de celui qui se prend pour le roi, qui considère le gouvernement essentiellement sous l’angle de la reconnaissance et des égards qu’il reçoit parfois – « ceux qui aiment les premiers rangs dans les assemblées » dira l’Écriture – qui demandent avant tout à être reconnus, à être servis, à être obéis ; qui veulent le pouvoir non pour ce qu’il permet mais pour ce qu’il représente. Se prendre pour le roi dénote une stratégie immature pour compenser une médiocrité que l’on se connaît. C’est du camouflage.

Qui gouverne ma vie ? Quelles sont la ou les personnes qui m’incitent à telle ou telle direction ? Qui dirige le sens que prend mon existence ? Qui lui donne son sens ultime ?

Beaucoup diront peut-être : finalement, le roi c’est moi. Je suis le maître de mon existence. Je me sens fondamentalement libre ; je fais ce que je veux ; je suis le roi. C’est moi qui gouverne ma vie.

C’est un peu simple, je trouve, de s’affirmer le roi, de se penser pleinement en charge de sa destinée, d’espérer avoir totalement le gouvernail de sa vie en main. Il y a des choix libres pour tous, c’est certain – et Dieu nous veut libres. Mais il y a des choix contingentés, des choix orientés – par d’autres ou par les événements – et il y a aussi des directions qui nous sont imposées, parfois contre notre gré.

Qui gouverne ?

Le monde, l’État, la société, notre entourage exercent sur nous une influence, parfois avec poids. Beaucoup de décisions que nous prenons le sont en fonction de notre environnement et même de la pensée d’autrui.

Qu’est-ce qui oriente mon affectivité ? Moi ? Qui détermine la direction que prend mon cœur ? D’où me viennent tel ou tel attrait ? De ma propre décision ? D’où viennent mes centres d’intérêts, mes préoccupations ? De ma seule liberté ou la vie qui a été la mienne, les personnes qui ont eu sur moi une influence les ont-elles contingentées, orientées ? Les opportunités qui me sont offertes dépendent en grande partie des circonstances : on ne choisit ni ses parents, ni sa famille, ni la culture dans laquelle on naît.

Qui gouverne ma vie ? Qui gouverne mes choix ?

Si les marques font de la publicité c’est que ça marche. C’est d’ailleurs prouvé. Les discours que nous recevons ont pour but de nous convaincre ; pas toujours en dialogue. Beaucoup d’idées, de concepts, de stéréotypes nous sont imposés. Par la culture ambiante, par les médias, aussi par nos proches. La fabrication du consentement – en fait son orientation – est devenue une science dont se servent désormais les politiciens, les économistes, les stratèges.

Qui gouverne ce à quoi je pense ?

Les idées sur lesquelles votre cerveau sautille actuellement : ce sont les miennes. Ce sont mes mots auxquels votre cerveau attache son attention. Le fil de pensée qui est le vôtre pour l’instant qui le dirige ? Vous ? Moi ? Les deux ?

Et même lorsque je me prends personnellement en charge, il m’arrive de m’aveugler, de me tromper, de me mentir même parfois. Qui gouverne alors ? Mon inconscient ?

Alors répondons à toutes ces questions.

Dieu nous a créés libres et la liberté que je prends est celle de vouloir le bien. Comme nous tous ici, je l’espère, je me donne la direction du bien – de manière presqu’abstraite et ainsi plus librement.

Le bien que je désire : c’est l’amour. Et je le désire tellement que je l’érige en puissance de gouvernement pour ma vie. C’est l’amour – ici aussi dans ce qu’il a d’absolu, et libre – qui oriente et dirige ma vie.

Il se trouve que l’amour est toujours une personne.

Dans le mesure où le Christ, incarne pour nous, l’amour personnel de Dieu qui vient à notre rencontre, alors oui : je souhaite qu’il soit pour moi le roi, cette personne qui gouverne ma vie avec une puissance qui me dépasse. Avant tout autre – la société, l’époque ou celles et ceux qui m’entourent – c’est lui, l’amour parfaitement incarné de Dieu, que je souhaite voir orienter tout mon univers.

Notre baptême a fait de nous des « christ-roi », des personnes qui, munies de l’Esprit-Saint, sont capables de se gouverner elles-mêmes. Ainsi la personne qui gouverne le chrétien c’est lui-même, en dialogue avec Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 15 novembre 2022

13.11.2022 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 21, 5-19

Évangile de Luc 21, 5-19

Le jour du Seigneur

Avez-vous entendu parler de la « collapsologie » ? Du latin collapsus – évanouissement –, c’est la science des effondrements. C’est aujourd’hui très à la mode. C’est elle qui étudie l’effondrement des espèces, mais aussi des économies et, au-delà, de nos modes de vies et civilisations. Il y a, derrière la notion de collapsologie, la crainte d’un château de carte qui s’écroule.

Les lectures d’aujourd’hui sont un traité de collapsologie, qui parlent du « Jour du Seigneur », de la fin des temps, de l’Apocalypse, de l’effondrement final de tout ce qui ne résiste pas face à Dieu.

Les livres d’Histoire nous racontent les récits de civilisations qui se sont effondrées, d’époques millénaristes où tous pensaient la fin des temps arrivée. On pense aux grandes invasions, aux grandes famines, aux grandes pestes. On pense aux guerres mondiales. On pense peut-être à aujourd’hui où le dérèglement climatique inquiète.

Si on est loin d’atteindre encore la crainte suscitée par la peste noire, quand en quelques mois l’Europe a perdu la moitié de ses habitants – il faut imaginer ce que c’est : voir mourir autour de soi une personne sur deux ! – si on est loin de la panique suscitée par l’arrivée de la peste, ou de la guerre, aujourd’hui beaucoup s’inquiètent d’un prochain effondrement, sinon de l’humanité, en tous cas de nos modes de vies.

Notre religion croit qu’il y a une fin des temps. Le Christ affirme qu’elle sera précédée de violents combats, même de persécutions ; et qu’elle sera le lieu de la Révélation de qui nous sommes vraiment. C’est ça le jugement final, le « jour du Seigneur » : lorsque, dans le combat pour la Vie, nous apparaissons finalement tels que nous sommes.

Elles révèlent la nature des hommes les pestes, les famines, les guerres et les persécutions quand elles arrivent. Au fur et à mesure que s’approchent les catastrophes, les comportements changent. On a des récits terribles d’actes atroces lors des grandes peurs collectives : que ce soit une invasion, une épidémie ou tout cataclysme qui s’annonce. Toujours, l’odeur de la fin révèle la nature humaine.

C’est exactement le sens du mot Apocalypse, qui ne signifie pas d’abord toute une série de catastrophes, de guerres ou de combats. Apocalypse, littéralement, signifie Révélation : du grec apokálupsis – enlever le voile, dévoiler. L’Apocalypse c’est avant tout la Révélation de la véritable nature humaine – celle du Christ et la nôtre – dans le combat final pour la vie.

On se doute bien que face aux tensions les plus vives, notre humanité en effet se révèle. C’est le cas des immenses joies de la vie : la naissance d’un enfant ou d’ une relation d’amour. C’est le cas hélas des circonstances les plus tragiques, des catastrophes, des épidémies, des guerres, de la mort quand elle survient, individuellement ou en masse. L’Apocalypse ce n’est pas d’abord un ensemble d’événements terribles ; l’Apocalypse c’est la révélation des comportements humains face à de tels événements.

Finalement, face à des catastrophes, c’est la nature du Christ en nous qui se révèle, comme elle se révèle sur la Croix, face à la persécution et à la mort. Si confrontés à une guerre qui s’annonce, vous prônez l’amour fraternel, si voyant surgir la famine vous persister à défendre le partage équitable, si quand survient une épidémie vous continuez à vouloir embrasser le lépreux, c’est sûr : on va vous persécuter. Même au sein de nos communautés, de nos familles si, face à l’ennemi qui nous assaille, nous prêchons encore l’amour, il s’en trouvera pour vouloir nous faire taire, et peut-être nous livrer à la mort.

Le Livre de Malachie présente le jour du Seigneur, c’est à dire Dieu qui se révèle à la fin des temps, comme un Soleil brûlant qui se lève, consumant comme la fournaise les arrogants – c’est-à-dire les impies – et guérissant de son rayonnement ceux qui craignent Dieu – c’est-à-dire les fidèles qui gardent ses commandements.

Mais qui ici ne se sent pas parfois arrogant ? Qui ici peut prétendre être resté fidèle, en toutes circonstances, au commandement d’aimer ? Et comment réagirions-nous face à l’imminence d’un cataclysme, d’une guerre ou d’un effondrement de masse ? Même préoccupés par l’état climatique de la planète, nous sommes loin d’un état de panique généralisé, où le frère dispute le pain au frère et les gens s’entre-tuent pour survivre. Mais face à la mort qui s’approche, face au combat pour la vie, serons-nous de ceux que terrorise la peur ou de ceux qui maintiendront jusqu’au bout l’amour ? Serons-nous des lâches ou des justes ? Avez-vous déjà été confrontés à un moment de panique ?

Être arrogant, c’est avant tout se croire supérieur – supérieur aux autres et supérieur à Dieu. Et que ça nous arrive à tous, parfois, de nous croire supérieurs. C’est précisément cette arrogance que l’Apocalypse vient dramatiquement révéler, car il arrive toujours un moment où la mort gagne et notre supériorité s’effondre. A mesure que nous y avons cru, ce sera la panique. Les arrogants d’aujourd’hui seront les lâches de demain face à l’adversité. Comme ce sont les humbles face à la mort, qui seront les forts au moment venu. Le Christ, en premier.

Tous nos Temples s’effondreront. Tous nos édifices aussi grands et beaux soient-ils tomberont en ruine, à commencer par l’édifice de notre propre vie. Le Temple, cette magnifique construction à la gloire du Dieu d’Israël, était à l’époque de Jésus flambant neuf et même pas encore totalement achevé : une merveille prête à rivaliser avec tous les édifices de l’Empire, à l’image de l’arrogance d’Hérode. Le Temple fonctionne ici comme l’image forte de tous nos édifices humains, de toutes nos constructions personnelles, de nos phantasmes spirituels.

Que viennent les catastrophes, la mort comme un fléau ou la fin des temps, et ils s’effondrent nos beaux idéaux sur la famille, la fraternité entre tous, et peut-être même le bel idéal que nous avons de nous-même. Que surgissent les malheurs, les famines et les guerres, que vienne la panique et nous verrons l’humanité s’effondrer. De quel coté serons-nous alors ? De celui des bourreaux, des arrogants apeurés ou de celui des victimes livrées à l’amour malgré tout ? Comment savoir ? Comment savoir comment moi, face à une situation apocalyptique, je réagirais ?

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 10) dit Paul aux Thessaloniciens. Face à l’ampleur des problèmes, l’oisiveté n’est pas acceptable. Comme le disait le pape François aux dernières JMJ, on ne peut plus être aujourd’hui un jeune qui reste affalé sur son divan. L’indice pour savoir comment nous nous comporterons en situation de grande détresse est notre volonté présente de ne pas rester passifs face aux défis du monde, aux urgences qui déjà se présentent à nous. Le Christ le dit à la fin de l’Évangile : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.»

Et en effet, si nous voulons vivre, quels que soient les défis, les drames, les catastrophes et la mort même qu’il nous faudra affronter, si nous avons su ne pas être arrogants et laisser l’amour du Christ lui-même prendre à travers nous notre défense, malgré la souffrance ou les persécutions, nous entendrons alors Dieu, son Père, nous dire, comme le disait l’antienne de l’Évangile : « Redresse-toi et relève la tête, car ta rédemption approche ». Il n’y a que le Christ en nous qui résistera à l’effondrement de tous les temples.

Ce sera alors pour nous l’Apocalypse, la véritable Révélation à travers nous de la puissance d’aimer de Dieu. Il suffit de persévérer à simplement aimer. Jusqu’à voir dramatiquement s’approcher la mort, les guerres, les souffrances et même les persécutions : aimer.

Si vous persistez à aimer, et Dieu et l’humanité, quels que soient les défis qui se présentent à vous, vous n’aurez jamais peur – c’est cet amour qui parlera pour vous – et vous serez sauvés.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 8 novembre 2022

06.11.2022 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 20,27-38

Évangile de Luc 20, 27-38

Par le Fr. Laurent Mathelot, OP

Le Dieu des vivants

Nous venons de lire l’histoire de la persécution d’Antiochos, où les sept fils endurent les plus horribles tortures plutôt que de renoncer à leur foi en Dieu. Ils croient tellement en la Résurrection qu’ils préfèrent mourir. Déjà ceci pose quelques questions : croyons-nous en Dieu au point d’accepter la mort et la souffrance ? Je ne sais pas si pour vous c’est une terrible nouvelle mais … un jour nous mourrons.

Et la souffrance, c’est déjà la mort. C’est d’ailleurs pour cela que Jésus dit, dans l’Évangile de Matthieu (5, 21-22) : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. » … parce qu’il a déjà commis un meurtre !

Se mettre en colère, haïr quelqu’un c’est toujours lui imposer une souffrance et c’est déjà commencer à le tuer. Et nous le savons bien car chaque fois que quelqu’un nous a insultés ou méprisés, chaque fois que nous avons été rejetés ou mal aimés : nous en avons souffert, parfois terriblement au point d’avoir l’impression de dépérir. Peut-être, hélas, l’avez-vous déjà ressenti : le manque d’amour fait mal, terriblement mal, au point que chaque fois que nous y sommes confrontés, il y a quelque chose en nous qui meurt – une innocence qui disparaît. C’est souvent douloureux, très douloureux d’être méprisés.

Pourtant, tout au long de l’Évangile, on nous raconte les guérisons réalisées par Jésus, que ce soient des guérisons physiques (le paralytique, le lépreux, etc.) ou spirituelles (on parle de chasser les démons dans le Nouveau Testament mais aujourd’hui on parlerait de troubles psychiques, de dépression, de mort sociale, …). On nous raconte aussi des histoires de résurrections (Lazarre, la fille de Jaïre, etc.). Enfin Jésus, lui-même ressuscite d’entre les morts. C’est ça que nous croyons ; voilà notre foi.

Il n’est pas sûr que nous échappions à la méchanceté des gens. S. Paul le dit lui-même : « Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi. ». Et peut-être que nous sommes même convaincus qu’il faudra encore souffrir ; qu’il y aura encore des manques d’amour et des blessures, des colères et même de la haine. Pire encore, certains ici ont peut-être des difficultés à s’engager véritablement dans une relation affective : par peur de devoir encore souffrir, de voir encore une histoire d’amour mourir et nous, de mourir un peu avec elle.

Jésus est là pour nous sauver. De toutes nos blessures, de tous nos démons : Jésus est là pour nous sauver. C’est vrai que nous n’échapperons pas à la souffrance et à la mort : lui-même a souffert et est mort sur une croix, crucifié du manque d’amour.

Notre foi n’est pas un rempart contre la souffrance ; notre foi est un pont qui va au-delà de la souffrance, au-delà de la mort. Nous ne croyons pas que ce monde va devenir un monde facile, où tout le monde est subitement beau et gentil ; nous croyons simplement que les morts ressuscitent. Et c’est cette foi qui nous donne la force de vivre au-delà du mal que l’on nous fait. La souffrance ne disparaîtra pas de votre vie sur cette terre ; mais la promesse du Christ c’est qu’il a un amour qui, toujours, nous emmènera vivants au-delà.

La résurrection des morts est sans doute quelque chose de difficile à comprendre. Mais nous pouvons nous en approcher en regardant toutes ces fois, dans notre vie, où nous avons été méprisés, insultés, mal aimés ou même cruellement blessés et que nous avons su nous en relever. Avez-vous des blessures guéries ? Avez-vous déjà réussi à pardonner de cruels manques d’amour ? Ce sont des résurrections ! Déjà, au quotidien, si vous avez réussi à passer l’éponge sur des petites injustices, à pardonner quelques petites méchancetés de la part de ceux que vous aimez, vous avez vécu quelque chose de la Résurrection des morts. Vous avez réussi à maintenir un amour vivant, au-delà d’une souffrance.

Sur la Croix, à propos de ceux qui le tuent, Jésus dit « Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ». La Résurrection commence toujours ainsi, par le pardon. Pardonner, c’est être capable de donner de l’amour au-delà de l’offense. Pardonner c’est vivre d’un amour si grand, qu’il voit au-delà de tous ces manques d’amour qui nous blessent et nous tuent petit-à-petit.

Ça ne veut pas dire que c’est facile. Ça fait terriblement mal d’être quitté, abandonné par quelqu’un qu’on aime. C’est même très douloureux quand une relation affective, amicale ou amoureuse semble brisée. Et trouver le moyen de pardonner, d’aimer encore malgré la souffrance que l’on ressent, nous semble parfois impossible. La rupture fait si mal …

Mais, avec le Christ, nous pouvons penser que celle ou celui qui nous blesse ne se rend pas véritablement compte de tout le mal qu’il nous fait. Et déjà penser ainsi, c’est commencer à pardonner.

Notre foi en la Résurrection des morts c’est de dire qu’il est toujours possible d’aimer au-delà de la souffrance, même si c’est difficile. Au moins, on peut prier pour que Dieu nous donne la force d’y arriver. C’est ce que fait Paul à la fin de l’extrait que nous venons de lire quand il dit : « Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance du Christ. » C’est en effet de notre proximité avec Dieu que nous viendra cette endurance de l’amour qui permet de pardonner et de continuer à vivre au-delà des blessures.

Il y a une vie après la mort ; il y a une vie après toutes nos petites morts, il y a un amour possible après toutes nos blessures et nos souffrances. Je vous en prie, croyez-le. Croyez que la force d’amour de Dieu se communique ; qu’elle permet de surmonter tous les chagrins et les douleurs ; qu’elle surpasse toutes nos blessures ; qu’elle nous permet de rester toujours vivants et debout, même quand on nous agresse.

« Le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCES.BE, le 31 octobre 2022