09.10.2022 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – ÉVANGILE DE LUC 17,11-19

Évangile de Luc 17, 11-19

Étrangers sur notre propre terre

Visiblement, le propos des lectures d’aujourd’hui est de valoriser les étrangers.

Dans la première lecture, Naaman, qui est un général syrien, est guéri par le prophète Élisée. C’est une époque où la Syrie et Israël sont en guerre. Naaman a tout pour être repoussant : il a la lèpre ; il est un ennemi. Voilà qui nous donne la mesure de la tension qui se joue. Tout sépare Élisée et Naaman. D’autant qu’Israël est au bord de la guerre civile et que le prophète ne cesse de dénoncer les élites qui se tournent vers les dieux étrangers. La nation perd la foi.

Précisément la foi que gagne Naaman. D’abord incrédule, une fois guéri, il ne se sent plus de joie ; il veut couvrir de cadeaux Élisée qui refuse. Le texte devient alors touchant « Permets que j’emporte avec moi de la terre de ce pays, pour y offrir des sacrifices au Dieu d’Israël ». C’est la terre qui crée l’appartenance – s’ancrer sur le même sol ; être issu du même terroir. L’étranger, lui, est celui qui a poussé sur une autre terre.

Autre chose qui distingue l’étranger c’est sa foi. L’étranger c’est celui qui ne vit pas comme nous ; ne prie pas comme nous ; ne pense pas comme nous ; ne partage pas nos valeurs – du moins pas toutes – qui n’a pas les mêmes fondements culturels, avec lequel il est parfois difficile de se comprendre. Et, comme dans l’Antiquité foi et sol sont très liés, on comprend le geste d’emporter un peu de la terre d’Israël – de la Terre promise – à demeure.

L’épisode rapporté par l’Évangile présente, avec la guérison du général syrien, beaucoup de similitudes : il s’agit encore de lèpre ; il s’agit encore d’être sauvé par sa foi et il s’agit encore d’un étranger : un Samaritain cette fois.

A l’époque de Jésus, les Samaritains sont les ennemis religieux d’Israël, les deux peuples sont juifs, mais se détestent. Ils pratiquent un culte semblable – tous célèbrent la Pâque notamment – mais s’écharpent sur le lieu du Temple : Jérusalem pour les uns ; Samarie pour les autres. Rien n’est pire qu’une querelle de clochers. C’est le cas et c’est féroce : on se méprise ; on s’insulte ; on change de trottoir quand on se croise. Il y a un épisode de l’Évangile [Lc 9, 51-56] où un village de Samaritains refuse de recevoir Jésus … « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem ». C’est dire la haine entre les deux peuples, chacun accusant l’autre d’être un juif hérétique !

A plusieurs endroits Jésus dénonce le racisme anti-samaritain, par la parabole du Bon Samaritain que nous connaissons tous ; aussi par la rencontre avec une femme samaritaine à midi au bord d’un puits. Dans la bouche de Jésus, ces méprisables étrangers que sont les Samaritains sont remarqués pour leur accueil, leur charité et, ici, leur reconnaissance envers Dieu. Parmi les dix qui ont été guéris, qui revient rendre grâces à Dieu ? C’est précisément le Samaritain, ce juif approximatif que tout le monde déteste.

Évidemment, ces textes résonnent avec le contexte actuel où les flux migratoires inquiètent. Nous sommes face au problème de l’accueil des étrangers, dans un temps de globalisation fulgurente. Comment résoudre à nouveau cette équation de l’amour du prochain, de la générosité chrétienne et de l’accueil de la souffrance d’autrui avec un Occident qui se trouve en perte de repères et de valeurs, traversé par des questions d’identité ; qui perd même le sens de la notion de peuple et de religion ? Comment accueillir ceux qui sont pourchassés pour qui ils sont, quand nous-mêmes ne savons plus très bien qui nous sommes ?

Au fond, le problème n’est-il pas là : ne sommes-nous pas devenus apatrides de notre propre culture, de nos propres valeurs et de notre propre monde ? Ne sommes-nous pas devenus des étrangers à notre propre mode de vie ? Finalement ce grand mouvement de changement constant que nous appelons « le progrès moderne », dans lequel nous sommes emballés, ne nous éloigne-t-il pas toujours plus de nos racines, de notre terroir, de là où nous voudrions demeurer, la terre de notre repos ? Une terre paisible, une Terre promise, où coule « le lait et le miel », dit la Bible.

Ce perpétuel mouvement de progrès auquel nous n’arrêtons pas de donner de l’ampleur n’a-t-il pas fait de nous des exilés sur notre propre Terre ? La montagne de déchets que nous produisons, le dérèglement climatique que nous amplifions ne nous ont-ils pas jetés hors de notre propre mode d’existence ? Spirituellement, nous sommes déjà des exilés climatiques : notre horizon de vie n’est plus le même que celui des générations avant nous. Nous le savons bien.

Nous devenons des étrangers sur notre propre Terre, dans notre propre mode d’existence et, contrairement aux exemples que nous donnent les textes d’aujourd’hui, c’est précisément parce que nous ne sommes pas reconnaissants envers Dieu. Nous avons cru dominer la création, tout comprendre, tout gérer et produire nous-mêmes notre propre bonheur, et accessoirement des tonnes de plastique à côté. Nous avons appris à nous passer de Dieu, nous nous sommes largement pris pour le Créateur et, ce faisant nous nous sommes exilés de la joie de vivre promise. C’est désormais l’inquiétude qui règne sur Terre et sans doute pour longtemps …

« Permets que j’emporte de la terre de ce pays » avait dit le général syrien Naaman, qui voulait rendre grâces à Dieu. Et c’est en glorifiant Dieu à pleine voix, que le Samaritain se jette face contre terre aux pieds de Jésus. Tous les deux sauvés par leur foi, tous les deux étrangers qui trouvent enfin une terre où rendre à Dieu un culte véritable, une part de Terre promise, un lieu de repos final et de Paix.

C’est l’inquiétude qui fait de nous des étrangers, alors que notre seul désir est de demeurer en paix. Ce n’est pas seulement le mouvement qui fait l’exil, c’est l’inquiétude qui accompagne ce mouvement. Le progrès n’est pas en soi une mauvaise chose, mais quand ce progrès suscite l’inquiétude au niveau mondial, alors on se sait partout en exil de Terre promise, de lieu pour finalement se reposer.

La difficulté d’accueillir l’étranger c’est d’abord la difficulté de s’accueillir soi, étranger sur sa propre terre, exilé de sa propre espérance, de son propre idéal, de sa propre vie rêvée. La difficulté d’accueillir l’étranger c’est la difficulté d’ajouter son inquiétude à la notre, alors que nous désespérons de trouver enfin la paix.

Mais dès que nous découvrons que nous partageons la même foi, quand nous nous apercevons que l’autre, autant que nous, aspire lui-aussi à la vie paisible et au repos pour son âme, alors nous trouvons une terre commune, un terreau semblable d’espérance, et nous nous découvrons une fraternité d’exil.

C’est la foi qui fait de nous un peuple. Et au-delà de la foi en nos cultures, en nos coutumes, en nos traditions et nos semblables, c’est la foi en un même Dieu – et donc en une même espérance et en un même amour – qui fait de nous un même peuple : le peuple humain.

Nous cessons d’êtres des étrangers quand nous réalisons que nous partageons la même espérance et la même foi en l’Amour, qui est Dieu.

Laurent Mathelot, dominicain

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