08.01.2023 – ÉPIPHANIE DE NOTRE SEIGNEUR- HOMÉLIE – MATTHIEU 2, 1-12

Évangile de Matthieu 2, 1-12

Fides quaerens intellectum

Épiphanie vient du grec qui veut dire « apparition ». Une épiphanie c’est la manifestation de quelque chose de caché. Ce que l’on ne voyait pas, ou pas totalement jusqu’alors, se révèle. A l’épiphanie, quelque chose apparaît tel qu’il est. La question est : qu’est-ce qui se révèle à l’épiphanie qui ne s’était pas déjà révélé à Noël ?

A Noël, ce sont les proches de l’enfant qui comprennent qui il est. Ses parents – Marie et Joseph qui reçoivent la révélation d’anges – et d’autres pauvres, rejetés et nomades comme lui – de simples bergers alentours qui suivent la révélation de leur cœur. Le premier cercle est là, qui a intimement compris l’importance pour le monde de cette naissance.

Les récits de la Nativité de Dieu insistent sur la toute pauvreté, l’extrême dénuement de cette apparition sur Terre que reflète la pauvreté et le dénuement du premier entourage – des gens simples, au cœur simple. Il suffit d’aller voir aujourd’hui la condition des bergers aux alentours de Jérusalem, qui vivent dans des cabanes de tôles parmi les bêtes et les détritus.

Pourtant la puissance de ce qui se trame là, entre ces gens simples, dénués de tout – et en premier lieu de considération – la puissance de ce qui est en jeu dans leur cœur n’apparaîtra clairement qu’à l’Épiphanie. Savez-vous que, dans la monde orthodoxe, c’est à l’Épiphanie qu’on célèbre l’incarnation de Dieu ? Il y a, en fait, un continuum entre la Nativité et l’Épiphanie, entre l’émerveillement et la compréhension de l’incarnation divine, un tout qui va de l’un à l’autre.

On a l’image classique de trois rois mages, auxquels la Tradition a fini par donner des prénoms – Melchior, Gaspard et Balthazar – et même différentes origines et couleurs de peaux. Cette tradition des Rois mages donnera la culture populaire de la galette des rois à laquelle j’espère vous aurez l’occasion de sacrifier.

Mais dans la Bible, ils ne sont ni trois, ni rois, ni même mages au sens où on l’entend aujourd’hui. Il s’agit plutôt de sages venus d’Orient. On s’est sans doute éloigné de la signification première du récit en le surchargeant d’interprétations.

Ce que les mages venus d’Orient symbolisent c’est la venue des sagesses antiques au pied de cette sagesse divine qui se rend présente dans la naissance d’un petit enfant qui d’abord bouleverse le cœur des plus humbles.

Quant aux présents que ces sagesses orientales viennent déposer aux pieds de l’Enfant-Dieu, ils symbolisent les grands traits de son existence parmi les hommes : l’or pour témoigner de sa royauté, l’encens pour la divinité de son esprit, la myrrhe pour l’embaumement de son corps quand il mourra.

C’est ici que le mot épiphanie prend tout son sens : la manifestation qui a lieu est celle, concrète, de la sagesse divine face aux grandes sagesses du monde. C’est devant la pauvreté de cette naissance extraordinaire que les plus grandes sages viennent s’incliner. Et par eux, c’est l’ensemble des sagesses du monde qui s’inclinent devant cet événement autant incompréhensible que miraculeux.

L’étoile que suivent les mages est là pour montrer que la lumière divine qui émane des éléments naturels peut nous conduire à Dieu. C’est guidé par leur science, leurs observations de la nature que les mages arrivent à constater la présence réelle de Dieu sur Terre. Le cheminement des mages guidés par l’étoile symbolise le cheminement qui nous est demandé de faire, à l’aide de nos observations, de notre savoir, de notre science, pour trouver Dieu. « Fides quaerens intellectum » a écrit au XIe siècle saint Anselme de Cantorbéry – la foi cherche l’intelligence.

La réconciliation de la foi et de la raison a été au cœur de la théologie développée par feu le pape Benoît XVI. Je ne peux que vous inviter à relire avec fruit ses nombreux commentaires sur la quête de Dieu comme moteur de la raison, notamment son célèbre discours de 2008 au Collège des Bernardins qui voit, dans cette recherche qui fonde les communautés monastiques moyenâgeuses, la naissance de la culture occidentale.

Le mystère de l’incarnation de Dieu ne sera pas épuisé par notre intelligence. Jamais nous n’en viendront à bout à force de savoir : le mystère divin restera mystère. Mais ceci ne signifie pas que, face au mystère, il nous faille abdiquer notre intelligence, comme le supposent les détracteurs de la foi. Au contraire, il est de notre devoir de mobiliser notre intelligence pour creuser le mystère de notre foi, développer notre connaissance de Dieu et, ainsi, toujours plus nous en approcher. Certes avec notre cœur, mais aussi avec notre raison.

On peut s’approcher de deux manières de la crèche : soit avec la naïveté de cœur des bergers, soit munis de trésors de sagesse et de science comme les mages. L’important est que les deux conduisent à l’émerveillement et à la rencontre.

L’amour n’échappe pas au crible de la raison, sinon il est comme une chaloupe à la dérive, fluctuant au gré des sentiments. Mais l’amour divin ne peut se réduire à ce qu’en pense la raison, car il est tout à fait déraisonnable d’aimer comme Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 4 janvier 2023

24.12.2022 – FÊTE DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR – HOMÉLIE – LUC 2,1-14

Évangile de Luc 2, 1-14

S’enfanter

Noël pour beaucoup, ce sont des souvenirs d’enfance, des noëls en famille, des veillées joyeuses, des repas de fêtes où on se rassemble entre proches. Le drame cependant serait de faire de Noël une célébration nostalgique, la commémoration d’une joie passée. C’est aujourd’hui que nous fêtons Noël.

Depuis le début de l’Avent nous nous préparons à la joie d’une nouvelle naissance et c’est maintenant la joie. Et peut-être cette année-ci devrait-elle être plus éclatante, justement parce ce qu’aujourd’hui, dans notre monde, ce n’est pas la joie. Les crises et les guerres n’en finissent plus ; la pauvreté frappera durement cet hivers. A bien des égards, les temps actuels ressemblent à cette nuit de Noël où l’espérance a terriblement besoin d’un sauveur et le monde d’une vie nouvelle.

C’est en effet dans le plus grand dénuement que l’enfant de la crèche vient au monde. Ses parents sont sur les routes, ils n’ont trouvé aucune maison pour les accueillir. C’est dans l’indifférence générale et la totale solitude que l’enfant-dieu vient au monde. C’est aussi dans un grand désarroi familial : Joseph sait qu’il n’est pas le père. C’est sans doute difficile d’accueillir d’emblée comme le sien un enfant qui ne l’est pas, de le reconnaître comme son propre sang. Ce petit enfant en quête d’une demeure, qu’il est difficile d’accueillir quand tout va mal, c’est le Christ en nous. Et l’effort qui nous est demandé, c’est de le reconnaître comme notre propre chair. Noël c’est le jour où le divin surgit dans notre vie et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui.

Nous aussi, il nous arrive d’être dans un grand dénuement, de nous sentir rejetés, ignorés de tous. Qui ici n’a pas vécu des élans de générosité qui ont été mal reçus, des gestes d’amour qui ont été méprisés ? Qui parmi nous n’a jamais connu le désarroi, ressenti de la solitude, éprouvé de l’abandon ? au point peut-être de ne pas se sentir mieux traités que des animaux dans une étable ? Ce petit enfant dans la crèche, c’est nous.

Nous avons tous gardé ce désir qu’ont les enfants d’aimer spontanément. Peut-être en avons nous juste enfoui l’innocence, à forces de souffrances et de blessures. Mais au départ, tous ici, nous ne désirions qu’aimer. Et si les aléas de la vie ont tempéré cet élan naturel d’amour pour les autres que nous avions étant enfants, nous ne désirons toujours qu’aimer. Si nous sommes rassemblés ici, particulièrement en ce temps de Noël, c’est bien parce que nous voulons proclamer notre désir authentique d’amour. Il est toujours vivant le petit enfant de la crèche qui habite en nous. Il nous réjouit toujours l’amour innocent qui veut s’incarner au milieu du désarroi du monde et des familles. C’est aujourd’hui que nous célébrons sa venue au monde. Voilà Noël.

Comme Marie, tout au long de notre vie, nous enfantons le Christ humain – par nos relations, par notre générosité quotidienne, par les élans de notre cœur – mais c’est Dieu qui enfante en nous le divin. A l’instar de Joseph, tous, tout au long de notre vie, nous peinerons à reconnaître cette parcelle de divin qui nous habite comme notre propre chair. Au point de parfois douter de nos propres capacités d’aimer. Il y a des circonstances où l’enfant innocent que nous étions – et qui ne désirait qu’aimer – nous semble lointain, peut-être même étranger, comme autre. Mais que dire alors de la présence de Dieu en nous que cet enfant incarnait plus spontanément que nous, désormais adultes ? Nous restons humains et nous peinons à reconnaître notre caractère divin. Noël, c’est aussi le temps de retrouver notre propre préciosité – la valeur que nous avons aux yeux de Dieu et que l’innocence de notre enfance incarnait si bien. Il n’y aura pas d’authentique désir d’aimer si nous ne nous aimons pas nous-même. Noël, c’est aussi accepter de reconnaître la merveille que nous sommes aux yeux de Dieu. C’est se rendre compte que le regard de tendresse que Dieu pose sur l’enfant de la crèche est le même que celui qu’il pose sur nous.

Si, finalement, les temps actuels correspondent assez bien à l’esprit de Noël – tout est sombre ; c’est la solitude de la nuit ; seule brille une petite crèche – alors il faut que cette crèche aujourd’hui ce soit nous. La vie de Dieu brille au fond de notre intimité et c’est à travers nous désormais qu’elle vient au monde ; c’est en nous que s’incarne aujourd’hui l’amour divin. Voilà Noël. Tous, chrétiens, nous sommes appelés à être de réelles crèches vivantes pour le monde qui nous entoure.

C’est Noël, le temps où nous célébrons l’amour fou de Dieu pour l’humanité. C’est en nous que cet amour s’incarne désormais. D’abord par le regard de tendresse que Dieu pose sur nous, comme un père, une mère comblés d’amour regarde leur enfant nouveau-né ; ensuite, à travers les élans de notre cœur qui nous poussent à avoir cette tendresse d’amour pour le monde alentours.

On pourrait résumer cette homélie en trois questions : « Savez-vous à quel point Dieu vous aime ? » et « Mesurez-vous à quel point vous désirez aimer le monde ? » et « Voyez-vous comme il en a besoin ? »

C’est Noël. C’est le temps où, au milieu des vicissitudes, nous retrouvons vivant l’enfant qui toujours, comme le Christ, dit en nous : « Depuis que je suis venu au monde, je ne désire qu’aimer. »

Joyeux Noël à tous. Joyeux Noël en vous.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES. COM, le 20 décembre 2022

11.12.2022 – 3ème dimanche de l’Avent – Année A – 11 décembre 2022 – Évangile de Matthieu 11, 2-11

Évangile de Matthieu 11, 2-11

Gaudete

Par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. C’est le dimanche de Gaudete – « Gaudete » signifie « réjouissez-vous ». Réjouissez-vous car Il vient !

L’image des préliminaires amoureux est audacieuse mais elle est parlante. Aujourd’hui on se met en joie, en hâte même – avec une certaine exaltation – pour la venue de Dieu parmi les hommes, l’amour qu’il incarne. Le mot d’ordre du jour pourrait être : « Exultez de joie : le Seigneur vient tout sauver ».

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. Réjouissez-vous, le Seigneur vient. Il vient ravir votre esprit et votre corps. Dégageons, pour un temps, la notion d’excitation de tout ce qu’elle a de négatif. Nous méditons aujourd’hui l’excitation de l’amour pour Dieu.

On joue avec le feu bien sûr, c’est le cas de dire : le feu spirituel, qui excite et qui, selon sa nature, mène au Ciel ou en Enfer. On pense évidemment au cas très actuel des pseudo-religieux exaltés par la haine, des terroristes agissant – soi-disant – au nom de Dieu. L’excitation spirituelle peut vite dévier en totalitarisme. C’est même un des ressorts des totalitarismes, quand massivement les gens s’excitent pour un phantasme spirituel, social ou politique. Il y a quelque chose d’une énergie que l’on libère dans l’excitation et qui peut échapper à tout contrôle. Ainsi, tout dépend de la direction que l’on prend a priori, de ce pour quoi on s’excite. Certes à s’exciter on joue avec le feu, mais c’est aussi le prix à consentir pour brûler du feu spirituel, s’embraser de l’amour divin. Si notre vie spirituelle n’est pas quelque part exaltante, excitante, il y fort à parier qu’elle manque de dynamisme, qu’elle manque de feu … qu’elle manque d’incarnation.

Le phantasme religieux, c’est précisément ce que dénonce, par sa vie, Jean le Baptiste, lui qui naît au sein de l’aristocratie religieuse, précisément ces élites qui choisissent de se soumettre à l’occupant romain, en échange de la liberté de culte. La caste sacerdotale, comme la famille royale, sont alors corrompues, vues comme collaboratrices avec l’occupant. L’image de Jean le baptiste, comme celle de saint François et de tant d’autres d’ailleurs, est ainsi celle d’un fils de bonne famille qui conteste radicalement les principes hypocrites de son milieu établi. Alors qu’une prestigieuse carrière de prêtre lui était toute tracée, il rejette les marches du Temple, les beaux vêtements sacerdotaux et les cultes magnifiques et il part au désert, nu couvert de peaux de bêtes, avec pour seul rituel, la purification dans la rivière qui marque l’entrée en Terre promise.

Il y a quelque chose du préliminaire à l’incarnation de l’amour divin, en Jean le Baptiste, d’animal, de naturel, d’humanité brute qui dénonce par sa vie l’hypocrisie qui ruine la relation authentique à Dieu. Le moins que l’on puise dire, c’est que c’est un homme entier, brut de décoffrage. Il le payera d’ailleurs, lui aussi, de sa vie.

A n’en pas douter, c’est un exalté religieux. De là, l’importance pour lui de ne pas se tromper, de ne pas tomber dans le phantasme :  « Es-tu celui qui doit venir ? ». Ce n’est pas une question de foi. Jean-le-Baptiste ne doute pas de la venue du Messie, que Dieu veuille s’incarner bientôt. Ce qu’il ne veut pas, c’est s’exciter pour un faux-messie, une fausse espérance, un faux amour, une fausse vie.  « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

En posant à Jésus, la question radicale de la confiance – « Es-tu, oui ou non, la bonne personne, celle en qui donner toute mon espérance, ma confiance et toute ma vie ? Es-tu celui qui doit venir me sauver ? – en posant la question ultime de la confiance, Jean le Baptiste, parce qu’il se sait exalté par l’incarnation de Dieu – souvenez-vous de l’épisode de la Visitation [Lc 1:39-45] où il tressaille dans le ventre de sa mère quand Marie enceinte vient la visiter – en posant donc la question de la confiance ultime, Jean le Baptiste ne témoigne en fait que de la radicalité de son désir affectif, du coté presque pulsionnel de son amour pour Dieu. C’est parce qu’il est intimement excité pour l’incarnation de l’amour divin qu’il est si important pour le Baptiste de ne pas se tromper de personne. Il joue tout sur le Christ.

Et c’est la même chose dans toute situation amoureuse. Celle ou celui qui excite mon sentiment, est-ce la bonne personne ? A tout qui tombe amoureux, forcément à un moment donné, la question se pose : est-ce lui ? est-ce elle, la bonne personne, celle en qui mettre toute mon espérance, ma confiance et mon amour, celle à qui donner toute ma vie ? A un moment donné, pour tout qui se sent exalté par quelqu’un d’autre, se pose cette question : « Es-tu celle/celui qui doit venir, ou dois-je en attendre un/une autre ? »

Au fond, la question est celle de la légitimité. Mon désir amoureux peut-il légitimement s’emballer, s’exciter pour toi ? Et la réponse positive devrait faire de l’autre personne votre époux ou votre épouse. C’est en cela que l’on dit que le Christ épouse l’humanité, comme on s’épouse entre personnes, sans crainte du feu que l’on attise.

Jean le Baptise est plus qu’un prophète, il est – selon les paroles mêmes du Christ dans l’Évangile – le messager de l’incarnation [Mi 3,1]. Il dit la nature presque animale, brutalement humaine, nue, du désir légitime d’autrui.

Et donc, comment sait-on que les tressaillements que nous éprouvons, les excitations amoureuses qui sont les nôtres sont légitimes ? Comment une jeune fille ou un jeune homme savent-ils que les embrasements de leur cœur, de leur esprit, de leur corps et de leur âme sont justes ? En posant la question directement à Dieu : « Es-tu celui qui doit venir ? »

Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers celle ou celui pour lequel mon cœur s’emballe ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir dans ce sentiment d’amour qui embrase mon cœur ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers ma vie, les élans présents de mon âme et de mon corps ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers mes désirs ? Voilà comment résoudre la question : avoir l’humilité, en toute circonstance sentimentale, et quel que soit notre degré d’exultation, de demander à Dieu s’il l’incarne.

On rejoint évidement le commandement de préférer Dieu à tout autre personne. Car, à mesure de ma radicalité et du désir d’amour qui brûle en moi, j’ai besoin de cette certitude, pour pouvoir en toute quiétude libérer les élans de mon cœur et de mon corps ; lâcher les sentiments qui me gagnent et qui, sinon, pourraient me tromper et m’enfermer dans une vie d’illusions et de phantasmes.

Plus qu’annoncer Dieu, Jean le Baptiste vibre de Dieu, de la certitude physique de l’incarnation divine. Il reste humain – plus petit que le plus petit dans le Royaume des Cieux, dira Jésus – un humain radical et exalté. Mais il est le plus grand de tous les hommes de ce monde parce que, jusque dans la plus grande excitation, dans le plus grand dénuement, jusque presque dans l’animalité de son sentiment amoureux, il persiste à vérifier qu’il vibre bien de l’amour de Dieu.

En tous mes sentiments, Dieu, « es-tu celui qui doit venir » ?

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 6 décembre 2022

27.11.2022 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 24,37-44

Évangile de Matthieu 24, 37-44

Homélie du Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Moi, nouveau-né

Deux mille ans que l’Église fête Noël. Deux mille ans … Et où en est-on ? Deux mille ans que nous fêtons la délivrance ultime – Dieu qui se fait homme – deux mille ans que nous proclamons qu’un sauveur nous a été donné, qu’il est venu nous rejoindre et qu’il habite désormais parmi nous, qu’il continue à vivre en nous. Deux mille ans d’Incarnation … Et qu’est-ce que cela a changé ?

L’économie est aux mains des plus avides ; la politique aussi. Nous venons de clore le siècle le plus dramatique de l’Histoire ; jamais le monde n’a autant réduit de gens en esclavage qu’aujourd’hui. De quoi la venue de Dieu sur Terre nous a-t-elle sauvés ? En quoi a-t-elle simplement changé les choses ?

La crise est partout. De toutes parts, les tensions montent et des guerres éclatent ; l’information quotidienne est une incitation à la déprime ; notre planète est malade : tous plantes, animaux, humains souffrent ….

Cinq siècles avant notre ère, Isaïe prophétisait : « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. ». Depuis lors le Christ est venu. Et qu’y a-t-il de changé ? N’en sommes-nous pas encore à supplier « Jamais plus la guerre ! » (Paul VI, discours aux Nations-Unies, 4 octobre 1965) ?

Deux mille ans que nous chantons « Il est né le divin enfant » – deux mille ans que l’Église nous invite à nous réjouir à Noël – et qu’est-ce ça a changé ? Rien ? Alors nos célébrations sont du vent …

C’est quoi Noël ? Un souvenir qui s’évanouit dans la nuit des temps ? Une surconsommation de sapins coupés, de crustacés et de gibiers ? Un moment de cadeaux et de plaisirs ? Un repas familial à peine différent des autres repas familiaux ? C’est quoi Noël ?

Si notre Noël prochain n’est pas différent de notre Noël de l’an passé : alors il est désespérant. Noël n’est pas tant un passé que l’on se remémore qu’un renouvellement qui s’opère. Quelque chose doit avant changé pour que ce soit Noël. Et puisqu’on en est à parler de l’Incarnation, quelque chose doit avoir changé en moi, pour que ce soit Noël.

Noël c’est l’incarnation à nouveau frais en nous de la présence divine. C’est dans la mesure où je serai une crèche vivante, lieu d’une venue divine au monde, que ce sera pour moi Noël.

L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des catastrophes, des guerres et des famines ? Non. L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des épidémies, des génocides, des souffrances et de la mort ? Non.

C’est d’abord individuellement que nous avons été sauvés ; ensuite, des résurrections individuelles se relèvera le monde. C’est un par un que le Christ guérit les impurs ; relève les paralytiques ; délivre d’esprits mauvais. Ceci devrait nous faire prendre conscience du caractère premièrement intime de la fête de Noël : qu’est-ce que la venue de Dieu change en moi ?

Le sens collectif de la fête de Noël, paradoxalement dans ce monde individualiste, nous le maîtrisons fort bien. Nous sommes le premier dimanche de l’Avent et la société est déjà fort occupée à préparer les fêtes de fin d’année. Partout les illuminations apparaissent ; déjà certains sont en quête de menus et de cadeaux.

Mais le sens individuel de Noël – en quoi sera-ce en moi une fête – ce sens tant personnel que concret de l’incarnation d’un Sauveur, celui-là semble perdu. Y compris chez beaucoup de chrétiens.

Noël est la fête d’un nouveau-né et ce nouveau-né c’est moi. Qu’est-ce qui, en moi, aura changé à Noël ? Voilà la question d’aujourd’hui.

Mettre fin à une querelle ; aller retrouver quelqu’un qui nous manque. Changer un soupçon en confiance. Accueillir l’étranger. Voilà, c’est Noël.

Changer son comportement, rejeter les œuvres des ténèbres – débauches, rivalités, jalousies – et revêtir des armes de lumière, comme dit Paul. Voilà, c’est Noël.

Renoncer à un rancune. Pardonner à un ennemi. Confesser une une faute. Présenter des excuses pour un tort. Se réconcilier. Voilà, c’est Noël.

Peut-être retrouver de la joie de vivre. Exprimer enfin sa gratitude. Raviver son âme d’enfant. Retrouver le sens du naturel ; s’en émerveiller à nouveau. Voilà, c’est Noël.

Aller dire à ceux qu’on aime qu’on les aime, témoigner d’un peu plus de tendresse, aller réchauffer le cœur de quelqu’un. Voilà, c’est Noël.

Pour vous, qu’est-ce qui change à Noël ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCES.BE, le 22 novembre 2022

20.11.2022 – HOMÉLIE DU 34ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 23,35-43

Le Roi de l’Univers

Nous célébrons ce dimanche le Christ Roi de l’Univers. De nos jours, « Christ » apparaît comme un nom propre, presqu’un second prénom de Jésus : il est Jésus-Christ. C’est commode d’autant qu’il y a plusieurs Jésus dans la Bible, qui est notamment le prénom de celui que nous appelons Barabbas.

Étymologiquement, « Christ » – du grec « Khristós » – signifie celui qui a reçu l’onction d’huile, littéralement « le badigeonné ». On trouve, par exemple, dans la Bible, l’usage du mot « christ » à propos d’un mur couvert d’enduit. Pour les personnes, il s’agit de l’onction divine, traduction du terme hébreu « Mashia’h », dont dérive le mot français « Messie ». Le Christ est ainsi celui que Dieu a consacré.

Le titre n’appartient pas qu’à Jésus. Dans l’Ancien Testament, les rois d’Israël sont christs ; Sirius, le roi perse qui libère les Hébreux de la captivité à Babylone est, lui-aussi, appelé christ. On le voit, c’est un terme général qui qualifie ceux qui dirigent le peuple vers la délivrance et le salut. A notre baptême, nous avons tous reçu l’onction sainte qui fait de nous des christs, des personnes aptes à se diriger elles-mêmes vers le salut.

C’est l’occasion de nous poser la question : qui gouverne ? Qui gouverne notre cœur, notre vie ?

Le roi est celui qui incarne le gouvernement. C’est là sa définition. Gouverner c’est avant tout prendre des décisions, donner une direction à une action et finalement un sens à l’existence, au moins l’inscrire dans une certaine perspective. Et convenons d’appeler roi ou reine celui qui tient la barre, qui décide, qui gouverne.

Évacuons d’emblée le cas maladif de celui qui se prend pour le roi, qui considère le gouvernement essentiellement sous l’angle de la reconnaissance et des égards qu’il reçoit parfois – « ceux qui aiment les premiers rangs dans les assemblées » dira l’Écriture – qui demandent avant tout à être reconnus, à être servis, à être obéis ; qui veulent le pouvoir non pour ce qu’il permet mais pour ce qu’il représente. Se prendre pour le roi dénote une stratégie immature pour compenser une médiocrité que l’on se connaît. C’est du camouflage.

Qui gouverne ma vie ? Quelles sont la ou les personnes qui m’incitent à telle ou telle direction ? Qui dirige le sens que prend mon existence ? Qui lui donne son sens ultime ?

Beaucoup diront peut-être : finalement, le roi c’est moi. Je suis le maître de mon existence. Je me sens fondamentalement libre ; je fais ce que je veux ; je suis le roi. C’est moi qui gouverne ma vie.

C’est un peu simple, je trouve, de s’affirmer le roi, de se penser pleinement en charge de sa destinée, d’espérer avoir totalement le gouvernail de sa vie en main. Il y a des choix libres pour tous, c’est certain – et Dieu nous veut libres. Mais il y a des choix contingentés, des choix orientés – par d’autres ou par les événements – et il y a aussi des directions qui nous sont imposées, parfois contre notre gré.

Qui gouverne ?

Le monde, l’État, la société, notre entourage exercent sur nous une influence, parfois avec poids. Beaucoup de décisions que nous prenons le sont en fonction de notre environnement et même de la pensée d’autrui.

Qu’est-ce qui oriente mon affectivité ? Moi ? Qui détermine la direction que prend mon cœur ? D’où me viennent tel ou tel attrait ? De ma propre décision ? D’où viennent mes centres d’intérêts, mes préoccupations ? De ma seule liberté ou la vie qui a été la mienne, les personnes qui ont eu sur moi une influence les ont-elles contingentées, orientées ? Les opportunités qui me sont offertes dépendent en grande partie des circonstances : on ne choisit ni ses parents, ni sa famille, ni la culture dans laquelle on naît.

Qui gouverne ma vie ? Qui gouverne mes choix ?

Si les marques font de la publicité c’est que ça marche. C’est d’ailleurs prouvé. Les discours que nous recevons ont pour but de nous convaincre ; pas toujours en dialogue. Beaucoup d’idées, de concepts, de stéréotypes nous sont imposés. Par la culture ambiante, par les médias, aussi par nos proches. La fabrication du consentement – en fait son orientation – est devenue une science dont se servent désormais les politiciens, les économistes, les stratèges.

Qui gouverne ce à quoi je pense ?

Les idées sur lesquelles votre cerveau sautille actuellement : ce sont les miennes. Ce sont mes mots auxquels votre cerveau attache son attention. Le fil de pensée qui est le vôtre pour l’instant qui le dirige ? Vous ? Moi ? Les deux ?

Et même lorsque je me prends personnellement en charge, il m’arrive de m’aveugler, de me tromper, de me mentir même parfois. Qui gouverne alors ? Mon inconscient ?

Alors répondons à toutes ces questions.

Dieu nous a créés libres et la liberté que je prends est celle de vouloir le bien. Comme nous tous ici, je l’espère, je me donne la direction du bien – de manière presqu’abstraite et ainsi plus librement.

Le bien que je désire : c’est l’amour. Et je le désire tellement que je l’érige en puissance de gouvernement pour ma vie. C’est l’amour – ici aussi dans ce qu’il a d’absolu, et libre – qui oriente et dirige ma vie.

Il se trouve que l’amour est toujours une personne.

Dans le mesure où le Christ, incarne pour nous, l’amour personnel de Dieu qui vient à notre rencontre, alors oui : je souhaite qu’il soit pour moi le roi, cette personne qui gouverne ma vie avec une puissance qui me dépasse. Avant tout autre – la société, l’époque ou celles et ceux qui m’entourent – c’est lui, l’amour parfaitement incarné de Dieu, que je souhaite voir orienter tout mon univers.

Notre baptême a fait de nous des « christ-roi », des personnes qui, munies de l’Esprit-Saint, sont capables de se gouverner elles-mêmes. Ainsi la personne qui gouverne le chrétien c’est lui-même, en dialogue avec Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 15 novembre 2022

13.11.2022 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 21, 5-19

Évangile de Luc 21, 5-19

Le jour du Seigneur

Avez-vous entendu parler de la « collapsologie » ? Du latin collapsus – évanouissement –, c’est la science des effondrements. C’est aujourd’hui très à la mode. C’est elle qui étudie l’effondrement des espèces, mais aussi des économies et, au-delà, de nos modes de vies et civilisations. Il y a, derrière la notion de collapsologie, la crainte d’un château de carte qui s’écroule.

Les lectures d’aujourd’hui sont un traité de collapsologie, qui parlent du « Jour du Seigneur », de la fin des temps, de l’Apocalypse, de l’effondrement final de tout ce qui ne résiste pas face à Dieu.

Les livres d’Histoire nous racontent les récits de civilisations qui se sont effondrées, d’époques millénaristes où tous pensaient la fin des temps arrivée. On pense aux grandes invasions, aux grandes famines, aux grandes pestes. On pense aux guerres mondiales. On pense peut-être à aujourd’hui où le dérèglement climatique inquiète.

Si on est loin d’atteindre encore la crainte suscitée par la peste noire, quand en quelques mois l’Europe a perdu la moitié de ses habitants – il faut imaginer ce que c’est : voir mourir autour de soi une personne sur deux ! – si on est loin de la panique suscitée par l’arrivée de la peste, ou de la guerre, aujourd’hui beaucoup s’inquiètent d’un prochain effondrement, sinon de l’humanité, en tous cas de nos modes de vies.

Notre religion croit qu’il y a une fin des temps. Le Christ affirme qu’elle sera précédée de violents combats, même de persécutions ; et qu’elle sera le lieu de la Révélation de qui nous sommes vraiment. C’est ça le jugement final, le « jour du Seigneur » : lorsque, dans le combat pour la Vie, nous apparaissons finalement tels que nous sommes.

Elles révèlent la nature des hommes les pestes, les famines, les guerres et les persécutions quand elles arrivent. Au fur et à mesure que s’approchent les catastrophes, les comportements changent. On a des récits terribles d’actes atroces lors des grandes peurs collectives : que ce soit une invasion, une épidémie ou tout cataclysme qui s’annonce. Toujours, l’odeur de la fin révèle la nature humaine.

C’est exactement le sens du mot Apocalypse, qui ne signifie pas d’abord toute une série de catastrophes, de guerres ou de combats. Apocalypse, littéralement, signifie Révélation : du grec apokálupsis – enlever le voile, dévoiler. L’Apocalypse c’est avant tout la Révélation de la véritable nature humaine – celle du Christ et la nôtre – dans le combat final pour la vie.

On se doute bien que face aux tensions les plus vives, notre humanité en effet se révèle. C’est le cas des immenses joies de la vie : la naissance d’un enfant ou d’ une relation d’amour. C’est le cas hélas des circonstances les plus tragiques, des catastrophes, des épidémies, des guerres, de la mort quand elle survient, individuellement ou en masse. L’Apocalypse ce n’est pas d’abord un ensemble d’événements terribles ; l’Apocalypse c’est la révélation des comportements humains face à de tels événements.

Finalement, face à des catastrophes, c’est la nature du Christ en nous qui se révèle, comme elle se révèle sur la Croix, face à la persécution et à la mort. Si confrontés à une guerre qui s’annonce, vous prônez l’amour fraternel, si voyant surgir la famine vous persister à défendre le partage équitable, si quand survient une épidémie vous continuez à vouloir embrasser le lépreux, c’est sûr : on va vous persécuter. Même au sein de nos communautés, de nos familles si, face à l’ennemi qui nous assaille, nous prêchons encore l’amour, il s’en trouvera pour vouloir nous faire taire, et peut-être nous livrer à la mort.

Le Livre de Malachie présente le jour du Seigneur, c’est à dire Dieu qui se révèle à la fin des temps, comme un Soleil brûlant qui se lève, consumant comme la fournaise les arrogants – c’est-à-dire les impies – et guérissant de son rayonnement ceux qui craignent Dieu – c’est-à-dire les fidèles qui gardent ses commandements.

Mais qui ici ne se sent pas parfois arrogant ? Qui ici peut prétendre être resté fidèle, en toutes circonstances, au commandement d’aimer ? Et comment réagirions-nous face à l’imminence d’un cataclysme, d’une guerre ou d’un effondrement de masse ? Même préoccupés par l’état climatique de la planète, nous sommes loin d’un état de panique généralisé, où le frère dispute le pain au frère et les gens s’entre-tuent pour survivre. Mais face à la mort qui s’approche, face au combat pour la vie, serons-nous de ceux que terrorise la peur ou de ceux qui maintiendront jusqu’au bout l’amour ? Serons-nous des lâches ou des justes ? Avez-vous déjà été confrontés à un moment de panique ?

Être arrogant, c’est avant tout se croire supérieur – supérieur aux autres et supérieur à Dieu. Et que ça nous arrive à tous, parfois, de nous croire supérieurs. C’est précisément cette arrogance que l’Apocalypse vient dramatiquement révéler, car il arrive toujours un moment où la mort gagne et notre supériorité s’effondre. A mesure que nous y avons cru, ce sera la panique. Les arrogants d’aujourd’hui seront les lâches de demain face à l’adversité. Comme ce sont les humbles face à la mort, qui seront les forts au moment venu. Le Christ, en premier.

Tous nos Temples s’effondreront. Tous nos édifices aussi grands et beaux soient-ils tomberont en ruine, à commencer par l’édifice de notre propre vie. Le Temple, cette magnifique construction à la gloire du Dieu d’Israël, était à l’époque de Jésus flambant neuf et même pas encore totalement achevé : une merveille prête à rivaliser avec tous les édifices de l’Empire, à l’image de l’arrogance d’Hérode. Le Temple fonctionne ici comme l’image forte de tous nos édifices humains, de toutes nos constructions personnelles, de nos phantasmes spirituels.

Que viennent les catastrophes, la mort comme un fléau ou la fin des temps, et ils s’effondrent nos beaux idéaux sur la famille, la fraternité entre tous, et peut-être même le bel idéal que nous avons de nous-même. Que surgissent les malheurs, les famines et les guerres, que vienne la panique et nous verrons l’humanité s’effondrer. De quel coté serons-nous alors ? De celui des bourreaux, des arrogants apeurés ou de celui des victimes livrées à l’amour malgré tout ? Comment savoir ? Comment savoir comment moi, face à une situation apocalyptique, je réagirais ?

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 10) dit Paul aux Thessaloniciens. Face à l’ampleur des problèmes, l’oisiveté n’est pas acceptable. Comme le disait le pape François aux dernières JMJ, on ne peut plus être aujourd’hui un jeune qui reste affalé sur son divan. L’indice pour savoir comment nous nous comporterons en situation de grande détresse est notre volonté présente de ne pas rester passifs face aux défis du monde, aux urgences qui déjà se présentent à nous. Le Christ le dit à la fin de l’Évangile : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.»

Et en effet, si nous voulons vivre, quels que soient les défis, les drames, les catastrophes et la mort même qu’il nous faudra affronter, si nous avons su ne pas être arrogants et laisser l’amour du Christ lui-même prendre à travers nous notre défense, malgré la souffrance ou les persécutions, nous entendrons alors Dieu, son Père, nous dire, comme le disait l’antienne de l’Évangile : « Redresse-toi et relève la tête, car ta rédemption approche ». Il n’y a que le Christ en nous qui résistera à l’effondrement de tous les temples.

Ce sera alors pour nous l’Apocalypse, la véritable Révélation à travers nous de la puissance d’aimer de Dieu. Il suffit de persévérer à simplement aimer. Jusqu’à voir dramatiquement s’approcher la mort, les guerres, les souffrances et même les persécutions : aimer.

Si vous persistez à aimer, et Dieu et l’humanité, quels que soient les défis qui se présentent à vous, vous n’aurez jamais peur – c’est cet amour qui parlera pour vous – et vous serez sauvés.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 8 novembre 2022

06.11.2022 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 20,27-38

Évangile de Luc 20, 27-38

Par le Fr. Laurent Mathelot, OP

Le Dieu des vivants

Nous venons de lire l’histoire de la persécution d’Antiochos, où les sept fils endurent les plus horribles tortures plutôt que de renoncer à leur foi en Dieu. Ils croient tellement en la Résurrection qu’ils préfèrent mourir. Déjà ceci pose quelques questions : croyons-nous en Dieu au point d’accepter la mort et la souffrance ? Je ne sais pas si pour vous c’est une terrible nouvelle mais … un jour nous mourrons.

Et la souffrance, c’est déjà la mort. C’est d’ailleurs pour cela que Jésus dit, dans l’Évangile de Matthieu (5, 21-22) : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. » … parce qu’il a déjà commis un meurtre !

Se mettre en colère, haïr quelqu’un c’est toujours lui imposer une souffrance et c’est déjà commencer à le tuer. Et nous le savons bien car chaque fois que quelqu’un nous a insultés ou méprisés, chaque fois que nous avons été rejetés ou mal aimés : nous en avons souffert, parfois terriblement au point d’avoir l’impression de dépérir. Peut-être, hélas, l’avez-vous déjà ressenti : le manque d’amour fait mal, terriblement mal, au point que chaque fois que nous y sommes confrontés, il y a quelque chose en nous qui meurt – une innocence qui disparaît. C’est souvent douloureux, très douloureux d’être méprisés.

Pourtant, tout au long de l’Évangile, on nous raconte les guérisons réalisées par Jésus, que ce soient des guérisons physiques (le paralytique, le lépreux, etc.) ou spirituelles (on parle de chasser les démons dans le Nouveau Testament mais aujourd’hui on parlerait de troubles psychiques, de dépression, de mort sociale, …). On nous raconte aussi des histoires de résurrections (Lazarre, la fille de Jaïre, etc.). Enfin Jésus, lui-même ressuscite d’entre les morts. C’est ça que nous croyons ; voilà notre foi.

Il n’est pas sûr que nous échappions à la méchanceté des gens. S. Paul le dit lui-même : « Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi. ». Et peut-être que nous sommes même convaincus qu’il faudra encore souffrir ; qu’il y aura encore des manques d’amour et des blessures, des colères et même de la haine. Pire encore, certains ici ont peut-être des difficultés à s’engager véritablement dans une relation affective : par peur de devoir encore souffrir, de voir encore une histoire d’amour mourir et nous, de mourir un peu avec elle.

Jésus est là pour nous sauver. De toutes nos blessures, de tous nos démons : Jésus est là pour nous sauver. C’est vrai que nous n’échapperons pas à la souffrance et à la mort : lui-même a souffert et est mort sur une croix, crucifié du manque d’amour.

Notre foi n’est pas un rempart contre la souffrance ; notre foi est un pont qui va au-delà de la souffrance, au-delà de la mort. Nous ne croyons pas que ce monde va devenir un monde facile, où tout le monde est subitement beau et gentil ; nous croyons simplement que les morts ressuscitent. Et c’est cette foi qui nous donne la force de vivre au-delà du mal que l’on nous fait. La souffrance ne disparaîtra pas de votre vie sur cette terre ; mais la promesse du Christ c’est qu’il a un amour qui, toujours, nous emmènera vivants au-delà.

La résurrection des morts est sans doute quelque chose de difficile à comprendre. Mais nous pouvons nous en approcher en regardant toutes ces fois, dans notre vie, où nous avons été méprisés, insultés, mal aimés ou même cruellement blessés et que nous avons su nous en relever. Avez-vous des blessures guéries ? Avez-vous déjà réussi à pardonner de cruels manques d’amour ? Ce sont des résurrections ! Déjà, au quotidien, si vous avez réussi à passer l’éponge sur des petites injustices, à pardonner quelques petites méchancetés de la part de ceux que vous aimez, vous avez vécu quelque chose de la Résurrection des morts. Vous avez réussi à maintenir un amour vivant, au-delà d’une souffrance.

Sur la Croix, à propos de ceux qui le tuent, Jésus dit « Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ». La Résurrection commence toujours ainsi, par le pardon. Pardonner, c’est être capable de donner de l’amour au-delà de l’offense. Pardonner c’est vivre d’un amour si grand, qu’il voit au-delà de tous ces manques d’amour qui nous blessent et nous tuent petit-à-petit.

Ça ne veut pas dire que c’est facile. Ça fait terriblement mal d’être quitté, abandonné par quelqu’un qu’on aime. C’est même très douloureux quand une relation affective, amicale ou amoureuse semble brisée. Et trouver le moyen de pardonner, d’aimer encore malgré la souffrance que l’on ressent, nous semble parfois impossible. La rupture fait si mal …

Mais, avec le Christ, nous pouvons penser que celle ou celui qui nous blesse ne se rend pas véritablement compte de tout le mal qu’il nous fait. Et déjà penser ainsi, c’est commencer à pardonner.

Notre foi en la Résurrection des morts c’est de dire qu’il est toujours possible d’aimer au-delà de la souffrance, même si c’est difficile. Au moins, on peut prier pour que Dieu nous donne la force d’y arriver. C’est ce que fait Paul à la fin de l’extrait que nous venons de lire quand il dit : « Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance du Christ. » C’est en effet de notre proximité avec Dieu que nous viendra cette endurance de l’amour qui permet de pardonner et de continuer à vivre au-delà des blessures.

Il y a une vie après la mort ; il y a une vie après toutes nos petites morts, il y a un amour possible après toutes nos blessures et nos souffrances. Je vous en prie, croyez-le. Croyez que la force d’amour de Dieu se communique ; qu’elle permet de surmonter tous les chagrins et les douleurs ; qu’elle surpasse toutes nos blessures ; qu’elle nous permet de rester toujours vivants et debout, même quand on nous agresse.

« Le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCES.BE, le 31 octobre 2022

30.10.2022 – HOMÉLIE DU 31ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 19, 1-10

Évangile de Luc 19, 1-10

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Zachée était un sale type, j’ose le mot. Saint Zachée – parce que c’est désormais un saint ! – a commencé sa carrière en Israël, comme chef des collecteurs d’impôts pour le compte de l’occupant romain. Pour les contemporains de Jésus, non seulement Zachée est un collabo, mais il est le chef des collabos. Il faut se souvenir de la manière dont ont été traités les collaborateurs après la seconde guerre mondiale et, au-delà, imaginer comment ceux qu’un ennemi opprime voient les traîtres. Voilà Zachée, un collabo de la tyrannie …

Le tableau est en fait encore plus sombre : Zachée est immensément riche. Il s’engraisse de la collaboration avec l’ennemi. Il profite de l’oppression. On pourrait aujourd’hui l’imaginer comme un financier international sans scrupules, quelqu’un qui ne cherche que son profit personnel, rempli d’autosuffisance, vivant dans un luxe indécent, méprisant le réchauffement climatique. Voilà Zachée, un profiteur sans scrupules … Aux yeux des foules qui entourent Jésus, Zachée est un personnage des plus odieux, des plus méprisables.

On peut scruter un peu plus la symbolique du récit. Le sycomore, l’arbre sur lequel Zachée grimpe, représente ici l’ordre sacré. Dans les récits bibliques, le sycomore (ou figuier d’Égypte) est en effet un symbole de résurrection parce que c’est un arbre qui développe de nouvelles branches chaque fois qu’on le coupe. Même totalement recouvert par le sable, alors qu’avance le désert, il continue de pousser. On pourrait alors comprendre la « petite taille » de Zachée comme une petitesse spirituelle et l’arbre sur lequel il grimpe comme une volonté d’élévation.

Tout aussi symboliquement, dans la Bible, la demeure est toujours l’endroit où Dieu habite, là où il réside, où il vit. Quand Jésus dit à Zachée : « aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison », nous le comprenons à la lumière de la Résurrection du Christ : il faut que désormais mon Esprit vive en toi, qu’il vive à travers toi.

Et ceci déclenche évidement un scandale ! Comment accepter que Dieu se donne si totalement au dernier des mécréants, à celui qui a témoigné de tant de mépris, au dernier des injustes, à celui qui fait égoïstement le mal ? Comment est-il possible que celui qui incarne si parfaitement l’oppression – le traître parmi nous – devienne l’ami de Dieu ? Dieu aime-t-il vivre en compagnie de sales types et de gens sans scrupules ?

« Seigneur, le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes », dit le Livre de la Sagesse. « Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe … si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé … » Malgré tout ce qu’il a pu commettre, Dieu aime Zachée et, peut-être avant tout, malgré lui.

Il y a peut-être parmi nous des gens – moi d’ailleurs – qui ont des raisons de penser qu’ils se sont parfois comportés comme d’odieux égoïstes. Il y a peut-être parmi nous des gens qui se reprochent certains actes qu’ils ont commis. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été la proie de pensées qu’ils jugent eux-mêmes immondes ou perverses, d’élans de mépris et de haine. Il y a peut-être parmi nous des gens qui s’accusent d’avoir manqué cruellement d’amour … ou peut-être d’en manquer encore.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens auxquels l’amour d’une mère, d’un père a manqué. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été méprisés par un frère, une sœur. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ont été, dans le passé, humiliés, battus, violentés. Il y a peut-être parmi nous des gens qui, bien qu’entourrés, se sentent terriblement seuls, désespérés par manque d’amour.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens que la vie, la méchanceté des hommes ou l’état du monde désespère. Il y a peut-être parmi nous des gens qui ne voient plus vraiment de raison de croire en l’avenir. Il y a peut-être parmi nous des gens qui traversent une période de ténèbres et de dépression.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être parmi nous des gens soumis à différentes addictions : esclaves de l’alcool, de stupéfiants, de fantasmes ou de jeux. Il y a peut-être parmi nous des gens aux prises avec de terribles habitudes, soumis à des comportements ou des pensées qu’ils réprouvent. Il y a peut-être parmi nous des gens qui se détestent, qui se trouvent indignes ou méprisables à leur propres yeux.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Ne désespérez pas si vous pensez que tout est perdu et que ne sont plus possibles l’amour, la vie et la joie. Ne désespérez jamais si vous avez de véritables raisons d’avoir honte de vous-mêmes : Zachée était un sale type et le Christ a voulu demeurer chez lui.

Réjouissez-vous d’ailleurs car il aura suffi que Zachée « cherche à voir » qui était Jésus pour que sa conversion s’accomplisse. Au fond, il n’a fait que ça : désirer voir qui était ce Jésus.

J’ai été de ces étudiants qui font des fêtes à n’en plus finir et aiment se vautrer dans la fange, l’alcool et les plaisirs futiles. J’ai été aussi patron de bar et de boîte de nuit à Liège. J’étais de ceux que l’envie de se perdre avait enfermé dans les pires excès.

A celles et ceux qui, quoique bien entourés, se sentent désespérément seuls ; qui traversent ténèbres et turbulences, pour qui tout est sombre et sans espoir ; qui se trouvent actuellement perdus ou désorientés ; à celles et ceux qui se sentent méprisés et méprisables, mal aimés et aimant mal : je veux dire que moi aussi, je reviens de là-bas, du fond du désespoir, là où l’on croit que tout est perdu et que rien n’en vaut plus la peine.

Croyez – je vous en prie – que cette histoire de Zachée est vraie ; qu’il est possible au dernier des derniers d’être invité par le Christ à demeurer en sa présence.

J’ai été ce Zachée, et il y a parmi nous sans doute d’autres Zachée : des gens pour qui tout semblait perdu et qui sont revenus à la Vie ; des gens qui, du fond d’une existence méprisable, à un moment donné de leur vie dissolue, d’une vie qu’ils pensaient à jamais perdue, se sont simplement un peu élevés pour voir Jésus et chez qui il est resté à demeure. Pour ma part, j’ai le sentiment que le Christ m’a véritablement ressuscité du caniveau dans lequel j’avais décidé de sombrer. C’est ce qui m’amène à la vie religieuse et c’est ce qui m’amène à oser parler devant vous.

Voilà, même si j’ai quelques scrupules à me prendre en exemple de l’Écriture, il est bien, je pense, de faire un peu mieux les présentations : Bonjour je suis Zachée, celui qui était perdu et chez qui le Christ à voulu demeurer.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source: RÉSURGENCES.BE, le 25 octobre

23.10.2022 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 18,9-14

Évangile de Luc 18, 9-14

Le regard sur soi

Êtes-vous être des gens bien ? Pensez-vous être une personne bien élevée ? Avez-vous quelque fierté à être qui vous êtes ? Paul pense qu’il est quelqu’un de bien, qu’il a mené le bon combat et qu’il va recevoir bientôt la couronne de la justice. Le Pharisien de la parabole pense, lui aussi, qu’il est quelqu’un de bien. Tous les deux se pensent justes face à Dieu.

A l’inverse, le publicain se pense misérable ; il s’humilie devant Dieu. Tandis que la première lecture essaye de faire comprendre que la souffrance n’est pas une humiliation, un mépris, une punition que Dieu impose.

Essayons de tirer tout cela au clair.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu, peut-être pensé : « qu’ai-je donc bien pu faire pour mériter ça ? » Je connais des gens, parce qu’ils ont eu à traverser de grandes souffrances, de terribles maux, qui se sentent coupables devant Dieu. Et ne savent pas pourquoi …. « Qu’ai-je donc bien pu faire au bon Dieu pour avoir tant de malheurs ? » … Je connais des jeunes, qui ont souffert une enfance douloureuse et qui pensent être maudits, qui ne croient plus même au bonheur, ou si peu. Pour eux c’est (sûr) plié, Dieu ne les aime pas.

Dieu est un juge impartial. « Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé ». rappelle le Livre de Ben Sira le Sage. La théologie de la rétribution – Dieu qui distribue le bonheur et le malheur comme on donne des bons et des mauvais points – est une fausse théologie. Comment expliquer, si le malheur est une punition, que le Christ ait souffert ? que la Vierge Marie ait dû regarder son fils agoniser sous ses yeux ? Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ?

Nous ne méritons bien souvent pas le malheur qui nous arrive et même il arrive que des criminels meurent dans leur lits, paisiblement, comblés de biens. Va-t-on dire que leur richesse est une rétribution de Dieu ? Il y a des gens bien qui souffrent injustement ; et il y a de terribles pécheurs qui apparemment s’en sortent très bien.

La théologie de la rétribution est une fausse théologie. Ce n’est pas aussi directement que s’appliquent justice et bonheur ; péché et malheur. Le pyromane n’est pas toujours celui qui se brûle et la vie des saints n’est pas toujours paisible. Ça marche dans les deux sens, nous récoltons ce que d’autres ont semé ; et d’autres récolterons ce que nous semons. Le malheur comme le bonheur. Bien sûr, il arrive que l’amour que nous répandons nous revienne ou, au contraire, que notre péché nous éclate à la figure, mais ce n’est pas toujours le cas.

Alors que dire à ce jeune qui se pense maudit parce qu’il a déjà trop souffert ? Le texte répond « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. » Attention de ne pas retomber ici dans la théologie de la rétribution et penser : celui qui fait le bien, Dieu l’écoute. Non ! Dieu écoute tout le monde ! Dieu aime tout le monde. Ainsi, si j’ai l’impression que Dieu ne m’écoute pas, c’est que je me pense indigne d’être écouté. C’est soit la culpabilité imaginaire que j’évoquais plus haut – se sentir coupable alors qu’on est juste un innocent qui souffre – soit une culpabilité bien réelle, au malheur que je subis s’ajoute la souffrance que je crée.

La manière dont j’ai l’impression que Dieu m’écoute, se teinte de la valeur que j’ai à mes propres yeux. Plus j’ai tendance à me sentir coupable ; plus je vais avoir tendance à penser que Dieu va vouloir me rejeter … ou me punir. C’est faux : Dieu accueille à bras ouvert celui qui se reconnaît humblement tel qu’il est. Allez revoir la joie exubérante du Père dans la parabole du Fils prodigue. C’est touchant.

A l’inverse plus j’ai tendance à me sentir content de moi-même, bien-pensant et important, plus j’ai tendance à l’autosatisfaction, parfois au prix d’un lourd aveuglement sur mes défauts – la fameuse poutre dans mon œil – plus j’ai tendance à m’élever moi-même, plus je vais m’illusionner de la bienveillance de Dieu à mon égard, qui devient alors un Dieu qui pense comme moi, qui agit comme moi, qui parle comme moi, qui est comme moi. Un Dieu qui, comme moi, ne voit pas trop mon péché mais très bien celui des autres.

Nous oscillons tous entre ces deux extrêmes, entre sentiment de complète indignité parfois et sentiment d’ultime importance autrefois ; entre dévaluation et surélévation de soi. Dieu a sur nous un regard plus apaisé et Jésus nous présente une plus juste mesure.

Deux hommes montent au Temple : un pharisien et un publicain. Le tort serait d’imaginer que nous soyons l’un ou l’autre, nous sommes les deux, tantôt l’un, tantôt l’autre.

A l’époque de Jésus, les pharisien représentent un des nombreux courants du judaïsme en crise, c’est le courant montant, qui deviendra dominant après la mort de Jésus. Les pharisiens, c’est un peu le nouvel establishment politique et religieux, d’où sortirons après la destruction du Temple les rabbins. Pharisien ça veut dire « séparé » dans le sens qui se considère mis-à- part des autres, plus pieu, plus respectueux de la Loi, nouveau juif comme on est nouveau riche, sûr de soi et peut-être arrogant. « Je ne suis pas comme les autres hommes, voleur, injuste, adultère. Moi je jeûne et je fais l’aumône » voilà un pharisien.

Les publicains, eux, ont choisit une toute autre orientation politique. Ils collaborent avec l’occupant romain. Ils collectent pour son compte des imports. Ils tiennent pour lui des tâches administratives. Ils sont haïs par les gens comme les collabos l’étaient pendant la seconde guerre mondiale. Le publicain que la parabole nous présente n’ose même pas lever les yeux vers Dieu … « Je suis pécheur Seigneur, aide-moi. »

Et Jésus renverse la logique, celui qui se reconnaît injuste est plus juste que celui qui se croit juste. Comme nous l’avons dit, l’un est clairvoyant sur lui-même et l’autre est aveugle.

On a ainsi, au fil des lectures d’aujourd’hui, quatre situations. La première qui est de se croire coupable de tous les malheurs qui nous arrivent : ce n’est pas vrai. Il y a de la souffrance qui nous atteint et dont nous sommes totalement innocents. La deuxième est celle du publicain qui, aussi lourde que soit sa faute – c’est un collabo tout de même ! – aussi lourde que soit sa faute, est juste aux yeux de Dieu parce qu’il a su s’abaisser au niveau de sa médiocrité, la reconnaître – il a été clairvoyant sur lui-même – pour demander l’aide de Dieu : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ». La troisième situation est celle du pharisien qui se gonfle de lui-même pour ne pas voir sa faute, qui s’élève au rang de Dieu. Et la quatrième est celle de Paul, qui a raison d’espérer la couronne de la justice alors qu’il va bientôt mourir.

Il y a une élévation de soi qui n’est pas de l’orgueil, c’est la sainteté. Paradoxalement elle s’obtient en s’abaissant. Paul a raison d’espérer triompher devant Dieu, alors qu’il est au plus bas, parce il a su reconnaître auparavant, comme le publicain de la parabole, la bassesse dont il était responsable. Honnête sur lui-même, il sait juger de son innocence face au malheur qui l’accable.

Il y a une élévation de soi qui n’est qu’orgueil, c’est le pharisien qui s’élève lui-même au niveau de Dieu – qui ,en fait, rabaisse Dieu à son niveau – et qui se rend ainsi totalement aveugle sur la mal qu’il peut commettre.

Il y a un abaissement de soi qui est clairvoyance, c’est l’honnêteté. Paradoxalement, elle nous élève. Le publicain est présenté juste par Dieu parce qu’il s’abaisse à la réalité de qui il est.

Enfin, il y a un abaissement de soi injuste, trop sévère, qui nous fait penser mériter le malheur dont nous sommes innocents. Ici c’est sur la justice de Dieu qu’on se rend aveugle.

L’enseignement des lectures d’aujourd’hui c’est qu’il nous faut nous aimer tels que Dieu nous aime : envisager nos bassesses d’un regard juste, se réjouir de la hauteur à laquelle il veut nous élever. Il y a, dans cet écart, toute la miséricorde de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source: RÉSURGENCES.ORG, le 18 octobre 2022

09.10.2022 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – ÉVANGILE DE LUC 17,11-19

Évangile de Luc 17, 11-19

Étrangers sur notre propre terre

Visiblement, le propos des lectures d’aujourd’hui est de valoriser les étrangers.

Dans la première lecture, Naaman, qui est un général syrien, est guéri par le prophète Élisée. C’est une époque où la Syrie et Israël sont en guerre. Naaman a tout pour être repoussant : il a la lèpre ; il est un ennemi. Voilà qui nous donne la mesure de la tension qui se joue. Tout sépare Élisée et Naaman. D’autant qu’Israël est au bord de la guerre civile et que le prophète ne cesse de dénoncer les élites qui se tournent vers les dieux étrangers. La nation perd la foi.

Précisément la foi que gagne Naaman. D’abord incrédule, une fois guéri, il ne se sent plus de joie ; il veut couvrir de cadeaux Élisée qui refuse. Le texte devient alors touchant « Permets que j’emporte avec moi de la terre de ce pays, pour y offrir des sacrifices au Dieu d’Israël ». C’est la terre qui crée l’appartenance – s’ancrer sur le même sol ; être issu du même terroir. L’étranger, lui, est celui qui a poussé sur une autre terre.

Autre chose qui distingue l’étranger c’est sa foi. L’étranger c’est celui qui ne vit pas comme nous ; ne prie pas comme nous ; ne pense pas comme nous ; ne partage pas nos valeurs – du moins pas toutes – qui n’a pas les mêmes fondements culturels, avec lequel il est parfois difficile de se comprendre. Et, comme dans l’Antiquité foi et sol sont très liés, on comprend le geste d’emporter un peu de la terre d’Israël – de la Terre promise – à demeure.

L’épisode rapporté par l’Évangile présente, avec la guérison du général syrien, beaucoup de similitudes : il s’agit encore de lèpre ; il s’agit encore d’être sauvé par sa foi et il s’agit encore d’un étranger : un Samaritain cette fois.

A l’époque de Jésus, les Samaritains sont les ennemis religieux d’Israël, les deux peuples sont juifs, mais se détestent. Ils pratiquent un culte semblable – tous célèbrent la Pâque notamment – mais s’écharpent sur le lieu du Temple : Jérusalem pour les uns ; Samarie pour les autres. Rien n’est pire qu’une querelle de clochers. C’est le cas et c’est féroce : on se méprise ; on s’insulte ; on change de trottoir quand on se croise. Il y a un épisode de l’Évangile [Lc 9, 51-56] où un village de Samaritains refuse de recevoir Jésus … « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem ». C’est dire la haine entre les deux peuples, chacun accusant l’autre d’être un juif hérétique !

A plusieurs endroits Jésus dénonce le racisme anti-samaritain, par la parabole du Bon Samaritain que nous connaissons tous ; aussi par la rencontre avec une femme samaritaine à midi au bord d’un puits. Dans la bouche de Jésus, ces méprisables étrangers que sont les Samaritains sont remarqués pour leur accueil, leur charité et, ici, leur reconnaissance envers Dieu. Parmi les dix qui ont été guéris, qui revient rendre grâces à Dieu ? C’est précisément le Samaritain, ce juif approximatif que tout le monde déteste.

Évidemment, ces textes résonnent avec le contexte actuel où les flux migratoires inquiètent. Nous sommes face au problème de l’accueil des étrangers, dans un temps de globalisation fulgurente. Comment résoudre à nouveau cette équation de l’amour du prochain, de la générosité chrétienne et de l’accueil de la souffrance d’autrui avec un Occident qui se trouve en perte de repères et de valeurs, traversé par des questions d’identité ; qui perd même le sens de la notion de peuple et de religion ? Comment accueillir ceux qui sont pourchassés pour qui ils sont, quand nous-mêmes ne savons plus très bien qui nous sommes ?

Au fond, le problème n’est-il pas là : ne sommes-nous pas devenus apatrides de notre propre culture, de nos propres valeurs et de notre propre monde ? Ne sommes-nous pas devenus des étrangers à notre propre mode de vie ? Finalement ce grand mouvement de changement constant que nous appelons « le progrès moderne », dans lequel nous sommes emballés, ne nous éloigne-t-il pas toujours plus de nos racines, de notre terroir, de là où nous voudrions demeurer, la terre de notre repos ? Une terre paisible, une Terre promise, où coule « le lait et le miel », dit la Bible.

Ce perpétuel mouvement de progrès auquel nous n’arrêtons pas de donner de l’ampleur n’a-t-il pas fait de nous des exilés sur notre propre Terre ? La montagne de déchets que nous produisons, le dérèglement climatique que nous amplifions ne nous ont-ils pas jetés hors de notre propre mode d’existence ? Spirituellement, nous sommes déjà des exilés climatiques : notre horizon de vie n’est plus le même que celui des générations avant nous. Nous le savons bien.

Nous devenons des étrangers sur notre propre Terre, dans notre propre mode d’existence et, contrairement aux exemples que nous donnent les textes d’aujourd’hui, c’est précisément parce que nous ne sommes pas reconnaissants envers Dieu. Nous avons cru dominer la création, tout comprendre, tout gérer et produire nous-mêmes notre propre bonheur, et accessoirement des tonnes de plastique à côté. Nous avons appris à nous passer de Dieu, nous nous sommes largement pris pour le Créateur et, ce faisant nous nous sommes exilés de la joie de vivre promise. C’est désormais l’inquiétude qui règne sur Terre et sans doute pour longtemps …

« Permets que j’emporte de la terre de ce pays » avait dit le général syrien Naaman, qui voulait rendre grâces à Dieu. Et c’est en glorifiant Dieu à pleine voix, que le Samaritain se jette face contre terre aux pieds de Jésus. Tous les deux sauvés par leur foi, tous les deux étrangers qui trouvent enfin une terre où rendre à Dieu un culte véritable, une part de Terre promise, un lieu de repos final et de Paix.

C’est l’inquiétude qui fait de nous des étrangers, alors que notre seul désir est de demeurer en paix. Ce n’est pas seulement le mouvement qui fait l’exil, c’est l’inquiétude qui accompagne ce mouvement. Le progrès n’est pas en soi une mauvaise chose, mais quand ce progrès suscite l’inquiétude au niveau mondial, alors on se sait partout en exil de Terre promise, de lieu pour finalement se reposer.

La difficulté d’accueillir l’étranger c’est d’abord la difficulté de s’accueillir soi, étranger sur sa propre terre, exilé de sa propre espérance, de son propre idéal, de sa propre vie rêvée. La difficulté d’accueillir l’étranger c’est la difficulté d’ajouter son inquiétude à la notre, alors que nous désespérons de trouver enfin la paix.

Mais dès que nous découvrons que nous partageons la même foi, quand nous nous apercevons que l’autre, autant que nous, aspire lui-aussi à la vie paisible et au repos pour son âme, alors nous trouvons une terre commune, un terreau semblable d’espérance, et nous nous découvrons une fraternité d’exil.

C’est la foi qui fait de nous un peuple. Et au-delà de la foi en nos cultures, en nos coutumes, en nos traditions et nos semblables, c’est la foi en un même Dieu – et donc en une même espérance et en un même amour – qui fait de nous un même peuple : le peuple humain.

Nous cessons d’êtres des étrangers quand nous réalisons que nous partageons la même espérance et la même foi en l’Amour, qui est Dieu.

Laurent Mathelot, dominicain