03.03.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 2,13-25

Chasser l’hypocrite

Évangile selon saint Jean 2, 13-25

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile aujourd’hui dément l’image de Jésus comme un strict adepte de la non-violence – une sorte de Gandhi de l’antiquité, l’image d’un Jésus qui finalement pardonnerait tout, tout le temps. L’exclusion des marchands du Temple est, de fait, une exclusion de la proximité avec Dieu. Au contraire, les Écritures nous parlent d’un Jésus qui, s’il est très accueillant de la misère et du repentir, insulte, vitupère et parfois s’emporte contre l’hypocrisie religieuse.

C’est aujourd’hui pourtant une croyance fort répandue : nombreux sont les chrétiens en effet qui professent non plus que Dieu veut sauver tous les hommes mais qu’en vérité, il les sauvera tous. « On ira tous au paradis ! ». C’est une conception de la miséricorde qui nie la liberté – celle de Dieu et celle des hommes.

Le pape François a récemment dit qu’il priait pour que l’Enfer soit vide. C’est en effet le maximum que nous puissions faire : prier. Car, il se pourrait que nous ne soyons pas tous sauvés. C’est un point essentiel de notre liberté. Dieu nous laisse libres de le renier jusqu’au bout, et même de le tuer. Jésus en Croix dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » … Car ils ne savent ce qu’ils font : la clé est là. Ceux qui pêchent en connaissance de cause, et sans repentir, échapperont au Salut.

Un autre texte permet d’éclairer ce point. Saint Paul dit, dans la Lettre aux Romains (7, 19) : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » Et, en ce sens, le Christ est pour moi le Salut. Ce n’est pas ça qui est ici en cause. Ce qui est en cause, c’est l’hypocrisie religieuse : faire le mal que je désire tout en prétendant agir pour le bien. Voilà le comportement des marchands du Temple : la corruption de la religion.

Il faut bien se rendre compte de l’importance capitale du Temple dans le judaïsme ancien. Tout s’y rapporte. Il est d’abord et avant tout le lieu où Dieu réside sur la Terre d’Israël. Dans le Saint des Saints se trouve la Shekhina, la présence invisible de Dieu. Pour le Judaïsme ancien, Dieu habite au Temple.

La crainte est alors que Dieu décide d’abandonner le Temple – et la Terre et le Peuple – dégoûté du péché qui souille ses abords. De là, les nombreux rituels de purification, les piscines qui l’entourent ; de là, les innombrables sacrifices ; de là, l’extrême déférence nécessaire à ceux qui s’en approchent.

Or le grand-prêtre et les familles sacerdotales étaient corrompus. C’est d’ailleurs déjà ce que Jean le Baptiste dénonçait, lui qui est issu de l’une de ces familles et qui s’en va pourtant au loin, au bord du Jourdain, prêcher le repentir et la conversion. Il payera de sa vie d’avoir dénoncé la corruption d’Hérode et de sa cour. Comme Jésus payera de sa vie d’avoir mis en lumière celle des grand-prêtres et des scribes.

L’acte de Jésus qui chasse les marchands du Temple apparaît proprement scandaleux. Nous l’avons lu dans Jean – il se trouve dans les quatre évangiles, ce qui est un signe fort d’authenticité. Mais dans Marc, il est dit que Jésus renverse aussi les vases sacrés. Il faut imaginer la scène aussi scandaleusement que si Jésus entrait ici et renversait l’autel. C’est d’ailleurs à partir de ce moment là – et parce qu’il attente au Temple – que tout tourne mal pour Jésus. Avant les foules l’acclamaient : « Hosanna ! » ; bientôt ils vont crier à Pilate « Crucifie-le ! », scellant alors avec son sang leur corruption avec l’occupant romain.

Il arrive parfois que certains chrétiens rejettent le Dieu de l’Ancien Testament comme un Dieu violent que Jésus, en quelque sorte, viendrait contredire. Ce Dieu qui, dans la première lecture, celle des dix commandements, dit « Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ». C’est oublier deux choses : d’abord qu’ensuite Dieu dit « mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération ». Il y a là une disproportion qui témoigne de la tendresse de Dieu. Pour qui l’étudie dans son contexte, le décalogue représente un progrès d’humanité par rapport aux codes de lois anciens, notamment ceux qui réclamaient « œil pour œil, dent pour dent. » Mais c’est oublier un peu vite aussi que Jésus n’est pas toujours tendre dans les Évangiles avec les hypocrites, que l’hypocrisie religieuse est ce péché contre l’Esprit dont il affirme avec force qu’il ne sera jamais pardonné [Mc 3. 28-29, Mt 12. 30-32, Lc 12. 8-10].

Enfin et surtout, en affirmant que le véritable Temple n‘est pas ce merveilleux édifice de pierre, lieu de toutes les institutions d’Israël, mais bien son Corps et nos corps à sa suite, Jésus ramène toutes les institutions à l’homme. Nous sommes l’institution du Christianisme, nous sommes le Temple.

Nous sommes les prêtres, les prophètes et les rois de notre religion. Le Royaume de Dieu est tout en nous. Le Saint des Saint est notre cœur et c’est là que se trouve la Shekhina, la présence réelle de Dieu.

Finalement, le Christianisme est une extraordinaire libération de l’homme des institutions extérieures ; au prix d’un radical rejet de l’hypocrisie religieuse qui verrait Dieu nous déserter le cœur.

Ce que dit le Christ, c’est qu’au risque de la liberté de nous-même nous profaner, nous sommes des vases sacrés.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 février 2024

25.02.2024 – HOMÉLIE DU 2ÉME DIMANCHE DU CARÊME B – MARC 9,2-10

Évangile selon saint Marc 9, 2-10

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le récit que nous venons de lire de la Transfiguration est hautement symbolique, très imagé. La présence d’Élie et de Moïse renforce ce sentiment : ils sont les deux seuls personnages de l’Ancien Testament à avoir bénéficié d’une apparition de Dieu sur cette montagne (Ex 3 et 1 R 19), l’un – Moïse – symbolise la Loi, et l’autre – Élie – l’arrivée du Messie. Tout est en place pour un récit plein de sens : Jésus apparaît comme le Messie tant attendu d’Israël, l’accomplissement de la Loi, l’envoyé resplendissant de Dieu. Et la blancheur éclatante de son vêtement vient ajouter la classique touche concrète que la rhétorique juive apprécie particulièrement. Non seulement il est le Messie, mais cela se voit de manière éclatante. Il est lumineux de la présence de Dieu. Une voix venue du Ciel vient sceller le tout : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! ». Voilà, c’est du tragique ; c’est du pimpant ; c’est du colossal, du Cécil B. De Mille. C’est tellement impressionnant qu’on ne peut plus douter : il est le Messie ; l’authentique Fils de Dieu, c’est lui.

Mais est-ce vraiment tout ce que le récit veut dire ? S’agit-il simplement de nous présenter une image – une de plus, oserais-je dire – de la divinité de Jésus ? Fallait-il une théophanie, une intervention directe de Dieu, que les disciples ne comprennent pas – et nous, peut-être pas plus – qui redise ce qui était déjà scellé au baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » ? On a l’impression que ce récit de la Transfiguration fonctionne comme un surlignage blinquant. Il y a quelque chose de too much.

Et surtout, pourquoi lire ce récit en plein Carême, alors que nous allons vers Pâques ? L’épisode du sacrifice d’Isaac est plus dans l’air du temps. Pâque, où Dieu sacrifiera son Fils bien-aimé, forme un diptyque avec ce récit de la Genèse où celui du père des croyants a été épargné.

Abraham auquel Dieu avait déjà demandé de quitter son pays, sa patrie et la maison de son père se voit maintenant réclamer en sacrifice son fils chéri – la traduction grecque utilise le même mot « bien-aimé » qu’utilisera l’Évangile à propos Jésus – et de vouer ce fils bien-aimé en sacrifice à Dieu.

Dans le Proche-Orient ancien, avoir des enfants est un gage de sécurité pour les vieux jours. Il n’y a pas d’aide sociale, d’assurance maladie, de pension. Seul l‘amour généreux de vos enfants garantit une paisible vieillesse. Demander à Abraham de sacrifier son fils, c’est lui demander de sacrifier tout : son enfant, son avenir et la joie de son cœur. D’autant qu’Isaac était également le fruit d’une promesse de Dieu. Au fond, ici, Dieu reprend même sa parole. Le texte semble vouloir dire : à mesure où tu me sacrifieras tout, je te comblerai de bénédictions.

Évidemment, le sacrifice envisagé pour Isaac est un holocauste qui ressemble fortement aux sacrifices qui s’opéraient alors au Temple de Jérusalem, l’animal étant voué totalement à Dieu dans les flammes d’un brasier. Et il s’est trouvé des historiens pour dire – peut-être avec raison d’ailleurs – que ce passage, dont la tension culmine dans l’arrêt de la main d’Abraham, signifierait simplement le rejet par Dieu des sacrifices d’enfants qui existaient dans l’Antiquité. Dieu ne veut plus de sacrifices humains ; l’holocauste d’un animal au Temple suffit désormais. Et pour nous, l’Eucharistie.

Mais le texte dit beaucoup plus que ça. Il présente finalement le sacrifice d’Isaac comme un test de la foi d’Abraham. C’est une lecture littérale de penser que Dieu demande ici qu’on s’apprête à lui sacrifier tout ce qu’on a de plus précieux. D’ailleurs, cette interprétation est proprement inaudible par qui a perdu un enfant. Dieu ne demande pas ce genre de sacrifice. Ce que dit le texte c’est que l’amour d’Abraham pour Isaac devient, pour Dieu, un jalon de sa foi qui justifie la fin des sacrifices. Notre foi se mesure à l’aune de notre relation d’amour la plus intense, la plus essentielle. Et l’amour suffit à tous les sacrifices.

Reste la question de la place de la Transfiguration du Christ dans cette ambiance pascale ? Est-ce simplement, comme je l’ai déjà dit, un récit de plus pour nous faire prendre la mesure de la divinité du Christ par la mise en scène d’images extraordinaires ? Finalement, le récit de la Transfiguration se réduit-il à un artifice littéraire ?

A bien y réfléchir, la résurrection est une transfiguration de la mort. Si nous disons que les morts ressuscitent, la mort – toute mort – s’en trouve transfigurée … Ultimement, toujours rayonnante. Que ce soit quand il nous précède sur la montagne ou qu’il nous devance au calvaire, le Christ transfigure tout.

Ainsi, la place de ce récit dans le cadre pascal se justifie pleinement pour dire que le Christianisme est autant une transfiguration de la vie qu’une transfiguration de la mort. A la suite du Christ, tout est plus rayonnant.

Tout change, le réjouissant comme le triste, le tragique comme l’exaltant, le banal comme le précieux. Il y a continuité de transfigurations. Marcher à la suite du Christ, c’est en permanence se transfigurer et, ainsi, transfigurer le monde.

Regardez les personnes rayonnantes ; regardez les personnes lumineuses. Elles vous montrent l’autre versant de la Crucifixion : la joie de vivre, la joie d’aimer.

Et puis, si vous apprenez à les connaître, vous remarquerez que certaines d’entre elles vous montrent aussi la Crucifixion : qu’en-deçà de leur rayonnement, il y a un sacrifice profond, une blessure essentielle, une crucifixion passée. Et vous verrez alors la Résurrection.

Transfiguration et Résurrection s’embrassent pour dire que tout – la vie, la mort, les joies, les peines, les naissances et les deuils – tout ! peut finalement rayonner de l’amour de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 février 2024

19.02.2024 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE CARÊME – MARC 1,12-15

Libres d’errer

Par le Fr. Laurent Mathelot

Vous connaissez sans doute l’importance symbolique des nombres dans la Bible. 40 est le chiffre qui parcourt les lectures d’aujourd’hui : 40 jours de déluge, 40 jours de Jésus au désert, 40 jours de Carême.

On trouve ailleurs d’autres mentions symboliques du nombre 40 : Moise, comme Jésus, se retire 40 jours sur la montagne pour jeûner ; le prophète Élie monte également vers l’Horeb, la montagne de Dieu, au terme d’une marche de 40 jours et 40 nuits ; bien sûr, l’Exode, les 40 ans d’errance du peuple libéré d’Égypte dans le désert avant d’entrer en Terre promise ; mais aussi les rois David et Salomon qui règnent tous deux 40 ans ; enfin, c’est 40 jours après la Résurrection que Jésus monte vers le Père.

Dans la tradition juive, quarante ans c’est le temps qu’il faut pour façonner un homme selon le cœur de Dieu, le temps de la maturation du disciple. On retrouve le Carême, qui est aussi un temps de maturation, de formation des disciples à la joie de Pâques.

Alors, quelles grandes lignes dégager de ces événements que le chiffre quarante rapproche ?

Le déluge est survenu, comme le dit le Livre de la Genèse, parce que « toutes les pensées du cœur de l’homme se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée » (Gn 6, 5-8). Dieu, nous dit le texte, se repend d’avoir crée le vivant et fait de la Terre un désert maritime où erre seule, sans but, pendant quarante jours, l’arche de Noé. Vous connaissez la suite, une colombe lui apportera la promesse d’une terre émergée – d’une Terre promise et ainsi, d’une vie nouvelle.

On voit déjà se dessiner un thème que l’on retrouve dans l’Exode. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage de l’Égypte et maintenant il erre dans le désert. Un peu comme si, à l’instar de Noé, une fois sauvé par Dieu, il devait y avoir une certaine errance ; comme si, une fois qu’on est libéré par Dieu, il y avait nécessairement une période de tâtonnement, de flou, où l’objectif, la finalité n’apparaissent pas clairement, un peu comme quand on sort de l’obscurité vers la lumière éclatante et qu’on écarquille les yeux.

De même, pendant les quarante jours qui séparent la mort de Jésus de son Ascension, les disciples ont une impression très floue de ses apparitions, comme si ce temps d’errance était nécessaire pour qu’ils comprennent de ce qui se joue sous leurs yeux.

Quarante est clairement le nombre qui symbolise le temps où l’humanité erre après avoir été libérée par Dieu – libérée du Déluge, libérée d’Égypte, libérée à Pâque de la mort.

Et au fond, toute liberté n’est-elle d’abord et avant tout une liberté d’errance ? L’exercice d’une liberté commence par la liberté d’errer, quitte à se tromper. C’est précisément ça être libre : pouvoir dans une certaine mesure se perdre, errer.

Et quand Pierre, dans la seconde lecture, rapproche notre baptême du déluge, ne rend-il pas compte justement de la liberté des enfants de Dieu ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes dans un temps d’errance entre la libération, le salut reçu à notre baptême, et la place qui nous est finalement réservée auprès de Dieu ? Effectivement, nous sommes dans cet état : déjà sauvés et pourtant en train d’encore errer et de parfois nous tromper.

Alors pourquoi Jésus va-t-il au désert ? Faut-il qu’il y subisse une épreuve ? Dieu veut-il le tester ? Est-il lui aussi en train d’errer entre le bien et le mal ?

On est juste après son baptême. Dieu vient à peine de dire « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » – qui sont précisément les paroles qui, aux yeux des hommes, scellent en lui l’alliance entre la divinité et l’humanité. On pourrait dire qu’à son baptême, ceux qui l’entourent comprennent que Jésus est divin. Dans la tentation au désert, c’est l’inverse : la divinité comprend pleinement l’humain. En Jésus, Dieu se fait homme jusqu’à la tentation.

Et évidement c’est pour nous une libération. La tentation, c’est la part ultime d’humanité que la divinité accepte, justement pour nous soyons libres, totalement libres. Être tenté, ce n’est donc pas pécher, c’est au contraire envisager la plénitude de la liberté que Dieu nous donne, y compris la liberté de nous tromper. Il n’y a pas un Dieu pour nous punir de nos errances. Au contraire, il y a un Dieu qui pardonne chaque faux pas que nous reconnaissons. Précisément parce qu’il nous veut libres.

Ce qui ne veut pas dire que nous puissions faire n’importe quoi : « tout m’est permis, dira Paul, mais tout ne convient pas » (1 Co 6, 12 et 10, 23).

Le carême est précisément le travail de la tentation ; par le jeûne et l’abstinence, par certaines privations, il est un apprentissage à être tenté et à cependant maintenir un cap que l’on s’est donné.

Il est normal et tout à fait juste d’être tenté par de la nourriture quand on a faim. En organisant cependant un jeûne, nous travaillons ce sentiment de tentation, de la faim qui nous titille, d’une certaine errance entre tenir bon ou céder. Et finalement, dans cette errance, nous faisons l’exercice concret de notre fondamentale liberté.

Nous n’avons pas à avoir peur des tentations, elles sont le reflet de la liberté que Dieu nos donne. Nous n’avons pas à en avoir peur, mais nous avons à les maîtriser, les dominer pour précisément rester libres. Et c’est à ça que nous entraîne le Carême.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 février 2024

11.02.2024 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,40-45

Journée mondiale des malades

Je crois qu’il y a une manière de vieillir heureux, qui parvient, au-delà de tous les aléas de la vie, à trouver encore la joie d’aimer. Je crois que, malgré le corps qui se délite, les maladies et les maux qui prennent de l’importance, malgré les possibilités qui se réduisent parfois drastiquement et même quand vient le sentiment d’approcher de la fin, il reste de la place pour l’espérance et la joie parce que, jusqu’au bout, nous gardons intacte notre capacité d’aimer.

Je crois qu’il reste dans la souffrance, au fond de la maladie ou de la dépendance, toujours la possibilité d’aimer de tout son cœur ; qu’il y a moyen que la douleur ne prenne pas toute la place, à force d’amour : l’amour pour l’époux ou l’épouse d’une vie, l’amour pour ses parents, pour ses enfants, l’amour pour Dieu. Il y a, même au fond d’un lit d’hôpital, invalide ou en grande fragilité, la possibilité intacte d’éprouver toujours de l’amour et donc, quelque part encore, la joie d’aimer.

Je me souviens d’une religieuse franciscaine, plus que centenaire. Elle vivait dans une maison de repos à Embourg. Elle avait le cœur tellement fragile, qu’il était interdit de frapper à sa porte avant d’entrer. On entrait à pas feutrés, attendant silencieusement qu’elle vous remarque. Je garde comme un trésor ce qu’elle m’a dit dans la pénombre de sa chambre : « Je suis prête, je n’ai pas peur. Au contraire, je suis pleine de joie. Je vais rejoindre l’Amour que toute ma vie j’ai espéré. ». Et elle s’est éteinte en paix quelques jours plus tard.

Je me souviens aussi de Véronique, au pèlerinage du Rosaire à Lourdes. Elle n’avait plus aucune force musculaire ; elle ne pouvait plus parler, ni manger, ni boire. Je l’accompagnais à la messe pour veiller sur elle, lui passer de temps en temps un linge humide sur le visage et prier ensemble, essentiellement en se tenant la main, et en se regardant profondément dans les yeux. C’est tout ce qu’il nous restait pour communiquer et, tous les deux nous avons pleuré. De tristesse, sans doute, mais le regard plein de joie. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, mais j’ai la certitude d’avoir été regardé du plus bel amour et d’en avoir eu le cœur bouleversé.

On comprend souvent négativement la notion de sacrifice – l’idée d’offrir à Dieu ses souffrances, par exemple – comme s’il s’agissait du désir pervers de souffrir pour expier ou pire d’aimer la douleur en soi, au fond comme un suicide sur l’autel de Dieu. C’est un peu vite oublier que le Christ en agonie a supplié : « Éloigne de moi cette coupe » (Lc 22, 42).

Mais, il y a une vision positive du sacrifice, non pas comme amour de la souffrance mais au contraire comme sacrifice de la souffrance pour se donner encore à l’amour, un amour qui précisément transcende la douleur, qui va au-delà ; un sacrifice qui trouve la force de détourner ses pensées de la souffrance, pour les maintenir dans l’amour.

En effet, ça demande une certaine force spirituelle. Qui parvient, pétri de douleur, à malgré tout centrer son cœur sur l’amour ? à penser à ceux qu’il aime plus fort qu’à son corps malade ? à rendre encore grâces à Dieu alors qu’il se sent dépérir ?

Les visiteurs qui les accompagnent vous rapporteront, comme je viens de le faire, quantité de témoignages de cette force qui émane de personnes malades, de la puissance d’amour qu’elles transmettent, parfois dans la plus grande fragilité. Beaucoup de visiteurs de malades vous diront qu’ils ont, dans bien des cas, infiniment plus reçu qu’ils ont donné. C’est de cette force dont je parle.

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la Journée mondiale des malades, je voudrais simplement remercier toutes celles et ceux qui, dans la maladie, restent des petites lumières brillantes d’amour : les époux qui jusqu’à la fin s’embrassent, les vieilles mamans fatiguées qui ont encore des gestes tendres et le cœur brûlant, les vieux papys qui partagent leur tendresse par des regards affectueux, toutes celles et ceux qui, malades, restent épris d’amour.

Peut-être ne mesurez-vous pas à quel point votre affection, votre tendresse, vos paroles, vos regards pour vos proches sont précieux ? Ce sont pourtant des jalons d’éternité. Parce qu’ils portent en eux, avec force, l’espérance que, jusqu’au bout et malgré tout, l’amour se maintient toujours.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 février 2024

04.02.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,29-39

Il est descendu aux enfers

La semaine passée, nous avions remarqué que l’Évangile de Marc commençait le ministère de Jésus, non par la transmission de son enseignement, mais par le récit de guérisons : dimanche dernier, celle d’un homme tourmenté par un esprit impur ; aujourd’hui la fièvre de la belle-mère de Pierre et d’autres « qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. » Et la semaine prochaine, nous n’aurons toujours aucune parole d’enseignement de la part de Jésus, mais la guérison d’un lépreux. C’est clair, Marc place les exorcismes et les guérisons avant tout discours.

Notre époque devenue très (trop?) rationnelle est particulièrement suspicieuse à l’égard de tout ce qui est exorcisme et guérison spirituelle, sans parler de l’existence des démons, du Diable ou même de l’Enfer. Combien sommes-nous encore aujourd’hui à croire à l’existence de l’Enfer, à l’action perverse du Diable, à la présence en ce monde d’esprits mauvais et de démons, autrement que comme allégories ? Et pourtant …

Évidemment, de nos jours, tout le monde trouve caricaturales les anciennes images présentant l’Enfer comme un magma rougeoyant où de petits démons poussent les damnés qu’ils torturent. Je vous renvoie à cet égard à quantité d’œuvres d’art dépeignant le Jugement dernier, dont notamment celui de Fra Angelico, un dominicain, conservé au couvent San Marco de Florence : la représentation des supplices de l’Enfer y est particulièrement effrayante, un gros diable noir y dévore voracement les damnés. Personne de nos jours ne conçoit plus l’Enfer comme cela mais est-ce une raison suffisante pour rejeter l’idée même qu’existe l’Enfer ?

Le Jugement dernier (détail des Enfers) – Fra Angelico (c.1387-1455)

Une image plus contemporaine de l’Enfer est peut-être, hélas, celle des camps de concentration dépeinte par Primo Levi ou celle du goulag décrite par Alexandre Soljenitsyne, une image de l’Enfer qui, au-delà de l’enfermement, met l’accent sur le dépouillement ultime de toute dignité humaine. C’est sans doute une image très parlante. Qui ne verrait pas un esprit démoniaque voire diabolique derrière la mise en œuvre de tels processus industriels de déshumanisation ?

Mais, à bien y regarder, cette image n’a rien à envier à celles, tout aussi effrayantes, du Moyen-Âge. D’ailleurs, il n’est pas dit que les chrétiens d’alors interprétaient leurs terribles représentations de l’Enfer au sens littéral, comme le lieu où effectivement de petits diables mordillent les chevilles. Ce qu’ils cherchaient avant tout à montrer ; c’est la terrible souffrance de l’Enfer, la torture qu’inflige un esprit mauvais, tandis que les images contemporaines de camps et de goulags en soulignent le côté dégradant et ultimement inhumain. Ces images sont parlantes, certes, mais restent somme toute fort lointaines.

Je crois qu’il y a place pour une compréhension plus actuelle et bien plus proche de l’Enfer ou de la possession par un esprit mauvais. Toute personne qui est passée par la dépression, par toutes sortes d’addictions sait personnellement ce qu’est l’Enfer, à savoir un enfermement de l’âme à en mourir. Toutes celles et ceux qui sont passés par une période d’intense désespoir, d’inextricables ténèbres, voire par l’envie récurrente d’en finir, savent à quel point il peut être proche l’Enfer.

De même, ces états d’emprise spirituelle dans lesquels parfois nous sombrons, nous donnent à penser qu’il existe effectivement des esprits mauvais et des possessions. Ainsi l’esprit qui pousse l’alcoolique à boire, le dépressif à s’isoler ou certains à devenir bourreaux à force de violences subies. Je connais des personnes aux prises avec de terribles addictions, et qui n’en peuvent plus ; des gens autant dégoûtés que soumis à leurs vices, et profondément désespérés de ne pas pouvoir en sortir. Voilà l’Enfer.

Et tous ici, ne nous est-il jamais arrivé de ne pas nous reconnaître dans telle parole blessante que nous avons pourtant dite ou dans tel acte déplorable que nous avons pourtant commis ? Si la parole de saint Paul – « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7, 19) – a un sens, nous devons reconnaître que parfois nous sommes sous l’emprise d’un esprit mauvais, voire parfois sous la possession de plus graves démons – démons de l’argent, du pouvoir et du sexe, pour les plus fréquents, auxquels répondent les trois vœux évangéliques de pauvreté, obéissance et chasteté.

Je vous ai quelque peu induits en erreur en insistant sur le fait que Marc avait sciemment choisi de rapporter des exorcismes et des guérisons avant toute parole de Jésus. En réalité, au début de l’Évangile [Mc 1, 15], Jésus donne en une phrase l’essentiel de son enseignement : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », c’est là sa seule parole avant d’opérer des guérisons.

En voyant l’Enfer, non pas comme une réalité tellement lointaine qu’elle échappe à notre compréhension mais, au contraire, comme une réalité toute proche – tous nos petits enfers d’ici-bas – dont le règne de Dieu, tout aussi proche, vient nous libérer, on comprend mieux que le témoignage chrétien se fonde d’abord sur une guérison personnelle, une libération de l’âme. Je ne témoignerai du Christ que dans la mesure où il m’aura libéré de mes démons, de mes enfers, de tout esprit mauvais auquel je cède.

Le Royaume de Dieu est tout proche de nos états de colère, de haine, de révolte ; tout proche de nos fièvres et de nos maladies ; tout proche de nos troubles et de nos dépressions, tout proche de nos ténèbres et de nos addictions. Tout proche. Il peut tout rejoindre et il peut tout guérir. Il peut nous sortir de tous nos enfers, petits et grands ; nous libérer de tous nos démons, de l’emprise de tout esprit mauvais. Voilà essentiellement la bonne nouvelle du Christ, qui n’a effectivement de sens que si elle nous touche et à mesure qu’elle nous touche. Dire que le Royaume de Dieu est tout proche, c’est témoigner qu’avant tout il nous sauve de nos enfers les plus proches, les plus intimes et parfois les plus inextricables.

Pour lutter contre les pensées mauvaises, l’esprit de convoitise, de révolte ou de haine qui parfois nous assaille, le frère Ange Rodriguez OP, qui était exorciste du diocèse de Lyon, conseillait cette simple prière : « Que tout esprit loue le Seigneur ! ». En effet, la première chose à faire pour exorciser nos démons, c’est de prier l’Esprit Saint.

De tout ce qui nous enchaîne et nous enferme, vient Esprit Saint nous libérer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 janvier 2024

28.01.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE B – MARC 1,21-28

Être et paraître

Par le Fr. Laurent Mathelot

Si quelqu’un n’a rien d’étonnant, je dis qu’il n’est pas chrétien. Le chrétien est précisément celle ou celui qui, quelque part, doit dénoter, surprendre, interroger. Être chrétien c’est autant être soi qu’une présence, particulière de Dieu qui s’incarne.

« Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : ‘ Qu’est-ce que cela veut dire ? ‘ » Le Christ, nous raconte l’Écriture, ne laisse pas les gens indifférents : il est étonnant. Le chrétien est celui qui a toujours quelque chose d’étonnant en lui, qui pose question, qui entre quelque part en contradiction avec l’esprit du monde. A mon sens, un chrétien ne devrait jamais passer totalement inaperçu. Au fond, c’est la parole de l’Évangile : en quoi différons-nous des autres, si nous n’aimons que celles qui nous aiment, que ceux qui nous font du bien ? [ Mt 5, 46-47 et Lc 6, 32-35 ]. Il doit y avoir chez tout chrétien une façon particulière d’aimer, qui se voit et qui surprend.

« Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée. » C’est parce qu’à bien des égards, il est étonnant par rapport à la culture ambiante, que le christianisme se répand. Et si, aujourd’hui, chez nous, sa renommée est fort ternie, c’est sans doute parce que ceux qui se revendiquaient de l’Église n’avaient plus rien d’étonnant, qu’ils n’apparaissaient finalement pas bien différents d’autres, qui ne croyaient pas.

Et on comprend bien le désintérêt : à quoi bon s’imposer rites et catéchismes si notre religion n’a rien d’extraordinaire, qui suscite l’étonnement, l’émerveillement et l’attrait ? A quoi bon pratiquer, si notre foi ne bouleverse rien ; ne change rien ; ne surprend pas ? Qu’est-ce qui étonne encore du christianisme aujourd’hui ? En quoi, en tant que chrétien, suis-je surprenant ? Au fond, quel est mon témoignage de l’Évangile en ce monde ?

Marc nous raconte que le premier acte posé par Jésus, à peine a-t-il appelé ses premiers disciples, est un exorcisme : à la synagogue de Capharnaüm, il guérit un homme tourmenté par un esprit impur. Bien sûr, il est dit qu’avant, Jésus enseignait et qu’ « on était frappé par son enseignement » mais, à ce stade, l’Évangile ne rapporte aucune des paroles enseignées par Jésus. A dessein, Marc place délibérément l’acte avant la parole.

Son propos est d’établir d’emblée l’autorité de Jésus. Pour ce faire, il utilise un artifice rhétorique qui consiste à placer dans la bouche d’un démon ce que le texte veut que nous comprenions, à savoir que Jésus est le « Saint de Dieu ». Si même les démons l’admettent, a fortiori toute personne sensée … De ceci, on peut tirer plusieurs enseignements.

D’abord que l’autorité ne s’affirme pas de soi. On ne se proclame pas tant sauveur que l’on est reconnu sauveur ; on ne se proclame pas tant parent que l’on est reconnu parent ; on ne se proclame pas tant religieux que l’on est reconnu religieux ; on ne se proclame pas tant chrétien que l’on est reconnu chrétien.

Mais surtout, que l’autorité ne s’affirme pas mais s’établit d’abord en acte. C’est parce qu’on est sauveur en acte, parent en acte, religieux en acte, chrétien en acte que l’on est reconnu tel. Je ne suis pas chrétien simplement parce que je le proclame ; je suis chrétien parce que, par mes actes, je le montre. Le Christ ne se proclame pas tant sauveur que pratiquement il sauve. Il n’est pas tant nécessaire de proclamer l’amour que d’aimer.

Au fond, l’affirmation de cet évangile, c’est que la querelle sur la foi et les œuvres n’a pas lieu d’être. Rien, au sein du christianisme, ne permet de distinguer la foi des œuvres. Elle n’a rien de théorique notre foi et tout de pratique. Elle est un élan du cœur, vers Dieu et vers les hommes, qui concrètement sauve. D’ailleurs, plus loin dans l’Évangile (3, 5 ; 6, 52 ; 8, 17), Marc révélera que le véritable esprit impur n’est autre que le cœur humain endurci, inerte, qui finalement n’agit pas par amour.

Ainsi l’autorité de Jésus s’établit d’elle-même. Avoir autorité c’est d’abord faire impression sans parole, ou préalablement à toute parole, par des actes. Autrement dit, l’autorité s’exerce quand la parole est acte et que l’acte est parole, quand il y a telle adéquation des deux qu’on ne les distingue plus.

Le monde actuel vit une crise de l’autorité. A qui encore se fier de nos jours ? N’assistons-nous pas, de toutes parts, à une chute des élites : religieuses, philosophiques, politiques, scientifiques et même artistiques ? Qui parle encore aujourd’hui avec autorité ? La crise actuelle n’est-elle pas précisément celle du leadership ?

L’autorité de la religion, des parents, des professeurs, des journalistes, des politiques, de la science même : tout ça est remis en cause aujourd’hui. Advienne quelque prêcheur de renouveau quelque peu radical et des foules considérables s’apprêtent à le suivre. Survienne n’importe quelle fake news et ils sont pléthore à y donner foi. Dieu lui-même parle-t-il encore à l’Occident ? Sans parler de l’Église …. Quelle autorité conserve-t-elle aujourd’hui ? Celle du seul pape François ?

Si jadis l’Église a pris l’ascendant sur l’Empire romain qui la persécutait, ce n’est pas avec des discours, ni par l’affirmation de soi, ni même grâce à la beauté de son message. Si l’Église a pu recevoir par le passé quelqu’autorité, c’est parce qu’elle s’est instituée service social : agent de guérison et de résurrection. Le reste n’est que théorie.

Avant toute chose, être chrétien ce n’est pas dire, c’est agir. Le Christianisme n’est pas tant parole ; qu’acte d’aimer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 janvier 2024

21.01.2024 – HOMÉLIE DU TROISIÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,14-20

Chronos et Kairos

Je voudrais me concentrer sur ce qui peut sembler être un point de détail des textes que nous venons de lire, mais que l’on retrouve en chacun d’eux, à savoir la notion de temps et d’urgence. Dans la première lecture, Jonas proclame : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Et le texte poursuit : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu ». S. Paul, dans la Première lettre aux Corinthiens conclut : « il passe, ce monde tel que nous le voyons » et, dans l’Évangile, Jésus dit « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

Toutes les religions ont développé une réflexion sur le temps. Avant le christianisme, le temps n’est pas orienté, il n’a pas d’issue. Simplement, il se poursuit. Les Grecs avaient développé deux notions personnifiées du temps : Chronos et Kairos.

Rubens – Chronos dévorant ses enfants – 1636 – Musée du Prado

Dans la mythologie, Chronos est le chef des Titans qui dévore ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissent, sauf le dernier – Zeus – que sa mère parviendra à dissimuler et qui finira par le détrôner. On comprend l’analogie avec le temps, qui lui aussi finit par nous engloutir, nous dévorer. Chronos c’est le temps linéaire, qui se poursuit inexorablement ; le temps que l’on ne finit pas de compter ; le temps que l’on subit.

Le dieu Kairos, lui, se présente comme un jeune homme qui ne porte qu’une mèche de cheveux sur la tête, que l’on peut – ou pas – arriver à saisir quand il passe. Le Kairos c’est l’opportunité sur laquelle on saute, le temps que l’on investit. Typiquement, c’est l’interprétation du temps que donne le Livre de Qohelet (3, 1-12) : « Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : Il y a un temps pour enfanter et un temps pour mourir, (…) un temps pour démolir et un temps pour construire. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour gémir et un temps pour danser (…) ». Le Kairos c’est le moment que l’on saisit, le temps dont on s’empare, et qui a ainsi un sens en dehors de lui-même.

Francesco de Rossi – Kairos – Fresque, environs de 1544 – Palazzo Vecchio, Florence

Ninive était une ville immense, arrogante et corrompue. N’en pouvant plus, Dieu y avait envoyé Jonas proclamer sa résolution d’en finir : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! ». On retrouve ici, comme d’ailleurs dans l’épisode du Déluge, l’image du dieu Chronos, qui inexorablement renouvelle toutes choses ; un Dieu que l’on subit, comme le temps. Pourtant la conversion de Ninive change la donne : Dieu se repent et la ville n’est finalement pas détruite. C’est la conversion de Ninive qui lui donne l’éternité.

C’est encore le temps à l’image de Chronos que Paul évoque quand il dit : « il passe, ce monde tel que nous le voyons. » Autrement dit, toutes nos activités quotidiennes sont futiles, au regard de l’éternité que Dieu nous promet.

La nouveauté du christianisme c’est qu’il introduit une fin des temps, un achèvement de l’Histoire, un but – ce que nous appelons la parousie : la fin des temps et le retour du Christ. Ce changement de la notion du temps par l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ se retrouve dans la distinction chrétienne entre l’Ancien et le Nouveau Testaments. Si pour toutes les mythologies, il y a une origine, une création du monde, la venue de Dieu dans notre humanité change radicalement les choses. Comme le dit Jésus, par l’avènement du règne de Dieu, les temps sont accomplis. Et le terme grec utilisé ici par l’Évangile est précisément le mot « kairos ». L’incarnation de Dieu signifie l’accomplissement du kairos, le but de chaque instant qui passe. Dieu investit désormais de son éternité chaque instant de notre humanité.

On peut encore le saisir spirituellement par une image simple. Si je souffre d’une rage de dent, je vais vite avoir l’impression que le temps ne passe pas : chaque seconde semble interminable et ma pensée s’obsède par l’idée que ça finisse. Le temps est inexorable dans la souffrance : on retrouve l’image du dieu Chronos.

Par contre, si je nage en plein bonheur, si j’ai l’impression de goûter à la plénitude de la vie, alors le temps devient étale ; il ne compte plus et le sentiment d’éternité me gagne. Un peu comme la sérénité que l’on peut éprouver en méditant un soir d’été devant un coucher de Soleil ou la paix que l’on peut trouver au fond de la prière. Et on retrouve ici le Christ comme accomplissement du kairos.

La venue de Dieu dans nos vies nous fait toucher au sentiment d’éternité. C’est ainsi qu’elle nous procure la paix et la joie : munis de l’Esprit de Dieu, le temps perd son emprise sur nous ; l’anxiété cesse de nous dévorer. L’amour de Dieu éternise la vie.

Donne-nous, Seigneur, de vivre chaque instant avec, au cœur, le sentiment de ton éternité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 janvier 2024

14.01.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 1,35-42

Aimer de tout son corps

Par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui, la première lecture, du Premier livre de Samuel, le Psaume et l’Évangile nous invitent à méditer sur l’appel de Dieu. De Samuel qui dit à Dieu : « Parle, ton serviteur écoute », à la vocation de Pierre, en passant par le refrain du psaume qui chante : « Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté », après avoir célébré les mystères cachés de l’incarnation divine pendant le temps de Noël, nous entrons avec le Temps Ordinaire, dans la vie publique de Jésus, en méditant son appel à le suivre.

Une question que l’on peut se poser d’emblée est celle de l’a-propos de la Lettre de Paul aux Corinthiens parmi les lectures d’aujourd’hui, qui apparaît comme un vigoureux traité de morale charnelle, au milieu de textes évoquant le commencement de l’amitié personnelle avec Dieu. « Fuyez la débauche. (…) l’homme qui se livre à la débauche commet un péché contre son propre corps ». Comme si Paul se devait de doucher froidement, d’un flot de moralisme, la beauté simple de la rencontre primordiale avec le Christ …

A contrario, certains chrétiens se trouvent dérangés par les élans enflammés des mystiques. Notamment par s. Jean de la Croix quand il chante : « Ô vive flamme, ô sainte ardeur / Qui par cette douce blessure / Perce le centre de mon cœur » ou par la poésie de s. Thérèse de Lisieux « Jésus, mon seul Amour, au pied de ton Calvaire / Que j’aime chaque soir à te jeter des Fleurs ! », que certains ont pu dédaigneusement qualifier de « guimauve spirituelle ».

Les deux, Paul et les mystiques ont pourtant raison. Oui l’appel de Dieu est un appel à l’amour et cet amour s’entend jusqu’à sa plénitude charnelle.

Peut-être vous souvenez-vous du film « Des hommes et des Dieux », de Xavier Beauvois, sorti en 2010, qui raconte l’histoire des moines de Tibhirine, en Algérie. Au delà du récit, deux scènes m’ont particulièrement frappé – deux scènes spirituellement charnelles. La première est celle du frère Christophe, seul dans sa chambre qui supplie vers Dieu « Aide-moi ! Ne m’abandonne pas ! » et la seconde est celle du frère Luc, le médecin, soulageant le dos du frère Amédée, de gestes tendres et apaisés.

Il y a indéniablement un aspect charnel à l’amour de Dieu. Si désormais c’est par l’Esprit Saint que Dieu veut nous rejoindre, la parole de Dieu n’est pas qu’un ensemble d’idées et de mots que nous trouverions spirituellement éloquents. La parole de Dieu, c’est le Christ qui nous appelle à l’aimer – de tout notre esprit, de toute notre âme mais aussi de tout notre corps. Et c’est à mesure qu’il s’incarnera en nous que l’amour de Dieu nous emportera.

Êtes-vous épris d’amour pour Dieu ? Pourriez-vous lui dire dans un élan spontané : « Je t’aime » ?

L’amour de Dieu ne se dit pas que de mots ; notre Évangile n’est pas qu’une belle pensée pour mieux vivre. L’Esprit de Dieu qui nous parle doit s’incarner en nous sinon il reste de l’ordre de la théorie, du beau discours, voire de la simple philosophie de vie. Nous sommes appelés à bien plus qu’adhérer spirituellement à la parole de Dieu ; nous sommes appelés à aimer Dieu de tout notre être : corps et âme. Et même à l’aimer plus charnellement que tous ceux qui nous entourent.

A la question de Jésus aux deux disciples qui le suivent « Que cherchez-vous ? », ceux-ci répondent « Où demeures-tu ? » Et Jésus leur dit : « Venez, et vous verrez ». L’attitude du disciple c’est de demeurer avec le Christ, de vivre en amitié constante avec lui.

C’est ainsi que Paul peut dire « Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint ». En effet, si le Christ est Dieu et que la demeure de Dieu est un temple, alors ce temple c’est le corps avec lequel nous l’aimons. Loin de considérer notre chair sous l’angle de sa faiblesse, de sa pesanteur – comme dirait la philosophie Simone Weil – nous sommes invités à regarder notre corps comme le lieu béni de l’amour charnel pour Dieu, comme un temple où brûlent les flammes de son amour.

L’appel de Dieu est un appel à l’aimer de tout notre corps. De tout notre esprit, de toute notre âme, et donc finalement de tout notre corps. C’est la réponse charnelle à l’amour de Dieu qui est la réponse aboutie à son appel. Il ne s’agit pas seulement de se laisser séduire intellectuellement. Il s’agit de s’éprendre de l’amour de Dieu, jusqu’à l’élan charnel d’une réponse authentique.

Donne-nous, Seigneur, de tomber toute pudeur charnelle à te dire « Je t’aime ».

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCE.BE, le 10 janvier 2024

25.12.2023 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR – LUC 2, 1-14

L’enfant de la crèche, c’est vous

Fête de la Nativité du Seigneur — 25 décembre 2023 

Évangile selon saint Luc 2, 1-14

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot, op

C’est le soir où la lumière divine est apparue au monde et presque personne ne s’en est aperçu. Aujourd’hui, on célèbre Noël tout autours de la planète et on peut espérer à travers le monde beaucoup de festivités et de joie. Mais il y a deux mille ans, la venue du Seigneur a été un évènement tout discret, particulièrement intime : un petit enfant est né dans une mangeoire parce que personne ne lui a fait de la place.

Replongeons-nous dans l’esprit de ce soir-là. Un moyen de le faire est de nous imaginer personnage de la crèche. Peut-être, d’abord, suis-je un des personnages absents, comme ceux qui ont refusé de céder leur place à l’étage, laissant le Christ naître à l’étable, parmi les bêtes, quelqu’un qui ne veut pas être dérangé par la venue de Dieu ? Peut-être suis-je, comme les bergers, des ces gens simples, sans grandes prétentions, qui se laissent guider par l’élan de leur cœur pour trouver Dieu ? Peut-être suis-je l’âne ou le bœuf, une bête têtue ou une bête de force qui viennent pourtant paisiblement se coucher auprès de l’enfant-Dieu ? Peut-être suis-je comme les mages venus d’Orient, venus humblement déposer leurs trésors de sagesse devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Peut-être suis-je comme Joseph, qui doit mener un combat intime pour reconnaître comme ma chair, ce Jésus qui surgit dans ma vie ? Peut-être suis-je comme Marie, qui engendre Dieu au monde sans nécessairement comprendre toute la plénitude de ce qui se joue en moi ? On trouve dans la crèche, une prodigieuse diversité d’états, qu’il nous arrive tous, sans doute, à un moment de notre vie spirituelle, d’incarner.

Enfin et surtout, l’Esprit de Noël, c’est se mettre à la place de ce petit enfant en qui la divinité s’incarne. Avant tout, l’enfant de la crèche, c’est nous. C’est à travers nous que Dieu veut surgir au monde aujourd’hui, à travers l’innocence de notre âme, à travers la fragilité de notre vie, à travers la beauté de qui nous sommes à ses yeux.

C’est encore nous, cette innocence d’aimer qui n’est parfois pas accueillie. C’est encore nous, cette pureté enfantine que la méchanceté du monde viendra blesser et crucifier. C’est encore nous, dont la présence aimante s’affronte parfois à l’indifférence ou au mépris.

Il reste un personnage de la crèche que nous n’avons pas encore cherché à incarner : Dieu lui-même, souvent représenté par un ange. Dieu est éternel et, ce soir, il accepte d’affronter les aléas du temps. Dieu est tout-puissant mais il endosse aujourd’hui la fragilité humaine. Dieu est impassible et immortel et pourtant il accepte d’endurer la souffrance et la mort. A Noël, Dieu se dépouille de lui-même par amour pour l’humanité – pas l’humanité comme un concept, notre humanité personnelle, aujourd’hui, là, maintenant – notre esprit, notre corps et notre âme. Aujourd’hui, Dieu donne tout ce qu’il est pour surgir en nous : « moi, le Dieu tout-puissant, je suis aussi la fragile étincelle de ton cœur, la pureté de ton amour, la source enfantine de toutes tes joies, la petite étoile qui scintille au fond de toutes tes nuits ».

S’il vous plaît, un instant, laissons de côté les images que nous avons de Jésus adulte et voyons l’amour du Père comme un fragile nouveau-né qui nous serait confié. Voilà notre âme comme une crèche. Au fond de chacun de nous, au fond de chacune de nos âmes, il y a la présence totale et totalement fragile de l’amour tout-puissant de Dieu pour l’humanité. C’est fondamentalement comme ça que nous sommes intimement aimés par Dieu, comme des nouveaux-nés qui lui sont confiés. Et c’est fondamentalement comme ça que nous devons intimement aimer Dieu, comme un nouveau-né dont l’amour nous est confié.

Le sentiment de présence de Dieu dans nos vies, dans notre cœur et dans le monde est fragile. La pureté de nos intentions est fragile. Nos élans d’amour sont fragiles. Notre intimité avec Dieu est fragile. La pure joie du cœur est fragile. La paix est fragile. Vienne la méchanceté, à mesure qu’elle nous agresse, et la fragile présence de la toute-puissance d’amour de Dieu pourrait bien vaciller en nous voire, telle une bougie, s’éteindre.

A ceux qui souffrent, à ceux qui se sentent seuls ou délaissés, à ceux que les épreuves accablent, à ceux, ici, pour qui il n’y aura pas de repas de famille et ceux qui n’ont peut-être pas de toit sous lequel dormir ce soir, à ceux qui sont venus ici en marchant dans les ténèbres, à toi, au fond de ta nuit : c’est Noël. Dieu t’aime tellement qu’il se confie à toi comme la fragile présence d’un enfant. C’est dire s’il a confiance en ton amour pour lui.

C’est Noël, où nous célébrons la fragile lueur divine dans notre nuit. C’est Noël, où nous fêtons la fragile toute-puissance de Dieu dans nos vies. C’est Noël, où Dieu murmure en chacun de nous : « je t’aime et je veux naître en toi, me confier à toi, vivre en toi, aimer à travers toi, me réjouir en toi, souffrir avec toi, grandir avec toi, mourir avec toi et encore être avec toi au-delà de la mort. Je veux t’aimer pour l’éternité et, fragilement, je me confie à chaque instant de ta vie, à toute ton humanité ».

Noël, c’est le jour où nous célébrons la pureté fragile de la présence incarnée de Dieu dans nos vies. Prenons encore un temps pour méditer et célébrer intérieurement, ce que nous fêtons aujourd’hui : la présence intime, fragile comme un nouveau-né, en chacun de nous, de la toute puissance d’amour de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 20 décembre 2023

24.12.2023 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 1,26-38

Quand vie et mort s’embrassent

Pa le Fr. Laurent Mathelot

Les icônes de la Nativité représentent souvent l’enfant Jésus emmailloté dans un linceul funéraire. C’est leur manière profonde de dépeindre le paradoxe de cette nuit de Noël où vie et mort s’embrassent pour l’éternité. Mort de cette humanité livrée à elle-même – à l’esclavage du péché – et vie de Dieu parmi les hommes. Le linceul du nouveau-né est la mise en abîme, dans l’icône de la Nativité, de la nuit de Pâques où cet enfant sera crucifié. Le nouveau-né dans un linceul est ici, déjà, symbole de résurrection.

Tout est dit : ce soir, la vie rejoint la mort pour l’éternité. Voilà ce que nous allons fêter. Le Christ ne vient pas seulement rejoindre les pécheurs, les publicains, les prostituées, les voleurs, les paralytiques et les lépreux. Le Christ, ce soir, rejoint encore plus misérable que les misérables ; il rejoint la mort. La divinité embrasse d’amour l’humanité jusqu’à assumer, déjà, être sacrifiée.

C’est une des plus belles images du christianisme que celle d’un enfant emmailloté dans un linceul, bien que vivant. Tout est dit de la vie, de la mort et de la résurrection : Dieu rejoint l’humanité comme un petit enfant qui sera crucifié. Il n’y a, à la fois, pas image plus fragile de la divinité et image plus forte. On retrouve le paradoxe de l’incarnation : c’est au sein de notre faiblesse que Dieu se révèle le plus fort, dira Paul (2 Co 12, 7-10)

L’orient ancien conserve la tradition des hébergements nomades dans des grottes, les animaux en bas ; les gens en haut. C’est une structure qu’on voit encore dans nos vieilles fermes, pour profiter de la chaleur animale durant la froideur de la nuit. Les récits nous disent que Marie n’a pas trouvé de place à l’étage des humains ; qu’elle a dû enfanter parmi le bétail et que l’enfant fut mis dans une mangeoire. Même parmi les plus rustres, il se trouve des gens pour céder leur place à une mère qui accouche. Ici, personne. Pas un ne se lève pour aller dormir avec les bêtes. Au moment de naître, personne ne fait de la place au Christ, alors que tous, en ces temps d’occupation romaine, implorent Dieu pour la venue d’un sauveur. Que celui qui nous révélera notre humanité naisse parmi les bêtes et on comprend à nouveau que le paradoxe est révélateur.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes. Dans la rue les mendiants vont croiser des gens pressés de se rendre à de riches banquets. Et plus tard, ceux qui ont faim recroiseront d’autres qui se sont rendus malades, à trop boire et manger.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes. Les familles se rassemblent et celles et ceux qui souffrent de solitude l’éprouveront d’avantage : unetelle devant sa télé ; untel accoudé seul à un bar. Qui a-t-il de plus triste qu’une personne abandonnée de tous le soir de Noël. C’est pourtant ce que nous fêtons.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes, où les plus belles illuminations vont remplir d’éclat la fête d’une naissance passée totalement inaperçue, sauf de pauvres bergers alentour et de quelques sages guidés de loin.

Dieu se fait homme, tout puissant dans un nouveau-né, lumière du monde qu’à peine on aperçoit. Le paradoxe de la nuit de Noël port un nom : kénose, qui vient du grec qui signifie se vider, s’effondrer, s’anéantir – personnellement, je conserve l’image de Dieu qui endosse l’humanité comme un costume beaucoup trop étroit. La kénose s’est s’apetisser jusqu’à devenir méconnaissable pour rendre paradoxalement éclatante sa grandeur. Et c’est ce qu’on retrouvera tout au long de l’enseignement de Jésus : le plus petit parmi vous est le plus grand ; celui qui s’abaisse sera élevé ; les premiers seront les derniers et les derniers premiers ; faites du bien à ceux qui vous persécutent ; aimez vos ennemis. Toutes ces phrases sont le reflet de ce paradoxe de la nuit de Noël, de la grandeur qui survient dans les plus basses conditions, parmi les plus humbles et, même, face aux plus grands dangers.

C’est le paradoxe de l’Évangile d’aujourd’hui, le paradoxe de l’Annonciation. Marie est une jeune fille – si on se reporte aux mœurs de l’époque, elle ne doit pas avoir plus de quatorze ans – une jeune vierge, promise en mariage à un homme nommé Joseph. Elle se retrouve enceinte et tous deux savent pertinemment que l’enfant n’est pas de lui. Voilà exactement comment l’enfant Jésus apparaît au monde.

Joseph aurait pu – parce que c’était à l’époque la loi – faire lapider Marie. Il lui suffisait de la dénoncer, puisqu’elle-même reconnaissait ne pas être enceinte de lui. C’étaient alors les mœurs de lapider les vierges tombées enceintes.

Il n’y a pas plus radical abaissement, de la part de Dieu, que d’arriver au monde par l’innocence d’une jeune fille que la résolution du cœur d’un seul homme pouvait condamner à mort ou laisser vivre.

Il n’y a pas plus fragile naissance que celle soumise à la fragilité de cœur des hommes. Voilà qui dit tout du Christ et de l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 décembre 2023