17.12.2023 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVANT – JEAN 1, 6-8.19-28

OÙ EST LA JOIE ?

Par le Fr. Laurent Mathelot

Nous nous préparons à fêter Noël, c’est aujourd’hui le dimanche de Gaudete, le dimanche de l’Avent où spirituellement nous basculons de l’attente dans la joie. Et pourtant, partout dans le monde, ce ne sont que guerres qui éclatent et angoisses qui se répandent. C’est bientôt Noël, où trouver la joie ?

La conférence sur le climat à Dubaï, la COP28 qui se termine mardi, promet d’être encore un échec, démontrant par là qu’il n’y a toujours pas de volonté politique mondiale pour affronter sérieusement l’urgence climatique. Le pétrole est tellement stratégique à notre mode de vie que nous en sommes réduits à des négociations de boutiquiers, alors que les enjeux sont colossaux, tant des changements colossaux s’annoncent, avec leurs flots de souffrances, de malheurs et de réfugiés. Où trouver la joie quand nous gagne l’impression que nous allons droit dans le mur ?

Quant au regard des siècles, l’histoire de notre Humanité n’apparaît-elle pas comme un chapelet de guerres, de famines et de pestes dont les dernières décennies présentent un condensé terrifiant ? Des guerres, des pandémies et des catastrophes climatiques. Deux mille ans que nous chantons « Il est né le divin enfant ! ». Et, à bien regarder l’état actuel du monde, avons-nous eu raison tout ce temps d’espérer la joie ? L’État de l’Église, désormais si vide, dont l’espérance ne parle plus à beaucoup de nos concitoyens, n’est-il pas un démenti à la joie que nous revendiquons ?

Où est la joie ? Quelle sera, cette année, la joie à Noël ? Celle d’un généreux repas de famille où l’on aura fait taire un court instant les médias qui nous inondent de catastrophes, de guerres et de souffrance ? Où trouver aujourd’hui la joie ?

Notez qu’à l’époque de Jean le Baptiste, ce n’est pas non plus la joie. L’occupation romaine est militairement violente et économiquement rude. Les élites juives auxquelles Jean appartient sont corrompues. Il renonce à une carrière toute tracée de prêtre au Temple de Jérusalem et va au Jourdain, pour crier que le peuple est actuellement au désert, qu’Israël a perdu son statut de Terre promise, de pays où Dieu règne – un peu comme le monde d’aujourd’hui. L’angoisse à l’époque est telle que les gens espèrent partout l’arrivée d’un libérateur, d’un Messie. C’est le propos de l’Évangile que nous venons de lire.

J’ai eu l’occasion, dans l’homélie pour le premier dimanche de l’Avent, de rappeler que le cycle de la Nativité que nous célébrons ne s’arrêtait pas à Noël, mais à l’Épiphanie qui célèbre la manifestation de Dieu au monde. Noël célèbre l’intime de la naissance du Christ ; l’Épiphanie sa reconnaissance par les hommes.

J’ai pu rappeler aussi, dimanche passé que, par le baptême, Jean proclame que la nouvelle Terre promise, le nouveau Temple où Dieu veut vivre, c’est désormais notre corps. Et que toutes nos traversées du désert, dans la mesure où nous les percevons comme un chemin vers cette présence intérieure de Dieu, est une route qui s’aplanit de joie. Dans les déserts arides de nos vies, notre âme parfois ténébreuse et encombrée peut toujours être une petite mangeoire où le Christ vient au monde. La véritable célébration de Noël ne peut se faire qu’en nous. C’est dans notre âme, au fond de notre cœur que se trouve la véritable joie de Noël, celle de la rencontre intime de Dieu avec l’Humanité. Et c’est de notre âme, à travers les élans de notre cœur que Dieu peut se manifester au monde aujourd’hui. Il ne s’agit pas tant de célébrer Noël que notre Noël ; l’Épiphanie que notre Épiphanie – Dieu qui naît et se rend visible aujourd’hui à travers nous.

Il n’y que la rencontre intime avec Dieu, qui procure la véritable joie, celle qui se maintient malgré les épreuves. Et il n’y a que la puissance de l’Esprit d’amour de Dieu qui nous permet d’affronter tous les défis du monde et même la mort. Relisez la première lecture, du Livre d’Isaïe, qui résume si bien cette joie, cette épiphanie de nos vies qui survient de la rencontre intime avec le Christ : « L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé. » « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. » Ils sont pourtant au désert, loin de tout réconfort, comme le Christ qui naît seul dans la nuit.

De même Marie, dont nous venons de rechanter le Magnificat, qui crie sa joie alors qu’elle se trouve enceinte d’une grossesse inexpliquée qui peut lui valoir la lapidation. C’est cette joie plus profonde que toute crainte que nous cherchons. Et Noël c’est quand elle surgit en nous. Et c’est l’Épiphanie quand elle surgit à travers nous.

Enfin, dans la Première lettre à Timothée, Paul nous donne de précieux conseils pour maintenir en nous cette joie. Je vais ressortir celui qui me semble essentiel : « N’éteignez pas l’Esprit ! » Si l’Église recommande tant de se prémunir du péché, c’est parce qu’il étouffe en nous la voix de l’Esprit Saint, et donc la voix de l’amour divin qui s’incarne, et donc la voix de l’espérance et donc la joie. Il y a aujourd’hui face aux maux du monde des chrétiens désespérés, ce sont ceux qui ont laissé les maux du monde étouffer en eux l’Esprit d’amour divin qui veut naître, l’Esprit de Noël, l’Esprit de toute Épiphanie.

Si nous croyons vraiment que le Christ a triomphé de la mort et si nous croyons tout autant que l’Esprit de Dieu veut vivre en nous, alors, quels que soient les aléas de la vie, les vicissitudes du monde ou les cataclysmes qui se présentent à nous, nous savons qu’en notre âme, si nous la déblayons de tout ce qui l’assombrit et l’encombre, se trouve l’Esprit d’un petit enfant qui rayonne de la pure joie d’aimer et qui a la prétention de sauver le monde à mesure qu’il s’incarne en nous. C’est le corps à corps de nos vies avec le Christ naissant qui procure au cœur la vraie joie.

Seigneur fais de nos vies, un Noël et une Épiphanie concrets, où ton Esprit s’incarne et rayonne sur le monde. Car il a tant besoin de joie …

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 décembre 2023

10.09.2023 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT B – MARC 1,1-8.

Les terres arides

2ème dimanche de l’Avent — 10 décembre 2023 , par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Marc 1, 1-8

On sent de l’empressement dans le texte du Livre d’Isaïe : « Parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli ». C’est l’accomplissement d’une délivrance … Le contexte est celui du retour de l’exil à Babylone ; on est au VIe siècle avant Jésus-Christ ; le peuple marche dans le désert pour rentrer à nouveau en Terre promise. Cette partie du Livre d’Isaïe s’appelle le Livre des consolations. Et nous aussi, aujourd’hui, nous marchons dans le désert. Et nous aussi, aujourd’hui, nous avons besoin de consolations.

Ce qu’il y a de remarquable dans ce texte, donc, c’est son empressement. Pour Isaïe, la marche au désert est déjà la consolation : « préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu ». Avec des images simples, le prophète nous montre la mécanique de toute conversion : les chemins de délivrance sont des terres arides, parfois escarpées, qu’il convient d’aplanir telle une rampe vers le temple de Dieu. C’est la perspective d’arriver de nouveau en Terre promise qui fait déjà de la marche au désert une consolation. Et c’est ce que Jean le Baptiste avait très bien compris. Nous allons y revenir.

La vision de la progression spirituelle comme un territoire que l’on parcourt, celle du bonheur comme une terre que l’on rejoint est classique dans la Bible. Ce qu’annonce ici Isaïe c’est que les états de l’âme précèdent ceux du terrain à mesure que la vision de l’âme est plus claire. Ils sont au désert ; la route est certes pénible mais la perspective de la délivrance, de l’arrivée en Terre promise les emporte. L’Esprit devance l’action. Retenons ceci du Livre des consolations : un chemin de conversion, aussi aride soit-il, c’est déjà la délivrance.

La seconde lecture, celle de la deuxième lettre de Pierre, aborde cette dynamique de la conversion sous l’angle temporel. Le chemin est ici un temps de patience ; l’entrée en Terre promise est vue comme « le jour du Seigneur », précisément le jour final où disparaît le temps, le jour où le sentiment d’éternité, de paix, gagne enfin. Pour Dieu, « un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour ». C’est une description du bonheur, où le temps n’importe plus ; alors que, dans le malheur, chaque seconde compte. Le temps n’en finit pas pour celui qui souffre, chaque jour est un effort, alors qu’en plein bonheur, le temps ne compte plus et nous touchons au sentiment d’éternité. Le psaume décrit cet état de bonheur : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ».

Dans l’Évangile, Jean le Baptiste reprend cette idée d’Isaïe – qu’il cite – de la spiritualité qui se vit comme un territoire que l’on parcourt, où les montagnes représentent ces moments où nous touchons au divin et les ravins nos dépressions.

Jean est ce fils de bonne famille, issu de l’élite sacerdotale, qui dénonce l’hypocrisie de son milieu, lequel accepte l’occupation romaine pour sauver les apparences du culte. Alors Jean retourne au Jourdain pour signifier que le pays d’Israël est devenu lui-même une terre d’exil, qu’il faut à nouveau entrer en Terre promise et que cette nouvelle terre – ce nouveau territoire où Dieu vit désormais – c’est notre corps. En cela – et c’est ce que le texte veut que nous comprenions – il est le précurseur du christianisme. Par le baptême, notre corps devient une Terre promise, un temple, le lieu par excellence où Dieu se rend présent.

Le temps de l’Avent est un temps où nous explorons les recoins de notre âme comme on explore un territoire pour en aplanir les escarpements, combler les fossés, rendre droites nos routes sinueuses, nos idées tordues, nos égarements.

Cette vision de notre esprit comme un lieu à découvrir, à parcourir, à entretenir comme un jardinier, voire à parfois terrasser comme un entrepreneur ; cette considération de notre âme comme un lieu où Dieu veut naître, s’incarner et vivre ; nous incite, en ce temps de l’Avent, à nous voir comme des crèches vivantes ; à transformer l’étable parfois encombrée de notre esprit en un lieu où Dieu peut naître et vivre fragilement. Notre âme doit être, au moins, une petite mangeoire où loger la divinité naissante, un lieu clair dans notre esprit parfois troublé où peut vivre, comme un petit enfant, l’amour divin.

Aujourd’hui les temps sont troublés : nous affrontons avec difficultés l’urgence climatique ; la pandémie a eu un impact psychologique mondial qui persiste ; les idéologies maintenant se radicalisent et partout des guerres éclatent. L’humanité est actuellement fortement inquiète, ce qui n’est pas sans nous troubler l’âme, révélant ainsi nos propres escarpements, approfondissant nos gouffres intimes et, pour beaucoup, élargissant nos failles. Notre monde s’enfonce dans l’individualisme et, petit à petit, le lait et le miel de nos relations sociales se changent en aridité et en soif. Les temps actuels nous poussent à une plus grande solitude d’âme. Et désormais plus seuls avec nous-mêmes, nous nous affrontons plus souvent à cet encombrement spirituel, aux parts d’ombre qui sont les nôtres, à ce que notre âme n’est pas encore prête à ne rayonner que la seule présence de Dieu. Trop souvent, au lieu de voir, comme Isaïe, notre marche au désert actuelle comme un chemin de délivrance – et donc de joie –, nous récriminons. Qui fréquente les réseaux sociaux se rend compte que notre époque est à la lamentation. 

Malgré les inquiétudes, les souffrances, la faim d’autrui et la soif d’amour, malgré l’aridité du chemin, voici le temps de la conversion lumineuse ; le temps de se désencombrer l’esprit ; le temps d’apprêter son cœur ; le temps de faire de son âme une crèche et d’y voir l’aboutissement du chemin.

Aplanissez ce chemin ; rendez droite la route qui va de votre esprit à votre cœur ; voyez votre âme comme un lieu sacré, où vit ce petit enfant – vous ! – qui ne veut vivre que d’amour divin. Notre monde en a urgemment besoin.

C’est un temps de l’Avent particulier et Noël le sera aussi : actuellement, l’humanité se déchire de guerres et nous prions pour la paix. Mais si nous gardons à l’esprit que cet enfant qui incarne l’amour de Dieu vit en nous, et que toute traversée du désert est un chemin vers cette présence intérieure, alors nous retrouverons l’espérance et la joie.

Seigneur, fais de mon cœur une crèche où tu viens au monde.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 décembre 2023

03.12.2023 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MC 13, 33-37

La gestation de Dieu

1er dimanche de l’Avent — 3 décembre 2023 

Évangile selon saint Marc 13, 33-37

Revoici le beau temps de l’Avent. Vous le savez, et l’Évangile nous le rappelle encore aujourd’hui, l’Avent est le temps des veilleurs, le temps de l’attente de la venue de Dieu. Mais une autre manière de le voir est comme un temps de gestation, celle du divin au sein de l’humain – Marie – mais celle aussi de l’humain en divin – nous. C’est à la fois le temps où nous cherchons en nous l’enfantement du divin, mais aussi celui où nous nous enfantons en Dieu.

Depuis que Dieu, en Jésus de Nazareth, s’est manifesté dans la chair – le monde est en gestation. Et ce qui est en train de naître, c’est la joie commune de Dieu qui découvre en Jésus l’humanité accomplie et celle de l’homme qui découvre en Jésus la promesse que Dieu lui avait faite. L’Avent est marqué par la figure de Marie enceinte : or la Tradition voit dans la personne de Marie attendant la naissance de Jésus, une figure de l’Église qui attend la réalisation des promesses divines. Ceci nous invite à considérer l’Église, et donc nous-mêmes, comme un corps divin en gestation. Mais qu’attendons-nous vraiment ?

Pour une part, l’Avent est le temps liturgique où l’Église fait mémoire de l’attente de la venue du Messie, le temps des veilleurs qui attendent le Christ incarnation du Salut. Bref, un temps de préparation à Noël. Or c’est oublier que le cycle de la Nativité ne s’achève pas à Noël, mais à l’Épiphanie, comme en témoignent sans doute plus clairement que nous les Églises orthodoxes et orientales. Le mot Épiphanie renvoie à celui de manifestation. Ainsi, plus que faire mémoire de la naissance de Jésus, il s’agit de célébrer de la manifestation du Seigneur parmi les hommes. Mais qu’est-ce qui se manifeste au juste ?

L’Éternel, le Dieu invisible se fait homme parmi les hommes, l’un d’entre nous. Il entre dans notre histoire et fait donc de l’histoire humaine un temps de gestation. Ainsi l’Avent nous rappelle que le temps que nous vivons, certes depuis la naissance du Christ à Bethléem, mais surtout depuis sa mort et sa résurrection, est un temps de gestation de l’humanité en Dieu. On pourrait dire que la gestation du Christ terminée, de par sa résurrection, c’est la nôtre – notre génération en Dieu – qui doit maintenant suivre.

L’Avent et Noël font donc mémoire de la manifestation de Dieu dans l’histoire des hommes et c’est pourquoi effectivement, il est juste de parler de ce temps comme d’un temps de joie. Mais la joie ne vient pas tant de la naissance de l’enfant Jésus, que de ce qu’elle signifie : Dieu avec nous, comme le rappelle l’Évangile de Matthieu (1, 27) : « Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».

Ainsi, si l’Église et nous-mêmes sommes en gestation, c’est d’abord parce que Dieu est venu à la rencontre de l’humanité. Depuis que Dieu est entré dans l’histoire des hommes – et c’est le sens des alliances de l’Ancien Testament, avec Abraham, avec Moïse, et surtout depuis que Dieu, en Jésus de Nazareth, s’est manifesté dans la chair – le monde est en gestation. Et qu’est-ce qui est en train de naître ? La joie incarnée de la rencontre avec Dieu – joie de Dieu qui découvre en Jésus l’humanité accomplie ; joie de l’homme qui découvre en Jésus la réalisation de la promesse que Dieu lui a faite.

Ainsi, le temps de l’Avent est moins un temps où l’on fait mémoire de la naissance de Jésus dans la chair, qu’un temps où l’Église oriente nos regards vers la venue du Christ à la fin des temps. Adventus en latin signifie venue, mais une venue dont la naissance à Bethléem était la première réalisation, qui surtout annonçait la venue plénière du Christ « tout en tous » (1 Co 15, 28).

La gestation dont nous faisons mémoire durant l’Avent, ce n’est pas seulement celle de Marie, mais celle du Royaume. On sait que dans l’Évangile, Jésus parle du Royaume de Dieu avec des images – la graine de moutarde, la levure qui fait lever la pâte – des images qui disent la gestation du Royaume. Si l’on peut dire que l’Église est en gestation, c’est parce qu’elle attend et prépare le Royaume dont elle est déjà une certaine réalisation.

Nous sommes actuellement dans ce temps intermédiaire entre l’incarnation de Dieu en Jésus Christ et celle de son achèvement tout en tous. Chaque jour, le Seigneur vient, si nous l’accueillons. Pour le chrétien, chaque jour devrait être Noël.

On comprend ainsi l’appel constant de l’Évangile à la vigilance, qui est par excellence la vertu d’une Église en gestation. Veillez, en effet ! Le Christ vient désormais au monde à travers vous ; la plénitude de Dieu est en gestation en vous.

Nous voici donc enceints de Dieu. Ceci nous laisse avec une profonde question, qui pourrait nourrir notre réflexion pour un Avent spirituellement fructueux : quelle est la part de divin que j’engendre ? En quoi suis-je pour le monde, un signe de Dieu qui vient – une Épiphanie ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 novembre 2023

Homélie de la Solennité du Christ, Roi de l’Univers – MT 25, 31-46

L’amour roi

Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l’Univers — 26 novembre 2023 

Évangile de Matthieu Mt 25, 31-46

Il y a un parcours au fil des lectures d’aujourd’hui. La première, du Livre d’Ézékiel (Ez 34, 11-12.15-17), nous parle de Dieu comme d’un berger qui se préoccupe soigneusement de ses brebis. Le psaume, comme toujours, chante la réponse du peuple : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure » (Ps 22, 4). Paul explique ensuite aux Corinthiens (1 Co 15, 20-26.28) en quoi consiste la royauté du Christ. Enfin, dans l’Évangile (Mt 25, 31-46), Jésus décrit le jugement dernier.

C’est aujourd’hui la fête du Christ Roi et les lectures nous proposent ainsi un parcours qui explique cette royauté.

Dans la très belle image qu’en donne Ézéchiel, Dieu est un berger qui rassemble, soigne et protège ses brebis dispersées par l’orage. Et c’est une première définition de la royauté. Gouverner c’est avant tout rassembler, prendre soin et protéger. C’est le cas des parents, c’est le cas des responsables de communautés, c’est le cas de toute responsabilité de gouvernement – y compris celle que nous avons de diriger notre propre existence. Avant toute chose, gouverner c’est rassembler, soigner, protéger.

Deuxième étape de ce parcours : la réponse du peuple. Le Livre des Psaumes est en effet avant tout un livre de prières, un livre de lamentations, de demandes et de louanges. C’est, à mon sens, le livre le plus spirituellement humain de la Bible, qui offre un éventail très large de toutes les manières de s’adresser à Dieu, avec parfois des passages violents que la liturgie peine à chanter. Ici le psaume chante l’apaisement du peuple qui se laisse guider par Dieu au milieu des épreuves. Et c’est la seconde obligation d’un bon gouvernement, écouter ceux que l’on gouverne, écouter autant leurs plaintes, aussi violentes soient-elles, que leurs louanges. De même, dans le gouvernement de soi, il importe aussi de s’écouter, d’entendre et d’intégrer ses propres cris comme ses propres joies. Après la prévenance, l’écoute est l’essence d’un bon gouvernement.

Paul, ensuite, nous explique la royauté du Christ. Il est celui chargé de conduite l’humanité à Dieu. Il est le berger prévenant, à l’écoute de ses brebis dispersées par l’orage. Et on comprend avec Paul que l’orage est spirituel. Le gouvernement du Christ consiste à prendre le pouvoir sur les forces maléfiques qui parfois nous assaillent, jusqu’à dominer la mort même. Laisser le pouvoir au Christ dans nos vies, c’est le laisser combattre pour nous, tout ce qui, petit à petit, nous tue spirituellement. Le combat spirituel est ainsi avant tout un combat contre les élans mortifères qui nous assaillent : mépris, désespérances voire désamour de nous-mêmes, des autres ou de Dieu.

Enfin, dans l’Évangile, Jésus expose la fin de ce processus de gouvernement, quand sa mission sera accomplie et qu’il dominera sur toutes les forces maléfiques qui assaillent l’humanité. Quand nous serons libérés de tout mal, nous n’aurons plus aucune excuse, nous apparaîtrons tels que nous sommes, pleinement capables d’exercer notre liberté d’aimer. C’est alors qu’on nous verra tels quels, soucieux ou pas de nourrir l’affamé, de vêtir le dévêtu, d’accueillir fraternellement l’étranger, le prisonnier ou le malade. Le dernier acte de gouvernement du Christ – le jugement dernier – ne sera pas un tribunal qui évaluera, comme sur une balance, nos bonnes et nos mauvaises actions. Le jugement final du Christ, quand il aura éloigné de nous toute menace, sera simplement un regard posé sur l’éclat restant de notre cœur.

Par le baptême, nous sommes tous devenus prêtres, prophètes et rois. Prêtres, dans le sens où chaque chrétien est appelé à offrir des sacrifices pour Dieu. S’il y a des prêtres désignés pour mener le culte commun, nous sommes tous les intendants de notre prière et des sacrifices que nous consentons. Nous sommes aussi des prophètes dans le sens où l’Esprit-Saint que nous avons reçu à notre baptême nous permet d’incarner dans notre vie les signes du règne de Dieu et, d’ainsi, d’entrevoir plus clairement l’avenir. Nous sommes rois enfin, parce la primauté du Christ ne nous prive en rien de notre liberté d’agir. À la suite du Christ, nous sommes appelés à gouverner nos vies, à gouverner notre époque. Il y a dans le christianisme une totale subsidiarité, Dieu n’agit que dans le cadre de notre liberté.

Résumons-nous. Vivre à la suite du Christ, c’est gouverner nos vies à sa manière. Être d’abord soucieux de rassembler, protéger et apaiser tous ceux que le mal disperse, à commencer par nous-mêmes. Pour cela, il s’agit d’être à l’écoute des suppliques qui nous sont adressées, savoir entendre les cris comme les louanges. Enfin, il convient de mener aussi un combat spirituel contre les forces du mal.

Ce combat, nous pouvons choisir de le mener seuls, de lutter seuls contre les démons qui nous assaillent ou assaillent notre entourage : découragements, dépressions, désamours de la vie, de soi, des autres voire de Dieu. Dieu nous laisse libre d’agir et d’agir seuls. Mais la lucidité est de dire que parfois nos maux nous emportent et, avec eux, notre liberté. Enfin, l’humilité nous oblige à reconnaître que nous ne viendrons jamais seuls à bout de tous les maux ni de la mort.

Célébrer la royauté du Christ, pour clôturer l’année liturgique, c’est finalement reconnaître deux choses : que nous avons universellement besoin du Christ pour nous délivrer de l’emprise du mal et de la mort, mais qu’avec cette libération, nous échoit le devoir de bien nous gouverner nous-mêmes.

Si nous croyons que le Christ triomphera finalement de tout mal, nous affirmons donc qu’à la fin des temps, il ne restera plus de nous-même que le bien, l’amour que nous avons incarné. C’est d’un seul regard posé sur la générosité de notre cœur que le Christ nous jugera finalement dignes d’entrer dans son Royaume.

C’est alors qu’il dira : « ‘Venez, les bénis de mon Père,recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 21 novembre 2023

19.11.2023 – HOMÉLIE DU 33ÉME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 25,14-30

Trésor enfoui

Évangile de Matthieu Mt 25, 14-30

Si aujourd’hui le mot « talent » ne signifie plus qu’une aptitude ou une qualité personnels – un don –, cette acception actuelle vient précisément de la parabole que nous venons de lire. Au temps de Jésus, le talent est une mesure de poids et de monnaie. Un talent équivaut approximativement au salaire d’une vie d’un serviteur, cinq talents à ce que gagnera au long de l’existence un ouvrier très qualifié.

Qu’as-tu fais du salaire de ta vie ; qu’as-tu fais, ta vie durant, des dons que Dieu t’a donnés ?

La parabole des talents nous parle une fois de plus, juste avant que Matthieu n’entame les récits de la passion, du jugement dernier : « qu’as-tu fais du don que tu as reçu de Dieu ? ».

On s’imagine – encore trop souvent à tort, je crois – qu’à l’issue de notre vie nous comparaîtrons devant Dieu comme au tribunal. Dieu ne nous jugera pas comme jugent les hommes ; il se contentera d’observer la part de vérité en nous. Et il fera mourir tout ce qui dépasse. Ainsi ceux qui ont tout à craindre de la mort sont les hypocrites de l’amour, ceux qui « disent et ne font pas », dont la part essentielle est fausse, qui trichent en prétendant aimer.

Si on imagine encore trop souvent le jugement de Dieu comme un tribunal, il a fort à penser que c’est parce que c’est comme cela, qu’au crépuscule de notre vie, nous-mêmes réagirons. Il se peut en effet fort bien qu’au soir de l’existence, nous nous posions cette seule question : « qu’ai-je donc fait de ma vie ? » Et il se pourrait tout aussi bien qu’alors, le juge le plus implacable, ce soit nous.

Il y a des enquêtes qui ont été menées à ce propos. Et ceux qui accompagnent les mourants le savent : à la fin, ce que chacun se reproche, ce sont ses manques d’amour – de n’avoir pas assez, ou pas assez bien, aimé ses proches. « Qu’ai-je donc fait de ma vie ? » « Que n’ai-je pas passé plus de temps à aimer, à vivre l’essentiel au lieu de me disperser, de me distraire ou de m’enfouir ? »

Dans la parabole, ils sont trois à avoir reçu du maître des talents : l’un richement doté ; l’autre un peu moins et le troisième assez peu. Mais tous trois ont reçu une part de la richesse de Dieu, une vie dotée de la capacité d’aimer, ce talent qu’il nous demande à tous de faire fructifier.

Le premier est submergé d’amour et il a fait croître d’autant cette richesse. Le deuxième en a reçu beaucoup lui aussi et il en a également rendu d’avantage. Mais le troisième a eu peur de perdre le peu d’amour qu’il avait reçu et il a enfoui son talent d’aimer. Ce que la parabole nous dit c’est que nous avons tous reçu ce talent. Et lorsqu’il s’agira d’entrer finalement dans la joie de Dieu, nous savons pertinemment que la question se posera : « qu’avons-nous donc fait de notre talent d’aimer ? ». L’ayant enfoui, suffira-t-il de dire à Dieu « Le voici. Tu as ce qui t’appartient » ?

Nous enfouissons notre talent divin chaque fois que nous avons peur de témoigner de l’amour ou chaque fois que nous refusons de le faire. Longtemps, moi-même, j’ai eu peur de dire « Je t’aime » à ceux que j’aimais … jusqu’à ce que je n’en puisse plus d’une vie « de pleurs et de grincements de dents ».

Dimanche prochain, nous terminerons cette catéchèse matthéenne sur le jugement de Dieu. L’Évangile nous expliquera ce qu’il entend par la fructification des talents : venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire » ; j’étais un étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison, et vous êtes venus témoigner de votre talent d’aimer (cf. Mt 25, 34-36).

Alors, penchons-nous dès aujourd’hui sur notre propre jugement dernier. Pas celui de Dieu, celui que nous nous poserons. Laissons à Dieu le soin de la fin des temps. Penchons-nous sur le regard que nous porterons nous-même sur notre propre vie à son terme ? Qu’en ai-je fait ? Qu’ai-je finalement fait de mon talent d’aimer ?

Et si ce regard sur nous-mêmes nous inquiète quelque peu déjà ; si maintenant déjà nous percevons quelqu’enfouissement de votre capacité d’aimer : tournons-nous dès à présent vers nos proches qui sont peut-être là assis, à coté de nous ; téléphonons à ceux auxquels nous manquons ; allons dire à ceux que nous aimons que nous les aimons. Et s’il nous reste encore du talent, allons nourrir l’affamé, vêtir le dévêtu, guérir le malade, réconforter le prisonnier, accueillir l’étranger.

Ne perdons pas de temps ; allons-y maintenant. Débordons de générosité ; témoignons des élans de notre cœur. N’ayons plus jamais peur de dire « Je t’aime » à nos proches, à nos amis, à ceux qui nous entourent et aux autres, même s’ils nous sont étrangers. De grâce, cessons la pudeur amoureuse !

Car viendra le jour de notre propre jugement sur nous-mêmes ; le jour où nous regrettons toutes les fois où nous avons enfoui notre capacité d’aimer ; le jour où il sera trop tard pour commencer à dire « Je t’aime ».

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 novembre 2023

12.11.2023 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 25,1-13

LES VEILLEUSES ENDORMIES

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Il y a un paradoxe dans la parabole d’aujourd’hui, comme un clin d’œil au temps de l’Avent qui s’annonce. L’Avent en effet est le temps des veilleurs. Au long de ces quatre semaines, les lectures nous rappelleront de veiller, de scruter les signes de la venue de Dieu parmi les hommes. Et c’est déjà la conclusion de l’Évangile d’aujourd’hui : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13). Or le paradoxe, c’est que dans la parabole les jeunes filles s’endorment …

Frère étudiant, j’avais inscrit sur la porte de ma cellule : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126, 2). Et quand un frère s’endort à la chapelle, on dit qu’il fait une oraison de Saint Pierre, rappelant l’épisode au Jardin des oliviers, où Jésus reproche à Pierre de n’avoir pas su veiller même une heure avec lui (Mc 14, 37 ; Lc 22, 46). Sainte Thèse de Lisieux elle-même confessait s’endormir à l’oraison, cette prière silencieuse que font, chaque jour, les religieuses et les moines. Ici aussi, les jeunes vierges s’endorment. Et, contrairement à Pierre, ce n’est pas ce que Jésus leur reproche.

L’Écriture est pourtant constante à nous rappeler l’importance de veiller en attendant la venue de Dieu. On se souvient de Jésus qui parle de la venue de Dieu comme celle d’un voleur la nuit : « Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison » ( Luc 12, 39). Dans sa Première lettre aux Thessaloniciens, saint Paul recommande : « Ne nous endormons pas, comme font les autres, mais restons éveillés et sobres » (1 Th 5, 6). Et, dans la Première épître de Pierre : « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera. » (1 Pi 5, 8). On trouve ainsi 23 fois la recommandation de « veiller » dans le Nouveau Testament.

Mais le reproche qui est fait ici n’est pas de s’être endormies, mais de ne pas avoir tenu leurs lampes allumées. C’est l’imprévoyance des vierges insouciantes que la parabole dénonce, le fait qu’elles n’ont pas prévu assez d’huile pour que leur veilleuse continue de briller. Ainsi, il nous reste à comprendre ce que signifie cette huile pour comprendre comment il est possible de veiller endormi.

Longtemps l’Église a enseigné que cette huile qui permet de maintenir la lumière divine allumée alors qu’on s’endort c’étaient les bonnes œuvres que vous avions accomplies. Au fond, l’idée était de dire que ce sont nos bonnes actions qui nous permettent de dormir en paix ; qu’au-delà de notre présence, nos actes de charité continent à briller pour nous. Et ce n’est pas faux : le bien comme le mal que nous avons faits continuent à faire leur œuvre, même au-delà de notre mort. Les conséquences de nos actes ne s’éteignent pas avec nous.

Mais c’est sans une un peu étroit comme spiritualité de considérer qu’on puisse simplement capitaliser sur nos bonnes actions pour rayonner de Dieu dans la nuit. Cela signifierait tout bonnement que les personnes qui font le bien devraient échapper à toute dépression. Or ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs toute la problématique évoquée par le Livre de Job, que Dieu lui-même proclame juste en tout ce qu’il fait. Job pourtant se trouve soudainement accablé de malheurs. Il faut certainement plus qu’un capital de bonnes actions pour encore briller dans la nuit.

Alors qu’est-ce que cette huile dont l’épuisement nous empêche de rencontrer Dieu ? Ce ne peut être la foi, que Jésus compare plus volontiers à une graine de moutarde. La foi vit ou meurt ; elle est présente ou pas. Mais elle n’est pas tant fonction de quantité. Celui qui a la moindre parcelle de foi en Dieu a toute la foi.

Si ce n’est donc ni la charité, ni la foi, ce que l’huile représente ici c’est l’espérance. C’est l’espérance que la nuit consume quand nous sommes loin de Dieu. C’est l’espérance que brûlent les ténèbres, les malheurs, les souffrances. C’est aussi l’espérance qui maintient en nous la lumière divine quand tout s’assombrit.

On comprend que les vierges sages avaient pour elles l’espérance alors que celles insouciantes n’en avaient pas assez. Et elles auront beau aller en chercher ailleurs, le Christ leur répondra : « Je ne vous connais pas. » Je crois, en effet, qu’il y a des croyants qui se laissent gagner par une désespérance telle, que toute rencontre avec Dieu leur devient impossible. Je crois qu’il y a des ténèbres qui, si elles gagnent totalement notre esprit, finissent par nous séparer radicalement de Dieu. C’est le désespoir qui tue la foi. Job, lui, n’a jamais atteint ce point ; jamais le malheur et le désespoir ne l’ont poussé à renier Dieu.

Bientôt donc, ce sera le temps de l’Avent, ce temps où spirituellement nous travaillons l’espérance, où dans nos vies nous cherchons la lumière divine. Mais à quoi allez-vous concrètement travailler cette année ? Qu’espérez-vous de Dieu actuellement ? Ce sont des questions importantes pour vivre un Noël concret.

Qu’espérez-vous de Dieu pour ce Noël ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 9 novembre 2023

05.11.2023 – HOMÉLIE DU 31ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 23,1-12

Hypocrisie et abaissement

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Évangile de Matthieu Mt 23, 1-12

Si on est un tant soit peu conséquent, en tant que prêtre, on les prend avant tout pour soi, les lectures d’aujourd’hui : « Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement (…) j’enverrai sur vous la malédiction, je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. » ; « ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. » ; « Ne donnez à personne sur terre le nom de père ».

J’ai pour moi d’être encore un assez jeune prêtre et de ne pas encore me penser comme un « prince de l’Église ». Mais j’ose vous faire une confidence : je suis très mal à l’aise avec les compliments : « Oh, Père ! Comme vous avez bien prêché … » Ce qui m’effraie, c’est la crainte abyssale de la flagornerie ; au fait que je puisse y être sensible. Vous m’aiderez.

Il se pourrait que nous soyons beaucoup ici à nous souvenir d’avoir agit contrairement à nos paroles ; comme le dit l’Évangile : à avoir dit et n’avoir pas fait. C’est sans doute une constante de la nature humaine qu’il arrive que nous recommandions à d’autres d’agir autrement que nous-mêmes n’agissons. Mais ici l’accusation est plus grave : il s’agit de contraindre sous « de pesants fardeaux, difficiles à porter », sans soi-même « remuer du doigt ». Autrement dit : d’imposer à autrui une règle rigide alors que soi-même on ne la respecte pas. C’est l’hypocrisie du pouvoir que dénoncent les textes que nous lisons aujourd’hui. Et, en l’occurrence, l’hypocrisie du pouvoir clérical..

Je ne sais pas si comme moi vous vous penchez de temps en temps sur les causes de l’actuelle déchristianisation de l’Occident, voire des différentes déchristianisations à travers l’Histoire, mais il me semble qu’une des causes majeures de la désaffectation pour l’Église a été son hypocrisie – je l’espère, passée. « Ils disent et ils ne font pas » : on comprend la perte de crédibilité quand on condamne en chaire les vices qui sont pourtant les siens ; on comprend l’absence de crédibilité quand on prêche la fraternité et que l’on exerce soi-même une tyrannie ; on comprend l’anéantissement abyssal de toute crédibilité lorsque des hommes prétendument pétris de l’amour de Dieu violent les enfants qui leur sont confiés.

Les textes aujourd’hui dénoncent l’abus de pouvoir à dessein d’écraser l’autre. Et on aurait tort de restreindre sa réflexion aux seuls pouvoirs institutionnels. Dans tout milieu professionnel ou associatif, au sein des familles, au sein des couples, il y a des enjeux de pouvoir et donc, hélas, la place pour des abus.

Et même en nous-mêmes : il est fort possible de devenir son propre tyran, son propre esclavagiste. Il nous arrive à nous-même « de dire et de ne pas faire » ; et, peut-être, nous arrive-t-il, par ailleurs, d’être envers nous-mêmes d’une complaisance hypocrite. Les deux vont souvent de paire : tyrannie et complaisance …

L’abus de pouvoir est souvent l’artifice de ceux qui cherchent à dissimuler en eux-mêmes une béance, une faille ou une absence morale, une contradiction intime que l’on ne parvient pas à résoudre. C’est forcément le cas, lorsqu’on se pense tout-puissant, intouchable voire que l’on se prend pour Dieu. « Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. » dénoncera l’Écriture qui d’emblée donne la solution : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé ».

C’est un vibrant appel à l’authenticité de soi face à l’hypocrisie. L’hypocrisie ne peut qu’évoluer en tyrannie, laquelle finit par s’exercer et doit alors être dénoncée. Y compris celle que nous exerçons envers nous-même.

Au contraire, au lieu de nous ériger en moralistes, nous mettre au service de la faiblesse. Comme le dit saint Paul : « pleins de douceur (…) comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons », comme le chante le Psaume : « sans avoir le regard fier, ni le cœur ambitieux », mais « d’une âme égale et silencieuse ».

Il y a fort à parier que si nos Églises se sont vidées, c’est parce qu’elles sont tombées par le passé dans un moralisme hypocrite que les scandales récents ont heureusement dévoilé. « À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple » dit Dieu dans le Livre de Malachie (Ml 2,9).

Au contraire, comment se remplissent les Églises ?

Si on regarde les premiers siècles chrétiens, ce n’est pas à coups de catéchisme et de discours théologiques que se sont opérées les conversions. C’est parce que l’Église était la seule à exercer un service social que n’offrait pas l’État. C’est quand elle prend soin des affligés que l’Église est en croissance, lorsqu’elle est au service et pas au pouvoir.

L’Église n’est pas là pour donner des leçons au pécheur, encore moins pour le juger et le condamner. Elle est là pour témoigner de ce que Dieu veut le rejoindre, le relever et finalement l’embrasser. L’Église est au service des pécheurs comme une mère bouleversée tendrait les bras vers son enfant s’il chute.

De même, spirituellement, envers autrui comme envers nous-même, il convient d’être au service et non au pouvoir. Ne pas juger, ne pas condamner mais s’abaisser pour rejoindre de tout cœur celui qui est malheureusement par terre. A cet égard, nous devons être miséricordieux envers tous les pécheurs, y compris celui que nous sommes. Les deux sont d’ailleurs intrinsèquement liés : mon manque de miséricorde envers le propre miséreux que je suis entraînera ma rigidité de cœur envers autrui, ma volonté de juger plutôt que rejoindre les faiblesses humaines. Toutes nos hypocrisies se résolvent par l’abaissement miséricordieux de nous-même au niveau de la misère qui nous touche.

Un vieux père me disait : « Il sent le bouc le Bon Pasteur » et il avait quelque part raison. C’est une manière parlante de redire que Christ a pris sur lui nos péchés (Is 53, 12 ; Mt 8, 17 ; 1 Pi 2, 24). Et c’est le propos de l’Église : affirmer que le Christ est venu rejoindre, relever et embrasser tout ceux qui ne sont précisément pas en odeur de sainteté.

N’ayons pas peur de nous abaisser vers toutes les misères de l’âme humaine. Celles des autres comme les nôtres. Au lieu de juger et condamner, cherchons les moyens de relever ceux qui sont tombés. Il n’y a, en effet, que notre abaissement charitable qui transforme toutes nos hypocrisies en authentique amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 octobre 2023

01.11.2023 – TOUSSAINT – HOMÉLIE

L’art d’éclairer la nuit

Toussaint — 1er novembre 2023 

Évangile de Matthieu Mt 5, 1-12a

La Toussaint c’est comme le changement d’heure en hiver : il fait noir plus tôt ; il faut éclairer d’avantage. Il y a des gens qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver. Ce sont ceux qui ne possèdent pas la science de l’éclairage. J’ose dire l’art d’éclairer : réorienter les lampes, les changer de place ; jouer des intensités, des tonalités, en fonction du moment ; ajouter quelques bougies et tout de suite une ambiance chaleureuse se dessine. Ceux qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver sont ceux qui n’éprouvent pas la joie d’illuminer leur intérieur, la nuit.

La sainteté c’est l’art d’éclairer.

Il y a des moments où nos vies sombrent dans la pénombre, et même la nuit. Tout en nous est noir. Peut-être sommes-nous nombreux à avoir traversé des épisodes dépressifs, qui savons qu’ils peuvent parfois apparaître obscurs, terriblement obscurs, et longs, insupportablement longs ? Peut-être sommes-nous nombreux à avoir vu notre vie spirituelle sombrer un moment dans la nuit, la joie totalement disparaître et l’espérance aussi ? Et c’est alors l’Enfer.

Dans une logique binaire, qui garde toute sa valeur en première approche, si, comme l’annonce le Christ, le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à nous, l’Enfer aussi est arrivé jusqu’à nous. S’il faut nous départir des images d’un autre temps où l’Enfer est ce lieu bouillonnant où nagent de terribles démons mangeurs d’hommes, qui visaient à effrayer plus qu’à enseigner, qu’aujourd’hui nous trouvons caricaturales et risibles, je crois qu’actuellement, sur cette Terre, des gens se trouvent objectivement en Enfer. C’est-à-dire vivant un complet enfermement dans la nuit de l’existence. C’est ça l’Enfer. Et ceux qui l’ont quelque peu traversé savent qu’il n’est pas si éloigné de nous …

Puis la lueur revient.

D’abord, nous ne la percevons pas. Qui est passé par là sait qu’un épisode dépressif entretient sa propre dynamique d’enfermement, que même ce qui est une simple joie n’apparaît plus comme telle, obscurcie par la volonté d’amplifier la noirceur, à force de désespoir. Une lueur revient et, d’emblée, nous ne la percevons pas.

Notre sainteté réapparaît dès que nous réfléchissons cette lueur. Beaucoup reste encore sombre mais nous recommençons à témoigner d’espoir, à pouvoir à nouveau savourer quelque peu la joie, finalement à revivre. On peut toujours sortir de l’Enfer : nous suivons un Christ qui y est descendu et a ressuscité.

Comment suis-je sorti de la dépression ? Ça reste essentiellement un mystère qui me donne à penser que Dieu est venu me chercher. Voilà ce que vous diront tant de croyants passés par là. Au fond de la nuit de l’existence, la lueur ne peut effectivement venir que de Dieu.

La sainteté c’est l’art d’éclairer de la lumière de Dieu.

Nous sommes déjà saints quand à travers nous passe une lueur d’espérance. Ce n’est que ça la sainteté : témoigner essentiellement d’espoir – de l’espoir d’une résurrection – et on le fait d’autant spontanément que l’on sait être soi-même revenu à la Vie.

A celui qui est dans la nuit donner à espérer. Au pauvre de cœur, donner à espérer. À celle qui pleure, donner à espérer. Au persécuté, à celle que l’on insulte, donner encore à espérer.

Ainsi, on comprend mieux l’à propos des Béatitudes pour célébrer la Toussaint, cette grande fête de la lueur dans la nuit. Ils sont saints les pauvres de cœur désormais heureux ; elles sont saintes celles qui pleuraient et qui rayonnent du bonheur d’avoir été consolées ; il est saint l’assoiffé de justice rassasié ; elle est sainte celle qu’on persécute et insulte et qui témoigne encore de joie. Et avec eux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs et les artisans de paix.

N’avez-vous, vous aussi, jamais mesuré le bonheur qu’il y a à rendre espoir ?

À ceux qui se désolent si fort du changement d’heure en hiver, de ce qu’il fera désormais noir plus tôt, j’ai un conseil à proposer : sortez déjà quelques décorations de Noël, devancez l’Avent : votre intérieur a certainement besoin d’un nouvel éclairage, votre âme d’une ambiance plus chaleureuse. C’est la Toussaint, il est temps de penser à raviver la Lumière, à attiser notre propre Sainteté, à exercer notre art de savoir éclairer – nous-mêmes et autrui – de la lumière de Dieu.

La Toussaint est une fête qui fonctionne comme une lampe posée sur une tombe.
La Toussaint, alors que les jours tombent, est l’art d’éclairer la nuit.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 24 octobre 2023

29.10.2023 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MT 22, 34-40

Pourquoi nous commander d’aimer ?

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Évangile de Matthieu Mt 22, 34-40

Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? N’est-ce pas naturel d’aimer ? N’aimons-nous pas ça spontanément : l’amour ? Pourquoi Dieu doit-il encore aujourd’hui nous rappeler ce commandement d’aimer ? N’avons-nous déjà pas bien compris que la religion proposée par le Christ est une religion de l’amour ?

Faut-il regarder ce commandement comme Paul regarde la Loi, à savoir comme un rappel à l’ordre adressé au pécheur, comme une contrainte nécessaire pour entraver le mal ? En effet, la Loi n’est jamais vue comme un bien chez Paul, mais toujours comme le reflet du péché, dont elle hérite le caractère enfermant. Il écrit : « vous n’êtes plus sujets de la Loi, vous êtes sujets de la grâce de Dieu » (Rm 6, 14). Pour Paul, la Loi est déjà une prison dans laquelle on enferme les coupables ; la préoccupation de la Loi est un enchaînement. Et celui qui est véritablement enfant de Dieu se trouve libéré de la Loi, parce que libéré du péché, racheté par avance de toute culpabilité par le sacrifice du Christ. Finalement, pour Paul, il n’y a que ceux qui enfreignent la Loi que la Loi préoccupe.

Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ?

Souvenons-nous, enfants, notre premier désir n’était-il pas d’aimer ? N’avions-nous pas ce désir pur de tendresse, cette innocence même – qu’ultérieurement nous avons pu qualifier de naïveté – d’aimer tout qui venait à nous. Avant que ne surviennent les premiers coups durs, n’avions nous pas en nous un pur désir d’aimer ? Et même enfants, au-delà des disputes, n’avions-nous pas une belle facilité à nous réconcilier ? A encore donner de l’amour à un parent, un frère, une sœur qui nous avait fait du mal ? Je crois que tout être humain naît avec un cœur tendre et que ce sont les méchancetés et les offenses subies au long de la vie qui l’endurcissent, au point de le rendre parfois cassant, voire blessant. Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? Serait-ce, comme le reproche qu’il fait à l’Église d’Éphèse, dans l’Apocalypse : « J’ai contre toi que tu as abandonné l’amour que tu éprouvais » (Ap 2, 4) ?

Est-ce, au contraire, une des péripéties de celui que l’Ancien Testament présente si souvent comme un Dieu jaloux ? « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Ex 20, 4-5). Tout de même ! Que Dieu fasse de l’amour à son égard le premier des commandements, n’est-ce pas affirmer : « Aime-moi, c’est un ordre ! » ? N’y a-t-il pas quelque contradiction à faire de l’amour un commandement alors que Dieu nous veut libres ?

La question du docteur de la Loi n’était pas tout à fait dénuée de sens puisque le Judaïsme avait dénombré dans la Torah pas moins de 613 commandements dont 248 positifs et 365 négatifs parmi lesquels il distinguait des graves et des légers, distinctions variant d’une école à l’autre.

D’un autre côté, la priorité de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain était déjà bien installée dans le Judaïsme, ainsi que le lien entre les deux. Le précepte : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces » est un des traits dominants du Deutéronome (Dt 6, 5). Et le précepte « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » vient tel quel du Lévitique (Lv 19, 18). Et il n’est pas besoin de grandes théories psychanalytiques autour du “comme soi-même” pour comprendre que cette formule nous fait dépasser le principe de la simple réciprocité qui dirait : je t’aimerai dans la mesure où tu m’aimeras aussi.

Comment notre cœur en arrive-t-il là : à calculer ? Comment, depuis la spontanéité naïve de l’enfance, en sommes-nous arrivés à mesurer nos élans d’amour ? voire à les refuser : untel, unetelle ou tels gens que je n’aime pas ? …

Nous commençons à perdre la spontanéité de l’amour dès que nous confondons le mal commis avec ceux qui le font. Le mécanisme de la perte de l’amour s’enclenche lorsque nous confondons le pécheur et son péché, lorsque celui qui a volé n’est plus qu’un voleur, lorsque celui qui a frappé n’est plus qu’un violent et celui qui a violé n’est plus qu’un violeur. Et ce mécanisme est d’autant immédiat que la souffrance est insupportable. Il est difficile de voir encore humains ceux qui nous ont frappés, humiliés, souillés, abandonnés, méprisés ou trahis. Et alors la méfiance s’installe envers ceux qui leur ressemblent …

Le pardon est le signe inverse de cette confusion. Il y a pardon lorsqu’on commence à dissocier le pécheur de son péché, lorsqu’on recommence à le voir humain et plus seulement pécheur. Quand la victime parvient à voir la fragile humanité de son agresseur au-delà de l’agression subie : voilà le pardon. La miséricorde ne consiste pas à faire l’impasse sur le péché, à passer l’éponge, à faire comme si de rien n’était. Non ! La miséricorde consiste à ne réduire personne à son péché, à sa faute, à ses erreurs et aucun agresseur aux souffrances qu’il a imposées.

Ce sont nos blessures qui nous font sortir de la loi de l’amour ; ainsi c’est l’amour qui nous dégagera de l’emprise de nos blessures.

Ceux que nous n’aimons pas, ceux dont la proximité nous dérange, les personnes qui nous indisposent parce qu’elles montrent tels comportements ou tiennent tels discours, tous nos stéréotypes méprisants, tous nos amalgames visant à exclure, tous les boucs émissaires que nous pouvons nous donner sont autant de reflets de nos blessures intimes, de nos difficultés à aimer que seul un surcroît d’amour parviendra à résoudre. Ainsi, le commandement d’aimer nous est utile, chaque fois que nous nous perdons dans le désamour.

Chaque personne qu’il nous est difficile d’aimer est le signe, en nous, d’une blessure du cœur que Dieu doit venir combler. C’est pour cela qu’il nous recommande de l’aimer en premier, pour nous libérer le cœur du désamour et le rendre ainsi plus libre d’aimer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 octobre 2023

22.10.2023 – HOMÉLIE DU 29ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 22,15-21

Qui dirige le monde ?

Évangile de Matthieu Mt 22, 15-21

Il y a des questions auxquelles, quelle que soit la réponse que l’on donne, on tombe dans un piège, des questions faites pour accuser. C’est le cas de celle-ci : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? ».

Replongeons-nous dans le contexte. Le groupe qui pose la question à Jésus est assez improbable : il s’agit de Pharisiens et d’Hérodiens. Or ces gens se détestent.

La Palestine est occupée par les Romains depuis l’an 63 av. J.-C. et c’est une occupation très dure – de nombreuses révoltes juives en témoignent – en particulier, les habitants croulent sous les impôts. Littéralement, l’occupant pille la Judée. Hérode est un roi collaborateur de l’envahisseur romain ; son objectif, c’est la romanisation de la Palestine : il veut faire de la Judée un joyau romain. Certes, il reconstruit le Temple de Jérusalem, mais il bâtit aussi de nouvelles villes totalement romaines : Césarée maritime, sa nouvelle capitale, dénommée en l’honneur de César, mais aussi Séphoris, que des fouilles viennent de retrouver et qui est la nouvelle ville romaine située juste à côté du petit village de Nazareth. Jésus voyait la romanisation forcée de la terre de Judée. Ça se passait juste à côté de chez lui.

Les Hérodiens – les partisans d’Hérode – sont donc des collaborateurs. Alors que les Pharisiens sont plutôt des résistants. Peut-être, pour mieux comprendre l’étrangeté du tableau que l’Évangile nous présente, pouvez-vous vous replacer dans le contexte de la seconde guerre mondiale : un groupe composé de collabos et de résistants vient trouver Jésus … « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’occupant ? »

Si Jésus répond « oui », il est un collabo, il trahit la nation d’Israël ; s’il répond « non », il est un subversif, il incite à la révolte contre l’occupant. Dans les deux cas, la question vise à faire tenir à Jésus un rôle qu’il ne veut pas tenir : celui d’un leader politique. Dans les deux cas, la question est piégée. Y répondre revient à se situer au niveau d’une querelle de souverainetés terrestres alors que Jésus se présente comme le “Roi de l’Univers”, Roi d’un Royaume qui “n’est pas de ce monde”.

César, lui, a la prétention des deux : il est celui qui règne sur le monde, mais il se présente aussi comme un Dieu. C’est d’ailleurs ce qui déclenchera les persécutions des premiers chrétiens qui refuseront d’offrir des sacrifices à l’empereur et qui, de ce fait, seront vus par la puissance impériale comme des athées, des gens qui ne participent pas à la religion d’État.

Tous les gouvernements encourent le risque de se prendre pour Dieu. Les pharaons égyptiens étaient des dieux, les empereurs romains se proclamaient « Fils de Dieu », jusqu’aux cultes de la personnalité du XXe siècle, d’extrême droite ou d’extrême gauche, en passant par les Khans, les Tsars et les Empereurs du Japon. Cyrus, dont parle le Livre d’Isaïe, est un de ces rois de l’Antiquité à la stature divine. Et, pour le coup, c’est la Bible elle-même qui lui confère cette aura. Cyrus est le seul roi étranger que la Bible qualifie de messie, d’envoyé de Dieu.

Ici aussi, il convient de faire un peu d’Histoire. Vous le savez, le roi babylonien Nabuchodonosor avait envahi la Judée , détruit le Temple et déporté toutes les élites juives en exil dans sa capitale, Babylone, située dans l’Irak actuel. La destruction du Temple et l’exil sont, pour le peuple hébreu, la grande catastrophe dont parlent de nombreux textes bibliques. C’est plus qu’Israël qui est détruit ; c’est toute la puissance de Dieu qui est mise en cause. Comment a-t-il pu laisser un païen détruire son Temple ?

Quelques années plus tard, Cyrus, roi de Perse, l’actuel Iran, conquiert le royaume voisin de Babylone, et libère tous les peuples que Nabuchodonosor avait opprimé. Du point de vue biblique, Cyrus est le destructeur des destructeurs du Temple de Dieu, celui par qui la puissance du Dieu d’Israël est enfin restaurée. C’est pour cela qu’il est qualifié de messie, comme l’ont été tous les rois d’Israël, David, Salomon et tous les envoyés que Dieu a chargés de mener son peuple à la libération.

Jésus aussi, bien sûr, est un messie. Il est même LE messie par excellence, celui qui nous apporte la libération définitive, celle de la mort.

Si Jésus s’était abaissé au niveau de la question « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? », il aurait perdu son statut de sauveur universel, en entrant dans une vision partisane.

La phrase « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » invite finalement à faire la part des choses : d’où vient le véritable pouvoir de gouvernement ? De césars qui se le donnent à eux-mêmes ou de messies qui le reçoivent de Dieu ?

Et nous, qui gouverne finalement nos vies ? Est-ce nous-mêmes ou est-ce Dieu ? Comment comprendre pour nous aujourd’hui ce « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ? Vous l’avez compris, c’est une invitation à faire le tri entre ce qui est spirituel et ce qui est mondain.

A cet égard, les grands mystiques nous disent de compter pour rien ce qui est dans le monde, d’être dès ici-bas tout tendus vers les cieux. Mais ça ne signifie pas pour autant qu’il faille se déconnecter du monde, ou pire le rejeter comme mauvais. L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ est, au contraire, un élan d’amour pour le monde.

La question qui reste c’est : dans nos relations avec le monde qui nous entoure, nous comportons-nous comme un César – avide et oppressant, exigeant des autres un culte – ou comme Dieu – compatissant et aimant, acceptant même, s’il le faut, des autres le mépris ? Et si nous sommes honnêtes, nous dirons qu’en nous il y a un peu des deux : de César et de Dieu.

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » : Faites de toutes vos relations au monde un enjeu spirituel.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 17 octobre 2023