12.05.2024 – HOMÉLIE DU 7ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 17,11b-19

La prière du Seigneur

Par le Fr. Laurent Mathelot

Je vous invite à relire souvent cette page : le chapitre 17 de l’Évangile de Jean. C’est une des plus belles pages de la littérature antique ; c’est surtout une des plus belles prières jamais retranscrite, celle de Jésus pour ses disciples, au moment de sa mort. C’est la prière que nous avons dite le jeudi saint au reposoir.

C’est un beau texte, qui exprime sans doute mieux que tout ce qu’est la prière d’un prêtre pour sa communauté. On appelle d’ailleurs tout le chapitre 17 de Jean la Prière sacerdotale de Jésus. C’est en effet le Christ-prêtre qui prie là pour ses disciples. Et puisque nous sommes tous prêtres quand nous prions, c’est une prière que chacun peut adapter à sa situation : un père, une mère pour ses enfants, chacun pour sa famille, tous pour ceux que nous aimons.

On est la veille de la Pâque, le Christ vient de laver les pieds de ses disciples. Après un long discours d’adieu, toujours en leur présence, il lève les yeux vers le ciel et prie pour eux. Il vient de leur annoncer des choses graves : qu’il allait mourir ; que tous seraient dispersés et persécutés. Il faut s’imaginer dans quel état d’esprit se trouve le Christ quand il prie Dieu de garder ses disciples dans l’unité, de les protéger du Mauvais. A y regarder très étroitement, on pourrait penser qu’il en est réduit à constater l’échec de sa mission. On est au moment où tout va devenir tragique pour eux tous. Pourtant il prie «  qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » Quelle joie ? Celle des persécutions ?

La prière sacerdotale de Jésus est un superbe texte, et des siècles de théologiens ont produit quantité d’ouvrages à son propos. L’analyse de ce texte se révèle très profonde et très riche. C’est un bel exercice à faire. Je ne relève que quelques intuitions : le verbe « connaître » apparaît sept fois, ce qui traduit une plénitude de la connaissance dans la prière. Le thème de l’unité qui est central : unité du Père et du Fils, unité des disciples en Dieu et entre eux, unité des disciples comme témoignage de la présence de Dieu parmi les hommes. Enfin, autre mot important, le verbe « donner » qui revient 10 fois. La prière est un don, une offrande de soi autant qu’un don de Dieu.

Je l’ai dit cette prière sacerdotale de Jésus définit essentiellement ce qu’est « être prêtre », à savoir prier pour sa communauté ; être en même temps celui qui présente le sacrifice et celui qui s’offre en sacrifice, qui s’offre en prières. Jésus est ici autant le prêtre que la victime, celui qui se sacrifie pour ceux qu’il aime. Et si vous êtes familiers de l’Évangile de Jean vous savez que c’en est le thème central : le Christ est l’Agneau de Dieu qui s’offre en sacrifice pour le salut du monde, au moment même où, au Temple, on égorge les agneaux pour la Pâque.

Nous sommes tous prêtres quand nous prions. Nous sommes tous les intendants de notre prière. Et quand nous prions, nous nous offrons nous-mêmes par amour. Les prêtres ordonnés sont là pour mener la prière communautaire et offrir les sacrements de l’Église, mais chaque baptisé est un prêtre dans le quotidien de sa foi. Chaque fois que vous vous sacrifiez par amour, chaque fois que vous priez par amour, que vous vous donnez par amour, vous êtes autant de prêtres qui offrent un sacrifice pour Dieu.

Après la prière comme connaissance de Dieu, comme facteur d’unité, comme don de soi, après avoir souligné que la prière faisait de nous tous des prêtres, je voudrais conclure en m’arrêtant sur un dernier verset de l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus dit : « Et pour eux – c’est à dire nous, ses disciples – pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. ». La prière en effet nous sanctifie, elle nous rend saints, parce qu’elle touche au sacré.

Nous l’avions remarqué au début, nous sommes au moment tragique où Jésus pressent sa mort et les persécutions de ses disciples, à un moment où il pourrait avoir le sentiment d’un échec total de sa mission. Face à lu,i il n’y a que souffrances et atrocités qui s’annoncent. Pourtant, il prie que ses disciples partagent sa joie.

Quand Jésus demande à son Père de nous sanctifier dans la vérité, sa prière est que Dieu nous rende saints face au monde tel qu’il est, en toutes circonstances. C’est évidemment facile de toucher à la sainteté quand notre cœur est inondé d’amour. Les couples qui se marient, les parents qui voient naître leur enfant, à ce moment de leur vie, ont naturellement l’impression de toucher au sacré au fond de leur cœur. Mais quand tout va mal, quand on nous agresse ou nous persécute ?

La joie parfaite, celle dont le Christ demande à son Père de nous combler, vient de cette sanctification de tous les instants, des joies comme des peines. On ne peut, en effet, être saints que dans l’authenticité de chaque situation. Ainsi, dans la prière, il s’agit de toujours faire face à la réalité des choses. Certes de ne plus être dans le monde – c’est à dire, ballotté au gré des maux – mais tout de même d’assumer l’authenticité du monde, de se placer dans la vérité, dans la réalité parfois tragique de ce que nous vivons et de demander à Dieu de venir tout rejoindre, tout sanctifier de cette vérité.

La joie parfaite vient de ce qu’en toute circonstance, nous voudrons malgré tout toucher au sacré, par la prière. Le Christ, en effet, nous dit que tout ce que nous demanderons authentiquement à Dieu, le Père l’exaucera. C’est la volonté de rejoindre toute vérité par la prière qui nous amènera à la joie de Dieu.

Sanctifie-nous dans la vérité de chaque instant, Seigneur. Donne-nous en toute circonstance de trouver un chemin de sainteté, un chemin vers ta joie, un chemin vers toi. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 mai 2024

05.05.2024 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 15,9-17

L’amour, en plein et en creux

Par le Fr. Laurent Mathelot

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis.» Nous avons été choisis par Dieu. Avons-nous conscience d’être les élus de son cœur ?

Nous aurions pu naître ailleurs, loin de la religion chrétienne. Nous aurions pu ne pas avoir été baptisés et même avoir été éduqués dans le mépris de la foi. Nous aurions pu, comme tant d’autres, avoir déserté l’Église. Mais nous avons été choisis, divinement attrapés par le cœur et c’est pour cela que nous sommes ici.

Depuis toujours, nous sommes assoiffés d’amour au point de ne l’espérer que divin, c’est à dire total et éternel. Voilà le signe de notre élection par Dieu. Plus que nous-mêmes avoir choisi l’amour, c’est lui qui nous porte depuis l’enfance, avant que nous en ayons eu conscience. Si nous sommes ici, c’est parce qu’il y a en nous une puissance d’aimer qui nous dépasse, confine au divin et qui, depuis toujours, nous fait vivre.

Même malade, même en souffrance, et peut-être particulièrement là, nous éprouvons un véritable désir d’amour. Peut-être même l’amour d’un père, d’une mère, de proches nous a-t-il manqué ? C’est encore le signe que nous sommes tout entier tournés vers l’amour.

Mesurons-nous à quel point nos joies comme nos peines révèlent le fait que nous ne vibrions que d’amour ? Nous sommes tellement gagnés par le désir d’amour que nous en avons fait notre religion. Oui, l’amour s’incarne pleinement et, oui, c’est ce que nous voulons vivre.

Bien sûr, il n’y a pas besoin d’être croyant pour aimer et se sentir aimé. L’amour humain est accessible à tous et la fraternité humaine est possible entre tous, croyants et non-croyants. Mais le désir de vivre un amour absolu ne vient, lui, que de la rencontre avec Dieu. Notre soif n’est pas tant celle d’un amour naturel que celle d’un amour surnaturel, qui pourtant nous touche et nous porte concrètement, quotidiennement. Nous aspirons au divin dans l’amour humain, non pas comme un idéal abstrait vers lequel il faudrait désespérément tendre, mais pratiquement, incarné en nous, ici et maintenant.

D’ailleurs, le commandement que nous donne le Christ n’est pas tant de nous aimer les uns les autres – c’est le minimum bien sûr – que de nous aimer « comme Dieu nous a aimés ». Lui en premier, lui avant tout et lui plus de tout. C’est lui qui nous a choisis et nous ne faisons que languir de cet amour. De là, notre désir de le voir à l’œuvre encore à travers nous. De là, notre présence ici.

Le commandement de Dieu c’est de ne pas sortir de l’amour ; d’encore voir dans nos blessures et dans nos peines, même dans l’amour qui nous manque, encore et d’abord l’amour ; de ne jamais rester centré sur nos souffrances, mais plutôt sur l’amour qu’elles révèlent malgré elles. Que mon frère m’offense, c’est bien que je ne désire que l’aimer. Suis-je en deuil ? C’est bien par amour. Ai-je l’impression que quelqu’un m’abandonne ou me trahit ? C’est parce que je l’aime. Tout ce qui blesse notre amour témoigne encore de sa présence.

Donner sa vie pour ceux qu’on aime, c’est trouver dans toute l’existence, dans les joies comme dans les peines, la trace, en plein ou en creux, de cet amour – intense, profond, puissant, qui transcende le bien comme le mal, et que nous éprouvons quoi qu’il advienne.

Enfin, il n’y a pas d’amour sans, quelque part, la joie d’aimer. « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » nous dit le Christ. Si nous parvenons à voir que toute tristesse est le signe d’un amour blessé – et donc d’un amour vif, bien plus profond qu’il n’est meurtri – si nous parvenons à voir que toute blessure affective est le signe d’un plus grand amour qu’encore nous éprouvons, alors il est toujours possible de retrouver la joie de cet amour. Si nous parvenons à voir la tristesse comme le reflet blessé d’une plus grande joie d’aimer, alors notre joie sera parfaite, puisque de toutes circonstances.

Donner sa vie, c’est trouver dans toutes ses circonstances, les plus belles comme les plus affligeantes, la trace de l’amour d’autrui. Alors nous aimerons comme Dieu nous aime.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er mai 2024

28.04.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 15,1-8

L’amour divin comme sève

Par le Fr. Laurent Mathelot

La semaine passée, j’ai essayé de monter ce que l’image du Bon Pasteur recelait de tragique, en quoi Jésus était le pasteur qui accompagnait ses brebis au sacrifice. L’image du Christ qui emmène son troupeau sur des prés d’herbe fraîche n’efface pas sa conclusion systématique, à savoir que toutes ces brebis finiront sacrifiées. L’agneau n’est jamais un animal de compagnie pour les Hébreux.

Cette image du Bon Pasteur qui accompagne son troupeau au sacrifice est renforcée quand Jésus dit « Moi, je suis la Porte des brebis » (Jn 10, 9), cette petite porte de la muraille de Jérusalem, par laquelle entraient les animaux qui allaient être sacrifiés au Temple. La conclusion dès lors est simple : tous vos sacrifices passent par moi.

Et en effet, le sacrifice de soi n’est acceptable que par amour. Autrement, c’est-à-dire quand le sacrifice nous est imposé, nous devenons des boucs-émissaires et des victimes. L’idée du Christ qui nous précède et nous accompagne dans tous nos sacrifices – les plus petits comme les plus grands – l’idée que le Christ, au moment où nous souffrons, partage nos souffrances, est une voie pour trouver en toutes circonstances la force d’aimer.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui une autre image – non plus animalière mais végétale – celle du Christ comme la vigne que Dieu plante sur la Terre, dont nous sommes les sarments qu’il cultive. Cette image va nous permettre de comprendre comment trouver cette force d’aimer en toutes circonstances.

Le fil rouge que nous allons suivre est celui de la sève qui, précisément, est ce qui unit les sarments à la vigne. En effet, dans la parabole, Dieu est le vigneron et il considère les fruits de sa vigne comme ceux de son amour. La sève fonctionne donc ici comme l’amour de Dieu, que le Christ transmet à ses disciples. C’est la force de cette sève qui nous sauve, mais pas seulement, il y a aussi notre soif de cette sève. Dieu ne nous sauvera pas sans notre adhésion.

Sur les huit verset que nous venons de lire, sept fois, le Christ dit « Demeurez en moi » : « Demeurez en moi, comme moi en vous » ; « Demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous » ; « celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit », « car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Cette imbrication mutuelle du Christ en nous et de nous dans le Christ est la clé pour trouver la force d’aimer en toutes circonstances que nous cherchons.

Que le Christ soit en nous, c’est la partie facile de l’équation. Il s’est complètement donné à nous dans notre baptême. C’est évidement l’autre partie qui est la plus difficile à résoudre : faire en sorte que nous soyons dans le Christ, que nous l’incarnions.

Mais il ne nous est pas demandé d’être immédiatement conformes au Christ, à son commandement d’aimer comme Dieu aime. Il nous est simplement demandé de commencer à porter du fruit. « Tout sarment qui porte du fruit, (mon Père) le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage. » A force d’amour, Dieu nous affine. Il élague en nous ce qui n’est pas porteur. Il enlève tout ce qui consomme de la sève en vain, notre consommation égoïste de l’amour, sans fruits.

Si nous revenons à notre idée initiale, à savoir comment trouver la force d’aimer en toutes circonstances, nous voyons que c’est par l’habitude de se nourrir de la sève du Christ et par la docilité à la taille par Dieu.

Au fur et à mesure que nous considérerons l’amour du Christ comme vital pour nous, nous chercherons à demeurer en sa présence. Et c’est ce qui nous donnera, aux moments de la souffrance voire de la mort – au moment des sacrifices – la certitude que, tant que nous vivons, il est là et nous sommes encore en lui, plus proches de lui que tout ce qui nous concerne et nous affecte, aussi proche de lui que l’est de nous la moindre sève de vie. Je crois qu’il est important de travailler ce sentiment-là : considérer le Christ comme vital pour nous, plus vital que l’air que nous respirons ou l’amour de ceux que nous aimons. Alors le moindre signe de vie en nous évoquera sa présence.

La peur des sacrifices et de la mort s’efface devant la présence du Christ à nos côtés, c’est le fondement de notre espérance et le don reçu à notre baptême. Mais cette disparition, dans les moments de douleur, de la peur au profit de l’amour ne va pas de soi. Il est facile de s’abandonner au désespoir, et pour certains à la révolte voire la haine, quand la souffrance prend terriblement le dessus.

Nous poursuivrons notre réflexion la semaine prochaine, en creusant la question : comment trouver, au-delà de toute souffrance, l’amour ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 avril 2024

21.04.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 10,11-18

Évangéliaire de Rabula

La porte étroite

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les quatre dimanches qui viennent, en nous conduisant à la Pentecôte, vont aborder au fil de l’Évangile de Jean, un même thème : celui d’être comme le Christ qui donne sa vie par amour.

Aujourd’hui la parabole du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Dimanche prochain, il s’agira d’être unis au Christ comme les sarments à la vigne. Dans deux semaines, nous méditerons le verset « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », en lien avec la joie. Enfin, le dimanche précédant la Pentecôte, nous réécouterons la Grande prière sacerdotale de Jésus, qui prie pour l’unité des disciples : « Que tous soient un, comme toi et moi, Père, nous sommes un. » Le thème général qui se dessine dans les semaines à venir, c’est : la vraie joie est de donner sa vie en union avec Dieu.

Il y a plusieurs façon de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Et si le Christ a assumé le don ultime, au fond de la trahison, de l’humiliation et de l’injustice, et même si nous n’échappons jamais vraiment à la souffrance, nous ne sommes heureusement pas tous appelés au martyre.

Peut-être le savez-vous, les premiers chrétiens ne représentaient pas la crucifixion du Christ. Il n’y avait ni signe de croix, ni crucifix dans les lieux de culte ou sur les tombes. Déjà les quatre évangiles, s’il fourmillent de détails sur la Passion, restent très sobres sur la mise en croix. Comment en effet, faire croire en un sauveur que les Romains ont crucifié ?

Je l’ai évoqué le Vendredi saint, la première représentation connue de la crucifixion dans une église est un panneau en bois de cyprès, qui date des années 420, situé sur la grande porte de l’église Sainte-Sabine de Rome, la maison-mère des dominicains. La première représentation manuscrite connue du Christ en croix date, quant à elle, du VIe siècle. Il s’agit d’une enluminure de l’Évangéliaire de Rabula.

Si les premiers chrétiens ne représentaient pas le Christ en croix, c’est parce que c’était pour eux une image particulièrement scandaleuse, dans un temps où ce type de mise à mort se pratiquait encore. Tout aussi scandaleuse que l’ont été plus tard, le Christ nu de Michel-Ange, celui couvert de pustules du retable d’Issenheim ou, plus récemment, le Piss Christde l’artiste américain Andres Serrano.

La crucifixion conserve toujours quelque chose de scandaleux que nous ne voulons pas voir, au point d’oublier trop souvent que notre signe de croix est celui d’un instrument d’humiliation et de torture. Elle est profondément révoltante la croix qui orne nos églises et nos maisons. Et il est fort dommage que nous l’oubliions.

On ne trouve pas une seule croix dans les catacombes de Rome, on n’y trouve que des représentation du Bon Berger. Cependant, si cette image est graphiquement plus soutenable, elle n’en est pas moins tout aussi tragique.

Pour le comprendre, replaçons-nous dans le contexte. Nous sommes à la Porte des Brebis, une des douze portes de la muraille de Jérusalem (Néhémie 3.1-31 ; Néhémie 12.39), précisément la porte étroite mentionnée dans l’Évangile de Luc (13, 24), une petite porte proche du Temple, par où entraient les brebis et les agneaux qui allaient être sacrifiés dans la Cité sainte.

Dans la dynamique de l’Évangile de Jean, qui présente Jésus comme l’Agneau pascal, on comprend que le troupeau qu’il mène va au sacrifice. On comprend aussi ce qu’il entend par « Moi je suis la porte étroite » (Jean 10, 9), qui exprime que ses disciples auront eux aussi à passer par le sacrifice, par le même don total de soi.

Les scribes et les grands-prêtres, quant à eux, sont les bergers mercenaires dont parle la parabole. Ils passent par les portes monumentales et abandonnent le troupeau à la porte étroite, précisément au moment où il fait face au sacrifice. Jésus, lui, partage son sort.

Je l’ai dit au début, nous ne sommes heureusement pas appelés au martyre. Mais des sacrifices, dans nos vies, il y en a eu – des petits et des grands – et il y en aura encore. Notamment les sacrifices finaux : l’autonomie, la santé, le temps qui reste … et ultimement la vie ici-bas.

Le Christ sera là. Pour les gens qui subissent le martyre, il est là. Pour les gens humiliés, il est là. Pour les gens qui meurent, il est là. Pour ceux qui souffrent, qui se sentent trahis, abandonnés de tous et même de Dieu, il est là. Pour chacun de nos sacrifices, les plus petits comme les plus grands, il est là. Ayant subi le plus infâme, il est la porte de tous les sacrifices par lesquels nous passons.

Chaque fois que nous sacrifions un peu de notre vie par amour, le Christ est là, qui nous accompagne.

La semaine prochaine nous regarderons comment il convient de faire unité avec lui dans ces moments sacrificiels. Et dans quinze jours, nous verrons comment trouver là, la joie.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 avril 2024

14.04.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – LUC 24,35-48

Touchez-moi, regardez

Par le Fr. Laurent Mathelot

A l’instar de Marie-Madeleine, nous pouvons voir la Résurrection comme le Christ nous appelant par notre prénom, assis sur la margelle de nos tombeaux vides. Il est là qui nous appelle au creux de tous nos deuils – deuils de nos proches, deuils de nous-mêmes – au creux de toutes les déchirures, souffrances et humiliations qui nous ont changés. La Résurrection ne se comprend intimement qu’à travers toutes nos résurrections. De quelles morts ai-je, comme le Christ, à force d’amour, déjà ressuscité ?

Nos corps dépérissent à force de chagrins ; ils se retissent à force d’amour. Les peines, les douleurs et même les maladies se surmontent plus facilement dans un corps pétri d’amour. Il y a toujours une joie d’aimer qui peut l’emporter sur la tristesse de dépérir. C’est par ce biais là – de l’amour qui déjà nous ressuscite – que nous pouvons mieux aborder la Résurrection du Christ et finalement, au-delà de la mort, la nôtre.

Le Christ ressuscité se présente à ses disciples comme une réalité concrète, en ce monde. Dans le passage que nous venons de lire de l’Évangile, il insiste sur sa présence réelle. Il n’est pas un esprit ; il mange. Il est là, en chair et en os, dit le texte, vivant parmi eux, avec son Corps crucifié.

« Voyez mes mains et mes pieds. Touchez-moi, regardez. »

On a souvent la vision de ce passage comme l’a représenté le Caravage dans le tableau intitulé L’incrédulité de saint Thomas, qui montre l’apôtre mettant physiquement son doigt dans la plaie latérale du Christ. Il y a quelque chose de l’auscultation médicale représentée dans cette œuvre. Mais il y a plus : la main crucifiée du Christ se saisit littéralement de la main de Thomas pour l’enfoncer dans la plaie de son flanc. « Touche mes plaies », concrètement, physiquement.

Ainsi, pour voir la résurrection de près, il s’agit de mettre le doigt sur la souffrance, guidé par la main du Christ. J’ose dire, de manière un peu forte, appuyer avec lui là où ça fait mal.

Nous sommes l’Église ; nous disons que nous sommes le corps du Christ. C’est nous qui, avec lui, ressuscitons. Comment mieux toucher ses plaies autrement qu’en touchant nos propres plaies, puisqu’il a dit porter nos souffrances ? C’est au creux de nos propres blessures que nous pouvons le mieux nous rendre compte de ce qu’est la Résurrection. Le Christ nous dit tes plaies sont mes plaies ; ta crucifixion est ma crucifixion ; touche en toi mes plaies.

C’est spirituellement difficile – ce n’est jamais agréable de se pencher sur ses souffrances – mais c’est inéluctable. Le Christianisme n’est pas une religion qui nous permet d’échapper à la souffrance, qui pourrait nous anesthésier la douleur – on retrouverait-là la notion d’opium du peuple. Le Christianisme nous permet de transcender la souffrance, de la vivre et d’aller au-delà, pas d’y échapper.

Au contraire, il s’agit de toucher ses propres plaies, d’y faire face au lieu de s’en détourner et d’y voir les plaies du Christ : tu es désespéré : le Christ a eu l’âme triste à en mourir ; tu es méprisé : le Christ a été humilié ; tu es crucifié par la douleur : le Christ a enduré la croix. Toutes nos souffrances trouvent un écho dans celles du Christ. Et ce n’est qu’en touchant nos plaies comme ses propres plaies, en y trouvant malgré la douleur encore la force d’aimer, que nous verrons en effet surgir la Résurrection.

C’est dans ce difficile exercice spirituel qui consiste à raviver nos souffrances pour mieux saisir la puissance de l’amour qui les a portées, à les toucher à nouveau pour en mesurer la guérison alors que nous voudrions plutôt les fuir ou les enfouir, c’est dans la relecture – j’ose dire presqu’à vif – de toutes nos épreuves que nous mesurons la puissance vitale de l’amour qui nous traverse, que nous trouvons la force de faire face à nos douleurs actuelles et que nous puisons l’espérance de pouvoir endurer toutes les morts à venir.

Le Christ dit : Touche en moi tes plaies. Tes plaies sont mes plaies. Tes chagrins sont mes chagrins. Ta douleur est ma douleur. Ton humiliation est mon humiliation. Touche mes plaies en touchant tes plaies. Alors tu verras combien, depuis toujours, c’est ensemble et par amour, que nous ressuscitons.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 10 avril 2024

07.04.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – Jean 20,19-31

Avoir Dieu dans la peau

Par le Fr. Laurent Mathelot

Qu’est-ce qu’avoir la Foi ; qu’est-ce que croire ?

Dans l’Évangile, Thomas a besoin d’une preuve tangible de la Résurrection, que le Christ lui donne. Plus tôt, dans ce même chapitre de l’Évangile de Jean (20, 8), il est dit du disciple que Jésus aimait, alors qu’il entrait dans le tombeau vide : « Il vit et il crut ». Et ce qu’il voit, c’est une absence – l’absence de Jésus parmi les morts. Enfin, la lecture d’aujourd’hui se conclut par cette parole du Ressuscité : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Clairement les textes nous parlent d’une foi issue de l’expérience pour les uns, et fondée en dehors de tout constat pour les autres.

Remarquons que la science fonctionne aussi comme cela : il y a des choses que nous savons d’expérience – la gravitation universelle vous est sans doute apparue de manière percutante, dès votre première chute – et il y a des choses que nous croyons en dehors de toute expérience personnelle, sur base de témoignages auxquels nous donnons foi : nous n’avons rien vu du Big Bang, par exemple, sinon que certains nous disent en déceler les traces encore aujourd’hui.

Tout discours est un regard direct ou indirect sur des faits, auquel je donne foi ou pas. Il peut m’arriver de ne pas croire ce que je vois – il peut m’arriver de me tromper – ; il peut m’arriver de donner foi à un discours sur des faits dont je n’ai pas été témoin, de croire simplement ce qu’on me raconte. C’est le cas de nombreux disciples du Christ : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

La foi chrétienne ne se mesure pas à l’expérience directe que l’on fait de la rencontre avec le Christ ressuscité – tout le monde ne vit pas une expérience tels les apôtres dans le passage que nous venons de lire ou Paul sur le chemin de Damas.

Dans la Première lettre de saint Jean, il est dit : « celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu » (1 Jn 5,1). A Nicodème, Jésus dira qu’il faut renaître de l’Esprit (Jn 3, 1-8). Ce terme de naissance contient en lui-même la notion d’incarnation. Naître c’est s’incarner. Jésus est le verbe incarné de Dieu.

Ainsi croire, c’est naître de Dieu et c’est incarner son amour. Vous savez que, dans la Bible, « connaître » revêt un caractère intime et charnel. Quand il est dit qu’Adam connut Eve, on parle bien d’un corps à corps intime au point de ne faire qu’un. Il ne s’agit en rien d’une connaissance par la seule pensée, ni même d’une philosophie de l’amour. Il s’agit de concrètement faire l’amour. C’est exactement cela que signifie, entre époux, se connaître.

Ainsi pour nous, il s’agit de croire que Jésus est le Christ, avec notre corps, avec nos tripes oserai-je dire. C’est cela que signifie être né de Dieu, c’est incarner dans sa chair la vie de l’Esprit. Sans doute savez-vous que le terme « miséricorde » en hébreux fait d’abord référence aux entrailles d’une mère qui sent vivre, en elle, son enfant. L’image est profonde, qui dit que Dieu nous aime avant tout avec ses entrailles, son ventre, sa matrice. Ainsi, croire c’est avoir, nous aussi, Dieu dans la peau. En effet, le texte poursuit : « Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. »

La foi n’est donc pas un énoncé – simplement accepter pour vraie l’idée que Dieu nous sauvera –, ni un pari positif portant sur l’espérance – simplement espérer que être sauvés. La foi c’est éprouver maintenant quelque chose de l’effectivité du salut ; c’est incarner l’espérance aujourd’hui ; c’est vivre quelque part déjà sauvé par l’amour de Dieu.

La foi c’est aimer Dieu. Il y a quelque chose de la légèreté amoureuse à croire en Dieu. Comme, il y a quelque chose de la crainte amoureuse de le perdre.

Ainsi, pour sonder sa foi, la seule question que le croyant doit se poser c’est : « Est-ce que j’aime Dieu ? » Et, à mesure que la réponse sera incarnée, il saura qu’elle est authentique.

Êtes-vous amoureux, amoureuses de Dieu ? L’aimez-vous avec vos entrailles, vos tripes ? Avez-vous Dieu dans la peau ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 3 avril 2024

31.03.2024 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20,1-9

Sortir du tombeau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot pour la Vigile pascale et dimanche de Pâques — 30 et 31 mars 2024

Textes liturgiques

Toute l’histoire de la Bible, que nous avons à nouveau parcourue ce soir, vise à nous faire comprendre la relation personnelle de Dieu avec l’Humanité, qui l’a tantôt vu comme un Dieu créateur, un Dieu des combats, un Dieu pédagogue, un Dieu agacé parfois, un Dieu repentant toujours, un Dieu qui sans cesse renouvelle son alliance, un Dieu qui, au fur et à mesure que l’Histoire se développe, se rapproche de l’humain, jusqu’à venir en personne lui proclamer son amour. Et cette ultime alliance de Dieu, personnelle et intime en Jésus-Christ, sera elle-même brisée de la manière la plus ignoble, sur une Croix.

L’histoire de la Bible, c’est une incroyable succession d’alliances offertes par Dieu que le peuple ne cesse de rompre. Comme nous-mêmes qui nous prétendons disciples de l’Amour et qui nous nous laissons parfois emporter par la violence, la haine, l’esprit de vengeance ou même de mort, quand ils nous assaillent. La Bible c’est un chapelet de récits qui présentent tous le même schéma : le peuple se détourne de Dieu, des malheurs s’abattent sur lui, une conversion du cœur survient et l’abondance revient. La Bible c’est le pendule de la grâce, où les cœurs sont tantôt joyeux, tournés vers Dieu, tantôt affligés, affrontés à leurs démons.

A chaque fois, Dieu montre sa compréhension et sa tendresse. A chaque fois, Dieu se rend plus proche. Jusqu’à venir dire en personne l’importance de la constance de l’amour et à l’incarner. Pourtant le balancier de l’inconstance humaine viendra encore s’abattre sur lui : trahisons, reniements, abandons, crucifixion. Nous avons médité ce mouvement le dimanche des Rameaux, où le peuple passe d’un « Hosanna » à un « Crucifie-le », criés à la face de Jésus.

Dieu vient vivre au cœur des hommes et ils le crucifient. C’est l’histoire de notre vie spirituelle. Chaque fois que nous renonçons à l’amour pour le mépris, la vengeance ou la haine, nous crucifions l’amour de Dieu, le Christ en nous. Nous crucifions la joie, nous crucifions l’espérance, nous crucifions l’humanité et la vie. Les ténèbres alors nous gagnent qui annoncent une vie spirituelle mise au tombeau. C’est alors l’enfer en nous. Rien n’est plus supportable.

Puis survient l’Évangile que nous venons de lire, l’Évangile de la Résurrection. Tout ceux qui sont sortis de ténèbres vous le diront : c’est essentiellement inexplicable, de l’ordre du miracle. Ils étaient morts et les voilà revenus à la lumière et à la vie. Le texte évoque très poétiquement ce mystère : « L’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. » C’est Dieu qui envoie un messager pour ouvrir nos tombeaux : une personne qui nous rend la joie, un évènement qui nous rouvre le cœur, une suggestion de l’Esprit qui change notre regard – un petit geste, une délicate attention, un détail souvent qui nous rendent l’espérance. C’est alors la résurrection et la vie. Tout a changé.

La vie c’est une succession de crucifixions-résurrections, de blessures et de guérisons, de mises à mort et de retours à la lumière. Nous sommes bien souvent le jeu de ce mouvement de balancier, quand successivement les drames nous éteignent et l’amour nous ravive.

Ce cycle a pourtant une fin : il y a une résurrection finale. En effet, si de tous nos drames Dieu nous relève, c’est parce qu’à chaque fois, comme le montre le fil de la Bible, il se rend plus proche de nous, plus intime, jusqu’à ce que son amour pleinement s’incarne en nous. La sortie des ténèbres, l’ouverture de nos tombeaux vient de notre proximité retrouvée avec le Christ. C’est la constance de l’amour de Dieu qui arrête le balancier, à mesure qu’il s’incarne en nous.

A ceux qui sont dans les ténèbres, la résurrection du Christ apporte un formidable espoir : il suffit de retrouver l’amour de Dieu pour que s’ouvrent nos tombeaux. Trop souvent nous voyons nos dépressions comme un combat contre les événements, le monde ou nous-mêmes. C’est là que nos regards doivent changer. La dépression c’est avant tout le manque de l’amour de Dieu ; Dieu que l’on ne trouve plus dans sa vie et, de-là, le sens qu’elle perd. Sortir des ténèbres, ce n’est pas d’abord mener un combat, c’est avant tout trouver Dieu.

La Crucifixion et la Résurrection du Christ sont un immense espoir pour tous les humiliés de la terre, les gens qui ont subi le mépris, l’injustice voire le plus parfait désamour, un immense espoir pour ceux que la méchanceté des hommes a crucifiés, jusqu’à devoir s’affronter aux ténèbres et aux enfers. Le Christ est allé jusque là, il est possible de l’y trouver et de ressusciter avec lui.

La vie n’est pas un éternel combat pour trouver le bonheur ; la vie c’est, malgré le malheur, trouver Dieu. Alors viendra la résurrection.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 mars 2024

24.03.2024 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DES RAMEAUX – MARC 14,1-72.15,1-47

Un brin d’espérance

Par le Fr. Laurent Mathelot

Combien de fois avons-nous renié ce que nous avons adoré ? Combien de fois avons-nous rejeté quelqu’un que nous avons aimé ? Combien de fois sommes-nous passés de l’admiration à la déception, voire de l’amour à la détestation ?

C’est ce chemin-là que nous proposent les lectures d’Évangile : de l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, acclamé de tous comme leur nouveau roi, à ce “crucifie-le !” crié à Pilate qui le mettra à mort.

Que s’est-il donc passé ?

Pour s’en rendre compte, il faut se pencher sur le contexte de l’époque. La Judée est sous occupation et l’occupant est violent. Le peuple juif est littéralement écrasé par les Romains, militairement, politiquement et économiquement. Les chefs du peuple et les grands-prêtres sont corrompus et collaborent avec l’ennemi pour s’enrichir. L’État et le Temple sont devenus des maisons de marchandages. Jérusalem est vue par la population comme une prostituée qui couche avec l’occupant. Pour les petites gens, il n’y a plus d’espoir. Ou plutôt, il n’y a plus que l’espoir d’une délivrance venant de Dieu : l’arrivée d’un nouveau roi, d’un Messie.

Des révoltes éclatent, des hommes se lèvent, certains prennent les armes – et sont violemment réprimés comme à Séphoris, la ville toute proche de Nazareth, quand Jésus était adolescent : 2000 révoltés ont été crucifiés par les Romains. Jésus et ses contemporains ont vu l’horreur, la violence extrême de l’occupant. Les temps sont apocalyptiques et messianiques. Tous les textes de l’époque montrent un désespoir profond et l’attente d’un libérateur.

On a plusieurs exemples de leaders charismatiques qui se lèvent : les uns prêchant la purification comme Jean le Baptiste, d’autres prêchant le replis sur soi, comme la communauté essénienne à Qu’mran, d’autres encore prêchant la lutte armée (aujourd’hui, on parlerait de terroristes ; à l’époque on les appelait les Zélotes) comme Judas le Galiléen ou Bar Korbah, Jésus prêchant quant à lui l’amour entre tous.

Et peut-être pouvons-nous faire un petit rapprochement avec les temps actuels où planent incertitude, sentiment de crise et d’impuissance, oppression économique et corruption des puissants. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’un sentiment de révolte gronde à travers le monde, aujourd’hui.

Beaucoup, lorsqu’ils sont désespérés sont prêts à suivre n’importe qui, qui leur donne un peu d’espoir ; qui prétend les sauver. Beaucoup, lorsqu’ils sont désemparés sont prêts à envisager des moyens radicaux ; et certains, la violence. D’autres, enfin, sont prêts à se sacrifier.

Parmi ceux qui acclament Jésus comme un libérateur et comme un roi, il doit y en avoir beaucoup qui ont perdu tout espoir ; beaucoup qui n’en peuvent plus. Certes son entrée triomphale acclamée par des rameaux est joyeuse – comme est heureux tout espoir de délivrance – mais elle est aussi dramatique : elle se passe au milieu d’un océan de souffrance, d’un pays en crise, d’une véritable poudrière.

Ils sont nombreux, qui sont là à l’acclamer, à mettre tout leur espoir en lui, prêts à le reconnaître comme Messie. Et ils seront nombreux, quelques jours plus tard, à demander sa mise à mort à Pilate. En pleine crise, le peuple est changeant ; l’opinion fluctue au gré des angoisses. N’est-ce pas aussi un peu la cas aujourd’hui ?

Pourquoi rejette-t-on, parfois violemment, ceux en qui nous mettons tant d’espérance ?

Nous le faisons à mesure de notre espoir déçu. Que quelqu’un en qui nous plaçons notre confiance ne comble plus nos espérances et nos attentes – surtout si ces attentes sont grandes – et c’est le désespoir qui nous gagne, qui peut aller jusqu’à se changer en haine et en révolte.

Aujourd’hui les temps sont incertains et c’est un peu partout la crise. Les temps ne sont pas encore apocalyptiques mais on sent un sentiment de révolte qui monte. Ils sont nombreux ceux qui pensent que les puissants sont aujourd’hui corrompus.

Ce ne sont pourtant pas nos révoltes qui nous sauveront. Mais comme le Christ, le fait de nous mettre, par amour, en tenue de service et d’endurer, s’il le faut, quelques crucifixions. Le monde est en crise ? Allons changer les choses !

N’oubliez jamais que ce sont celles et ceux qui sont prêts à se sacrifier qui vous sauveront, pas ceux qui prônent la violence ou le combat. Non ! Le salut ne vient que de ceux qui donnent leur vie pour les autres.

Quand nous glisserons nos brins de rameaux derrière nos crucifix, pensons au sens profond du geste que nous accomplissons. Ce n’est pas tant la présence de rameaux bénis qui protège nos maisons que l’intention dont ces branches témoignent. Poser un brin de buis sur un crucifix c’est dire : je veux être de ceux qui amènent leur brin d’espérance à ceux qui souffrent. Alors Dieu nous bénira.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 mars 2024

10.03.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 3,14-21

La perspective de la joie

Par le Fr. Laurent Mathelot

Je ne sais pas si vous le savez, mais le psaume 136 que nous venons de prier est devenu un tube planétaire en 1978. « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions », ce sont exactement les paroles de « By the rivers of Babylon » du groupe Boney M qui chantait ce psaume, quasi mot à mot, sur un air joyeux. Excellente entrée en matière que cette chanson, ce psaume pour célébrer ce dimanche de Lætare.

Lætare est le premier mot du chant d’entrée traditionnel de la messe de ce matin, en fait le premier mot de la version latine d’un verset du Livre d’Isaïe : « Réjouis-toi, Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez ! Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. » (Isaïe 66, 10-11)

Notre exercice spirituel – notre carême – consiste à nous rendre volontairement au désert ; à organiser en nous la faim ; à vouloir nous pencher sur nos manques et la vivacité de nos désirs, pour mieux savourer ensuite le don de Dieu, la joie dont rayonne Jérusalem et, pour nous, la joie de la Résurrection.

Nous sommes aujourd’hui à mi-chemin. Il reste moins à parcourir que ce que nous avons déjà parcouru. Réjouissez-vous, la délivrance est plus proche de nous que notre entrée au désert. La mi-carême symbolise cette frontière où l’on passe des larmes, de la soif et de la récrimination – c’est à dire de la souffrance au désert – à la joie de trouver bientôt la Terre promise, la délivrance, la guérison.

Je le disais, le psaume illustre à la perfection ce moment charnière. Historiquement, il se situe au milieu de la première lecture : Nabuchodonosor a ravagé la Terre d’Israël, ruiné le Temple. Le peuple a été déporté à Babylone et ils sont là, prisonniers, à se demander comment encore trouver la joie et chanter Dieu, face à tant de désolations. « Comment chanterions-nous un chant du Seigneur sur une terre étrangère ? » dit le texte. Comment, en effet, trouver à se réjouir au milieu des souffrances ?

Puis, la première lecture reprend l’histoire : les Babyloniens sont eux-mêmes défaits par les Perses, 70 ans plus tard, et leur roi, Cyrus, permet aux Juifs de retourner dans leur pays, finançant même la reconstruction du Temple. Voilà la délivrance.

L’image de Jésus comme le serpent de bronze élevé par Moïse dans le désert, que nous présente l’Évangile, renforce cette idée de moment charnière. Le serpent est une figure ambiguë dans la Bible, tantôt mauvais, vénéneux et perfide, comme dans la Genèse ou dans l’Apocalypse ; tantôt symbole de guérison comme le représente le caducée des médecins. C’est le cas ici. Le serpent permet, en une image, de cerner le paradoxe de la Croix – celui de la vie donnée de Jésus –, qui est souffrance d’une part et qui pourtant nous sauve.

Le dimanche de Lætare symbolise cet instant de toutes les traversées du désert dans notre vie ; ce moment où la délivrance apparaît enfin en vue, comme la vigie d’un navire qui crie enfin « Terre » ; ce moment où notre cœur entrevoit à nouveau un avenir paisible ; quand l’espérance reprend subrepticement le dessus sur la tristesse ; quand revient, au milieu des larmes, la perspective de la joie. Précisément, ce qu’on fête aujourd’hui c’est la joie de la délivrance, la joie de Pâques, en vue.

Aujourd’hui, les temps ne sont certainement pas à la joie, qui voient d’intenses conflits surgir dans le monde, une crise migratoire d’ampleur planétaire, une corruption économique sans précédent se développer et des tensions émaner de toutes parts, sans parler de l’urgence climatique qui, pour certains, se mue en peur. C’est aussi la fin de l’hiver et les esprits sont plus sombres.

La joie est un état d’esprit qui dépend fort de l’orientation de notre regard : vers la souffrance ou vers la délivrance. C’est ce que nous célébrons aujourd’hui, ce changement de regard sur nos vies qui passe de la désolation sur notre sort, à la joie de lendemains heureux qu’on entrevoit.

La mi-carême, cependant, n’est pas une question de géométrie, à strictement parler un mi-parcours. Ce changement de regard sur la traversée du désert et les efforts qu’il reste à faire peut survenir très tôt. Certains, dès le surgissement d’une difficulté, trouvent rapidement la joie de se mettre en chemin pour la résoudre, témoignant ainsi d’un élan fondé sur une espérance de salut qui prend, chez eux, plus rapidement le pas sur la désolation. A cet égard, notre exercice de trouver la joie parmi les privations du carême est une préparation à cet état d’esprit. Face aux problèmes du monde, c’est l’anticipation d’un salut qui nous délivre de nos angoisses ; c’est l’élan confiant – et joyeux déjà – vers une résurrection en laquelle on a foi, qui exorcise nos découragements et nos peurs.

Lætare, c’est quand la joie d’une délivrance l’emporte sur la désolation du moment.

Réjouissez-vous ! L’issue de notre vie est heureuse.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 mars 2024