04.06.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU SAINT SACREMENT DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST – JEAN 6, 51-58

Mon corps livré pour vous

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Lire

Ceux qui ont lu la Bible savent qu’elle établit un parallélisme fort entre parole et nourriture, notamment Ézéchiel (Ézéchiel 2,8 – 3,3) et Jean (Apocalypse 10,8-11) sont littéralement invités à mâcher un rouleau de textes. Il s’agit littéralement de manger la parole de Dieu. L’erreur serait de ne voir derrière ce lien qu’un symbolisme, un peu comme on dirait d’un étudiant qu’il avale ses cours. Personne n’imagine qu’il mâche du papier. Pourtant, vous aurez beau lire et relire la Bible, en particulier le Nouveau Testament, ça ne fera pas de vous un Chrétien. Il faudra que votre chair soit touchée, il faudra le baptême … C’est le sens de tous nos sacrements et la mesure de leur efficacité : que la chair soit divinement touchée.

Le christianisme est une religion holistique, qui nous implique tout entier – corps et âme. La particularité de la religion chrétienne, c’est l’incarnation : Dieu a pris chair, nous démontrant ainsi que le corps humain peut être sous l’emprise totale de l’Esprit Saint. Le christianisme est une spiritualité, certes, mais c’est aussi une religion qui implique fondamentalement le corps. Il faut qu’il soit intimement touché par l’Esprit. De là, notre préoccupation de la manière dont nous nous engageons corps et âme dans l’élan amoureux. De là, notre morale exigeante. Il y a, dans notre religion, une manière sainte d’aimer qui nous implique tout entier.

La première chose à retenir de l’incarnation divine, c’est que nous sommes charnellement aimés par Dieu. Le premier regard à poser sur notre corps n’est pas qu’il soit corruptible ou mortel – intrinsèquement attaché au péché et à la souffrance – mais qu’il est voulu, aimé, désiré par Dieu, qu’il est essentiellement bon et qu’il peut fondamentalement être sauvé. Nous sommes appelés à pleinement jouir de l’amour divin, non à le ternir, l’obscurcir, l’étouffer. On retrouve ce coté particulièrement charnel de l’amour de Dieu dans la racine hébraïque du mot « miséricorde » (Rahamim (רחמים), qui vient directement de Rehem (רחם) qui signifie « utérus », « matrice », « entrailles ». Quand nous parlons de miséricorde divine, nous parlons littéralement d’une tendresse viscérale, d’un Dieu pris aux tripes.

Par son incarnation, le Christ fait du corps humain un temple saint – un lieu de prière où brille la présence effective de Dieu. Et, à bien sonder notre âme, nous savons que brûle en nous le désir d’un amour pur, d’une vie saine et d’un esprit saint, le désir d’aimer comme Dieu aime. C’est donc bien qu’il est présent en nous, que nous aussi l’avons dans la peau. Ainsi s’agit-il de prendre soin de notre corps, comme le don merveilleux qui nous unit à Dieu. Et ceci résume toute la morale chrétienne : nous sommes appelés à divinement respecter les corps, à commencer par le nôtre.

Dieu ne peut pas nous aimer charnellement sans se donner charnellement. C’est le propre d’un amour incarné. L’amour n’est pas que belles paroles, qui d’ailleurs ne sont rien si elles ne surgissent pas d’un cœur battant, des entrailles précisément. Faute d’incarnation, nous sommes réduits à adorer un Dieu bien loin dans le ciel, bien loin de nous embrasser, bien loin de pouvoir surgir dans nos vies. Le Christ est ce surgissement du cœur battant de Dieu dans le monde, qui non seulement vient nous toucher mais vient aussi mourir avec nous. Alors que notre cœur et notre esprit s’éteindront, Dieu voudra encore nous rejoindre.

Puisqu’il a fallu que le Christ meure pour nous prouver le jusqu’au-boutisme charnel de l’amour de Dieu, il nous transmet son Esprit, à travers les sacrements précisément : sacrement de notre personne par le baptême et la chrismation, vitalité par l’Eucharistie, le mariage et l’ordre ; restauration par l’onction des malades et la réconciliation. Les sacrements sont la manière charnelle avec laquelle Dieu se donne à nous désormais, la manière qu’il a de venir nous embrasser, de vouloir surgir dans nos vies, de s’immiscer en nous.

Beaucoup peinent à voir la présence réelle de Dieu dans les sacrements. C’est pourtant essentiel au coté charnel, incarné de notre religion. L’Esprit de Dieu est effectivement présent dans l’eau qui baptise, l’huile qui consacre, les époux qui se donnent pour la vie, le prêtre qui absout. L’Esprit d’amour divin est totalement présent dans l’Eucharistie, véritable actualisation du sacrifice du Christ en croix, là où il s’est donné pleinement pour notre restauration.

Mais cette action du don de son corps en nourriture, par pur esprit d’amour, se vit aussi en famille. Chaque repas que posent les parents sur la table de leurs enfants est le fruit de leur travail, de leur sueur convertie en salaire, du don de leur corps par amour. A chaque repas, ceux qui l’offrent sont fondés à dire : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». De même lorsqu’on tend un billet à un mendiant : « Voici mon corps, livré pour vous ».

La mère qui donne la vie, le père qui se bat pour ses enfants, les amoureux l’un envers l’autre, savent qu’ils sont prêts à aller loin dans le don d’eux-mêmes par amour, jusqu’au sacrifice de leur corps voire, s’il le faut, au péril de leur vie. Beaucoup d’entre-nous sont prêts à se sacrifier par amour, notre désir est simplement que ce ne soit ni brutal, ni violent. Et c’est ce que l’Eucharistie présente : l’actualisation non violente du sacrifice du corps du Christ, que l’on retrouve dans le don total de soi comme simple nourriture.

Quand nous regardons les personnes aux corps usés, rompus par la vie, ne voyons pas tant l’usure du temps que celle de l’amour. Ne voyons pas le grand âge, les corps rompus comme une déchéance mais, au contraire, comme l’authentique témoignage de corps gracieusement offerts, rompus par l’amour. Voyons dans nos corps usés des eucharisties. « Ceci est mon corps, livré pour vous ».

Marchant allégrement sur les chemins de la vie ou rompu, à bout de souffle en croix, le Christ toujours se donne charnellement. Il se donne finalement comme le pain se donne, disparaissant totalement derrière le don pour n’être plus que don. Seul persiste alors l’Esprit derrière le don.

Que Dieu fasse de nos vies des eucharisties, des dons ultimes de nos corps par amour. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 juin 2027

04.06.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU SAINT SACREMENT DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST – JEAN 6, 51-58

Souviens-toi !

Pistes pour l’homélie par l’Abbé Jean Compazieu


Textes bibliques : Lire


Après le sommet Eucharistique du Jeudi Saint, nous nous retrouvons pour une grande fête de l’Eucharistie, celle du Saint Sacrement, Corps et Sang du Christ. C’est Jésus lui-même qui se donne en nourriture. Il a voulu nous laisser sa présence sous la forme d’un repas. L’Eucharistie est vraiment la nourriture essentielle de notre vie. Le curé d’Ars disait : « Vous n’en êtes pas dignes mais vous en avez besoin ». Les textes bibliques de ce dimanche nous préparent à accueillir ce don de Dieu.

La 1ère lecture nous ramène au 7ème siècle avant Jésus Christ. Pour le peuple d’Israël, c’est une période de prospérité et d’abondance ; la tentation est grande de croire que cette réussite vient du seul génie des hommes. On se pose la question : « Pourquoi continuer à honorer Dieu alors qu’on est tiré d’affaire ? » Mais la Parole de Dieu vient le rappeler à l’ordre : « Souviens-toi ». La marche dans le désert était un temps de probation. Au cours de cette difficile traversée, Dieu n’a jamais cessé d’être là. Il a multiplié les bienfaits pour assurer la survie de son peuple. Il a fait pleuvoir la manne et jaillir l’eau du rocher. Il a surtout offert sa Parole qui est la nourriture essentielle de l’âme.

Quand le peuple se nourrit de la manne, il reconnaît que tout vient de Dieu. Nous aussi, nous reconnaissons que nous dépendons de lui. C’est le seul moyen de ne pas devenir esclave d’un autre car le vrai Dieu est libérateur. Nous qui vivons dans un monde souvent indifférent ou hostile à la foi chrétienne, nous devons réentendre cet appel du Seigneur : « Souviens-toi ! » N’oublie jamais de te nourrir de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie. Le jeune saint Carlo Acutis disait que l’eucharistie était son « autoroute vers le ciel. »

Dans sa 1ère lettre aux Corinthiens, l’apôtre saint Paul insiste précisément sur l’importance de l’Eucharistie. La bénédiction de la coupe et la fraction du pain ne sont pas que des gestes rituels. Elles ne sont pas non plus une simple évocation des gestes du passé. Sous le signe du pain et du vin, nous communions au Corps et au Sang du Christ ; nous faisons nôtre l’amour de Celui qui a livré son Corps et versé son Sang pour nous et pour la multitude. Cet amour qui nous unit à lui doit aussi nous unir à tous nos frères. Nous apprenons à les regarder avec le regard même du Christ, un regard plein d’amour et de miséricorde.

L’Évangile nous propose un extrait du long discours sur le Pain de vie. C’était après la multiplication des pains près du lac de Tibériade. Jusque-là, Jésus avait demandé à ses auditeurs de croire en sa parole. Aujourd’hui, il franchit un nouveau pas dans la révélation de sa personne. Ce pain dont il parle, il dit que c’est lui-même « pain vivant » ; il dit aussi que c’est « sa chair donnée pour la vie du monde ». Il annonce ainsi sa mort qu’il présente comme don de la Vie éternelle au monde.

Le Pain descendu du ciel c’est donc Jésus lui-même. Sa chair et son sang sont une nourriture qui donne la Vie éternelle. Aujourd’hui comme autrefois, Jésus nous demande de faire un acte de foi. Il faut se nourrir de son enseignement et boire ses paroles. Elles sont celles du Fils qui nous apporte la vie du Père. Mais pour accueillir ce don, il nous faut sortir de nos certitudes et de nos raisonnements humains. Il nous faut avoir un cœur de pauvre, entièrement ouvert à celui qui est « le chemin, la Vérité et la Vie.

L’Eucharistie est « Pain de vie ». Cette fête d’aujourd’hui doit raviver notre désir de communion avec Dieu pour « demeurer en lui et lui en nous. » Un jour, quelqu’un disait : « Toute Eucharistie est bien plus forte que tout le mal du monde ». C’est vrai, à chaque messe, nous célébrons le sacrifice du Christ et sa victoire sur la mort et le péché. Nous rendons grâce à Dieu qui ne cesse de nous combler de ses bienfaits. C’est en lui que nous trouvons la vraie joie. Malheureusement, nous sommes trop souvent victimes de la routine alors que nous devrions être dans l’émerveillement. Nous entrons dans l’Eucharistie sans transition, sans préparation. Et nous repartons souvent sans avoir pris le temps d’accueillir Celui qui veut faire en nous sa demeure. Et surtout nous n’avons pas compris que nous sommes envoyés pour vivre la communion.

Il nous faut aujourd’hui retrouver la force du message de l’Évangile. Quand nous sommes rassemblés pour célébrer l’Eucharistie, c’est vraiment LE moment le plus important de la journée. Malheureusement, beaucoup sont les grands absents : Tout cela n’est pas nouveau. Déjà, au moment où saint Jean écrit son évangile, il souffre beaucoup de la désaffection des communautés vis à vis de l’Eucharistie. Alors, il leur rappelle avec force ce que Jésus avait dit aux juifs d’autrefois : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »

Que cette bonne nouvelle nous mette dans la joie, l’action de grâce, et donne un élan nouveau à toute notre vie.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 31 mai 2026