Le cardinal Sarah : « Des prêtres ont détourné le sacerdoce pour en faire l’instrument de leur perversion »

Ancien préfet de la congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, le cardinal Robert Sarah se penche, dans son nouvel ouvrage « Pour l’éternité », sur la figure du prêtre. – ©Alessia Giuliani/CatholicPressPhoto pour FC

Le cardinal Sarah : « Des prêtres ont détourné le sacerdoce pour en faire l’instrument de leur perversion »

Dans son ouvrage « Pour l’éternité. Méditations sur la figure du prêtre » à paraître ce 17 novembre, le cardinal Robert Sarah exhorte à une véritable réforme du clergé pour sortir l’Eglise de la crise qu’elle traverse. Un entretien en exclusivité pour Famille Chrétienne.

Pourquoi publier un tel ouvrage sur la figure du prêtre dans le contexte actuel de l’Église ?

J’entends manifester mon affection, mon encouragement aux prêtres qui sont en difficulté – j’ai appris qu’en France des prêtres étaient allés jusqu’à se suicider -, mais aussi à tous ceux qui sont encore très vaillants, très convaincus de leur sacerdoce. Il s’agit de les encourager à ne pas perdre Dieu, à avoir le courage de suivre le Christ comme ils l’ont accepté dès le début, au jour de leur ordination. Car la crise que nous traversons aujourd’hui dans l’Église dépend essentiellement de la crise sacerdotale. Je souhaite donc que les prêtres trouvent une source de réflexion pour vivre pleinement leur sacerdoce. Si ce sacrifice n’est pas perpétué par des prêtres dans l’eucharistie, le monde est perdu.

Face à cette crise, certains proposent de réformer les structures, la gouvernance de l’Église. Vous appelez d’abord à réformer le sacerdoce…

Exactement, car ceux qui ont vraiment réformé l’Église sont les saints. Prenez par exemple Luther et saint François d’Assise : il y avait alors à leurs époques les mêmes scandales, les mêmes difficultés à croire encore à l’Église, mais l’un a voulu réformer les structures en sortant de l’Église quand l’autre a voulu radicalement vivre l’Évangile. C’est la radicalité de l’Évangile qui va réformer l’Église, ce ne sont pas les structures.

Cela signifie-t-il que les structures seraient inutiles ?

Le Christ n’a jamais créé de structures. Bien sûr, je ne dis pas qu’elles ne sont pas nécessaires. L’organisation est utile, dans la société, mais ce n’est pas premier. Ce qui est premier, c’est la toute première parole du Christ dans l’Évangile de Marc : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Si les prêtres, si la société se tournent vers Dieu, alors je pense que les choses changeront. Si les cœurs ne sont pas changés par l’Évangile, la politique ne changera pas, l’économie ne changera pas, les relations humaines ne changeront pas. C’est le Christ qui est notre paix, qui va créer des relations humaines plus fraternelles, de collaboration, de coopération, ce ne sont pas les structures. Elles sont d’ailleurs souvent un danger, parce que nous nous réfugions derrière elles. Dieu ne demandera pas des comptes à une conférence épiscopale, à un synode… C’est à nous, évêques, qu’Il demandera des comptes : comment avez-vous géré votre diocèse, comment avez-vous aimé vos prêtres, comment les avez-vous accompagnés spirituellement ?

Comment réagissez-vous aux révélations fracassantes sur les abus commis par une petite partie du troupeau ?

Nous devons nous sentir profondément blessés, en souffrir comme le Christ a souffert lorsque Judas L’a vendu, lorsque Pierre L’a renié. Ces révélations doivent nous faire souffrir et même pleurer. Nous ne devons pas avoir peur de la vérité. Il faut évaluer ce qui est réel, cette exigence est juste car l’Église doit être un modèle, les prêtres doivent être des modèles et un seul cas d’abus serait de trop. La découverte de tant de péchés commis nous fait mieux comprendre l’apparente stérilité de nos églises locales. Comment pouvions-nous donner du fruit alors qu’un tel cancer nous rongeait de l’intérieur ? Nous devons retrouver le sens de la pénitence et la contrition. En vérité, nous avons parfois confondu miséricorde et complaisance avec le péché. Nous devons maintenant adorer Jésus présent dans le Saint-Sacrement en réparation des profanations commises contre son image dans l’âme des enfants. Il ne faut pas non plus nous laisser abattre par le découragement. D’abord, l’immense majorité des prêtres est demeurée fidèle, et c’est une source d’action de grâces. Leur fidélité quotidienne et cachée ne fait pas de bruit, mais elle porte silencieusement de profonds germes de renouveau. Il nous revient de voir comment les prêtres coupables peuvent être punis et, si possible, soignés, guéris, accompagnés, afin que de tels actes ne se reproduisent plus. Il nous revient, surtout, de ne plus laisser ces horreurs détourner les âmes du Christ et enfermer tant de victimes innocentes dans la souffrance.

Quelle réponse apporter à de tels abus ?

En état de choc devant la profondeur du péché, certains voudraient inventer un « nouveau sacerdoce ». Mais nous ne devons pas avoir peur. Il n’y a rien à inventer, ni à transformer. Il s’agit de vivre pleinement ce que le Christ nous demande. Dans mon livre, j’ai voulu laisser parler les saints, les Pères de l’église. Ils nous invitent à ne pas craindre de vivre pleinement le sacerdoce, malgré les difficultés et les défis, comme le Christ nous le propose. La sainteté du Christ est notre sainteté. Ce n’est pas parce que certains hommes sont de mauvais époux ou de mauvais pères qu’il faudrait supprimer la famille ou la paternité. De même, ce n’est pas parce que certains ont détourné le sacerdoce pour en faire l’instrument de leur perversion qu’il faudrait rendre le sacerdoce lui-même responsable de ces abus. Au contraire, il nous revient de prendre tous les moyens pour retrouver la beauté du sacrement de l’ordre tel que Jésus nous l’a laissé. N’ayons pas peur d’affirmer que les prêtres sont pour nous des pères, car ils transmettent la grâce de Dieu par les sacrements. N’ayons pas peur de dire qu’ils continuent parmi nous la présence du Christ. Par le sacrement de l’ordre, ils sont configurés à Jésus. Non pas psychologiquement. Mais spirituellement. Cela n’ouvre la porte à aucune forme de toute-puissance. Au contraire, cela conduit les prêtres à suivre le Christ sur la croix. J’ai voulu ce livre pour que tous, tant les laïcs que les prêtres, redécouvrent le vrai visage du sacerdoce si souvent déformé.

La prière, écrivez-vous, est essentielle dans cette recherche de sainteté…

Qu’est-ce qu’un prêtre ? C’est quelqu’un qui a reçu l’appel privilégié de Jésus : « Viens, suis-moi ! » Quelqu’un qui prolonge Jésus, qui agit en son nom, in persona Christi. Son regard doit donc être constamment fixé sur le Christ. Je suis bouleversé de voir que Jésus a passé trente années à Nazareth dans le silence, la prière et le travail auprès de Joseph et Marie. Trente années sans dire un mot, comme s’Il se recueillait en écoutant son Père Lui préciser sa mission, une mission difficile, méditant cette volonté divine qui s’incrustait progressivement dans son cœur. Puis, avant de commencer son ministère public, il s’est rendu quarante jours et quarante nuits dans le désert, dans un face-à-face avec son Père. Et plusieurs fois, dans les Évangiles, nous Le voyons partir dans le désert, seul ou avec ses disciples. Pour Jésus, la prière était centrale.

Elle est donc tout aussi centrale pour les prêtres, mais ont-ils seulement assez de temps à y consacrer aujourd’hui, alors qu’ils gèrent des paroisses devenues immenses ?

La tentation est de vouloir faire beaucoup de choses, d’avoir des réunions, des colloques, des engagements pastoraux à droite et à gauche… On est tellement fatigué à la fin de la journée que l’on n’a pas le temps de se mettre devant le tabernacle ! En agissant ainsi, on se vide de son identité sacerdotale. On perd de vue Jésus-Christ que nous devons imiter. Comme dans la vie de n’importe quel chrétien, la prière est donc essentielle dans la vie d’un prêtre, son ministère est plus fécond. J’ai été frappé par les missionnaires spiritains que j’ai connus lorsque j’étais enfant. Ils avaient beau être actifs, ils commençaient toujours par la prière du matin. Dans la journée, avant le repas, ils allaient à l’église, et y retournaient après. Et ils finissaient encore leur journée en prière. Ils ne comptaient pas seulement sur leurs propres capacités, mais ils comptaient sur Dieu. Un prêtre qui compte seulement sur ses capacités intellectuelles, sa capacité de travail et non sur Dieu, ne prie pas !

En quoi, dans le contexte actuel, la fraternité sacerdotale et la vie communautaire sont-elles nécessaires pour les prêtres ?

Le Christ a formé une communauté avec les Douze. Un prêtre ne peut pas vivre seul ! Il court de grands dangers d’isolement, et il court le risque de penser par lui-même s’il ne dialogue pas avec des laïcs ou d’autres prêtres. Regardez saint Augustin, il vivait avec son clergé ! Il est indispensable de trouver un moyen pour que les prêtres aient une vie communautaire, même si cela demande de leur part beaucoup d’humilité.

Comment les laïcs peuvent-ils collaborer avec les prêtres, efficacement ?

Le concile Vatican II nous a rappelé la présence des laïcs dans l’Église. Et saint Paul aussi nous le dit : l’Église est un corps. Un corps est fait de membres. Chacun doit fonctionner selon sa mission, et il faut développer une collaboration harmonieuse. En paroisse, les laïcs peuvent aider à l’organisation, ou préparer les catéchumènes. En Afrique, par exemple, nous travaillons tout le temps avec les catéchistes.

En mai dernier, justement, le pape a institué le ministère laïc de catéchiste. Les laïcs sont-ils également la solution dans l’Église de notre vieille Europe ?

Les catéchistes ont toujours existé et ils existeront toujours. D’ailleurs, ce sont vos missionnaires européens qui les ont installés chez nous et qui ont créé des écoles de formation ! Le catéchiste est indispensable parce que, choisi par le curé, il est dans un ou plusieurs villages où il s’occupe des catéchumènes, dirige la prière du matin, celle du dimanche. Il lit la parole de Dieu, il la commente, puis vient le prêtre. Les catéchistes ont existé dès le début de l’Église. Saint Paul, déjà, était accompagné par Priscille et Aquila, par des familles qui l’aidaient. Je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas exister en Europe.

Votre ouvrage est dédié aux séminaristes. Pourquoi ?

Ils vivent dans un contexte difficile qui ne les encourage pas. Ils se demandent ce qu’ils vont devenir, et si l’Église va continuer à survivre. Et je veux leur dire : si le Christ t’a appelé, Il va te donner les moyens de Le suivre réellement. Essaie d’imiter Jésus. Essaie de prendre au sérieux cet appel. Le Seigneur qui t’appelle ne va pas te laisser seul. Il te soutiendra par sa grâce mais il faut que, toi-même, tu sois un homme réalisé pleinement, un homme vrai, honnête, droit, qui a toutes les qualités humaines.

À vos yeux, cet apprentissage humain a-t-il suffisamment lieu au séminaire ?

Les séminaires ont abandonné le style initialement pensé par saint Charles Borromée. On a voulu moderniser, insister sur la pastorale en envoyant les séminaristes à gauche et à droite. Avant d’envoyer ses apôtres deux à deux, Jésus les a d’abord longuement formés. Il faut veiller à offrir aux séminaristes la capacité de prendre des décisions, d’être cohérents dans leurs choix et qu’ils osent prendre des responsabilités. Si quelqu’un n’est pas assis humainement parlant, c’est un homme léger. Il prend le risque d’être porté par le vent… Et le vent d’aujourd’hui ne nous porte pas toujours vers le Christ. On doit donc former des personnes assises sur leur identité humaine. Le Christ ne s’est pas incarné pour rien !

En quoi les familles peuvent-elles s’avérer précieuses pour les prêtres ?

Les familles ont un rôle important à jouer. Chacun de nous sort d’une famille et, lorsqu’on devient prêtre, c’est l’Église qui devient notre famille. Les familles présentes sur une paroisse ont alors un rôle d’accompagnement humain et affectif. Les prêtres ne prennent plus beaucoup le temps de visiter les familles, mais elles peuvent les aider à ne pas être isolés. Il faut inviter les prêtres à la maison, à venir prier, échanger sur l’éducation des enfants, sur les questions de la vie aujourd’hui. Et puis un prêtre qui a des contacts avec des familles peut aussi y apprendre comment on vit l’Évangile.

Un célèbre ouvrage évoquait, après-guerre, la « France, pays de mission ». Quatre-vingts ans plus tard, la France semble toujours être ce pays de mission. Dans ce contexte, quel rôle les prêtres, devenus des inconnus pour leurs semblables, peuvent-ils jouer ?

Non seulement la France, mais l’Occident tout entier a tué Dieu. Dieu n’existe pas. On n’a pas besoin de Lui. Dieu est mort, et on n’a pas besoin de ce qui est mort. Pourquoi ? Parce qu’avec ses prodiges sur le plan scientifique, technologique, avec sa puissance économique et militaire, l’Occident orgueilleux juge qu’il n’a pas besoin d’un père, qu’il n’a pas besoin de Dieu. Parfois, même au sein de l’Église, il semble que l’on n’ait pas besoin de Dieu… Un pays de mission, c’est à mes yeux un pays qui découvre Dieu dans son incarnation, en Jésus-Christ. Si la France, si l’Occident, grâce au ministère des prêtres, redécouvrent que Dieu est venu parmi nous, qu’Il nous aime, qu’Il veut notre Salut, qu’Il veut que nous découvrions la vérité et que cette vérité nous rendra libres, alors la mission sera possible. Mais tant que l’Occident reste fermé à cette prodigieuse redécouverte, tant qu’il ne s’ouvre pas à Dieu et s’enferme sur ses capacités technologiques, alors la mission ne peut pas se réaliser.

Mais il n’y a pas à désespérer. C’est pourquoi il faut que les prêtres redécouvrent leur mission, que les prêtres redécouvrent leur identité. Ils sont la présence du Christ au milieu de ce monde. S’ils se conduisent bien, s’ils sont la présence du Christ, alors la France comme l’Occident peuvent le redécouvrir petit à petit. Regardez ce qu’a fait le Curé d’Ars, tout seul, parce qu’il était un homme tellement en Christ, tellement en Jésus, tellement un homme de prière. Il est parvenu à changer son village, à changer toute la France.

Reste que la France du Curé d’Ars n’est pas la France du XXIe siècle !

En effet, mais l’homme est le même ! L’homme ne change pas. Il a les mêmes ambitions, il a les mêmes défauts, les mêmes vices depuis Adam jusqu’à aujourd’hui. Ce sont seulement les circonstances que nous avons créées qui peuvent nous désorienter, mais l’homme ne change pas. Le Français du Curé d’Ars, c’est le Français d’aujourd’hui, à la différence que le Français d’aujourd’hui a un téléphone portable… Mais dans ses ambitions, dans ses vices et ses défauts, il est le même. Nous avons encore besoin de saints prêtres identifiés au Christ !

« Pour l’éternité. Méditations sur la figure du prêtre « , cardinal Robert Sarah, Fayard.

Source:

FamilleChrétienne.fr, le 16 novembre 2021

Belgicatho, le 16 novembre 2021

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