Marthe Robin : une imposture ?

Marthe Robin : une imposture ?

En huit mois, quatre ouvrages ont été publiés sur Marthe Robin, deux l’accusant de fraude et d’imposture, deux prenant la défense de celle que l’Église a déjà proclamée « vénérable ».

La controverse n’est pas anodine, parce que Marthe Robin [1902-1981], la mystique stigmatisée de Châteauneuf-de-Galaure, co-fondatrice des Foyers de Charité, a eu, de son vivant, une réputation de sainteté qui dépassait largement la France et, surtout, parce que sa cause de béatification a déjà été étudiée par la Congrégation pour la Cause des Saints. Ceux qui portent de graves accusations contre elles contestent donc sa pratique héroïque des vertus que l’Église a pourtant proclamée le 7 novembre 2014.
L’ouvrage qui a lancé la controverse a retenu d’emblée l’attention parce qu’il reprenait et développait un rapport rédigé lors de la phase diocésaine du procès de béatification de Marthe Robin. En 1988 le Père Conrad De Meester, un carme belge, dont les études sur les écrits de sainte Thérèse de Lisieux et de sainte Élisabeth de la Trinité font autorité, avait été chargé d’examiner les lettres et les écrits laissés par Marthe Robin. Il avait remis son volumineux rapport – plus de 300 pages – l’année suivante. Il est mort en 2019 et c’est à titre posthume qu’est paru l’ouvrage tiré de son rapport, sous un titre propre à attirer la curiosité des lecteurs (1). Le terme « fraude » a été choisi à dessein. Toutes les démonstrations de l’auteur visent à établir que Marthe Robin aurait trompé, pendant toute sa vie, son entourage et les innombrables visiteurs qui venaient à son chevet : elle n’était pas paralysée de tous ses membres ni complètement aveugle, elle écrivait elle-même des textes soi-disant dictés à des secrétaires, et ces textes, – qui sont des méditations, des prières, des récits de la Passion du Christ – sont pour beaucoup recopiés d’auteurs mystiques. Les démonstrations du Père De Meester, recourant à la graphologie tout autant qu’à l’analyse comparative des textes, sont impressionnantes. Il a même remis en cause le caractère surnaturel de la stigmatisation.
Le rapport De Meester, établi en 1988-1989, n’est qu’un des vingt-huit rapports demandés dans le cadre de la cause de béatification. Ces rapports portaient, chacun, sur des questions bien précises et furent rédigés par un spécialiste de la discipline concernée (histoire, théologie, médecine, psychologie, psychiatrie, littérature, démonologie et graphologie). Tous les problèmes et questions soulevés par ces différentes expertises ont été examinés ensuite par la Congrégation pour la Cause des Saints et résolus par elle.

Réponses au Père De Meester


En réponse à l’ouvrage du Père De Meester, le Père Bernard Peyrous publiait quatre mois plus tard : Le vrai visage de Marthe Robin (2). Ancien postulateur de la cause de béatification de Marthe Robin (3), déjà auteur d’une Vie de Marthe Robin (2006), il retrace l’histoire du procès en canonisation pour réfuter les accusations de l’expert carme.
Sur l’accusation principale portée par le Père De Meester – le plagiat –, le Père Peyrous expose comment « un travail de plusieurs années » a été nécessaire pour réfuter cette accusation et mettre en lumière « la méthode de travail » de Marthe Robin : « Les textes de Marthe sont tout sauf un plagiat et un emprunt. Elle maîtrise bien les textes qu’elle utilise et en connaît des parties entières par cœur. Cela ne doit pas étonner. Nous savons que Marthe Robin avait une mémoire extraordinaire. Beaucoup de témoignages l’ont confirmé. […] De plus, constatant qu’elle perdait peu à peu la vue, Marthe a dû fournir un grand effort pour apprendre des textes par cœur, en particulier grâce à sa mémoire visuelle qui, nous l’avons dit, était très développée. Marthe Robin n’avait aucune connaissance des habitudes universitaires qui demandent que les citations soient mises en évidence et restituées à leur auteur. »
De façon plus générale, le Père Peyrous montre une disproportion factuelle : le rapport hostile du Père De Meester est à mettre en regard avec le « déluge de témoignages favorables à Marthe Robin et convaincus de sa sainteté : huit cents témoins au procès, vingt-six experts sur vingt-huit, deux instances confirmatives : le tribunal diocésain et la Congrégation pour la Cause des Saints à Rome ».

Une enquête complexe


En même temps que l’ouvrage du Père Peyrous est paru, sous un titre proche, Marthe Robin en vérité, un autre essai en défense (4). Son auteur, l’abbé Pierre Vignon, prêtre du diocèse de Valence, est un spécialiste de la théologie spirituelle et mystique. Il a bien connu Marthe Robin et le Père Finet. Comme le Père Peyrous, il oppose à la thèse du plagiat la réalité médicale de l’hypermnésie, et il ajoute une autre explication possible : la cryptomnésie, mémoire inconsciente qui « se manifeste facilement dans des états modifiés de conscience ». Il évoque aussi le phénomène, spirituel celui-là, d’« identification », déjà mis en avant par le Père Mucci, jésuite, pour répondre à l’accusation de plagiat des écrits de sainte Gemma Galgani portée contre saint Padre Pio.
L’abbé Vignon contredit aussi « la thèse de la Marthe rampante » développée par le Père De Meester mais aussi par le postulateur dans son livre publié en 2006 : Marthe Robin, à certaines périodes de sa vie, aurait pu descendre de son lit et se déplacer en rampant et en s’appuyant sur ses coudes. Ce qui expliquerait qu’elle a été retrouvée morte hors de son lit. L’abbé Vignon avance une autre explication sur ces supposés déplacements de Marthe Robin en se référant au rapport sur l’action du démon dans la vie de la mystique, rapport rédigé en 1993, à la demande de l’évêque de Valence, par trois exorcistes.
L’éditeur du livre du Père De Meester a cru utile, quelques mois plus tard, de publier un autre ouvrage accusateur. En quatrième de couverture, il affirme présomptueusement que cet ouvrage « clôt définitivement le débat ». On dira plutôt qu’il alimente le débat. L’auteur, Joachim Bouflet, historien des apparitions mariales et des phénomènes mystiques, écrit à la dernière ligne de son livre à charge : « Historien, je ne peux certes pas énoncer un verdict, mais il m’appartient d’apporter mon témoignage… » (p. 245). Pourtant son livre s’intitule : Marthe Robin. Le verdict (5). Joachim Bouflet a été consulté, à partir de septembre 1997, par le postulateur de la Cause de béatification de Marthe Robin et par la Commission diocésaine d’enquête. C’est à ce titre qu’il a eu accès aux archives de la Postulation. En revanche, il n’a pas eu connaissance des travaux menés ensuite par la Congrégation pour la Cause des Saints.
Il met en cause le discours officiel sur Marthe Robin élaboré et transmis par celui qui fut son directeur spirituel, le Père Finet. Il cite notamment l’avis du neuropsychiatre André Cuvelier qui, consulté sur le cas de la mystique de Châteauneuf-de-Galaure, estimait : « on ne peut comprendre (ou du moins tenter de comprendre) le psychisme de Marthe sans évoquer son entourage. Celui-ci a joué un rôle suggestif indéniable : c’est la petite sainte, la mystique qui ne mange pas, ne dort pas, porte les stigmates, etc., et l’influence du Père Finet est capitale, d’autant plus qu’il semble piégé par sa dirigée. Qui dirige l’autre ? Nous avons là un “couple mortifère” : deux personnes réagissant l’une sur l’autre et entretenant mutuellement leur névrose. »
On préférera à ce diagnostic post-mortem, la modestie de l’abbé Pierre Vignon qui laisse à de « nouveaux chercheurs sagaces et compétents » la tâche d’« expliquer les points encore mal éclaircis ». Sans oublier que lorsque l’Église étudie la cause de béatification d’un mystique, elle ne cherche pas à porter un jugement sur les grâces surnaturelles, elle cherche à savoir si sa vie a été exemplaire au regard des vertus théologales (foi, espérance et charité) et des vertus cardinales (prudence, tempérance, force, justice).

Yves Chiron

(1) Conrad De Meester, La fraude mystique de Marthe Robin, Cerf, 2020, 416 pages, 22 €.
(2) Éditions CLD, 2021, 264 pages, 21 €.
(3) Prêtre de la Communauté de l’Emmanuel, il a été suspendu de toutes ses fonctions par sa communauté et par l’archevêque de Bordeaux en 2017, pour une affaire – sans rapport avec la cause de Marthe Robin – qui a fait l’objet d’un précepte pénal.
(4) Artège, 2021, 270 pages, 16,90 €.
(5) Cerf, 2021, 248 pages, 20 €.

© LA NEF n°341 Novembre 2021

À PROPOS YVES CHIRON 

Historien, spécialiste de l’histoire religieuse des XIXe et XXe siècle, ses biographies de Pie IX, Pie X, Pie XI et Paul VI font référence. Collaborateur de La Nef, il est encore l’auteur notamment de Fatima, vérités et légendes (Artège, 2017), Histoire des conciles (Perrin, 2011), Padre Pio (Perrin, 1998, rééd. 2004), Enquête sur les apparitions de la Vierge (Perrin-Mame, 1997, rééd. Tempus, 2007).

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