L’église Sainte-Marie-des-Anges à la Portioncule est le berceau de l’ordre franciscain
Le grand sanctuaire que nous voyons en arrivant à Assise en Italie, fut construit au cours du XVIeme siècle. À l’intérieur, comme dans un écrin, nous trouvons l’humble petite église de la Portioncule, berceau de l’ordre franciscain. En effet, après avoir réparé deux églises, François répara l’église sainte Marie des anges et commença l’ordre des Frères mineurs en ce lieu.
C’est là qu’ont été tenus les premiers « chapitres » ou assemblées de frères. C’est là aussi que le saint est mort, en 1226. Récit de l’arrivée de saint François en ce lieu :
« Saint François d’Assise alla dans un lieu appelé la Portioncule, où autrefois une église avait été élevée en l’honneur de la bienheureuse Mère du Sauveur; mais cette église était alors déserte et nul n’en prenait soin. L’homme de Dieu, touché d’un tel abandon et excité par l’amour ardent dont il faisait profession envers la Reine du monde, revint fréquemment en ce lieu pour réparer son temple. Mais ayant appris que, selon le nom de cette église appelée Marie-des-Anges, les saints anges s’y montraient souvent, il s’y fixa tout à fait par respect pour ces esprits célestes et par la dévotion particulière qu’il avait à la Mère de Jésus.
Notre saint aima toujours ce lieu de préférence à tous les lieux du monde : c’est là qu’il jeta les fondements d’une vie parfaite, là qu’il s’avança merveilleusement dans la vertu, là qu’il consomma sa course par une mort bienheureuse, et en mourant il recommanda à ses frères ce lieu comme vraiment cher à la Vierge.
Un religieux très édifiant eut à ce sujet, avant d’avoir quitté le monde, une vision digne d’être rapportée. Il vit autour de cette église une multitude innombrable d’hommes frappés d’aveuglement, à genoux et le visage tourné vers le ciel. Tous élevaient les mains et criaient avec larmes vers Dieu, implorant sa miséricorde et lui demandant sa lumière. Alors une flamme éclatante, partie du ciel, se répandit sur eux, éclaira leurs yeux et leur apporta le salut qu’ils désiraient.
C’est en ce lieu que saint François commença à établir l’ordre des Frères mineurs après y avoir été poussé par une révélation céleste. »(1)
Prions : Je vous salue, Marie pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.
La vie de saint François d’Assise est la condamnation des sages du monde, qui regardent comme un scandale et une folie l’humilité de la croix.
« Surgit au monde un soleil ». À travers ces paroles, dans la Divine Comédie (Paradis, chant XI), le plus grand poète italien Dante Alighieri évoque la naissance de François.
François naît à Assise, en Ombrie, à la fin de 1181 ou au début de 1182. Sa mère voulait l’appeler Jean, mais son père – qui était marchand – de retour d’un voyage de France, le fit appeler François.
Sa naissance avait été marquée par une merveille : d’après un avis du Ciel, sa mère le mit au monde sur la paille d’une étable. Dieu voulait qu’il fût, dès le premier moment, l’imitateur de Celui qui eut pour berceau une crèche et est mort sur une croix.
Les premières années de François se passèrent pourtant dans la dissipation ; il aimait la beauté des vêtements, recherchait l’éclat des fêtes, traitait comme un prince ses compagnons, avait la passion de la grandeur ; au milieu de ce mouvement frivole, il conserva toujours sa chasteté.
Il avait une grande compassion pour les pauvres. Ayant refusé un jour l’aumône à un malheureux, il s’en repentit aussitôt et jura de ne plus refuser à quiconque lui demanderait au nom de Dieu. Après des hésitations, François finit par comprendre la volonté de Dieu sur lui et se voua à la pratique de cette parole qu’il a réalisée plus que tout autre saint : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive ! » (Lc 9,23).
Sa conversion fut accompagnée de plus d’un prodige : un crucifix lui adressa la parole ; un peu plus tard, il guérit plusieurs lépreux en baisant leurs plaies. Son père fit une guerre acharnée à cette vocation extraordinaire, qui avait fait de son fils, si plein d’espérance, un mendiant jugé fou par le monde. François se dépouilla de tous ses vêtements, ne gardant qu’un cilice, et les remit à son père en disant : « Désormais je pourrai dire avec plus de vérité : Notre Père, qui êtes aux cieux. »
Un jour, il entendit, à l’évangile de la messe, ces paroles du sauveur : « N’emportez ni or ni argent, ni aucune monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâtons. » (Mt 10,9-10). Dès lors, il commença cette vie tout angélique et tout apostolique dont il devait lever l’étendard sur le monde. On vit, à sa parole, des foules se convertir ; bientôt les disciples affluèrent sous sa conduite ; il fonda un ordre de religieux qui porta son nom, et un ordre de religieuses qui porte le nom de sainte Claire, la digne imitatrice de François.
En 1224, dans l’ermitage de la Verna, François vit le Crucifié sous la forme d’un séraphin et de cette rencontre avec le séraphin crucifié, il reçut les stigmates ; il devint ainsi un avec le Christ crucifié : un don qui exprime donc son intime identification avec le Seigneur.
La mort de François – son transitus – advint le soir du 3 octobre 1226, à la Portioncule. Après avoir béni ses fils spirituels, il mourut, étendu sur la terre nue.
Deux années plus tard, le pape Grégoire IX (Ugolino dei Conti di Segni, 1227-1241) l’inscrivit dans l’album des saints. Peu de temps après, une grande basilique fut élevée en son honneur, à Assise, destination encore aujourd’hui de nombreux pèlerins, qui peuvent vénérer la tombe du saint et jouir de la vision des fresques de Giotto, le peintre qui a illustré de manière magnifique la vie de François.
Pour approfondir, lire la Catéchèse du pape Benoît XVI
Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 10,13-16.
En ce temps-là, Jésus disait : « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que leurs habitants auraient fait pénitence, avec le sac et la cendre. D’ailleurs, Tyr et Sidon seront mieux traitées que vous lors du Jugement.
Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Non ! Jusqu’au séjour des morts tu descendras ! Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous rejette me rejette ; et celui qui me rejette rejette celui qui m’a envoyé. »
« Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous rejette me rejette »
Notre époque est tout à la fois dramatique et fascinante. Tandis que, d’un côté, les hommes semblent rechercher ardemment la prospérité matérielle et se plonger toujours davantage dans le matérialisme de la consommation, d’un autre côté, on voit surgir une quête angoissante du sens, un besoin d’intériorité, un désir d’apprendre des formes et des méthodes nouvelles de concentration et de prière. Dans les cultures imprégnées de religiosité, mais aussi dans les sociétés sécularisées, on recherche la dimension spirituelle de la vie comme antidote à la déshumanisation… L’Église a un immense patrimoine spirituel à offrir à l’humanité dans le Christ qui se proclame « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14,6)… L’Église doit être fidèle au Christ, dont elle est le corps et dont elle poursuit la mission. Il est nécessaire qu’elle « suive la même route que le Christ, la route de la pauvreté, de l’obéissance, du service et de l’immolation de soi jusqu’à la mort, dont il est sorti victorieux par sa résurrection » (Vatican II, AG 5). L’Église doit donc tout faire pour déployer sa mission dans le monde et atteindre tous les peuples ; elle en a aussi le droit, qui lui a été donné par Dieu pour la mise en œuvre de son plan. La liberté religieuse, parfois encore limitée ou restreinte, est la condition et la garantie de toutes les libertés qui fondent le bien commun des personnes et des peuples. Il faut souhaiter que la véritable liberté religieuse soit accordée à tous en tout lieu… Il s’agit bien d’un droit inaliénable de toute personne humaine. D’autre part, l’Église s’adresse à l’homme dans le respect entier de sa liberté ; la mission ne restreint pas la liberté, mais elle la favorise. L’Église propose, elle n’impose rien ; elle respecte les personnes et les cultures, et elle s’arrête devant l’autel de la conscience. À ceux qui s’opposent, sous les prétextes les plus variés, à son activité missionnaire, l’Église répète : « Ouvrez les portes au Christ ! »
LECTURES :
Livre de Job 38,1.12-21.40,3-5.
Le Seigneur s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit : « As-tu, une seule fois dans ta vie, donné des ordres au matin, assigné son poste à l’aurore, pour qu’elle saisisse la terre aux quatre coins et en secoue les méchants ? La terre alors prend forme comme argile sous le sceau et se déploie tel un vêtement ; aux méchants est enlevée la lumière, et le bras qui se levait est brisé. Es-tu parvenu jusqu’aux sources de la mer, as-tu circulé au fond de l’abîme ? Les portes de la mort se sont-elles montrées à toi, les as-tu vues, les portes de l’ombre de mort ? As-tu réfléchi à l’immensité de la terre ? Raconte, si tu sais tout cela ! Quel chemin mène à la demeure de la lumière, et l’obscurité, quel est son lieu, pour que tu conduises chacune à son domaine et discernes les sentiers de sa maison ? Si tu le sais, alors tu étais né, et le nombre de tes jours est bien grand ! » Job s’adressa au Seigneur et dit : « Moi qui suis si peu de chose, que pourrais-je te répliquer ? Je mets la main sur ma bouche. J’ai parlé une fois, je ne répondrai plus ; deux fois, je n’ajouterai plus rien. »
Psaume 139(138),1-3.7-8.9-10.13-14ab.
Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais ! Tu sais quand je m’assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées. Que je marche ou me repose, tu le vois, tous mes chemins te sont familiers.
Où donc aller, loin de ton souffle ? où m’enfuir, loin de ta face ? Je gravis les cieux : tu es là ; je descends chez les morts : te voici.
Je prends les ailes de l’aurore et me pose au-delà des mers : même là, ta main me conduit, ta main droite me saisit.
C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis.
Les stigmates de saint François, blessures d’amour
À la mi-août 1224, frère François se retire avec plusieurs compagnons sur le Mont Alverne, en Toscane, afin d’y vivre la retraite le « carême de la Saint-Michel », les quarante jours qui séparent l’Assomption, le 15 août, de la fête de l’Archange, le 29 septembre. Alors qu’il médite de toute son âme les souffrances du Christ, François ose demander au Crucifié la grâce de partager autant que faire se peut ses douleurs. Un séraphin, c’est-à-dire un ange du premier chœur céleste, lui apparaît alors attaché à une croix et de ses blessures jaillissent « des rayons de feu et de lumière » qui vont imprimer de manière indélébile dans la chair de François les plais visibles et sanglantes de la Passion de Jésus, déclenchant des souffrances indicibles qui ne le quitteront jamais jusqu’à sa mort le 3 octobre 1226.
LES RAISONS D’Y CROIRE :
La stigmatisation est aujourd’hui parfaitement connue, tant par la médecine que la phénoménologie mystique. Mais ce qui arrive à François ce jour-là est alors absolument inédit, ce qui pousse à croire en la réalité de cet événement extraordinaire, qui ne pouvait pas être imaginé jusque-là.
La stigmatisation de saint François s’inscrit avec logique dans un nouveau courant mystique plus christocentré qui oriente prières et méditations sur la sainte humanité du Christ, le mystère d’amour qui a poussé le Fils de Dieu à s’incarner, souffrir et mourir par pur amour envers nous. Initié au XIIe siècle avec saint Bernard et l’école cistercienne, cette dévotion gagne en ampleur au XIIIe siècle justement grâce à François et ses disciples qui se veulent amants de la Croix et vénèrent intensément la Passion.
Cette familiarité assumée avec le Christ souffrant explique l’audace nouvelle qui pousse François à demander à partager ses douleurs afin de l’en soulager. François ose s’écrier : « Seigneur Jésus-Christ, accorde-moi deux grâces avant que je meure. Autant que cela est possible, que, dans mon âme et mon corps, je puisse éprouver les souffrances que tu as dû subir dans ta cruelle passion et ressentir cet amour démesuré qui t’a conduit, toi, le Fils de Dieu, à souffrir tant de peines pour nous, misérables pécheurs.» Cette demande est typique de celle des stigmatisés qui ne réclament jamais les stigmates en tant que tels (à plus forte raison, François qui ne sait pas que cela existe) mais acceptent pleinement de s’associer aux souffrances du Christ.
Aussitôt après sa prière apparaît un être étrange, avec six ailes, conforme à l’iconographie classique des Séraphins, ces ange embrasés de l’amour divin dont la mission est de communiquer ce feu aux hommes. Que l’ange apparaisse crucifié, ce qui ne renvoie à aucune représentation alors usitée, prouve que François n’invente pas sa vision en recyclant ce qu’il a vu ailleurs.
Il existe un témoin, Frère Léon, qui a assisté à la stigmatisation. François ne s’est donc pas volontairement infligé ces blessures.
Dans sa biographie de saint François, saint Bonaventure décrit les stigmates avec le réalisme du fils de médecin qu’il est : « Au côté, une large plaie saignante dont le sang sortait avec une telle abondance que ses vêtements en étaient imprégnés. […] Les têtes des clous apparaissaient sur le dessus des mains et des pieds, leurs pointes enfoncées dans la chair repliées de l’autre côté. […] Ceux qui virent constatèrent que les clous étaient miraculeusement de sa chair et tellement adhérents que, quand on les poussait d’un côté, ils avançaient de l’autre, si bien unis à la chair et la peau qu’après sa mort, on essaya vainement de les arracher. » Cela a été écrit alors qu’il reste de nombreux proches et contemporains de François qui auraient corrigé erreurs ou outrances le concernant.
Là encore, impossible de s’infliger de telles blessures et de les entretenir comme ont pu le faire de pseudo-mystiques car, en pareil cas, les plaies ne peuvent être que superficielles, ne saignent pas ou très peu et cicatrisent sauf si on les envenime par différents moyens. Au demeurant, de vrais stigmates restent sains et ne s’infectent jamais. C’est le cas de ceux de saint François.
L’on peut écarter l’explication psychiatrique car François ne pouvait réclamer un phénomène qui n’existait pas avant lui. Quant à la possibilité qu’il se soit obnubilé sur la Passion du Christ jusqu’à faire apparaître spontanément les plaies du Crucifié, un autre stigmatisé, Padre Pio, a dit ce qu’il fallait en penser en répondant à l’objection d’un médecin : « Pense très fort pendant des années que tu es un bœuf et reviens me dire s’il t’a poussé des cornes ! »
Autre preuve en faveur de l’honnêteté de François ; comme tous les autres stigmatisés par la suite, après avoir refusé de comprendre ce qui lui arrive, s’en jugeant indigne, il va tout faire pour dissimuler ses encombrantes blessures, décidant, lui qui marchait pieds nus, de remettre des chaussures pour cacher les plaies. Cette humilité est toujours une démonstration forte que le phénomène vient de Dieu.
C’est frère Élie, le nouveau supérieur, qui publiera le miracle : « Voici que je vous annonce une grande joie, un miracle nouveau, prodige inouï […] Peu de temps avant sa mort, notre frère et père François a pris l’apparence du Crucifié portant en son corps les cinq plaies qui sont les stigmates du Christ. »
En 1237, l’on fait dresser la liste des témoins de l’existence des stigmates, puis le frère Bonizo en parle afin de dissiper les doutes de certains. Jusqu’en 1291, Rome publiera neuf bulles réaffirmant la réalité du miracle.
Il est remarquable que l’Église, méfiante concernant ce type d’événements, ait rapidement admis la véracité de la stigmatisation de saint François et reconnu en elle une grâce accordée pour le salut des âmes.
Au contraire, les remises en cause du phénomène sont apparues bien plus tardivement, seulement en réaction au succès des Franciscains.
SYNTHÈSE :
En 1224, François est éprouvé par les privations qu’il s’est infligé, mal remis de son voyage en terre d’Islam où il a tenté de convertir le sultan et étonné des crises que sa longue absence a suscitées parmi ses disciples. À bout de forces, las de l’exercice du supériorat, inquiet de l’avenir des Frères Mineurs et des pauvres Dames, les clarisses, François aspire à la solitude et à la retraite afin de méditer sur l’amour de Dieu. Il se retire quarante jours pour le carême de la Saint Michel, sur le Mont Alverne, l’un de ses refuges.
Durant son séjour, il continue de méditer ce qui nourrit sa spiritualité depuis qu’il s’est tenu devant le crucifix de San Damiano, pour parvenir à cette intolérable évidence : « L’Amour n’est pas aimé ! », les hommes ne savent pas reconnaître jusqu’où est allé l’amour du Christ pour eux. Sans doute le 17 septembre, pendant sa prière, il voit un séraphin lui apparaître sous l’aspect d’un crucifié qui imprime dans sa chair la réplique des plaies du Christ : « des rayons de feu et de lumière partent de ses blessures » frappant François aux pieds, aux mains et au côté, représentant ainsi les plaies du Crucifié, « y imprimant les saints stigmates et lui infligeant des souffrances indicibles. »
Bien que le phénomène soit inédit, François l’accepte, telle la réponse à sa demande de partager les souffrances du Christ. Mais il éprouve aussi de la honte à la pensée que son secret puisse se répandre. La douleur est si atroce qu’il ne peut bientôt plus poser le pied par terre ni marcher sans être soutenu par un frère. Quasiment aveugle, François vit ses derniers mois en proie à d’immenses douleurs qui ne l’empêchent pas de chanter la splendeur de la Création qu’il ne peut plus contempler.
Il s’éteint à Assise en son couvent de la Portioncule le soir du 3 octobre 1226. Son ami le cardinal Ugolin, protecteur des frères Mineurs, devenu le pape Grégoire IX, le canonise en 1228.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.
AU-DELÀ DES RAISONS D’Y CROIRE :
Preuve qu’elle n’en doute pas de la réalité de la stigmatisation de saint François, l’Église permet les représentations du miracle et en approuve la propagation. Le pape Benoît XI le dote d’un anniversaire et d’un office solennel et que Paul V étende la fête à l’Église universelle.
Le 13 août 1917, une foule d’environ 18 000 personnes se rassembla à la Cova da Iria, soit 13 000 de plus que le mois précédent. En effet, dans les trois apparitions précédentes, Notre-Dame avait dit qu’elle viendrait le 13 de chaque mois, jusqu’au mois d’octobre inclus. Ce jour-là, tout le monde attendit patiemment jusqu’à l’heure des apparitions, s’inquiétant de ne pas voir les voyants. Car l’administrateur franc-maçon de Vila Nova de Ourem était venu le matin pour interroger les enfants et, après l’interrogatoire, il les fit monter dans sa voiture, soi-disant pour les conduire sur le lieu de l’apparition ; mais au lieu d’y aller, il les emmena à Vila Nova de Ourem où il les enferma dans la prison.
La foule commençait à montrer un fort mécontentement, certains menaçant d’aller chez l’administrateur pour libérer les enfants, lorsqu’un coup de tonnerre se fit entendre, suivi quelques instants après d’un éclair, bien visible malgré le temps clair et ensoleillé. Puis tous virent un petit nuage blanc descendre du ciel, se poser sur le chêne vert, y rester quelques minutes et remonter vers le ciel.
Toutes les personnes présentes entendirent le coup de tonnerre et virent l’éclair alors que les petits voyants étaient emprisonnés à plus de 10 km de là, ce qui augmenta d’autant plus leur foi dans les apparitions comme le nota le curé de Fatima, l’abbé Ferreira, qui écrivit à l’époque :
Au dire de milliers de témoins, l’absence des enfants n’a pas empêché la Reine des anges de manifester son pouvoir. Tous ces gens attestent des faits extraordinaires et des phénomènes qui ont enraciné plus profondément leur croyance.
Il n’y avait donc aucun stimulant psychologique pour pousser les personnes présentes à voir, ce d’autant plus que nombre d’entre elles étaient venues pour se moquer de l’Église, persuadées qu’il ne se passerait rien. Par comparaison, au cours de l’apparition suivante le 13 septembre, un tiers de 30 000 témoins ne vit rien alors que les petits voyants étaient là. De toutes les façons, le seul fait d’un coup de tonnerre entendu en même temps par 18 000 personnes élimine catégoriquement l’hypothèse d’une hallucination collective.
C’est la seule apparition dans l’histoire de l’Église qui eut lieu devant 18 000 témoins sans les voyants. Il y a là un message de la Sainte Vierge. Par ces manifestations, elle montre à tous qu’elle a tenu sa promesse de venir le 13 de chaque mois. Elle montre aussi que les petits voyants n’ont pas menti. C’est même une de preuves les plus fortes de l’authenticité des apparitions et du fait que les petits voyants n’ont pas menti. Cette manifestation de Notre-Dame aux 18 000 personnes venues le 13 août signifie également que le message ne s’adresse pas qu’aux trois petits voyants : il concerne toutes les personnes présentes et, à travers elles, toute l’Église. Simplement, le contenu du message n’est adressé qu’aux trois petits voyants qui auront pour mission de le transmettre à la hiérarchie de l’Église, qui, à son tour, aura la charge de le transmettre à toute l’Église. Cette “apparition” du 13 août est donc non seulement une marque d’authenticité exceptionnelle, mais aussi une indication de l’universalité du message.
La récitation du chapelet
Après avoir tenté pendant trois jours, sans succès, de leur faire dire le secret, l’administrateur de Vila Nova de Ourem libéra les enfants. Et encore trois jours plus tard, c’est-à-dire le 19 août, alors qu’ils se trouvaient dans un lieu appelé les Valinhos, Notre-Dame leur apparut et leur dit : « Je veux que vous continuiez à aller à la Cova da Iria le 13, que vous continuiez à réciter le chapelet tous les jours. »
Pour la quatrième fois, Notre-Dame demande la récitation quotidienne du chapelet. Et elle le fait cette fois-ci sur le mode d’un ordre formel : « Je veux que vous continuiez … » (« Quero que continueis … »)
Cette insistance de Notre-Dame non seulement marque l’importance qu’elle attache à cette récitation, mais aussi doit nous aider à surmonter les réticences que nous pouvons avoir à le faire. Un manque d’attirance pour le chapelet n’est pas nécessairement une marque de tiédeur : certains saints ne se sentaient pas attirés par le chapelet. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus disait : « J’ai beau m’efforcer de méditer les mystères du Rosaire, je n’arrive pas à fixer mon esprit… Maintenant, je me désole moins ; je pense que, la reine des Cieux étant ma Mère, elle doit voir ma bonne volonté et qu’elle s’en contente… » La plus grande sainte des temps moderne avait donc du mal à réciter le chapelet. Aussi, nous qui ne sommes pas saints, combien est-il naturel d’éprouver parfois une certaine réticence à le réciter. Malheureusement cette réticence est souvent entretenue par des clercs qui, soit négligent de prêcher sur le chapelet, soit dissuadent même de le réciter, le trouvant répétitif, ennuyeux, vieillot, … Nous n’allons pas répondre à tous ces reproches, car nombreux sont ceux qui y ont déjà répondu avec talent. Considérons simplement un point : de tels reproches devraient être adressés à Notre-Dame elle-même. Car pourquoi a-t-elle toujours tant insisté sur la récitation du chapelet ? Pourquoi est-elle apparue si souvent avec un chapelet dans les mains comme à Lourdes, à Beauraing ou à Banneux ? Critiquer le chapelet revient à affirmer, au moins implicitement, que la Sainte Vierge s’est trompée, et avec elle de très nombreuses autorités dans l’Église ! C’est tout de même un peu difficile à croire. Léon XIII fit plus de dix encycliques sur le rosaire. Saint Pie X, dans son testament, n’hésita pas à écrire :
Si vous voulez que la paix règne dans vos familles et dans votre patrie, récitez tous les jours le chapelet avec les vôtres : le Rosaire est le parfait résumé de l’Évangile et il donne la paix à tous ceux qui le récitent… Aimez le Rosaire, récitez-le tous les jours.
Une telle affirmation dans un texte aussi important qu’un testament, et qui plus est le testament d’un pape canonisé, marque une importance exceptionnelle. Il est d’ailleurs extraordinaire de voir la ressemblance entre ces propos de saint Pie X et ceux de Notre-Dame à Fatima, comme si la Sainte Vierge avait voulu confirmer les propos du saint pape.
Plus près de nous, le père Gabriele Amorth, exorciste du diocèse de Rome, dans l’introduction de son dernier livre Il mio rosario, n’a pas hésité à écrire : « Je pense que le Rosaire est la prière la plus puissante », ajoutant : « Ce livre est dédiéau Cœur Immaculé de Marie duquel dépend l’avenir de notre monde. » Il révéla que la source de sa force intérieure, il la trouvait dans la récitation quotidienne du chapelet, prière qui l’a soutenu dans son combat quotidien contre les manifestations du démon auxquelles il fut confronté durant de longues années.
Voici également ce que dit saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dans Le secret admirable du très saint Rosaire (25e rose) :
Conservez la pratique du saint Rosaire, car jamais une âme qui dit son Rosaire tous les jours ne sera formellement hérétique ni trompée par le démon ; c’est une proposition que je signerais de mon sang.
Malgré cela, au Portugal, des théologiens menèrent une campagne contre le chapelet. Sœur Lucie réagit vigoureusement dans plusieurs lettres contre ces attaques injustes. Nous avons cité une de ces lettres dans la lettre de liaison n° 154. En voici une autre qu’elle écrivit le 26 novembre 1970 au père Pasquale :
Très Révérend Père,
J’ai été très contente d’apprendre quel était votre nouvel apostolat. Je crois que c’est là le fruit d’une grande inspiration qui vient à la rencontre, me semble-t-il, de ce dont notre époque a le plus grand besoin. La décadence du monde est sans nul doute l’effet du manque d’esprit de prière. Ce fut en prévision de cette désorientation que la Vierge a recommandé avec tant d’insistance la récitation du chapelet. C’est parce que la prière du Rosaire est, après la sainte Messe, la plus apte à conserver et à augmenter la foi dans les âmes, que le démon a déchaîné contre lui la guerre que l’on sait. Et nous voyons, hélas ! les ruines lamentables qu’il a provoquées.
Aussi devons-nous travailler sans relâche pour établir et augmenter l’esprit de prière puisque c’est l’oraison qui nous rapproche de Dieu. C’est dans cette rencontre que Dieu accorde ses grâces, qu’il nous donne lumière et force pour vaincre les tentations et les difficultés et que se résolvent bien des problèmes dont nous ne trouvions pas la solution.
Comme, hélas ! rares sont les personnes qui assistent chaque jour à la Messe et se nourrissent du Pain eucharistique, la prière du Rosaire devient indispensable pour les âmes. Car, si elles ne récitent pas le chapelet, quelle prière feront-elles? Et, sans la prière, qui se sauvera ?
Mais même pour ceux qui vont à la Messe chaque jour,la récitation quotidienne du chapelet est une nécessité pour conserver la Foi, l’Espérance et la Charité. Le chapelet est le fondement de la sainte Liturgie parce qu’il rappelle aux âmes les principaux mystères de notre Rédemption.
Le Rosaire nous met d’abord en contact avec la très Sainte Trinité. En effet, nous le commençons en disant : « Seigneur, venez à mon secours ! Hâtez-vous de me secourir ! Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit. » Ensuite, nous récitons le Gloria après chaque dizaine d’Ave pour louer la très Sainte Trinité. N’est-ce pas le Père qui inspira cette louange aux Anges qu’Il envoya chanter près de son Fils à peine né et fait homme ? Je crois que c’est la raison pour laquelle nous pouvons appeler le Rosaire une prière trinitaire plus qu’une prière mariale. Après le Gloria, nous récitons le Pater, prière qui s’adresse au Père et qui nous a été enseignée par Jésus : elle n’est qu’une louange et une supplication adressée à Dieu. Et Jésus-Christ ne nous a pas dit qu’avec le temps elle vieillirait et qu’il faudrait en trouver une autre. Il a dit : « Vous prierez ainsi : « Notre Père qui êtes aux Cieux. » » (Mt 6, 9-13)
L’Ave Maria aussi est une prière adressée à Dieu, et on y trouve la première révélation du mystère de la Sainte Trinité, faite par Lui aux hommes.
L’Ange envoyé par le Seigneur pour annoncer à Marie l’Incarnation du Verbe, la salue avec des paroles dictées par le Père : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous. » C’est-à-dire : « Vous êtes le Temple où Dieu réside. » Et l’Ange ajouta : « L’Esprit-Saint descendra sur vous et la Puissance du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi l’Être Saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. » (Lc 1, 28-35).
Nous avons ici le premier temple vivant où réside la Sainte Trinité, et la première révélation de ce mystère aux hommes : le Père la couvre de son ombre ; le Saint-Esprit descend sur Elle ; et le Fils de Dieu s’y fait homme. De la sorte, Marie fut le premier tabernacle vivant où le Père enferma son Fils, le Verbe fait chair ; son Cœur Immaculé fut le premier ostensoir pour l’accueillir ; dans son Cœur Immaculé et dans ses veines a circulé le premier sang du Dieu fait homme ; le sein et les bras de cette Vierge furent le premier autel sur lequel Dieu présenta son Fils à nos adorations : c’est là que les anges, les pasteurs et les mages l’adorèrent.
Si nous voyons dans l’Ave Maria toute la beauté de sa véritable signification, il sera pour nous vraiment plus qu’une simple prière mariale, une oraison trinitaire et eucharistique. Je ne sais si l’on peut trouver des prières plus sublimes, plus appropriées et plus agréables à Dieu, à réciter devant le Saint-Sacrement.
Mais voyons le reste de cette prière. Le texte sacré nous dit : « Élisabeth, remplie du Saint-Esprit et élevant la voix, s’exclama : “Vous êtes bénie entre les femmes et le fruit de votre sein est béni.” » (Lc 1,41-42) C’est donc le Saint-Esprit qui nous dicta ces paroles par la bouche d’Élisabeth. Cette salutation elle-même est une louange à l’adresse de Dieu : « Vous êtes bénie entre les femmes parce que le Fruit de votre sein est béni. » Même la supplication que la Sainte Église y a ajoutée, sûrement mue par le Saint-Esprit, s’adresse à Dieu : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
Tout est dirigé vers Dieu, grâce à l’union de Marie avec Dieu : « Parce que vous êtes la Mère de Dieu, Temple vivant de Dieu, Tabernacle vivant du Verbe fait chair, priez pour nous pauvres pécheurs. »
Nos frères protestants s’arrêtent aux mots de saint Paul disant : « Il y a un seul Médiateur auprès du Père. » Ils ne tiennent pas compte du fait que ce même Apôtre reconnaît qu’il est utile de prier les uns pour les autres. Et Marie, qui est la Mère de Dieu, ne pourrait pas prier pour nous ?
Nous devons défendre les âmes contre les erreurs qui les égareraient hors du bon chemin. Moi, je ne peux rien faire d’autre que vous aider de mes pauvres et humbles prières et sacrifices. Mais vous, Père Umberto, vous avez devant vous un champ beaucoup plus étendu pour développer votre apostolat. Et nous ne devons pas nous reposer ni laisser, comme dit Notre-Seigneur, les fils des ténèbres être plus habiles que les fils de la lumière.
Ici, au Portugal, des jeunes se sont mis à organiser une campagne de prière avec le Rosaire, pour rétablir la pratique de cette dévotion dans les âmes et dans les familles, en groupes ou individuellement, parmi les diverses populations.
À cette fin, ils recrutent le plus grand nombre de familles possible qui s’engagent à réciter le Rosaire tous les jours. Parfois, comme le dimanche et les jours de fêtes, ils forment des groupes et s’en vont sur les routes, disant le chapelet à haute voix et chantant des cantiques, jusqu’à l’église ou la chapelle choisie pour terminer leur prière. S’ils ont un prêtre, ils terminent par la bénédiction du Saint-Sacrement ou la sainte Messe ; sinon, par la visite au Saint-Sacrement. S’il n’y a pas le Saint-Sacrement, ils concluent par une louange à la Sainte Vierge.
Ces jeunes ont trouvé les gens pleins d’enthousiasme. Je crois que, présentement, c’est le meilleur apostolat pour conserver et augmenter la foi.
En Argentine, s’est fondé récemment un institut séculier, l’association Notre-Dame de Fatima, dont le but est cet apostolat. On se rassemble sur les places et on récite le Rosaire avec le peuple ; de grandes foules, dit-on. On va aussi le réciter dans les hôpitaux, dans les prisons. On raconte que tous prient avec une ferveur incroyable. Les évêques en sont si contents, que le Saint-Siège a permis aux fondatrices de venir m’en parler.
Je vous dis ces choses pour que vous voyiez les fruits que peut produire le Rosaire. Je crois qu’avec les moyens que Dieu vous a mis entre les mains vous pouvez en faire autant et même plus. Le Rosaire est l’arme la plus puissante pour nous défendre sur le champ de bataille.
Je prie pour vous, pour que le Seigneur vous donne encore assez de vie, assez de force et de courage pour mener à terme et avec succès cet apostolat.
Toujours reconnaissante et en union de prières. Sœur Lucie, i. c. d.
P. S. : Ce que je vous ai raconté vise aussi à conserver la foi du peuple de Dieu en la présence réelle de Jésus dans l’Eucharistie. C’est pour cela que l’on conclut la récitation du Rosaire dans une église par la bénédiction du Saint-Sacrement, par la Messe, ou simplement, faute de prêtre, par une visite au Saint-Sacrement.
Cette lettre a été écrite par une personne qui a vu la Sainte Vierge et lui a parlé. Alors, oublions toutes les critiques injustifiées à l’encontre du chapelet et répondons à la demande si insistante de Notre-Dame en le récitant tous les jours, et en nous efforçant de suivre les recommandations que sœur Lucie confia au père Pasquale.
En union de prière dans le Cœur Immaculé de Marie Yves de Lassus
Je suis ce que l’on appelait alors un enfant du divorce, avant qu’hélas ce ne soit presque normal. A l’époque, j’aurais dit « enfant victime du divorce ». Victime au sens étymologique : l’élément sacrifié. Et de fait, on observe que le divorce n’est pas sans conséquences sur l’équilibre des enfants : ils réussissent globalement moins bien à l’école et dans la vie ; ils présentent plus de troubles du comportement ; adultes, plus de troubles psychologiques : anxiétés, dépressions, instabilité affective …. Ici, je ne cherche à culpabiliser personne. D’autant qu’il serait abusif de généraliser : d’autres troubles surgissent au sein des familles qui n’ont connu aucun divorce et – Dieu merci – beaucoup d’enfants du divorce se portent bien, certains se trouvant parfois même soulagés du poids d’un climat familial devenu délétère. Pour ma part, cette souffrance d’enfance est grandement apaisées.
Il reste que, si on parle bien de familles recomposées, c’est qu’il y a des familles décomposées, dont il faut faire le deuil – parents et enfants. Et face au deuil, nous ne sommes pas tous égaux, sans doute à mesure de l’amour meurtri.
Avant d’être un discours sur le divorce, les lectures d’aujourd’hui sont d’abord un enseignement sur l’unité. Et, plus précisément, l’unité dans la diversité et la complémentarité des sexes. Pour la première lecture, celle de l’Ancien Testament, ce n’est pas la possibilité de divorcer accordée par Moïse qui a été choisie, mais bien la Genèse de l’amour de l’homme et de la femme : « Tous deux ne feront plus qu’un »
Certains reprocheront peut-être au texte son point de vue très masculin – celui d’Adam. Un militantisme forcené pourrait même oser proclamer qu’il y a là, en germes, tous les éléments de la domination de la femme par l’homme. Au fond, n’arrive-t-elle pas par défaut dans le récit, Eve, parce que l’homme n’a trouvé, parmi les animaux (sic!), « aucune aide qui lui corresponde » ?
On aurait tort de vouloir faire du chapitre 2 de la Genèse un traité des relations homme-femme, encore plus de croire qu’il réponde aux questions du féminisme actuel. Il s’agit avant tout d’un poème. Et, si ce poème prend le point de vue d’Adam, c’est peut-être que, précisément, il vise à enseigner prioritairement les hommes, en dénonçant justement ceux qui traitent leur femme comme du bétail. Adam y proclame sa femme « os de mes os et chair de ma chair ». C’est une affirmation très forte et très imagée de la culture hébraïque, qui signifie précisément « mon égale ». Et il est heureux que la traduction ait maintenu les termes hébreux Ish et Ishsha qui montrent clairement l’identité étymologique entre homme et femme, ce que le français ne rend pas.
Par ailleurs, pour qui connaît les nuances de la langue hébraïque dans laquelle le texte est rédigé, il est possible de remarquer qu’il fait deux usages du terme Adam, d’abord comme nom commun – l’adam, qu’on pourrait traduire par « l’humain » et que le texte français rend par « l’homme » – et Adam comme nom propre – le premier homme, l’époux d’Eve. C’est l’humain que Dieu plonge dans la torpeur, duquel surgissent Adam et Eve. Adam, vous le savez, veut dire « celui qui est issu de le Terre » – le terreux. Tandis que Eve signifie « la vivante ». Une fois encore pour affirmer l’égale dignité de la femme : celle qui partage le même souffle divin.
Au-delà de l’égalité, ce texte parle d’unité. A cause précisément de cette égalité dans l’altérité, à cause de ce même souffle de vie, de ce même souffle d’amour, qui finalement est le souffle de Dieu, « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un ». C’est l’Amour avec un grand A, et donc l’amour de Dieu, qui scelle l’union de l’homme et la femme. De même, c’est le cas de toute altérité : c’est d’abord Dieu qui nous pousse à aller vers les autres, à reconnaître qu’ils partagent le même souffle de vie. Sans cette poussée de l’Amour, nous resterions sans doute dans ce qu’on appelle aujourd’hui notre zone de confort, que le texte évoque comme le fait de rester chez ses parents.
Jésus embraye sur ce passage dans l’Évangile et il ajoute : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » On peut comprendre de deux manière ce passage. D’une part, comme l’interdiction explicite de divorcer. Mais aussi, et peut-être plus subtilement, comme l’impossibilité de totalement séparer ceux qu’un amour fécond a uni.
Et cette lecture est intéressante pour l’enfant du divorce que je suis. L’amour de mes parents subsistera toujours uni en moi, tant que je vivrai. Je suis précisément ce qu’il reste de vivant de cette union consacrée par Dieu. Et si je crois en la vie éternelle, c’est dans l’éternité que j’emporterai cette union.
Je crois que les enfants souffrent du divorce parce qu’ils continuent à incarner l’union de leurs parents, la même qu’ils voient par ailleurs blessée. Mais je crois aussi que c’est en allant vers Dieu que tous les deuils s’apaisent. « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. »
A l’image des enfants qui sont toujours le fruit de l’union, en un seul corps, d’une femme et d’un homme, le royaume de Dieu est ce lieu où se maintiennent vivantes, pour l’éternité, les relations fondées sur l’amour. « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Malgré nos conflits, malgré nos séparations, malgré le désamour qu’il peut parfois y avoir entre nous, je crois que de toutes nos relations d’amour, même celles qui sont passées, il persistera éternellement quelque chose de vivant, qui se maintiendra jusque dans le royaume de Dieu. Car ce que Dieu a un jour uni, je crois que l’homme ne parvient jamais à totalement le séparer.
L’Évangile de ce dimanche nous montre deux manières de se comporter à l’égard du Christ : D’un côté, nous trouvons celle des petits enfants ; Jésus les donne en exemple pour leur manière d’accueillir le Royaume de Dieu. Ce Royaume est offert à tous. Pour l’accueillir, il suffit de se laisser aimer par Dieu comme seuls les petits enfants savent le faire. Face à eux, l’Évangile nous montre ceux qui ne cherchent qu’à piéger Jésus. Ils n’hésitent pas à utiliser la ruse pour l’enfoncer. Ces deux attitudes, celle des petits enfants et celle des pharisiens nous interpellent : comment accueillons-nous la Parole de Dieu ? Avec droiture et générosité ? Ou dans l’indifférence et le refus ?
Cette différence dans l’accueil de la Parole de Dieu est illustrée par la question des pharisiens à Jésus : “Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ?” Jésus les renvoie à la loi de Moïse qu’ils connaissent par cœur. Ils savent qu’elle permet de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. Jésus leur répond que si Moïse a fait cette concession, c’est à cause de l’endurcissement de leur cœur. La Bible prend les gens là où ils en sont pour les amener progressivement vers la Révélation dans le Christ Jésus.
Dans sa réponse, Jésus prend le parti de Dieu. Il les renvoie au livre de la Genèse (1ère lecture) : “Il les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi, ils ne sont plus deux mais ils ne font qu’un.” Et Jésus ajoute : “Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.”
Cet enseignement du Christ est très fort ; il défend la dignité du mariage. L’homme et la femme qui se marient sont appelés à former une communauté de vie, de partage et d’amour. À travers leur manière de s’aimer et d’aimer leurs enfants, ils disent quelque chose de l’amour passionné qui est en Dieu. Or c’est précisément cela qui a été voulu par Dieu depuis les origines. Il a voulu que leur amour soit un écho de celui qui est en lui.
C’est vrai que tout cela ne va pas sans difficulté. Il suffit de voir tous ces couples qui n’arrêtent pas de se déchirer et qui finissent par se séparer. Nous voyons aussi des vies de familles très déroutantes : certaines se contentent d’être des familles “hôtel restaurant” ou des “familles dortoir”. Elles sont une simple juxtaposition de personnes ; il n’y a pas de vrai dialogue sur les questions essentielles.
Un jour, Jésus a dit qu’il est “venu pour que tous les hommes aient la vie en abondance.” Cela vaut aussi pour les couples. Par le sacrement du mariage il veut les aider à ne plus faire qu’un dans l’amour. Aujourd’hui, nous le prions d’ouvrir le cœur de tous les époux à son projet d’amour. Aimer c’est une aventure qui s’appuie sur la fidélité de Dieu. L’union de l’homme et de la femme nous dit quelque chose de l’alliance entre Dieu et les hommes. En vivant dans l’amour, le respect et la fidélité, ils témoignent à leur manière d’un Dieu qui aime, qui pardonne et qui se donne.
C’est vrai que tout cela n’est pas facile à vivre. Mais aujourd’hui, Jésus nous annonce une bonne nouvelle : ce qui est impossible aux hommes ne l’est pas pour Dieu. Dieu seul peut nous donner un cœur neuf, un esprit nouveau. Le problème de chacun de nous n’est pas la conversion des autres mais la nôtre ; c’est de transformer notre propre cœur. Dieu seul peut nous apprendre à aimer comme il nous aime. Il est fidèle, même si nous le trahissons. Il nous conserve sa tendresse absolue indépendamment de la nôtre. Alors, soyons parfaits comme notre Père du ciel. Même si ce n’est pas apparent, sa volonté coïncide toujours avec notre bonheur.
Nous recevons cet Évangile comme un appel à défendre la famille sans relâche. À son époque, le pape Jean-Paul II nous rappelait que l’avenir de l’humanité passe par la famille. C’est là que nous apprenons le sens du partage, du don et du respect de l’autre. C’est aussi là que nous apprenons à nous ouvrir à la richesse du pardon et de l’écoute, au respect des différences, à la patience qui fait grandir.
La lettre aux hébreux ne parle pas spécialement du mariage. Mais elle nous révèle cet amour passionné de Jésus pour tous les hommes. C’est un amour qui est resté fidèle et qui s’est donné jusqu’au sacrifice de sa vie. Par sa Passion, sa mort et sa résurrection, il nous a ouvert le chemin de la vraie vie. Ce qu’il attend de nous, c’est que nous venions à lui comme les petits enfants dont nous parle l’Évangile. C’est autour de lui que doit se construire l’unité des familles et celle des communautés chrétiennes.
En ce dimanche, nous nous tournons ensemble vers notre Dieu qui est source de tout amour. L’Eucharistie, c’est Dieu qui se donne pour nous faire vivre de son amour à l’intérieur de nos familles et de nos divers lieux de vie. Dieu nous aime tous inconditionnellement quelle que soit notre situation et quels que soient nos torts. Il vient nous chercher là où nous en sommes pour nous inviter à faire un pas de plus sur le chemin de la vie. Que cette bonne nouvelle nourrisse notre espérance et notre prière !