24.05.2026 – HOMÉLIE DE LA PENTECÔTE – JEAN 20,19-23

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures : Évangile selon saint Jean 20, 19-23

L’intelligence paisible

L’époque actuelle n’a pas encore vraiment trouvé son nom, qui se dit post-moderne, ce qui ne traduit que l’état de rupture ressenti avec l’ère moderne qui la précède. La modernité est le mode de pensée qui, à bien des égards, s’effondre. N’en témoigne que le désintéressement de la jeunesse des sciences dites exactes, au profit désormais dominant des sciences humaines. Notre société est devenue post-factuelle, qui privilégie le ressenti à l’objectivité. Le mode de pensée moderne, qui visait à évaluer les choses en les rapportant entre elles, a aujourd’hui laissé place à la subjectivité la plus aboutie, tellement poussée à l’aporie qu’il devient désormais difficile pour certains de donner sens à la question « qui suis-je ? ». La modernité avait espéré l’autonomie spirituelle de l’individu, l’élévation de chacun par sa propre raison, elle s’anéantit dans l’impossibilité de se comprendre. Ce que nous appelons post-modernité est une parfaite actualisation de l’épisode de la tour de Babel (Genèse 11, 1-9). Désormais, dans leurs efforts de s’élever par eux-mêmes, les peuples, comme les individus, ne se comprennent plus. D’où la résurgence de questions identitaires, tant personnelles que collectives.

Si, humainement, la modernité s’effondre, techniquement, elle triomphe avec l’intelligence artificielle. A brève échéance, les ordinateurs dépasseront les capacités cognitives du cerveau humain. Déjà, ces « intelligences » nous surpassent dans bien des domaines, qui réussissent brillamment des examens universitaires, détectent certaines maladies mieux que les spécialistes, produisent des théorèmes de mathématiques avancés. L’intelligence artificielle, c’est le triomphe mécanique de la pensée rationnelle. Ce rêve qui a surgit de l’horlogerie et des premiers automates est devenu aujourd’hui réalité : après les premiers calculateurs, nous avons conçu des robots penseurs performants. C’est à la fois prodigieux et tragique : en même temps nous découvrons une puissance intellectuelle inégalée, en même temps nous réalisons que l’intelligence n’est pas le propre de l’homme, que des machines désormais nous dépassent en ce domaine. Voici qui ajoute une couche de perplexité à la question post-moderne : mais qui sommes-nous finalement ? Et, au fond, le pressentiment de la jeunesse – il ne me reste que mes émotions – n’est-il pas une intuition juste ? Que reste-il de proprement humain à l’ère des robots super-intelligents, sinon nos larmes et nos joies ? Ne sommes-nous pas réduits à être des capteurs émotionnels pour des algorithmes qui nous analysent finement ?

Ne sommes-nous pas finalement arrivés à la situation que vivent les disciples enfermés dans la peur, après la crucifixion du Christ ? Ne sommes-nous pas nous aussi enfermés dans nos émotions, ne sachant plus très bien qui nous sommes ? Ils avaient engagé leur vie, tout ce qu’ils possédaient pour suivre Jésus. Ils espéraient ainsi atteindre le Salut, la libération du peuple, et leurs espérances ont été mortellement déçues. Ils ont bien bénéficié d’apparitions du Ressuscité mais qu’en est-il d’eux-mêmes ? L’intelligence des Écritures que le Christ incarnait s’est désormais externalisée, proprement déshumanisée comme l’IA représente une externalisation, une déshumanisation du savoir humain qui n’est pas sans impact. La modernité avait porté cette belle espérance d’un salut de l’humanité par l’intelligence rationnelle, lequel apparaît aujourd’hui comme un idéal désincarné, suprahumain et quelque part mortifère. Qui sommes-nous spirituellement désormais, si l’intelligence nous échappe ? Comme les disciples enfermés dans la crainte, notre humanité est aujourd’hui seule, sous l’emprise de ses émotions troublées.

Le Ressuscité qui surgit rompt cette emprise de l’insignifiance. Il dit : « La paix soit avec vous ! » ; montre ses mains et son côté – ce qui paradoxalement remplit les disciples de joie – et dit à nouveau : « La paix soit avec vous ! ». Ce qui enserre le mystère de la résurrection – là, au cœur des sentiments, où les blessures resurgissent en joie – c’est la paix. La véritable réponse à la question de savoir qui nous sommes ne se trouve pas dans les flots du discours rationnel, scientifique, aussi intelligent soit-il – les machines produisent désormais mieux que nous ces discours. La révélation de notre identité ne se trouve pas non plus dans le jeu turbulent de nos émotions. S’ils parlent effectivement de mes souffrances et de mes désirs, mes sentiments ne me définissent pas, qui d’ailleurs souvent me trompent et m’égarent. La révélation de qui je suis ne s’établit que dans la paix, et donc dans la résurrection de mes blessures, pour laquelle je nécessite le souffle de l’Esprit. Ni l’intelligence humaine, aussi techniquement avancée que nous puissions la concevoir, ni nos propres sentiments ne suffisent à nous définir. Ce qui nous définit, c’est l’Esprit d’amour de Dieu qui ne s’éprouve pleinement que dans la paix.

La Pentecôte, c’est le surgissement de ce souffle apaisant dans nos vies. L’Esprit Saint n’est pas d’abord intelligence et force pour gouverner nos émotions. Il est avant tout don de lui-même, c’est à dire paix divine. La plénitude de l’Esprit Saint, c’est la paix sublime de l’âme, qui acquiert ainsi la pleine conscience d’elle-même.

Voici le dimanche pour chercher, dans la paix intérieure, le regard d’amour que Dieu pose sur nous. Seul l’amour de Dieu nous définit à notre pleine mesure et nous nécessitons son Esprit pour le saisir.

De là, de la pleine mesure de nous-même que nous donne l’Esprit Saint, surgira notre élan à proclamer au nom du Christ : « La paix soit avec vous ! », sachant intimement qu’elle est le creuset du plus pur amour. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 20 mai 2026

24.05.2026 – HOMÉLIE DE LA PENTECÔTE – JEAN 20,19-23

« Tous furent remplis d’Esprit Saint »

Homélie par l’Abbé Jean Compazieu

Textes bibliques : Lire


Cinquante jours après Pâques, nous voici parvenus à la fête chrétienne de la Pentecôte. En ce dimanche, nous arrivons à la fin du temps pascal. Tout au long de cette période, nous avons fêté le Christ ressuscité, vainqueur de la mort et du péché. Le jour de l’Ascension, il s’est manifesté une dernière fois aux onze disciples. Le livre des Actes des apôtres (1ère lecture) nous dit qu’il « s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs yeux ».

Ce récit de la 1ère lecture est à situer au cours de la Pentecôte juive. Ce jour-là, on était venu de partout pour fêter le don de la loi de Dieu à Moïse. Tous ces gens n’avaient certainement jamais entendu parler de Jésus de Nazareth. Ils étaient là pour renouveler l’alliance avec Dieu. Mais rien ne se passe comme prévu. Saint Luc nous parle d’un bruit pareil à celui d’un violent coup de vent et aussi d’un feu qui se partageait en langues. C’est cela le don de l’Esprit Saint.

À ce moment-là, tout est changé dans le cœur des apôtres. Alors qu’ils étaient « confinés » dans la salle commune, ils se mettent à sortir. La peur qui les paralysait est emportée. Ils se mettent à proclamer les merveilles de Dieu devant ceux-là mêmes qui ont fait mourir le Christ sur la croix. La première de ces merveilles c’est l’annonce de Jésus mort et ressuscité. Et ce qui est extraordinaire, c’est que chacun les entend dans sa propre langue. C’est une manière de dire que l’Évangile est pour tous, quel que soit leur pays. Cette bonne nouvelle doit être proclamée dans le monde entier. C’est une manière de dire que « l’Église existe pour ceux qui n’y sont pas ».

Dans sa lettre aux chrétiens de Corinthe (2ème lecture), Paul rappelle l’action de l’Esprit Saint à l’intérieur de la communauté. Le problème c’est qu’il y a des divisions entre chrétiens. C’est un contre-témoignage. L’apôtre intervient pour rappeler que toutes les considérations de hiérarchie ou de supériorité doivent être éradiquées ; le fait d’être juif ou païen, esclave ou homme libre, ça ne compte plus. Le racisme, l’exclusion, le cléricalisme n’ont plus leur place chez les chrétiens. Dans l’Église de Jésus Christ, on n’apprend plus à penser en termes de supériorité, de hiérarchie, d’avancement ou d’honneur. Désormais, une seule chose compte : notre baptême dans l’unique Esprit.L’Église n’est pas une pyramide mais une foule serrée autour de Jésus Christ.

Dans sa lettre, saint Paul nous présente l’Église comme un corps. Le Christ en est la tête et nous sommes les membres. Chacun de nous est différent. Il faut voir l’Église comme une foule de toutes les couleurs. Les divers membres n’ont pas la même fonction. Cette diversité est un cadeau. Chaque membre est très important aux yeux de Dieu. Nous sommes appelés à vivre l’unité dans la diversité. Ce pari nous ne pourrons le gagner que parce que l’Esprit saint nous est donné.

L’Évangile nous présente l’envoi des disciples en mission au soir de Pâques : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Puis il « souffle » sur eux. C’est ainsi qu’ils reçoivent le Saint Esprit en vue de la mission qui leur est confiée. Désormais, ils devront partir pour annoncer à tous l’Évangile du Salut en Jésus Christ. Pour cette grande mission, ils ne sont pas seuls. L’Esprit Saint, le souffle de Dieu, les accompagnera et les précèdera. Il sera agissant dans le cœur de ceux qu’il mettra sur leur route.

Cette fête de la Pentecôte, c’est celle de l’Esprit Saint qui ne cesse de renouveler l’Église depuis vingt siècles. C’est ce même Esprit que nous sommes invités à accueillir dans notre vie. Pour cela, il nous faut nous ouvrir à ce don de Dieu. Nous savons bien que cela n’est pas facile. Il y a en nous des résistances qui cherchent à nous détourner de lui. Être sous l’emprise de l’Esprit c’est sentir en nous la présence de Dieu qui est source de paix et de joie intérieure. Le Christ nous libère en nous orientant vers Dieu.

Avec lui, nous pourrons nous imprégner de l’amour qui est en Dieu pour le communiquer à tous ceux qui nous entourent. Nous sommes envoyés dans le monde pour témoigner de l’espérance qui nous anime. Le pape François nous disait que cette espérance doit être combative. La vie chrétienne est un combat contre nous-mêmes et bien souvent contre les idées à la mode. Comme un feu puissant, il chasse leurs ténèbres ; il illumine notre nuit.

À la suite des apôtres, l’Église est appelée à communiquer la paix et à manifester le pardon. Cette paix, ce n’est pas l’absence de conflit ; c’est d’abord la paix intérieure (l’apaisement), c’est la miséricorde, c’est Dieu lui-même. La Pentecôte, c’est l’Esprit Saint qui vient illuminer notre nuit. Prions-le pour qu’il soit toujours avec nous ; qu’il nous donne d’annoncer la bonne nouvelle avec un zèle que rien ne saurait intimider.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 17 mai 2026