Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENGES.BE, le septembre 2024
Centre Romand de l'Apostolat Mondial de Fatima
Ce site est consacré à la dévotion à Notre-Dame de Fatima (pèlerinage, reconnaissance, prière…).
Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENGES.BE, le septembre 2024

Homélie de Évangile selon saint Marc 7, 31-37 par le Fr. Laurent Mathelot
Comment Dieu nous parle-t-il ? Comment comprendre cette affirmation fondamentale de notre foi : « Dieu parle » ? Il a parlé hier, il nous parle aujourd’hui. Entendez-vous la voix de Dieu ? Que vous a-t-il dit récemment ?
Le Christ a parlé. Il a enseigné et formé des disciples. Et nous avons des traces de son enseignement : notre Nouveau Testament. Remarquons d’emblée que les livres du Nouveau Testament ne peuvent pas être lus trop étroitement comme des récits biographiques. Ils nous parlent de l’histoire de Jésus, certes. Ils nous transmettent ses gestes et ses paroles, certes. Mais à des dizaines d’années de distance avec les faits qu’ils racontent. Les Évangiles ont été écrits entre 65 et 100, alors que les derniers témoins oculaires de la vie de Jésus mourraient. Précisément, pour garder trace de leur témoignage. D’ailleurs, nous ne parlons pas des Évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean mais bien des Évangile selon Matthieu, Marc, Luc et Jean, parce qu’ils ont été écrits non par les apôtres eux-mêmes mais par leurs disciples. Notamment, plus personne ne doute aujourd’hui que l’Évangile de Jean a plusieurs rédacteurs.
Contrairement à l’Islam qui proclame que le Coran a été dicté mot-à-mot par Dieu, nous disons que la Bible est inspirée par Dieu, mais qu’elle est écrite par des hommes. Et par des femmes. Ainsi, le Cantique de Déborah, qui constitue le chapitre 5 du Livre des Juges, est-il sans doute un des plus anciens textes bibliques. Et savez-vous quel est le plus ancien passage du Nouveau Testament, le plus ancien texte chrétien ? Il s’agit de la Première épître aux Thessaloniciens de saint Paul, écrite vers 50. Ainsi, le Nouveau Testament a-t-il été rédigé quelque 30 à 70 ans après les faits dont il témoigne. Si, dans l’Antiquité c’est un délai très court – le premier écrit qui parle du Bouddha, par exemple, date de plusieurs siècles après sa mort – si donc, la tradition chrétienne a été très vite écrite, elle garde une distance de plusieurs décennies avec la vie de Jésus dont elle témoigne.
Enfin remarquons que tout le Nouveau Testament est écrit en grec, qui n’est pas la langue maternelle du Christ (même si on pense aujourd’hui qu’il parlait effectivement quelques mots de grec). Nos Évangiles sont déjà une traduction de la culture de Jésus dans une langue étrangère. Il convient donc d’être prudent quand on en extrait une citation de Jésus ou qu’on cherche a écrire sa biographie. Par exemple, dans l’Évangile de Jean, il n’est pas crucifié le même jour que dans les autres Évangiles.
Ainsi, force est de constater que nous n’avons aucun écrit de la main de Jésus. Si le récit de la Femme adultère (Jean 8,1-11) dit bien que Jésus écrit quelque chose sur sol, il ne mentionne aucunement ce qu’il écrit. Tout ce que nous savons sur Jésus nous est transmis indirectement, par des témoins. Or tout témoignage est déjà une interprétation.
Dieu nous parle aussi à travers ses témoins au fil des âges : les saints – connus ou anonymes –, les grands penseurs chrétiens, la masse innombrable des fidèles qui se sont confiés à lui depuis 2000 ans.
Dieu nous parle donc à travers l’Écriture et le témoignage des premières communautés ; il nous parle à travers la tradition et toute la sagesse des anciens ; en fait, à travers l’Église – celle d’hier et celle d’aujourd’hui. On aurait tort imaginer pouvoir rencontrer le Christ en dehors de l’Église, c’est elle qui transmet son histoire, ses gestes et ses mots – ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui.
De tout ceci, nous retenons que Dieu nous parle essentiellement à travers autrui.
Dieu nous parle aussi à travers les sacrements, à travers nous-même, à travers notre histoire, notre vie spirituelle, notre progression sainte. Enfin, Dieu nous parle aussi directement. En effet, certains reçoivent en esprit, des intuitions, des songes, des visions mais aussi des paroles, des conseils qu’ils attribuent à Dieu. Je crois fondamentalement que, dans toutes les paroles que nous entendons dans notre tête, au fond de notre esprit, il n’y a pas que nous qui parlions à nous-même. Il y a aussi des paroles, des pensées qui nous viennent et sont des émanations de l’Esprit-Saint. Il y a – je crois, plus souvent que nous le pensons – des intuitions qui nous arrivent et sont en fait des suggestions de Dieu. Comme je crois tout autant qu’il y a, en nous, parfois, des suggestions d’esprits mauvais.
Aujourd’hui, dans l’Évangile, Jésus guérit « un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler ». Dieu nous parle de multiples façons, indirectement et directement. Dieu nous parle constamment : à travers la Création, à travers l’Église, à travers autrui qui vient à notre rencontre, à travers nous-même. Le sourd de l’Évangile c’est bien souvent nous. Et c’est pourquoi nous éprouvons nous aussi, parfois, beaucoup de difficulté à parler de Dieu et d’amour. La difficulté à dire « Je t’aime » est une surdité à la voix de Dieu.
Alors Jésus dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »
Ouvre-toi à l’Écriture, à la tradition, au discours des anciens, à l’intercession des saints.
Ouvre-toi à la Création, à l’Église, au prochain sur ta route.
Ouvre-toi aux sacrements, à la vie spirituelle, à ta propre histoire sainte.
Ouvre-toi à Dieu qui te parle dans le secret de ta conscience bien plus souvent que tu ne l’imagines.
Ouvre-toi à l’Esprit Saint, à la vie divine qu’il insuffle en toi.
Ouvre-toi et tu entendras au fond de toi Dieu qui te parle.

Source : RÉSURGENCES.BE, le 4 septembre 2024

Par le Fr. Laurent Mathelot, OP
Beaucoup de choses dans l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus y parle de ritualité, d’impureté et de proximité de cœur avec Dieu.
Commençons par l’impureté. Nous avons une notion beaucoup plus catégorique de la pureté que ne l’avaient les contemporains de Jésus. Notre notion de pur est fortement teintée de deux mille ans de christianisme, ainsi que de philosophie grecque. Pour nous, pur signifie presque parfait. Pour un Juif du temps de Jésus, la pureté rituelle se perd et se gagne facilement. Il suffit d’une personne malade dans votre maison pour être, de facto, impur pour un temps. Et il suffit alors de quelques rites pour retrouver la pureté.
Dans toutes les religions, depuis les temps primitifs, les notions de pur et d’impur sont avant tout une question d’hygiène corporelle et spirituelle, les deux n’étant jamais dissociées. C’est le cas dans la Bible, notamment dans le Livre du Lévitique qui regorge de règles de pureté rituelle autours de la naissance et de mort, de la maladie, de l’alimentation et de la sexualité. Toutes situations que la sagesse ancienne avait, à défaut de médecine scientifique, perçues comme potentiellement contaminantes. Ainsi, peut-on comprendre que le rejet de la viande de porc, plus facilement vectrice de maladies dans des pays où il fait chaud, est avant tout une mesure prophylactique.
Dans le judaïsme ancien, l’impureté n’est pas vue autrement qu’une souillure, une tache, une pollution qui, la plupart du temps, est temporaire et, hélas, dans certains cas comme la lèpre, permanente. On comprend dès lors l’importance des bains rituels, du lavement des mains et des plats. Il s’agit constamment de se purifier et d’éviter ainsi une contagion par le mal.
Pour nous aujourd’hui, cette notion nous échappe. Actuellement, on ne comprendrait pas qu’on interdise à une personne malade, à une femme qui vient d’accoucher ou à une personne mourante d’accéder aux sacrements. C’est essentiellement que la notion de pureté rituelle nous est acquise une fois pour toutes par notre baptême, lequel est aussi un rite de purification – de purification définitive.
Évidemment, Dieu, s’il est un dieu sauveur, est du coté de la santé. On comprend dès lors l’association étroite des rites à l’hygiène de vie. Mais ici encore il y a une disparité entre la culture juive et la nôtre. Pour le peuple hébreux, la crainte était que Dieu déserte le Temple dégoûté par l’impureté du peuple. Tandis que pour le christianisme, Dieu persiste à aimer le pécheur malgré son péché, à vouloir l’attirer à lui et toujours le sauver.
Il n’y a pas, dans notre religion, de distinction aiguë entre le sacré et le profane, contrairement au judaïsme ancien. Dieu peut tout rejoindre et tout guérir, au-delà de tous les maux qui nous atteignent. C’est le sens de la parole « Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. » Aucune contamination, aucune pollution, que ce soit du corps ou de l’esprit n’est pour nous inéluctable. A tel point que nous professons l’amour fou de Dieu pour celui qui est perdu. Il n’y a, pour le christianisme, personne d’impur au point que Dieu ne veuille le rejoindre et l’aimer.
J’attire votre attention cependant sur le fait qu’une lecture trop étroite de l’Évangile d’aujourd’hui pourrait amener certains à conclure au rejet des rites par Jésus. Ce n’est assurément pas le cas. Jésus est un homme profondément pieu, qui va régulièrement au Temple, qui célèbre rigoureusement les fêtes juives, qui encourage ceux qu’il guérit à aller se montrer aux prêtres et à offrir le sacrifice prescrit.
La contestation de Jésus porte, non pas sur la pertinence de rites mais sur l’intention de la ritualité. Ce qu’il dénonce c’est le rite pour lui-même, déconnecté de l’intention de Dieu. « Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
On comprend ainsi que la pureté rituelle chrétienne se situe à un autre niveau que la pureté rituelle juive : non plus celui de l’état du corps mais celui de l’intention du cœur. S’il s’agit de prétendre rendre un culte à Dieu mais que le cœur n’y est pas, alors il s’agit de rites hypocrites nous dit Jésus. Il cite le prophète Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte. »
Personne n’a commis de faute trop lourde, de péché trop grand pour que Dieu le rejette. Personne n’est trop sale ou trop dégoûtant pour que Dieu ne veuille le rejoindre et l’aimer. En retour, Dieu n’exige de nous qu’une seule pureté rituelle : que nous voulions, de tout notre cœur, l’aimer.

Source : RÉSURGENCE.BE, le 29 août 2024

Aujourd’hui, se conclut notre lecture du chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui présente un long enseignement du Christ à propos de son corps et des mystères de l’Incarnation divine.
Au début, il y a quatre semaines, les foules étaient nombreuses. Ce fut alors l’épisode de la multiplication des pains. Le peuple s’était même mis à acclamer Jésus, voulant faire lui son roi. Tout au long de ce chapitre, Jésus ne cesse de demander à ses disciples de s’affranchir des signes et des guérisons qu’il accomplit pour croire véritablement au mystère de l’incarnation, au fait qu’il est lui l’incarnation de Dieu venue les sauver. Vient ensuite le discours sur le Pain de Vie où Jésus se compare à la manne venue du ciel, ce qui provoque l’indignation des Juifs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jean 6, 52).
Aujourd’hui, le texte nous relate qu’à cause de cette affirmation – « celui qui me mange, vivra par moi » (6, 57) –, qui les scandalise, beaucoup de ceux qui jusqu’alors suivaient Jésus le quittent. A tel point qu’il pose aux apôtres cette question tragique : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (6, 67). Clairement, le propos de ce chapitre est de nous interroger sur ceux qui abandonnent Dieu face à l’incompréhensible de la foi chrétienne, qui parfois scandalise leur intelligence.
Un jour, une jeune guide m’a relaté la conversation qu’elle avait eue avec une jeune musulmane. Celle-ci lui reprochait, si elle était logique avec sa religion, d’être cannibale. Et la jeune guide de me dire toute étonnée : « Je n’avais jamais pensé une seconde que manger le Corps et boire le Sang du Christ puissent être vus par quelqu’un comme des actes de cannibalisme ». C’est pourtant une accusation portée contre les chrétiens depuis les origines, notamment par le philosophe Porphyre au IIIe siècle.
Dans le même ordre d’idée, savez-vous que la première représentation de la Crucifixion dont on dispose est un graffiti découvert dans les ruines du palais impérial de Rome ? Il s’agit d’une caricature représentant un homme adorant un Christ à tête d’âne sur la croix. En dessous, il est inscrit : « Alexamenos adore son dieu ». Autre scandale qui rend notre religion incompréhensible : comment peut-on révérer comme Dieu, un criminel mis à mort par les Romains ? Comment espérer être sauvé par quelqu’un qui souffre et qui meurt ?

La présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, la toute-puissance de la Crucifixion, la virginité de Marie : tant d’affirmations qui créent l’incompréhension et suscitent parfois moquerie et scandales tant et si bien que même certains chrétiens les rejettent : Comment croire encore à ces bêtises aujourd’hui ? Comment croire que le Corps du Christ soit monté directement au ciel ?
Vous le savez, les paradoxes sont mon domaine de recherche. Mon travail consiste à comparer les logiques avec lesquelles on raisonne. Et précisément, le reproche qui nous est fait ici, c’est de ne pas être logiques. Pour beaucoup de nos contemporains les affirmations de foi catholique sont un mépris de l’intelligence scientifique.
Je ne vais pas entrer dans de longs développements mais la science aussi raisonne sur l’incompréhensible, le mystère. C’est le cas notamment de la physique quantique – la physique des atomes et de l’infiniment petit – pour laquelle une même particule peut se trouver en même temps à plusieurs endroits. Non seulement, il y a une manière logique de raisonner à partir de paradoxes, mais on peut démonter que c’est inéluctable, qu’ils existent en tant que tels. Autant en science qu’en religion.
Quelle portée en effet le Christianisme aurait-il s’il n’englobait pas une part de mystère ? Comment pourrait-il pleinement rejoindre le mystère que je reste pour moi-même, le mystère de l’amour que nous éprouvons, le mystère qui nous pousse à vouloir transcender la mort, le mystère pour l’intelligence pratique que reste l’action concrète de Dieu dans nos vies ?
Comme la physique qui, depuis le début du XXe siècle, touche enfin au mystère intrinsèque de la matière, la religion doit pouvoir toucher à tous les mystères de la vie et ses affirmations doivent aussi refléter la part incompréhensible de Dieu. C’est une illusion de prétendre tout connaître, tout expliquer par la science, nous n’y arriverons pas. C’est même une supercherie de le laisser entendre ; le contraire a été prouvé en 1931 par Gödel : il y a des questions scientifiques qui resteront définitivement sans réponses. La science ne dévoilera jamais tous les mystères.
On pourra toujours se moquer des affirmations de la foi, comme de ceux qui croient aux miracles ou simplement à l’amour fou que Dieu éprouve pour l’Humanité. Et il y en aura toujours qui le feront, qui nous prétendront faibles ou sots de croire que le Christ, un jour, nous sauvera de la mort. Mais renoncer à aborder l’incompréhensible de l’incarnation de Dieu ferait du Christianisme non plus une religion mais une philosophie, un simple humanisme, désormais centré sur le seul mystère de l’homme. Il aurait alors perdu Dieu.
« Mais alors, Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

Source : RÉSURGENCE.BE, le 22 août 2024

Par le Fr. Laurent Mathelot
Il y a une sorte de mysticisme qui imprègne le cannibalisme : la croyance venue du fond des âges que se nourrir de la chair d’un humain, c’est se nourrir de sa force, de son esprit, de son âme. Manger son ennemi permettait alors d’absorber sa vaillance.
Très tôt aussi, les Chrétiens eux-mêmes ont été accusés de cannibalisme. Justin Martyr le rapporte dès le milieu du IIe siècle, certains philosophes païens propageant l’idée de sacrifices humains durant la messe. Mais même la finale du chapitre 6 de l’Évangile de Jean, dont nous venons de lire un extrait, témoigne de l’incrédulité des disciples, face à l’affirmation radicale de Jésus : « celui qui me mange, vivra par moi » (Jn 6, 57).
La suite du texte, nous donne à comprendre que les disciples entendaient le discours du Christ de manière littérale, à tel point que l’Évangile rapporte qu’à ce moment-là, des disciples le quittent : « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? » (6, 60). Jésus s’interroge – « Cela vous scandalise ? » (6, 61) – mais il ne les dément pas. Il ira jusqu’à questionner les Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (6, 67).
L’acception littérale est toujours l’interprétation de l’Église aujourd’hui : littéralement, nous mangeons le corps et buvons le sang du Christ à chaque messe. Et c’est un point de doctrine – la présence réelle de Dieu dans l’eucharistie – qui interroge encore des chrétiens de nos jours, certains étant prompts à la réduire à la spiritualité d’un repas partagé entre amis.
Il n’y a pourtant pas de doute que le Christ entendait littéralement le pain et le vin consacrés comme sa chair et son sang, au risque même de perdre des disciples incrédules voire scandalisés. Nos eucharisties sont bien plus qu’un moment convivial autours d’un repas partagé, il s’agit avant tout d’ingérer de la substance divine et de s’en nourrir autant physiquement que spirituellement. Il s’agit bien de manger (littéralement mâcher) le Christ, dans les Écritures et dans le Pain.
Et au fond pourquoi pas ? Notre compréhension limitée de Dieu nous oblige à reconnaître à ses manifestations concrètes une part de mystère. Comment Dieu se fait-il homme ? Comment se rend-il présent dans les espèces consacrées ? Comment se fait-il que des paroles d’amour nous retissent physiquement, alors que d’autres littéralement nous blessent et nous tuent ? Quel est l’impact de l’esprit, a fortiori de l’Esprit de Dieu, sur notre corps ? Dieu peut-il faire des miracles ? Et pourquoi pas un pain qui donne la vie divine ? A minima, il faut bien que la parole de Dieu ait un effet concret, sinon notre religion n’est qu’une théorie.
Notre corps n’étant constitué que de la nourriture que nous ingérons, manger le Christ, c’est soi-même se transformer charnellement en Christ. Comme le dit le chant bien connu : « Devenez ce que vous recevez. Devenez le corps du Christ. » Si on veut l’entendre ecclésialement, on doit l’entendre individuellement. Il s’agit en effet qu’aussi à travers nous la divinité s’incarne, que nous éprouvions dans notre chair l’amour de Dieu comme le Christ lui-même l’éprouve.
Notre religion n’est pas qu’un état d’esprit, une belle pensée à laquelle nous adhérons, ce qui finalement nous ramènerait à une théologie de la loi, du texte à suivre. Elle est une religion de la personne toute entière, esprit, corps et âme. C’est tous les aspects de notre vie – tant spirituels que charnels – que Dieu veut nourrir de sa présence.
Dès lors, pour revenir à notre question initiale, sommes-nous des cannibales spirituels ? Assurément non. Le cannibalisme, c’est manger les morts en espérant gagner leur esprit tandis que nous mangeons un corps rendu vivant par l’Esprit Saint. C’est la vie divine et non la mort humaine que nous mangeons.
Il y a un vrai mystère à communier au corps et au sang du Christ, qui est celui de notre divinisation corps et esprit. Le salut ne se comprend pas tant qu’il ne s’incarne en nous. Il nous faut accepter cette part de mystère. Sinon, comment comprendre que nos corps puissent ressusciter ?

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2024

Homélie par Fr. Laurent Mathelot OP
Les Évangiles parlent relativement peu de Marie. Essentiellement, dans ce qu’on appelle les Évangiles de l’enfance, dans le récit des noces de Cana et à la Crucifixion. C’est à peu près tout. On la retrouve ensuite dans les Actes des Apôtres ; Paul, quant à lui, n’en parle jamais.
Marie est surtout révérée pour son « oui » inconditionnel à l’inattendu de Dieu. Si on le regarde à la lumière de notre propre confiance en Dieu, peut-être pourrait-on passer à côté du côté tragique de ce « oui ». Nous avons tendance, et c’est bien naturel, à nous tourner en confiance vers Dieu pour trouver l’amour, la paix et la joie et si nous le suivons, nous les aurons. Mais sommes-nous aussi prêts à dire « oui » à Dieu pour les déchirements de cœur, les persécutions, les crucifixions ?
Le « oui » de Marie contient d’emblée un risque inouï. Sans doute est-elle fort jeune quand elle est promise en mariage à Joseph – 13 ou 14 ans tout au plus, l’âge nubile pour l’époque. Tomber enceinte alors qu’on n’est pas mariée signifiait alors la lapidation. Joseph l’aurait dénoncée qu’elle serait morte sous les pierres. Elle prend un risque colossal à accepter une grossesse inexpliquée. Sa confiance est sans mesure. Nous-mêmes, dirions-nous aussi spontanément « oui » à Dieu s’il s’agissait de mettre directement notre vie en jeu ?
C’est pourtant ce qu’il nous demande. A nous aussi. « Donne-moi ta vie », voilà ce que Dieu ne cesse de nous demander : « Donne-moi ta vie ». Il ne s’agit pas de courir au martyre : Marie n’est pas suicidaire quand elle accueille l’incroyable demande divine. Elle fait juste pleinement confiance en la promesse que Dieu lui fait : « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38).
Au-delà du risque assumé, mettons-nous un peu dans sa peau de mère qui enfante Dieu. Que ce passe-t-il quand on accueille en son sein, la plénitude incarnée de l’amour de Dieu ? Que se passe-t-il quand on éprouve en soi la vie divine ? Que se passe-t-il quand on tressaille d’allégresse ? Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de l’extase, de bonheur absolu, de la joie qui emporte tout, qui fait dire « oui » à tout, malgré les risques ? Avez-vous déjà eu le cœur qui tressaille d’allégresse ? Peut-être à l’occasion d’une rencontre, d’une naissance, peut-être grâce au simple souvenir d’un être cher.
Vivre un moment la plénitude de l’amour, celle de la vie, c’est avoir l’âme qui exalte Dieu et l’esprit comme le corps qui exultent ; c’est se sentir heureux pour l’éternité ; le cœur contemplant des merveilles. Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de joie qui confine à l’extase ? Dans votre vie à tous, j’espère qu’il y a eu de ces moments de plénitude où le cœur, le corps, l’esprit et l’âme jubilent d’une joie profonde qui touche au divin.
Cette joie, cette plénitude de l’amour, il est possible de la vivre dans la seule relation avec Dieu. Voilà essentiellement le message du Magnificat. Il est possible que notre vie spirituelle soit constellée de ces tressaillements d’allégresse qu’éprouvent celles et ceux – les mystiques – qui accueillent en leur chair, la vie de Dieu. Marie est la première mystique. Et nous mettre à sa suite, c’est avant tout dire « oui » à l’incarnation en nous de la vie divine. Comme à Marie, Dieu nous dit : Donne-moi ta vie et, par toi, ma présence adviendra au monde. Laisse-moi pleinement prendre vie en toi.
A l’école de Marie, nous comprendrons aussi que la vie mystique n’est pas de tout repos ; qu’il faudra parfois aller rechercher Jésus au Temple ; que le vin des noces, comme à Cana, finira par manquer et qu’un miracle sera nécessaire pour nous restaurer dans la joie divine. Parfois, il nous faudra languir ; parfois il nous faudra nous inquiéter. Comme Marie, vivre la vie mystique, c’est accepter que toute joie vient d’abord et essentiellement de Dieu ; qu’elle est un don qui s’espère et se reçoit.
Enfin, il y a l’image de Marie au pied de la croix. Accueillir mystiquement la vie divine, c’est aussi s’apprêter à avoir – comme l’avait prophétisé Siméon – l’âme « traversée d’un glaive » (Lc 2, 35). Rechercher à incarner aujourd’hui la présence de Dieu, c’est aussi envisager qu’il faudra parfois se tenir debout au pied de la croix, le cœur déchiré de souffrances.
La vie mystique se partage entre ces deux extrêmes : entre tressaillements d’une joie véritable – celle de donner la vie de Dieu au monde – et douleur qui nous déchire les entrailles à chaque fois que l’amour en nous est crucifié. La vie mystique, c’est vivre autant des Magnificat que des Stabat Mater avec, entre deux, la confiance en Dieu.
La vie mystique c’est la vie de l’amour, à mesure qu’il est intense et qu’il touche au divin. Et ce peut être notre vie de tous les jours, une vie donnée à apporter au monde la présence de Dieu.
C’est à tous que Dieu dit « Donne-moi ta vie et tu m’enfanteras ».
« Qu’il me soit fait selon ta Parole. »

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2024

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot
Nous réfléchirons la semaine prochaine pour savoir si nous sommes des cannibales, nous qui affirmons manger le corps du Christ. Depuis deux semaines déjà, nous nous penchons sur le chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui traite de l’Eucharistie. D’abord le miracle de la multiplication des pains. Ensuite, la semaine passée, nous avons médité notre désir d’être rassasiés. Aujourd’hui, Jésus se proclame le pain venu du ciel. La semaine prochaine, il insistera sur le fait que nous devons « mâcher » son corps.
Ainsi, le propos de ce chapitre 6 de Jean est de nous faire réfléchir sur l’incarnation divine et la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie ; que nous pourrions synthétiser en : Comment la divinité se matérialise-t-elle ? Au fond, où trouver concrètement un Dieu invisible ?
Jésus, bien qu’il dise des choses étonnantes – « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel » –, n’a rien d’étonnant pour ses auditeurs : « Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : ‘Je suis descendu du ciel’ ? » En effet, pour quelqu’un qui n’aurait assisté à aucun miracle, qu’est-ce que Jésus peut bien avoir d’extraordinaire ? Qu’est-ce qui justifie son discours ?
Que Jésus soit un homme comme tous les hommes, ceux que l’Histoire d’habitude ne remarque pas, est essentiel à notre religion. Il doit être « monsieur Tout-le-monde » s’il veut sauver tout le monde, un quidam anonyme, quelqu’un qui n’a a priori rien d’extraordinaire. Et à cet égard, il est remarquable que les Évangiles ne donnent de lui aucune description physique. Ainsi nous pouvons représenter n’importe quel homme crucifié sur la Croix et dire que c’est le Christ. On pourrait même aller jusqu’à accepter la photographie I.N.R.I. de Bettina Rheims, qui représente une femme crucifiée. C’est en effet l’humanité qui est crucifiée en Christ, pas la masculinité. Comme le Père que personne n’a vu, la divinité du Christ ne se voit pas à son aspect. Elle ne se voit que dans la foi portée aux signes qu’il donne. Sans cette foi, en effet, le Christ n’apparaît que comme un exalté qui se prend pour le fils de Dieu.
Notez que l’hostie consacrée n’a non plus pas d’autre aspect que celui du pain ordinaire. La présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie ne se voit, elle aussi, qu’avec les yeux de la foi. Sinon, c’est juste du pain particulièrement quelconque. Le pouvoir divin de l’Eucharistie, comme celui de Jésus, comme le Père, ne se voient pas directement. Dieu reste invisible.
L’amour aussi d’ailleurs, que l’on ne voit que dans la foi qu’on donne aux signes d’amour. Nous serions bien incapables de dire si une personne est amoureuse au regard de sa photo d’identité. L’amour ne se reconnaît pas à l’aspect de la personne. Ce n’est que lorsque nous croyons voir dans tel regard ou dans tel geste un signe, que nous percevons l’amour.
De ces trois exemples – le Christ, l’Eucharistie et l’amour – nous remarquons que seule la foi permet de leur reconnaître un caractère divin. Il n’est pas plus facile de croire que le Christ soit Dieu, que l’amour humain puisse être divin, que d’accepter la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée. La divinité ne se voit pas. Il n’est pas possible d’en prendre la mesure. Nous sommes incapables d’évaluer ce qui nous transcende, nous dépasse infiniment. A fortiori, la présence authentique de Dieu.
On peut cependant aider la foi en la présence réelle de Dieu dans les espèces consacrées. Quand Jésus dit : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair », il ne décrit qu’un processus naturel, qui est le cycle de la nourriture. La nourriture constitue le corps, certes – toute notre croissance est alimentée par ce que nous mangeons – mais, dans la production de nourriture, Dieu, créateur de la nature, se donne aussi et des humains donnent aussi de leur corps. Toute nourriture est « fruit de la Terre et du travail des hommes ». Ainsi les parents qui posent sur la table un repas sont quelque part fondés à dire à leurs enfants : « Ceci est mon corps livré pour vous », au regard des sacrifices d’eux-mêmes auxquels ils consentent pour nourrir leur famille. Finalement, c’est avant tout l’amour qui nous nourrit, même de pain. Et tout amour est un don de son corps.
Ainsi, que Dieu se donne par amour en nourriture comme des parents nourrissent par amour leurs enfants et que l’on retrouve, dans un repas familial, des parents qui se donnent corps et âme à leurs enfants comme Dieu lui-même se donne devrait nous aider à comprendre que Dieu peut se rendre présent tant dans le pain, que dans l’amour, que dans l’humanité. Si le don gratuit de nourriture peut être perçu comme un signe authentique d’humanité et d’amour, alors il peut être signe divin.
En s’incarnant de l’humanité jusqu’au pain partagé, Dieu finalement investit toute la chaîne de l’amour qui va du désir amoureux au sacrifice de soi pour nourrir et que vivent ceux qu’on aime.
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. »

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 août 2023

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot
En amour, espérez-vous être rassasiés ? Espérez-vous que quelqu’un vienne pleinement combler votre attente, votre espérance, votre soif d’amour ? Pensez-vous que votre époux, votre épouse sera cette personne qui rassasiera votre faim d’aimer ? Pensez-vous que vos enfants seront ceux qui définitivement vous combleront ? Attendez-vous quelqu’un qui étanchera votre soif d’aimer ?
Faisons une lecture spirituelle de l’Exode comme le périple de la vie, où la soif qui tiraille est celle d’aimer et la Terre promise vers laquelle on tend est l’épanouissement personnel auquel nous aspirons tous : la plénitude d’amour, une terre où abonde le lait et le miel, comme dit l’Écriture.
Les Hébreux, nous dit-on, ont été libérés de leur esclavage, de tout ce qui entravait leur épanouissement, de ce qui les empêchait d’aller vers cette Terre promise, lieu de repos et de plénitude ultimes. Et ils sont là qui errent dans le désert, qui ont faim et qui ont soif.
Peut-être avez-vous déjà constaté que toute libération, que la fin de tout esclavage, est bien souvent suivie d’un passage à vide, de tiraillements, de récriminations – tous ceux qui ont surmonté une dépendance le savent : il y a une période de dépression après une libération.
Ils sont là au désert et ils récriminent contre Dieu et contre Moïse : « Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! ». Ils sont en plein processus de libération et ils ne pensent qu’à retourner à leur semi-confort d’avant, quand ils étaient esclaves. Peut-être cela fait-il écho chez certains qui sont passés par une période de sevrage : « c’est trop dur de me libérer, il vaudrait mieux retourner à ma dépendance. »
Dieu pourtant leur donne de quoi tenir. Et plus loin dans le passage de l’Exode, on dira qu’il n’y a pas lieu de faire des réserves, la manne viendra chaque jour, avec double ration les veilles de sabbat.
Nous ne sommes pas encore en Terre promise, sauvés par Dieu. Sur cette Terre, nous aussi sommes en exode, au regard de la plénitude d’amour à laquelle nous aspirons tous. Et la manne, c’est la vie et l’amour dont Dieu nous gratifie chaque jour et qui nous fortifient. La manne, c’est ce qui nous fait vivre et aimer alors que nous marchons, parfois tiraillés par le désir d’amour, parfois tiraillés par le désir de vivre plus pleinement, en récriminant contre Dieu et contre tous.
Mais pourquoi devons-nous passer par là ? Pourquoi nous faut-il avoir soif d’aimer et d’être aimés ? Pourquoi nous faut-il passer parfois par de terribles soifs de vivre ? Et pas simplement recevoir la vie et l’amour en plénitude. Pourquoi toujours le désert ? le manque ? la faim ? la soif ?
Il s’agit de reconnaître le donateur au-delà du don, sinon la relation n’est plus qu’alimentaire. C’est la réponse que donne l’Évangile : « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. » dit Jésus après la multiplication des pains.
Vouloir être rassasié, de pain comme d’amour, c’est avoir le désir des effets plutôt que le désir du donateur. Vouloir être rassasié, c’est aimer pour ce que l’on éprouve plutôt que d’aimer l’autre en soi ; c’est désirer l’autre pour le bien qu’il nous fait et non pour qui il est. Vouloir être rassasié, c’est aimer être amoureux, ou aimer aimer, plutôt qu’aimer. Vouloir être rassasié, c’est confondre plaisir, satisfaction et bonheur.
Les êtres humains ne se rendent pas toujours compte à quel point ils s’enferment quand ils cherchent le bonheur en le faisant dépendre d’un désir de satisfaction immédiate à laquelle ils se soumettent de plein gré. Pourtant, il reste entravé celui qui préfère consommer de l’amour plutôt qu’aimer, enchaîné dans une relation qui n’est plus qu’alimentaire.
Comment savoir que nous aimons les autres pour eux-mêmes et non pas pour les effets qu’il y a à les aimer ? Comment discerner que nous ne sommes pas esclaves du sentiment d’aimer plutôt que donnés à l’amour ?
C’est en reversant la logique et constatant que l’amour persiste, au-delà des désagréments d’une relation. Qu’il arrive à vos enfants, à votre conjoint, à vos proches de vous blesser, vous continueriez à les aimer. La libération de l’esclavage d’une dépendance au sentiment d’amour est certainement là lorsque l’être aimé vous crucifie et qu’encore vous l’aimez. C’est ça revêtir le Christ.
Finalement, il n’y a qu’en Dieu que peut se trouver rassasiée notre soif d’aimer. Et c’est cet amour que vient nous donner le Christ quand il se donne lui-même à nous. Aimer Dieu pour les guérisons, le soutien ou le bien-être qu’il apporte, ce n’est pas encore aimer Dieu pour lui-même. C’est là aussi s’enfermer dans une relation purement alimentaire.
Le salut n’est pas un don reçu du Christ ; c’est le Christ lui-même ! « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »
« Seigneur, donne-nous de ce pain-là ! »

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 juillet 2024

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot, OP
Je vous propose de refaire l’exercice auquel nous nous sommes adonnés, il y a quelques semaines, à savoir examiner différents niveaux de lecture que l’on peut donner à ce miracle important qu’est la multiplication des pains.
Le premier niveau est toujours la lecture littérale du texte. Jésus a effectivement, à partir de cinq pains et deux poissons, miraculeusement fait apparaître de la nourriture pour une foule considérable. Il faut sans doute avoir la foi du charbonnier pour le croire, mais ça reste un niveau de lecture intéressant qui questionne notre aptitude à recevoir l’inouï de Dieu : croyons-nous que Dieu puisse littéralement faire des choses incroyables ? Et dans quelle mesure ? La lecture littérale nous rappelle toujours que notre esprit, quand il médite ces textes, doit pleinement s’ouvrir à l’inattendu, l’inouï, l’inespéré, l’incroyable, au coté profondément miraculeux de la sollicitude de Jésus à notre égard.
Une autre lecture serait de penser que le geste du jeune garçon qui offre spontanément à Jésus les vivres qu’il possède a provoqué un élan de générosité, que d’autres à sa suite se sont mis à partager le pain qu’ils avaient gardé par-devers eux, à la foule affamée. L’inouï du miracle serait ici la rupture des égoïsmes, du chacun pour soi, dans un prodigieux élan collectif de générosité. C’est déjà une lecture christologique.
Une troisième lecture, à laquelle les textes d’aujourd’hui certainement nous invitent, serait simplement de constater que l’évangéliste veut faire un rapprochement entre Jésus et le prophète Élisée. Comme lui, Jésus a des disciples auxquels il enseigne, comme lui il multiplie les pains, comme lui, il guérit les lépreux – on se souvient notamment de Naaman. Cependant la comparaison des deux trouve des limites : Élisée fait beaucoup de politique, ce que Jésus ne fait jamais. La finale de l’Évangile d’aujourd’hui est d’ailleurs explicite à ce sujet.
Autre niveau de lecture, qu’on pourrait qualifier d’ecclésial ou de sacramentel : le miracle de la multiplication des pains que nous rapporte l’Évangile symbolise l’Eucharistie qui, partant du dernier repas que Jésus partage avec ses disciples, s’est multipliée de proche en proche, de communauté en communauté, jusqu’à nourrir des foules innombrables au fil du temps. Le miracle de la multiplications des pains par Jésus serait alors l’anticipation de la diffusion miraculeuse du christianisme constatée à l’époque où les Évangiles sont rédigés, à savoir quelques cinquante à septante ans après les événements qu’ils relatent. En temps de persécution, il s’agirait d’une manière discrète de dire que les eucharisties – et donc les communautés – se multiplient. Dans ce contexte, l’image des douze paniers qui débordent symbolise les apôtres.
Il y a sans doute quantité d’autres lectures à donner, notamment en s’interrogeant sur la symbolique des nombres : pourquoi cinq pains et deux poissons ?
Mais la lecture la plus profonde est la lecture spirituelle voire mystique qui fait de la parole de Dieu une nourriture, au sens littéral. Je crois profondément qu’autant il y a des paroles qui nous blessent et, petit à petit, nous tuent, autant il y a des paroles qui nous nourrissent, nous retissent, qui littéralement nous reconstituent le corps. Je crois d’ailleurs que c’est le sens premier de toute parole de réconfort : certes, agir sur l’état d’esprit, mais aussi agir sur le corps.
D’ailleurs, Dieu ne demande-t-il pas au prophète Ézéchiel (2,8 – 3,4) de littéralement manger un rouleau de l’Écriture. Je crois fondamentalement que la parole de Dieu a un impact tant sur notre esprit que sur notre corps. De même que l’Eucharistie parle aussi à notre esprit, de même la Parole de Dieu est aussi nourriture.
Derrière cette interprétation se trouve toute la question de la relation entre le corps et l’esprit ; ce qu’on appelle en philosophie le problème corps-esprit (Mind-Body Problem). Notre époque tend à radicalement dissocier les deux alors que, pour notre religion, corps et esprit sont intiment dépendants, intimement liés, au point de ne plus faire qu’un à la Résurrection, en Corps spirituel (I Corinthiens 15, 37-49).
Ce sont des questions philosophiques importantes qui nous aident à comprendre beaucoup de concepts de notre religion : l’incarnation, la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, l’action concrète de Dieu sur notre esprit et notre corps, la relation entre nos états d’âme et l’état de notre corps, …
Enfin, si on fait la somme de toutes ces interprétations – car ce qui est intéressant, c’est de les croiser entre elles pour mesurer toute l’épaisseur du texte – on conclut que l’Évangile, aujourd’hui, nous invite à considérer le caractère proprement inouï, l’aspect profondément miraculeux de l’action de la parole de Dieu sur notre corps.
Les philosophes savent que le problème Mind-Body est une source de questionnements sans fin, que la relation du corps et de l’esprit restera toujours quelque part un mystère. Le propos de l’Écriture est ici de dire qu’au cœur de la relation entre notre corps et notre esprit, il y a l’action nourrissante de la parole de Dieu.

Source: RÉSURGENCE.BE, le 22 juillet 2024

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot
Quand on prépare une homélie sur les textes d’aujourd’hui et, qu’en tant que prêtre, on se trouve d’emblée confronté à la sentence de Jérémie « Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage … », quand, de plus, on s’affronte honnêtement à la réalité concrète de nos Églises aujourd’hui, dont le moins que l’on puisse dire est que le peuple, au cours des dernières décennies, s’est éparpillé, je dois dire qu’on se trouve forcé à l’humilité.
Jérémie parle au temps où la Terre promise est divisée en deux royaumes, Israël et Juda, avant les assauts de Nabuchodonosor. Il annonce la chute à venir en dénonçant la corruption des pasteurs et des dirigeants, jouets des puissances alentours.
Ces paroles du prophète, dans la première lecture, sonnent comme une interpellation sans complaisance de tous les responsables religieux d’hier et d’aujourd’hui. Évêques, prêtres, et agents pastoraux agissent parfois en contradiction avec la Parole de Dieu qu’ils sont sensés annoncer. Aujourd’hui encore, beaucoup de scandales font honte à l’Église. C’est par de tels comportements que les croyants se trouvent effrayés et dispersés.
En écho à cette interpellation du prophète Jérémie, qui annonçait « un germe juste pour David », Jésus se présente lui-même comme étant l’unique pasteur de son peuple, le véritable berger. L’Évangile rapporte qu’il manifeste une attention toute particulière tant pour les foules alentours que pour ses apôtres.
C’est lui qui les a envoyés. Ils reviennent de leur toute première mission. Ils ont annoncé la Parole, appelé à la conversion, chassé les esprits mauvais. Cette mission les a rendus enthousiastes sans doute, mais aussi visiblement fatigués. Jésus est pris de compassion pour eux, qui restent sollicités au point de ne pouvoir manger. « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » et tous se retirent de la foule en barque.
On conserve de cette image la notion que tout disciple doit toujours embarquer avec le Christ, passer sur l’autre rive avec lui, affronter la tempête avec lui, oser les eaux profondes avec lui. Pour le disciple qui témoigne, il y a toujours cette notion de « on est dans le même bateau que Jésus » …. et il nous invite a affronter nos peurs avec foi, comme lui marche sur les eaux.
Ainsi Jésus et ses disciples fatigués et affamés s’éloignent en barque et pourtant, de partout, les gens les devancent et encore accourent « comme des brebis sans berger » nous dit le texte. Eux aussi affamés d’espérance.
N’est-ce pas précisément le sentiment que nous avons de la situation actuelle ? Il faut se rendre à l’évidence que c’est massivement que les foules errent sans pasteurs aujourd’hui et qu’elles sont prêtes à se jeter dans les bras du premier populisme qui passe, du premier leader placebo qui se présente ou du premier gourou qui témoigne quelque peu d’exaltation.
De même, pour notre Église, les pasteurs aujourd’hui ne sont plus les seuls prêtres – cette vision est obsolète – c’est tout le peuple pratiquant qui est appelé désormais à être pasteur pour le Christ. C’est profondément le sens de la démarche synodale.
Tous ici, qui sommes embarqués avec Jésus dans la même nef, cette Église qui ressemble de plus en plus à un frêle esquif posé sur le tumulte du monde – tous ici : prêtres, religieux, laïcs, hommes et femmes sommes appelés urgemment au service pastoral. Tout bonnement à dire, à témoigner au monde de la valeur qu’à pour nous notre religion et la relation personnelle que nous vivons avec Dieu.
Les temps actuels ressemblent à la fin de journée des apôtres que nous relate ce dimanche l’Évangile : l’Église est fatiguée, peut-être même aimerait-elle aller dans un endroit désert se reposer, au moins se restaurer …
Mais la foule n’est-elle pas là dehors qui nous précède dans la soif de valeurs, de buts essentiels, de perspectives nouvelles et réjouissantes ? N’ont-ils pas soif de sens pour leur vie, soif de direction pour leur espérance, tous ceux du dehors de nos églises dont les repères actuels s’écroulent ? N’est-il pas proprement désenchanté le monde qui nous entoure, errant comme des brebis sans berger ?
Si pour nous, la perspective lumineuse de l’existence se trouve dans cette vie embarquée avec le Christ, frêle esquif spirituel que lui seul dirige finalement, alors notre mission est effectivement d’aller proposer cette espérance au monde, malgré nos faiblesses, malgré notre fatigue.
Il ne s’agit pas de tant de courir embrasser les foules en chantant « Jésus vous aime » ni de les haranguer de retentissants « Convertissez-vous ! » que de témoigner simplement, déjà à notre entourage immédiat, de ce que la religion est importante pour nous et en quoi elle nous est importante.
Ce monde apparaît de plus en plus en plus désenchanté, tant globalement qu’individuellement, et c’est à nous tous ici présents, si notre espérance est véridique, qu’il appartient d’aller lui témoigner de réenchantement, de résurrection, de vie. Précisément de Bonne Nouvelle.

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 juillet 2024