13.10.2024 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10, 17-30

Par le chas de l’aiguille

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est une image connue que nous présente l’Évangile ce dimanche, qui illustre la difficulté d’aimer comme Dieu aime : celle qui consiste à faire passer un chameau par le chas d’une aiguille. C’est une image qui déconcerte les disciples et qui, nous-mêmes, devrait nous rendre perplexes : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »

C’est l’histoire d’un jeune bien sous tous rapports, qui reconnaît d’emblée la divinité du Christ, qui est fidèle aux commandements de Dieu et que Jésus se prend à aimer. Il a tout pour recevoir en héritage la vie éternelle. En effet, que faut-il donc pour entrer dans son Royaume sinon se savoir aimé de Dieu ?

Sauf que nous ne pouvons nous rendre compte de la mesure avec laquelle Dieu nous aime, qu’en aimant comme lui. « Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » L’enseignement de Jésus dans l’Évangile est qu’à l’attachement à Dieu correspond un détachement des richesses de ce monde. Le jeune homme a l’assurance de l’amour de Dieu ; ce qu’il lui manque c’est d’aimer Dieu pleinement.

Pourtant le Christ est constant à nous rappeler que tout ce dont nous parviendrons à nous détacher en ce monde nous sera rendu, en ce monde, au centuple. (Mc 10, 29-30 ; Mt 19, 29 ; Lc 18, 29). Alors comment fonctionne cette spiritualité du dépouillement ?

Il s’agit d’abord de discerner quels sont nos plus forts attachements, nos véritables richesses. « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » (Mt 6, 21). Pour la plupart d’entre nous, il s’agira de nos enfants, de notre époux, de nos parents et amis – là où est notre cœur. Et Jésus, dans une parole difficile à entendre sans doute, nous demandera par la suite (Mc 10, 28-30) d’aussi les quitter pour le rejoindre.

Nous avons tous tendance à aimer autrui selon les désirs que nous avons pour lui : nous voulons ce qu’il y a de mieux pour nos enfants, qu’ils aient une vie heureuse, une bonne situation. Mais souhaitons-nous qu’ils soient pleinement donnés à l’amour, pleinement donnés à Dieu ? Le désir de bonheur que nous avons pour ceux que nous aimons est bien souvent contingenté par nos propres limites : nous aimons les autres comme nous voudrions qu’ils soient.

Parvenir à aimer avec détachement, à laisser ceux que nous aimons libres même de bafouer notre amour, libres de nous renier, voire de nous quitter comme Jésus laisse partir le jeune homme riche, c’est pourtant se donner la certitude que ceux qui nous aiment nous aiment en toute liberté. Voilà le centuple qui nous est promis : à mesure où nous saurons nous détacher des projets que nous avons les uns pour les autres tout en maintenant notre amour, cet amour se trouvera magnifié de la liberté que nous laissons.

Parvenir à aimer avec un réel détachement n’est finalement possible qu’à Dieu. Lui seul parvient à faire passer le chameau par le chas de l’aiguille. Mais chaque fois que nous l’imiterons, laissant libres ceux que nous aimons, il magnifiera dans l’amour les attachements que nous avons laissés, nous rendant nous aussi plus libres, plus aimants et plus heureux.

Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENGE.BE, le 8 octobre 2024

06.10.2024 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10,2-16

Ce que Dieu a uni

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Je suis ce que l’on appelait alors un enfant du divorce, avant qu’hélas ce ne soit presque normal. A l’époque, j’aurais dit « enfant victime du divorce ». Victime au sens étymologique : l’élément sacrifié. Et de fait, on observe que le divorce n’est pas sans conséquences sur l’équilibre des enfants : ils réussissent globalement moins bien à l’école et dans la vie ; ils présentent plus de troubles du comportement ; adultes, plus de troubles psychologiques : anxiétés, dépressions, instabilité affective …. Ici, je ne cherche à culpabiliser personne. D’autant qu’il serait abusif de généraliser : d’autres troubles surgissent au sein des familles qui n’ont connu aucun divorce et – Dieu merci – beaucoup d’enfants du divorce se portent bien, certains se trouvant parfois même soulagés du poids d’un climat familial devenu délétère. Pour ma part, cette souffrance d’enfance est grandement apaisées.

Il reste que, si on parle bien de familles recomposées, c’est qu’il y a des familles décomposées, dont il faut faire le deuil – parents et enfants. Et face au deuil, nous ne sommes pas tous égaux, sans doute à mesure de l’amour meurtri.

Avant d’être un discours sur le divorce, les lectures d’aujourd’hui sont d’abord un enseignement sur l’unité. Et, plus précisément, l’unité dans la diversité et la complémentarité des sexes. Pour la première lecture, celle de l’Ancien Testament, ce n’est pas la possibilité de divorcer accordée par Moïse qui a été choisie, mais bien la Genèse de l’amour de l’homme et de la femme : « Tous deux ne feront plus qu’un »

Certains reprocheront peut-être au texte son point de vue très masculin – celui d’Adam. Un militantisme forcené pourrait même oser proclamer qu’il y a là, en germes, tous les éléments de la domination de la femme par l’homme. Au fond, n’arrive-t-elle pas par défaut dans le récit, Eve, parce que l’homme n’a trouvé, parmi les animaux (sic!), « aucune aide qui lui corresponde » ?

On aurait tort de vouloir faire du chapitre 2 de la Genèse un traité des relations homme-femme, encore plus de croire qu’il réponde aux questions du féminisme actuel. Il s’agit avant tout d’un poème. Et, si ce poème prend le point de vue d’Adam, c’est peut-être que, précisément, il vise à enseigner prioritairement les hommes, en dénonçant justement ceux qui traitent leur femme comme du bétail. Adam y proclame sa femme « os de mes os et chair de ma chair ». C’est une affirmation très forte et très imagée de la culture hébraïque, qui signifie précisément « mon égale ». Et il est heureux que la traduction ait maintenu les termes hébreux Ish et Ishsha qui montrent clairement l’identité étymologique entre homme et femme, ce que le français ne rend pas.

Par ailleurs, pour qui connaît les nuances de la langue hébraïque dans laquelle le texte est rédigé, il est possible de remarquer qu’il fait deux usages du terme Adam, d’abord comme nom commun – l’adam, qu’on pourrait traduire par « l’humain » et que le texte français rend par « l’homme » – et Adam comme nom propre – le premier homme, l’époux d’Eve. C’est l’humain que Dieu plonge dans la torpeur, duquel surgissent Adam et Eve. Adam, vous le savez, veut dire « celui qui est issu de le Terre » – le terreux. Tandis que Eve signifie « la vivante ». Une fois encore pour affirmer l’égale dignité de la femme : celle qui partage le même souffle divin.

Au-delà de l’égalité, ce texte parle d’unité. A cause précisément de cette égalité dans l’altérité, à cause de ce même souffle de vie, de ce même souffle d’amour, qui finalement est le souffle de Dieu, « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un ». C’est l’Amour avec un grand A, et donc l’amour de Dieu, qui scelle l’union de l’homme et la femme. De même, c’est le cas de toute altérité : c’est d’abord Dieu qui nous pousse à aller vers les autres, à reconnaître qu’ils partagent le même souffle de vie. Sans cette poussée de l’Amour, nous resterions sans doute dans ce qu’on appelle aujourd’hui notre zone de confort, que le texte évoque comme le fait de rester chez ses parents.

Jésus embraye sur ce passage dans l’Évangile et il ajoute : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » On peut comprendre de deux manière ce passage. D’une part, comme l’interdiction explicite de divorcer. Mais aussi, et peut-être plus subtilement, comme l’impossibilité de totalement séparer ceux qu’un amour fécond a uni.

Et cette lecture est intéressante pour l’enfant du divorce que je suis. L’amour de mes parents subsistera toujours uni en moi, tant que je vivrai. Je suis précisément ce qu’il reste de vivant de cette union consacrée par Dieu. Et si je crois en la vie éternelle, c’est dans l’éternité que j’emporterai cette union.

Je crois que les enfants souffrent du divorce parce qu’ils continuent à incarner l’union de leurs parents, la même qu’ils voient par ailleurs blessée. Mais je crois aussi que c’est en allant vers Dieu que tous les deuils s’apaisent. « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. »

A l’image des enfants qui sont toujours le fruit de l’union, en un seul corps, d’une femme et d’un homme, le royaume de Dieu est ce lieu où se maintiennent vivantes, pour l’éternité, les relations fondées sur l’amour. « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »

Malgré nos conflits, malgré nos séparations, malgré le désamour qu’il peut parfois y avoir entre nous, je crois que de toutes nos relations d’amour, même celles qui sont passées, il persistera éternellement quelque chose de vivant, qui se maintiendra jusque dans le royaume de Dieu. Car ce que Dieu a un jour uni, je crois que l’homme ne parvient jamais à totalement le séparer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er octobre 2024

22.09.2024 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 9,30-37

Grandeur et abaissement

Par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile, aujourd’hui, oppose emprise et domination à serviabilité et simplicité de cœur. A la question des disciples « Qui est le plus grand ? », Jésus leur propose de s’abaisser pour accueillir un enfant. C’est un discours que nous avons mille fois entendu : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » (Matthieu 20, 16) ; « quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14, 11) ; « Heureux les doux et les humbles de cœur » (Matthieu 5, 1-12). C’est un discours qu’il faut redire et méditer encore, notamment au vu de ce que nous découvrons de la vie de l’abbé Pierre.

Le souci des pauvres, la belle éloquence, le zèle missionnaire peuvent se révéler de jolis paravents qui dissimulent de scandaleux vices, un parfait camouflage pour de terribles péchés. Méfiez-vous de ceux qui mettent en avant leur personne, leur intelligence ou leur charité. C’est déjà une attitude prédatrice de louanges.

Fasse à nos erreurs, nos fautes, nos péchés voire nos vices, deux attitudes sont possibles : les affronter ou chercher à les dissimuler. D’abord aux autres, et puis à soi-même en se gonflant d’orgueil, pensant ainsi les dissimuler à Dieu. L’attitude noble face à nos erreurs, c’est d’avoir l’humilité de les reconnaître et de faire face à Dieu. L’attitude scélérate, c’est l’enfouissement, le déni et les apparences hypocrites de grandeur que l’on voudra se donner. Et l’Église a, à cet égard, un lourd passif ; elle qui a trop longtemps joué la bonne réputation au détriment de l’accueil des victimes.

Si je dissimule en moi mes fautes, je crée un vide – un petit Enfer – que Dieu ne pourra pas venir combler et que je chercherai à combler moi-même en me nourrissant de compliments, de louanges et d’admiration. Et comme cette attitude est vaine puisque mon péché reste intact, je vais me transformer en prédateur de gratifications et de plaisirs, jusqu’à devenir, faute de trouver-là la consolation de Dieu, prédateur de celles et ceux qui me les procurent. C’est le vide abyssal que laissent nos péchés enfouis et que couvrent nos dissimulations, qui est le moteur de la soif de reconnaissance et de sa dynamique prédatrice. A mesure qu’il y a en soi des failles que l’on ne veut pas voir, que l’on ne veut que ni Dieu ni les autres voient, surgira le besoin viscéral de s’emparer d’innocence, de pureté, de générosité et d’amour pour les combler. Ce faisant, il n’y a qu’un pas pour désirer s’emparer de corps innocents et de vie fraîche pour s’en repaître. On n’a alors rien fait d’autre que tuer l’innocence et la vie, rien fait d’autre finalement que crucifier en soi le Christ. C’est alors qu’on voit ceux qui se sont laissés révérer comme des saints vivants apparaître comme des bourreaux.

Je vais être sévère, mais la gravité de tels assauts m’oblige. Il est toujours suspect, pour un chrétien, de se faire admirer et acclamer. « Ô Père, comme vous avez bien prêché … » « Regarde celui-là comme il est proche des pauvres gens ». Si devant tel prêtre, telle personne religieuse, telle autre engagée envers les pauvres, vous ne voyez pas Dieu – et d’abord Dieu – alors cette personne a failli à sa mission de témoin. Je ne suis pas ici pour me faire admirer, acclamer ou encenser – d’ailleurs, à mon sens, il n’y a pas lieu –, je suis ici pour vous transmettre ce que Dieu m’a donné et, j’espère, rien d’autre. En tous cas rien de ce qui, en moi, n’a pas encore été guéri par lui. Voilà la seule chose admirable : le don de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que je peux me réjouir qu’il passe à travers moi. Mais ce que je souhaite, c’est que vous admiriez le don de Dieu et pas d’abord le porteur du message.

L’adulation, le cléricalisme, même l’admiration trop naïve sont des cancers de la spiritualité, en fait de l’idolâtrie. Aucun prêtre, aucun chrétien engagé n’est saint, ni suffisamment proche de Dieu pour recevoir des louanges. Il nous faut au contraire nous méfier de ceux qui exhibent leur charité, qui se laissent volontiers féliciter voire apprécient les couvertures médiatiques élogieuses. Ce sont trop souvent des travestis de la sainteté drapés de fausse humilité, des prédateurs du sentiment de reconnaissance qui ne pourront qu’aller au-delà. N’est-on pas aussi prédateur des pauvres quand on se sert d’eux pour mieux dissimuler ses ténèbres intérieures ? Toujours, il s’agit de s’emparer du malheur des uns pour briller aux yeux des autres dans un échange odieux.

Le témoignage chrétien, pour rester authentique, demande une véritable transparence intérieure et donc l’humilité personnelle de faire en soi cette clarté. Aucun chrétien ne brille par lui-même. Nous ne rayonnons que de l’authentique amour, de l’authentique présence de Dieu. C’est pour cela qu’il faut que, devant lui, humblement, nous abaissions notre orgueil : pour qu’ainsi, à travers nous, il puisse surgir mieux.

Nos péchés ne se dissolvent pas dans la reconnaissance mondaine, au contraire, elle en amplifie le paradoxe et nous le constatons encore dramatiquement aujourd’hui. Dieu seul est admirable en nous. Nous ne sommes grands que de sa grandeur et donc de notre humilité personnelle. Voilà la sainteté.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE. BE, le septembre 2024

08.09.2024 – HOMÉLIE DU 23ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 7,31-37

Entendre la voix de Dieu

Homélie de Évangile selon saint Marc 7, 31-37 par le Fr. Laurent Mathelot

Comment Dieu nous parle-t-il ? Comment comprendre cette affirmation fondamentale de notre foi : « Dieu parle » ? Il a parlé hier, il nous parle aujourd’hui. Entendez-vous la voix de Dieu ? Que vous a-t-il dit récemment ?

Le Christ a parlé. Il a enseigné et formé des disciples. Et nous avons des traces de son enseignement : notre Nouveau Testament. Remarquons d’emblée que les livres du Nouveau Testament ne peuvent pas être lus trop étroitement comme des récits biographiques. Ils nous parlent de l’histoire de Jésus, certes. Ils nous transmettent ses gestes et ses paroles, certes. Mais à des dizaines d’années de distance avec les faits qu’ils racontent. Les Évangiles ont été écrits entre 65 et 100, alors que les derniers témoins oculaires de la vie de Jésus mourraient. Précisément, pour garder trace de leur témoignage. D’ailleurs, nous ne parlons pas des Évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean mais bien des Évangile selon Matthieu, Marc, Luc et Jean, parce qu’ils ont été écrits non par les apôtres eux-mêmes mais par leurs disciples. Notamment, plus personne ne doute aujourd’hui que l’Évangile de Jean a plusieurs rédacteurs.

Contrairement à l’Islam qui proclame que le Coran a été dicté mot-à-mot par Dieu, nous disons que la Bible est inspirée par Dieu, mais qu’elle est écrite par des hommes. Et par des femmes. Ainsi, le Cantique de Déborah, qui constitue le chapitre 5 du Livre des Juges, est-il sans doute un des plus anciens textes bibliques. Et savez-vous quel est le plus ancien passage du Nouveau Testament, le plus ancien texte chrétien ? Il s’agit de la Première épître aux Thessaloniciens de saint Paul, écrite vers 50. Ainsi, le Nouveau Testament a-t-il été rédigé quelque 30 à 70 ans après les faits dont il témoigne. Si, dans l’Antiquité c’est un délai très court – le premier écrit qui parle du Bouddha, par exemple, date de plusieurs siècles après sa mort – si donc, la tradition chrétienne a été très vite écrite, elle garde une distance de plusieurs décennies avec la vie de Jésus dont elle témoigne.

Enfin remarquons que tout le Nouveau Testament est écrit en grec, qui n’est pas la langue maternelle du Christ (même si on pense aujourd’hui qu’il parlait effectivement quelques mots de grec). Nos Évangiles sont déjà une traduction de la culture de Jésus dans une langue étrangère. Il convient donc d’être prudent quand on en extrait une citation de Jésus ou qu’on cherche a écrire sa biographie. Par exemple, dans l’Évangile de Jean, il n’est pas crucifié le même jour que dans les autres Évangiles.

Ainsi, force est de constater que nous n’avons aucun écrit de la main de Jésus. Si le récit de la Femme adultère (Jean 8,1-11) dit bien que Jésus écrit quelque chose sur sol, il ne mentionne aucunement ce qu’il écrit. Tout ce que nous savons sur Jésus nous est transmis indirectement, par des témoins. Or tout témoignage est déjà une interprétation.

Dieu nous parle aussi à travers ses témoins au fil des âges : les saints – connus ou anonymes –, les grands penseurs chrétiens, la masse innombrable des fidèles qui se sont confiés à lui depuis 2000 ans.

Dieu nous parle donc à travers l’Écriture et le témoignage des premières communautés ; il nous parle à travers la tradition et toute la sagesse des anciens ; en fait, à travers l’Église – celle d’hier et celle d’aujourd’hui. On aurait tort imaginer pouvoir rencontrer le Christ en dehors de l’Église, c’est elle qui transmet son histoire, ses gestes et ses mots – ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui.

De tout ceci, nous retenons que Dieu nous parle essentiellement à travers autrui.

Dieu nous parle aussi à travers les sacrements, à travers nous-même, à travers notre histoire, notre vie spirituelle, notre progression sainte. Enfin, Dieu nous parle aussi directement. En effet, certains reçoivent en esprit, des intuitions, des songes, des visions mais aussi des paroles, des conseils qu’ils attribuent à Dieu. Je crois fondamentalement que, dans toutes les paroles que nous entendons dans notre tête, au fond de notre esprit, il n’y a pas que nous qui parlions à nous-même. Il y a aussi des paroles, des pensées qui nous viennent et sont des émanations de l’Esprit-Saint. Il y a – je crois, plus souvent que nous le pensons – des intuitions qui nous arrivent et sont en fait des suggestions de Dieu. Comme je crois tout autant qu’il y a, en nous, parfois, des suggestions d’esprits mauvais.

Aujourd’hui, dans l’Évangile, Jésus guérit « un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler ». Dieu nous parle de multiples façons, indirectement et directement. Dieu nous parle constamment : à travers la Création, à travers l’Église, à travers autrui qui vient à notre rencontre, à travers nous-même. Le sourd de l’Évangile c’est bien souvent nous. Et c’est pourquoi nous éprouvons nous aussi, parfois, beaucoup de difficulté à parler de Dieu et d’amour. La difficulté à dire « Je t’aime » est une surdité à la voix de Dieu.

Alors Jésus dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »
Ouvre-toi à l’Écriture, à la tradition, au discours des anciens, à l’intercession des saints.
Ouvre-toi à la Création, à l’Église, au prochain sur ta route.
Ouvre-toi aux sacrements, à la vie spirituelle, à ta propre histoire sainte.
Ouvre-toi à Dieu qui te parle dans le secret de ta conscience bien plus souvent que tu ne l’imagines.
Ouvre-toi à l’Esprit Saint, à la vie divine qu’il insuffle en toi.

Ouvre-toi et tu entendras au fond de toi Dieu qui te parle.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 4 septembre 2024

01.09.2024 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 7,1-8.14-15.21-23

Le pur et l’impur

Par le Fr. Laurent Mathelot, OP

Beaucoup de choses dans l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus y parle de ritualité, d’impureté et de proximité de cœur avec Dieu.

Commençons par l’impureté. Nous avons une notion beaucoup plus catégorique de la pureté que ne l’avaient les contemporains de Jésus. Notre notion de pur est fortement teintée de deux mille ans de christianisme, ainsi que de philosophie grecque. Pour nous, pur signifie presque parfait. Pour un Juif du temps de Jésus, la pureté rituelle se perd et se gagne facilement. Il suffit d’une personne malade dans votre maison pour être, de facto, impur pour un temps. Et il suffit alors de quelques rites pour retrouver la pureté.

Dans toutes les religions, depuis les temps primitifs, les notions de pur et d’impur sont avant tout une question d’hygiène corporelle et spirituelle, les deux n’étant jamais dissociées. C’est le cas dans la Bible, notamment dans le Livre du Lévitique qui regorge de règles de pureté rituelle autours de la naissance et de mort, de la maladie, de l’alimentation et de la sexualité. Toutes situations que la sagesse ancienne avait, à défaut de médecine scientifique, perçues comme potentiellement contaminantes. Ainsi, peut-on comprendre que le rejet de la viande de porc, plus facilement vectrice de maladies dans des pays où il fait chaud, est avant tout une mesure prophylactique.

Dans le judaïsme ancien, l’impureté n’est pas vue autrement qu’une souillure, une tache, une pollution qui, la plupart du temps, est temporaire et, hélas, dans certains cas comme la lèpre, permanente. On comprend dès lors l’importance des bains rituels, du lavement des mains et des plats. Il s’agit constamment de se purifier et d’éviter ainsi une contagion par le mal.

Pour nous aujourd’hui, cette notion nous échappe. Actuellement, on ne comprendrait pas qu’on interdise à une personne malade, à une femme qui vient d’accoucher ou à une personne mourante d’accéder aux sacrements. C’est essentiellement que la notion de pureté rituelle nous est acquise une fois pour toutes par notre baptême, lequel est aussi un rite de purification – de purification définitive.

Évidemment, Dieu, s’il est un dieu sauveur, est du coté de la santé. On comprend dès lors l’association étroite des rites à l’hygiène de vie. Mais ici encore il y a une disparité entre la culture juive et la nôtre. Pour le peuple hébreux, la crainte était que Dieu déserte le Temple dégoûté par l’impureté du peuple. Tandis que pour le christianisme, Dieu persiste à aimer le pécheur malgré son péché, à vouloir l’attirer à lui et toujours le sauver.

Il n’y a pas, dans notre religion, de distinction aiguë entre le sacré et le profane, contrairement au judaïsme ancien. Dieu peut tout rejoindre et tout guérir, au-delà de tous les maux qui nous atteignent. C’est le sens de la parole « Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. » Aucune contamination, aucune pollution, que ce soit du corps ou de l’esprit n’est pour nous inéluctable. A tel point que nous professons l’amour fou de Dieu pour celui qui est perdu. Il n’y a, pour le christianisme, personne d’impur au point que Dieu ne veuille le rejoindre et l’aimer.

J’attire votre attention cependant sur le fait qu’une lecture trop étroite de l’Évangile d’aujourd’hui pourrait amener certains à conclure au rejet des rites par Jésus. Ce n’est assurément pas le cas. Jésus est un homme profondément pieu, qui va régulièrement au Temple, qui célèbre rigoureusement les fêtes juives, qui encourage ceux qu’il guérit à aller se montrer aux prêtres et à offrir le sacrifice prescrit.

La contestation de Jésus porte, non pas sur la pertinence de rites mais sur l’intention de la ritualité. Ce qu’il dénonce c’est le rite pour lui-même, déconnecté de l’intention de Dieu. « Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »

On comprend ainsi que la pureté rituelle chrétienne se situe à un autre niveau que la pureté rituelle juive : non plus celui de l’état du corps mais celui de l’intention du cœur. S’il s’agit de prétendre rendre un culte à Dieu mais que le cœur n’y est pas, alors il s’agit de rites hypocrites nous dit Jésus. Il cite le prophète Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte. »

Personne n’a commis de faute trop lourde, de péché trop grand pour que Dieu le rejette. Personne n’est trop sale ou trop dégoûtant pour que Dieu ne veuille le rejoindre et l’aimer. En retour, Dieu n’exige de nous qu’une seule pureté rituelle : que nous voulions, de tout notre cœur, l’aimer.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 29 août 2024

25.08.2024 – HOMÉLIE DU 21ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 6, 60-69

Croire au mystère

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui, se conclut notre lecture du chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui présente un long enseignement du Christ à propos de son corps et des mystères de l’Incarnation divine.

Au début, il y a quatre semaines, les foules étaient nombreuses. Ce fut alors l’épisode de la multiplication des pains. Le peuple s’était même mis à acclamer Jésus, voulant faire lui son roi. Tout au long de ce chapitre, Jésus ne cesse de demander à ses disciples de s’affranchir des signes et des guérisons qu’il accomplit pour croire véritablement au mystère de l’incarnation, au fait qu’il est lui l’incarnation de Dieu venue les sauver. Vient ensuite le discours sur le Pain de Vie où Jésus se compare à la manne venue du ciel, ce qui provoque l’indignation des Juifs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jean 6, 52).

Aujourd’hui, le texte nous relate qu’à cause de cette affirmation – « celui qui me mange, vivra par moi » (6, 57) –, qui les scandalise, beaucoup de ceux qui jusqu’alors suivaient Jésus le quittent. A tel point qu’il pose aux apôtres cette question tragique : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (6, 67). Clairement, le propos de ce chapitre est de nous interroger sur ceux qui abandonnent Dieu face à l’incompréhensible de la foi chrétienne, qui parfois scandalise leur intelligence.

Un jour, une jeune guide m’a relaté la conversation qu’elle avait eue avec une jeune musulmane. Celle-ci lui reprochait, si elle était logique avec sa religion, d’être cannibale. Et la jeune guide de me dire toute étonnée : « Je n’avais jamais pensé une seconde que manger le Corps et boire le Sang du Christ puissent être vus par quelqu’un comme des actes de cannibalisme ». C’est pourtant une accusation portée contre les chrétiens depuis les origines, notamment par le philosophe Porphyre au IIIe siècle.

Dans le même ordre d’idée, savez-vous que la première représentation de la Crucifixion dont on dispose est un graffiti découvert dans les ruines du palais impérial de Rome ? Il s’agit d’une caricature représentant un homme adorant un Christ à tête d’âne sur la croix. En dessous, il est inscrit : « Alexamenos adore son dieu ». Autre scandale qui rend notre religion incompréhensible : comment peut-on révérer comme Dieu, un criminel mis à mort par les Romains ? Comment espérer être sauvé par quelqu’un qui souffre et qui meurt ?

Graffiti d’Alexamenos, Palais impérial de Rome, IIe siècle.

La présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, la toute-puissance de la Crucifixion, la virginité de Marie : tant d’affirmations qui créent l’incompréhension et suscitent parfois moquerie et scandales tant et si bien que même certains chrétiens les rejettent : Comment croire encore à ces bêtises aujourd’hui ? Comment croire que le Corps du Christ soit monté directement au ciel ?

Vous le savez, les paradoxes sont mon domaine de recherche. Mon travail consiste à comparer les logiques avec lesquelles on raisonne. Et précisément, le reproche qui nous est fait ici, c’est de ne pas être logiques. Pour beaucoup de nos contemporains les affirmations de foi catholique sont un mépris de l’intelligence scientifique.

Je ne vais pas entrer dans de longs développements mais la science aussi raisonne sur l’incompréhensible, le mystère. C’est le cas notamment de la physique quantique – la physique des atomes et de l’infiniment petit – pour laquelle une même particule peut se trouver en même temps à plusieurs endroits. Non seulement, il y a une manière logique de raisonner à partir de paradoxes, mais on peut démonter que c’est inéluctable, qu’ils existent en tant que tels. Autant en science qu’en religion.

Quelle portée en effet le Christianisme aurait-il s’il n’englobait pas une part de mystère ? Comment pourrait-il pleinement rejoindre le mystère que je reste pour moi-même, le mystère de l’amour que nous éprouvons, le mystère qui nous pousse à vouloir transcender la mort, le mystère pour l’intelligence pratique que reste l’action concrète de Dieu dans nos vies ?

Comme la physique qui, depuis le début du XXe siècle, touche enfin au mystère intrinsèque de la matière, la religion doit pouvoir toucher à tous les mystères de la vie et ses affirmations doivent aussi refléter la part incompréhensible de Dieu. C’est une illusion de prétendre tout connaître, tout expliquer par la science, nous n’y arriverons pas. C’est même une supercherie de le laisser entendre ; le contraire a été prouvé en 1931 par Gödel : il y a des questions scientifiques qui resteront définitivement sans réponses. La science ne dévoilera jamais tous les mystères.

On pourra toujours se moquer des affirmations de la foi, comme de ceux qui croient aux miracles ou simplement à l’amour fou que Dieu éprouve pour l’Humanité. Et il y en aura toujours qui le feront, qui nous prétendront faibles ou sots de croire que le Christ, un jour, nous sauvera de la mort. Mais renoncer à aborder l’incompréhensible de l’incarnation de Dieu ferait du Christianisme non plus une religion mais une philosophie, un simple humanisme, désormais centré sur le seul mystère de l’homme. Il aurait alors perdu Dieu.

« Mais alors, Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 22 août 2024

18.08.2024 – HOMÉLIE DU 20ÉME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 6,51-58

Cannibales et vampires ?

Par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a une sorte de mysticisme qui imprègne le cannibalisme : la croyance venue du fond des âges que se nourrir de la chair d’un humain, c’est se nourrir de sa force, de son esprit, de son âme. Manger son ennemi permettait alors d’absorber sa vaillance.

Très tôt aussi, les Chrétiens eux-mêmes ont été accusés de cannibalisme. Justin Martyr le rapporte dès le milieu du IIe siècle, certains philosophes païens propageant l’idée de sacrifices humains durant la messe. Mais même la finale du chapitre 6 de l’Évangile de Jean, dont nous venons de lire un extrait, témoigne de l’incrédulité des disciples, face à l’affirmation radicale de Jésus : « celui qui me mange, vivra par moi » (Jn 6, 57).

La suite du texte, nous donne à comprendre que les disciples entendaient le discours du Christ de manière littérale, à tel point que l’Évangile rapporte qu’à ce moment-là, des disciples le quittent : « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? » (6, 60). Jésus s’interroge – « Cela vous scandalise ? » (6, 61) – mais il ne les dément pas. Il ira jusqu’à questionner les Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (6, 67).

L’acception littérale est toujours l’interprétation de l’Église aujourd’hui : littéralement, nous mangeons le corps et buvons le sang du Christ à chaque messe. Et c’est un point de doctrine – la présence réelle de Dieu dans l’eucharistie – qui interroge encore des chrétiens de nos jours, certains étant prompts à la réduire à la spiritualité d’un repas partagé entre amis.

Il n’y a pourtant pas de doute que le Christ entendait littéralement le pain et le vin consacrés comme sa chair et son sang, au risque même de perdre des disciples incrédules voire scandalisés. Nos eucharisties sont bien plus qu’un moment convivial autours d’un repas partagé, il s’agit avant tout d’ingérer de la substance divine et de s’en nourrir autant physiquement que spirituellement. Il s’agit bien de manger (littéralement mâcher) le Christ, dans les Écritures et dans le Pain.

Et au fond pourquoi pas ? Notre compréhension limitée de Dieu nous oblige à reconnaître à ses manifestations concrètes une part de mystère. Comment Dieu se fait-il homme ? Comment se rend-il présent dans les espèces consacrées ? Comment se fait-il que des paroles d’amour nous retissent physiquement, alors que d’autres littéralement nous blessent et nous tuent ? Quel est l’impact de l’esprit, a fortiori de l’Esprit de Dieu, sur notre corps ? Dieu peut-il faire des miracles ? Et pourquoi pas un pain qui donne la vie divine ? A minima, il faut bien que la parole de Dieu ait un effet concret, sinon notre religion n’est qu’une théorie.

Notre corps n’étant constitué que de la nourriture que nous ingérons, manger le Christ, c’est soi-même se transformer charnellement en Christ. Comme le dit le chant bien connu : « Devenez ce que vous recevez. Devenez le corps du Christ. » Si on veut l’entendre ecclésialement, on doit l’entendre individuellement. Il s’agit en effet qu’aussi à travers nous la divinité s’incarne, que nous éprouvions dans notre chair l’amour de Dieu comme le Christ lui-même l’éprouve.

Notre religion n’est pas qu’un état d’esprit, une belle pensée à laquelle nous adhérons, ce qui finalement nous ramènerait à une théologie de la loi, du texte à suivre. Elle est une religion de la personne toute entière, esprit, corps et âme. C’est tous les aspects de notre vie – tant spirituels que charnels – que Dieu veut nourrir de sa présence.

Dès lors, pour revenir à notre question initiale, sommes-nous des cannibales spirituels ? Assurément non. Le cannibalisme, c’est manger les morts en espérant gagner leur esprit tandis que nous mangeons un corps rendu vivant par l’Esprit Saint. C’est la vie divine et non la mort humaine que nous mangeons.

Il y a un vrai mystère à communier au corps et au sang du Christ, qui est celui de notre divinisation corps et esprit. Le salut ne se comprend pas tant qu’il ne s’incarne en nous. Il nous faut accepter cette part de mystère. Sinon, comment comprendre que nos corps puissent ressusciter ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2024

15.08.2024 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ASSOMPTION

Le don de soi à la vie divine

Homélie par Fr. Laurent Mathelot OP

Évangile selon saint Luc 1, 39-56

Les Évangiles parlent relativement peu de Marie. Essentiellement, dans ce qu’on appelle les Évangiles de l’enfance, dans le récit des noces de Cana et à la Crucifixion. C’est à peu près tout. On la retrouve ensuite dans les Actes des Apôtres ; Paul, quant à lui, n’en parle jamais.

Marie est surtout révérée pour son « oui » inconditionnel à l’inattendu de Dieu. Si on le regarde à la lumière de notre propre confiance en Dieu, peut-être pourrait-on passer à côté du côté tragique de ce « oui ». Nous avons tendance, et c’est bien naturel, à nous tourner en confiance vers Dieu pour trouver l’amour, la paix et la joie et si nous le suivons, nous les aurons. Mais sommes-nous aussi prêts à dire « oui » à Dieu pour les déchirements de cœur, les persécutions, les crucifixions ?

Le « oui » de Marie contient d’emblée un risque inouï. Sans doute est-elle fort jeune quand elle est promise en mariage à Joseph – 13 ou 14 ans tout au plus, l’âge nubile pour l’époque. Tomber enceinte alors qu’on n’est pas mariée signifiait alors la lapidation. Joseph l’aurait dénoncée qu’elle serait morte sous les pierres. Elle prend un risque colossal à accepter une grossesse inexpliquée. Sa confiance est sans mesure. Nous-mêmes, dirions-nous aussi spontanément « oui » à Dieu s’il s’agissait de mettre directement notre vie en jeu ?

C’est pourtant ce qu’il nous demande. A nous aussi. « Donne-moi ta vie », voilà ce que Dieu ne cesse de nous demander : « Donne-moi ta vie ». Il ne s’agit pas de courir au martyre : Marie n’est pas suicidaire quand elle accueille l’incroyable demande divine. Elle fait juste pleinement confiance en la promesse que Dieu lui fait : « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38).

Au-delà du risque assumé, mettons-nous un peu dans sa peau de mère qui enfante Dieu. Que ce passe-t-il quand on accueille en son sein, la plénitude incarnée de l’amour de Dieu ? Que se passe-t-il quand on éprouve en soi la vie divine ? Que se passe-t-il quand on tressaille d’allégresse ? Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de l’extase, de bonheur absolu, de la joie qui emporte tout, qui fait dire « oui » à tout, malgré les risques ? Avez-vous déjà eu le cœur qui tressaille d’allégresse ? Peut-être à l’occasion d’une rencontre, d’une naissance, peut-être grâce au simple souvenir d’un être cher.

Vivre un moment la plénitude de l’amour, celle de la vie, c’est avoir l’âme qui exalte Dieu et l’esprit comme le corps qui exultent ; c’est se sentir heureux pour l’éternité ; le cœur contemplant des merveilles. Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de joie qui confine à l’extase ? Dans votre vie à tous, j’espère qu’il y a eu de ces moments de plénitude où le cœur, le corps, l’esprit et l’âme jubilent d’une joie profonde qui touche au divin.

Cette joie, cette plénitude de l’amour, il est possible de la vivre dans la seule relation avec Dieu. Voilà essentiellement le message du Magnificat. Il est possible que notre vie spirituelle soit constellée de ces tressaillements d’allégresse qu’éprouvent celles et ceux – les mystiques – qui accueillent en leur chair, la vie de Dieu. Marie est la première mystique. Et nous mettre à sa suite, c’est avant tout dire « oui » à l’incarnation en nous de la vie divine. Comme à Marie, Dieu nous dit : Donne-moi ta vie et, par toi, ma présence adviendra au monde. Laisse-moi pleinement prendre vie en toi.

A l’école de Marie, nous comprendrons aussi que la vie mystique n’est pas de tout repos ; qu’il faudra parfois aller rechercher Jésus au Temple ; que le vin des noces, comme à Cana, finira par manquer et qu’un miracle sera nécessaire pour nous restaurer dans la joie divine. Parfois, il nous faudra languir ; parfois il nous faudra nous inquiéter. Comme Marie, vivre la vie mystique, c’est accepter que toute joie vient d’abord et essentiellement de Dieu ; qu’elle est un don qui s’espère et se reçoit.

Enfin, il y a l’image de Marie au pied de la croix. Accueillir mystiquement la vie divine, c’est aussi s’apprêter à avoir – comme l’avait prophétisé Siméon – l’âme « traversée d’un glaive » (Lc 2, 35). Rechercher à incarner aujourd’hui la présence de Dieu, c’est aussi envisager qu’il faudra parfois se tenir debout au pied de la croix, le cœur déchiré de souffrances.

La vie mystique se partage entre ces deux extrêmes : entre tressaillements d’une joie véritable – celle de donner la vie de Dieu au monde – et douleur qui nous déchire les entrailles à chaque fois que l’amour en nous est crucifié. La vie mystique, c’est vivre autant des Magnificat que des Stabat Mater avec, entre deux, la confiance en Dieu.

La vie mystique c’est la vie de l’amour, à mesure qu’il est intense et qu’il touche au divin. Et ce peut être notre vie de tous les jours, une vie donnée à apporter au monde la présence de Dieu.

C’est à tous que Dieu dit « Donne-moi ta vie et tu m’enfanteras ». 
« Qu’il me soit fait selon ta Parole. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2024

11.08.2024 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – Jean 6,41-51

Le pain venu du ciel

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous réfléchirons la semaine prochaine pour savoir si nous sommes des cannibales, nous qui affirmons manger le corps du Christ. Depuis deux semaines déjà, nous nous penchons sur le chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui traite de l’Eucharistie. D’abord le miracle de la multiplication des pains. Ensuite, la semaine passée, nous avons médité notre désir d’être rassasiés. Aujourd’hui, Jésus se proclame le pain venu du ciel. La semaine prochaine, il insistera sur le fait que nous devons « mâcher » son corps.

Ainsi, le propos de ce chapitre 6 de Jean est de nous faire réfléchir sur l’incarnation divine et la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie ; que nous pourrions synthétiser en : Comment la divinité se matérialise-t-elle ? Au fond, où trouver concrètement un Dieu invisible ?

Jésus, bien qu’il dise des choses étonnantes – « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel » –, n’a rien d’étonnant pour ses auditeurs : « Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : ‘Je suis descendu du ciel’ ? » En effet, pour quelqu’un qui n’aurait assisté à aucun miracle, qu’est-ce que Jésus peut bien avoir d’extraordinaire ? Qu’est-ce qui justifie son discours ?

Que Jésus soit un homme comme tous les hommes, ceux que l’Histoire d’habitude ne remarque pas, est essentiel à notre religion. Il doit être « monsieur Tout-le-monde » s’il veut sauver tout le monde, un quidam anonyme, quelqu’un qui n’a a priori rien d’extraordinaire. Et à cet égard, il est remarquable que les Évangiles ne donnent de lui aucune description physique. Ainsi nous pouvons représenter n’importe quel homme crucifié sur la Croix et dire que c’est le Christ. On pourrait même aller jusqu’à accepter la photographie I.N.R.I. de Bettina Rheims, qui représente une femme crucifiée. C’est en effet l’humanité qui est crucifiée en Christ, pas la masculinité. Comme le Père que personne n’a vu, la divinité du Christ ne se voit pas à son aspect. Elle ne se voit que dans la foi portée aux signes qu’il donne. Sans cette foi, en effet, le Christ n’apparaît que comme un exalté qui se prend pour le fils de Dieu.

Notez que l’hostie consacrée n’a non plus pas d’autre aspect que celui du pain ordinaire. La présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie ne se voit, elle aussi, qu’avec les yeux de la foi. Sinon, c’est juste du pain particulièrement quelconque. Le pouvoir divin de l’Eucharistie, comme celui de Jésus, comme le Père, ne se voient pas directement. Dieu reste invisible.

L’amour aussi d’ailleurs, que l’on ne voit que dans la foi qu’on donne aux signes d’amour. Nous serions bien incapables de dire si une personne est amoureuse au regard de sa photo d’identité. L’amour ne se reconnaît pas à l’aspect de la personne. Ce n’est que lorsque nous croyons voir dans tel regard ou dans tel geste un signe, que nous percevons l’amour.

De ces trois exemples – le Christ, l’Eucharistie et l’amour – nous remarquons que seule la foi permet de leur reconnaître un caractère divin. Il n’est pas plus facile de croire que le Christ soit Dieu, que l’amour humain puisse être divin, que d’accepter la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée. La divinité ne se voit pas. Il n’est pas possible d’en prendre la mesure. Nous sommes incapables d’évaluer ce qui nous transcende, nous dépasse infiniment. A fortiori, la présence authentique de Dieu.

On peut cependant aider la foi en la présence réelle de Dieu dans les espèces consacrées. Quand Jésus dit : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair », il ne décrit qu’un processus naturel, qui est le cycle de la nourriture. La nourriture constitue le corps, certes – toute notre croissance est alimentée par ce que nous mangeons – mais, dans la production de nourriture, Dieu, créateur de la nature, se donne aussi et des humains donnent aussi de leur corps. Toute nourriture est « fruit de la Terre et du travail des hommes ». Ainsi les parents qui posent sur la table un repas sont quelque part fondés à dire à leurs enfants : « Ceci est mon corps livré pour vous », au regard des sacrifices d’eux-mêmes auxquels ils consentent pour nourrir leur famille. Finalement, c’est avant tout l’amour qui nous nourrit, même de pain. Et tout amour est un don de son corps.

Ainsi, que Dieu se donne par amour en nourriture comme des parents nourrissent par amour leurs enfants et que l’on retrouve, dans un repas familial, des parents qui se donnent corps et âme à leurs enfants comme Dieu lui-même se donne devrait nous aider à comprendre que Dieu peut se rendre présent tant dans le pain, que dans l’amour, que dans l’humanité. Si le don gratuit de nourriture peut être perçu comme un signe authentique d’humanité et d’amour, alors il peut être signe divin.

En s’incarnant de l’humanité jusqu’au pain partagé, Dieu finalement investit toute la chaîne de l’amour qui va du désir amoureux au sacrifice de soi pour nourrir et que vivent ceux qu’on aime.

« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. »

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 août 2023