23.02.2025 – HOMÉLIE DU 7ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 6,27-38

Tendre l’autre joue

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dimanche passé, j’avais abordé les nombreux paradoxes que nous présentent les Évangiles, notamment dans les Béatitudes : Heureux êtes-vous si vous êtes pauvres, si on vous méprise, etc. Aujourd’hui encore, une attitude paradoxale que nous propose le Christ : aimer ses ennemis, tendre l’autre joue à celui qui nous frappe. Peut-être vous souvenez-vous : nous avions abordé alors la question du dolorisme. N’est-ce pas encore ici une invitation à aimer la souffrance ? Non seulement il s’agit de ne pas rendre œil pour œil et dent pour dent, mais encore s’agit-il de présenter l’autre joue ! Pourquoi ? Pour être à nouveau frappé ? De même, aimer ses ennemis ne s’apparente-t-il pas à un syndrome de Stockholm ?

Je vous propose aujourd’hui de résoudre ces apparents paradoxes sous l’angle du droit. L’ensemble des lois que se donne un peuple est une forme de contrat. Au fond, la loi définit les limites de ce qui est acceptable pour garantir la convivialité entre tous, ce qu’on appelle volontiers aujourd’hui le vivre ensemble. Au-delà, lorsque l’on franchit les limites du droit, la loi définit des compensations sous formes de réparations et de punitions : pour tel dommage, tu payeras autant ; pour telle faute, tu seras puni de telle manière. Au fond, la loi définit une sorte de donnant-donnant lorsqu’on transgresse les règles de la vie commune.

Un des plus anciens code de lois que nous possédions est le Code de Hammurabi, qui était roi de Babylone approximativement 1800 ans avant Jésus-Christ. Il se trouve sous la forme d’une stèle de plus de deux mètres de haut, où sont gravées quantité de lois, redécouverte en Iran au début du XXe siècle, aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Ce code traite de tout : du droit de la famille, du droit de la propriété, du droit social, des échanges économiques et des sanctions judiciaires. On y voit très bien surgir la notion de donnant-donnant : « Si un notable a frappé une fille de notable et que celle-ci est morte, on tuera sa fille. » De suite, on pense à la loi du talion que dénonce la Bible « œil pour œil, dent pour dent ». Et de fait, elle s’y trouve en toutes lettres : « Si un notable a crevé un œil à un notable, on lui crèvera un œil. S’il a brisé un os à un notable, on lui brisera un os. Si quelqu’un a fait tomber une dent à un homme de son rang, on lui fera tomber une dent. »

Remarquons que c’est déjà en soi un progrès – un léger progrès. Le Code de Hammurabi vise à dépasser l’esprit de vengeance personnelle – la Vendetta encore présente de nos jours dans l’esprit mafieux – non pas dans la forme, mais sur le fond : la sanction est certes toujours strictement proportionnée au dommage – œil pour œil – mais il faut désormais un juge impartial pour la prononcer et l’exécuter. Remarquons enfin que la stricte proportionnalité des peines n’est actuellement toujours pas complètement abolie, puisqu’il y a encore des pays, certains se prétendant civilisés, qui pratiquent la peine de mort et des victimes qui la réclament au titre de vengeance.

Jésus renverse radicalement la notion de donnant-donnant, la vision de la loi comme un contrat pour vivre ensemble. Il la remplace par la loi de Dieu, la loi de l’amour. Il ne s’agit plus d’exiger réparation mais avant tout de persister à voir l’offenseur comme un frère, aimé lui aussi de Dieu. Ainsi le commandement d’aimer son prochain comme soi-même se décline ici en « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. » Ce que Jésus propose ici, c’est au fond un renversement de la loi du talion : ne cherchez pas la réciprocité de la souffrance, la vengeance, mais bien la proportionnalité avec la miséricorde que l’on espère pour soi. N’essayez pas d’égaler le mal qu’on vous a fait, mais au contraire veillez à maintenir égal l’amour, à l’instar de Dieu qui est « bon pour les ingrats et les méchants ».

Tendre l’autre joue ne relève en rien du désir de martyre. Encore moins est-ce une invitation masochiste à provoquer la souffrance. Tendre l’autre joue, c’est viser à désarmer nos ennemis par la miséricorde de l’amour. Tendre l’autre joue, c’est offrir au frère qui me frappe l’opportunité de ne pas me refrapper, au contraire de m’embrasser. Tendre l’autre joue, c’est, a priori et dans la faiblesse, rendre à celui qui me blesse l’opportunité de retrouver par lui-même la dignité humaine qu’il avait perdue en frappant. C’est en soi un authentique saut dans la confiance et un colossal don d’amour.

Au fond, le Christ nous invite aujourd’hui à considérer le mal que l’on nous fait, avec le surplus de la foi. Et ce surplus de la foi, c’est l’amour divin que nous laisserons s’incarner en nous. L’amour proprement humain, vu comme un échange affectif, un donnant-donnant sentimental, est accessible à tous, même aux pécheurs. Comme le dit le Christ, c’est facile d’aimer ceux qui nous aiment. L’amour divin lui est un don sans exigence de retour, qui en maintient cependant l’espérance, envers et contre tout et au-delà de toute offense.

Lorsque quelqu’un nous agresse, nous humilie, nous blesse, spirituellement il peut nous arriver de passer par tous ces états : d’éprouver d’abord un désir brûlant de vengeance, une volonté presqu’animale de faire du mal en retour ; ensuite d’exiger des réparations à la mesure de notre sentiment blessé, parfois aussi cédons-nous à la volonté de punir. Le Christ nous demande de renverser la logique, de répondre à la violence et au mépris non en infligeant un mal supplémentaire mais par le plus grand amour. Et, au fond, ceci répond à une logique toute simple : les personnes agressives sont essentiellement et avant tout des personnes elles-mêmes blessées, qui nécessitent donc de la considération et du soin plutôt qu’un joug supplémentaire, un surcroît de peine et de souffrance.

Enfin, la miséricorde qu’il faut avoir pour autrui, il nous faut aussi l’avoir pour nous-même. Au soir de notre vie, ce ne sera pas Dieu le juge le plus implacable. Ce sera nous ! A n’en pas douter, notre regard sur notre propre existence sera bien plus sévère que celui de Dieu. C’est le sens des versets «  Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. » : la mesure avec laquelle nous considérons les fautes d’autrui sera la mesure avec laquelle nous regarderons finalement notre vie. C’est une constante : les gens qui ont tendance à juger sévèrement les autres dissimulent souvent un regard sévère sur eux-même, et ceux qui parviennent à largement pardonner les offenses qui leur sont faites pourront sans doutes plus facilement se pardonner les leurs.

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. »
Pour autrui, pour vous-même.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 19 février 2025

16.02.2025 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 6, 17.20-26

Béatitude

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est impressionnant comme l’enseignement de Jésus est truffé de paradoxes : les premiers seront les derniers et les derniers premiers ; il faut aimer ses ennemis, ceux qui vous crucifient ; sans parler de son regard sur la Loi, qu’il n’applique bien souvent pas au pied de la lettre. L’Évangile nous propose quantité d’images et de situations paradoxales : faire passer un chameau par le chas d’une aiguille, marcher sur l’eau, s’élever dans les cieux …

A bien y réfléchir, si on applique à la lettre l’affirmation « les derniers seront les premiers et les premiers derniers », on voit se mettre en place une étrange dynamique, une sorte de mouvement perpétuel où les premiers sont toujours renvoyés à la dernière place et les derniers au premier rang (et donc à la dernière place, et donc au premier rang, etc.). On comprend bien vite que ce n’est pas ce que le texte veut dire, que derrière l’absurde de cette dynamique perpétuelle, il y a un sens plus profond à trouver ; que ce n’est pas une question de place mais avant tout une question d’intention. Le conflit intérieur que cette image dénonce, c’est l’envie, qu’il nous arrive peut-être d’avoir, de nous mettre en avant, d’être le premier, qu’elle oppose à l’humilité de préférer laisser sa place aux autres.

Le problème d’un paradoxe c’est qu’on peut facilement le comprendre à l’envers, à contre-sens. Par exemple, on trouve des gens qui se mettent délibérément à la dernière place dans la file pour communier, qui retournent ainsi à l’interprétation littérale, en termes de position. Ce sont des personnes qui se mettent à la dernière place avec l’intention d’être finalement les premières. Le paradoxe est ici criant avec l’enseignement du Christ. C’est finalement de l’orgueil déguisé en humilité. On comprend dès lors que la solution du paradoxe des premiers qui seront derniers et vice versa n’est certainement pas celle-là. Qu’il s’agit en fait de rester chacun à sa place, avec le désir humble de la céder volontiers. Et on touche ici à l’incarnation du Christ en nous. Finalement, celui qui doit prendre notre place, c’est nous-même, muni de la plénitude de l’Esprit Saint.

Le coté absurde d’un paradoxe nous invite toujours à en chercher le sens au-delà. En soi, un paradoxe ne dit rien d’intelligible, de sensé. Essayez donc de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ! Dans un récit, un paradoxe est toujours là pour heurter notre manière de raisonner, pour que nous arrêtions le fil de la lecture, pour nous faire réfléchir d’avantage à la situation.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, dans les béatitudes en général, on trouve quantité de paradoxes. Comment est-il possible d’être heureux en étant pauvre, quand on voit le coût humain de la pauvreté ? Comment peut-on être heureux d’avoir faim ou de pleurer ? Comment peut-on se sentir heureux d’être haï, exclu, insulté ou rejeté ?

Parce que si on lit cet Évangile à la lettre, il s’agit bien d’être heureux maintenant ! Heureux tout en ayant faim ; heureux tout en étant triste ; heureux tout en étant rejeté. Vous éprouvez de la joie quand on vous méprise, vous ? Pire, n’est-ce pas la porte ouverte à toutes sortes de dérives, de mésestime de soi, d’autoflagellations ? Il ne faut en effet pas beaucoup pousser le sens paradoxal des paroles du Christ pour penser qu’il veuille dire : « soyez heureux de souffrir. » C’est ici que le paradoxe heurte notre logique. Et c’est donc ici qu’il faut réfléchir plus avant.

On pourrait penser que la solution se trouve directement dans la suite du texte : « Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel. » Mais on n’est pas tellement plus avancés. Est-ce simplement la perspective d’arriver un jour au ciel qui nous oblige à nous réjouir des malheurs qui nous arrivent ? N’envisage-t-on pas là encore une théologie dangereuse, qui cède le flanc au dolorisme ? Est-ce cela que le texte veut dire : vos souffrances seront récompensées ?

La solution se trouve dans le fait de ne pas voir la récompense au futur, de ne pas voir le ciel lointain, au-delà de l’instant présent mais au contraire tout proche, hic et nunc. Nous l’avions déjà remarqué : la citation du Christ parle au présent : « Ce jour-là – aux jours de tristesse, de faim ou de mépris – ce jour-là, votre récompense est grande dans le ciel. »

Il y a une joie à trouver, plus profonde que tous nos malheurs. Il y a une béatitude à trouver qui surpasse tous les aléas de la vie. C’est cette joie profonde, accessible dès ici-bas, dont nous parle ici le Christ. On n’est pas plus heureux parce que l’on est pauvre, que l’on a faim ou que l’on endure le mépris ! On n’est pas plus récompensé parce que l’on souffre ! Mais il y a une proximité avec Dieu à trouver dès à présent, une conscience de sa présence à nos côtés et de son amour infini à maintenir en toutes circonstances, qui permettent d’endurer la souffrance et les malheurs le cœur infiniment plus léger. Il y a une proximité avec l’Esprit Saint possible dès maintenant qui donne le sentiment d’être déjà au ciel. Il y a une vie mystique avec le Christ qui permet d’endurer tout jusqu’à, malgré la souffrance et paradoxalement, susciter toujours le sentiment de la joie – la joie d’être, malgré tout, aimé plus que tout au monde par Dieu.

Si votre foi vous permet d’encaisser le mépris et les insultes, la pauvreté et la faim, alors oui vous êtes heureux, définitivement armé face aux aléas de la vie.

La joie que promettent les béatitudes n’est pas celle d’une récompense à venir. Elle est celle d’un don préalable, celui de la rencontre mystique avec le Christ possible dès maintenant et qui change tout.

Heureux es-tu si tu as un amour suffisant pour affronter le mépris.
Heureux es-tu si tu as une espérance suffisante pour affronter la maladie.
Heureux es-tu si tu as une foi suffisante pour faire face à toutes les pauvretés.
Car ton cœur est déjà dans le ciel.

Source : RÉSURGENCE.BE, le 11 février 2025

Fr. Laurent Mathelot OP

09.02.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 5,1-11

Les eaux profondes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 5, 1-11

Comme toute lecture biblique, l’Évangile de ce dimanche permet plusieurs niveaux de lecture. Je vais en présenter sommairement cinq. Puis nous en ferons une synthèse pour aujourd’hui.

Premièrement, la lecture littérale : il y a effectivement eu pour Simon-Pierre, une pèche miraculeuse sur les indications de Jésus après une nuit harassante à ne rien prendre, qui nous indique qu’embarquer le Christ dans nos entreprises est toujours source de prospérité. C’est une lecture simple, assez triviale, qui n’est pourtant pas dépourvue de sens.

Une autre lecture, sans doute plus proche de l’intention de l’Évangéliste, est celle qui comprend que ce miracle est une prophétie à propos de l’Église, symbolisée ici par la présence de Pierre, Jacques et Jean. L’Église a à s’avancer au large, c’est là qu’elle sera abondamment « pêcheuse d’hommes ». On voit ici se déployer l’intention universaliste de la mission chrétienne, dès le début de l’Évangile de Luc. Et on peut établir un parallélisme direct avec les incessants encouragements du pape à « aller vers les périphéries » de l’Église.

Troisième lecture possible : celle qui met en lumière la transition entre l’ancienne et la nouvelle alliance. Le peuple hébreux a, jusqu’alors, « peiné toute la nuit sans rien prendre » mais l’arrivée du Christ change radicalement les choses : « sur ta parole, je vais jeter les filets. » C’est la confiance en la parole du Christ qui renouvelle l’alliance de Dieu avec les hommes.

Toujours présente, et toujours à faire, la lecture spirituelle du texte. Le Christ nous invite à aller en eaux profondes, à nous avancer spirituellement là où nous pensons perdre pied, à aborder courageusement les tumultes de notre âme, à affronter la peur que nous avons de nos propres insécurités voire de nos ténèbres. La pêche sera alors miraculeuse et les profits spirituels abondants.

Enfin, on peut s’attacher à ce qu’éprouve personnellement Pierre, lorsqu’il perçoit l’inouï de la grâce de Dieu : « à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : ‘Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur.’ » qui traduit le sentiment que l’on éprouve de ne pas mériter les grâces que Dieu nous donne. Il ne s’agit pas tant de s’abaisser devant Dieu – nous sommes tous pécheurs – que de reconnaître que l’abondance de son amour nous dépasse radicalement.

C’est un dimanche pour savourer la grâce abondante de Dieu, à travers l’histoire de son peuple, à travers la mission de l’Église, à travers les pêches miraculeuses de notre vie, à chaque fois que nous embarquons le Christ avec nous pour aimer le monde.

C’est un dimanche pour méditer la joie des interventions divines dans notre histoire, ce sentiment d’abondance et d’amour inouï de Dieu à notre égard, que j’espère nous avons tous eu l’occasion de vivre – qui en rencontrant l’amour, qui en donnant la vie, qui en renouvelant la sienne. Parce que c’est cette joie, ce sentiment d’abondance de la grâce de Dieu que pourtant nous ne méritons pas, qui nous pousse à laisser tout le reste pour suivre le Christ.

Les eaux profondes – aller vers l’inconnu, sonder les remous de notre âme – peuvent nous faire peur et il peut être tentant de vouloir rester au bord de la foi, de vivre d’une foi timide, peu profonde, qui n’oserait pas lâcher prise. Je pense important de lutter contre le confort spirituel, contre la religion chrétienne perçue comme un cocon, finalement contre la tiédeur de l’âme.

L’amour de Dieu doit bien sûr nous rassurer : il est pour nous un rempart puissant contre les troubles de l’existence, contre le sentiment de sombrer qui peut parfois nous gagner. Mais, précisément, parce que cet amour est au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer, bien au-delà de notre propre mérite, il doit non seulement nous rassurer mais nous pousser à l’audace des eaux profondes. On retrouve ici l’exhortation de s. Jean-Paul II à l’inauguration de son pontificat : « N’ayez pas peur ! »

L’amour qu’a Dieu pour nous est surabondant comme la pêche miraculeuse, tellement surabondant qu’il devrait apaiser toutes nos craintes. Méditons sur nos audaces affectives, toutes ces fois où nous avons généreusement donné notre cœur – à l’audace que nous avons eue de nous marier, par exemple, l’audace de faire des enfants ou de donner notre vie à Dieu, à tous ces paris sur la vie que nous avons faits et à la surabondance des grâces que nous avons alors reçues en retour. Et à la suite de Marie, mesurons à quel point l’audace de la foi est toujours comblée de grâces.

Aujourd’hui les temps sont fort troublés, l’instabilité politique est très inquiétante, et la situation psychologique des peuples l’est autant. Partout la violence, le replis sur soi voire le rejet de qui nous inquiète vont croissant. C’est précisément le temps de l’audace spirituelle, le temps de ceux qui n’auront pas peur d’aller en eaux troubles et profondes. Aujourd’hui vient le temps de nous redire, et d’aller redire au monde : « N’ayez pas peur ! » de déborder d’amour, c’est notre seule planche de salut.

N’ayez pas peur des temps qui aujourd’hui se troublent. N’ayez pas peur des tensions qui désormais partout s’élèvent. N’ayez pas peur de l’avenir. Au contraire, laissons nous guider par l’Esprit de Dieu vers l’audace des eaux profondes. Et gardons confiance que, de cette audace spirituelle à affronter les défis actuels, surgira la surabondance miraculeuse que l’Évangile nous promet.

« N’ayez pas peur ! » « Avancez au large, et jetez vos filets.»

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 5 février 2025

02.02.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA PRÉSENTATION DU SEIGNEUR AU TEMPLE – LUC 2,22-40

Des lumières pour le monde

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est aujourd’hui une célébration à plusieurs couches, comme une pile de crêpes, oserais-je dire. C’est donc la Chandeleur, la fête des bougies. Nous célébrons aussi la présentation de Jésus au Temple, la cérémonie de la purification de la Vierge Marie et le rachat de Jésus à Dieu pour le prix de deux colombes. Notre célébration d’aujourd’hui, 40 jours après Noël, conclut le cycle de l’Épiphanie : dans tout le périple de sa naissance, Jésus arrive enfin au Temple de Jérusalem.

Comme s’il fallait rajouter une couche, le pape s. Jean-Paul II en a fait aussi la Journée de la vie consacrée – la fête des personnes qui ont fait des vœux religieux.

Enfin – je l’ai dit – il y a la tradition des crêpes, symboles du soleil qui revient et de la farine qu’on ne craint plus de sacrifier tandis qu’on commence les semailles d’hiver. La tonalité du jour oscille entre célébration de la lumière, consécration à Dieu et espérance en l’avenir.

Saint Luc est prompt à nous présenter Jésus profondément ancré dans la culture juive de son époque. Dans son Évangile, la famille de Jésus est très pieuse. Elle observe scrupuleusement les prescriptions de la Loi de Moïse. Tout premier-né est le don de Dieu et doit lui être consacré. Si l’on veut reprendre son enfant, il s’agit alors de le racheter à Dieu. Il y a, derrière cette coutume, la tradition des prémices, d’offrandes religieuses prélevées sur les premiers fruits de toute récolte. En filigrane, on retrouve ici le récit de Samuel (1 Samuel 1,1-2,10), dont le nom signifie précisément « Don de Dieu », que sa mère Anne consacre au Seigneur dès la naissance, tant elle exulte d’avoir été sauvée de sa stérilité. Il y a aussi, derrière cette tradition, l’attitude assez injuste qui consiste à donner une place particulière à l’aîné des garçons au sein des familles et qui percole jusqu’à nos jours. C’est oublier la partie « rachat » de la tradition juive qui en fait à nouveau un fruit comme les autres. Au fond – et Jean-Paul II l’avait bien vu – nous ne devrions garder que la distinction de la consécration personnelle à Dieu qui est, dans le christianisme, accessible à tous le monde, par des vœux publics ou privés.

On pourrait aussi s’interroger sur la nécessité des rites de purification de la Vierge Marie. En quoi, la Toute-Pure doit-elle se purifier ? Des siècles de christianisme on surchargé de sainteté la notion de pureté, mais dans le judaïsme, ancien comme moderne, il ne s’agit que de purification rituelle, comme on se lave les mains avant d’aller manger. Pureté et péché ne sont pas intrinsèquement liés dans le judaïsme comme il le sont devenus dans le christianisme. On est rituellement impur du simple fait de côtoyer un malade, par exemple. Il s’agit là essentiellement de mesures d’hygiène sociale alors que, pour nous, il s’agit avant tout d’hygiène spirituelle.

Enfin la chandeleur, quant à elle, littéralement la fête des chandelles, tient son nom d’une procession instituée par le pape Gélase en 494, célébrant, avant le lever du jour, Jésus comme la « Lumière qui se révèle aux nations », procession au cours de laquelle on bénissait des cierges que les chrétiens rapportaient ensuite chez eux, afin de protéger leur foyer.

Alors que retenir de tout ceci pour notre vie spirituelle ?

De la purification de la Vierge Marie, qui est notre modèle de consécration chrétienne, nous devons garder, je pense, le souci d’une hygiène spirituelle en société, à nous-mêmes nous purifier l’esprit avant toute rencontre, pour qu’elle soit sous le signe de la présence de Dieu entre nous.

Du rachat de Jésus comme premier-né, ce qui le rend à sa famille, nous comprenons, avec la Lettre aux Hébreux, que le Christ n’est pas confiné au lieu du Temple – pour nous à notre présence à l’église – qu’il est Dieu qui se rend présent dans la chair et que sa véritable consécration aura lieu dans le monde, à son baptême.

De la joie exubérante du vieux Siméon – « mes yeux ont vu le salut » – nous pourrions méditer notre propre sentiment d’avoir été sauvés par la rencontre avec le Christ. Il s’agit, dans cette vie et dans ce monde, de trouver cette joie dont nous sommes appelés à rendre compte.

Enfin, du souvenir des anciennes processions de la Chandeleur, nous devrions garder que nous sommes ces petites lumières envoyées au monde pour témoigner de la véracité du salut, de ce que l’amour de Dieu brille effectivement en nous.

C’est aujourd’hui à tous notre fête comme porteurs de la « Lumière qui se révèle aux nations ». Notre baptême a fait de nous tous des premiers-nés, des consacrés à l’amour de Dieu pour le monde.

Seigneur, fais que notre Église redevienne, pour le monde, cette communauté de petites lumières qui témoignent de ton amour. Seigneur, fais scintiller au quotidien notre propre consécration. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 janvier 2025

26.01.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 1,1-4.4,14-21

Membres du corps du Christ

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dans les couvents de formation, l’Évangile d’aujourd’hui est souvent cité en exemple, comme archétype de l’homélie parfaite. C’est le sabbat, Jésus va à la synagogue. Il fait la lecture de la Bible puis en donne un commentaire tout simple, laconique : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. ». Tous les homélies, au fond, ne visent à dire que cela, à proposer une actualisation des textes sacrés. Chacun peut faire l’exercice pour lui : ouvrir la Bible, lire un passage et dire « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. » Ensuite méditer sur comment accomplir aujourd’hui le texte lu.

Évidemment l’Évangile va plus loin. Le rouleau que lit Jésus est celui du Livre d’Isaïe, un des livres les plus lus de son époque. Et le propos de Luc, au tout début de son récit, est de proclamer que le Christ est lui-même l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : il est le messie attendu par Israël. Peut-être savez-vous d’ailleurs que le Livre d’Isaïe est le livre ancien le plus cité dans le Nouveau Testament. Dans la liturgie, nous le lisons pendant Noël et l’Avent, à l’Épiphanie, aux Rameaux, à Pâques, notamment le merveilleux Cantique du serviteur souffrant [ Is 42:1-9, 49:1-7, 50:4-11, 52:13-53:12 ]. L’intention de Luc est de souligner d’emblée l’importance de ce livre pour le Christianisme, et donc pour nous.

Mais je voudrais m’attacher aujourd’hui à la seconde lecture, celle de la Première épître aux Corinthiens et à la théologie du Corps du Christ développée par saint Paul. Allons-y pour un peu de théologie fondamentale.

Saint Paul nous dit : tous les baptisés – c’est à dire l’Église universelle – constituent un seul corps et ce corps c’est le Corps du Christ. C’est une image qu’on retrouve souvent dans la Bible, et qui est un fondement du Judaïsme, et du Christianisme à sa suite : tout groupe social, toute tribu notamment le Peuple d’Israël, le Peuple de Dieu, fonctionnent comme un seul corps, avec à sa tête un chef (c’est d’ailleurs l’étymologie du mot), avec des membres qui exécutent chacun des fonctions spécifiques et répercutent les informations. C’est encore bien souvent notre image de la société d’aujourd’hui, que l’on retrouve dans des expressions telles que « le corps social », « être membre d’une association », « agir comme un seul homme » ou dans l’idée que le Roi incarne, quelque part, le peuple Belge.

Pour l’Église, la place du chef est vite attribuée : à la tête de l’Église se trouve le Christ qui lui parle, et lui seul. Le chef de l’Église n’est ni le pape, ni le clergé, ni la volonté démocratique du peuple de Dieu. A proprement parler, l’Église est une pure théocratie : celui qui la dirige c’est l’Esprit Saint. Tous – pape, prêtres, laïcs – nous sommes des exécutants. Remarquons d’emblée que ça ne signifie pas que les membres de l’Église n’ont pas une certaine autonomie : nous avons tous notre libre arbitre et sommes priés d’en user, précisément de chacun discerner les attentes de l’Esprit Saint, de l’amour de Dieu qui nous parle et nous touche le cœur. Ainsi, véritablement, la seule direction que pourra prendre l’Église, c’est de suivre la volonté de Dieu, la volonté d’aimer comme Dieu.

L’idée de l’Église comme un seul corps dont aucun de nous n’est le chef, mais seulement un membre singulier, nous assigne à tous une fonction particulière. Nous avons tous à trouver notre place dans l’Église et dans le monde, au sein de nos familles, parmi nos amis.

Et puisque nous prétendons agir sous la direction de l’Esprit Saint, nous avons tous une vocation religieuse. Certains sont appelés à vivre une vie de contemplation et de prière, d’autres à s’engager plus socialement. Certains se sentent appelés à se donner à Dieu dans le célibat, d’autres en fondant une famille.

Tous, comme le rappelle saint Paul, nous sommes appelés à une fonction spécifique au sein du corps ecclésial : certains sont appelés à devenir apôtres c’est à dire à témoigner, d’autres sont appelés à enseigner, guérir, prophétiser ou interpréter.

Remarquons aussi qu’entre ces fonctions spécifiques, il n’y pas particulièrement de hiérarchie. Tous les membres sont interdépendants : « L’œil ne peut pas dire à la main : ‘Je n’ai pas besoin de toi’ ; la tête ne peut pas dire aux pieds : ‘Je n’ai pas besoin de vous’ ». Aussi, toutes les fonctions dans l’Église reçoivent la même dignité. Et même, comme le souligne saint Paul : « Celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur. »

Finalement, la seule hiérarchie qui prévaut dans l’Église, c’est celle de la sainteté, c’est à dire de la pureté du cœur. Et le Christ est prompt à souligner qu’il y a plus de sainteté à faire un travail humble qu’à occuper les premiers rangs. Sainte Thérèse de Lisieux l’a aussi très bien expliqué.

Ainsi, au sein de l’Église, la seule ambition qu’il convient d’avoir c’est cette de la sainteté. Et la sainteté est accessible à tous les états de vie. Ainsi, personne n’a à revendiquer de place mais tout le monde a à trouver la sienne.

Avez-vous trouvé votre place dans l’Église, votre vocation chrétienne ? Au fond, quel est le passage de l’Évangile que vous pourriez citer en pensant : c’est en moi que cette parole s’accomplit ?

Trouver sa place dans l’Église et dans le monde est essentiel parce que notre vocation est le lieu de notre sainteté, notre manière de répondre à l’appel de Dieu et d’incarner la présence de l’Esprit Saint aujourd’hui.

Mais la place que nous occupons dans l’Église et dans le monde est bien relative et de peu d’importance face à celle que nous occupons dans le cœur de Dieu. Parce que quels que soient le lieu où nous sommes, la place que nous occupons, il est toujours possible d’aimer comme Dieu aime. Je pense ici, notamment, aux personnes joyeuses de prières dans les maisons de repos.

Trouver sa place est important puisque c’est là que nous exerceront au mieux nos talents. Mais plus importante encore est la conviction que, quelque soit notre place, le bonheur est toujours authentiquement possible et la sainteté à portée de main.

Dans quelque condition que l’on soit, il est toujours possible d’exercer notre talent d’aimer. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 22 janvier 2025

19.01.2025 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 2,1-11

Œnologie spirituelle

Homélie par le Frère Laurent Mathelot

« C’était à Cana de Galilée. Jésus manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » Croyons-nous en Jésus parce qu’il peut changer l’eau en vin ? Parce qu’il peut marcher sur l’eau ? Parce qu’il peut apaiser la tempête ?

Que Jésus ait été un guérisseur, tout le monde est prêt à l’admettre. Qu’il ait ressuscité des morts, c’est déjà plus difficile à croire réellement – nous sommes devenus très rationnels – mais qu’il ait véritablement multiplié les pains ? Croyons-nous que c’est ce qui s’est effectivement passé ? Croyons-nous qu’à Cana, Jésus ait réellement changé de l’eau en vin ?

Je vous propose de faire ici ce qui se fait d’habitude en amont de l’homélie, pour la préparer : l’analyse littéraire du texte – les savants parlent d’exégèse – qui va nous permettre de mieux le comprendre.

Nous sommes ici dans l’Évangile de Jean et il faut savoir que l’Évangile de Jean est très construit. C’est essentiellement un ouvrage de théologie écrit autours d’une question centrale : quels sont les signes du divin ? C’est une œuvre littéraire très soignée. Bien plus que l’Évangile de Marc, par exemple, qui est écrit dans un grec plus ordinaire, avec beaucoup moins de figures de style et de constructions linguistiques. L’Évangile de Jean est un texte très travaillé, justement pour donner plus de profondeur à la lecture, pour inviter le lecteur à y voir plusieurs niveaux.

Par ailleurs, vous le savez, j’ai plusieurs fois eu l’occasion de le dire : le judaïsme ancien n’aime pas beaucoup les notions abstraites. Au contraire, il use d’images très concrètes pour dire ce qui ne l’est pas : il parle de la foi ˮgrosse comme une graine de moutardeˮ, par exemple. Pour rendre compte de ce qui est extrêmement difficile, il parlera de faire ˮpasser un chameau par le chas d’une aiguilleˮ. Pour dire qu’une chose est incroyable, il parlera de ˮdemander à une montagne de se jeter dans la merˮ. La littérature juive, comme la culture juive quotidienne, est truffée de ces images à la fois très concrètes et très parlantes pour rendre compte de ce qui est plus abstrait.

Alors la question se pose tout de suite, dire que l’eau se change en vin n’est ce pas une de ces images très concrètes pour dire quelque chose de plus abstrait ?

Vous pouvez croire que véritablement, de l’eau soit devenue du vin par l’intervention miraculeuse de Jésus. Au fond, s’il est Dieu et, puisque Dieu est tout-puissant, pourquoi ne pourrait-il pas changer de l’eau en vin ? C’est la première apparition publique de Jésus et il fait un miracle éclatant pour que les gens croient en lui. C’est finalement une explication simple. C’est ce qu’on appelle la lecture littérale : on croit ce que dit le texte au premier abord. Il est écrit que Jésus a changé l’eau en vin : c’est que Jésus a changé l’eau en vin. Point.

Sauf que je ne vois pas très bien en quoi ça me sauve de savoir que Jésus peut changer l’eau en vin … Si c’est juste pour dire qu’il est puissant et qu’il peut faire des choses extraordinaires, c’est un peu ridicule. Des guérisons, des morts qui reviennent à la vie, là je comprends qu’il y a une puissance divine à l’œuvre qui, moi aussi, peut me sauver. Mais de l’eau changée en vin en quoi cela me sauve-t-il ?

La beauté littéraire du texte de Jean ramène tout de suite, je l’ai dit, à une lecture plus spirituelle. L’histoire nous parle à plusieurs niveau : elle nous parle de ce qui se passe en nous, en notre âme lorsque Jésus y est invité. Alors faisons cette courte exégèse pour comprendre ce que le texte dit de notre vie spirituelle.

Il s’agit d’un mariage. Vous avez remarqué qu’on ne sait rien des mariés : ils n’interviennent pas. On ne mentionne même pas leur nom. C’est un artifice littéraire pour faire savoir au lecteur qu’il doit justement chercher à comprendre de quel mariage il s’agit. Quand Jésus guérit un aveugle, on comprend que l’aveugle c’est parfois nous ; quand Jésus chasse un esprit mauvais, on comprend que c’est parfois l’esprit mauvais en nous. Quand au pied de la Croix, Jésus confie le disciple qu’il aimait à Marie sa mère, on comprend que ce disciple c’est nous. Alors ne s’agirait-il pas de notre propres noces avec le Christ, du fait que notre âme aime Dieu ?

Vient ensuite un épisode avec Marie où Jésus apparaît rudoyer quelque peu sa mère : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » C’est en fait tout l’inverse qui se passe : le récit donne ici une place importante à Marie – remarquez que Jésus lui obéira ; il fera ce qu’elle a demandé qu’il fasse. Au fond, on retrouve ici Marie qui « met en scène Jésus » … qui le « met au monde » dans le récit.

Surtout, on nous dit qu’il y avait six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs. Ce n’est donc n’importe quelle eau que Jésus change en vin dans le récit ; c’est l’eau avec laquelle on se purifie avant les rites sacrés. C’est ici la clé de lecture du texte : avant sa venue, il fallait des rites du purification pour toucher au divin ; maintenant qu’il est parmi nous, Jésus remplace la purification par un excellent vin de noces. On célèbre, on chante, on fait la fête en sa présence : voilà la nouvelle purification chrétienne. Et d’ailleurs, contrairement aux autres religions, nous ne faisons plus d’ablutions rituelles avant la prière ; c’est notre union à Dieu qui nous purifie – union que nous vivons comme un banquet de noces.

Ainsi on comprend la fin : le bon vin que l’on sert en dernier dans le récit, c’est la venue de Jésus parmi les hommes ; avant sa présence, le vin – c’est à dire la joie de célébrer – était moins parfaite. On comprend qu’au fur et à mesure que Dieu scelle son alliance avec l’humanité, plus il se rend présent parmi nous, plus il s’incarne, plus il épouse l’humain, plus la joie est parfaite.

Et donc le récit me raconte finalement que, plus mon existence s’apparente à des noces avec Dieu, à une relation d’amour personnelle avec lui, plus elle est emportée vers la joie, voire vers l’ivresse amoureuse.

Personnellement, je trouve que cette interprétation me donne mieux à comprendre comment la relation avec le Christ me sauve : parce que sa présence est comme un mariage d’amour avec chacune et chacun d’entre nous. Elle réjouit le cœur et l’âme comme le bon vin qu’on sert à des noces emplies de joie.

Le miracle de Cana, c’est le bonheur de s’apercevoir que Dieu nous a épousés, corps et âme, pour la vie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 janvier 2025

12.01.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU BAPTÊME DU SEIGNEUR – LUC 3,15-16.21-22

Pourquoi le Christ se fait-il baptiser ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot OP

J’ai une tendresse pour Jean le Baptiste. Il apparaît un peu – si vous me permettrez l’expression – comme le perdant magnifique du Christianisme. D’abord Jean a une intuition en opposition avec son temps et son milieu. Lui qui descend d’une famille sacerdotale de Jérusalem quitte tout pour aller prêcher au désert, plus exactement sur les rives du Jourdain qui marquent la frontière entre désert et Terre d’Israël. « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur » (Jn 1, 23). Pour lui, il faut conquérir à nouveau la Terre promise. C’est dire que, dans son esprit, Israël n’est plus rien ; le Temple n’est plus rien ; le peuple de Dieu lui-même est dépouillé, nu, sans terre, revenu à l’errance. Et Jean l’assume pour lui, se vêt en conséquence, quitte Jérusalem pour les terres arides et prône une nouvelle entrée en Terre sainte. En se positionnant comme les Hébreux avant l’entrée en Terre promise, Jean pose une acte de défi radical à l’establishment dont il est issu et à l’esprit de son temps.

C’est radical est c’est sans doute ce qui me plaît en lui. Jean quitte tout – confort, famille, situation, nourriture et vêtements – pour assumer le dépouillement de son peuple et la désolation de son époque.

Puis arrive Jésus de Galilée, qui le dépasse et rafle la mise : son bel idéal, la nouvelle entrée en Terre promise, ses disciples, tout ce que Jean a mis en œuvre, Jésus semble s’en emparer … presque l’en dépouiller. Et l’Écriture insiste : « Moi, je vous baptise avec de l’eau, mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. » On l’a l’impression d’une course de fond où Jean se fait coiffer au poteau parle Christ.

Même sa mort, que l’Évangile situe également lors d’un repas, n’est pas accomplie comme celle du Christ. Vous vous souvenez de l’épisode de la tête de Jean offerte à Salomé sur un plateau pour une danse lascive. C’est Hérode qui triomphe à la mort de Jean, alors que c’est le Christ qui triomphe à sa propre mort.

J’ai une tendresse pour Jean le Baptiste parce qu’il apparaît comme un magnifique perdant, un bel idéaliste qui a perdu son combat. Il est intransigeant et c’est ce qui lui coûte la tête.

C’est Jean qui invente le baptême mais c’est Jésus qui s’y voit couronné par Dieu. Une voix venant du ciel dit « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Alors Jean le Baptiste n’est-il qu’un admirable perdant ? Oui et non.

Oui, c’est le Christ qui accomplit sa mission. Jean s’efface et c’est Jésus qui triomphe. Remarquons que lui-même, Jésus, triomphe à la manière d’un perdant. Car s’il apparaît muni de la plénitude de l’Esprit à son baptême ; il meurt à bout de souffle – en rendant l’Esprit – moqué jusqu’au pied de la Croix par des foules qui tantôt l’acclamaient et maintenant réclament sa crucifixion.

Jean le Baptiste est humain, nous sommes humains et le Christ est humain. Et ultimement l’humanité s’efface devant la divinité. En cela, tous, nous apparaissons comme des perdants. Et tous nous mourrons.

Mais finalement, et dès le baptême de Jean, nous triomphons. Si, dans la crèche, Dieu rejoint notre humanité, au baptême de Jean – je l’ai dit – Dieu rejoint nos combats. En se laissant baptiser par lui, Jésus endosse la révolte de Jean le Baptiste contre la corruption des élites et l’hypocrisie du Temple. Jean est un révolté contre son époque et le Christ vient le rejoindre au bord du Jourdain. Il vient habiter la radicalité de sa contestation avec la plénitude de l’Esprit Saint. Ainsi, comme dira saint Paul à Tite : il nous apprend « à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété », faisant de nous « un peuple ardent à faire le bien. »

Tous nous menons des combats. Sans doute chacun avec une radicalité différente mais je crois que tous, il nous arrive d’être révoltés par la corruption et l’hypocrisie, par l’injustice. Celle de notre époque et, peut-être aussi, la nôtre. Tous, nous menons des combats, contre le mal en nous et contre le mal dans le monde. Et le mal, à juste titre, nous révolte.

Si le Christ vient se faire baptiser par Jean alors qu’il est Dieu, c’est pour signifier que, par le baptême, il endosse tous les combats de notre vie, tous les combats de l’humanité. Dieu n’a pas besoin d’être baptisé mais Dieu veut montrer, par la baptême, qu’il peut investir la radicalité de tous nos combats humains.

C’est effet si nous laissons le Christ habiter pleinement les combats que nous menons – et à cette seule condition – que nous les accomplirons avec justice. Et ainsi, avec Dieu, de tous les combats, nous sortirons vainqueurs.

C’est à nous, et depuis notre baptême, que Dieu dit : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 8 janvier 2025

05.01.2025 – HOMÉLIE DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 2,1-12

Quand Dieu se manifeste

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous célébrons aujourd’hui l’Épiphanie, je voudrais réfléchir avec vous sur la séquence « Adoration des Mages – Vie cachée de Jésus – Baptême par Jean – Tentations au désert » que nous présentent les évangiles à partir d’ici et tenter d’en tirer quelques enseignements pour notre vie spirituelle.

On va d’abord se débarrasser du stéréotype de Roi mage. Le texte de Matthieu qui relate l’Adoration des mages ne dit jamais qu’ils sont rois ni, d’ailleurs, qu’ils sont trois. Le terme grec μάγοι (magoï) désigne plutôt des savants, des sages venus d’Orient. Pour les Juifs, les sagesses sont orientales. C’est de Mésopotamie, de l’actuel Irak, que vient Abraham. C’est à l’Extrême-Orient que se trouve Babylone, la ville des sagesses qui ont cherché à s’élever d’elles-mêmes jusqu’à Dieu, dans l’épisode de la Tour de Babel. L’Adoration des mages, ce sont en fait les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Jésus ; les sagesses humaines qui s’inclinent devant l’Incarnation divine. L’apparition d’une étoile est le phénomène cosmique qui, par excellence, interroge la science des hommes – c’est là sa symbolique dans le récit, qui renforce l’idée que les mages sont des savants, des astronomes, des sages qui étudient le cosmos. Le récit de l’Épiphanie met ainsi en scène les premiers à être avertis en eux-mêmes de la venue de Dieu sur Terre : d’abord des bergers, c’est-a-dire des gens simples, n’ayant que leur bon sens pour comprendre le monde et les plus éminents savants de l’époque qui déposent, aux pieds de l’Enfant-Dieu, toute la richesse de leur savoir. Ce que le récit montre ici, c’est que, si la simplicité et la science mènent à Dieu, devant lui, elles s’inclinent.

Épiphanie est un mot grec qui signifie « se manifester, apparaître, être évident, éclatant » – littéralement : « sur-briller ». Pour les bergers comme pour les mages, l’incarnation de Dieu est devenue évidente, éclatante. Plus précisément, on parle de « théophanies » c’est-à-dire de Dieu qui se manifeste, qui apparaît, dont la présence devient évidente. Pour Moïse, le Buisson ardent était une théophanie, une manifestation claire de la présence de Dieu. Nous en trouverons une autre dans l’Évangile de la semaine prochaine, lorsqu’après le Baptême de Jésus, le ciel s’ouvre, que l’Esprit Saint apparaît tel une colombe et qu’une voix venant du ciel proclame : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. ».

Dans nos vies aussi se produisent des événements qui touchent au divin. Nous avons tous dans nos existences – je l’espère – des événements où le temps semble suspendu, comme éternel, même s’il ne dure qu’un instant ; où l’esprit et le cœur se laissent gagner par une plénitude qui emporte tout. Parmi ces parcelles d’éternité qui nous gagnent, il doit y avoir – je pense – la mise au monde d’un enfant : pour nous croyants, donner la vie touche au divin. Pour des parents qui voient naître leur enfant, il y a quelque chose de la manifestation de Dieu dans leur existence. D’autres moments humains ont le goût de la plénitude divine : un « je t’aime » entendu, une tête complice qui se pose sur votre épaule, un moment de pure amitié ou un bel élan de fraternité. Il y a, si on y est attentif, tout au long de l’existence, de nombreux petits moments qui touchent au divin : chaque fois que nous voyons une manifestation authentique d’amour, nous, croyants, y voyons une manifestation de Dieu.

Dans notre vie spirituelle aussi. Si vous vous enfoncez dans la prière, s’il vous arrive de creuser votre relation avec Dieu, vous vivrez de ces moments qui touchent à l’extase spirituelle, qui donnent le sentiment de communion avec le divin, qui nous emportent dans un élan d’éternité. Il y a des prières qui peuvent se révéler intenses et qui n’inondent pas moins le cœur qu’un élan amoureux.

Pour les bergers qui le rejoignent spontanément, pour les mages qui viennent à lui avec leurs sagesses : la rencontre avec le Christ est ce moment d’éternité, cette apparition phénoménale de Dieu dans leur vie qui les emporte vers le divin. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit des mages lorsqu’ils voient leurs espérances réalisées dans cet enfant qui manifeste authentiquement Dieu. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit de Jésus, à son baptême, quand il entend cette voix venue du ciel qui dit « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Et puis plus rien, le désert …

Parce que si on réfléchit aux bergers, aux mages venus adorer l’enfant Jésus dans la crèche, pour eux, pendant les trente années qui suivent, il ne se passe rien. A part l’épisode où Jésus, jeune adolescent, viendra retrouver des sages au Temple, pendant trente années le Salut qu’il apporte reste totalement caché, pour ainsi dire : disparu, enfoui. Pour peu que les mages aient été âgés au moment de la venue de Jésus au monde, pour eux, il ne s’est rien passé d’autre …

Et même pour Jésus, après la théophanie de son baptême, les Évangiles nous racontent que l’Esprit l’emporte au désert pour y être tenté. Comme si la joie devait nécessairement retomber ; comme si après toute épiphanie, tout événement lumineux, toute manifestation divine dans l’existence, il devait y avoir un passage à vide … Pour les mères qui accouchent, on appelle cela une dépression post-partum : alors que la plus grande joie, avec leur enfant, vient de leur arriver, certaines mères sombrent dans le blues.

Les manifestations de Dieu, le sentiment d’éternité que donne la joie divine quand elle nous gagne, les grandes joies de nos existences, parce qu’elles changent profondément les choses en nous, parce qu’elles s’affrontent à nos libertés, parce qu’elles donnent à nos vies une autre dimension, les manifestations divines au sein de nos existences créent parfois paradoxalement en nous un sentiment de deuil, d’absence, de vide, de désert.

Ce n’est pas que la joie nous quitte ou nous abandonne, que Dieu après nous avoir comblé de sa présence se retire de nos vies, y laissant le sentiment d’un vide abyssal. Non, c’est que ces joies qui font exulter divinement le corps, pour pleinement s’incarner, doivent aussi rejoindre nos doutes et nos souffrances, dans ce qu’ils ont, eux aussi, de plus présent, d’encore vif.

Toutes les manifestations de Dieu, toutes nos joies les plus intenses finissent par rejoindre nos doutes les plus profonds, nos déserts les plus arides, nos solitudes les plus tristes. C’est précisément le signe qu’il s’agit d’action divine : elle rejoint tout, même le plus désespéré en nous, pour s’y mêler, quelque part s’y diluer et nous soigner. Dieu nous montre alors la puissance de la Résurrection ; à quel point il est guérisseur et qu’ainsi, il sauve véritablement le monde.

Comme les mystiques avec Dieu, les amoureux savent que les lunes de miel ne durent qu’un temps. Ce n’est pas le signe d’un amour qui s’étiole, d’une intensité qui disparaît. C’est le signe que l’amour s’incarne au niveau le plus profond, là où il rencontre nos meurtrissures et les guérit.

Merci Seigneur de nous redonner la joie de Noël à tout instant, par le souvenir de nos épiphanies, de ces rencontres divines qui nous ont profondément changés.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er janvier 2025

29.12.2024 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE – LUC 2, 41-52

L’esprit familial

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui nous fêtons la Sainte Famille, ce qui nous renvoie à l’image très concrète de la nôtre. Je ne vais pas vous parler de ma famille, mais permettez-moi de vous faire découvrir un peu de spiritualité dominicaine. Notre ordre se considère en effet comme une famille, avec des frères et des sœurs, religieux et laïcs – une famille où l’on s’aime et parfois se déchire, où l’on ne s’est pas choisi mais vivons ensemble, unis par une intention et un destin qui nous dépassent et nous soudent. Toutes les familles ont leur esprit, leurs règles, leurs rites.

Qu’est-ce qui fait une famille ? Et pourquoi cet épisode où le jeune Jésus échappe à la surveillance de ses parents pour fêter la Sainte Famille ? N’y avait-il pas, dans l’Évangile, des images plus parlantes que des parents qui cherchent avec angoisse leur enfant égaré ? justement plus familiales ? On aurait pu reprendre, par exemple, le récit de la Nativité. Faire à nouveau mémoire de Noël, mais surtout évoquer cette image parfaite de la famille : Marie, Joseph et leur nouveau-né face à l’adversité du monde avec, au firmament, l’étoile de Dieu … Voilà l’image d’Épinal d’une sainte famille : une maman, un papa, un enfant vivant paisiblement sous le regard protecteur de Dieu.

Sauf que Joseph sait ne pas être le père de cet enfant. La voici déjà un peu écornée l’image d’Épinal. Je ne dis pas que les images pieuses, a fortiori les icônes représentant la Sainte Famille, n’ont pas tout leur sens. Mais je souhaite maintenir un regard lucide sur la famille qui vit parfois des drames intimes. L’Écriture témoigne de ce que n’est pas facile dans le cœur de Joseph … Voilà qui nous dit que la sainteté n’est pas seulement un bel idéal, mais qu’elle est, avant tout, éminemment concrète, qu’elle a à surmonter des déchirures profondes, de l’âme et du cœur. Elle n’a rien d’une image d’Épinal la sainteté de Joseph. Elle est passée par un sentiment de confiance trahie, peut-être par l’envie de rejeter Marie, en tous cas par la crainte de l’avoir définitivement perdue comme épouse …

Si on y pense bien, elle est passée par un sentiment de ruine, la sainte famille. En tous cas par une crise profonde. Quelle folle espérance pour nous : au-delà de la crise, la sainte famille réalise en effet concrètement le salut.

Les lectures d’aujourd’hui nous présentent la famille comme éminemment liée à la foi. Dans la première, Samuel est le fruit de la prière d’Anne au Temple de Silo ; c’est aussi la foi qui nous unit comme la famille des enfants de Dieu, comme le rappelle la Lettre de saint Jean. Toute famille est le fruit d’une espérance et le lieu où cette espérance se réalise. La famille est, par excellence, le lieu de la foi concrète.

Nous, dominicains, sommes connus pour être des prêcheurs. Et ceux qui nous fréquentent restent bien souvent étonnés de voir l’extraordinaire diversité d’opinions qui se rencontre parmi nous. Et comment un tel foisonnement d’idées, parfois très divergentes, n’entame pas notre unité de cœur, ni notre foi commune.

Ce qui caractérise ce charisme de l’Ordre des dominicains, c’est ce que nous appelons la sainte prédication, qui n’est rien d’autre que l’art concret, pratique et quotidien de vivre ensemble ; la première prédication des prêcheurs n’est pas d’abord un discours sur Dieu, mais la manière quotidienne d’être entre soi, de s’aimer. La première et la plus authentique prédication chrétienne, ce ne sont pas des mots, mais la vie de nos communautés, de nos familles, au-delà de nos diversités.

Et il devrait en être ainsi de toutes nos communautés, de toutes nos églises, de toutes nos familles : elles devraient être le lieu le plus immédiat que l’on se donne pour vivre sa foi – pas seulement la partager mais l’incarner – et voir surgir concrètement le royaume de Dieu dont le Christ affirme qu’il s’est rendu tout proche, qu’il est arrivé jusqu’à nous.

Nos familles, nos communautés sont le reflet de notre foi. Prions que toutes nos relations reflètent l’amour incarné de Dieu. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 2024

24.12.2024 – HOMÉLIE DE LA NUIT DE NOËL – LUC 2,1-14

Les pauvres ne s’habillent pas de sandwiches

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le temps de Noël est un temps d’abondance et de fraternité, l’occasion de célébrer à nouveau frais le surgissement de la vie divine en notre Humanité, et donc en nos âme et cœur. Pour beaucoup d’entre nous, ce sera aussi un temps de préoccupation des plus pauvres, l’occasion d’un élan de générosité plus appuyé envers les plus défavorisés.

Dès lors se pose la question : quelle générosité et dans quelle mesure ? Les défis sont innombrables et colossaux. Il y la question des réfugiés, celles des familles démunies, des personnes sans logis ou isolées. Il y a la question des moyens : Comment agir pour un mieux ? Quoi donner ?

Depuis qu’en 1982, la Communauté de Sant’Egidio a accueilli un petit groupe de personnes pauvres autour de la table de Noël, dans la basilique Sainte-Marie-au-Transtevere, à Rome, c’est devenu une tradition que le Pape a repris et qui perdure jusque chez nous. C’est au fond une résurgence des sacrifices de Paix qui étaient offerts au Temple de Jérusalem, partagés entre Dieu, les prêtres et l’offrant, pour un repas sacré. Quelle part de notre budget de Noël serions-nous prêts à consacrer en offrande aux pauvres ?

L’esprit de Noël, qui célèbre le surgissement du divin en nos vies, nous invite en outre à réfléchir à notre regard sur les plus démunis : Comment puis-je mieux incarner la prédilection du Christ envers les plus pauvres ? Comment me convertir de surcroît à l’amour de ceux qui sont dépourvus de tout, parfois même de la plus élémentaire des considérations ?

A qui n’est-il jamais arrivé de détourner le regard d’un mendiant ? C’est pourtant notre propre mendicité d’espérance et d’amour que Dieu est venu combler en s’incarnant.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » C’est une réflexion que l’on entend souvent, a fortiori quand on évoque l’accueil des migrants. C’est une réflexion qui, par son exagération inappropriée, témoigne de dureté de cœur. A personne, pas même aux États, il n’est demandé d’accueillir toute la misère du monde. Il nous est simplement demandé d’envisager notre part. S’effrayer de toute la misère du monde pour prôner l’inaction sert ici de prétexte aux cœurs fermés. 8,5 % de la population mondiale vit sous le seuil international de pauvreté défini par la Banque mondiale. Éradiquer la pauvreté la plus criante est tout-à-fait soutenable, alors que nous déjetons 17 % de la nourriture que nous produisons.

Le pauvre est crasseux, vecteur de maladies, déprimé voire désespéré, violent parfois, alcoolisé souvent, « méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien » (Isaïe 53, 3).

Sans doute, le premier devoir chrétien est-il d’humaniser le pauvre, de le considérer comme une personne avant de le voir indigent. Une belle résolution de Noël serait ainsi de ne plus jamais laisser un pauvre auquel nous tendons quelqu’argent dans l’anonymat. Demander à un mendiant son prénom, c’est déjà le regarder autrement. C’est aussi engager un dialogue dont découlera peut-être une histoire, un partage d’humanité et de vie. Demander à un mendiant son prénom, son récit, prendre le temps de quelques mots de réconfort, c’est humaniser la pauvreté et ainsi mieux la comprendre.

« Il va aller s’acheter de l’alcool ou de la drogue. » Voici encore un stéréotype qui, pour certains, sert de principe à l’inaction. La force d’un stéréotype c’est qu’il contient quelque vérité : il y a en effet un risque indéniable de voir notre générosité détournée du bien que nous souhaitons prodiguer. Il reste cependant qu’un consommateur de drogues doit aussi se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner. Considérer que l’argent que l’on donne sera dépensé spécifiquement en stupéfiants plutôt qu’en biens utiles, c’est dévoiler un a priori qui n’est pas forcément vrai. On peut tout aussi bien penser contribuer à une nuit au chaud. Ainsi, on fait d’un risque un prétexte qui ne permettra jamais à la personne d’hiérarchiser ses priorités.

Il y a un risque à donner gratuitement, sans a priori. Prendre le risque de voir son don détourné de sa finalité bonne, c’est aussi assumer le risque que prend le Christ en s’incarnant, risque de l’offrande généreuse de soi que les hommes finalement mépriseront. Il convient, pour qu’il soit christique, que notre don soit gratuit, dégagé d’a priori et de conditions ; que notre don laisse libre celui qui le reçoit, notamment libre de choisir son repas.

On commence aujourd’hui à étudier l’impact positif du don en espèces sur le don en nature. Ainsi on découvre que la meilleure façon d’aider une personne indigente est de lui confier un petit budget à gérer, quitte à risquer qu’elle le gère mal. Tout en maintenant l’autonomie de la personne, on la responsabilise sur de petits montants. On témoigne ainsi d’une confiance qui élève – là encore, le propre de Dieu qui s’incarne.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est que le risque en vaut la chandelle. Non seulement, il assume une aide immédiate, mais il proclame aussi une espérance et une confiance. A contrario, le refus de donner de l’argent est toujours un pessimisme sur la nature humaine. De préférence, donner un billet : il n’est pas possible aujourd’hui de s’offrir un repas au chaud pour moins de 5 €, sans parler d’une chambre pour la nuit.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est oui si ce don nous change le regard et le cœur, a fortiori s’il nous est difficile. C’est alors une petite kénose, un exercice spirituel d’identification à Dieu qui s’offre au risque de l’humain et de ses errements.

Mais il faut surtout donner de l’humanité aux pauvres, outre leur témoigner de confiance par des dons, leur offrir attention et affection, à commencer par connaître leur prénom. Et – qui sait ? – peut-être initier une relation.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 3024