05.01.2025 – HOMÉLIE DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 2,1-12

Quand Dieu se manifeste

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous célébrons aujourd’hui l’Épiphanie, je voudrais réfléchir avec vous sur la séquence « Adoration des Mages – Vie cachée de Jésus – Baptême par Jean – Tentations au désert » que nous présentent les évangiles à partir d’ici et tenter d’en tirer quelques enseignements pour notre vie spirituelle.

On va d’abord se débarrasser du stéréotype de Roi mage. Le texte de Matthieu qui relate l’Adoration des mages ne dit jamais qu’ils sont rois ni, d’ailleurs, qu’ils sont trois. Le terme grec μάγοι (magoï) désigne plutôt des savants, des sages venus d’Orient. Pour les Juifs, les sagesses sont orientales. C’est de Mésopotamie, de l’actuel Irak, que vient Abraham. C’est à l’Extrême-Orient que se trouve Babylone, la ville des sagesses qui ont cherché à s’élever d’elles-mêmes jusqu’à Dieu, dans l’épisode de la Tour de Babel. L’Adoration des mages, ce sont en fait les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Jésus ; les sagesses humaines qui s’inclinent devant l’Incarnation divine. L’apparition d’une étoile est le phénomène cosmique qui, par excellence, interroge la science des hommes – c’est là sa symbolique dans le récit, qui renforce l’idée que les mages sont des savants, des astronomes, des sages qui étudient le cosmos. Le récit de l’Épiphanie met ainsi en scène les premiers à être avertis en eux-mêmes de la venue de Dieu sur Terre : d’abord des bergers, c’est-a-dire des gens simples, n’ayant que leur bon sens pour comprendre le monde et les plus éminents savants de l’époque qui déposent, aux pieds de l’Enfant-Dieu, toute la richesse de leur savoir. Ce que le récit montre ici, c’est que, si la simplicité et la science mènent à Dieu, devant lui, elles s’inclinent.

Épiphanie est un mot grec qui signifie « se manifester, apparaître, être évident, éclatant » – littéralement : « sur-briller ». Pour les bergers comme pour les mages, l’incarnation de Dieu est devenue évidente, éclatante. Plus précisément, on parle de « théophanies » c’est-à-dire de Dieu qui se manifeste, qui apparaît, dont la présence devient évidente. Pour Moïse, le Buisson ardent était une théophanie, une manifestation claire de la présence de Dieu. Nous en trouverons une autre dans l’Évangile de la semaine prochaine, lorsqu’après le Baptême de Jésus, le ciel s’ouvre, que l’Esprit Saint apparaît tel une colombe et qu’une voix venant du ciel proclame : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. ».

Dans nos vies aussi se produisent des événements qui touchent au divin. Nous avons tous dans nos existences – je l’espère – des événements où le temps semble suspendu, comme éternel, même s’il ne dure qu’un instant ; où l’esprit et le cœur se laissent gagner par une plénitude qui emporte tout. Parmi ces parcelles d’éternité qui nous gagnent, il doit y avoir – je pense – la mise au monde d’un enfant : pour nous croyants, donner la vie touche au divin. Pour des parents qui voient naître leur enfant, il y a quelque chose de la manifestation de Dieu dans leur existence. D’autres moments humains ont le goût de la plénitude divine : un « je t’aime » entendu, une tête complice qui se pose sur votre épaule, un moment de pure amitié ou un bel élan de fraternité. Il y a, si on y est attentif, tout au long de l’existence, de nombreux petits moments qui touchent au divin : chaque fois que nous voyons une manifestation authentique d’amour, nous, croyants, y voyons une manifestation de Dieu.

Dans notre vie spirituelle aussi. Si vous vous enfoncez dans la prière, s’il vous arrive de creuser votre relation avec Dieu, vous vivrez de ces moments qui touchent à l’extase spirituelle, qui donnent le sentiment de communion avec le divin, qui nous emportent dans un élan d’éternité. Il y a des prières qui peuvent se révéler intenses et qui n’inondent pas moins le cœur qu’un élan amoureux.

Pour les bergers qui le rejoignent spontanément, pour les mages qui viennent à lui avec leurs sagesses : la rencontre avec le Christ est ce moment d’éternité, cette apparition phénoménale de Dieu dans leur vie qui les emporte vers le divin. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit des mages lorsqu’ils voient leurs espérances réalisées dans cet enfant qui manifeste authentiquement Dieu. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit de Jésus, à son baptême, quand il entend cette voix venue du ciel qui dit « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Et puis plus rien, le désert …

Parce que si on réfléchit aux bergers, aux mages venus adorer l’enfant Jésus dans la crèche, pour eux, pendant les trente années qui suivent, il ne se passe rien. A part l’épisode où Jésus, jeune adolescent, viendra retrouver des sages au Temple, pendant trente années le Salut qu’il apporte reste totalement caché, pour ainsi dire : disparu, enfoui. Pour peu que les mages aient été âgés au moment de la venue de Jésus au monde, pour eux, il ne s’est rien passé d’autre …

Et même pour Jésus, après la théophanie de son baptême, les Évangiles nous racontent que l’Esprit l’emporte au désert pour y être tenté. Comme si la joie devait nécessairement retomber ; comme si après toute épiphanie, tout événement lumineux, toute manifestation divine dans l’existence, il devait y avoir un passage à vide … Pour les mères qui accouchent, on appelle cela une dépression post-partum : alors que la plus grande joie, avec leur enfant, vient de leur arriver, certaines mères sombrent dans le blues.

Les manifestations de Dieu, le sentiment d’éternité que donne la joie divine quand elle nous gagne, les grandes joies de nos existences, parce qu’elles changent profondément les choses en nous, parce qu’elles s’affrontent à nos libertés, parce qu’elles donnent à nos vies une autre dimension, les manifestations divines au sein de nos existences créent parfois paradoxalement en nous un sentiment de deuil, d’absence, de vide, de désert.

Ce n’est pas que la joie nous quitte ou nous abandonne, que Dieu après nous avoir comblé de sa présence se retire de nos vies, y laissant le sentiment d’un vide abyssal. Non, c’est que ces joies qui font exulter divinement le corps, pour pleinement s’incarner, doivent aussi rejoindre nos doutes et nos souffrances, dans ce qu’ils ont, eux aussi, de plus présent, d’encore vif.

Toutes les manifestations de Dieu, toutes nos joies les plus intenses finissent par rejoindre nos doutes les plus profonds, nos déserts les plus arides, nos solitudes les plus tristes. C’est précisément le signe qu’il s’agit d’action divine : elle rejoint tout, même le plus désespéré en nous, pour s’y mêler, quelque part s’y diluer et nous soigner. Dieu nous montre alors la puissance de la Résurrection ; à quel point il est guérisseur et qu’ainsi, il sauve véritablement le monde.

Comme les mystiques avec Dieu, les amoureux savent que les lunes de miel ne durent qu’un temps. Ce n’est pas le signe d’un amour qui s’étiole, d’une intensité qui disparaît. C’est le signe que l’amour s’incarne au niveau le plus profond, là où il rencontre nos meurtrissures et les guérit.

Merci Seigneur de nous redonner la joie de Noël à tout instant, par le souvenir de nos épiphanies, de ces rencontres divines qui nous ont profondément changés.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er janvier 2025

29.12.2024 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE – LUC 2, 41-52

L’esprit familial

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui nous fêtons la Sainte Famille, ce qui nous renvoie à l’image très concrète de la nôtre. Je ne vais pas vous parler de ma famille, mais permettez-moi de vous faire découvrir un peu de spiritualité dominicaine. Notre ordre se considère en effet comme une famille, avec des frères et des sœurs, religieux et laïcs – une famille où l’on s’aime et parfois se déchire, où l’on ne s’est pas choisi mais vivons ensemble, unis par une intention et un destin qui nous dépassent et nous soudent. Toutes les familles ont leur esprit, leurs règles, leurs rites.

Qu’est-ce qui fait une famille ? Et pourquoi cet épisode où le jeune Jésus échappe à la surveillance de ses parents pour fêter la Sainte Famille ? N’y avait-il pas, dans l’Évangile, des images plus parlantes que des parents qui cherchent avec angoisse leur enfant égaré ? justement plus familiales ? On aurait pu reprendre, par exemple, le récit de la Nativité. Faire à nouveau mémoire de Noël, mais surtout évoquer cette image parfaite de la famille : Marie, Joseph et leur nouveau-né face à l’adversité du monde avec, au firmament, l’étoile de Dieu … Voilà l’image d’Épinal d’une sainte famille : une maman, un papa, un enfant vivant paisiblement sous le regard protecteur de Dieu.

Sauf que Joseph sait ne pas être le père de cet enfant. La voici déjà un peu écornée l’image d’Épinal. Je ne dis pas que les images pieuses, a fortiori les icônes représentant la Sainte Famille, n’ont pas tout leur sens. Mais je souhaite maintenir un regard lucide sur la famille qui vit parfois des drames intimes. L’Écriture témoigne de ce que n’est pas facile dans le cœur de Joseph … Voilà qui nous dit que la sainteté n’est pas seulement un bel idéal, mais qu’elle est, avant tout, éminemment concrète, qu’elle a à surmonter des déchirures profondes, de l’âme et du cœur. Elle n’a rien d’une image d’Épinal la sainteté de Joseph. Elle est passée par un sentiment de confiance trahie, peut-être par l’envie de rejeter Marie, en tous cas par la crainte de l’avoir définitivement perdue comme épouse …

Si on y pense bien, elle est passée par un sentiment de ruine, la sainte famille. En tous cas par une crise profonde. Quelle folle espérance pour nous : au-delà de la crise, la sainte famille réalise en effet concrètement le salut.

Les lectures d’aujourd’hui nous présentent la famille comme éminemment liée à la foi. Dans la première, Samuel est le fruit de la prière d’Anne au Temple de Silo ; c’est aussi la foi qui nous unit comme la famille des enfants de Dieu, comme le rappelle la Lettre de saint Jean. Toute famille est le fruit d’une espérance et le lieu où cette espérance se réalise. La famille est, par excellence, le lieu de la foi concrète.

Nous, dominicains, sommes connus pour être des prêcheurs. Et ceux qui nous fréquentent restent bien souvent étonnés de voir l’extraordinaire diversité d’opinions qui se rencontre parmi nous. Et comment un tel foisonnement d’idées, parfois très divergentes, n’entame pas notre unité de cœur, ni notre foi commune.

Ce qui caractérise ce charisme de l’Ordre des dominicains, c’est ce que nous appelons la sainte prédication, qui n’est rien d’autre que l’art concret, pratique et quotidien de vivre ensemble ; la première prédication des prêcheurs n’est pas d’abord un discours sur Dieu, mais la manière quotidienne d’être entre soi, de s’aimer. La première et la plus authentique prédication chrétienne, ce ne sont pas des mots, mais la vie de nos communautés, de nos familles, au-delà de nos diversités.

Et il devrait en être ainsi de toutes nos communautés, de toutes nos églises, de toutes nos familles : elles devraient être le lieu le plus immédiat que l’on se donne pour vivre sa foi – pas seulement la partager mais l’incarner – et voir surgir concrètement le royaume de Dieu dont le Christ affirme qu’il s’est rendu tout proche, qu’il est arrivé jusqu’à nous.

Nos familles, nos communautés sont le reflet de notre foi. Prions que toutes nos relations reflètent l’amour incarné de Dieu. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 2024

24.12.2024 – HOMÉLIE DE LA NUIT DE NOËL – LUC 2,1-14

Les pauvres ne s’habillent pas de sandwiches

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le temps de Noël est un temps d’abondance et de fraternité, l’occasion de célébrer à nouveau frais le surgissement de la vie divine en notre Humanité, et donc en nos âme et cœur. Pour beaucoup d’entre nous, ce sera aussi un temps de préoccupation des plus pauvres, l’occasion d’un élan de générosité plus appuyé envers les plus défavorisés.

Dès lors se pose la question : quelle générosité et dans quelle mesure ? Les défis sont innombrables et colossaux. Il y la question des réfugiés, celles des familles démunies, des personnes sans logis ou isolées. Il y a la question des moyens : Comment agir pour un mieux ? Quoi donner ?

Depuis qu’en 1982, la Communauté de Sant’Egidio a accueilli un petit groupe de personnes pauvres autour de la table de Noël, dans la basilique Sainte-Marie-au-Transtevere, à Rome, c’est devenu une tradition que le Pape a repris et qui perdure jusque chez nous. C’est au fond une résurgence des sacrifices de Paix qui étaient offerts au Temple de Jérusalem, partagés entre Dieu, les prêtres et l’offrant, pour un repas sacré. Quelle part de notre budget de Noël serions-nous prêts à consacrer en offrande aux pauvres ?

L’esprit de Noël, qui célèbre le surgissement du divin en nos vies, nous invite en outre à réfléchir à notre regard sur les plus démunis : Comment puis-je mieux incarner la prédilection du Christ envers les plus pauvres ? Comment me convertir de surcroît à l’amour de ceux qui sont dépourvus de tout, parfois même de la plus élémentaire des considérations ?

A qui n’est-il jamais arrivé de détourner le regard d’un mendiant ? C’est pourtant notre propre mendicité d’espérance et d’amour que Dieu est venu combler en s’incarnant.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » C’est une réflexion que l’on entend souvent, a fortiori quand on évoque l’accueil des migrants. C’est une réflexion qui, par son exagération inappropriée, témoigne de dureté de cœur. A personne, pas même aux États, il n’est demandé d’accueillir toute la misère du monde. Il nous est simplement demandé d’envisager notre part. S’effrayer de toute la misère du monde pour prôner l’inaction sert ici de prétexte aux cœurs fermés. 8,5 % de la population mondiale vit sous le seuil international de pauvreté défini par la Banque mondiale. Éradiquer la pauvreté la plus criante est tout-à-fait soutenable, alors que nous déjetons 17 % de la nourriture que nous produisons.

Le pauvre est crasseux, vecteur de maladies, déprimé voire désespéré, violent parfois, alcoolisé souvent, « méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien » (Isaïe 53, 3).

Sans doute, le premier devoir chrétien est-il d’humaniser le pauvre, de le considérer comme une personne avant de le voir indigent. Une belle résolution de Noël serait ainsi de ne plus jamais laisser un pauvre auquel nous tendons quelqu’argent dans l’anonymat. Demander à un mendiant son prénom, c’est déjà le regarder autrement. C’est aussi engager un dialogue dont découlera peut-être une histoire, un partage d’humanité et de vie. Demander à un mendiant son prénom, son récit, prendre le temps de quelques mots de réconfort, c’est humaniser la pauvreté et ainsi mieux la comprendre.

« Il va aller s’acheter de l’alcool ou de la drogue. » Voici encore un stéréotype qui, pour certains, sert de principe à l’inaction. La force d’un stéréotype c’est qu’il contient quelque vérité : il y a en effet un risque indéniable de voir notre générosité détournée du bien que nous souhaitons prodiguer. Il reste cependant qu’un consommateur de drogues doit aussi se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner. Considérer que l’argent que l’on donne sera dépensé spécifiquement en stupéfiants plutôt qu’en biens utiles, c’est dévoiler un a priori qui n’est pas forcément vrai. On peut tout aussi bien penser contribuer à une nuit au chaud. Ainsi, on fait d’un risque un prétexte qui ne permettra jamais à la personne d’hiérarchiser ses priorités.

Il y a un risque à donner gratuitement, sans a priori. Prendre le risque de voir son don détourné de sa finalité bonne, c’est aussi assumer le risque que prend le Christ en s’incarnant, risque de l’offrande généreuse de soi que les hommes finalement mépriseront. Il convient, pour qu’il soit christique, que notre don soit gratuit, dégagé d’a priori et de conditions ; que notre don laisse libre celui qui le reçoit, notamment libre de choisir son repas.

On commence aujourd’hui à étudier l’impact positif du don en espèces sur le don en nature. Ainsi on découvre que la meilleure façon d’aider une personne indigente est de lui confier un petit budget à gérer, quitte à risquer qu’elle le gère mal. Tout en maintenant l’autonomie de la personne, on la responsabilise sur de petits montants. On témoigne ainsi d’une confiance qui élève – là encore, le propre de Dieu qui s’incarne.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est que le risque en vaut la chandelle. Non seulement, il assume une aide immédiate, mais il proclame aussi une espérance et une confiance. A contrario, le refus de donner de l’argent est toujours un pessimisme sur la nature humaine. De préférence, donner un billet : il n’est pas possible aujourd’hui de s’offrir un repas au chaud pour moins de 5 €, sans parler d’une chambre pour la nuit.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est oui si ce don nous change le regard et le cœur, a fortiori s’il nous est difficile. C’est alors une petite kénose, un exercice spirituel d’identification à Dieu qui s’offre au risque de l’humain et de ses errements.

Mais il faut surtout donner de l’humanité aux pauvres, outre leur témoigner de confiance par des dons, leur offrir attention et affection, à commencer par connaître leur prénom. Et – qui sait ? – peut-être initier une relation.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 3024

22.12.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 1,39-45

Enceints de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

J’aime à croire que tout croyant est quelque part enceint de Dieu.

Enceinte résonne différemment si l’on est une femme évidemment, comme l’est Élisabeth que Marie vient visiter. Être enceinte – Marie l’est aussi – c’est porter en soi un enfant ; c’est l’éprouver vivant en son sein et seules les mères véritablement peuvent en parler.

Mais si quelque humanité en moi recèle la vie de Dieu, si je dis qu’en moi le souffle vital de Dieu s’implante, s’incarne et ne vise qu’à croître, alors je suis enceint de Dieu. Nous sommes tous enceints de Dieu.

Le récit de la visitation de Marie nous enseigne que la foi se reçoit et se ressent comme un enfant qui prend vie en soi et que l’on sent parfois tressaillir. Le croyant est enceint de la foi de Dieu et, comme Élisabeth, l’éprouve : elle a senti Jean-Baptiste tressaillir d’allégresse de sa rencontre avec Marie enceinte du Christ ; Élisabeth frémit de la vie en elle qui se réjouit de la venue toute proche de Dieu au monde.

Tressaillir revêt deux aspects : on peut tressaillir de joie, de bonheur, d’amour ; on peut tressaillir de chagrin, de peine, de peur. Le corps tressaille sous le coup d’une vive émotion, qui peut être positive ou négative. C’est pour cela qu’en l’occurrence le texte précise que Jean-Baptiste tressaillait d’allégresse, comme s’il reconnaissait, à travers les ventres de leurs mères, la présence divine de son cousin.

L’étymologie de Noël, c’est la naissance bien sûr. La naissance de Jésus, il y a quelques deux mille ans ; notre propre naissance, aujourd’hui, sous l’impulsion de l’Esprit. Nous aussi tout notre être est imprégné de ce désir de donner au monde cette vie-là : une vie parfaite d’amour, la vie divine. Quand je regarde mon propre élan vital passé, présent et que je le projette dans l’avenir, je ne vois que ça : le désir de donner à travers moi vie à l’amour.

La foi est une présence vivante en moi qui rayonne, qui irradie par sa vitalité tout mon être de l’intérieur. Je crois qu’on peut imaginer la foi comme une grossesse : petite d’abord, plus petite qu’une graine de moutarde, mais déjà agissante et produisant mystérieusement ses effets ; plus conséquente, plus développée ensuite, que je sens prendre, de jour en jour, plus de place en moi, qui parfois d’ailleurs me donne des coups, me bouscule de l’intérieur, me rappelle vigoureusement sa présence et, à force, même m’épuise. C’est en effet parfois un effort d’aimer. Surtout d’aimer comme Dieu aime. Il se peut même que la lassitude de porter la foi nous gagne.

La présence de Dieu sur Terre est concrète sinon elle n’est pas incarnée. Concrète, il y a deux mille ans en Jésus, concrète aujourd’hui, en vous, en moi, en tous ses disciples. Si nous disons que Dieu vise à se rendre totalement présent à travers nous, alors il nous revient de mettre sa vie au monde, de lui donner vie aujourd’hui.

Concrètement, être chrétien c’est en permanence accoucher de Dieu. Comme à Marie, l’Esprit me parle et, si je réponds « oui », tout de suite, j’enfante du divin. Les spirituels savent que le bien qu’ils sont capables d’engendrer est à la hauteur de cet assentiment donné à Dieu : « oui, je veux mettre ta vie au monde ». Aussi pleinement que je donne mon accord à la présence fécondante de l’Esprit Saint, aussi directement engendré-je, à travers moi, cette vie de Dieu. A mesure que la foi progresse en moi, je deviens moi-même une présence incarnée de Dieu comme Marie, enceinte, l’est pour Élisabeth.

Vous l’avez compris, cette homélie est un plaidoyer contre une foi désincarnée, contre le christianisme perçu comme une idée séduisante, une pensée noble, un beau principe. C’est déjà reléguer Noël au rang de commémoration et la foi que nous professons au rang de théorie. Le christianisme n’est pas une idée, la foi n’est pas logée dans le cerveau, elle vit dans nos entrailles, elle nous prend au ventre. Elle grandit, elle tressaille et parfois elle jubile en nous. Une foi qui concrètement agit, ça se sent aussi concrètement qu’une mère éprouve en elle son enfant. Une foi qui concrètement engendre, ça change une vie aussi radicalement qu’une mère se trouve changée par un enfantement.

Si plus rien en moi ne trésaille à Noël, si rien plus particulièrement ne me réjouit, si Noël n’est pas chaque année nouveau – de l’ordre de l’enfantement personnel – alors il n’est plus l’actualité mais seulement le souvenir de la naissance de Dieu parmi les hommes.

Pour que Noël soit d’actualité – pour que ce soit véritablement Noël – il faut que Dieu vienne au monde à travers moi. Alors ce sera Noël en moi.

La vraie joie de Noël, c’est lorsque j’éprouve à travers moi la venue au monde de l’amour de Dieu. Je comprends alors que l’enfant de Dieu que Dieu nous demande d’enfanter, c’est avant tout nous-même.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 18 décembre 2024

15.12.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVANT – LUC 3,10-18

« Que devons-nous faire ? »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous voici au troisième dimanche de l’avent, le dimanche de Gaudete. Gaudete est le premier mot du chant d’entrée de la messe latine de ce dimanche. Il signifie « Réjouissez-vous ». Partout, dans l’Église, on célèbre aujourd’hui la joie.

Le premier dimanche de l’avent nous invitait à nous tenir sur nos gardes face au malheur, de crainte que notre cœur ne s’alourdisse ; à rester éveillés et à prier quand surgit la ténèbre. Le deuxième nous recommandait de préparer le chemin du Seigneur, de rendre droit ses sentiers, de convertir notre cœur, d’aplanir dans notre esprit ce qui est escarpé et de redresser ce qui est tordu. C’est à une nouvelle entrée en Terre promise que nous invitait Jean le Baptiste, à un nouveau surgissement de la vie divine en nous, littéralement à une nouvelle vie.

Et donc se pose aujourd’hui la question « Que devons-nous faire ? » Comment incarner cette nouvelle vie ? Dimanche prochain, le quatrième de l’avent, comme Élisabeth, la vie en nous tressaillira d’allégresse de la proximité avec le Christ qui vient à notre rencontre. On voit se dessiner, tout au long de l’avent, une progression spirituelle qui va de la ténèbre, du sentiment que tout s’effondre, à l’incarnation en nous de la présence de Dieu et au retour de la joie profonde.

Réjouissez-vous donc, notre marche au désert prend fin et bientôt nous serons sauvés. C’est un peu le point où nous en sommes aujourd’hui. Dès lors, l’Évangile pose cette question : « Et maintenant, que devons-nous faire ? » pour incarner cette nouvelle espérance ? Ce à quoi Jean le Baptiste répond : Soyez justes, agissez désormais avec justice. « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas (…) Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. », c’est-à-dire de ce qu’il est juste que vous receviez.

La Terre promise, c’est la vie joyeuse, la vie paisible, la vie aimante et aimable. Le moyen de cette vie joyeuse, c’est le règne de Dieu, le salut que nous apporte son Incarnation, la joie de son Amour quand il vient à nous. Et le lieu de cette venue, de cette incarnation de Dieu aujourd’hui c’est notre vie, notre corps que Jésus définira comme un Temple – le Temple de l’Esprit Saint – et que Jean le Baptiste purifie déjà de son baptême de conversion.

Nous sommes précisément entre le baptême de l’eau – notre préparation à accueillir le Christ dans notre vie – et le baptême de feu – l’incarnation vivante en nous de son Esprit. Au fond, l’avent revient à faire de notre vie une crèche où vient au monde le Christ et de notre corps une nouvelle Terre promise où vient au monde l’amour de Dieu pour l’humanité.

Que faire donc, après s’être converti à cette nouvelle espérance qu’un amour divin puisse surgir de nous, après avoir aplani en nous les tensions et redressé, dans notre cœur, ce qui était tordu pour que cette venue se fasse à travers nous ? « Que devons-nous faire maintenant ? » demandent à Jean ceux qu’il vient de baptiser. Il leur répond de désormais faire régner la justice.

On ne prêche plus beaucoup de nos jours sur la justice de Dieu – sans doute, par le passé, a-t-on fait peur avec l’image d’un Dieu juge implacable, surveillant tout – ; on prêche aujourd’hui d’avantage sur sa miséricorde et c’est en soi un bien. Mais la miséricorde sans la justice n’est qu’un favoritisme. La miséricorde sans la justice, c’est hiérarchiser la souffrance, évidemment au regard de sa propre souffrance ; c’est choisir ses pauvres face à d’autres que l’on méprise ; c’est, au fond, choisir qui sera sauvé et qui ne le sera pas, qui sera aimé et qui sera rejeté. La miséricorde sans la justice, c’est finalement un égoïsme du cœur, une appropriation de la souffrance d’autrui comme exutoire à sa propre souffrance, une instrumentalisation de l’amour de Dieu à son profit, un confinement de l’Esprit Saint à ses propres vues. Et donc une prédilection, un choix partisan. Et donc une injustice. Sans doute la plus terrible des injustices, celle qui prétend agir par amour, voire au nom de Dieu.

La miséricorde sans la justice, c’est notamment penser que, pour sauver les pauvres, il faille s’attaquer aux riches ; pour libérer les esclaves, il faille tuer leurs oppresseurs. Dans le Nouveau Testament, ceux qui envisagent la miséricorde sans la justice, ce sont les Zélotes, qui prônent la libération d’Israël par la lutte armée et les assassinats. De nos jours, ce sont les partisans de l’idéologie « woke ».

Savez-vous ce qu’est le wokisme ? Le terme est le prétérit du verbe anglais to wake up, s’éveiller. Le woke est quelqu’un qui se prétend particulièrement éveillé sur les questions actuelles de justice sociale. Le problème c’est que ce mouvement, qui d’abord prônait la prise de conscience des injustices, est devenu aujourd’hui radical, intégriste et fondamentalement injuste. Le wokisme, c’est par exemple lutter contre le racisme en s’attaquant à la civilisation occidentale devenue le nouveau réceptacle de tous les maux, notamment en déboulonnant des statues ou en censurant des livres. Le wokisme, c’est détourner la cause féministe pour s’en prendre aux hommes, définir la masculinité comme toxique et la paternité comme obsolète. Le wokisme, c’est fondamentalement un combat pour la justice par l’injustice.

La partialité du cœur, c’est, au nom de l’amour, maintenir en soi une part de mépris. La partialité du cœur, c’est dire moi d’abord, les miens ensuite, et puis ceux pour lesquels j’ai de l’affection, et les autres tant pis. Comment atteindre ainsi la joie ? La partialité du cœur c’est garder une rancœur voire une haine personnelles, une peur intime, une part de ténèbre en soi, un petit enfer où Dieu ne pourra jamais s’incarner. La partialité du cœur, c’est finalement renoncer au plein surgissement de la joie divine en soi.

La justice du cœur est un prérequis au surgissement de cette joie. Nous devons aimer tout le monde, de la même intensité, avec la même attention et le même désir de rencontre. Nous n’avons pas à faire élection de personnes, à choisir nos combats. Prenons soin de déceler toutes les petites injustices dans notre manière d’aimer le monde, nos petites inégalités affectives, elles sont le signe que nous avons encore le cœur fragmenté.

Unissez votre cœur, c’est le mot d’ordre aujourd’hui. En y faisant régner la justice, vous le préparez à la joie, celle de votre propre proximité avec l’enfant qui vient sauver le monde dans la crèche, ne faisant élection de personne. Au contraire, débordant d’amour pour tous.

Réjouissons-nous ! Noël est tout proche. Faisons régner dans notre cœur autant la miséricorde que la justice. C’est ainsi que nous trouverons la vraie joie, celle d’un amour tellement débordant qu’il désire rejoindre la moindre parcelle humanité.

Réjouissez-vous, l’amour de Dieu veut surgir en vous. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 12 décembre 2024

08.12.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 3,1-6

Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers

Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui se divise en deux. D’abord, il se situe dans le temps par l’énumération des dirigeants laïcs et religieux de l’époque : Tibère, Hérode, Caïphe … Ce n’est pas une liste anodine. Elle rappelle la férocité du moment : la domination de Rome et la corruption des élites politiques et religieuses. Aux yeux des contemporains de Jésus, ce sont des dirigeants corrompus que l’on cite là.

Jean le Baptiste lui-même est issu d’une famille sacerdotale. Zacharie, son père, est un prêtre du Temple de Jérusalem. C’est son propre monde que Jean le Baptiste trouve corrompu. Il lance alors un vibrant appel au changement, à la conversion, et en décrit le processus : il s’agit de rendre droit ce qui est tortueux et d’aplanir ce qui ne l’est pas. La métaphore est géographique, mais tout le monde comprend qu’il s’agit des tensions de la vie : des chemins tortueux que l’âme peut prendre, des abîmes de perplexité dans lesquels on sombre parfois, de la difficulté qu’il y a à remonter la pente. Ce sont les chemins de l’espérance que Jean le Baptiste veut redresser ici.

Ainsi, les dirigeants sont corrompus, le peuple souffre et Jean le Baptiste pose un geste radical, qui surprend : il tourne le dos au Temple, où il devait succéder à son père, et va au bord du Jourdain. C’est clairement un geste de défi, qui proclame que le Temple lui-même est désormais corrompu, que ce n’est plus là qu’il faut rendre un culte à Dieu, que Dieu a déserté sa terre, que le peuple d’Israël a perdu la Terre promise. Et, de fait, elle est désormais romaine la Terre promise.

Symboliquement, aller au bord du Jourdain, c’est proclamer qu’il faut à nouveau reconquérir la Terre d’Israël. Pour les plus biblistes d’entre nous, Jean le Baptiste figure ici un nouveau Moïse, et préfigure Jésus comme un nouveau Josué, celui qui dans l’Ancien Testament est le premier à entrer en Terre sainte. Ce que propose Jean le Baptiste, c’est précisément une nouvelle entrée en Terre promise.

Jésus nous enseignera plus tard que la véritable Terre sainte, le véritable Temple, c’est notre corps. On voit déjà cette idée surgir dans l’idée du baptême que propose Jean. On va au Jourdain pour symboliser une nouvelle entrée en Terre d’Israël certes, mais c’est aussi son âme et son corps que l’on purifie, le pardon de ses péchés que l’on demande. Jean le Baptiste appelle avant tout à la conversion personnelle, avant de plonger ensuite les corps dans l’eau. Dès le baptême de Jean, on voit se préfigurer cette notion du corps humain comme une terre sacrée, comme le vrai Temple. La Terre sainte, c’est le peuple de Dieu : voilà ce que proclame Jean le Baptiste.

Dès lors, on peut se poser la question pourquoi est-ce tout le peuple et non pas seulement les oppresseurs du peuple que Jean invite à se convertir ?

« Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

La souffrance, l’oppression nous changent. Elles changent notre regard sur le monde, sur les autres et sur nous-mêmes. Les tristesses et les duretés de la vie assombrissent notre cœur, les agressions que nous avons subies entament profondément notre capacité d’aimer, jusqu’à susciter en nous des sentiments contradictoires : difficile de ne pas vouloir se venger quand quelqu’un nous fait du mal ; difficile de ne pas en vouloir à la Terre entière quand le malheur nous tombe dessus ; difficile de ne pas devenir injuste ; difficile de ne pas répercuter la souffrance qui nous accable sur les autres. Un vent de révolte et de haine parcourt le peuple, voilà pourquoi Jean le Baptiste l’invite à la conversion.

Cette haine de l’oppresseur, cette révolte contre le malheur, si on les laisse s’amplifier, rendent tortueuses et rocailleuses toutes nos relations. Elles instillent partout leur violence qui ne trouve nulle part d’exutoire. On se voit alors soi-même devenir quelqu’un d’agressif et de violent – violent envers les autres, violent envers soi, en pensées, en paroles et parfois en actes. Au mieux, on se voit devenir quelqu’un de fermé. La haine, l’esprit de vengeance voire simplement le fait de ne désespérément plus vouloir souffrir sont des feux qui nous rongent au risque de nous rendre injustes envers tout le monde, la vie-même et parfois Dieu. « Où est Dieu puisque je souffre ? » « Que vaut une vie pleine de malheurs ? »

Nos blessures rendent tortueux les chemins de notre cœur, nos souffrances suscitent en nous des sentiments rocailleux. « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

En ce temps de l’Avent où nous nous préparons à accueillir à nouveau l’incarnation de Dieu, à prier pour qu’il vienne au monde à travers nous, c’est faire œuvre spirituelle utile que de rechercher en soi – en son esprit et en son âme – ces chemins tortueux, nos pensées toujours rocailleuses de souffrances ; de rechercher en notre cœur ce qui est encore tordu ou escarpé.

Mais il importe surtout de rechercher la paix de l’âme, la douce sérénité qui, malgré les évènements, éclatera en joie le soir de Noël. Ce n’est pas du luxe, pendant ce temps de l’Avent, de rechercher tout ce qui nous apaise. La paix dans le monde ne surgira que de la paix personnelle de tous les cœurs.

« Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 5 décembre 2024

01.12.2024 – HOMÉLIE DU PREMIER DIMANCHE DE L’AVANT – LUC 21,25-28.34-36

Crèche vivante

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous sommes le premier dimanche de l’Avent. Voici le temps où nous nous préparons pour Noël, à la venue du Christ au monde, à l’incarnation de Dieu en notre humanité.

Chaque Noël célèbre un double événement : la naissance, il y a quelque deux mille ans de Jésus à Bethléem mais aussi notre propre naissance comme enfants de Dieu. Célébrer Noël, c’est autant célébrer la venue de Dieu dans l’Humanité que le surgissement du divin en nous.

L’Avent, c’est le temps où l’on se prépare à Noël et, pour nous, il s’agit de nous préparer à faire surgir à nouveau frais la vie divine en nous. Autant, voici le temps de décorer et d’illuminer nos maisons et nos villes ; autant est-il temps d’illuminer notre cœur et d’y guetter la joie qu’a Dieu d’y naître et de nous engendrer. Penchons-nous un instant sur cette joie de Dieu à Noël, la joie qu’il a de surgir en toute humanité.

Dans la première lecture, du Livre de Jérémie, on peut capter quelque chose de cette joie. Dans un oracle, Dieu annonce la venue d’un Sauveur, de la lignée de David, qui ouvrira un règne de droit et de justice : « Voici venir des jours où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël ». ; « Jérusalem habitera en sécurité. » Dieu, à l’avance, se réjouit du bonheur qu’il va apporter et de la sécurité qui en découlera.

Pourtant, si on est attentif, on se rend vite compte qu’au temps où Jésus naît, Jérusalem est tout sauf une ville en sécurité, où règne la justice et le droit. L’occupant romain est partout et il exerce sur le peuple hébreux un joug sévère. L’oppression est autant militaire qu’économique, religieuse et culturelle. Hérode est un roi corrompu, un collaborateur des Romains. Le moindre mouvement de foule est réprimé avec violence et toute contestation est éteinte dans le sang. On nous raconte d’ailleurs qu’à la naissance de Jésus, Marie et Joseph ont dû fuir en Égypte, pour éviter la persécution. Quel que soit le regard que l’on pose sur le massacre des Innocents, le simple fait qu’il soit plausible aux yeux du rédacteur de l’Évangile témoigne de la violence de ce temps.

De tout ceci, on comprend que le bonheur divin ne surgit pas en un jour, qu’il vient discrètement au monde et qu’il lui faudra du temps pour conquérir les cœurs humains.

On comprend mieux encore, avec Paul, dans la Lettre aux Thessaloniciens, que le bonheur et le règne du droit et de la justice surgiront de l’amour entre tous. Certes Dieu, en Jésus, est né au sein de notre Humanité, mais il naît encore chaque fois que nous nous laissons gagner par un amour intense et débordant. Dieu, depuis toujours, cherche à s’incarner – pleinement en Jésus bien sût, mais aussi pleinement en nous.

L’Avent est cette période où nous cherchons à retrouver la pureté originelle de notre cœur, à l’affermir en le rendant plus docile à l’amour de Dieu, à prier pour qu’il surgisse pleinement en nous. L’Avent est cette période où l’on prépare son cœur comme une petite crèche où vient naître l’enfant-dieu, un lieu prêt pour que s’y incarne réellement le plus parfait amour.

L’Évangile, par contre, entre en net contraste avec cette perspective de joie, de justice et de bonheur que nous célébrons. « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde. ». On retrouve dans le ton apocalyptique de ce passage ce que nous avions évoqué plus tôt : Dieu vient au monde alors que les temps sont particulièrement troublés. Mais pourquoi ces images de catastrophes ultimes alors qu’il s’agit de se réjouir de la venue d’un sauveur.

Le dire c’est presque y répondre.

Un sauveur vient littéralement nous sauver, précisément du tumulte et de la catastrophe. Il y a un contraste saisissant entre l’incarnation de l’amour de Dieu sous la forme de la venue au monde d’un petit enfant et la violence des temps où cette naissance se produit.

Et nous-mêmes, quand nous cherchons à orienter notre cœur vers un amour plus parfait, c’est bien parce qu’il ne l’est pas, qu’il y règne aussi des tumultes et des conflits, parfois des oppressions et des violences.

C’est forcément dans un certain trouble que Dieu s’incarne. Et c’est au fond de la perdition que la puissance de Dieu apparaît la plus éclatante. La venue au monde de Dieu apparaît alors comme une lumière qui éclaire les ténèbres – nos ténèbres. On rejoint ici l’imagerie de Noël comme le plus pur espoir qui s’incarne dans la nuit … et dans nos nuits.

L’Avent, c’est le temps où malgré les peurs et les conflits, malgré le tumulte du monde et la violence qui nous entoure, nous cherchons l’apaisement de notre cœur par l’incarnation en nous de l’amour natif de Dieu. Je l’ai dit : l’Avent consiste à faire de notre cœur une crèche où la puissance divine pourra concrètement naître et croître, nous enfantant nous-mêmes comme fils et filles de Dieu. L’Avent c’est le temps où nous ravivons l’innocence de notre cœur pour que Dieu vienne au monde à travers nous.

Allez préparer votre maison pour Noël. Réjouissez-vous des illuminations qui enchantent déjà la ville. Mais surtout – surtout – préparez votre cœur à briller plus intensément dans la nuit. Préparez-le à accueillir, comme un enfant, l’amour inouï de Dieu pour le monde.

Alors ce sera véritablement Noël.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 novembre 2024

24.11.2024 – HOMÉLIE DE LA SOLELENNITÉ DU CHRIST, ROI DE L’UNIVERS – JEAN 18,33b-37

Domination et pouvoir

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 18, 33b-37

La fête du Christ Roi de l’Univers a été instituée au XXe siècle, en 1925. Elle célèbre la royauté du Christ, c’est à dire sa domination et son pouvoir sur toute la création.

On est alors dans un contexte particulier, face aux blessures non-cicatrisées de la Première guerre mondiale. Beaucoup de monarchies viennent de s’effondrer : l’Empire russe, l’Empire austro-hongrois, l’Empire allemand, l’Empire ottoman. C’est la période des trônes vacillants.

C’est aussi la période où les totalitarismes qui déclencheront la Seconde guerre mondiale prennent racines, à gauche comme à droite. Si le premier conflit mondial avait été celui de la puissance technologique mise au service des instincts humains les plus belliqueux, le second sera celui du surhomme nietzschéen, de l’homme surpuissant cherchant à façonner les peuples.

Était-il à propos de tenir des discours sur le pouvoir et la domination du Christ à cette époque, alors que pouvoir et domination techniques avaient fait tant de ravages sur les champs de la Somme ou des Ardennes ? Et cette proclamation de la domination universelle du Christ n’est-elle pas l’annonce d’un totalitarisme chrétien que l’on devrait autant déplorer que les totalitarismes athées qui se sont étripés sur les ruines de Stalingrad ou de Berlin ? Fallait-il parler de monarchie divine dans une époque où la notion de puissance était assurément mal comprise par l’Humanité ? Et cette proclamation n’a-t-elle pas été le prélude à une dérive monarchique de l’Église, nourrissant le cléricalisme que nous déplorons tant aujourd’hui ?

C’est un peu vite oublier que les Accords du Latran n’interviendront que quatre années plus tard et que le pape, Pie XI en l’occurrence, se trouve privé d’État. Il ne parle précisément pas de monarchie cléricale, mais de domination et de puissance spirituelle. « Ma royauté n’est pas de ce monde », dit Jésus à Pilate dans l’Évangile.

Le messie qu’attendait Israël devait être à l’image de Melkisédek, « roi de Salem » et « prêtre du Très-Haut » (Gn 14, 18). Roi, comme protecteur et défenseur des croyants ; prêtre, c’est à dire offrant pour le peuple des sacrifices. Si on lit attentivement les Évangiles, on constate que les contemporains de Jésus, dont certains de ses disciples, attendaient surtout un messie guerrier, un roi libérateur, un envoyé de Dieu qui soulèverait le peuple et les délivrerait des Romains. Et c’est finalement l’accusation que Pilate gardera contre lui : le fait de s’être proclamé roi des Juifs et d’avoir menacé l’Empire. Jésus lui avait pourtant affirmé : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Jésus n’est en rien un séditieux, ni un révolté contre l’oppression, encore moins un leader politique ou un chef de guerre. Au contraire, il proclame l’amour des ennemis, invite à tendre l’autre joue et à prier pour ceux qui nous persécutent.

Longtemps l’Église a mal compris le principe monarchique et s’est considérée comme une puissance temporelle, qui devait combattre pour le Christ. Ce n’est vraiment pas cela que nous célébrons aujourd’hui.

Si la royauté du Christ n’est pas de ce monde, c’est bien qu’il gouverne sur les esprits. La domination et le pouvoir du Christ, aujourd’hui, je l’espère, nous ne les entendons plus que comme spirituels. Le Christ est, par excellence, l’humain spirituellement maître de soi en toutes circonstances. La royauté du Christ s’entend désormais comme gouvernement personnel et non comme principe étatique. Ce sont nos vies individuelles bien plus qu’une moribonde chrétienté que le Christ veut gouverner avec puissance.

Ainsi l’appel à s’identifier au Christ-Roi est avant tout un appel à se dominer personnellement, à gagner la maîtrise spirituelle de ses élans et de ses pulsions, à se laisser gouverner par l’amour – l’opposé d’un appel à la conquête ou au prosélytisme. C’est de notre gouvernement intime sous l’égide de l’Esprit-Saint que découleront des relations humaines harmonieuses et une société paisible. De là, de cette paix intérieure que nous procure la maîtrise spirituelle de soi, surgira le règne de Dieu parmi les hommes.

L’enseignement moral de l’Église est très exigeant – trop pour certains –, qui demande de garder en toutes circonstances la maîtrise de soi, de ses affects et de ses pulsions. L’enseignement de l’Église est humainement très exigeant – c’est vrai –, qui demande de ne jamais céder aux esprits de vengeance et de haine, de révolte ou de colère, et de résister intimement à toute tentation de nous écarter de l’amour altruiste.

Le règne de Dieu parmi les hommes ne commence pas par un combat pour imposer à tous la loi divine. Par contre, il convaincra et surviendra dans la mesure où nous, chrétiens, dominerons nos passions pour ne rendre au monde que de l’amour. Le règne de Dieu parmi les hommes commence par le combat spirituel personnel visant à la domination intime de l’amour divin.

Que le Seigneur fasse de nous des reines et des rois intérieurs, des gens qui se gouvernent spirituellement, gardent la maîtrise de leurs sentiments et ne font régner que l’amour dans leur vie.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCE.BE, le 20 novembre 2024

17.11.2024 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 13,24-32

Apocalypse !

Lectures : Évangile selon saint Marc 13, 24-32

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les lectures aujourd’hui nous parlent de la fin des temps, de l’Apocalypse. Et les images qu’utilise Jésus dans l’Évangile sont impressionnantes : une grande détresse, le soleil qui s’éteint, les étoiles qui tombent du ciel. D’autant qu’il les présente aussi concrètes que les feuilles de figuier qui annoncent, par leur venue, le début de l’été.

Au XXe siècle, l’Église a mis de coté la prédication sur la fin des temps. Elle est devenue difficile. Notre monde est épris de science et ces récits annonciateurs de catastrophes autant impressionnantes que surréalistes sont devenus embarrassants, peut-être même gênants. Comment évoquer encore aujourd’hui la bête de l’Apocalypse qui avait « dix cornes et sept têtes » (Ap 13, 1) et prétendre encore dire quelque chose de parlant ?

On garde de ces visions que rapporte la Bible, l’impression d’images un peu naïves, qui servaient à effrayer les gens simples de jadis – des images d’enfers bouillonnants, de diables terrifiants et de tortures atroces. Un peu comme un tableau de Jérôme Bosch : très sombre, très rouge, avec des visages effrayants. C’est, je crois, faire deux erreurs. D’abord celle de penser que ces images servaient simplement à faire peur. Elles disent bien plus que cela. En fait, elles illustrent les peurs humaines et les tortures de l’esprit. L’autre erreur serait de penser que les gens des temps anciens étaient bien plus simplets, bien plus crédules que nous ne le sommes. Ce n’est pas vrai. Par contre, ils savaient mieux que nous décoder ces images représentant très graphiquement les tourments spirituels : peurs, chagrins, désespoirs, dépressions, …

C’est aussi sans doute devenu difficile de parler d’Apocalypse et de fin des temps après deux guerres mondiales où les gens ont plutôt souhaité – et on les comprend – parler d’espérance, d’amour et de réconciliation.

Il n’empêche que les textes sont là – en voici deux exemples aujourd’hui – et qu’ils continuent à vouloir nous dire quelque chose.

Le réchauffement climatique nous rend sans doute plus attentifs. Il n’annonce que des catastrophes : canicules et incendies d’une part ; torrents de pluies et inondations dévastatrices, d’autre part. On voit déjà ces changements – récemment en Espagne – et on a l’impression que ce n’est que le début de bouleversements colossaux et effrayants à venir.

Certains se disent aussi que les tensions entre peuples et au sein des peuples qui ne cessent de s’accroître un peu partout sur la planète seraient déjà le reflet de ces peurs qui gagnent tous les habitants de la Terre. Le pape François parle de « guerre mondiale par morceaux » ; partout dans les rues surgissent des affrontements xénophobes.

Notre monde va changer – radicalement changer – et les perspectives ne sont pas réjouissantes. S’annoncent déjà une crise économique majeure, bientôt plus de pauvreté, plus de famines, plus de conflits et de guerres, encore plus de migrations … De là, à parler de fin des temps qui s’annonce et d’apocalypse en vue, pour certains, il n’y a qu’un pas.

Revenons donc sur ces deux textes qui nous parlent, chacun à sa manière, de la fin des temps. D’autant qu’il y a plusieurs fins des temps et qu’on peut faire des liens entre elles. Il y a la fin du monde – « la fin du ciel et de la terre » comme dit l’Évangile et la fin de notre temps à nous, lorsque nous mourrons. Il y a des parallèles à faire entre notre propre mort et l’Apocalypse ultime, parce qu’on passe sans doute par les mêmes sentiments.

La seconde partie du Livre de Daniel (Dn 7 – 12) – d’où vient la première lecture – présente une série de visions apocalyptiques comme celle que nous venons de lire. C’est un livre de l’Ancien Testament écrit vers 164 avant Jésus-Christ. Le peuple juif est alors persécuté par des Grecs venus de Syrie qui ont transformé le Temple de Jérusalem en Temple de Zeus. Les Hébreux finalement se révolteront et finiront par l’emporter.

Ce genre de visions – qu’on appelle apocalyptique – qui parle de la fin des temps avec des images fortes, parfois terrifiantes, pas toujours très compréhensibles, souvent extraordinaires, survient toujours en lien avec des persécutions ou des drames et le sentiment que tout est perdu. C’était le cas à l’époque de Daniel où les Juifs étaient durement persécutés ; c’était le cas pour l’Apocalypse de saint Jean au temps de la persécution des premiers chrétiens.

Ce sont des récits qui s’adressent à des gens qui souffrent, qui craignent pour leur vie et qui ont peur. Ces visions sont impressionnantes et les images qu’elles donnent sont fortes mais, au moment de mourir, nombreux sont ceux qui passent par des tensions spirituelles intenses. Ce sont ces moments-là, quand la vie s’effondre, que ces textes veulent, à leur manière, décrire et surtout accompagner.

Avez-vous déjà eu l’occasion de discuter avec quelqu’un qui meurt ? Avez-vous déjà eu le privilège d’accompagner quelqu’un jusqu’à la fin ? Savez-vous le plus grand regret qui s’exprime, au moment de mourir ? C’est de n’avoir pas assez pris le temps d’aimer. Pour la plupart des gens, c’est le temps que l’on a pas passé avec celles et ceux qu’on aime qui manque au moment du départ final. C’est bien plus facile de partir si on se sent rassasié d’amour.

Bien plus difficile sera le départ de celui qui reste en lutte avec ses propres démons, pour certains terribles. Difficile aussi les derniers instants de ceux qui s’accusent eux-mêmes de lourdes fautes. Le passage de la mort est sans doute plus effrayant pour toute personne qui pense devoir craindre le jugement de Dieu. Comment ne pas voir ici de parallélisme avec la bête de l’Apocalypse qui avait dix cornes et sept têtes, avec les images de démons terrifiants sur certains tableaux. C’est cette peur-là, celle du passé qui vient mordre, que ces images décrivent.

Le Christ dit qu’à la fin des temps le soleil et les étoiles – c’est-à-dire nos repères les plus fixes ; nos certitudes les plus habituelles – disparaîtront. « Les puissances célestes seront ébranlées » ajoute-t-il – c’est-à-dire qu’alors, même notre foi en Dieu pourrait vaciller. Il parle aussi d’une grande détresse …

Et dans cette nuée – c’est-à-dire dans ce trouble – « on verra alors le Fils de l’homme venir avec grande puissance et avec gloire ». Il viendra nous rejoindre, puissamment nous rassurer et nous resplendirons alors « comme la splendeur du firmament » termine l’Évangile.

Cette splendeur du firmament, on peut l’atteindre avant la mort. Je veux témoigner que bien des personnes partent dans la paix, parfois même en joie et avec le sourire.

C’est tout ça qu’on lit entre les mots de ces récits bibliques qui nous parlent de la fin des temps. C’est la force de ce qui se vit au moment où l’on voit venir la mort et la puissance de Dieu qui vient alors nous sauver.

La mort est certes d’abord un combat, mais pour nous chrétiens, l’issue est resplendissante. Le terme « apocalypse » ne signifie ni « catastrophe », ni « effondrement », la juste traduction du terme est « révélation ». L’apocalypse c’est Dieu qui se révèle, au-delà de tous nos tourments.

N’ayez pas peur, à mesure que votre âme s’apaisera, tout ira bien.

Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 novembre 2024

10.11.2024 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 12,38-44

S’offrir en nourriture

Évangile selon saint Marc 12, 38-44

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’épisode de la veuve de Sarepta dont nous parle la première lecture est traditionnellement présenté comme étant, dans l’Ancien Testament, le prototype de l’Eucharistie. Et c’est effectivement le cas.

Élie est aux prises avec le roi Acab, qui est un roi impie, « plus encore que tous ceux qui l’avaient devancé » – nous dit le chapitre précédant du Livre des Rois (1R 16, 30s). Sous l’influence de son épouse, la terrible Jézabel, il construit à Samarie le temple de Baal, chef des dieux cananéens et fabrique le poteau sacré d’Ashéra, déesse cananéenne de la fécondité.

L’idolâtrie est le péché que dénonce avec force l’Ancien Testament. On se souvient de l’épisode du Veau d’or, bien sûr, et aussi du commandement divin : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Tu ne feras aucune idole. (…) Tu ne te prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Dt 5, 7-9). La Genèse déjà présente Terah, le père d’Abraham, comme idolâtre (Gn 24,2). Le prophète Ezéchiel dénonce, lui, le peuple d’Israël comme un peuple qui n’a cessé de l’être (Ez 20, 8.24.28). Josué, Jérémie, Jonas, Esdras, dans le Deutéronome surtout, dans les Psaumes aussi, partout la même dénonciation vigoureuse de l’idolâtrie comme étant toujours mortifère.

Et Élie vient effectivement annoncer la colère de Dieu : « pendant plusieurs années, il n’y aura pas de rosée ni de pluie » (1R 17,1). A la suite d’Acab et de Jézabel, le peuple juif se détourne de Dieu et c’est donc la sécheresse, et puis la famine. Voilà pourquoi, la veuve de Sarepta ramasse du bois pour cuire un dernier pain pour elle et son fils, avant de mourir. Elle n’est pourtant pas juive mais phénicienne. Ainsi, ce que l’on comprend, c’est que l’idolâtrie des uns provoque la mort des autres. Mais parce qu’elle croit ce que prophétise Élie, parce qu’elle lui donne tout ce qui lui reste pour vivre, elle vit.

Le Christ, nous dit l’Épître aux Hébreux, s’est offert lui-même « pour enlever les péchés de la multitude » (He 9,28). Lui aussi a donné sa vie en rançon de l’idolâtrie. Non pas comme le faisait le grand prêtre du Temple de Jérusalem, qui offrait le sang d’animaux sacrifiés ; c’est son propre corps que Jésus offre en sacrifice sur la Croix. Et c’est parce qu’il se donne totalement, qu’éternellement il vit.

Enfin, la pauvre veuve dont parle l’Évangile met, elle aussi, dans le trésor du Temple tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a pour vivre. Et l’Écriture nous le rapporte après que Jésus a reproché aux scribes leur hypocrisie, eux qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat, aimant les salutations et les places d’honneur. « Ils dévorent les biens des veuves » nous dit le Christ. Là aussi une forme d’idolâtrie, celle de soi.

Ces trois passages nous permettent en effet de sonder plus avant le mystère de l’Eucharistie, celui de la présence réelle de Dieu dans le pain et le vin consacrés sur l’autel.

Eucharistie – εὐχαριστία en grec, que l’on traduit généralement par « action de grâce » – signifie littéralement le « don offert en reconnaissance », la « bienveillance offerte à Dieu ». Et sans doute le paroxysme de ce don, est-il le don de sa vie, le sacrifice de soi pour Dieu. Tandis que sa forme la plus élémentaire est celle du pain partagé, de la nourriture offerte pour sustenter. L’Eucharistie que nous célébrons balaye tout ce champ qui va du don d’un bout de pain au don ultime de soi.

C’est sans doute une évidence pour toutes celles qui ont été mères qu’il y a un lien continu entre la nourriture que l’on ingère et le don de la vie, entre le sacrifice que l’on fait de son corps et la croissance de l’enfant que l’on porte. Ça ne devrait pas être une moindre évidence pour les pères, qui donnent aussi de leur corps et de leur vie pour nourrir leur progéniture. Il y a dans la maternité et la paternité un lien direct entre le don de son corps et la vie offerte à ses enfants. Et il n’y a pas un lien moins évident entre la nourriture et la croissance du corps. On pourrait ainsi aller jusqu’à dire que le corps des parents se donne littéralement en nourriture à leurs enfants ; que le sacrifice parental est en soi, une eucharistie, don de pain et don total de soi.

A l’inverse, l’idolâtrie actuelle, la culture de l’ego, du selfie, revient à « dévorer le bien des veuves ». Quand on est idolâtrie de soi, on n’envisage de ne se sacrifier que pour soi. Et de là, l’accumulation des richesses et la culture de la consommation des biens comme des personnes. C’est vrai au plan matériel, bien sûr ; mais c’est vrai aussi au plan spirituel : mon bien-être et mon bonheur passent souvent avant celui des autres ; mon amour est bien souvent réservé à ceux qui m’aiment. La culture du repli sur soi prive des réfugiés de pain, des sans-logis de toit et bien des miséreux d’humanité. Notre égoïsme, notre incessante préoccupation de nous-mêmes privent ceux qui souffrent alentours d’amour, de tendresse et d’affection. Et dénué de tout – de pain, de toit, d’amour et d’humanité – on finit par mourir, comme dévoré par l’idolâtrie de l’ego.

On comprend finalement que l’idolâtrie, c’est le sacrifice des autres pour soi tandis que l’eucharistie c’est le sacrifice de soi pour les autres.

Il y a dans le pain, lorsqu’il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle de Dieu comme il y a la présence réelle de toute la vie de la veuve de Sarepta dans la galette qu’elle offre à Élie, comme il y a réellement toute la vie de la pauvre veuve dans les deux piécettes qu’elle offre au trésor du Temple, comme il y a la présence réelle d’une mère, d’un père – littéralement le don de leurs corps – dans toute nourriture qu’ils donnent à leurs enfants.

De même, il y a dans le pain, lorsqu’il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle du Christ quand il se donne en sacrifice sur la Croix.

Lorsque vous avalerez l’hostie tout à l’heure, pensez bien que vous recevez, réellement, le corps de Dieu qui se sacrifie pour vous, pour que vous viviez de sa vie. Comme le veuve de Sarepta a tout sacrifié, comme la pauvre veuve du Temple a tout donné, comme des parents se sacrifient et se donnent à leurs enfants, le Christ se sacrifie sur la Croix et se donne en nourriture.

L’Eucharistie c’est se donner totalement, corps et âme, par amour. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 novembre 2024