02.02.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA PRÉSENTATION DU SEIGNEUR AU TEMPLE – LUC 2,22-40

Des lumières pour le monde

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est aujourd’hui une célébration à plusieurs couches, comme une pile de crêpes, oserais-je dire. C’est donc la Chandeleur, la fête des bougies. Nous célébrons aussi la présentation de Jésus au Temple, la cérémonie de la purification de la Vierge Marie et le rachat de Jésus à Dieu pour le prix de deux colombes. Notre célébration d’aujourd’hui, 40 jours après Noël, conclut le cycle de l’Épiphanie : dans tout le périple de sa naissance, Jésus arrive enfin au Temple de Jérusalem.

Comme s’il fallait rajouter une couche, le pape s. Jean-Paul II en a fait aussi la Journée de la vie consacrée – la fête des personnes qui ont fait des vœux religieux.

Enfin – je l’ai dit – il y a la tradition des crêpes, symboles du soleil qui revient et de la farine qu’on ne craint plus de sacrifier tandis qu’on commence les semailles d’hiver. La tonalité du jour oscille entre célébration de la lumière, consécration à Dieu et espérance en l’avenir.

Saint Luc est prompt à nous présenter Jésus profondément ancré dans la culture juive de son époque. Dans son Évangile, la famille de Jésus est très pieuse. Elle observe scrupuleusement les prescriptions de la Loi de Moïse. Tout premier-né est le don de Dieu et doit lui être consacré. Si l’on veut reprendre son enfant, il s’agit alors de le racheter à Dieu. Il y a, derrière cette coutume, la tradition des prémices, d’offrandes religieuses prélevées sur les premiers fruits de toute récolte. En filigrane, on retrouve ici le récit de Samuel (1 Samuel 1,1-2,10), dont le nom signifie précisément « Don de Dieu », que sa mère Anne consacre au Seigneur dès la naissance, tant elle exulte d’avoir été sauvée de sa stérilité. Il y a aussi, derrière cette tradition, l’attitude assez injuste qui consiste à donner une place particulière à l’aîné des garçons au sein des familles et qui percole jusqu’à nos jours. C’est oublier la partie « rachat » de la tradition juive qui en fait à nouveau un fruit comme les autres. Au fond – et Jean-Paul II l’avait bien vu – nous ne devrions garder que la distinction de la consécration personnelle à Dieu qui est, dans le christianisme, accessible à tous le monde, par des vœux publics ou privés.

On pourrait aussi s’interroger sur la nécessité des rites de purification de la Vierge Marie. En quoi, la Toute-Pure doit-elle se purifier ? Des siècles de christianisme on surchargé de sainteté la notion de pureté, mais dans le judaïsme, ancien comme moderne, il ne s’agit que de purification rituelle, comme on se lave les mains avant d’aller manger. Pureté et péché ne sont pas intrinsèquement liés dans le judaïsme comme il le sont devenus dans le christianisme. On est rituellement impur du simple fait de côtoyer un malade, par exemple. Il s’agit là essentiellement de mesures d’hygiène sociale alors que, pour nous, il s’agit avant tout d’hygiène spirituelle.

Enfin la chandeleur, quant à elle, littéralement la fête des chandelles, tient son nom d’une procession instituée par le pape Gélase en 494, célébrant, avant le lever du jour, Jésus comme la « Lumière qui se révèle aux nations », procession au cours de laquelle on bénissait des cierges que les chrétiens rapportaient ensuite chez eux, afin de protéger leur foyer.

Alors que retenir de tout ceci pour notre vie spirituelle ?

De la purification de la Vierge Marie, qui est notre modèle de consécration chrétienne, nous devons garder, je pense, le souci d’une hygiène spirituelle en société, à nous-mêmes nous purifier l’esprit avant toute rencontre, pour qu’elle soit sous le signe de la présence de Dieu entre nous.

Du rachat de Jésus comme premier-né, ce qui le rend à sa famille, nous comprenons, avec la Lettre aux Hébreux, que le Christ n’est pas confiné au lieu du Temple – pour nous à notre présence à l’église – qu’il est Dieu qui se rend présent dans la chair et que sa véritable consécration aura lieu dans le monde, à son baptême.

De la joie exubérante du vieux Siméon – « mes yeux ont vu le salut » – nous pourrions méditer notre propre sentiment d’avoir été sauvés par la rencontre avec le Christ. Il s’agit, dans cette vie et dans ce monde, de trouver cette joie dont nous sommes appelés à rendre compte.

Enfin, du souvenir des anciennes processions de la Chandeleur, nous devrions garder que nous sommes ces petites lumières envoyées au monde pour témoigner de la véracité du salut, de ce que l’amour de Dieu brille effectivement en nous.

C’est aujourd’hui à tous notre fête comme porteurs de la « Lumière qui se révèle aux nations ». Notre baptême a fait de nous tous des premiers-nés, des consacrés à l’amour de Dieu pour le monde.

Seigneur, fais que notre Église redevienne, pour le monde, cette communauté de petites lumières qui témoignent de ton amour. Seigneur, fais scintiller au quotidien notre propre consécration. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 janvier 2025

26.01.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 1,1-4.4,14-21

Membres du corps du Christ

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dans les couvents de formation, l’Évangile d’aujourd’hui est souvent cité en exemple, comme archétype de l’homélie parfaite. C’est le sabbat, Jésus va à la synagogue. Il fait la lecture de la Bible puis en donne un commentaire tout simple, laconique : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. ». Tous les homélies, au fond, ne visent à dire que cela, à proposer une actualisation des textes sacrés. Chacun peut faire l’exercice pour lui : ouvrir la Bible, lire un passage et dire « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. » Ensuite méditer sur comment accomplir aujourd’hui le texte lu.

Évidemment l’Évangile va plus loin. Le rouleau que lit Jésus est celui du Livre d’Isaïe, un des livres les plus lus de son époque. Et le propos de Luc, au tout début de son récit, est de proclamer que le Christ est lui-même l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : il est le messie attendu par Israël. Peut-être savez-vous d’ailleurs que le Livre d’Isaïe est le livre ancien le plus cité dans le Nouveau Testament. Dans la liturgie, nous le lisons pendant Noël et l’Avent, à l’Épiphanie, aux Rameaux, à Pâques, notamment le merveilleux Cantique du serviteur souffrant [ Is 42:1-9, 49:1-7, 50:4-11, 52:13-53:12 ]. L’intention de Luc est de souligner d’emblée l’importance de ce livre pour le Christianisme, et donc pour nous.

Mais je voudrais m’attacher aujourd’hui à la seconde lecture, celle de la Première épître aux Corinthiens et à la théologie du Corps du Christ développée par saint Paul. Allons-y pour un peu de théologie fondamentale.

Saint Paul nous dit : tous les baptisés – c’est à dire l’Église universelle – constituent un seul corps et ce corps c’est le Corps du Christ. C’est une image qu’on retrouve souvent dans la Bible, et qui est un fondement du Judaïsme, et du Christianisme à sa suite : tout groupe social, toute tribu notamment le Peuple d’Israël, le Peuple de Dieu, fonctionnent comme un seul corps, avec à sa tête un chef (c’est d’ailleurs l’étymologie du mot), avec des membres qui exécutent chacun des fonctions spécifiques et répercutent les informations. C’est encore bien souvent notre image de la société d’aujourd’hui, que l’on retrouve dans des expressions telles que « le corps social », « être membre d’une association », « agir comme un seul homme » ou dans l’idée que le Roi incarne, quelque part, le peuple Belge.

Pour l’Église, la place du chef est vite attribuée : à la tête de l’Église se trouve le Christ qui lui parle, et lui seul. Le chef de l’Église n’est ni le pape, ni le clergé, ni la volonté démocratique du peuple de Dieu. A proprement parler, l’Église est une pure théocratie : celui qui la dirige c’est l’Esprit Saint. Tous – pape, prêtres, laïcs – nous sommes des exécutants. Remarquons d’emblée que ça ne signifie pas que les membres de l’Église n’ont pas une certaine autonomie : nous avons tous notre libre arbitre et sommes priés d’en user, précisément de chacun discerner les attentes de l’Esprit Saint, de l’amour de Dieu qui nous parle et nous touche le cœur. Ainsi, véritablement, la seule direction que pourra prendre l’Église, c’est de suivre la volonté de Dieu, la volonté d’aimer comme Dieu.

L’idée de l’Église comme un seul corps dont aucun de nous n’est le chef, mais seulement un membre singulier, nous assigne à tous une fonction particulière. Nous avons tous à trouver notre place dans l’Église et dans le monde, au sein de nos familles, parmi nos amis.

Et puisque nous prétendons agir sous la direction de l’Esprit Saint, nous avons tous une vocation religieuse. Certains sont appelés à vivre une vie de contemplation et de prière, d’autres à s’engager plus socialement. Certains se sentent appelés à se donner à Dieu dans le célibat, d’autres en fondant une famille.

Tous, comme le rappelle saint Paul, nous sommes appelés à une fonction spécifique au sein du corps ecclésial : certains sont appelés à devenir apôtres c’est à dire à témoigner, d’autres sont appelés à enseigner, guérir, prophétiser ou interpréter.

Remarquons aussi qu’entre ces fonctions spécifiques, il n’y pas particulièrement de hiérarchie. Tous les membres sont interdépendants : « L’œil ne peut pas dire à la main : ‘Je n’ai pas besoin de toi’ ; la tête ne peut pas dire aux pieds : ‘Je n’ai pas besoin de vous’ ». Aussi, toutes les fonctions dans l’Église reçoivent la même dignité. Et même, comme le souligne saint Paul : « Celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur. »

Finalement, la seule hiérarchie qui prévaut dans l’Église, c’est celle de la sainteté, c’est à dire de la pureté du cœur. Et le Christ est prompt à souligner qu’il y a plus de sainteté à faire un travail humble qu’à occuper les premiers rangs. Sainte Thérèse de Lisieux l’a aussi très bien expliqué.

Ainsi, au sein de l’Église, la seule ambition qu’il convient d’avoir c’est cette de la sainteté. Et la sainteté est accessible à tous les états de vie. Ainsi, personne n’a à revendiquer de place mais tout le monde a à trouver la sienne.

Avez-vous trouvé votre place dans l’Église, votre vocation chrétienne ? Au fond, quel est le passage de l’Évangile que vous pourriez citer en pensant : c’est en moi que cette parole s’accomplit ?

Trouver sa place dans l’Église et dans le monde est essentiel parce que notre vocation est le lieu de notre sainteté, notre manière de répondre à l’appel de Dieu et d’incarner la présence de l’Esprit Saint aujourd’hui.

Mais la place que nous occupons dans l’Église et dans le monde est bien relative et de peu d’importance face à celle que nous occupons dans le cœur de Dieu. Parce que quels que soient le lieu où nous sommes, la place que nous occupons, il est toujours possible d’aimer comme Dieu aime. Je pense ici, notamment, aux personnes joyeuses de prières dans les maisons de repos.

Trouver sa place est important puisque c’est là que nous exerceront au mieux nos talents. Mais plus importante encore est la conviction que, quelque soit notre place, le bonheur est toujours authentiquement possible et la sainteté à portée de main.

Dans quelque condition que l’on soit, il est toujours possible d’exercer notre talent d’aimer. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 22 janvier 2025

19.01.2025 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 2,1-11

Œnologie spirituelle

Homélie par le Frère Laurent Mathelot

« C’était à Cana de Galilée. Jésus manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » Croyons-nous en Jésus parce qu’il peut changer l’eau en vin ? Parce qu’il peut marcher sur l’eau ? Parce qu’il peut apaiser la tempête ?

Que Jésus ait été un guérisseur, tout le monde est prêt à l’admettre. Qu’il ait ressuscité des morts, c’est déjà plus difficile à croire réellement – nous sommes devenus très rationnels – mais qu’il ait véritablement multiplié les pains ? Croyons-nous que c’est ce qui s’est effectivement passé ? Croyons-nous qu’à Cana, Jésus ait réellement changé de l’eau en vin ?

Je vous propose de faire ici ce qui se fait d’habitude en amont de l’homélie, pour la préparer : l’analyse littéraire du texte – les savants parlent d’exégèse – qui va nous permettre de mieux le comprendre.

Nous sommes ici dans l’Évangile de Jean et il faut savoir que l’Évangile de Jean est très construit. C’est essentiellement un ouvrage de théologie écrit autours d’une question centrale : quels sont les signes du divin ? C’est une œuvre littéraire très soignée. Bien plus que l’Évangile de Marc, par exemple, qui est écrit dans un grec plus ordinaire, avec beaucoup moins de figures de style et de constructions linguistiques. L’Évangile de Jean est un texte très travaillé, justement pour donner plus de profondeur à la lecture, pour inviter le lecteur à y voir plusieurs niveaux.

Par ailleurs, vous le savez, j’ai plusieurs fois eu l’occasion de le dire : le judaïsme ancien n’aime pas beaucoup les notions abstraites. Au contraire, il use d’images très concrètes pour dire ce qui ne l’est pas : il parle de la foi ˮgrosse comme une graine de moutardeˮ, par exemple. Pour rendre compte de ce qui est extrêmement difficile, il parlera de faire ˮpasser un chameau par le chas d’une aiguilleˮ. Pour dire qu’une chose est incroyable, il parlera de ˮdemander à une montagne de se jeter dans la merˮ. La littérature juive, comme la culture juive quotidienne, est truffée de ces images à la fois très concrètes et très parlantes pour rendre compte de ce qui est plus abstrait.

Alors la question se pose tout de suite, dire que l’eau se change en vin n’est ce pas une de ces images très concrètes pour dire quelque chose de plus abstrait ?

Vous pouvez croire que véritablement, de l’eau soit devenue du vin par l’intervention miraculeuse de Jésus. Au fond, s’il est Dieu et, puisque Dieu est tout-puissant, pourquoi ne pourrait-il pas changer de l’eau en vin ? C’est la première apparition publique de Jésus et il fait un miracle éclatant pour que les gens croient en lui. C’est finalement une explication simple. C’est ce qu’on appelle la lecture littérale : on croit ce que dit le texte au premier abord. Il est écrit que Jésus a changé l’eau en vin : c’est que Jésus a changé l’eau en vin. Point.

Sauf que je ne vois pas très bien en quoi ça me sauve de savoir que Jésus peut changer l’eau en vin … Si c’est juste pour dire qu’il est puissant et qu’il peut faire des choses extraordinaires, c’est un peu ridicule. Des guérisons, des morts qui reviennent à la vie, là je comprends qu’il y a une puissance divine à l’œuvre qui, moi aussi, peut me sauver. Mais de l’eau changée en vin en quoi cela me sauve-t-il ?

La beauté littéraire du texte de Jean ramène tout de suite, je l’ai dit, à une lecture plus spirituelle. L’histoire nous parle à plusieurs niveau : elle nous parle de ce qui se passe en nous, en notre âme lorsque Jésus y est invité. Alors faisons cette courte exégèse pour comprendre ce que le texte dit de notre vie spirituelle.

Il s’agit d’un mariage. Vous avez remarqué qu’on ne sait rien des mariés : ils n’interviennent pas. On ne mentionne même pas leur nom. C’est un artifice littéraire pour faire savoir au lecteur qu’il doit justement chercher à comprendre de quel mariage il s’agit. Quand Jésus guérit un aveugle, on comprend que l’aveugle c’est parfois nous ; quand Jésus chasse un esprit mauvais, on comprend que c’est parfois l’esprit mauvais en nous. Quand au pied de la Croix, Jésus confie le disciple qu’il aimait à Marie sa mère, on comprend que ce disciple c’est nous. Alors ne s’agirait-il pas de notre propres noces avec le Christ, du fait que notre âme aime Dieu ?

Vient ensuite un épisode avec Marie où Jésus apparaît rudoyer quelque peu sa mère : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » C’est en fait tout l’inverse qui se passe : le récit donne ici une place importante à Marie – remarquez que Jésus lui obéira ; il fera ce qu’elle a demandé qu’il fasse. Au fond, on retrouve ici Marie qui « met en scène Jésus » … qui le « met au monde » dans le récit.

Surtout, on nous dit qu’il y avait six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs. Ce n’est donc n’importe quelle eau que Jésus change en vin dans le récit ; c’est l’eau avec laquelle on se purifie avant les rites sacrés. C’est ici la clé de lecture du texte : avant sa venue, il fallait des rites du purification pour toucher au divin ; maintenant qu’il est parmi nous, Jésus remplace la purification par un excellent vin de noces. On célèbre, on chante, on fait la fête en sa présence : voilà la nouvelle purification chrétienne. Et d’ailleurs, contrairement aux autres religions, nous ne faisons plus d’ablutions rituelles avant la prière ; c’est notre union à Dieu qui nous purifie – union que nous vivons comme un banquet de noces.

Ainsi on comprend la fin : le bon vin que l’on sert en dernier dans le récit, c’est la venue de Jésus parmi les hommes ; avant sa présence, le vin – c’est à dire la joie de célébrer – était moins parfaite. On comprend qu’au fur et à mesure que Dieu scelle son alliance avec l’humanité, plus il se rend présent parmi nous, plus il s’incarne, plus il épouse l’humain, plus la joie est parfaite.

Et donc le récit me raconte finalement que, plus mon existence s’apparente à des noces avec Dieu, à une relation d’amour personnelle avec lui, plus elle est emportée vers la joie, voire vers l’ivresse amoureuse.

Personnellement, je trouve que cette interprétation me donne mieux à comprendre comment la relation avec le Christ me sauve : parce que sa présence est comme un mariage d’amour avec chacune et chacun d’entre nous. Elle réjouit le cœur et l’âme comme le bon vin qu’on sert à des noces emplies de joie.

Le miracle de Cana, c’est le bonheur de s’apercevoir que Dieu nous a épousés, corps et âme, pour la vie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 janvier 2025

12.01.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU BAPTÊME DU SEIGNEUR – LUC 3,15-16.21-22

Pourquoi le Christ se fait-il baptiser ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot OP

J’ai une tendresse pour Jean le Baptiste. Il apparaît un peu – si vous me permettrez l’expression – comme le perdant magnifique du Christianisme. D’abord Jean a une intuition en opposition avec son temps et son milieu. Lui qui descend d’une famille sacerdotale de Jérusalem quitte tout pour aller prêcher au désert, plus exactement sur les rives du Jourdain qui marquent la frontière entre désert et Terre d’Israël. « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur » (Jn 1, 23). Pour lui, il faut conquérir à nouveau la Terre promise. C’est dire que, dans son esprit, Israël n’est plus rien ; le Temple n’est plus rien ; le peuple de Dieu lui-même est dépouillé, nu, sans terre, revenu à l’errance. Et Jean l’assume pour lui, se vêt en conséquence, quitte Jérusalem pour les terres arides et prône une nouvelle entrée en Terre sainte. En se positionnant comme les Hébreux avant l’entrée en Terre promise, Jean pose une acte de défi radical à l’establishment dont il est issu et à l’esprit de son temps.

C’est radical est c’est sans doute ce qui me plaît en lui. Jean quitte tout – confort, famille, situation, nourriture et vêtements – pour assumer le dépouillement de son peuple et la désolation de son époque.

Puis arrive Jésus de Galilée, qui le dépasse et rafle la mise : son bel idéal, la nouvelle entrée en Terre promise, ses disciples, tout ce que Jean a mis en œuvre, Jésus semble s’en emparer … presque l’en dépouiller. Et l’Écriture insiste : « Moi, je vous baptise avec de l’eau, mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. » On l’a l’impression d’une course de fond où Jean se fait coiffer au poteau parle Christ.

Même sa mort, que l’Évangile situe également lors d’un repas, n’est pas accomplie comme celle du Christ. Vous vous souvenez de l’épisode de la tête de Jean offerte à Salomé sur un plateau pour une danse lascive. C’est Hérode qui triomphe à la mort de Jean, alors que c’est le Christ qui triomphe à sa propre mort.

J’ai une tendresse pour Jean le Baptiste parce qu’il apparaît comme un magnifique perdant, un bel idéaliste qui a perdu son combat. Il est intransigeant et c’est ce qui lui coûte la tête.

C’est Jean qui invente le baptême mais c’est Jésus qui s’y voit couronné par Dieu. Une voix venant du ciel dit « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Alors Jean le Baptiste n’est-il qu’un admirable perdant ? Oui et non.

Oui, c’est le Christ qui accomplit sa mission. Jean s’efface et c’est Jésus qui triomphe. Remarquons que lui-même, Jésus, triomphe à la manière d’un perdant. Car s’il apparaît muni de la plénitude de l’Esprit à son baptême ; il meurt à bout de souffle – en rendant l’Esprit – moqué jusqu’au pied de la Croix par des foules qui tantôt l’acclamaient et maintenant réclament sa crucifixion.

Jean le Baptiste est humain, nous sommes humains et le Christ est humain. Et ultimement l’humanité s’efface devant la divinité. En cela, tous, nous apparaissons comme des perdants. Et tous nous mourrons.

Mais finalement, et dès le baptême de Jean, nous triomphons. Si, dans la crèche, Dieu rejoint notre humanité, au baptême de Jean – je l’ai dit – Dieu rejoint nos combats. En se laissant baptiser par lui, Jésus endosse la révolte de Jean le Baptiste contre la corruption des élites et l’hypocrisie du Temple. Jean est un révolté contre son époque et le Christ vient le rejoindre au bord du Jourdain. Il vient habiter la radicalité de sa contestation avec la plénitude de l’Esprit Saint. Ainsi, comme dira saint Paul à Tite : il nous apprend « à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété », faisant de nous « un peuple ardent à faire le bien. »

Tous nous menons des combats. Sans doute chacun avec une radicalité différente mais je crois que tous, il nous arrive d’être révoltés par la corruption et l’hypocrisie, par l’injustice. Celle de notre époque et, peut-être aussi, la nôtre. Tous, nous menons des combats, contre le mal en nous et contre le mal dans le monde. Et le mal, à juste titre, nous révolte.

Si le Christ vient se faire baptiser par Jean alors qu’il est Dieu, c’est pour signifier que, par le baptême, il endosse tous les combats de notre vie, tous les combats de l’humanité. Dieu n’a pas besoin d’être baptisé mais Dieu veut montrer, par la baptême, qu’il peut investir la radicalité de tous nos combats humains.

C’est effet si nous laissons le Christ habiter pleinement les combats que nous menons – et à cette seule condition – que nous les accomplirons avec justice. Et ainsi, avec Dieu, de tous les combats, nous sortirons vainqueurs.

C’est à nous, et depuis notre baptême, que Dieu dit : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 8 janvier 2025

05.01.2025 – HOMÉLIE DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 2,1-12

Quand Dieu se manifeste

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous célébrons aujourd’hui l’Épiphanie, je voudrais réfléchir avec vous sur la séquence « Adoration des Mages – Vie cachée de Jésus – Baptême par Jean – Tentations au désert » que nous présentent les évangiles à partir d’ici et tenter d’en tirer quelques enseignements pour notre vie spirituelle.

On va d’abord se débarrasser du stéréotype de Roi mage. Le texte de Matthieu qui relate l’Adoration des mages ne dit jamais qu’ils sont rois ni, d’ailleurs, qu’ils sont trois. Le terme grec μάγοι (magoï) désigne plutôt des savants, des sages venus d’Orient. Pour les Juifs, les sagesses sont orientales. C’est de Mésopotamie, de l’actuel Irak, que vient Abraham. C’est à l’Extrême-Orient que se trouve Babylone, la ville des sagesses qui ont cherché à s’élever d’elles-mêmes jusqu’à Dieu, dans l’épisode de la Tour de Babel. L’Adoration des mages, ce sont en fait les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Jésus ; les sagesses humaines qui s’inclinent devant l’Incarnation divine. L’apparition d’une étoile est le phénomène cosmique qui, par excellence, interroge la science des hommes – c’est là sa symbolique dans le récit, qui renforce l’idée que les mages sont des savants, des astronomes, des sages qui étudient le cosmos. Le récit de l’Épiphanie met ainsi en scène les premiers à être avertis en eux-mêmes de la venue de Dieu sur Terre : d’abord des bergers, c’est-a-dire des gens simples, n’ayant que leur bon sens pour comprendre le monde et les plus éminents savants de l’époque qui déposent, aux pieds de l’Enfant-Dieu, toute la richesse de leur savoir. Ce que le récit montre ici, c’est que, si la simplicité et la science mènent à Dieu, devant lui, elles s’inclinent.

Épiphanie est un mot grec qui signifie « se manifester, apparaître, être évident, éclatant » – littéralement : « sur-briller ». Pour les bergers comme pour les mages, l’incarnation de Dieu est devenue évidente, éclatante. Plus précisément, on parle de « théophanies » c’est-à-dire de Dieu qui se manifeste, qui apparaît, dont la présence devient évidente. Pour Moïse, le Buisson ardent était une théophanie, une manifestation claire de la présence de Dieu. Nous en trouverons une autre dans l’Évangile de la semaine prochaine, lorsqu’après le Baptême de Jésus, le ciel s’ouvre, que l’Esprit Saint apparaît tel une colombe et qu’une voix venant du ciel proclame : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. ».

Dans nos vies aussi se produisent des événements qui touchent au divin. Nous avons tous dans nos existences – je l’espère – des événements où le temps semble suspendu, comme éternel, même s’il ne dure qu’un instant ; où l’esprit et le cœur se laissent gagner par une plénitude qui emporte tout. Parmi ces parcelles d’éternité qui nous gagnent, il doit y avoir – je pense – la mise au monde d’un enfant : pour nous croyants, donner la vie touche au divin. Pour des parents qui voient naître leur enfant, il y a quelque chose de la manifestation de Dieu dans leur existence. D’autres moments humains ont le goût de la plénitude divine : un « je t’aime » entendu, une tête complice qui se pose sur votre épaule, un moment de pure amitié ou un bel élan de fraternité. Il y a, si on y est attentif, tout au long de l’existence, de nombreux petits moments qui touchent au divin : chaque fois que nous voyons une manifestation authentique d’amour, nous, croyants, y voyons une manifestation de Dieu.

Dans notre vie spirituelle aussi. Si vous vous enfoncez dans la prière, s’il vous arrive de creuser votre relation avec Dieu, vous vivrez de ces moments qui touchent à l’extase spirituelle, qui donnent le sentiment de communion avec le divin, qui nous emportent dans un élan d’éternité. Il y a des prières qui peuvent se révéler intenses et qui n’inondent pas moins le cœur qu’un élan amoureux.

Pour les bergers qui le rejoignent spontanément, pour les mages qui viennent à lui avec leurs sagesses : la rencontre avec le Christ est ce moment d’éternité, cette apparition phénoménale de Dieu dans leur vie qui les emporte vers le divin. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit des mages lorsqu’ils voient leurs espérances réalisées dans cet enfant qui manifeste authentiquement Dieu. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit de Jésus, à son baptême, quand il entend cette voix venue du ciel qui dit « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Et puis plus rien, le désert …

Parce que si on réfléchit aux bergers, aux mages venus adorer l’enfant Jésus dans la crèche, pour eux, pendant les trente années qui suivent, il ne se passe rien. A part l’épisode où Jésus, jeune adolescent, viendra retrouver des sages au Temple, pendant trente années le Salut qu’il apporte reste totalement caché, pour ainsi dire : disparu, enfoui. Pour peu que les mages aient été âgés au moment de la venue de Jésus au monde, pour eux, il ne s’est rien passé d’autre …

Et même pour Jésus, après la théophanie de son baptême, les Évangiles nous racontent que l’Esprit l’emporte au désert pour y être tenté. Comme si la joie devait nécessairement retomber ; comme si après toute épiphanie, tout événement lumineux, toute manifestation divine dans l’existence, il devait y avoir un passage à vide … Pour les mères qui accouchent, on appelle cela une dépression post-partum : alors que la plus grande joie, avec leur enfant, vient de leur arriver, certaines mères sombrent dans le blues.

Les manifestations de Dieu, le sentiment d’éternité que donne la joie divine quand elle nous gagne, les grandes joies de nos existences, parce qu’elles changent profondément les choses en nous, parce qu’elles s’affrontent à nos libertés, parce qu’elles donnent à nos vies une autre dimension, les manifestations divines au sein de nos existences créent parfois paradoxalement en nous un sentiment de deuil, d’absence, de vide, de désert.

Ce n’est pas que la joie nous quitte ou nous abandonne, que Dieu après nous avoir comblé de sa présence se retire de nos vies, y laissant le sentiment d’un vide abyssal. Non, c’est que ces joies qui font exulter divinement le corps, pour pleinement s’incarner, doivent aussi rejoindre nos doutes et nos souffrances, dans ce qu’ils ont, eux aussi, de plus présent, d’encore vif.

Toutes les manifestations de Dieu, toutes nos joies les plus intenses finissent par rejoindre nos doutes les plus profonds, nos déserts les plus arides, nos solitudes les plus tristes. C’est précisément le signe qu’il s’agit d’action divine : elle rejoint tout, même le plus désespéré en nous, pour s’y mêler, quelque part s’y diluer et nous soigner. Dieu nous montre alors la puissance de la Résurrection ; à quel point il est guérisseur et qu’ainsi, il sauve véritablement le monde.

Comme les mystiques avec Dieu, les amoureux savent que les lunes de miel ne durent qu’un temps. Ce n’est pas le signe d’un amour qui s’étiole, d’une intensité qui disparaît. C’est le signe que l’amour s’incarne au niveau le plus profond, là où il rencontre nos meurtrissures et les guérit.

Merci Seigneur de nous redonner la joie de Noël à tout instant, par le souvenir de nos épiphanies, de ces rencontres divines qui nous ont profondément changés.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er janvier 2025

29.12.2024 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE – LUC 2, 41-52

L’esprit familial

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui nous fêtons la Sainte Famille, ce qui nous renvoie à l’image très concrète de la nôtre. Je ne vais pas vous parler de ma famille, mais permettez-moi de vous faire découvrir un peu de spiritualité dominicaine. Notre ordre se considère en effet comme une famille, avec des frères et des sœurs, religieux et laïcs – une famille où l’on s’aime et parfois se déchire, où l’on ne s’est pas choisi mais vivons ensemble, unis par une intention et un destin qui nous dépassent et nous soudent. Toutes les familles ont leur esprit, leurs règles, leurs rites.

Qu’est-ce qui fait une famille ? Et pourquoi cet épisode où le jeune Jésus échappe à la surveillance de ses parents pour fêter la Sainte Famille ? N’y avait-il pas, dans l’Évangile, des images plus parlantes que des parents qui cherchent avec angoisse leur enfant égaré ? justement plus familiales ? On aurait pu reprendre, par exemple, le récit de la Nativité. Faire à nouveau mémoire de Noël, mais surtout évoquer cette image parfaite de la famille : Marie, Joseph et leur nouveau-né face à l’adversité du monde avec, au firmament, l’étoile de Dieu … Voilà l’image d’Épinal d’une sainte famille : une maman, un papa, un enfant vivant paisiblement sous le regard protecteur de Dieu.

Sauf que Joseph sait ne pas être le père de cet enfant. La voici déjà un peu écornée l’image d’Épinal. Je ne dis pas que les images pieuses, a fortiori les icônes représentant la Sainte Famille, n’ont pas tout leur sens. Mais je souhaite maintenir un regard lucide sur la famille qui vit parfois des drames intimes. L’Écriture témoigne de ce que n’est pas facile dans le cœur de Joseph … Voilà qui nous dit que la sainteté n’est pas seulement un bel idéal, mais qu’elle est, avant tout, éminemment concrète, qu’elle a à surmonter des déchirures profondes, de l’âme et du cœur. Elle n’a rien d’une image d’Épinal la sainteté de Joseph. Elle est passée par un sentiment de confiance trahie, peut-être par l’envie de rejeter Marie, en tous cas par la crainte de l’avoir définitivement perdue comme épouse …

Si on y pense bien, elle est passée par un sentiment de ruine, la sainte famille. En tous cas par une crise profonde. Quelle folle espérance pour nous : au-delà de la crise, la sainte famille réalise en effet concrètement le salut.

Les lectures d’aujourd’hui nous présentent la famille comme éminemment liée à la foi. Dans la première, Samuel est le fruit de la prière d’Anne au Temple de Silo ; c’est aussi la foi qui nous unit comme la famille des enfants de Dieu, comme le rappelle la Lettre de saint Jean. Toute famille est le fruit d’une espérance et le lieu où cette espérance se réalise. La famille est, par excellence, le lieu de la foi concrète.

Nous, dominicains, sommes connus pour être des prêcheurs. Et ceux qui nous fréquentent restent bien souvent étonnés de voir l’extraordinaire diversité d’opinions qui se rencontre parmi nous. Et comment un tel foisonnement d’idées, parfois très divergentes, n’entame pas notre unité de cœur, ni notre foi commune.

Ce qui caractérise ce charisme de l’Ordre des dominicains, c’est ce que nous appelons la sainte prédication, qui n’est rien d’autre que l’art concret, pratique et quotidien de vivre ensemble ; la première prédication des prêcheurs n’est pas d’abord un discours sur Dieu, mais la manière quotidienne d’être entre soi, de s’aimer. La première et la plus authentique prédication chrétienne, ce ne sont pas des mots, mais la vie de nos communautés, de nos familles, au-delà de nos diversités.

Et il devrait en être ainsi de toutes nos communautés, de toutes nos églises, de toutes nos familles : elles devraient être le lieu le plus immédiat que l’on se donne pour vivre sa foi – pas seulement la partager mais l’incarner – et voir surgir concrètement le royaume de Dieu dont le Christ affirme qu’il s’est rendu tout proche, qu’il est arrivé jusqu’à nous.

Nos familles, nos communautés sont le reflet de notre foi. Prions que toutes nos relations reflètent l’amour incarné de Dieu. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 2024

24.12.2024 – HOMÉLIE DE LA NUIT DE NOËL – LUC 2,1-14

Les pauvres ne s’habillent pas de sandwiches

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le temps de Noël est un temps d’abondance et de fraternité, l’occasion de célébrer à nouveau frais le surgissement de la vie divine en notre Humanité, et donc en nos âme et cœur. Pour beaucoup d’entre nous, ce sera aussi un temps de préoccupation des plus pauvres, l’occasion d’un élan de générosité plus appuyé envers les plus défavorisés.

Dès lors se pose la question : quelle générosité et dans quelle mesure ? Les défis sont innombrables et colossaux. Il y la question des réfugiés, celles des familles démunies, des personnes sans logis ou isolées. Il y a la question des moyens : Comment agir pour un mieux ? Quoi donner ?

Depuis qu’en 1982, la Communauté de Sant’Egidio a accueilli un petit groupe de personnes pauvres autour de la table de Noël, dans la basilique Sainte-Marie-au-Transtevere, à Rome, c’est devenu une tradition que le Pape a repris et qui perdure jusque chez nous. C’est au fond une résurgence des sacrifices de Paix qui étaient offerts au Temple de Jérusalem, partagés entre Dieu, les prêtres et l’offrant, pour un repas sacré. Quelle part de notre budget de Noël serions-nous prêts à consacrer en offrande aux pauvres ?

L’esprit de Noël, qui célèbre le surgissement du divin en nos vies, nous invite en outre à réfléchir à notre regard sur les plus démunis : Comment puis-je mieux incarner la prédilection du Christ envers les plus pauvres ? Comment me convertir de surcroît à l’amour de ceux qui sont dépourvus de tout, parfois même de la plus élémentaire des considérations ?

A qui n’est-il jamais arrivé de détourner le regard d’un mendiant ? C’est pourtant notre propre mendicité d’espérance et d’amour que Dieu est venu combler en s’incarnant.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » C’est une réflexion que l’on entend souvent, a fortiori quand on évoque l’accueil des migrants. C’est une réflexion qui, par son exagération inappropriée, témoigne de dureté de cœur. A personne, pas même aux États, il n’est demandé d’accueillir toute la misère du monde. Il nous est simplement demandé d’envisager notre part. S’effrayer de toute la misère du monde pour prôner l’inaction sert ici de prétexte aux cœurs fermés. 8,5 % de la population mondiale vit sous le seuil international de pauvreté défini par la Banque mondiale. Éradiquer la pauvreté la plus criante est tout-à-fait soutenable, alors que nous déjetons 17 % de la nourriture que nous produisons.

Le pauvre est crasseux, vecteur de maladies, déprimé voire désespéré, violent parfois, alcoolisé souvent, « méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien » (Isaïe 53, 3).

Sans doute, le premier devoir chrétien est-il d’humaniser le pauvre, de le considérer comme une personne avant de le voir indigent. Une belle résolution de Noël serait ainsi de ne plus jamais laisser un pauvre auquel nous tendons quelqu’argent dans l’anonymat. Demander à un mendiant son prénom, c’est déjà le regarder autrement. C’est aussi engager un dialogue dont découlera peut-être une histoire, un partage d’humanité et de vie. Demander à un mendiant son prénom, son récit, prendre le temps de quelques mots de réconfort, c’est humaniser la pauvreté et ainsi mieux la comprendre.

« Il va aller s’acheter de l’alcool ou de la drogue. » Voici encore un stéréotype qui, pour certains, sert de principe à l’inaction. La force d’un stéréotype c’est qu’il contient quelque vérité : il y a en effet un risque indéniable de voir notre générosité détournée du bien que nous souhaitons prodiguer. Il reste cependant qu’un consommateur de drogues doit aussi se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner. Considérer que l’argent que l’on donne sera dépensé spécifiquement en stupéfiants plutôt qu’en biens utiles, c’est dévoiler un a priori qui n’est pas forcément vrai. On peut tout aussi bien penser contribuer à une nuit au chaud. Ainsi, on fait d’un risque un prétexte qui ne permettra jamais à la personne d’hiérarchiser ses priorités.

Il y a un risque à donner gratuitement, sans a priori. Prendre le risque de voir son don détourné de sa finalité bonne, c’est aussi assumer le risque que prend le Christ en s’incarnant, risque de l’offrande généreuse de soi que les hommes finalement mépriseront. Il convient, pour qu’il soit christique, que notre don soit gratuit, dégagé d’a priori et de conditions ; que notre don laisse libre celui qui le reçoit, notamment libre de choisir son repas.

On commence aujourd’hui à étudier l’impact positif du don en espèces sur le don en nature. Ainsi on découvre que la meilleure façon d’aider une personne indigente est de lui confier un petit budget à gérer, quitte à risquer qu’elle le gère mal. Tout en maintenant l’autonomie de la personne, on la responsabilise sur de petits montants. On témoigne ainsi d’une confiance qui élève – là encore, le propre de Dieu qui s’incarne.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est que le risque en vaut la chandelle. Non seulement, il assume une aide immédiate, mais il proclame aussi une espérance et une confiance. A contrario, le refus de donner de l’argent est toujours un pessimisme sur la nature humaine. De préférence, donner un billet : il n’est pas possible aujourd’hui de s’offrir un repas au chaud pour moins de 5 €, sans parler d’une chambre pour la nuit.

Faut-il donner de l’argent aux pauvres ? La réponse est oui si ce don nous change le regard et le cœur, a fortiori s’il nous est difficile. C’est alors une petite kénose, un exercice spirituel d’identification à Dieu qui s’offre au risque de l’humain et de ses errements.

Mais il faut surtout donner de l’humanité aux pauvres, outre leur témoigner de confiance par des dons, leur offrir attention et affection, à commencer par connaître leur prénom. Et – qui sait ? – peut-être initier une relation.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 décembre 3024

22.12.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 1,39-45

Enceints de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

J’aime à croire que tout croyant est quelque part enceint de Dieu.

Enceinte résonne différemment si l’on est une femme évidemment, comme l’est Élisabeth que Marie vient visiter. Être enceinte – Marie l’est aussi – c’est porter en soi un enfant ; c’est l’éprouver vivant en son sein et seules les mères véritablement peuvent en parler.

Mais si quelque humanité en moi recèle la vie de Dieu, si je dis qu’en moi le souffle vital de Dieu s’implante, s’incarne et ne vise qu’à croître, alors je suis enceint de Dieu. Nous sommes tous enceints de Dieu.

Le récit de la visitation de Marie nous enseigne que la foi se reçoit et se ressent comme un enfant qui prend vie en soi et que l’on sent parfois tressaillir. Le croyant est enceint de la foi de Dieu et, comme Élisabeth, l’éprouve : elle a senti Jean-Baptiste tressaillir d’allégresse de sa rencontre avec Marie enceinte du Christ ; Élisabeth frémit de la vie en elle qui se réjouit de la venue toute proche de Dieu au monde.

Tressaillir revêt deux aspects : on peut tressaillir de joie, de bonheur, d’amour ; on peut tressaillir de chagrin, de peine, de peur. Le corps tressaille sous le coup d’une vive émotion, qui peut être positive ou négative. C’est pour cela qu’en l’occurrence le texte précise que Jean-Baptiste tressaillait d’allégresse, comme s’il reconnaissait, à travers les ventres de leurs mères, la présence divine de son cousin.

L’étymologie de Noël, c’est la naissance bien sûr. La naissance de Jésus, il y a quelques deux mille ans ; notre propre naissance, aujourd’hui, sous l’impulsion de l’Esprit. Nous aussi tout notre être est imprégné de ce désir de donner au monde cette vie-là : une vie parfaite d’amour, la vie divine. Quand je regarde mon propre élan vital passé, présent et que je le projette dans l’avenir, je ne vois que ça : le désir de donner à travers moi vie à l’amour.

La foi est une présence vivante en moi qui rayonne, qui irradie par sa vitalité tout mon être de l’intérieur. Je crois qu’on peut imaginer la foi comme une grossesse : petite d’abord, plus petite qu’une graine de moutarde, mais déjà agissante et produisant mystérieusement ses effets ; plus conséquente, plus développée ensuite, que je sens prendre, de jour en jour, plus de place en moi, qui parfois d’ailleurs me donne des coups, me bouscule de l’intérieur, me rappelle vigoureusement sa présence et, à force, même m’épuise. C’est en effet parfois un effort d’aimer. Surtout d’aimer comme Dieu aime. Il se peut même que la lassitude de porter la foi nous gagne.

La présence de Dieu sur Terre est concrète sinon elle n’est pas incarnée. Concrète, il y a deux mille ans en Jésus, concrète aujourd’hui, en vous, en moi, en tous ses disciples. Si nous disons que Dieu vise à se rendre totalement présent à travers nous, alors il nous revient de mettre sa vie au monde, de lui donner vie aujourd’hui.

Concrètement, être chrétien c’est en permanence accoucher de Dieu. Comme à Marie, l’Esprit me parle et, si je réponds « oui », tout de suite, j’enfante du divin. Les spirituels savent que le bien qu’ils sont capables d’engendrer est à la hauteur de cet assentiment donné à Dieu : « oui, je veux mettre ta vie au monde ». Aussi pleinement que je donne mon accord à la présence fécondante de l’Esprit Saint, aussi directement engendré-je, à travers moi, cette vie de Dieu. A mesure que la foi progresse en moi, je deviens moi-même une présence incarnée de Dieu comme Marie, enceinte, l’est pour Élisabeth.

Vous l’avez compris, cette homélie est un plaidoyer contre une foi désincarnée, contre le christianisme perçu comme une idée séduisante, une pensée noble, un beau principe. C’est déjà reléguer Noël au rang de commémoration et la foi que nous professons au rang de théorie. Le christianisme n’est pas une idée, la foi n’est pas logée dans le cerveau, elle vit dans nos entrailles, elle nous prend au ventre. Elle grandit, elle tressaille et parfois elle jubile en nous. Une foi qui concrètement agit, ça se sent aussi concrètement qu’une mère éprouve en elle son enfant. Une foi qui concrètement engendre, ça change une vie aussi radicalement qu’une mère se trouve changée par un enfantement.

Si plus rien en moi ne trésaille à Noël, si rien plus particulièrement ne me réjouit, si Noël n’est pas chaque année nouveau – de l’ordre de l’enfantement personnel – alors il n’est plus l’actualité mais seulement le souvenir de la naissance de Dieu parmi les hommes.

Pour que Noël soit d’actualité – pour que ce soit véritablement Noël – il faut que Dieu vienne au monde à travers moi. Alors ce sera Noël en moi.

La vraie joie de Noël, c’est lorsque j’éprouve à travers moi la venue au monde de l’amour de Dieu. Je comprends alors que l’enfant de Dieu que Dieu nous demande d’enfanter, c’est avant tout nous-même.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 18 décembre 2024

15.12.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVANT – LUC 3,10-18

« Que devons-nous faire ? »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous voici au troisième dimanche de l’avent, le dimanche de Gaudete. Gaudete est le premier mot du chant d’entrée de la messe latine de ce dimanche. Il signifie « Réjouissez-vous ». Partout, dans l’Église, on célèbre aujourd’hui la joie.

Le premier dimanche de l’avent nous invitait à nous tenir sur nos gardes face au malheur, de crainte que notre cœur ne s’alourdisse ; à rester éveillés et à prier quand surgit la ténèbre. Le deuxième nous recommandait de préparer le chemin du Seigneur, de rendre droit ses sentiers, de convertir notre cœur, d’aplanir dans notre esprit ce qui est escarpé et de redresser ce qui est tordu. C’est à une nouvelle entrée en Terre promise que nous invitait Jean le Baptiste, à un nouveau surgissement de la vie divine en nous, littéralement à une nouvelle vie.

Et donc se pose aujourd’hui la question « Que devons-nous faire ? » Comment incarner cette nouvelle vie ? Dimanche prochain, le quatrième de l’avent, comme Élisabeth, la vie en nous tressaillira d’allégresse de la proximité avec le Christ qui vient à notre rencontre. On voit se dessiner, tout au long de l’avent, une progression spirituelle qui va de la ténèbre, du sentiment que tout s’effondre, à l’incarnation en nous de la présence de Dieu et au retour de la joie profonde.

Réjouissez-vous donc, notre marche au désert prend fin et bientôt nous serons sauvés. C’est un peu le point où nous en sommes aujourd’hui. Dès lors, l’Évangile pose cette question : « Et maintenant, que devons-nous faire ? » pour incarner cette nouvelle espérance ? Ce à quoi Jean le Baptiste répond : Soyez justes, agissez désormais avec justice. « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas (…) Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. », c’est-à-dire de ce qu’il est juste que vous receviez.

La Terre promise, c’est la vie joyeuse, la vie paisible, la vie aimante et aimable. Le moyen de cette vie joyeuse, c’est le règne de Dieu, le salut que nous apporte son Incarnation, la joie de son Amour quand il vient à nous. Et le lieu de cette venue, de cette incarnation de Dieu aujourd’hui c’est notre vie, notre corps que Jésus définira comme un Temple – le Temple de l’Esprit Saint – et que Jean le Baptiste purifie déjà de son baptême de conversion.

Nous sommes précisément entre le baptême de l’eau – notre préparation à accueillir le Christ dans notre vie – et le baptême de feu – l’incarnation vivante en nous de son Esprit. Au fond, l’avent revient à faire de notre vie une crèche où vient au monde le Christ et de notre corps une nouvelle Terre promise où vient au monde l’amour de Dieu pour l’humanité.

Que faire donc, après s’être converti à cette nouvelle espérance qu’un amour divin puisse surgir de nous, après avoir aplani en nous les tensions et redressé, dans notre cœur, ce qui était tordu pour que cette venue se fasse à travers nous ? « Que devons-nous faire maintenant ? » demandent à Jean ceux qu’il vient de baptiser. Il leur répond de désormais faire régner la justice.

On ne prêche plus beaucoup de nos jours sur la justice de Dieu – sans doute, par le passé, a-t-on fait peur avec l’image d’un Dieu juge implacable, surveillant tout – ; on prêche aujourd’hui d’avantage sur sa miséricorde et c’est en soi un bien. Mais la miséricorde sans la justice n’est qu’un favoritisme. La miséricorde sans la justice, c’est hiérarchiser la souffrance, évidemment au regard de sa propre souffrance ; c’est choisir ses pauvres face à d’autres que l’on méprise ; c’est, au fond, choisir qui sera sauvé et qui ne le sera pas, qui sera aimé et qui sera rejeté. La miséricorde sans la justice, c’est finalement un égoïsme du cœur, une appropriation de la souffrance d’autrui comme exutoire à sa propre souffrance, une instrumentalisation de l’amour de Dieu à son profit, un confinement de l’Esprit Saint à ses propres vues. Et donc une prédilection, un choix partisan. Et donc une injustice. Sans doute la plus terrible des injustices, celle qui prétend agir par amour, voire au nom de Dieu.

La miséricorde sans la justice, c’est notamment penser que, pour sauver les pauvres, il faille s’attaquer aux riches ; pour libérer les esclaves, il faille tuer leurs oppresseurs. Dans le Nouveau Testament, ceux qui envisagent la miséricorde sans la justice, ce sont les Zélotes, qui prônent la libération d’Israël par la lutte armée et les assassinats. De nos jours, ce sont les partisans de l’idéologie « woke ».

Savez-vous ce qu’est le wokisme ? Le terme est le prétérit du verbe anglais to wake up, s’éveiller. Le woke est quelqu’un qui se prétend particulièrement éveillé sur les questions actuelles de justice sociale. Le problème c’est que ce mouvement, qui d’abord prônait la prise de conscience des injustices, est devenu aujourd’hui radical, intégriste et fondamentalement injuste. Le wokisme, c’est par exemple lutter contre le racisme en s’attaquant à la civilisation occidentale devenue le nouveau réceptacle de tous les maux, notamment en déboulonnant des statues ou en censurant des livres. Le wokisme, c’est détourner la cause féministe pour s’en prendre aux hommes, définir la masculinité comme toxique et la paternité comme obsolète. Le wokisme, c’est fondamentalement un combat pour la justice par l’injustice.

La partialité du cœur, c’est, au nom de l’amour, maintenir en soi une part de mépris. La partialité du cœur, c’est dire moi d’abord, les miens ensuite, et puis ceux pour lesquels j’ai de l’affection, et les autres tant pis. Comment atteindre ainsi la joie ? La partialité du cœur c’est garder une rancœur voire une haine personnelles, une peur intime, une part de ténèbre en soi, un petit enfer où Dieu ne pourra jamais s’incarner. La partialité du cœur, c’est finalement renoncer au plein surgissement de la joie divine en soi.

La justice du cœur est un prérequis au surgissement de cette joie. Nous devons aimer tout le monde, de la même intensité, avec la même attention et le même désir de rencontre. Nous n’avons pas à faire élection de personnes, à choisir nos combats. Prenons soin de déceler toutes les petites injustices dans notre manière d’aimer le monde, nos petites inégalités affectives, elles sont le signe que nous avons encore le cœur fragmenté.

Unissez votre cœur, c’est le mot d’ordre aujourd’hui. En y faisant régner la justice, vous le préparez à la joie, celle de votre propre proximité avec l’enfant qui vient sauver le monde dans la crèche, ne faisant élection de personne. Au contraire, débordant d’amour pour tous.

Réjouissons-nous ! Noël est tout proche. Faisons régner dans notre cœur autant la miséricorde que la justice. C’est ainsi que nous trouverons la vraie joie, celle d’un amour tellement débordant qu’il désire rejoindre la moindre parcelle humanité.

Réjouissez-vous, l’amour de Dieu veut surgir en vous. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 12 décembre 2024

08.12.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 3,1-6

Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers

Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui se divise en deux. D’abord, il se situe dans le temps par l’énumération des dirigeants laïcs et religieux de l’époque : Tibère, Hérode, Caïphe … Ce n’est pas une liste anodine. Elle rappelle la férocité du moment : la domination de Rome et la corruption des élites politiques et religieuses. Aux yeux des contemporains de Jésus, ce sont des dirigeants corrompus que l’on cite là.

Jean le Baptiste lui-même est issu d’une famille sacerdotale. Zacharie, son père, est un prêtre du Temple de Jérusalem. C’est son propre monde que Jean le Baptiste trouve corrompu. Il lance alors un vibrant appel au changement, à la conversion, et en décrit le processus : il s’agit de rendre droit ce qui est tortueux et d’aplanir ce qui ne l’est pas. La métaphore est géographique, mais tout le monde comprend qu’il s’agit des tensions de la vie : des chemins tortueux que l’âme peut prendre, des abîmes de perplexité dans lesquels on sombre parfois, de la difficulté qu’il y a à remonter la pente. Ce sont les chemins de l’espérance que Jean le Baptiste veut redresser ici.

Ainsi, les dirigeants sont corrompus, le peuple souffre et Jean le Baptiste pose un geste radical, qui surprend : il tourne le dos au Temple, où il devait succéder à son père, et va au bord du Jourdain. C’est clairement un geste de défi, qui proclame que le Temple lui-même est désormais corrompu, que ce n’est plus là qu’il faut rendre un culte à Dieu, que Dieu a déserté sa terre, que le peuple d’Israël a perdu la Terre promise. Et, de fait, elle est désormais romaine la Terre promise.

Symboliquement, aller au bord du Jourdain, c’est proclamer qu’il faut à nouveau reconquérir la Terre d’Israël. Pour les plus biblistes d’entre nous, Jean le Baptiste figure ici un nouveau Moïse, et préfigure Jésus comme un nouveau Josué, celui qui dans l’Ancien Testament est le premier à entrer en Terre sainte. Ce que propose Jean le Baptiste, c’est précisément une nouvelle entrée en Terre promise.

Jésus nous enseignera plus tard que la véritable Terre sainte, le véritable Temple, c’est notre corps. On voit déjà cette idée surgir dans l’idée du baptême que propose Jean. On va au Jourdain pour symboliser une nouvelle entrée en Terre d’Israël certes, mais c’est aussi son âme et son corps que l’on purifie, le pardon de ses péchés que l’on demande. Jean le Baptiste appelle avant tout à la conversion personnelle, avant de plonger ensuite les corps dans l’eau. Dès le baptême de Jean, on voit se préfigurer cette notion du corps humain comme une terre sacrée, comme le vrai Temple. La Terre sainte, c’est le peuple de Dieu : voilà ce que proclame Jean le Baptiste.

Dès lors, on peut se poser la question pourquoi est-ce tout le peuple et non pas seulement les oppresseurs du peuple que Jean invite à se convertir ?

« Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

La souffrance, l’oppression nous changent. Elles changent notre regard sur le monde, sur les autres et sur nous-mêmes. Les tristesses et les duretés de la vie assombrissent notre cœur, les agressions que nous avons subies entament profondément notre capacité d’aimer, jusqu’à susciter en nous des sentiments contradictoires : difficile de ne pas vouloir se venger quand quelqu’un nous fait du mal ; difficile de ne pas en vouloir à la Terre entière quand le malheur nous tombe dessus ; difficile de ne pas devenir injuste ; difficile de ne pas répercuter la souffrance qui nous accable sur les autres. Un vent de révolte et de haine parcourt le peuple, voilà pourquoi Jean le Baptiste l’invite à la conversion.

Cette haine de l’oppresseur, cette révolte contre le malheur, si on les laisse s’amplifier, rendent tortueuses et rocailleuses toutes nos relations. Elles instillent partout leur violence qui ne trouve nulle part d’exutoire. On se voit alors soi-même devenir quelqu’un d’agressif et de violent – violent envers les autres, violent envers soi, en pensées, en paroles et parfois en actes. Au mieux, on se voit devenir quelqu’un de fermé. La haine, l’esprit de vengeance voire simplement le fait de ne désespérément plus vouloir souffrir sont des feux qui nous rongent au risque de nous rendre injustes envers tout le monde, la vie-même et parfois Dieu. « Où est Dieu puisque je souffre ? » « Que vaut une vie pleine de malheurs ? »

Nos blessures rendent tortueux les chemins de notre cœur, nos souffrances suscitent en nous des sentiments rocailleux. « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

En ce temps de l’Avent où nous nous préparons à accueillir à nouveau l’incarnation de Dieu, à prier pour qu’il vienne au monde à travers nous, c’est faire œuvre spirituelle utile que de rechercher en soi – en son esprit et en son âme – ces chemins tortueux, nos pensées toujours rocailleuses de souffrances ; de rechercher en notre cœur ce qui est encore tordu ou escarpé.

Mais il importe surtout de rechercher la paix de l’âme, la douce sérénité qui, malgré les évènements, éclatera en joie le soir de Noël. Ce n’est pas du luxe, pendant ce temps de l’Avent, de rechercher tout ce qui nous apaise. La paix dans le monde ne surgira que de la paix personnelle de tous les cœurs.

« Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 5 décembre 2024