13.04.2025 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DES RAMEAUX – LUC 22,14-71.23,1-56

D’acclamations en abandons

Évangile selon saint Luc 19, 28-40

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a un dicton qui dit : c’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis, qui souligne la superficialité de certaines de nos relations. Peut-être avez-vous déjà pu vérifier qu’à mesure que s’accumulent les problèmes, on est de moins en moins soutenu, de plus en plus délaissé. Quand le malheur s’abat sur quelqu’un, il se trouve dans son entourage des gens pour lui tourner le dos, ou se défiler quand il sollicite de l’aide.

Ce que nous célébrons aujourd’hui n’est pas seulement le dimanche des Rameaux – l’acclamation triomphale du Christ à son entrée à Jérusalem – c’est le dimanche des Rameaux et de la Passion. Notre célébration est plus tragique que joyeuse : elle va de la joyeuse entrée de Jésus à sa mort, abandonné de presque tous. Il y a un terrible contraste entre les deux Évangiles que nous venons de lire.

Luc nous présente ici un récit très construit. Si on en fait l’exégèse, on constate qu’il est abondamment truffé de citations de l’Ancien Testament. Le propos est ici de dire que l’histoire de Jésus correspond en tous points à celle du Messie annoncé : à la fois roi triomphal et serviteur souffrant. Voilà pour la théologie derrière les textes.

Quant au contexte, vous le savez, il est particulièrement tendu. La terre de Judée est sujette à de fréquentes révoltes que les Romains redoutent plus que tout. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à écraser dans le sang le moindre soulèvement de foule, comme lors de la révolte de Judas le Galiléen, à Séphoris, la ville proche de Nazareth, alors que Jésus était adolescent, où deux mille révoltés ont été crucifiés par les Romains. Jésus et ses contemporains ont vu l’horreur, la violence extrême de l’occupant. Les temps sont apocalyptiques et messianiques. Tous les textes de l’époque montrent un désespoir profond et l’attente d’un libérateur. Les fêtes religieuses juives – comme ici la Pâque – sont pour Rome des rassemblements très sensibles. Le procurateur – Ponce Pilate – monte alors de Césarée, au bord de la mer où il réside habituellement, et vient en personne superviser le maintient de l’ordre à Jérusalem. C’est dire la fébrilité des troupes. Qu’à cette occasion, un Juif entre dans la ville, acclamé par une foule comme un roi, on comprend qu’il se fasse immédiatement arrêter. Pilate ne peut pas courir le risque d’une sédition. C’est d’ailleurs le chef d’accusation qu’il fera inscrire sur la croix : le fait que le Christ ait été acclamé comme roi des Juifs. Du point de vue romain, l’entrée triomphale de Jésus sous l’acclamation des rameaux signe d’emblée son arrêt de mort.

Dès lors, c’est le malheur et l’opprobre qui s’abattent sur Jésus et la peur qui s’installe parmi ses disciples. Les foules se retournent : elles ne crient plus « Hosanna ! » mais « Crucifie-le ! ». Presque tous ses proches l’abandonnent. Beaucoup s’enfuient. Pierre le renie vigoureusement. Au pied de la croix, il ne reste plus que sa mère, un tout jeune disciple et quelques femmes.

Le malheur, et a fortiori la mort, font fuir les gens. Tous ceux qui ont vu un jour leur vie s’effondrer ont vu aussi leur univers social se réduire, souvent drastiquement. La solitude de la personne souffrante est quelque chose de réel. Quand, pour les autres, nous ne représentons plus l’espérance, alors ils sont nombreux à nous délaisser. Et, au moment de la mort, ne restent bien souvent à nos côtés que ceux qui nous aiment d’un amour emprunt d’éternité. Voilà la base du dicton : « C’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis » : quand, dans la souffrance, la déchéance et même la mort, il ne reste plus auprès de nous que ceux dont l’amour est indéfectible.

Pour le Christ pourtant, ce dicton n’est pas vrai. Il continue à considérer comme amis ceux qui l’on rejeté, renié, abandonné ; ceux qui ont appelé à sa crucifixion et ceux qui l’ont effectivement tué. Alors qu’il agonise et malgré leur trahison, il continue à les aimer, à les considérer comme ses amis, à prier pour eux. Il n’abandonne pas ceux qui l’abandonnent, au contraire il maintient éternel l’amour qu’il éprouve pour eux.

Méditons un instant sur cette attitude de Jésus qui, s’avançant vers une mort certaine, voit même ses plus fidèles amis l’abandonner, la profonde tristesse qui s’ajoute à l’angoisse qu’il ressent, le terrible sentiment de solitude de celui qu’ils acclamaient tous, il y a quelques jours encore, comme un roi libérateur. Pourtant son amour n’a pas changé.

Dans sa Passion selon saint Matthieu, Jean-Sébastien Bach a ajouté une scène qui ne se trouve pas dans les Évangiles où, après l’avoir renié, Pierre croise le regard de Jésus que l’on emmène en prison. Peut-être connaissez-vous ce superbe aria intitulé « Erbarme dich, mein Gott » où Pierre supplie le Christ de lui pardonner son reniement : « Seigneur prends pitié, vois mes larmes ! Vois mon cœur et mes yeux qui pleurent amèrement devant toi. » Bach ne présente pas la réponse de Jésus. Tout son art consiste à la laisser deviner dans les larmes de Pierre.

A la maison, quand nous glisserons nos brins de rameaux derrière nos crucifix, pensons au sens profond du geste que nous accomplissons, qui signifie : je veux être de ceux qui amènent leur brin d’espérance au pied de toutes les croix, de celles qui en amour veulent rester fidèles jusqu’à la fin, qui n’abonnent pas un ami qui souffre, fut-il rejeté de tous.

Ce n’est pas tant la présence de rameaux bénis qui protège nos maisons que l’intention dont ces branches témoignent. Poser un brin de buis sur un crucifix c’est dire : Seigneur, en amour, je veux t’être fidèle jusqu’au bout.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 9 avril 2025

06.04.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 8,1-11

Qui peut juger ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 8, 1-11

Le passage de l’Évangile de ce dimanche qui relate l’histoire de la Femme adultère est le seul du Nouveau Testament qui mentionne que Jésus écrive. Par deux fois, Jésus se baisse et écrit sur le sol. Ce n’est pas tant le fait que Jésus sache lire et écrire qui importe ici – c’était le cas de beaucoup de ses contemporains juifs. Ce n’est pas non plus ce que Jésus écrit sur le sol qu’il s’agit interpréter, le texte ne le mentionne pas. Le détail qui importe ici, c’est que Jésus écrive par deux fois. Ce n’est pas anodin. C’est même la clé de compréhension du texte.

Au cœur de cet Évangile : la Loi. Non pas le principe même de la Loi – Jésus ne conteste pas le bien-fondé de la Loi qu’il respecte par ailleurs – mais la manière de l’appliquer. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).

L’exemple choisi par Jean pour nous le montrer est frappant à dessein : il s’agit d’une femme ; il s’agit d’un adultère et les faits ne sont pas contestables : elle a été prise en flagrant délit ; elle a effectivement trompé son mari ; la loi, dès lors, la condamne à mort. Tout pour exciter les instincts les plus vils d’un auditoire essentiellement masculin. C’est le propos : faire appel au sentiment avec lequel on juge, celui avec lequel on applique la Loi. Il y a en effet toute la place pour la frustration et le ressentiment d’un homme dans le jet d’une seule pierre, qui en projetant ses propres difficultés matrimoniales, qui ses propres déviances.

Notre manière de juger dépend fortement de notre état d’esprit. Lorsque nous souffrons voire sommes simplement irrités, nous jugeons plus sévèrement ; lorsque nous aimons, nous sommes bien plus miséricordieux. Sans doute, sommes-nous aussi plus cléments envers ceux qui partagent les faiblesses et les torts dont nous nous accommodons. Comme nous sommes certainement plus implacables envers ceux qui témoignent de mauvais penchants contre lesquels personnellement nous luttons. Un principe du droit affirme que la justice est aveugle et ses allégories la représentent comme une femme aux yeux bandés, pesant les faits sur une balance, pour bien signifier qu’une bonne justice ne se rend pas sur des sentiments.

« Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre.» Notre péché teinte notre manière de juger. Il nous rend partiaux. Il faut un cœur sans tache pour juger avec impartialité et nous sommes tous quelque peu le jouet de nos préférences et sentiments. Ainsi seul Dieu juge valablement ; lui seul conserve un regard impartial, le regard de la plus parfaite miséricorde, du plus pur amour.

En faisant appel à leur raison – qui êtes-vous pour juger ? – le Christ renvoie les justiciers implacables à leur propre faiblesse, provoquant un à un leur renoncement à condamner quand ils mesurent leur péché. Voici l’occasion pour nous de scruter nos jugements les plus implacables, les attitudes, les comportements qui voient surgir notre dureté de cœur, voire notre mépris. Ces jugements durs qui nous viennent au cœur sont le reflet de notre sentiment d’impuissance face aux maux dont nous souffrons, que nous les subissions, que nous les commettions. Les jugements implacables, la dureté de cœur sont toujours le signe du péché qui nous affecte – le nôtre, celui d’autrui. Savoir les repérer, nous éclaire sur nous-même.

Ensuite, après avoir renvoyé chacun à la miséricorde qu’il a envers lui-même quand il s’égare, Jésus écrit une deuxième fois sur le sol et rend sa sentence : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Lui, l’homme sans péché, le juge au cœur impartial montre la miséricorde de Dieu : « Va, et désormais ne pèche plus. »

Ces deux écritures dans la poussière du sol représentent la Loi. L’ancienne et la nouvelle loi données par Dieu. L’ancienne renvoyait chacun à son péché ; la nouvelle loi est celle de la miséricorde de Dieu, celle qu’incarne le Christ. Avant, l’affirmation de principes implacables ; désormais, celle de l’incarnation de l’amour divin. C’est ainsi l’amour qui précède la justice, et non l’inverse.

C’est dans la poussière de notre âme que Dieu inscrit sa Loi, là où affleure notre péché. Mais c’est dans la tendresse de notre cœur que le Christ inscrit désormais son application. L’objectif de la Loi n’est ainsi plus tant la répression des fautes que la promotion de l’amour.

Nos jugements implacables reflètent les limites de notre cœur. Voici que s’ajoute à nos efforts de carême, le combat contre sa rigidité. Quelles sont les personnes que je lapiderais volontiers de mon cœur de pierre ? Voilà les blessures en moi que l’amour de Dieu n’a pas encore rejointes.

Enfin, je voudrais évoquer nos jugements implacables envers nous-même. Cela nous arrive tous de parfois de nous trouver fautifs, misérables, honteux voire, pour certains, méprisables. L’Évangile de la femme adultère est aussi une invitation à la miséricorde envers nous-même. La dureté de cœur envers soi, voire le mépris de soi sont des maux bien plus redoutables que les comportements qu’ils prétendent juger. La rigidité de nos jugements sur nous-même est avant tout un signe de désespérance de soi, laquelle ne pourra mener qu’au découragement et ultimement à la peur du regard de Dieu, au risque ultime de s’enfermer dans une peur de la miséricorde elle-même. On ne conçoit plus alors que Dieu puisse porter sur nous un autre regard que la honte, voire le mépris que nous avons de nous-même.

Seigneur, donne-nous de voir qu’au-delà de tous nos petits jugements sur les autres et sur nous-même, il y a une manière plus juste d’aimer et de s’aimer : celle qui fait confiance en ta miséricorde et ton pardon, celle qui incarne ton amour inconditionnel pour tous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 avril 2026

30.03.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – LUC 15,1-3.11-32

Quand la joie de Dieu transcende nos hontes

Évangile selon saint Luc 15, 1-3.11-32

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

La parabole du Fils prodigue est un des plus grands textes de la spiritualité chrétienne, une des plus belles pages de la littérature antique. C’est personnellement un texte qui me parle beaucoup – ma vocation religieuse est un retour de fils prodigue.

C’est aussi aujourd’hui le dimanche de Lætare, un moment charnière de notre carême, nous sommes à mi-parcours, la perspective de Pâques est désormais plus proche, que notre entrée au désert. Lætare signifie « Réjouissez-vous » et c’est l’occasion pour nous de méditer ce moment spirituel où l’on perçoit enfin le bout du tunnel, quand la fin de nos souffrances et ténèbres est en vue. Ce moment charnière est magnifiquement illustré dans la parabole du Fils prodigue, quand ce dernier décide de se lever et retourne vers son père.

Vous connaissez certainement la théologie derrière ce texte : le père de la parabole, c’est Dieu bien sûr et le fils prodigue c’est bien souvent nous, quand nous nous éloignons de Dieu pour nous enfoncer dans une vie de désordres : désordre affectif, désordre moral, désordre spirituel. La parabole, qui force le trait pour percuter les consciences, dira que le fils est allé jusqu’à envier la « nourriture des porcs ». Dans la culture juive, c’est une image très parlante, qui souligne son abaissement jusqu’au dégoût.

C’est donc l’histoire d’un fils qui prend distance avec Dieu. La joie, l’abondance, une vie paisible lui étaient promises mais il préfère se prendre seul en charge, assumer seul sa vie spirituelle et affective. Il capitalise sur les dons de Dieu – « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient » – et résout de vivre loin de lui. Le Père, lui, ne fait aucun reproche. Sans rien dire, il donne et voit son fils le quitter. Il y a derrière cette attitude de Dieu, toute la liberté qu’il nous laisse, lui fût-elle particulièrement coûteuse.

Au début tout va bien. Le fils mène grand train, une vie de fêtes jusqu’à la débauche, jusqu’à dilapider l’héritage de son Père – l’amour, l’abondance spirituelle, la joie – avec des prostituées. J’ai longtemps mené ce genre de vie où l’on jette tout ce qu’on a dans les plaisirs du monde, où l’on s’enfonce à corps perdu dans une ivresse effrénée, où l’on se jette corps et âme dans un tourbillon de satisfactions aussi immédiates que futiles. Je l’ai fait jusqu’à l’épuisement – l’épuisement de soi, l’épuisement spirituel, l’épuisement de vivre. Et ce fut alors, comme dit le texte, la famine ou, si vous préférez, la dépression. Je connais ces états de total épuisement affectif, de sentiment de vie en lambeaux, où l’on envisage volontiers de partager « la nourriture des porcs », puisque c’est ça ou mourir de désespoir.

Nous sommes tous pécheurs, prêtres et laïcs, hommes et femmes, jeunes et vieux. Mais indépendamment de cela, nous sommes tous infiniment aimés de Dieu. Voilà la charnière théologique du texte. Aussi bas que l’on soit tombé, aussi loin de Dieu que l’on soit allé, il est toujours possible de revenir à lui et de retrouver son amour intact.

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. ». La honte est un sentiment puissant, et positif – une arme de la vie spirituelle et un don de Dieu. C’est la personne juste en nous qui a honte de son péché. Avoir honte du mal que l’on a pu faire, c’est déjà s’être laissé rejoindre par l’Esprit Saint. Réjouissons-nous d’avoir honte, c’est le signe de notre conversion, que l’amour divin en nous a déjà repris le dessus.

L’étymologie du mon conversion, c’est « faire demi-tour », en l’occurrence, se lever et décider de revenir à Dieu. Alors, le texte nous dit que, de loin, le Père l’aperçoit et est immédiatement pris de compassion ; qu’il court se jeter au cou de son fils et l’embrasse. Avant qu’il ne confesse sa faute, avant qu’il ne fasse état de sa honte, le Père est déjà dans un état de joie exubérante : voilà mon fils perdu qui revient ! La conversion précède la honte et le repentir, voilà ce que Dieu voit d’abord et qui le fait exulter. Cette joie exubérante de Dieu – apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, allez chercher le veau gras, mangeons et festoyons – devrait radicalement changer notre regard sur le sacrement de la réconciliation. Souvent, j’explique aux jeunes que j’accompagne et qui ont quelque timidité à se confesser que le plus beau moment de la confession, ce n’est pas quand on verbalise ses fautes pour s’en libérer, ce n’est pas non plus le moment de l’absolution, c’est le moment où, comme le dit le texte, le fils « rentre en lui-même » et décide de se lever. Voilà pour Dieu le plus beau moment : quand nous avons le courage de faire face à notre misère et de nous lever pour revenir à lui. C’est ici qu’on perçoit, aux yeux de Dieu, toute la beauté de ce moment charnière, celle de toutes nos conversions.

Le dimanche de Lætare reflète cet moment exact de la vie spirituelle où, visiblement perdus, penauds et même honteux, nous revenons à Dieu. Le rouge de la souffrance et de la honte se mêle aujourd’hui au blanc éclatant de l’espérance divine et de la Résurrection pour donner le rose liturgique de notre célébration. Laetare signifie la joie, celle exubérante de l’amour de Dieu dès qu’il nous voit revenir à lui. Il est important de s’imprégner de cette joie divine. C’est elle qui dissout notre honte.

Aujourd’hui est un jour pour teinter notre carême de joie, la joie de Dieu qui exulte de chacune des conversions de notre cœur quand il erre au désert. Quels sont encore en moi les états d’esprit, les comportements qui nécessitent un retour à Dieu, la conversion de mon cœur et le courage de me lever pour revenir à lui ?

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi » … pourtant tu m’aimes. Rends-moi ta joie de vivre ! Embrasse-moi !

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 26 mars 2025

23.03.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – LUC 13,1-9

Ressentiments et conversion

Évangile selon saint Luc 13, 1-9

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

A l’époque de Jésus, la croyance était fort répandue que les malheurs – les guerres, les famines, les maladies – étaient un châtiment de Dieu. Soit que soi-même on ait péché, soit que ce fût la faute de nos parents, de notre tribu ou de tout le peuple. Dans la Bible, les prophètes n’annoncent pas tant des catastrophes à venir qu’ils appellent à la conversion : si vous ne changez pas, voici ce qui va arriver. Il y avait, dans les temps anciens, une très nette conscience que les malheurs étaient une rétribution pour le mal, quelque part toujours une punition divine. Si untel était lépreux, aveugle ou boiteux, ce n’était peut-être pas de sa faute, mais c’était alors de celle de ses proches. Cet état d’esprit n’a pas encore disparu, loin s’en faut. Combien, face au malheur s’écrient-ils encore de nos jours : « Qu’ai-je donc bien pu faire à Dieu pour mériter ça ? »

Nous ne méritons pas le malheur. Personne ne mérite les souffrances qui lui arrivent. Le corollaire de ceci, c’est que personne ne mérite non plus le bonheur et les joies. Ni le malheur, ni le bonheur ne sont des rétributions, des bons et des mauvais points donnés par Dieu pour nos bons ou mauvais comportements. C’est une fausse théologie – c’est revenir au donnant-donnant, à l’idée d’un dieu qui pèserait nos bonnes et nos mauvaises actions à l’aide d’une balance. Dieu n’applique jamais la sentence « œil pour œil, dent pour dent » que par ailleurs le Christ dénonce. Les Galiléens massacrés par Pilate et les personnes tuées par la chute de la tour de Siloé n’avaient pas mérité leur sort.

Ceci ne signifie pas que nous n’ayons pas à faire face aux conséquences de nos actes : si je joue avec le feu, je finirai par me brûler. Mais ce ne sera pas une punition. Ce sera simplement une conséquence logique. Il y a des répercutions à notre péché, au mal que nous faisons. Il y a des répercutions pour autrui que notre péché offense et il y a des répercutions pour nous-même que notre péché salit – ne fusse qu’à nos propres yeux. Mais en rien n’est-ce une punition, un châtiment divin. Quoi que nous ayons fait, quelle que soit la bassesse où nous soyons tombés, quitte à nous être abaissés à « partager la nourriture des porcs », l’estime de Dieu à notre égard n’a pas changé d’un iota, son amour pour nous reste intact. C’est ce que nous verrons la semaine prochaine avec la parabole du Fils prodigue. Si le péché nous éloigne effectivement de Dieu, à peine nous retournons-nous vers lui, qu’il entre dans une joie exubérante.

La spiritualité du donnant-donnant est à rejeter vigoureusement. Ce n’est pas comme cela que Dieu juge ; ce n’est pas comme cela que Dieu aime. Par contre nous, il nous arrive de souhaiter du malheur à ceux qui nous font du mal, à vouloir les punir ou, pire, à souhaiter qu’ils souffrent. Mais c’est précisément ne pas aimer, c’est même haïr. Voilà la haine : vouloir que du malheur s’abatte sur autrui. Dieu ne punit personne, il n’inflige aucune souffrance supplémentaire aux conséquences naturelles de nos actes et nous ferions bien, nous aussi, de toujours renoncer à punir. La punition est toujours un échec de l’amour, quelque part toujours une vengeance, un donnant-donnant d’humiliation et de honte.

Dès lors, comment comprendre la phrase de Paul que nous venons de lire dans l’Épître aux Corinthiens, parlant de ceux qui ont suivi Moïse et qui pourtant sont morts : « la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert. Ces événements devaient nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer ce qui est mal comme l’ont fait ces gens-là. » N’est-on pas en pleine contradiction avec ce qui précède ? Dire que le souvenir de ceux qui sont morts avant d’avoir atteint la Terre promise devrait nous servir d’exemple pour nous empêcher de désirer le mal, n’est-ce pas encore brandir la menace d’une punition divine ?

Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur. Jésus a souffert ; Jésus a pleuré ; Jésus est mort sur la croix, atrocement massacré par la plus parfaite injustice. Nous-même nous n’y échapperons pas. Il y aura encore de l’injustice à notre égard ; il y aura encore de la maladie et de la souffrance ; il y aura encore des larmes et il y aura encore la mort. Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur ; il est une assurance qu’il y a un au-delà de tout malheur, de toute souffrance, de toute larme, un au-delà de toute mort. Le Christ nous dit qu’il y a toujours une autre rive. Il nous enseigne qu’avec l’aide de Dieu, il y a toujours moyen de transcender la souffrance, l’injustice et les larmes. Il nous montre qu’à le suivre, il y aura toujours une Résurrection, une joie, une paix.

Et sans doute, le plus extraordinaire est-il qu’au cœur même de la souffrance et des larmes, alors même qu’il est crucifié par l’injustice, le Christ nous montre qu’il est humainement possible de ne pas céder à l’esprit de vengeance et de punition, qu’encore il est possible d’aimer et de n’en vouloir à personne – ni aux responsables de nos souffrances, ni à Dieu. « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » « Père, en tes mains, je remets mon esprit. » Il y a une proximité avec Dieu, possible dès maintenant, qui permet malgré l’injustice, la souffrance et la mort, de maintenir intacts l’amour inconditionnel de la vie et la perspective d’une paix.

Comme saint Paul, comme les prophètes, le Christ ne nous menace pas quand il dit « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Il nous donne un conseil. Pour vivre le passage de la mort dans l’amour et l’espérance et non dans l’accablement et l’esprit de revanche sur la vie, il faut nous convertir dès à présent à cette proximité avec Dieu. Il n’y a que dans le cœur à cœur avec lui, qu’il est possible de ne pas se tourner vers le ressentiment alors qu’on souffre.

Le carême est un temps de conversion. C’est le mot du jour : changer. Il y a peut-être encore en nous des blessures, des souffrances, du mépris et des humiliations qui crient vengeance. Ce sont des lieux qui appellent la conversion de notre cœur à la Résurrection. Car, si nous ne prenons pas soin de convertir les traces de l’esprit de vengeance qui persistent en nous, nous les verrons resurgir à chaque retour du malheur et elles nous entraîneront vers les ténèbres.

Accepter de souffrir sans vouloir se venger demande une force d’esprit considérable, une puissance d’amour qui bien souvent nous dépasse. Le Christ nous montre cependant qu’elle nous est donnée, ici et maintenant, si nous nous laissons envahir par l’Esprit-Saint.

Alors il convertira nos cris de vengeance en soupirs d’amour. Ce qui constitue déjà un creuset pour la Résurrection et la joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 19 mars 2025

16.03.2025 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE CARÊME – LUC 9,28b-36

Transfigurations

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 9, 28b-36

Ce texte qui relate, selon Luc, le récit de la Transfiguration est très construit. C’est une œuvre tellement emplie de symbolique juive et chrétienne, de liens avec d’autres parties du nouveau et de l’ancien testaments – tellement pleine d’un sens presque graphique – que la tentation est forte de la lire comme telle : un texte purement symbolique.

Je relève quelques références :

  • l’aspect lumineux du Christ qui fait référence à la celui de Moïse quand il redescend d’avoir été auprès de Dieu, au Mont Sinaï ;
  • la présence de Moïse et d’Élie qui symbolisent l’accomplissement de la Loi et de la Parole de Dieu en Jésus ;
  • la voix de Dieu qui est la même que celle entendue à son baptême ;
  • la référence à la fête juive des tentes – Succot – où on célèbre, à la fois, l’assistance de Dieu pendant l’Exode et la fin des moissons. Ainsi, on fête non seulement la fin de l’errance au désert, mais également la récolte des fruits de la Terre promise.

Donc, en pleine connexion avec les écritures et la tradition d’Israël, Luc aurait imaginé ce récit comme une mise en abîme de la Résurrection. Ainsi, il s’agirait d’un processus littéraire qui prépare le lecteur à ce qui va suivre, en lui donnant certaines clés de lecture. Et c’est peut-être effectivement le cas.

On conclut alors que ce passage fonctionne comme une image, un enseignement illustré donné par Luc. En réalité, il ne s’est rien passé ; Pierre, Jacques et Jean n’ont observé aucun phénomène : jamais Jésus ne leur est apparu physiquement transfiguré ; le récit anticipe simplement la résurrection des corps par une image forte et concrète certes, mais inventée – une parabole. Il n’y a effectivement aucune voix qui soit venue du ciel sur quelque montagne que ce soit ; encore moins d’apparition de Moïse et d’Élie. Finalement, ce récit fonctionne comme une expérience de pensée qui nous parle de l’au-delà de la mort. Et c’est tout.

Je le redis, vous pouvez croire cela : que ce passage est une image – certes, belle et parlante – mais juste une image.

Maintenant, partant du principe que, là où l’herbe est plus verte, le ciel est aussi plus bleu, on peut aussi interpréter ce passage comme le récit de la vision des disciples de Jésus en prière, de ce qu’ils ont réellement éprouvé intérieurement. Sans doute, savez-vous que le bonheur et la joie changent notre regard sur le monde ; que vous voyons effectivement les couleurs de manière plus éclatante lorsque nous sommes heureux. C’est un phénomène qui s’étudie en psychologie. A l’inverse, peut-être hélas savez-vous aussi que, plus tristes, plus déprimés, nous voyons effectivement les couleurs plus ternes ; que notre esprit teinte notre vison selon notre humeur. Là où l’herbe est plus verte, le ciel est effectivement plus bleu et, à voir la profondeur paisible de la prière du Christ, à observer la sérénité de l’intime cœur à cœur du Fils avec son Père, la scène apparaît effectivement plus rayonnante à mesure de la joie qu’elle communique au cœur des apôtres. Au fond, il s’agit de traduire ici que le Christ, à mesure que nous l’observons en Dieu, nous fait voir les choses avec un regard de plus en plus lumineux.

Dans cette interprétation, toute aussi valable que la première, le récit est déjà moins imaginé pour acquérir une épaisseur concrète. Il parle déjà d’un fait : la prière, la profondeur spirituelle illuminent notre regard. Vous l’avez sans doute déjà toutes et tous remarqué : certains lieux spirituels, certaines personnes qui prient nous semblent avoir une luminosité, une aura spéciales.

Une troisième lecture est de dire que le corps du Christ s’est effectivement trouvé changé, qu’il a lui-même été physiquement transformé par la prière. C’est aussi quelque chose que la science constate : la prière, la méditation changent la structure du cerveau en favorisant certaines connexions neuronales au détriment d’autres. On l’observe notamment en faisant passer des scanners à des moines, chrétiens ou bouddhistes. On s’approche plus ainsi du sens littéral grec du mot « Transfiguration », c’est-à-dire celui de « métamorphose ». Le Christ s’est littéralement métamorphosé sous les yeux de Pierre, Jacques et Jean. Son corps a effectivement changé sous l’effet de la prière. Quelque chose s’est modifié, non seulement dans le regard de ses disciples, mais avant tout en lui.

Le sens littéral de la Transfiguration est sans doute l’interprétation la plus difficile à recevoir de nos jours. Que les corps puissent être radicalement transformés par l’action de l’Esprit Saint bouscule quelque peu notre raison scientifique. On touche effectivement au mystère de l’Incarnation divine. Mais ce principe d’action de l’Esprit sur la matière, d’une prière efficace qui effectivement transforme charnellement celui qui prie, nous devons le maintenir sinon nous ne pouvons plus croire aux guérisons spirituelles, ni même à la résurrection des corps.

Chaque niveau de lecture de ce genre de récits très imagés et très construits pour dire la réalité spirituelle est une voie d’accès possible vers la compréhension de notre propre transfiguration en Christ : soit que ce récit préfigure notre propre résurrection ; soit qu’il parle du regard que posent les autres sur nous quand nous rayonnons de la proximité de Dieu ; soit qu’il présente effectivement notre propre métamorphose par la prière.

Voici deux questions pour notre semaine de Carême à venir : Quel est l’impact de la prière sur ma vie, mon esprit et mon corps ? Concrètement, qu’est-ce que ça change en moi de me rapprocher de Dieu ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 12 mars 2025

09.03.2025 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE CARÊME – LUC 4,1-13

Ne nous laisse pas entrer en tentation

Lecture: Évangile selon saint Luc 4, 1-13

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Savez-vous que la gourmandise n’est pas un péché ? C’est la gloutonnerie – se jeter sur la nourriture – qui l’est. Une envie n’est pas un péché ; s’enivrer de désir, si.

En soi, la tentation n’est pas un péché, c’est d’y succomber qui l’est. « Ne nous laisse pas entrer en tentation » dit le Notre Père. Le grec, qui est la langue du Nouveau Testament, utilise le même terme « peirasmos » pour dire « tentation » et « épreuve ». On le voit notamment dans la traduction de l’Épître aux Hébreux (4,15), « il a été éprouvé en tous points, mais sans pécher ». Précisément, Jésus incarne la différence entre ces deux réalités : lui qui est sans péché a connu la tentation. De nos jours encore, la confusion entre les deux – tentation et péché – génère trop souvent un faux sentiment de culpabilité : nous ne commettons aucune faute à éprouver toutes sortes de désirs ; le péché est de nous laisser dominer par eux.

Il y aurait beaucoup à dire pour analyser le texte de l’Évangile d’aujourd’hui. Il est très construit. La joute oratoire entre Jésus et le diable que nous venons de lire est truffée de citations bibliques, tirées essentiellement du Deutéronomeen référence au Livre de l’Exode. Prenons simplement les trois réponses que donne Jésus au diable : premièrement, « L’homme ne vit pas seulement de pain » (cf. Dt 8,3) qui renvoie à l’épisode de la manne (Ex 16,1-36) ; ensuite quand Jésus cite « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte » (Dt6,13), il fait référence à la condamnation du culte des idoles (Ex23,20-32) et à la grande profession de foi du peuple hébreux, le Shema Israël : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » ; enfin, « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » fait référence à l’épisode des eaux de Massa et Mériba (Ex 17,1-7) – noms qui signifient d’ailleurs respectivement « épreuve » et « querelle » – « parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve » précise le Livre de l’Exode (17, 7).

Ainsi, clairement, les trois tentations de Jésus au désert renvoient aux tentations que le peuple hébreux a éprouvées durant l’Exode. L’Évangile nous présente ainsi un Jésus qui sort victorieux là où le peuple avait abandonné les préceptes de Dieu : se nourrir de sa parole ; n’adorer que lui ; ne pas le mettre à l’épreuve.

Enfin, l’Évangile conclut : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé », à savoir sa Passion. Comme notre carême, le récit des tentations de Jésus ne se comprend que dans la perspective de Pâques. C’est là que survient l’ultime tentation. En effet, si on se penche sur le récit de la Passion, comme en réponse à l’Évangile d’aujourd’hui, par trois fois (Lc 23, 35.37.39), le peuplecrie « Qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu » ; « Sauve-toi toi-même ! » ; « Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! ». Voilà la clé de compréhension : toutes les tentations qu’affrontent le peuple pendant l’Exode et le Christ aujourd’hui se résument en une seule : celle d’une humanité qui prétend se sauver par elle-même, sans l’aide de Dieu. L’ultime parole de Jésus sur la croix est, à cet égard, une réponse édifiante : « Père, en tes mains je remets mon esprit » (23,46). Son humanité agonisante s’en remet à Dieu.

Alors que déduire de tout ceci pour notre carême ?

En affrontant les mêmes tentations que le peuple durant l’Exode, le Christ montre deux choses : qu’il endosse pleinement notre humanité et ses tiraillements et, par ailleurs, que le fait d’être tenté ne constitue aucun péché. Fondamentalement le problème n’est pas d’éprouver des besoins, des envies ou des désirs, mais bien la manière dont nous cherchons à y répondre, à les satisfaire : par nous-même ou avec Dieu.

Avant tout, il s’agit d’affronter la réalité de notre humanité. Jésus lui-même s’est affronté à la faim, à l’orgueil et au désir de pouvoir immédiat. Jusque sur la croix, il a été confronté à la tentation de se sauver lui-même. Il ne l’a pas fait ; il s’en est systématiquement remis au Père. Nous-même, nos désirs, nos tentations révèlent notre humanité et ses tiraillements. Nous devons y faire face, les assumer : ils reflètent nos manques affectifs ; ils nous éclairent sur nous-même. Le péché survient seulement quand nous cherchons à satisfaire nos désirs les plus humains en nous posant en rivalité avec Dieu.

Le carême est le temps du travail de la tentation. Il s’agit d’abord de discerner les désirs que nous cherchons à frénétiquement combler seuls, voire en totale contradiction avec le commandement d’amour de Dieu. Notre jeûne n’a pas à être forcément alimentaire ; il n’y pas que la nourriture sur laquelle il peut nous arriver de nous jeter avidement. Peut-être est-ce plutôt le pouvoir personnel, le désir d’emprise, le besoin de tout contrôler ? Peut-être s’agit-il d’un manque affectif que révèlent des tentations sexuelles ? Peut-être est-ce une pauvreté personnelle que nous cherchons vainement à combler par des palliatifs ? Peut-être est-ce simplement un besoin de distraction qui dénote déjà une lassitude de vivre.

En faisant l’exercice de creuser en nous la faim, d’organiser le manque d’une satisfaction immédiate de nos désirs les plus vifs, en tempérant notre volonté de combler par nous-même notre besoin de salut, nous nous entraînons à nous laisser rejoindre par le Christ dans nos épreuves intimes et à affronter avec lui les tentations qui nous sont propres : d’abord en nous nourrissant de la parole de Dieu, ensuite en le priant, enfin en renonçant à le mettre à l’épreuve par des solutions mauvaises.

Au fond le carême est le temps béni où nous cherchons, avec l’aide de Dieu, à faire face avec courage et à dominer avec amour, les tentations qui sont les nôtres en renonçant à leur satisfaction immédiate pour laisser au Christ le temps de les rejoindre.

Sachons creuser nos faims, les tentations qui sont les nôtres ; sachons les réfléchir, les méditer. Elles sont le signe de ce qui, en nous, doit encore ressusciter.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RESURGENCE.BE, le 5 mars 2025

02.03.2025 – HOMÉLIE DU 8ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 6,39-45

Le soin de l’âme

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui trois petites paraboles. Elles font suite à l’enseignement spirituel de Jésus de la semaine passée : « Soyez miséricordieux. Ne jugez pas. Ne condamnez pas. Pardonnez. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut »

La spiritualité chrétienne c’est être auprès de Dieu, se sentir aimé de lui. Voilà ce que le texte entend par « votre récompense sera grande » : une telle proximité avec Dieu qu’on a le sentiment d’être véritablement ses filles et ses fils. Être miséricordieux, ne pas juger, ne pas condamner, pardonner sont des moyens d’atteindre cette proximité.

Nous avons à prendre soin de notre âme. La spiritualité, comme l’amour, est quelque chose qui s’entretient. Nous avons à prendre soin de notre âme comme de notre corps : la maintenir en bonne santé, l’entraîner, lui faire faire de l’exercice, la nourrir, l’entretenir et régulièrement la purifier, la nettoyer. A ne pas en prendre soin, notre âme pourrait arriver à bien vite sentir le renfermé dans les coins.

De même la spiritualité, nous avons à l’entretenir. Il nous faut réfléchir à son propos : quelle est actuellement ma relation avec Dieu ? Comment se porte ma prière ? Quels sont mes états d’âme ? Comment être plus proche de Dieu ? Comment mieux prier ? Comment purifier, clarifier ma pensée ?

J’aime voir mon âme comme un petit sanctuaire où brille la présence de Dieu, un peu comme le Saint des Saint du Temple de mon corps. Comme tous les sanctuaires, elle se salit de la poussière amenée de l’extérieur. Et il faut de temps en temps la nettoyer. A cet égard, le sacrement de la réconciliation peut être vu comme une douche de l’âme ; à l’instar du sportif qui prend soin de son corps.

Trois petites paraboles donc, qui nous parlent de la spiritualité.

« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » Nous avons tous des stéréotypes. Nous pouvons parfois nous entêter beaucoup sur des idées fausses. Nous avons tous une part d’ombre et de ténèbres qui nous empêche de voir pleinement la beauté des choses, de vivre l’amour limpide, la joie véritable. Nous sommes tous partiellement aveugles à cause de nos souffrances et de nos peurs. Ainsi personne n’est un guide parfait, ni pour autrui, ni pour soi-même. C’est un des grands dangers de la spiritualité chrétienne de se donner un guide autre que Dieu, de n’en faire qu’à sa tête ou de se donner tel ou tel mentor.

Deuxième parabole : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? ». C’est encore une parabole sur l’aveuglement – l’aveuglement sur nous-même. Nous avons tous cette propension à déceler très facilement le mal que font les autres et à bien plus difficilement reconnaître celui que nous commettons. Il y a là un enseignement spirituel à tirer : ce qui nous insupporte chez autrui est bien souvent le reflet de ce que nous ne voulons pas voir en nous. Il y a un lien entre la paille et la poutre. En réfléchissant sur tous nos petits jugements, toutes nos petites condamnations, tous nos manques de miséricorde, il y a beaucoup à apprendre sur nous-même, sur les poutres qui nous aveuglent.

« Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. » Nos paroles et nos actes sont toujours le reflet de notre cœur. Le mal que nous commettons vient du mal en nous, tandis que nos bonnes actions reflètent notre bonté d’âme. Lorsqu’on écoute les gens dans l’accompagnement spirituel, on apprend beaucoup d’eux-même. Nous avons tendance à révéler beaucoup de nos sentiments personnels dans le langage. « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. » dit Jésus. C’est spirituellement important, je pense, de s’écouter soi-même parler, soi-même penser, soi-même prier. Il y a là tous les débordements de notre cœur. « Ai-je été grincheux aujourd’hui ? triste ? désagréable avec quelqu’un ? Au contraire, à l’issue de cette journée, ma pensée est-elle joyeuse, dans l’action de grâces ? Nos états d’âme reflètent l’état de notre âme. A en prendre conscience, ils sont eux aussi riches d’enseignement : ai-je besoin de soin ? de purifier mon âme ? ou, au contraire, déborde-t-elle de joie ?

Il est important de relire régulièrement notre vie spirituelle, de mesurer souvent l’ambiance de notre âme et de déceler les coins où elle ne sent pas bon. C’est un exercice difficile que de se pencher objectivement sur soi-même, de sonder son cœur et son âme avec authenticité. Nous avons tendance à nous aveugler, même à peut-être vouloir fuir ou enfouir certaines réalités déplaisantes de notre vie. C’est un exercice difficile de faire la lumière sur les ténèbres en soi.

Mais c’est un exercice nécessaire. Nous avons soif d’une vie lumineuse et elle ne sera possible qu’en faisant toute la clarté sur nos parts d’ombre. C’est à travers notre âme, notre cœur et notre esprit que nous vivons nos relations d’amour. Veiller à leur santé, travailler à leur limpidité revient à se donner la capacité de mieux aimer.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 février 2025

23.02.2025 – HOMÉLIE DU 7ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 6,27-38

Tendre l’autre joue

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dimanche passé, j’avais abordé les nombreux paradoxes que nous présentent les Évangiles, notamment dans les Béatitudes : Heureux êtes-vous si vous êtes pauvres, si on vous méprise, etc. Aujourd’hui encore, une attitude paradoxale que nous propose le Christ : aimer ses ennemis, tendre l’autre joue à celui qui nous frappe. Peut-être vous souvenez-vous : nous avions abordé alors la question du dolorisme. N’est-ce pas encore ici une invitation à aimer la souffrance ? Non seulement il s’agit de ne pas rendre œil pour œil et dent pour dent, mais encore s’agit-il de présenter l’autre joue ! Pourquoi ? Pour être à nouveau frappé ? De même, aimer ses ennemis ne s’apparente-t-il pas à un syndrome de Stockholm ?

Je vous propose aujourd’hui de résoudre ces apparents paradoxes sous l’angle du droit. L’ensemble des lois que se donne un peuple est une forme de contrat. Au fond, la loi définit les limites de ce qui est acceptable pour garantir la convivialité entre tous, ce qu’on appelle volontiers aujourd’hui le vivre ensemble. Au-delà, lorsque l’on franchit les limites du droit, la loi définit des compensations sous formes de réparations et de punitions : pour tel dommage, tu payeras autant ; pour telle faute, tu seras puni de telle manière. Au fond, la loi définit une sorte de donnant-donnant lorsqu’on transgresse les règles de la vie commune.

Un des plus anciens code de lois que nous possédions est le Code de Hammurabi, qui était roi de Babylone approximativement 1800 ans avant Jésus-Christ. Il se trouve sous la forme d’une stèle de plus de deux mètres de haut, où sont gravées quantité de lois, redécouverte en Iran au début du XXe siècle, aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Ce code traite de tout : du droit de la famille, du droit de la propriété, du droit social, des échanges économiques et des sanctions judiciaires. On y voit très bien surgir la notion de donnant-donnant : « Si un notable a frappé une fille de notable et que celle-ci est morte, on tuera sa fille. » De suite, on pense à la loi du talion que dénonce la Bible « œil pour œil, dent pour dent ». Et de fait, elle s’y trouve en toutes lettres : « Si un notable a crevé un œil à un notable, on lui crèvera un œil. S’il a brisé un os à un notable, on lui brisera un os. Si quelqu’un a fait tomber une dent à un homme de son rang, on lui fera tomber une dent. »

Remarquons que c’est déjà en soi un progrès – un léger progrès. Le Code de Hammurabi vise à dépasser l’esprit de vengeance personnelle – la Vendetta encore présente de nos jours dans l’esprit mafieux – non pas dans la forme, mais sur le fond : la sanction est certes toujours strictement proportionnée au dommage – œil pour œil – mais il faut désormais un juge impartial pour la prononcer et l’exécuter. Remarquons enfin que la stricte proportionnalité des peines n’est actuellement toujours pas complètement abolie, puisqu’il y a encore des pays, certains se prétendant civilisés, qui pratiquent la peine de mort et des victimes qui la réclament au titre de vengeance.

Jésus renverse radicalement la notion de donnant-donnant, la vision de la loi comme un contrat pour vivre ensemble. Il la remplace par la loi de Dieu, la loi de l’amour. Il ne s’agit plus d’exiger réparation mais avant tout de persister à voir l’offenseur comme un frère, aimé lui aussi de Dieu. Ainsi le commandement d’aimer son prochain comme soi-même se décline ici en « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. » Ce que Jésus propose ici, c’est au fond un renversement de la loi du talion : ne cherchez pas la réciprocité de la souffrance, la vengeance, mais bien la proportionnalité avec la miséricorde que l’on espère pour soi. N’essayez pas d’égaler le mal qu’on vous a fait, mais au contraire veillez à maintenir égal l’amour, à l’instar de Dieu qui est « bon pour les ingrats et les méchants ».

Tendre l’autre joue ne relève en rien du désir de martyre. Encore moins est-ce une invitation masochiste à provoquer la souffrance. Tendre l’autre joue, c’est viser à désarmer nos ennemis par la miséricorde de l’amour. Tendre l’autre joue, c’est offrir au frère qui me frappe l’opportunité de ne pas me refrapper, au contraire de m’embrasser. Tendre l’autre joue, c’est, a priori et dans la faiblesse, rendre à celui qui me blesse l’opportunité de retrouver par lui-même la dignité humaine qu’il avait perdue en frappant. C’est en soi un authentique saut dans la confiance et un colossal don d’amour.

Au fond, le Christ nous invite aujourd’hui à considérer le mal que l’on nous fait, avec le surplus de la foi. Et ce surplus de la foi, c’est l’amour divin que nous laisserons s’incarner en nous. L’amour proprement humain, vu comme un échange affectif, un donnant-donnant sentimental, est accessible à tous, même aux pécheurs. Comme le dit le Christ, c’est facile d’aimer ceux qui nous aiment. L’amour divin lui est un don sans exigence de retour, qui en maintient cependant l’espérance, envers et contre tout et au-delà de toute offense.

Lorsque quelqu’un nous agresse, nous humilie, nous blesse, spirituellement il peut nous arriver de passer par tous ces états : d’éprouver d’abord un désir brûlant de vengeance, une volonté presqu’animale de faire du mal en retour ; ensuite d’exiger des réparations à la mesure de notre sentiment blessé, parfois aussi cédons-nous à la volonté de punir. Le Christ nous demande de renverser la logique, de répondre à la violence et au mépris non en infligeant un mal supplémentaire mais par le plus grand amour. Et, au fond, ceci répond à une logique toute simple : les personnes agressives sont essentiellement et avant tout des personnes elles-mêmes blessées, qui nécessitent donc de la considération et du soin plutôt qu’un joug supplémentaire, un surcroît de peine et de souffrance.

Enfin, la miséricorde qu’il faut avoir pour autrui, il nous faut aussi l’avoir pour nous-même. Au soir de notre vie, ce ne sera pas Dieu le juge le plus implacable. Ce sera nous ! A n’en pas douter, notre regard sur notre propre existence sera bien plus sévère que celui de Dieu. C’est le sens des versets «  Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. » : la mesure avec laquelle nous considérons les fautes d’autrui sera la mesure avec laquelle nous regarderons finalement notre vie. C’est une constante : les gens qui ont tendance à juger sévèrement les autres dissimulent souvent un regard sévère sur eux-même, et ceux qui parviennent à largement pardonner les offenses qui leur sont faites pourront sans doutes plus facilement se pardonner les leurs.

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. »
Pour autrui, pour vous-même.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 19 février 2025

16.02.2025 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 6, 17.20-26

Béatitude

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est impressionnant comme l’enseignement de Jésus est truffé de paradoxes : les premiers seront les derniers et les derniers premiers ; il faut aimer ses ennemis, ceux qui vous crucifient ; sans parler de son regard sur la Loi, qu’il n’applique bien souvent pas au pied de la lettre. L’Évangile nous propose quantité d’images et de situations paradoxales : faire passer un chameau par le chas d’une aiguille, marcher sur l’eau, s’élever dans les cieux …

A bien y réfléchir, si on applique à la lettre l’affirmation « les derniers seront les premiers et les premiers derniers », on voit se mettre en place une étrange dynamique, une sorte de mouvement perpétuel où les premiers sont toujours renvoyés à la dernière place et les derniers au premier rang (et donc à la dernière place, et donc au premier rang, etc.). On comprend bien vite que ce n’est pas ce que le texte veut dire, que derrière l’absurde de cette dynamique perpétuelle, il y a un sens plus profond à trouver ; que ce n’est pas une question de place mais avant tout une question d’intention. Le conflit intérieur que cette image dénonce, c’est l’envie, qu’il nous arrive peut-être d’avoir, de nous mettre en avant, d’être le premier, qu’elle oppose à l’humilité de préférer laisser sa place aux autres.

Le problème d’un paradoxe c’est qu’on peut facilement le comprendre à l’envers, à contre-sens. Par exemple, on trouve des gens qui se mettent délibérément à la dernière place dans la file pour communier, qui retournent ainsi à l’interprétation littérale, en termes de position. Ce sont des personnes qui se mettent à la dernière place avec l’intention d’être finalement les premières. Le paradoxe est ici criant avec l’enseignement du Christ. C’est finalement de l’orgueil déguisé en humilité. On comprend dès lors que la solution du paradoxe des premiers qui seront derniers et vice versa n’est certainement pas celle-là. Qu’il s’agit en fait de rester chacun à sa place, avec le désir humble de la céder volontiers. Et on touche ici à l’incarnation du Christ en nous. Finalement, celui qui doit prendre notre place, c’est nous-même, muni de la plénitude de l’Esprit Saint.

Le coté absurde d’un paradoxe nous invite toujours à en chercher le sens au-delà. En soi, un paradoxe ne dit rien d’intelligible, de sensé. Essayez donc de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ! Dans un récit, un paradoxe est toujours là pour heurter notre manière de raisonner, pour que nous arrêtions le fil de la lecture, pour nous faire réfléchir d’avantage à la situation.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, dans les béatitudes en général, on trouve quantité de paradoxes. Comment est-il possible d’être heureux en étant pauvre, quand on voit le coût humain de la pauvreté ? Comment peut-on être heureux d’avoir faim ou de pleurer ? Comment peut-on se sentir heureux d’être haï, exclu, insulté ou rejeté ?

Parce que si on lit cet Évangile à la lettre, il s’agit bien d’être heureux maintenant ! Heureux tout en ayant faim ; heureux tout en étant triste ; heureux tout en étant rejeté. Vous éprouvez de la joie quand on vous méprise, vous ? Pire, n’est-ce pas la porte ouverte à toutes sortes de dérives, de mésestime de soi, d’autoflagellations ? Il ne faut en effet pas beaucoup pousser le sens paradoxal des paroles du Christ pour penser qu’il veuille dire : « soyez heureux de souffrir. » C’est ici que le paradoxe heurte notre logique. Et c’est donc ici qu’il faut réfléchir plus avant.

On pourrait penser que la solution se trouve directement dans la suite du texte : « Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel. » Mais on n’est pas tellement plus avancés. Est-ce simplement la perspective d’arriver un jour au ciel qui nous oblige à nous réjouir des malheurs qui nous arrivent ? N’envisage-t-on pas là encore une théologie dangereuse, qui cède le flanc au dolorisme ? Est-ce cela que le texte veut dire : vos souffrances seront récompensées ?

La solution se trouve dans le fait de ne pas voir la récompense au futur, de ne pas voir le ciel lointain, au-delà de l’instant présent mais au contraire tout proche, hic et nunc. Nous l’avions déjà remarqué : la citation du Christ parle au présent : « Ce jour-là – aux jours de tristesse, de faim ou de mépris – ce jour-là, votre récompense est grande dans le ciel. »

Il y a une joie à trouver, plus profonde que tous nos malheurs. Il y a une béatitude à trouver qui surpasse tous les aléas de la vie. C’est cette joie profonde, accessible dès ici-bas, dont nous parle ici le Christ. On n’est pas plus heureux parce que l’on est pauvre, que l’on a faim ou que l’on endure le mépris ! On n’est pas plus récompensé parce que l’on souffre ! Mais il y a une proximité avec Dieu à trouver dès à présent, une conscience de sa présence à nos côtés et de son amour infini à maintenir en toutes circonstances, qui permettent d’endurer la souffrance et les malheurs le cœur infiniment plus léger. Il y a une proximité avec l’Esprit Saint possible dès maintenant qui donne le sentiment d’être déjà au ciel. Il y a une vie mystique avec le Christ qui permet d’endurer tout jusqu’à, malgré la souffrance et paradoxalement, susciter toujours le sentiment de la joie – la joie d’être, malgré tout, aimé plus que tout au monde par Dieu.

Si votre foi vous permet d’encaisser le mépris et les insultes, la pauvreté et la faim, alors oui vous êtes heureux, définitivement armé face aux aléas de la vie.

La joie que promettent les béatitudes n’est pas celle d’une récompense à venir. Elle est celle d’un don préalable, celui de la rencontre mystique avec le Christ possible dès maintenant et qui change tout.

Heureux es-tu si tu as un amour suffisant pour affronter le mépris.
Heureux es-tu si tu as une espérance suffisante pour affronter la maladie.
Heureux es-tu si tu as une foi suffisante pour faire face à toutes les pauvretés.
Car ton cœur est déjà dans le ciel.

Source : RÉSURGENCE.BE, le 11 février 2025

Fr. Laurent Mathelot OP

09.02.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – LUC 5,1-11

Les eaux profondes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 5, 1-11

Comme toute lecture biblique, l’Évangile de ce dimanche permet plusieurs niveaux de lecture. Je vais en présenter sommairement cinq. Puis nous en ferons une synthèse pour aujourd’hui.

Premièrement, la lecture littérale : il y a effectivement eu pour Simon-Pierre, une pèche miraculeuse sur les indications de Jésus après une nuit harassante à ne rien prendre, qui nous indique qu’embarquer le Christ dans nos entreprises est toujours source de prospérité. C’est une lecture simple, assez triviale, qui n’est pourtant pas dépourvue de sens.

Une autre lecture, sans doute plus proche de l’intention de l’Évangéliste, est celle qui comprend que ce miracle est une prophétie à propos de l’Église, symbolisée ici par la présence de Pierre, Jacques et Jean. L’Église a à s’avancer au large, c’est là qu’elle sera abondamment « pêcheuse d’hommes ». On voit ici se déployer l’intention universaliste de la mission chrétienne, dès le début de l’Évangile de Luc. Et on peut établir un parallélisme direct avec les incessants encouragements du pape à « aller vers les périphéries » de l’Église.

Troisième lecture possible : celle qui met en lumière la transition entre l’ancienne et la nouvelle alliance. Le peuple hébreux a, jusqu’alors, « peiné toute la nuit sans rien prendre » mais l’arrivée du Christ change radicalement les choses : « sur ta parole, je vais jeter les filets. » C’est la confiance en la parole du Christ qui renouvelle l’alliance de Dieu avec les hommes.

Toujours présente, et toujours à faire, la lecture spirituelle du texte. Le Christ nous invite à aller en eaux profondes, à nous avancer spirituellement là où nous pensons perdre pied, à aborder courageusement les tumultes de notre âme, à affronter la peur que nous avons de nos propres insécurités voire de nos ténèbres. La pêche sera alors miraculeuse et les profits spirituels abondants.

Enfin, on peut s’attacher à ce qu’éprouve personnellement Pierre, lorsqu’il perçoit l’inouï de la grâce de Dieu : « à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : ‘Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur.’ » qui traduit le sentiment que l’on éprouve de ne pas mériter les grâces que Dieu nous donne. Il ne s’agit pas tant de s’abaisser devant Dieu – nous sommes tous pécheurs – que de reconnaître que l’abondance de son amour nous dépasse radicalement.

C’est un dimanche pour savourer la grâce abondante de Dieu, à travers l’histoire de son peuple, à travers la mission de l’Église, à travers les pêches miraculeuses de notre vie, à chaque fois que nous embarquons le Christ avec nous pour aimer le monde.

C’est un dimanche pour méditer la joie des interventions divines dans notre histoire, ce sentiment d’abondance et d’amour inouï de Dieu à notre égard, que j’espère nous avons tous eu l’occasion de vivre – qui en rencontrant l’amour, qui en donnant la vie, qui en renouvelant la sienne. Parce que c’est cette joie, ce sentiment d’abondance de la grâce de Dieu que pourtant nous ne méritons pas, qui nous pousse à laisser tout le reste pour suivre le Christ.

Les eaux profondes – aller vers l’inconnu, sonder les remous de notre âme – peuvent nous faire peur et il peut être tentant de vouloir rester au bord de la foi, de vivre d’une foi timide, peu profonde, qui n’oserait pas lâcher prise. Je pense important de lutter contre le confort spirituel, contre la religion chrétienne perçue comme un cocon, finalement contre la tiédeur de l’âme.

L’amour de Dieu doit bien sûr nous rassurer : il est pour nous un rempart puissant contre les troubles de l’existence, contre le sentiment de sombrer qui peut parfois nous gagner. Mais, précisément, parce que cet amour est au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer, bien au-delà de notre propre mérite, il doit non seulement nous rassurer mais nous pousser à l’audace des eaux profondes. On retrouve ici l’exhortation de s. Jean-Paul II à l’inauguration de son pontificat : « N’ayez pas peur ! »

L’amour qu’a Dieu pour nous est surabondant comme la pêche miraculeuse, tellement surabondant qu’il devrait apaiser toutes nos craintes. Méditons sur nos audaces affectives, toutes ces fois où nous avons généreusement donné notre cœur – à l’audace que nous avons eue de nous marier, par exemple, l’audace de faire des enfants ou de donner notre vie à Dieu, à tous ces paris sur la vie que nous avons faits et à la surabondance des grâces que nous avons alors reçues en retour. Et à la suite de Marie, mesurons à quel point l’audace de la foi est toujours comblée de grâces.

Aujourd’hui les temps sont fort troublés, l’instabilité politique est très inquiétante, et la situation psychologique des peuples l’est autant. Partout la violence, le replis sur soi voire le rejet de qui nous inquiète vont croissant. C’est précisément le temps de l’audace spirituelle, le temps de ceux qui n’auront pas peur d’aller en eaux troubles et profondes. Aujourd’hui vient le temps de nous redire, et d’aller redire au monde : « N’ayez pas peur ! » de déborder d’amour, c’est notre seule planche de salut.

N’ayez pas peur des temps qui aujourd’hui se troublent. N’ayez pas peur des tensions qui désormais partout s’élèvent. N’ayez pas peur de l’avenir. Au contraire, laissons nous guider par l’Esprit de Dieu vers l’audace des eaux profondes. Et gardons confiance que, de cette audace spirituelle à affronter les défis actuels, surgira la surabondance miraculeuse que l’Évangile nous promet.

« N’ayez pas peur ! » « Avancez au large, et jetez vos filets.»

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 5 février 2025