15.06.2025 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DE LA LA FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ – JEAN 16, 12-15

L’Esprit entre nous

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les couples qui s’aiment savent que former un couple, c’est bien plus que faire 1 + 1. Le couple c’est plus que « toi + moi », c’est « toi + moi, avec un cœur autours », qui symbolise l’esprit d’amour entre nous. Former un couple, c’est bien plus que sommer deux individualités, c’est créer une réalité nouvelle, qui prend corps, qui croît et qui donne du fruit. Le couple est en soi bien plus que les deux personnes qui le forment, il a une réalité propre, une existence propre. Ce qui forme un couple, c’est deux personnes qui fondent d’amour en un seul corps tout en préservant la personnalité de chacun. Et c’est cette nouvelle réalité qui engendre du fruit. Le couple, c’est l’amour qui prend corps.

C’est la même chose avec Dieu. Le couple que Dieu veut former avec moi est bien plus que Lui et moi – Dieu d’une part et moi de l’autre – le couple que Dieu veut former avec moi, c’est certes Dieu et moi, mais c’est aussi la réalité de l’Esprit d’amour entre nous.

Nous pourrions ainsi décliner les exemples, une relation parent-enfant, c’est bien plus qu’un parent + un enfant, c’est avant tout la réalité de l’esprit d’amour entre eux ; de même les amis, les fraternités d’âmes, ce qui les caractérise, ce n’est pas leur somme, mais le concret de l’esprit qui les unit.

A mesure que j’aime mon époux, mon épouse, mon enfant, mon ami, mon frère, ma sœur, à mesure que grandit l’amour entre nous, la relation se personnalise, se concrétise. Elle prend corps ; elle devient un être en soi. « Regarde quel beau couple, ils forment » ; « Vois le bel esprit entre ces deux-là ». Les amitiés, les histoires d’amour sont des états spirituels qui prennent corps, qui naissent, qui vivent, qui grandissent, qui fructifient et qui, parfois hélas, meurent.

Dans le même ordre d’idée, ne parle-t-on pas de corps médical, de corps d’armée pour parler de la réalité concrète de l’esprit d’une corporation ? Enfin l’Église elle-même, qu’un lien spirituel unit, ne se conçoit-elle pas comme le corps du Christ ? Nous professons que les esprits – bons ou mauvais, divins ou diaboliques – prennent corps, nous sommes une religion de l’incarnation. Et les esprits, à mesure qu’ils s’incarnent, changent la réalité, jusqu’à engendrer une réalité nouvelle.

Ainsi, on peut mieux comprendre la Trinité. C’est Jésus, son Père et la réalité de l’Esprit d’amour entre eux. L’amour entre le Père et le Fils, c’est l’Esprit qui prend corps. Comme nous l’avons dit du couple, deux personnes dont l’amour constitue une réalité propre, caractérisée par son esprit, tout en préservant cependant la personnalité de chacun. Comme le couple est formé de deux êtres et de la réalité de l’amour entre eux, nous concevons la divinité formée d’un Père et de son Fils et de la réalité de l’Esprit d’amour entre eux.

Spirituellement, ceci nous invite à concevoir toutes nos relations sur un modèle trinitaire : toi, moi et la réalité de l’esprit d’amour entre nous. Pas simplement toi et moi comme deux individualités qui se côtoient ; chacun de nous, bien sûr, mais aussi la manière dont notre amour s’incarne, se concrétise, existe en tant que tel. Voilà ce qui définit nos relations : deux êtres et la réalité de l’esprit entre eux.

Notre regard s’en trouve tout de suite déployé. Aimer ce n’est pas seulement mon sentiment amoureux. Aimer, ce n’est pas seulement l’être que j’aime. Aimer, ce n’est n’est pas seulement toi et moi côte à côte. Aimer, c’est certes deux êtres qui partagent des sentiments l’un pour l’autre, mais c’est aussi la réalité de cet esprit d’amour, ce qu’il engendre et qui lui est propre.

Ainsi, si ma relation avec Dieu c’est aussi la réalité de l’Esprit d’amour entre nous, ceci me force à l’examen de conscience : quel est le concret de mon amour envers Dieu ? Quels sont les fruits de cet amour ? Qu’engendre-t-il qui lui est propre ?

La vision trinitaire de nos relations, qui penche son regard sur la réalité concrète de l’esprit qui les anime, la beauté des fruits qu’il engendre, l’élan vital qu’il suscite, nous pousse à la croissance spirituelle et donc à rechercher le règne de l’Esprit Saint entre nous.

Ainsi aimer, c’est désirer voir l’Esprit Saint s’incarner dans toutes nos relations. Certes je t’aime et tu m’aimes mais, au-delà de tout, je souhaite que l’esprit d’amour entre nous soit divin.

Fais Seigneur, que dans toutes nos relations, ce soit ton Esprit Saint, la réalité de ton amour, qui s’incarne. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 11 juin 2025

08.06.2025 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DE LA PENTECÔTE – JEAN 14,15-16.23b-26

La maîtrise du feu

Évangile selon saint Jean 14, 15-16.23b-26

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Il y a des mots qui tuent et il y a des mots qui vivifient. Il y a des mots qui crucifient et il y a des mots qui ressuscitent. Il y a des mots qui blessent et il y a des mots qui guérissent. Il y a des mots poisons et il y a des mots remèdes.

J’ai rencontré des personnes détruites par des mots méprisants, par le manque de considération d’un proche, d’un parent – détruites d’avoir été rabaissées, voire humiliées par des paroles. A l’inverse, nous mesurons tous combien les encouragements, les mots bienveillants, les gestes tendres et les regards aimants nous portent. Il y des gens qu’un regard dévalorisant d’un proche a brisés. Il y a des gens auxquels un « je t’aime » a rendu la vie.

Dieu ne fait que ça : dire « Je t’aime ». « Tu as du prix à mes yeux, tu comptes beaucoup pour moi et je t’aime » nous dit-il dans le Livre du prophète Isaïe (43, 4). Vivre de la plénitude de l’Esprit Saint, c’est vivre embrasé de cet amour divin. Vous le savez, la culture juive aime évoquer des images concrètes pour décrire les réalités spirituelles. Les langues de feu dont nous parle le Livre des actes (2, 3) sont cette image concrète de ce qui se passe effectivement en eux : ils ont le cœur, le corps et l’esprit embrasés d’amour pour Dieu comme le sont les amoureux qui brûlent d’amour l’un pour l’autre.

Au-delà du coté passionnel de l’amour divin – et j’encourage tout le monde à ne jamais fermer la porte à la possibilité personnelle d’élans mystiques – au-delà du coté ‟cœur embrasé pour Dieu”, notre amour est aussi un amour raisonné et Paul nous le rappelle.

Sans doute s’en trouvera-t-il pour lever les yeux au ciel, lassés de l’entendre nous redire que « ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu » et que « si vous vivez selon la chair, vous allez mourir » … Et il faut reconnaître que, sur ces mots de Paul, l’Église a trop longtemps opposé le corps et l’esprit, dans un dualisme qui n’est finalement pas chrétien. C’est en effet corps et âme que nous serons sauvés !

Il reste que nous sommes appelés à la liberté et non à être esclaves de nos passions, ni de nos sentiments. Le chrétien, du fait précisément que sa religion est celle de l’amour, est celui qui gouverne ses passions, qui maîtrise spirituellement ses sentiments. La liberté est à ce prix. Si mon corps est là pour m’informer des désirs qui me traversent, c’est mon esprit qui décide. Ce ne sont pas mes sentiments qui me gouvernent. C’est moi qui, avec l’aide de l’Esprit Saint, veille à gouverner mes sentiments jusqu’au plus intime de mes passions. Avant d’être le moraliste que certains déplorent, Paul est ici avant tout l’ardent défenseur de notre liberté la plus intime.

Quand enfin, dans l’Évangile, le Christ nous dit que « l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout », c’est exactement ce qu’il signifie : depuis la Pentecôte, nous sommes munis de son Esprit, le seul capable de gouverner jusqu’au bout les passions. Il faut en effet une force d’esprit considérable pour ne pas se laisser emporter par la peur et la haine de ceux qui vous crucifient. C’est à mesure que nous nous laissons gagner par cet Esprit Saint qui maintient divinement l’amour en toutes circonstances, que nous réaliserons en nous l’incarnation divine, que nous comprendrons intimement, personnellement – dans la chair – qui est le Christ.

La Pentecôte c’est la célébration de la totale liberté d’esprit sur les sentiments, les désirs et les passions qui nous traversent. Non pas la négation ou le refoulement de ces désirs, mais leur maîtrise spirituelle. Cette totale liberté d’esprit s’obtient à mesure que nous laissons l’Esprit Saint, Esprit d’amour entre le Fils et le Père, s’incarner en nous.

La très belle séquence que nous venons de chanter – le Veni Sancte Spiritus – est la prière par excellence pour cet accomplissement : Viens Esprit Saint rejoindre mes peurs, mes colères, mes désirs désordonnés, mes troublantes envies, les divisions de mon cœur. Viens Esprit Saint quand je désespère, quand je sombre, quand je me laisse aller à ce qui m’enferme et m’emprisonne. Viens Esprit Saint rejoindre tous mes sentiments blessés, tout mon amour meurtri.

Viens Esprit Saint me rendre comme le Christ, toujours libre d’aimer, même au plus fort de la passion.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 4 juin 2025

01.06.2025 – HOMÉLIE DU 7ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 17,20-26

Présence invisible de l’amour

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 17, 20-26

Dans d’autres pays, c’est aujourd’hui que l’on fête l’Ascension. En Belgique nous l’avons célébrée jeudi. Ce qui nous donne ce dimanche « entre deux », puisque dimanche prochain ce sera la Pentecôte. Un dimanche tellement « entre deux » qu’on peut se demander pourquoi soudainement ce coup de mou, de blues, ce grand retour en arrière au moment tragique de Pâques.

En effet, je ne sais si vous l’avez remarqué mais l’Évangile que nous venons de lire nous revoie à l’instant de la Passion : on est après le lavement des pieds et Judas vient de sortir pour trahir. Jésus sait qu’il mourra bientôt de cette trahison. Nous avons lu ce texte, il y a quelques semaines déjà, pour célébrer le Jeudi saint. C’est un extrait de ce merveilleux discours que l’on appelle la Prière sacerdotale de Jésus, (Jean 17) qui confie ses disciples à son Père, d’une manière particulièrement touchante, avant de consentir au sacrifice de la croix.

Cet Évangile, c’est presque le testament du Christ avant sa mort. Un simple prière d’abandon qui demande au Père de veiller sur ceux qui auront la foi : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi » rapporte le texte.

On est au point où l’incarnation de Dieu se trouve impuissante, au seuil de la Passion. Non seulement il ne reste que la foi mais, à ce moment précis, il ne reste que la foi du Christ ! C’est lui qui supplie Dieu. Les disciples, eux, sont endormis.

Si l’Évangile que nous venons de lire évoque le point où l’incarnation de Dieu devient impuissante – la Passion, donc –, l’Ascension c’est le point où l’incarnation de Dieu devient invisible.

L’Ascension, c’est certes le Christ qui accomplit la voie vers Dieu, qui arrive pour nous aux cieux, qui nous montre le chemin. Mais l’Ascension signifie aussi l’ultime impuissance de l’incarnation : la présence de Dieu disparaît définitivement du regard des disciples. Et l’Esprit Saint – qui est une autre présence – ne leur a pas encore été donné. Il ne le reste plus que la foi.

Pour le dire autrement, entre Ascension et Pentecôte, la présence incarnée du Christ passe totalement dans l’ordre du souvenir. Il y a comme un flottement de l’incarnation de l’Esprit de Dieu sur Terre, une suspension …

Dans quel état seriez-vous – dans quel état sont les gens – quand leur plus grand amour n’est plus qu’un souvenir ? Qu’il est désormais perdu de vue …

Il y a en effet quelque chose du tragique de la passion qui se rejoue aujourd’hui, entre Ascension et Pentecôte : le Christ, cette présence incarnée de l’amour divin, s’est évanoui dans le ciel, il échappe désormais à notre regard. L’amour divin se dissipe, nous sommes à cet instant où nous ne le voyons plus et ce n’est pourtant pas tragique.

En effet, nous ne sommes pas tristes ; les disciples ne sont pas tristes, effondrés par cette « disparition définitive du Christ visible », leur ami, leur maître … parce ce qu’il y a eu des apparitions du Ressuscité. La puissance résurrectionnelle, cet élan qui nous pousse à toujours en confiance nous relever, au fur et à mesure que nous la voyons à l’œuvre, porte notre foi.

Il y a comme une prise en étau de la liturgie de Pâques entre le Jeudi saint et aujourd’hui, que symbolise cette reprise de la Prière sacerdotale de Jésus. On est passé, entre deux, de l’espoir qui s’effondre en présence du Christ – la Passion – à l’espoir qui se maintient en son absence – l’Ascension.

Un autre moment particulier des lectures de ce dimanche, et qui n’est pas sans lien avec ce moment de l’Évangile, est la présence du jeune Paul, qui s’appelait alors encore Saul, au martyre d’Étienne.

Clairement, Étienne – le premier martyr chrétien – est ici présenté comme un autre Christ. Remplacez « Étienne » par « Jésus » et « lapidation » par « crucifixion » et vous avez un nouveau récit de la Passion. « Seigneur, reçois mon esprit » ; « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » : ce sont des répliques des paroles du Christ en croix. Et là, devant ce premier chrétien qu’on martyrise comme le Christ, il y a ce jeune homme, Saul, qui recevra bientôt la plénitude de l’Esprit-Saint.

Encore une fois, ce que nous présente ce récit est tragique sans l’être totalement. Du fait, précisément, que nous connaissons la conversion de Paul. Pour Étienne qui meurt, il ne reste que la foi : il ne sait pas que celui qui le regarde mourir deviendra apôtre, un champion de l’amour de Dieu. Pour Étienne, il ne reste que le tragique de la foi seule.

Mais, pour nous, la présence de Saul, indique en creux, cette folle espérance du don de l’Esprit-Saint, celle du retour en Paul de l’amour divin incarné qui était précisément la foi d’Étienne et le propos de sa prière. La présence du futur Paul au martyre d’Étienne signifie clairement pour nous la présence d’un invisible espoir – précisément, ce qu’est la foi seule. On retrouve la tonalité du jour, ce tragique de l’absence que recouvre une espérance invisible qui l’atténue radicalement.

Pour nous, c’est essentiel. C’est penser qu’au delà de toute souffrance, au-delà du sentiment de manquer d’amour, voire au-delà du sentiment ultime d’abandon, il reste une plénitude d’amour à l’œuvre, qu’on ne voit pas et qui va s’incarner dans le vide que l’on perçoit. On retrouve ici toute la mécanique du deuil.

La foi, c’est maintenir au plus profond de son absence visible, la présence invisible de l’amour.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 mai 2025

25.05.2025 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 14,23-29

Aimer Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 14, 23-29

En filigrane de ce texte, il y a tout le mécanisme de la vie spirituelle chrétienne. L’Évangile d’aujourd’hui est un véritable traité de spiritualité. Je vous propose de faire une lecture fil à fil, d’en décoder verset par verset le sens spirituel et d’en tirer une méthode pour notre spiritualité.

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. »

« Si quelqu’un m’aime » : il s’agit avant tout d’aimer le Christ, de l’aimer plus que tout. C’est explicitement dit dans l’Évangile selon Matthieu (10, 37) : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » C’est une exigence forte, qui peut même nous troubler. C’est pourtant une exigence nécessaire : Dieu est la source de tout amour. Lui seul donne à nos sentiments changeants, qui parfois se troublent ou s’emballent, une perspective d’éternité. Il ne s’agit pas de choisir entre Dieu et nos proches ; il s’agit de pleinement les aimer tous, Dieu en premier, d’un amour qui transcende la mort. Ainsi un premier ressort spirituel apparaît : nous devons consciemment travailler à la croissance de notre amour pour le Christ. Comment faire ?

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. » Il y a deux sens à l’expression « garder ma parole » D’abord, celui de se pencher régulièrement sur l’Écriture et les enseignements qui en ont été tirés, littéralement celui de se nourrir du texte biblique et de ses commentaires. D’autre part, on peut comprendre « garder ma parole » dans le sens d’observer ses commandements. « Garder » couvre ainsi tout le registre qui va de l’inspiration par la parole divine à la vie concrète selon ses préceptes. Spirituellement, nous comprenons qu’une conséquence immédiate de notre amour pour le Christ, à mesure de cet amour, est de chercher à s’inspirer de ce qui est dit de lui et d’en voir apparaître les conséquences pratiques dans notre vie. Il ne s’agit pas tant de se forcer à obéir à Dieu que de découvrir que notre obéissance à ses commandements découle naturellement de l’amour que nous avons pour son Fils. Toute la morale que propose l’Église – qui est une morale exigeante – devient facile, naturelle à mesure de notre amour pour lui.

Alors, poursuit l’Évangile, « mon Père l’aimera. » Le fruit de cette croissance d’amour pour le Christ est l’amour du Père que nous pouvons mieux recevoir. Spirituellement, travailler chaque jour à mieux connaître et aimer le Christ, nous procure en retour la plénitude de l’amour divin.

« … mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. ». Autre conséquence de l’amour pour le Christ, cet amour divin qui vient du Père par le Fils demeurera en nous. Ce que les versets suivants, dans un développement trinitaire, évoquent comme la plénitude de l’Esprit Saint. Il y a derrière la notion de « demeurer » celle de « s’établir, de rester ». Et c’est ainsi que l’on comprend le verset suivant : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. » A mesure que croît notre amour pour le Christ, croît aussi en nous la paix. Pas une paix « à la manière du monde » – un état de conflit suspendu – non ! Une paix divinement profonde qui fait que notre cœur n’est plus jamais bouleversé ni effrayé. Qu’est-ce qui encore nous bouleverse ? Qu’est-ce qui encore nous effraye ? Voilà nos lieux spirituels qui doivent encore être rejoints par l’amour de Dieu, nos blessures qui doivent encore être touchées par le Christ.

« Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie » L’ultime conséquence de notre amour pour le Christ, c’est la joie – « puisque je pars vers le Père » et, sous-entendu, que je vous y emmène. Le Christ est notre chemin vers Dieu. Ainsi, on voit dessinée la mécanique complète de la spiritualité chrétienne : aimer le Christ a pour conséquence de nous emporter vers Dieu, de mieux recevoir en retour son Amour, de voir nos peurs apaisées, d’en éprouver une grande sérénité intérieure et donc de la joie, et de pouvoir ainsi mieux aimer encore.

« Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez. ». La foi chrétienne n’est pas un postulat intellectuel, une belle pensée à laquelle on choisirait d’adhérer. La foi est la conséquence de l’amour éprouvé de Dieu. C’est à mesure que nous aimons personnellement le Christ, que nous recevrons en retour l’amour du Père, sa paix et sa joie, que nous croirons intimement qu’il nous ressuscite et nous sauve. La foi chrétienne n’est pas une vague espérance, elle est une espérance soutenue par l’amour de Dieu et vivifiée par notre réponse amoureuse en retour. Notre foi n’est pas un simple pari, elle est une espérance ancrée dans l’expérience amoureuse qui touche au divin.

Avez-vous déjà été amoureux ? Éprouvez-vous pour quelqu’un – un parent, un conjoint, un enfant, un ami – un amour si véritable qui vous procure paix et joie ? Vous savez dès lors de quel amour vous êtes capables pour Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 21 mai 2025

18.05.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 13,31-33a.34-35

Triomphe et gloire

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 13, 31-33a.34-35

Avez-vous remarqué le nombre de fois que ce passage d’Évangile parle de gloire ? « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt » : cinq fois en une seule phrase.

Qu’est-ce que la gloire ? Nous venons de chanter le Gloria, mais que disons-nous quand nous chantons « Gloire à Dieu » ?

En hébreu, la racine du mot ‘gloire’ signifie ‘être lourd, pesant’. La gloire, c’est littéralement ce qui donne du poids, de la consistance à une personnalité. Et, dans un sens dérivé, la gloire correspond au poids de la renommée, de la fortune, à celui du pouvoir. Mais quel poids ?

La gloire d’une célébrité de la chanson, celle d’un chef d’état n’est pas celle d’un Charles de Foucauld ou d’une Mère Teresa. Mais on pressent très bien que la gloire reste liée au poids de bonnes actions, au bien que l’on a fait. Nous ne parlerions pas de gloire à propos de quelqu’un de célèbre pour ses méfaits.

Dans l’Ancien Testament, la gloire de Dieu est ce qui rend important et qui impose le respect à l’homme. Le plus souvent, la gloire de Dieu est mentionnée en même temps que sa puissance et sa sainteté. Au fond la gloire de Dieu, c’est la force avec laquelle la sainteté se rend visible. Voilà ce qui fait pour nous la gloire de quelqu’un, c’est qu’il témoigne quelque part de puissance divine.

Finalement rendre gloire à Dieu, c’est reconnaître sa présence et son action bénéfique parmi nous. Et tous, nous sommes dans l’espérance d’être un jour glorifiés, c’est à dire d’être éminemment reconnus pour le bien que nous avons fait, finalement pour avoir part à la sainteté divine.

Ainsi, la gloire de quelqu’un, c’est essentiellement l’amour dont il rayonne. On le voit, par contraste, quand telle ou telle personne célèbre tombe de son piédestal à cause de révélations scandaleuses. La vraie gloire, c’est ce qui reste du bien que l’on a fait par amour. Ce n’est pas simplement être célèbre ou connu. C’est être connu pour le bien. Il y a, dans toutes nos familles, et je l’espère pour tous ici, des personnes de bien qui ont rayonné, dans nos vies, de l’amour de Dieu. Des personnes inconnues de beaucoup, mais qui ont pour nous un reflet de gloire divine.

Penchons-nous maintenant sur le moment précis où Jésus prononce ces paroles que nous venons de lire : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié ». Comme dit au début de ce passage, on est au cours de la dernière Cène et Judas vient de sortir de la salle pour trahir. L’Évangile insiste beaucoup pour nous faire comprendre que Jésus est pleinement conscient que c’est une trahison à mort.

Il y avait bien eu avant des menaces. D’abord, tout prédicateur qui attirait le regard des foules attirait aussi le regard des autorités, ce qui n’était pas sans risque. Tout le monde le savait. Ensuite, il y eut toutes les polémiques, les fois où Jésus fut chassé, parfois à coups de pierre, accusé de blasphème. Mais l’instant précis du récit où Jésus dit « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié » est ce moment crucial où tout bascule irrémédiablement pour lui vers l’inéluctable, c’est à dire la mort.

Alors pourquoi revenir, en plein temps pascal où l’on se concentre habituellement sur les apparitions du Ressuscité et où l’on médite essentiellement sur le retour à la Vie, pourquoi revenir en arrière et relire maintenant un épisode de la dernière Cène ? Pourquoi revenir à ce moment tragique où Jésus voit un ami partir le livrer à la mort ?

Précisément parce que le Ressuscité est déjà présent – authentiquement et pleinement présent – dans cet acte inouï d’amour qui consiste à embrasser celui qui vous tue. C’est dès ce baiser avec la mort, que l’amour du Christ déjà triomphe et que la gloire de Dieu est pleinement manifestée.

La résurrection que nous espérons tous n’est pas simplement quelque chose qui pourrait nous arriver au-delà de la mort. La résurrection d’entre les morts, c’est quelque chose qui s’éprouve dès maintenant, à mesure de l’amour divin dont nous sommes capables.

De même que le désamour tue, l’amour est ce qui nous ressuscite. Voilà la gloire de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 mai 2025

11.05.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 10,27-30

Le Père et moi, nous sommes UN

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 10, 27-30

C’est, ce dimanche, la Journée Mondiale de prière pour les Vocations – toutes les vocations religieuses – c’est à dire toutes nos vies à la suite du Christ. Il ne s’agit pas seulement de prier pour qu’il y ait plus de prêtres ou pour le nouveau pape ; il s’agit de prier pour qu’il y ait plus de disciples. Il s’agit aussi, de prier que tous, nous soyons de meilleurs disciples, qui écoutent la voix du Christ et qui le suivent.

Le court passage d’Évangile de ce dimanche nous invite à en resituer le contexte dans le cadre plus large du chapitre 10 de l’Évangile de Jean. Il fait suite à la parabole du Bon Pasteur. Jésus se trouve alors pris à partie par des Juifs qui l’ont vu opérer des guérisons mais refusent toujours de le reconnaître Messie. « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? Si c’est toi le Christ, dis-le nous ouvertement ! » (Jn 10, 24).

La scène se situe à la Porte de Salomon du Temple de Jérusalem. C’est par cette porte que chaque matin la lumière du jour pénètre l’esplanade de ce monument prestigieux voulu par Hérode, alors en voie d’achèvement. Par cette porte qui symbolise la sagesse, Jésus va et vient.

C’est aussi le jour de la fête juive de la Dédicace, qui commémore la nouvelle consécration (en ‑165) du Temple de Jérusalem, trois ans après sa profanation par Antiochus IV Épiphane, roi de Syrie.

C’est dans ce contexte, au centre duquel se trouve toute l’histoire du Temple, que Jésus proclame : « Le Père et moi, nous sommes UN. » On comprend, dès lors, l’émotion scandalisée de certains, pour qui la présence réelle de Dieu se trouve en fait dans le Saint des Saint et non face à eux, sur l’esplanade. Par cette phrase, Jésus se présente comme le vrai Temple, le lieu de la présence réelle de Dieu sur Terre, et les réactions d’hostilité ne se font pas attendre. L’Évangile de Jean en effet poursuit : ils prirent alors des pierres pour le lapider. Ils ont vu les œuvres du Christ, mais ils ne parviennent pas à croire qu’il est l’incarnation de Dieu.

Le disciple chrétien est celui qui croit fondamentalement en cette présence incarnée de Dieu au sein de l’Humanité, qui croit qu’avec ce Dieu-fait-homme, on peut avoir une réelle amitié – « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais » – un réel compagnonnage, un cheminement commun.

La vocation chrétienne est avant tout cette relation d’amour et d’amitié avec le Christ, qui peu à peu, à force de fréquentation, nous transforme à son image, nous divinise, nous donne la vie éternelle. A nous aussi, il peut parfois sembler blasphématoire de penser que nos vies puissent véritablement toucher au divin et que nos propres corps puissent être des temples saints, consacrés par la présence de Dieu.

La vocation chrétienne pour laquelle nous prions, c’est celle de la sainteté. Avant tout de notre sainteté. Ce peut nous sembler difficile de nous espérer saints, lumineux de Dieux, au regard des parts d’ombres qui sont les nôtres. Le Christ pourtant nous demande de le croire. Parce que, comme Dieu croit en l’humanité, lui-même croit en nous.

Frère Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 mai 2025

04.05.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 21,1-19

Il passa un vêtement et se jeta à l’eau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 21, 1-19

Aujourd’hui, le récit de la pêche miraculeuse selon saint Jean. C’est la troisième et ultime apparition du ressuscité dans l’Évangile. Les disciples sont sortis pêcher de nuit, ils ne prennent rien ; le Christ leur apparaît au lever du jour et la pêche est abondante.

La plupart des commentateurs, avec à leur tête saint Jérôme, ont vu dans ce récit la préfiguration des premiers temps de l’Église, une annonce de la mission de Pierre. Un argument qui plaide en ce sens est le nombre de 153 poissons que les disciples prennent dans leur filet, la croyance étant à l’époque qu’il existait, en tout et pour tout, 153 espèces de poissons. Le sens est alors de dire qu’il s’agit, pour la première Église, de faire des disciples de toutes sortes.

L’interprétation est classique : avec le Ressuscité se lève un nouveau jour. C’est lui qui nourrit son Église, même si ses disciples d’abord ne le reconnaissent pas. Sur ses conseils, ils font des disciples de toutes langues, peuples et nations. C’est alors qu’ils le reconnaissent.

Je voudrais m’attacher à un détail, à un paradoxe qui vous a peut-être échappé. Le texte dit : « Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. » On comprend l’enthousiasme de Pierre – il reconnaît le Christ ressuscité ; il plonge à sa rencontre – mais pourquoi, quand on est nu, s’habiller pour se jeter à l’eau ?

On va le comprendre avec la suite du texte. Là aussi, l’interprétation est classique : par trois fois le Christ demande « Pierre m’aimes-tu ? », par trois fois Pierre confirme son amour. Très tôt, ce passage a été compris comme l’anti-reniement de Pierre au chant du coq, comme la triple conversion d’un « Je ne connais pas cet homme » en triple « Tu sais bien Seigneur que je t’aime ».

En filigrane, dans tout ce chapitre de l’Évangile de Jean, il y a effectivement le récit de la vie de Pierre. Il se termine d’ailleurs par la prédiction de sa mort, suivi d’un retentissant « Suis-moi » – sous-entendant vers le calvaire et la résurrection.

Le lien fort de ce passage avec celui du reniement de Pierre nous invite à lire ce récit à la lumière de celui de la Passion. Dans l’Évangile de Jean, ce récit commence avec la préparation de la Pâque et le lavement des pieds. Là, le Christ de dépouille de son vêtement, prend la tenue d’esclave, et s’abaisse à laver les pieds de ses disciples, qui presque tous l’abandonneront, le renieront ou le trahiront.

Le geste absurde de Pierre qui s’habille pour plonger à la rencontre du Christ ressuscité – outre qu’il est là pour attirer notre attention – se présente comme le prolongement inverse du geste du Christ qui se dévêt pour laver les pieds de ses disciples à l’heure de sa passion.

Si on se rappelle enfin que l’eau symbolise la peur de la mort – notamment dans l’épisode où Jésus marche sur l’eau – et que c’est la peur qui a poussé Pierre au reniement, on comprend qu’ici, surmontant toute peur, Pierre plonge dans la mort et dans la résurrection du Christ. Le vêtement que le Christ avait déposé pour s’offrir en sacrifice, Pierre s’en est revêtu pour s’affranchir de la peur et suivre le Christ jusqu’au bout.

La symbolique est très forte, qui sera reprise par Jean dans l’Apocalypse et le vêtement que les élus lavent dans le sang de l’Agneau. C’est une symbolique aussi très en lien avec le baptême, qui nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ, et où l’on revêt un vêtement blanc. C’est enfin une image forte de notre résurrection, où l’on imagine Pierre surgir de la mer habillé, face au Christ ressuscité qui le restaure, finalement une vison de la résurrection de Pierre et de l’Église à travers lui.

L’Évangile d’aujourd’hui nous parle certes de la première Église et de la vie de Pierre, mais il nous parle aussi de notre propre vie à la suite du Christ. C’est une invitation à nous-mêmes nous jeter sans crainte dans les turpitudes du monde, revêtus du vêtement de la résurrection.

Nos peurs sont toujours le signe de notre manque de foi en la vie éternelle. Dis-moi quelles sont tes peurs ici-bas, je te dirai ce que doit encore rejoindre en toi le Christ ressuscité.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 30 avril 2025

27.04.2025 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20, 19-31

Touche mes plaies

Évangile selon saint Jean 20, 19-31

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Un vieux frère me racontais autrefois qu’il n’appréciait pas vraiment le tableau du Caravage qui illustre l’Évangile d’aujourd’hui, où l’on voit littéralement le Christ se saisir de la main de Thomas pour la plonger dans la blessure de son côté. Il n’aimait pas sa connotation très chirurgicale, son côté crûment charnel. Je crois que c’est précisément ce qui me fait l’aimer. Rencontrer le Ressuscité, c’est littéralement toucher les plaies du Christ. C’est rencontrer, toucher le Christ, au creux de ses plaies. De ses propres plaies.

On a pour habitude de cacher sa souffrance, comme s’il y avait là quelque chose de honteux. Combien sont-ils parmi nous qui pleurent une fois seuls ; combien sont-elles qui endurent des blessures sans rien dire ?

Touche mes plaies. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté. » Le Christ n’a pas honte de sa crucifixion. Le Ressuscité ne cache rien de ses souffrances. Il a pourtant été humilié, traité comme un moins que rien. Jésus ne cache pas ses blessures, son humiliation, sa mort. Au contraire, il les montre.

Les psychologues nous diront sans doute qu’il est normal d’avoir honte d’une agression, d’une violence ou d’un mépris subis ; que c’est là le reflet d’un sentiment d’impuissance, celui de n’avoir pas pu un temps faire face, la honte d’avoir subi un mal sans pouvoir ou savoir réagir. De même, en ce qui concerne la maladie ou la dépression : toute souffrance est humiliante et, sans doute, faut-il avoir déjà ressuscité de ses blessures pour oser les exhiber. Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

Beaucoup de miracles apparaissent comme la guérison inexpliquée de maladies corporelles – on pense notamment aux guérisons de Lourdes – actuellement, je crois que nous sous-estimons les miracles spirituels, la guérison de dépressions, le relèvement presque incompréhensible de gens spirituellement à bout. Il semble que la maladie de notre temps soit le burn-out, l’épuisement de l’esprit qui induit celui du corps. C’est sans doute un symptôme de notre monde déspiritualisé. Avez-vous remarqué que c’est le mécanisme inverse de la foi – elle qui relève les corps par le ravissement de l’Esprit ? Touche mes plaies, toi qui n’en peux plus, toi qui n’a plus d’espoir, toi qui ne crois plus en rien. Touche mes plaies.

Il faut – je crois – nous efforcer de témoigner de nos souffrances et de nos blessures guéries. Il faut , parce que cela va en aider d’autres, dire comment de drames nous avons été relevés, comment la foi nous a permis de tenir bon, de maintenir une lampe allumée au fond du désespoir, de refaire spirituellement surface, de revivre !

N’ayons pas honte de vos blessures, montrons vos plaies, assumons vos faiblesses passées et allons dire au monde nos guérisons. Montrons comment, de la peine, on regagne la joie.

Et même si la souffrance nous a un temps incliné au péché, et même si, n’en pouvant plus, nous avons sombré dans des quêtes de satisfactions tant désordonnées qu’immédiates, acceptons une certaine mise à nu de notre âme. Allons dire aux gens que le Christ relève les morts et qu’il va rechercher ceux qui s’égarent. Témoignons de la puissance miraculeuse et miséricordieuse de Dieu. Racontons nos retours de fils prodigues et nos résurrections.

Notre communion autour de l’autel est une communion de faibles redevenus forts, de gens blessés que la foi a rendus à l’espérance et à la vie. Le Christ lui-même est l’un des nôtres, lui qui ne voulait que l’amour et a été injustement méprisé. Tous et toutes sans doute, nous avons subi le mal. Parmi nous, certains s’affrontent-ils peut-être encore à de la souffrance et de la désespérance.

C’est pour eux qu’il convient d’abandonner la honte de nos épreuves passées ; c’est pour eux qu’il faut tomber toute fausse pudeur sur nos souffrances guéries ; c’est pour eux que nous devons être témoins du pouvoir de résurrection de l’amour divin.

C’est, d’ailleurs, essentiellement comme cela que nous convaincrons les incrédules : en témoignant du pouvoir résurrectionnel de la foi. Ce n’est pas par de longs discours et de volumineux traités de doctrine que nous rallierons au Christ les égarés ; c’est en leur disant : « Voilà mes souffrances, tel était mon chagrin, ma perte, et voici comment Dieu m’en a relevé. »

Jamais Thomas l’incrédule n’a été aussi proche du Christ que le doigt posé sur ses blessures. Jamais personne qui n’y croit plus, ne revient à la vie, sans un témoignage tangible de résurrection. Or c’est de la rencontre du Christ au plus profond de nos blessures que surgit le plus éclatant témoignage.

Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 avril 2025

19.04.2024 – HOMÉLIE DE LA VEILLÉE PASCALE – LUC 24, 1-12

Du tombeau à la lumière

Évangile selon saint Luc 24, 1-12

Nous avons médité, jeudi passé, à l’occasion du Lavement des pieds et de la dernière Cène, sur l’angoisse qui devait tirailler Jésus alors qu’il voyait la mort s’approcher inexorablement ; sur les larmes qui devaient lui monter aux yeux, alors qu’il partageait un dernier repas avec Judas : « Pourquoi me fais-tu ça ? Pourquoi ce rejet, cette violence, cette crucifixion ? 

Pourtant le Christ ne fait aucun reproche à Judas. A sa trahison, il répond par un amour toujours plus humble, s’abaissant pour lui laver les pieds, prendre soin de sa liberté d’aller, partager encore un repas avec lui. Plutôt que se laisser envahir par la peur de ce qui va arriver, le Christ se laisser submerger par l’amour. Ce faisant, il désarme son agresseur : au lieu de se laisser prendre, il se donne. L’antidote aux forces qui broient de l’humain, c’est l’amour.

Nous ne supportons pas le vide que crée en nous la douleur. La souffrance fait que nous ne sommes plus à nous-mêmes. Viennent alors les pensées sombres et les réflexes de vengeance, contre autrui ou contre nous-même. On se fabrique des boucs émissaires : faire mal à quelqu’un exactement là où nous-même avons mal, pour compenser ce vide que crée en nous toute souffrance.

C’est le vrai danger des maux et des souffrances qui nous atteignent : ils instillent en nous le poison du désespoir et l’esprit de vengeance – contre soi, contre les autres, contre la vie voire contre Dieu. Très vite l’amertume nous envahit l’âme et, après elle, le ressentiment et la haine – de soi, des autres, de la vie voire de Dieu. Et c’est alors l’Enfer. Notre peur de souffrir encore nous enferme dans le rejet de soi, des autres, de la vie voire de Dieu.

Ainsi, toute la spiritualité chrétienne consiste à ne pas se laisser enfermer dans la peur, le ressentiment voire la haine qui surgissent de la violence que nous subissons. Ceux qui ont eu a subir de lourds traumatismes savent à quel point la peur, l’anxiété, l’angoisse de souffrir encore peut rendre la vie infernale et vide.

Notre monde aujourd’hui est perclus de peurs, de souffrances et d’anxiété. Notre planète agonise et les peuples partout se confrontent. La santé mentale des populations est inquiétante. Partout le désespoir gagne et l’avenir s’obscurcit. Il y a quelque chose de l’angoisse apocalyptique qui nous étreint. Certains imaginent déjà la fin des temps.

Alors que nous voyons chaque jour l’amour et la fraternité humaine se dissoudre dans la peur du lendemain, allons-nous être de ces disciples qui abandonnent et trahissent le bel idéal chrétien dans un grand élan de sauve-qui-peut ? Allons-nous laisser l’angoisse de l’avenir nous ronger nous aussi et nous désespérer ?

Pourtant, surmonter l’angoisse et la peur est humainement possible. C’est ce que le Christ nous montre à Pâques. Si le Christ-Humain effectivement meurt et ressuscite, le Christ-Dieu, lui, reste éternel. Face à l’humanité qui s’effondre, l’amour divin reste intact. Il est possible, confrontés à la souffrance et même à la mort, de ne pas chercher de revanche. Au contraire, comme le montre Jésus, il est possible de trouver dans l’abaissement une manière toujours plus humble d’aimer.

L’antidote à l’enferment dans la douleur c’est le surcroît d’amour. Si nous pensons que notre monde court à sa perte, c’est alors qu’il faut nous abaisser pour l’aimer d’avantage.

Bien sûr, on peut toujours espérer un miracle, mais surmonter les drames de la vie par l’amour est quelque chose qui s’apprend et requiert de l’entraînement. Même si, comme le bon larron, on peut espérer le surgissement du salut à la toute fin d’une vie désordonnée, il est préférable de se former à transcender nos anxiétés et nos peurs par l’amour, par une vie spirituelle régulière, par une amitié habituelle avec Dieu. Ce qui nous libère des angoisses à venir, c’est notre proximité actuelle avec Dieu.

Notre monde est en crise, comme l’est à Pâques la communauté des disciples de Jésus. Tous, comme nous aujourd’hui, font face à l’effondrement de leur bel idéal. Serons-nous de ceux qui laisseront la peur du lendemain nous envahir ou serons-nous de ceux qui restent en compagnie du Christ jusqu’au pied de la croix ? De notre croix …

Aujourd’hui les temps sont anxiogènes et le risque est grand de se laisser égarer. Déposons nos peurs et nos angoisses au pied de cet autel et demandons à Dieu de les convertir en amour, que de nos tombeaux vides, il fasse surgit la lumière.

Seigneur, même si demain nous inquiète et que l’avenir semble incertain, fais que nous soyons des témoins de ta Résurrection.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 avril 2025

17.04.2025 – HOMÉLIE DE LA MESSE CHRISMALE DU JEUDI SAINT – JEAN 13, 1-15

Violence de l’angoisse, humilité de l’amour

Évangile selon saint Jean 13, 1-15

Je crois que, dans le christianisme, où ils sont si fortement liés, on peut souvent parler des esprits comme des corps, l’un reflétant l’autre. Bien des signes de notre corps témoignent de notre état d’esprit, tandis que la souffrance physique souvent nous assombrit l’âme. Je crois qu’il y a des pensées qui agissent comme un poison, qui blessent et qui tuent. Je crois qu’il y a des phrases qui réjouissent comme du baume au cœur et qui rendent la vie. Il y a des mots qui nous crucifient ; il y a des mots qui nous ressuscitent.

Pour Jésus, on est au temps des pensées sombres : « Éloigne de moi cette coupe » ; « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est l’heure de la Pâque et lui sait que c’est le dernier repas qu’il partagera avec ses amis. Il sait que l’un d’eux l’a trahi. Il sait qu’il sera crucifié demain. La perspective n’est qu’atroce : un châtiment autant injuste qu’infâme l’attend, la trahison et l’abandon l’entourent. Tout pour se révolter … Se révolter contre Dieu, contre le genre humain, contre les hypocrites et les lâches.

Mais lui ne se révolte pas, ni même ne s’enfuit. Au contraire, il va s’abaisser comme le serviteur qui lave les pieds de ceux qui continueront à marcher après lui. Il lave même les pieds de Judas, qui pourtant s’égare.

Imaginez Jésus, avec l’angoisse qui lui ronge le ventre, peut-être aussi un sentiment de nausée, imaginez-le déjà aux prises avec cette angoisse terrible qui lui fera plus tard suer des gouttes de sang. Imaginez, les larmes qui lui montent aux yeux face à Judas : Ne t’ai-je pas sincèrement aimé ? Pourquoi me fais-tu ça ?

Non. Pas une question. Pas un reproche. Jésus se dépouille de lui-même, se baisse, lave les pieds de Judas, partage son pain avec lui et lui dit : « Ce que tu as à faire : fais-le vite ! ». Judas sait alors que le Christ a compris sa trahison : « Ce que tu as à faire – me trahir ou m’aimer – fais-le vite ! ».

Le lavement des pieds de Judas est le plus beau symbole de l’humilité de Dieu, qui lui procure encore réconfort et soins, pour qu’il se sente plus libre alors qu’il a résolu de le trahir. Un simple geste qui dit : « Je souhaite que tu marches mieux », à celui veut le crucifier.

On mesure ainsi qu’il y a une supériorité de l’Esprit sur le corps, que la relation corps-esprit n’est pas qu’un simple reflet, que l’Esprit illumine et transcende le corps. Tout le corps du Christ devrait trembler d’angoisse, toutes sortes d’émotions terribles devraient l’emporter, qui emporteront finalement les disciples. Pourtant sa force d’Esprit le pousse à comprendre que seul un surcroît d’amour et non la révolte apportera la solution. Et au moment de trahir, Judas viendra l’embrasser. Et Jésus, encore, l’embrassera.

Nous touchons ici au mystère de la mort en Christ, à cette capacité surnaturelle à maintenir l’amour égal, à la fois plus humble et plus intense, face à la trahison d’un ami qui vous tue, face à l’angoisse de la souffrance physique, face à toutes les crucifixions.

Les malheurs du monde viennent de ce que tous, nous peinons à ne pas répercuter nos angoisses et nos souffrances sur autrui. Face à la mort, beaucoup nous révolte. Il n’est pas simple de ne pas se laisser gagner par un esprit de revanche, de colère ou de désespoir.

Pourtant cette force spirituelle du Christ qui fait que, de la souffrance, ne surgit qu’un surcroît d’amour nous est accessible. Elle nous est donnée par l’Esprit Saint. Et elle s’entretient par la prière et la proximité avec Dieu.

Je l’ai dit en commençant, il y a des mots, des gestes qui rendent la vie. Certainement le fait que Jésus se baisse pour nous soulager, même si nous le trahissons. Au fond de l’angoisse et de la souffrance, ce qui nous ressuscite, c’est alors d’aimer en retour ce Christ qui nous aime à ce point, qui lui même s’anéantit pour nous rejoindre.

Face au tragique de la vie, la solution est simple : soit la violence nous emporte, soit elle suscite l’humilité de l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 avril 2025