24.08.2025 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 13,22-30

La porte étroite de la résilience mystique

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 13, 22-30

J’ai conçu les quatre dernières homélies comme un polyptyque. Dimanche passé nous avions dénoncé le christianisme placebo qui visait à établir une paix sociale sur Terre. Un christianisme qui cherche à tout prix à éviter la souffrance sur base du principe ‘Tout le monde, il est beau. Tout le monde, il est gentil’ et ‘Nous irons tous au paradis’. Espérer échapper à la souffrance est illusoire : ce serait revenir à la religion comme opium du peuple.

Vendredi, à l’occasion de l’Assomption, j’avais présenté Marie comme la mystique par excellence. Après avoir remarqué que son « oui » mettait toute sa vie en jeu, nous avions essayé de nous mettre dans sa peau pour découvrir que la vie mystique, c’est osciller en confiance entre Magnifcat et Stabat Mater, entre tressaillements d’allégresse et cœur transpercé au pied de la croix.

Jeudi, la veille, nous avions introduit cette réflexion en méditant sur le détachement charnel et l’attachement spirituel, chemin qu’accomplit Marie au long de sa vie, comme un strapontin vers son assomption dans le ciel.

Aujourd’hui, quatrième volet : comment entrer dans la vie mystique ? Comment trouver progressivement cette confiance en Dieu qui procure autant la joie profonde qu’elle permet de se maintenir debout face au mal ?

L’Évangile de ce dimanche nous parle de la porte étroite, qui est une parabole, justement, de la vie mystique. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. »

La « porte étroite » ou « porte des brebis » était la plus petite de toutes les portes de la muraille de Jérusalem, celle par laquelle entraient les troupeaux qui allaient être sacrifiés au Temple. Quand Jésus dit « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite », il ne dit pas autre chose qu’« Efforcez-vous d’aller au sacrifice divin ».

Encore une fois, je le redis : il ne s’agit pas ici de jouer les kamikazes de la religion, comme Catherine de Sienne et son frère qui, enfants, avaient fugué pour aller faire la croisade et mourir en martyrs. Encore moins s’agit-il de glorifier le dolorisme, cette perversion spirituelle qui consiste à s’infliger des souffrances croyant ainsi plaire à Dieu. Le christianisme assume cette position délicate qui consiste à ne pas se résoudre au mal ni à la souffrance – « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe » – mais à accepter d’y faire face – « Cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Voilà la porte étroite par laquelle il s’agit d’entrer : de tout son être refuser le mal, mais accepter d’y faire face et, s’il le faut, l’assumer.

On retrouve ici le « oui » de Marie, dont nous avions constaté vendredi qu’il comportait un risque majeur pour sa vie : en effet, Marie aurait été lapidée si Joseph l’avait dénoncée. Encore une fois, si on se met à sa place, on mesure l’angoisse qu’a dû être la sienne à l’Annonciation : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils … » (Lc 1,31). Elle aurait été fondée à hurler vers Dieu : « Mais ils vont me lapider ! ». Au contraire, elle dit : « Que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38). On retrouve, à la fois, l’angoisse du Christ au Jardin de Gethsémani et sa soumission confiante à la volonté du Père. Le « oui » de Marie à l’Annonciation, celui du Christ à la veille de sa Passion, sont deux magnifiques exemples de ce qu’on entend par « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » : un « oui » donné à Dieu alors que se profile le malheur.

Remarquez que ce n’est pas un « oui » à la souffrance. Ni Marie, ni le Christ ne désirent s’affronter à la méchanceté des hommes. C’est à l’amour divin qu’ils disent « oui » dans ces circonstances tragiques.

Nos conflits se résolvent en acceptant la souffrance, pas en la rejetant. C’est en acceptant la souffrance que nous causent ceux qui nous font du mal, qui sont souvent des proches, et non en les rejetant, que nous réconcilierons l’amour entre nous et retrouverons la joie de vivre. C’est en aimant au-delà du mal que nous infligent ceux qui nous blessent, que nous ressusciterons à la vie belle.

Le mystique vit au-delà de la souffrance, dans la confiance totale au triomphe de l’amour. C’est parce qu’il est tendu vers la Résurrection qu’il peut endurer le mal. Sinon, nous sommes tous bien d’accord : c’est insupportable.

Tous, nous avons cette capacité d’endurer la souffrance jusqu’à un certain point. Tous, déjà, nous avons traversé des vallées de larmes portés par l’espérance de jours meilleurs, d’une résurrection à la joie. Tous, nous avons cette capacité de résilience face à au mal. Dans une certaine mesure …

La vie mystique, c’est la dilation de cette mesure, à force de confiance en Dieu. C’est en développant notre confiance en l’amour qu’a Dieu pour nous, littéralement en dilatant notre cœur à la mesure de cet amour, que nous pourrons repousser ce point au-delà duquel la souffrance nous fait sombrer dans le désespoir. Tous, nous avons cette capacité d’endurer, par amour, la souffrance jusqu’à un certain point et la vie mystique, c’est porter ce point au-delà de la mort, grâce à la pleine confiance en Dieu.

Alors, plus aucune souffrance, pas même la mort ne nous feront peur. Nous pourrons accepter tous les sacrifices, passer par toutes les portes étroites, tellement nous serons portés par la certitude qu’existe et que vit en nous, un amour qui ressuscite tout ; que se trouve, au-delà de toute porte étroite, un Temple où ne règne que l’amour de Dieu. Et, comme nous l’enseigne le Christ : ce Temple, c’est notre corps.

La vie mystique, c’est réaliser que l’on vit dès ici-bas de cet amour qui permet d’affronter et de transcender tous les aléas de la vie. Si, par amour, vous vous êtes déjà battus contre la souffrance, vous savez déjà que cet amour surpuissant est bel et bien vivant en vous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 août 2025

17.08.2025 – HOMÉLIE DU 20ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12, 49-53

Le feu sur la terre

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 12, 49-53

Terrible texte que le passage d’Évangile que nous venons de lire. « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. » « Le père contre le fils, la fille contre la mère, … » Déjà la première lecture n’était pas particulièrement joyeuse, qui racontait la tentative de faire taire par la mort le prophète Jérémie. Et que penser de la Lettre aux Hébreux qui conclut « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché » (He 12, 4) ? Seul le psaume apporte à peine une lueur d’espoir : « Il m’a tiré de l’horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc. » Terribles lectures donc qui nous invitent à nous pencher sur les divisions et la souffrance, les persécutions et le sacrifice.

Rassurez-vous, je ne vais pas prêcher ici la croisade, ni inciter quiconque au martyre. Encore moins ai-je l’intention de valoriser le dolorisme qui est au mieux une résignation à la souffrance, au pire un masochisme religieux. Nous sommes une religion de la paix, de l’amour et de la vie, et c’est essentiel.

Prêcher l’amour et la paix, la fraternité entre tous, ne nous dispense pas de faire face à la réalité du monde qui nous entoure et qui, parfois, se montre cruel et violent. Que du contraire : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » (Mt 10, 16) dit Jésus. L’image du chrétien doux comme un agneau est certes une belle image de notre religion, mais elle reste indissociable du sacrifice sanglant auquel cet agneau est destiné. C’est précisément le contraste entre l’innocence de l’agneau et la violence du sacrifice qui est parlante. On retrouve ici en filigrane la crucifixion.

Trop longtemps, et pendant des décennies, on n’a proposé qu’un christianisme du vivre ensemble, de la fraternité joyeuse et de l’amour du prochain, jetant aux oubliettes les discours qui abordaient la souffrance, le sacrifice de soi, la violence humaine et le mal. Après le concile Vatican II, on s’est mis à proposer, presque exclusivement, un christianisme placebo où il ne fallait plus parler d’obligations, de contraintes et de dogmes, surtout pas de péché et d’enfer ; un christianisme de la douceur de vivre et de l’amour gentil.

Partout dans l’Église, s’est alors répandue l’idée éthérée d’un amour idéal qui pourrait régner entre tous, celle d’une fraternité humaine universelle et paisible. Beaucoup de chrétiens ont alors crû béatement à la possibilité d’un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et que, finalement, « nous irons tous au paradis », comme l’a si bien caricaturé Jean Yanne, dans deux de ses films. L’Évangile d’aujourd’hui dément ce bel idéal d’un paradis fraternel sur Terre : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » nous dit Jésus.

Il faut dénoncer le christianisme placebo qui se voudrait comme une échappatoire à la souffrance, une protection des maux qui nous assaillent, finalement un remède pour notre monde. Les chrétiens qui pensent cela, on assumé leur religion comme opium du peuple. Pour eux, le but ultime de la religion chrétienne serait la vie paisible ici-bas, dégagée de la souffrance et du mal. Le Dieu jaloux et vengeur, le Dieu des combats de l’Ancien Testament serait bel et bien définitivement enterré, remplacé par un Jésus « peace & love » qui prônerait la paix sociale entre tous. Or voici qu’il dit « Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division. » (Lc 12, 49-53).

Alors, s’il ne s’agit ni d’accepter béatement le martyre, ni d’espérer tout aussi béatement la paix sociale universelle, de quoi parle-t-on ici ?

On parle avant tout du combat spirituel. Celles et ceux qui s’engagent dans ce beau combat savent à quel point il est difficile, à mesure d’ailleurs qu’il se donne à l’amour divin ; que chercher à aimer le monde avec une intensité croissante, c’est s’apprêter à de grandes souffrances à mesure que cet amour sera blessé. On souffre bien plus du manque d’amour d’un proche que de celui d’un ennemi lointain. L’amour, à mesure qu’il est intense, s’affronte intensément au mal, à la violence et au mépris.

La violence de Dieu – la violence de l’Amour divin – n’est pas celle d’un Jupiter qui nous frapperait pour nous punir dès que nous lui déplaisons. La violence de Dieu est plutôt celle qui transperce le cœur de Marie au pied de la Croix, quand elle voit son propre fils agoniser sous ses yeux. La violence de Dieu, ce sont les larmes qui nous viennent face au mal. La violence de Dieu, c’est le chagrin d’un cœur blessé. La violence de Dieu, c’est la violence de l’amour qui, en nous, se trouve crucifié.

La vie spirituelle chrétienne n’est pas la quête d’un nirvana, d’une paix illusoire en ce monde. « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! »

Nous n’échapperons ni à la violence, ni au mépris, ni à la mort. Nous n’échapperons pas hélas, aux manques d’amour qui quotidiennement défigurent le monde – que ce soit du fait d’autrui ou, pire, de notre propre fait. Nous n’échapperons pas à la souffrance de voir quotidiennement, ici-bas, l’amour blessé.

Il faut enterrer – je crois – l’idée d’une vie terrestre où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Il faut arrêter de promouvoir ce christianisme placebo qui ne cherche qu’un illusoire « vivre ensemble » paisible. Notre religion est celle de l’incarnation de l’amour divin et cet amour, à mesure qu’il s’incarne, nous comble et nous réjouit, s’affronte douloureusement à la souffrance et au mal.

La paix que nous cherchons n’est pas une paix béate qui rejette la souffrance mais une paix bien plus profonde qui nous permet d’affronter toute souffrance et de la transcender. C’est le sens du verset particulièrement sévère de la Lettre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. » (He 12, 4). Ce n’est pas un appel au martyre, c’est une mesure de l’amour inouï auquel nous sommes appelés : celui qui donne la paix, malgré que le cœur saigne.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 août 2025

10.08.2025 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12, 32-48

La force qui nous guide dans l’incertitude

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Texte: Évangile selon saint Luc 12, 32-48

Aujourd’hui, on a l’impression de connaître tous les chemins (on a Waze ou Google Maps), l’angoisse de se perdre à fort disparu avec le GPS, remplacée par celle de n’avoir plus de réseau ou de batterie.

En sciences aussi, nous avons désormais l’impression de disposer d’un savoir colossal, de techniques ultrafines. Oh, il reste bien des maladies sans remède et des questions d’astrophysique sans réponses, mais nous envisageons d’aller sur Mars et nous opérons par Internet, le chirurgien à Baltimore et le patient à Melbourne. Sans parler de l’intelligence artificielle qui fait déjà des prodiges. Nous avons l’impression de maîtriser le progrès, de dominer l’avenir. Plus qu’aucune génération avant nous, nous savons où nous allons !

Mais est-ce bien vrai ? Est-il vrai que nous maîtrisons mieux notre avenir ? Est-il vrai que le progrès scientifique et technique nous prémunit de l’angoisse du lendemain ?

Les lectures aujourd’hui nous invitent à réfléchir sur la foi comme une force qui nous guide dans l’incertitude. Abraham, Sarah et les anciens ont cru en des promesses sans en voir l’accomplissement immédiat, tout comme les disciples de Jésus sont appelés à rester vigilants pour un Royaume qu’ils ne voient pas encore. La Lettre aux Hébreux (11, 1) dit : « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. »

Méditez toutes ces fois où vous vous avez fait le grand plongeon vers l’inconnu : quand vous avez décidé de vous marier, d’avoir des enfants ou toutes ces fois où vous vous êtes abandonnés à l’amour de Dieu. Le mariage n’est pas toujours une lune de miel. Nos enfants ne sont pas toujours adorables. Dieu ne donne pas toujours l’impression d’être présent. Mais nous avions le cœur flambant d’amour et c’est cet élan – la foi portée par l’espérance – qui nous a poussés au grand saut. Méditons tous ces moments de l’existence où, comme Abraham, portés par la confiance en Dieu et sans voir clairement l’avenir, nous nous sommes élancés vers une « patrie meilleure » (Hébreux), en quête d’un trésor céleste (Luc). La foi est une boussole vers l’inconnu – l’Inconnu – qu’on espère de tout son cœur.

Bien sûr, le progrès scientifique et technique peut soutenir notre espérance. Faire confiance en l’avenir, c’est aussi espérer des solutions aux problèmes présents. Mais les moyens matériels ont leur limite et n’ont que peu d’utilité pour les décisions fondamentales de la vie. Pour ce qui est des grands enjeux de l’existence, c’est toujours la foi qui prime : la foi en l’amour d’un conjoint, en celui de nos enfants, la foi en la vie, la foi en Dieu.

Le bonheur s’envisage (foi), le bonheur s’espère (espérance), mais le bonheur aussi se construit (charité). Et finalement, il survient toujours à l’improviste. « Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra » (Luc 12, 40). Cette vigilance n’est pas portée par l’incertitude ou l’angoisse de l’avenir, mais par l’espérance que suscite l’amour. Contrairement au progrès scientifique, ce n’est pas l’inquiétude qui nous pousse à avancer, mais le profond désir de jours de joie. Notre tenue de service n’est pas tant un vêtement de travail qu’un habit de fête. Notre vigilance n’est pas tant celle d’une vigie anxieuse que celle d’époux qui se préparent pour leur noce ou de parents pour un accouchement.

Réfléchissons à la manière dont nous pratiquons la charité. Est-ce toujours avec l’espérance de la vie divine au cœur ou est-ce par devoir moral ? Dans le premier cas, nous travaillons à l’avènement du règne de Dieu, dans le second, nous œuvrons à une solution. C’est déjà bien, me direz-vous. Oui, c’est déjà bien. Mais ce n’est pas le même élan, la même espérance : d’une part le triomphe de l’amour, d’autre part une consolation.

La foi nous pousse à l’action, mais notre élan dépend de l’ampleur de notre espérance. « Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Luc 12, 34). Ce n’est pas la même chose d’espérer un mieux ou le bonheur. Ce n’est pas la même chose de désirer la fin d’une souffrance ou la joie de l’âme. Ce n’est pas la même chose de désirer survivre ou vivre.

Vous n’êtes pas faits pour de petits mieux de temps en temps. Vous êtes faits pour la plénitude de l’amour. N’est-ce pas ce que tous nous désirons ?

Voilà notre foi. Voilà notre ressort pour la vie. Voilà ce qui motive chaque pas que nous faisons : la plénitude de l’amour, qui est Dieu.

Fr. Laurent Mathelot 

Source : RÉSURGENCE. BE, le 6 août 2025

03.08.2025 – HOMÉLIE DU 18ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 12,13-21

Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui, l’Évangile propose une interprétation spirituelle de l’expression bien connue : l’argent ne fait pas le bonheur. « Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? » se lamente Qohèleth dans la première lecture. Pourquoi cherchons-nous en effet à gagner de l’argent ? Quels ressorts spirituels sont-ils à l’œuvre derrière les biens que nous amassons, parfois avec avidité ? Nous savons que nous n’emporterons rien dans la tombe. Alors, n’a-t-il pas raison Qohèleth : à quoi bon, trimer toute sa vie et mourir riche ? N’avons-nous pas mieux à faire ?

Une première raison est de transmettre un patrimoine à nos enfants. Comme nous leur transmettons un patrimoine affectif, spirituel, culturel, leur transmettre un patrimoine matériel. Pouvoir transmettre à nos enfants, le patrimoine que nous-mêmes avons reçu et que, par notre vie, nous avons fait fructifier. Et il n’y à là aucun mal. Le Christ ne critique pas tant les richesses et l’argent en tant que tels, que leur attachement. Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux parce qu’il est plus difficile à beaucoup de personnes de se détacher des biens matériels, à mesure sans doute qu’elles en ont amassé. Mais enfin, le Christ, contrairement à Marx, ne dit pas que les riches iront en enfer. Il fréquente d’ailleurs de riches personnes. Jamais, non plus, il ne conteste que le Temple repose sur un trésor, que ses caves servent d’entrepôts à toutes sortes de richesses et de biens. Certes, il chasse les marchands du Temple, mais c’est l’idolâtrie de l’argent qu’il condamne, pas l’argent en tant que tel.

Ainsi, le problème n’est pas tant d’être riche que de savoir ce que nous faisons des biens que nous possédons. Et surtout, de la valeur réelle que nous accordons à l’argent, du lien spirituel que nous entretenons avec les biens matériels. Quand le Christ crie de ne pas faire de la maison de son Père une maison de commerce, c’est avant tout pour dénoncer vigoureusement l’idée que notre argent, les biens que nous possédons, puissent nous sauver. Jamais notre argent ne nous sauvera de la mort, de la dépression, de l’humiliation, du désamour. Jamais l’argent ne nous garantira le bonheur.

Autre raison pour laquelle amasser de l’argent : l’espoir d’une vie confortable. « Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence » pensait en lui-même le riche de la parabole. L’argent au fond, garantit une certaine sécurité. Il permet d’envisager l’avenir plus sereinement. C’est le ressort qu’utilisent tous les parents pour motiver leurs enfants aux études : avoir une belle situation, pour pouvoir vivre confortablement plus tard. Et, dans une certaine mesure, c’est vrai : l’argent est une assurance pour la vie. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la proposition inverse : la pauvreté tue, c’est certain. Ils sont considérablement plus nombreux aujourd’hui, ceux qui doivent choisir entre se chauffer et se soigner.

Mais je reste persuadé que les pauvretés affectives, spirituelles, relationnelles tuent plus encore. De quel chagrin l’argent nous a-t-il sauvé ? Quelle blessure du cœur pourra-t-il résoudre ? De quelle méchanceté nous préservera-t-il ? De quelle crucifixion, de quelle mort nous sauvera-t-il ? Le bien-être matériel ne nous prémunit en rien contre les blessures de l’âme. En rien. Peut-être même les dépressions de ceux qui vivent dans l’abondance sont-elles les plus profondes, comme le sont les solitudes des gens bien entourés.

Enfin, il y a toutes les raisons perverses pour lesquelles on désire accumuler des richesses – « cette soif de posséder, qui est une idolâtrie », comme l’écrit Paul aux Colossiens. Posséder pour paraître ; posséder pour compenser ses manques affectifs ; posséder pour dominer les autres : toutes maladies spirituelles graves. Paul a raison : nous courrons tous, à un moment donné, le risque de préférer l’aisance matérielle à l’abondance spirituelle, le risque de faire de l’argent, au lieu de l’amour, le dieu auquel nous rendons un culte.

Qu’on la considère comme un patrimoine à transmettre, une assurance pour la vie ou même qu’on entretienne avec l’argent une relation maladive, l’abondance est toujours pour nous synonyme de confort. Nous avons tous peu ou prou cette idée qu’être riche, c’est vivre aisément. Ce n’est cependant pas toujours vrai.

Aujourd’hui, le terme « zone de confort » est à la mode. En amour, intellectuellement, professionnellement, il faudrait toujours sortir de sa « zone de confort », s’échapper du cocon, ne jamais s’endormir. Je crois qu’il y a spirituellement quelque chose de vrai dans cette volonté d’élan permanent. Une spiritualité de la zone de confort est une spiritualité stagnante, endormie, figée et, finalement, une spiritualité en danger de mort. La vie, l’amour ne sont pas toujours des expériences confortables, surtout s’il s’agit aussi d’aimer nos ennemis, ceux qui nous font du mal et qui sont parfois nos proches. Il y a derrière l’idée de confort, l’idée d’être statique, quelque part figé. La vie, l’amour, s’ils ne sont pas dynamiques, s’ils ne sont pas portés vers une perpétuelle croissance, sont bel et bien déjà en voie d’extinction. De même, notre spiritualité : une foi monotone, étale, qui ne connaît ni hauts ni bas, ne se rapproche pas de Dieu. C’est plutôt le signe qu’elle se referme sur elle-même.

Il arrivera, pour chacun d’entre nous, ce jour où « on va (nous) redemander (notre) vie ». Il s’agirait, à la fin, de ne pas devoir affronter le désespoir de Qohèleth : à quoi bon avoir amassé tant de biens si c’est pour mourir seul en son âme ? À quoi bon avoir tant trimé et si peu consacré de temps à ceux que nous aimons ? Que restera-t-il vraiment au soir de notre vie, sinon l’amour ?

Tous, nous ne sommes pas appelés à faire vœu de pauvreté – comme saint Antoine prendre l’Évangile à la lettre (Mt 19,21), distribuer tous ses biens aux pauvres et devenir moine – mais tous, nous sommes appelés au détachement des biens matériels pour favoriser l’attachement aux biens spirituels.

« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » dit Jésus (Mt 6:21). Notre seul trésor, c’est l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 30 juillet 2025

27.07.2025 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 11,1-13

Prières et petits marchandages

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 11, 1-13

Je suppose que ceux qui n’aiment pas tant l’extrait du livre de la Genèse que nous venons de lire n’y voient qu’un marchandage d’Abraham avec Dieu, un commerce, une négociation dans la prière. Pour eux, prier ce n’est pas ce genre de négoce, de petit trafic spirituel, d’enchères avec Dieu. Tout au plus le voient-ils comme un simplisme, ou un archaïsme, peut-être la trace dans la Bible de cultes primitifs où il fallait faire des offrandes en échange de faveurs divines. Au fond, quel est le sens de parler encore aujourd’hui de ce genre de troc spirituel : à partir de combien de justes par ville, retiens-tu ta colère ô Dieu ? Quel est le service minimum pour échapper à ton courroux ?

Je crois qu’ainsi on passe à coté du texte. Reprenons.

Dans un superbe jeu entre pluriel et singulier – qui est dans le texte hébreux et que la traduction française rend bien – trois hommes sont venus visiter Abraham pour, d’une seule voix – la voix de Dieu – conclure une alliance avec lui. Les Pères de l’Église ont vu, dans cette image de trois personnes qui parlent et qu’Abraham considère comme n’en étant qu’une, la préfiguration dans l’Ancien Testament de la Trinité.

Abraham vient de sceller l’alliance avec Dieu par la circoncision des siens. L’intention de Dieu est claire : faire d’Abraham et de son clan son peuple, l’incarnation sur Terre de sa justice. Et précisément, le jugement de Sodome est présenté, dans le verset qui précède le passage que nous venons de lire, comme une leçon de justice que Dieu donne à Abraham et aux siens.

Si on lit attentivement, on constate que c’est Abraham qui entre en négociation. C’est d’Abraham qu’émane l’idée de « compter les justes » et, à chaque décompte, Dieu marque son accord.

On reste cependant sur sa faim – et le texte se termine effectivement comme ça : il s’arrête à dix. Et à la lecture d’aujourd’hui, il manque le dernier verset (Gn 18, 33) : « Quand le Seigneur eut fini de s’entretenir avec Abraham, il partit, et Abraham retourna chez lui ». OK, 10 ! Tope-la ! Tchao ! …

Il aurait pu descendre jusque un. Pourquoi dix justes pour sauver une ville ? Dix, c’est à l’époque la taille d’une maisonnée, d’une famille sous le même toit. Un, on se doute bien que c’est le Christ, dont la seule présence en effet sauve le monde. Une famille de justes, un toit qui accueille Dieu, et rien n’est perdu pour la ville : voilà la mesure de la justice que Dieu nous demande d’avoir.

C’est peut-être un texte qu’il faut relire à nouveau frais, en ces temps de complète déchristianisation de nos cités. Un foyer, une famille accueillant généreusement la présence de Dieu et la ville conserve la perspective d’être sauvée. Peut-être gagnerions-nous à raviver ce critère de jugement – un foyer par ville – avant de parler d’églises vides.

Voilà qui change – je trouve – notre regard sur la mission actuelle. Ce n’est pas une question de nombre. Du point-de-vue de Dieu, c’est simplement la question d’être ce foyer, accueillant de sa présence.

Un autre regard sur la prière nous est donné par Jésus dans l’Évangile. Il répond aux disciples qui lui demandent de leur apprendre à prier. C’est étonnant parce qu’il vient de leur parler des commandements et notamment d’aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute son intelligence ». N’est-ce pas cela finalement prier ?

C’est un exercice intéressant, qu’il faut faire régulièrement – ne fusse-ce que pour éviter le rabâchement – de détailler le Notre Père phrase à phrase et d’en méditer le sens. Je ne vais le faire ici. A vous, si vous le souhaitez, de faire l’expérience spirituelle de prier le Notre Père en le méditant par le détail. Je vous encourage à le faire.

La parabole qui suit est absolument touchante : Dieu est un ami qui dort la nuit et dont nous venons parfois inopportunément troubler le repos. « Prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir ». On peut voir là une certaine urgence eucharistique : je n’ai pas de nourriture spirituelle à proposer. S’il te plaît, Dieu, sort de ta torpeur et viens me dépanner. Lève-toi et donne moi de ta substance que je puisse spirituellement nourrir les miens. Et Jésus conclut : Dieu « se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut ».

Même si vos demandes sont inopportunes ou incongrues : « frappez, on vous ouvrira » ; « demandez, on vous donnera » ; même si vous êtes complètement perdus : « cherchez, vous trouverez ».

Cette image de Dieu comme un vieil ami bougon que l’on réveille la nuit pour quelque chose qui pouvait attendre le jour est touchante de délivrance. Au fond, ce que dit Jésus, c’est : ne vous inquiétez pas de demander à temps et à contre-temps ; même si votre demande est inopportune, demandez ! Demandez sans cesse à Dieu ; formulez encore et encore vos demandes. Lui vous donnera l’Esprit.

Et c’est la conclusion étonnante de la parabole : finalement Dieu exauce toujours nos prières par le don de l’Esprit.

Tu as faim, tu as soif, tu as froid ? Voilà mon Esprit d’amour.
Tu souffres, tu as mal, tu veux la guérison ? Voilà mon Esprit d’amour.
L’injustice te révolte, tu es toi-même victime de mépris : voilà mon Esprit d’amour.
Tu n’en peux plus, tu as le sentiment de perdre le sens de la vie : voilà mon Esprit d’amour.
T’es au bout du rouleau, tu meurs : voilà mon Esprit d’amour.

Quoi que nous demandions à Dieu, c’est toujours un surcroît d’Esprit Saint qui nous arrive, à travers nous ou à travers autrui. Dieu ne résout pas nos problèmes à notre place, il nous donne l’Esprit pour les affronter. Et alors, en conséquence, tout change : se produit inéluctablement, d’une manière ou d’une autre, un retour à la Vie.

Le fond de toutes nos prières, c’est cela : ravives en moi la flamme de ton amour. Quelle que soit la désespérance en moi ou autours de moi : ravives en moi la flamme de ton amour.

Parce que, depuis Abraham, nous savons qu’un seul foyer d’amour divin suffit, au sein d’une ville plongée dans les ténèbres, pour tout sauver aux yeux de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 juillet 2025

20.07.2025 – HOMÉLIE DU 16ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 10, 38-42

Affairisme et quiétisme

Évangile selon saint Luc 10, 38-42

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les textes d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir à cette tension qui existe chez tout croyant entre action et contemplation.

Abraham reçoit la visite du Seigneur et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est très afféré. C’est pourtant l’heure la plus chaude du jour mais lui se hâte d’aller trouver Sara dans la tente, lui demande de vite pétrir de la pâte et de faire des galettes ; il prend du fromage blanc, du lait, court au troupeau, choisit un veau gras, le donne à un serviteur qui se hâte de le préparer. Dieu est là, avec lui, et Abraham court partout.

Il le fait pourtant avec l’aval de Dieu puisque les trois hommes lui disent « Fais comme tu l’as dit » et, suite à ce bon accueil, Dieu exaucera son vœu le plus cher, celui d’avoir un fils de Sara.

Dans l’Évangile, Marthe aussi est accaparée par les multiples occupations de service alors que Jésus vient la visiter. Et le Seigneur lui dit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Dès lors la question se pose à nous qui marchons en présence de Dieu : faut-il s’activer ou faut-il seulement, comme le fait Marie, la sœur de Marthe, s’asseoir et écouter sa parole ? On peut relever les différences de contexte entre les deux récits.

Abraham est affairé parce qu’il tient absolument que les trois hommes – qui symbolisent ici la présence du Dieu trinitaire – restent sous sa tente. Il dit : « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur ». Voilà pourquoi il s’affaire à un repas. L’agitation d’Abraham consiste à organiser chez lui un accueil confortable pour Dieu. Sa précipitation trahit son exaltation de recevoir le Seigneur. Il est affairé certes, mais en joie.

Marthe quand à elle n’est pas dans le même état d’esprit. Elle ne s’affaire pas dans la joie et elle s’en plaint : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Ce n’est même pas sa sœur que Marthe réprimande de ne pas s’activer. C’est à Jésus lui-même qu’elle en fait le reproche. « Ça ne te fait rien Jésus que d’autres restent-là à t’écouter pendant que moi je travaille pour toi ? ». La précipitation de Marthe trahit sa lassitude d’œuvrer pour Dieu. On a l’impression que sa seule motivation est le devoir effectué sans joie. Elle tombe dans l’affairisme. Un peu comme certains viennent à la messe par obligation, sans joie.

Remarquons enfin que Jésus ne la réprimande pas pour cela. Il répond simplement que Marie a choisi la meilleure part et qu’elle ne lui sera pas enlevée. Je pense qu’il est souhaitable, en effet, de rester fidèle à la messe même quand la joie de célébrer a disparu. Mais il faut aussi rester conscient qu’on a alors perdu la meilleur part et qu’il convient peut-être alors de s ‘asseoir, de se reposer aux pieds du Christ pour la retrouver.

La récit de Marthe et Marie évoque cette tension qui existe entre action et contemplation, avec leurs deux corollaires néfastes : l’affairisme et le quiétisme. L’affairisme – nous venons de le voir –, c’est l’action sans beaucoup de discernement, le devoir fait « parce qu’il faut », allant parfois jusqu’à gesticuler pour s’occuper l’esprit.

Le quiétisme, c’est précisément l’inverse : c’est renoncer ou refuser de passer à l’action. C’est se placer délibérément dans une position d’attente figée : puisque Jésus a promis qu’il viendrait nous sauver, pourquoi s’emballer ? A quoi bon s’épuiser à changer le monde puisqu’il a dit ne pas être de ce monde et que son Royaume se trouvait aux Cieux. A quoi bon agir puisque depuis deux mille ans rien véritablement ne change ? Jamais autant l’injustice n’a régné qu’aujourd’hui. Restons-là, asseyons-nous comme Marie à écouter la parole de Dieu et attendons donc qu’il nous sauve !

Pourtant, dans la lettre de saint Jacques (2, 14-18), il est écrit : « celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte, et on peut lui dire : « Tu prétends avoir la foi, moi je la mets en pratique. Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas ; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Paul lui-même, dans sa lettre aux Colossiens dit : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous (…) et la mission que Dieu m’a confiée (…), c’est d’amener tout homme à sa perfection dans le Christ. » C’est avant tout par des actes que Paul témoigne. Et il finira martyr.

Le quiétisme et l’affairisme ne conviennent pas au chrétien. Comment imaginer rester inactif quand l’injustice, la violence et la haine règnent ? Mais comment aussi ne pas déplorer les gesticulations inutiles de ceux qui prétendent passer à l’action mais finalement ne font pas grand-chose ?

Ne soyez ni résignés, ni gesticulateurs. Le psaume commençait avec ces mots « agit avec justice » et se terminait en disant « Qui fait ainsi demeure inébranlable ». Voilà qui devrait nous caractériser : être des personnes d’action, justes et inébranlables, des gens dont l’action surgit de la contemplation.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 15 juillet 2025

13.07.2025 – 15ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 10, 25-37

Le Dieu étranger

Évangile selon saint Luc 10, 25-37

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Un docteur de la Loi – c’est à dire un homme instruit, un théologien – entre en discussion avec Jésus. C’est une joute oratoire, le pilpoul juif traditionnel, encore pratiqué de nos jours dans les écoles talmudiques. Sa question est : « que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». Jésus le renvoie à la Loi, le domaine d’expertise de ce savant : « aimer Dieu de tout son cœur de toute son âme et de toute sa force et aimer son prochain comme soi-même ». Remarquons que ce n’est pas Jésus qui invente le commandement d’aimer. L’amour du prochain est déjà un commandement de l’Ancien Testament (Lévitique 19,18).

Le savant renchérit : qui est mon prochain ? En deux questions, on est arrivé à la pierre d’achoppement entre Jésus et le judaïsme traditionnel, qui restera pierre d’achoppement entre Juifs et Chrétiens, à savoir celle de l’universalité du Salut. Mon prochain, est-ce n’importe qui ou seulement un proche ? Jésus répond par une parabole.

Il met en scène un Samaritain, c’est à dire, pour ce docteur de la Loi, non seulement un étranger mais, pire, un hérétique. Juifs et Samaritains se vouaient en effet une haine religieuse féroce. Précédemment, dans l’Évangile (Luc 9,51-56), Luc a déjà rapporté l’histoire d’un village de Samaritains ayant refusé de recevoir Jésus et ses disciples … parce qu’ils se rendaient à Jérusalem ! Pour ceux qui écoutent cette parabole, le Samaritain, c’est avant tout un ennemi religieux. Aujourd’hui peut-être, Jésus invoquerait-il plutôt un Musulman ou un athée … En tous cas, un personnage qui dénote religieusement dans le récit.

A la toute fin de la parabole, c’est Jésus qui pose une question : « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » … Si on n’est pas attentif, on ne se rend pas compte qu’il a inversé la logique. On s’attendrait à ce qu’il demande : « Qui a considéré l’homme blessé comme son prochain ? » « Lequel du Samaritain, du Prêtre ou du Lévite a aimé cet homme comme Dieu lui demande d’aimer ? » Mais ce n’est pas la question qu’il pose. « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Autrement dit : « qui l’homme blessé considère-t-il, lui, comme le prochain qu’il va aimer comme lui-même ? »

L’enjeu n’est pas de remarquer que le Samaritain – ce méprisable étranger – a considéré l’homme blessé comme son prochain, l’a aimé et l’a très généreusement aidé ; cela va de soi pour Jésus. Non ! Ce qu’il fait ici, c’est répondre à la question initiale du docteur de la Loi : « que dois-je faire pour être sauvé ? » Jésus répond : « Comme cet homme blessé, tu dois aimer celui qui te semble étranger – religieusement autre – et qui fait pourtant preuve de pitié envers toi »

On se rend compte ainsi que le Bon Samaritain n’incarne pas seulement le commandement d’aimer son prochain, d’être charitable au-delà des conventions et des clivages – je le redis, pour Jésus cela va de soi. Non ! Le Bon Samaritain, l’étranger qui sauve, l’homme qui semble religieusement étrange et qui pourtant secourt, c’est le Christ lui-même. Et le lecteur attentif aura remarqué que, dans la parabole, le Bon Samaritain propose de repasser régler le solde des dépenses : c’est évidement une image du retour du Seigneur à la fin des temps, de la manière dont il agira envers nous, pour solde de tous comptes.

Un Dieu qui nous sauve arrive forcément, à un moment donné dans notre vie, comme l’étranger que nous méprisons. Dieu est quelque part toujours un « hérétique » par rapport à mon propre conformisme religieux, à l’idée préconçue que j’ai de vivre la religion. C’est précisément comme ça qu’il me sauve : en étant quelque part étranger à ma manière propre d’envisager mon salut. Sinon pourquoi ne pas me laisser agir seul, puisqu’il m’a voulu libre, capable d’amour et de discernement ? Un Dieu qui me sauve doit être un Dieu qui me sauve aussi de moi-même, de mes propres stéréotypes religieux, de mes propres enfermements spirituels.

Le Christ, bien sûr, veut se faire le prochain de tous – je l’ai dit : c’est le coté évident, allant-de-soi de la parabole – mais il faut aussi que, quelque part, Dieu me bouscule, m’indispose jusqu’à m’irriter de sa présence, pour me sortir de mon conformisme religieux, synonyme de sclérose spirituelle. Dieu n’est pas seulement à l’image des gens que j’aime ; il est aussi à l’image des gens que j’aime le moins et qui me dérangent.

La parabole du Bon Samaritain ne nous demande pas tant d’aller sauver le monde qu’elle nous avertit que le sauveur du monde arrive toujours, à un moment donné, comme l’étranger que l’on méprise.

Seigneur, tu es le véritable Bon Samaritain, celui qui nous sauve en bousculant nos conformismes religieux, convertis-nous à ton amour sans frontières. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 8 juillet 2025

06.07.2025 – HOMÉLIE DU 14ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 10, 1-12,17-20

La disparition du Diable

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 10, 1-12.17-20

Combien de fois n’avons-nous nous pas entendu cette citation de l’Évangile « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux » ? Souvent pour appeler à prier pour les vocations. Nous avons tous une vocation religieuse. Tous nous sommes appelés à être les ouvriers de notre vie spirituelle. Comme les relations d’amour, la vie spirituelle se travaille, s’entretient. Un peu comme on cultive un jardin. Dis-moi, est-il beau le jardin de ton âme ?

Qu’est-ce que le Royaume de Dieu dont Jésus nous demande de proclamer la proximité ? Est-ce simplement la perspective d’un Paradis au-delà de la mort ? Ce Royaume que Dieu nous présente comme un banquet de noces auquel il ne cesse de nous inviter est-il seulement celui de la fin des temps ? Est-ce cela, la fin des temps, que le Christ nous annonce toute proche ?

Le Règne de Dieu, c’est celui de son Amour. Et si le Christ insiste tant pour dire qu’il s’est rendu tout proche de nous, c’est parce qu’il est accessible dès à présent. Il nous est possible de vivre d’un amour divin, de la plénitude de l’Esprit Saint, dès ici-bas. Il est possible que le jardin de notre âme soit un magnifique jardin et notre vie en ce monde un perpétuel banquet de noces où l’on célèbre l’amour entre les personnes.

Mais parfois dans notre jardin, il y a des mauvaises herbes, des ronces qui l’envahissent, comme parfois dans notre cœur ne coule pas le vin magnifique de l’amour mais le vin aigre du ressentiment, du mépris voire de la haine. Parfois, au lieu de nous laisser gagner par l’Esprit Saint, notre âme se fait envahir par un esprit mauvais et, au lieu de trouver la paix du cœur, nous souffrons et nous perdons espoir. A force, ces ronces dans notre âme, ce vinaigre qui coule parfois en nous, ces mauvais états d’esprit, le ressentiment, le mépris, la haine qui nous envahissent peuvent susciter le découragement – le jardin de notre âme n’est alors plus entretenu – ou pire, la dépression – et notre jardin est alors laissé à l’abandon …

Ainsi, on comprend que, pour trouver la paix de l’âme, il faut lutter contre ces assauts d’esprits mauvais. Voilà le rôle de l’ouvrier pour la moisson : désencombrer les âmes de tout ce qui les assaille, les étouffe et les fait dépérir. Et tous, nous sommes appelés à le faire. C’est le sens de l’exclamation des disciples : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. »

On ne parle plus beaucoup du Diable ni des démons aujourd’hui. Un peu comme si tous ces discours qui parlent d’Enfer étaient d’un autre temps – des images archaïques, au fond, pour effrayer les gens simples …

Dans le discours de l’Église, le Diable a disparu dans les années 1970. C’est un phénomène qui a commencé plus tôt. Sans doute, après les horreurs de la Seconde guerre mondiale, était-il plus difficile de prêcher sur l’Enfer. Mais on constate qu’à partir des années 70, presque plus aucun livre de théologie ne paraît sur les anges et les démons ; les homélies qui évoquent le Diable et l’Enfer deviennent rarissimes. L’obsession était alors celle du sens – tout alors devait avoir un sens – et ce dont on ne comprenait plus le sens, il fallait l’évacuer. Adieu l’encens, adieu toutes les dévotions populaires, adieu les élans mystiques, adieu les miracles, adieu les dogmes incompréhensibles ! L’évacuation du mystère au sein du discours de l’Église est, pour ma part, la principale cause de la désertification de nos assemblées. Pour rejoindre le plus de monde possible, il fallait tout simplifier, tout rationaliser, tout expliquer, tout psychologiser. Se voulant accessibles, les discours religieux sont devenus spirituellement plats, n’évoquant plus les mystères d’une relation affective avec Dieu. A nos ambons, le relationnel humain a pris le pas sur le spirituel. Je crois fort en l’urgence de reprendre le discours mystique, sinon nous ne sommes plus qu’une philosophie du vivre ensemble, ce qu’un bon repas convivial peut sans doute mieux réaliser qu’une messe.

Le Diable existe, l’Enfer existe et il nous arrive d’être assaillis par des démons. Si nous voulons que des expressions telles que « vivre un enfer » ou « faire face à ses démons » aient un sens, il faut bien que « enfer » et « démons » aient quelque réalité. De même, quand on parle d’élans diaboliques ou de pulsions démoniaques, on comprend bien qu’ils s’agit de réalités qui nous dépassent. Il y a des gens qui vivent un enfer, il y a des gens qui sont sous l’emprise d’esprits mauvais, nous-mêmes il nous arrive d’être assaillis par de mauvais sentiments.

Le Christ, par le don de l’Esprit Saint, nous a donné tous pouvoirs sur les assauts d’esprits mauvais. « Les esprits vous sont soumis » dit Jésus. Les démons qui nous assaillent n’ont que le pouvoir que nous leur laissons. Ils peuvent certes nous faire de terribles suggestions – ainsi la tentation n’est pas un péché – mais Dieu nous donne aussi la force spirituelle, son Esprit d’Amour, pour y faire face et résister.

Vous avez le pouvoir de rendre vie aux personnes dépressives, par amour.
Vous avez le pouvoir de consoler celles qui sont en deuil, par amour.
Vous avez le pouvoir de faire taire tous les élans de haine, d’apaiser toutes les peurs, d’assécher toutes les larmes, par amour.
Vous avez le pouvoir de chasser tous les démons, par amour.
Vous avez ce pouvoir pour les autres, et vous l’avez pour vous-mêmes.

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » dit Jésus. On peut certes le comprendre comme la méchanceté du monde qui refuse la parole de Dieu et persécute celui qui en témoigne. Mais on peut aussi le comprendre comme ‘Je vous envoie combattre les loups qui assaillent votre âme’.

La spiritualité chrétienne est un sport de combat. Et c’est un beau combat. La paix du cœur est à ce prix : lutter patiemment, assaut après assaut, contre les attaques d’esprits mauvais qui parfois nous emportent. C’est ainsi que nous verrons sortir de notre âme pulsions de haine, de mépris, de désespérance, de désordres affectifs et comportementaux.

Donne-nous de croire, Seigneur, que nous pouvons triompher de tout esprit mauvais, grâce à la puissance mystérieuse de ton Amour et que c’est ainsi que nous sommes sauvés.

« Le Royaume de Dieu est tout proche de vous ».

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er juillet 2025

29.06.2025 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – SOLENNITÉ DE SAINT PIERRE ET SAINT PAUL – MATTHIEU 16,13-19

Les clés du Royaume

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 16, 13-19

On est à Césarée de Philippe, ville frontière entre deux mondes : le monde juif et le monde païen, frontière entre le monde au Dieu unique et le monde aux dieux multiples. C’est dans cette situation de face à face entre monothéisme et polythéisme que Jésus pose la question : « Pour vous, qui suis-je ? »

Le nom local de Césarée de Philippe, c’est Baniyas ou Panéas, tiré du nom du dieu Pan. Au IIIesiècle av. J.-C., les Lagides ont fondé cette ville pour faire concurrence au centre religieux sémitique de Dan. Une caverne au nord du site s’appelle d’ailleurs la « grotte de Pan » et, proche de son entrée, se trouve un temple qui lui est dédié. A l’époque de Jésus, Hérode y a aussi fait construire un temple à la gloire d’Auguste.

La scène que nous présente l’Évangile nous montre Jésus et ses disciples aux confins d’Israël, face à ces temples païens. « Pour vous, qui suis-je ? ». On comprend que le cadre où est posée cette question n’est pas anodin. Césarée est une ville d’affirmation de divinités étrangères.

Précisément, Jésus y est-il présenté par l’évangéliste, en contraste de son homologue païen ? Dans la mythologie grecque, en effet, Pan (du grec ancien signifiant autant « universel » que « faire paître ») est une divinité de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux. Les philosophes stoïciens l’identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Enfin, chez Plutarque, on le trouve plus proche des héros que des dieux, puisqu’il aurait été mortel. Universel, protecteur des bergers et des troupeaux, Dieu et pourtant mortel : cela ne vous rappelle-t-il personne ? Il y a des similitudes, des proximités entre Jésus et le dieu Pan. A tel point que quelques représentations de Pan seront plus tard « reconverties » en images du Bon Pasteur.

Aujourd’hui aussi le Christ se présente sur un arrière-fond totalement « païen ». Notre monde est amplement déchristianisé. Face à notre époque qui, au mieux ignore les religions, au pire les méprise, face surtout à l’élan missionnaire de nos Églises qui semble enrayé, la question « Pour vous, qui suis-je ? » apparaît aussi percutante qu’urgente. « Qui suis-je ? » pour ce monde qui vit comme si Dieu n’existait pas, pour vos communautés repliées sur elles-mêmes, pour tant de chrétiens isolés dans leur foi ? Un Dieu privé ? Chacun son christ ? Chacun sa foi ? On en serait presque revenu à une forme de polythéisme …

Quand l’Évangile dit : « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. », nous entendons qu’il fonde la mission de Pierre. Et cette citation a été comprise par l’Église comme « Pouvoir des clés » : l’Église s’est ainsi vue investie du pouvoir d’agir au nom du Christ. Il y a pourtant une autre lecture à faire de ce passage, qui est celle de la « responsabilité des clés » : « Attention, ce que vous lierez ou délierez sur la Terre aura des conséquences jusqu’au ciel ! ». Ce qui n’est pas tout à fait la même chose que « Je vous laisse tout le pouvoir ».

On comprend alors la responsabilité de nos fermetures de cœur et d’esprit qui ferment la porte du ciel à ceux qui nous entourent et, ainsi, vident nos églises. De même, ce sont nos ouvertures – de cœur et d’esprit – qui les remplissent.

Prions qu’à nouveau, à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? » nos communautés répondent aussi spontanément et avec la même exaltation que Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». Ce sera le signe qu’elles sont à nouveau rayonnantes.

Suis-je moi-même prêt à ce cri d’amour, à vivement professer ma foi au Christ au regard de la sécularisation galopante ?

« Pour vous, qui suis-je ? » De notre réponse dépend l’accès que nous offrons au règne de Dieu parmi les hommes. La clé du Royaume, c’est l’authentique de la foi. Elle est offerte à tout qui la désire.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 juin 2025

22.06.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU SAINT SACREMENT – LUC 9,11b-17

Le sacerdoce commun : le sacrement du monde

Homélie par la Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 9, 11b-17

En ce jour de la fête du Saint-Sacrement, nous nous tenons devant le mystère le plus intime de notre foi : Jésus, le Pain vivant, se donne à nous dans l’Eucharistie, humble morceau de pain qui contient la plénitude de sa présence. Ce mystère n’est pas seulement un don à contempler, mais un appel vibrant à vivre notre sacerdoce commun, celui que nous avons reçu au baptême. Par l’Eucharistie, le Christ nous associe à son offrande, nous faisant devenir, dans le monde, des reflets de sa lumière, des hosties vivantes pour la gloire de Dieu et le salut de nos frères.

Imaginez un instant le désert où Jésus, dans l’Évangile, nourrit la foule affamée avec cinq pains et deux poissons. Ce lieu aride, où la faim et la fatigue pesaient sur les cœurs, n’est-il pas une image de notre monde ? Un monde désenchanté, où l’on cherche du sens sans le trouver, où l’homme semble voué à sa perte dans des conflits incessants, où Dieu semble relégué à un lointain silence. Pourtant, au cœur de ce désert, Jésus agit. Il prend le peu que les disciples offrent, le bénit, le partage et le donne. Et ce peu devient abondance, assez pour nourrir des milliers. Ce miracle nous parle de l’Eucharistie, mais aussi de notre vocation : par notre sacerdoce commun, nous sommes appelés à offrir notre « peu » – nos joies, nos peines, nos combats – pour que le Christ le transforme en vie pour le monde.

Le sacerdoce commun des fidèles, c’est cette mission d’être pain rompu, comme Jésus. Le Catéchisme de l’Église nous enseigne que, par le baptême, nous sommes incorporés au Christ, prêtre, prophète et roi (CEC §1268). Nous ne sommes pas seulement spectateurs de l’Eucharistie, mais participants à son mystère. Chaque fois que nous recevons le Corps du Christ, nous disons « Amen » non seulement à sa présence réelle, mais à notre propre transformation. Nous devenons ce que nous recevons : « Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route », chante la Séquence. Ce pain ne nous nourrit pas pour nous-mêmes seuls, mais pour que nous portions la présence du Christ là où elle manque.

Pensez à Melkisédek, cette figure énigmatique qui, dans la Genèse, offre du pain et du vin et bénit Abram. Il est prêtre du Dieu très-haut, et son geste préfigure l’Eucharistie, où le Christ s’offre pour nous. Mais il préfigure aussi notre sacerdoce. Comme Melkisédek, nous sommes appelés à bénir le monde, non par de grands discours, mais par des gestes simples : une parole d’encouragement, un service rendu, une prière offerte dans le secret. Notre sacerdoce commun s’exprime dans ces offrandes quotidiennes, unies au sacrifice du Christ à la messe. Quand nous aimons, quand nous pardonnons, quand nous servons, nous prolongeons l’Eucharistie dans le monde, comme des hosties vivantes données pour la vie de nos frères.

Saint Paul, dans sa lettre aux Corinthiens, nous rappelle les paroles du Christ : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Ces mots ne s’adressent pas seulement aux prêtres ordonnés, mais à toute l’Église. Faire mémoire du Christ, c’est vivre de son amour, c’est laisser son sacrifice façonner nos vies. Chaque fois que nous participons à la messe, nous proclamons sa mort et sa résurrection, non seulement par nos paroles, mais par notre manière d’être. Le sacerdoce commun des fidèles, c’est cette vocation à incarner l’action de grâce – eucharistia – dans chaque instant. Quand vous partagez un sourire avec un inconnu, quand vous portez le fardeau d’un ami, quand vous priez pour ceux qui souffrent, vous êtes prêtres, offrant au monde la présence du Christ.

Mais comment vivre ce sacerdoce dans un monde qui semble avoir oublié Dieu ?

Si nous nous penchons sur l’Histoire, nous voyons que la question de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie était la question centrale de ce début de XIIIe siècle, quand la fête du Saint-Sacrement – la Fête-Dieu – a été instituée.

L’histoire est d’abord celle de la vision de Julienne de Cornillon, à Liège, en 1209, d’une lune échancrée, dont il manque un morceau, comme s’il manquait quelque chose au rayonnement eucharistique au sein de l’Église.

On est au temps des Cathares, une secte chrétienne prétendant que le monde est fondamentalement mauvais, créé non par Dieu mais par le Diable, que le corps humain est mauvais, soumis aux tentations, que le Christ n’est qu’un être spirituel. Ce que proposent les Cathares, c’est tout bonnement un désenchantement du monde : pour eux, Dieu a déserté la Création.

Pourtant, l’Eucharistie nous dit tout le contraire. Jésus est là, dans ce pain rompu, dans ce vin versé, dans nos cœurs transformés. Il nous invite à réenchanter le monde par notre foi. Chaque acte de charité, chaque moment de vérité, chaque sacrifice consenti est une manière de dire : « Dieu est présent, Il agit, Il aime. » Comme le chante le Psaume : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melkisédek. » Ce sacerdoce éternel du Christ, nous y participons en offrant volontiers nos vies par amour.

Le mystère eucharistique nous appelle à une conversion profonde. Recevoir le Christ dans la communion, c’est accepter d’être brisé comme Lui et donné comme Lui. Cela demande du courage, surtout dans un monde où la foi peut sembler fragile et la violence invincible. Mais c’est précisément dans cette fragilité que notre sacerdoce commun brille. Nous ne sommes pas appelés à être parfaits, mais fidèles. Comme les disciples dans l’Évangile, nous n’avons souvent que peu à offrir. Mais ce peu, donné avec foi, devient abondance entre les mains du Christ. Une écoute patiente, un mot gentil, un geste de miséricorde, un travail bien fait, une souffrance offerte, une prière fervente : voilà les pains et les poissons de notre sacerdoce commun.

En ce jour de la fête du Saint-Sacrement, laissons l’Eucharistie renouveler notre vocation baptismale. Le Christ, Pain vivant descendu du ciel, nous dit : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jn 6, 51). Vivre éternellement, c’est dès maintenant laisser sa présence rayonner à travers nous. Que notre vie devienne une eucharistie, une action de grâce qui redonne espoir au monde. Que nous soyons, comme le Christ, pain rompu pour nourrir les affamés, lumière pour éclairer les ténèbres, prêtres pour bénir la création.

Seigneur, toi qui te donnes dans le Saint-Sacrement, fais de nous des hosties vivantes, ta présence offerte au monde pour sa sanctification. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 18 juin 2025