Homélie de la Solennité du Christ, Roi de l’Univers – MT 25, 31-46

L’amour roi

Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l’Univers — 26 novembre 2023 

Évangile de Matthieu Mt 25, 31-46

Il y a un parcours au fil des lectures d’aujourd’hui. La première, du Livre d’Ézékiel (Ez 34, 11-12.15-17), nous parle de Dieu comme d’un berger qui se préoccupe soigneusement de ses brebis. Le psaume, comme toujours, chante la réponse du peuple : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure » (Ps 22, 4). Paul explique ensuite aux Corinthiens (1 Co 15, 20-26.28) en quoi consiste la royauté du Christ. Enfin, dans l’Évangile (Mt 25, 31-46), Jésus décrit le jugement dernier.

C’est aujourd’hui la fête du Christ Roi et les lectures nous proposent ainsi un parcours qui explique cette royauté.

Dans la très belle image qu’en donne Ézéchiel, Dieu est un berger qui rassemble, soigne et protège ses brebis dispersées par l’orage. Et c’est une première définition de la royauté. Gouverner c’est avant tout rassembler, prendre soin et protéger. C’est le cas des parents, c’est le cas des responsables de communautés, c’est le cas de toute responsabilité de gouvernement – y compris celle que nous avons de diriger notre propre existence. Avant toute chose, gouverner c’est rassembler, soigner, protéger.

Deuxième étape de ce parcours : la réponse du peuple. Le Livre des Psaumes est en effet avant tout un livre de prières, un livre de lamentations, de demandes et de louanges. C’est, à mon sens, le livre le plus spirituellement humain de la Bible, qui offre un éventail très large de toutes les manières de s’adresser à Dieu, avec parfois des passages violents que la liturgie peine à chanter. Ici le psaume chante l’apaisement du peuple qui se laisse guider par Dieu au milieu des épreuves. Et c’est la seconde obligation d’un bon gouvernement, écouter ceux que l’on gouverne, écouter autant leurs plaintes, aussi violentes soient-elles, que leurs louanges. De même, dans le gouvernement de soi, il importe aussi de s’écouter, d’entendre et d’intégrer ses propres cris comme ses propres joies. Après la prévenance, l’écoute est l’essence d’un bon gouvernement.

Paul, ensuite, nous explique la royauté du Christ. Il est celui chargé de conduite l’humanité à Dieu. Il est le berger prévenant, à l’écoute de ses brebis dispersées par l’orage. Et on comprend avec Paul que l’orage est spirituel. Le gouvernement du Christ consiste à prendre le pouvoir sur les forces maléfiques qui parfois nous assaillent, jusqu’à dominer la mort même. Laisser le pouvoir au Christ dans nos vies, c’est le laisser combattre pour nous, tout ce qui, petit à petit, nous tue spirituellement. Le combat spirituel est ainsi avant tout un combat contre les élans mortifères qui nous assaillent : mépris, désespérances voire désamour de nous-mêmes, des autres ou de Dieu.

Enfin, dans l’Évangile, Jésus expose la fin de ce processus de gouvernement, quand sa mission sera accomplie et qu’il dominera sur toutes les forces maléfiques qui assaillent l’humanité. Quand nous serons libérés de tout mal, nous n’aurons plus aucune excuse, nous apparaîtrons tels que nous sommes, pleinement capables d’exercer notre liberté d’aimer. C’est alors qu’on nous verra tels quels, soucieux ou pas de nourrir l’affamé, de vêtir le dévêtu, d’accueillir fraternellement l’étranger, le prisonnier ou le malade. Le dernier acte de gouvernement du Christ – le jugement dernier – ne sera pas un tribunal qui évaluera, comme sur une balance, nos bonnes et nos mauvaises actions. Le jugement final du Christ, quand il aura éloigné de nous toute menace, sera simplement un regard posé sur l’éclat restant de notre cœur.

Par le baptême, nous sommes tous devenus prêtres, prophètes et rois. Prêtres, dans le sens où chaque chrétien est appelé à offrir des sacrifices pour Dieu. S’il y a des prêtres désignés pour mener le culte commun, nous sommes tous les intendants de notre prière et des sacrifices que nous consentons. Nous sommes aussi des prophètes dans le sens où l’Esprit-Saint que nous avons reçu à notre baptême nous permet d’incarner dans notre vie les signes du règne de Dieu et, d’ainsi, d’entrevoir plus clairement l’avenir. Nous sommes rois enfin, parce la primauté du Christ ne nous prive en rien de notre liberté d’agir. À la suite du Christ, nous sommes appelés à gouverner nos vies, à gouverner notre époque. Il y a dans le christianisme une totale subsidiarité, Dieu n’agit que dans le cadre de notre liberté.

Résumons-nous. Vivre à la suite du Christ, c’est gouverner nos vies à sa manière. Être d’abord soucieux de rassembler, protéger et apaiser tous ceux que le mal disperse, à commencer par nous-mêmes. Pour cela, il s’agit d’être à l’écoute des suppliques qui nous sont adressées, savoir entendre les cris comme les louanges. Enfin, il convient de mener aussi un combat spirituel contre les forces du mal.

Ce combat, nous pouvons choisir de le mener seuls, de lutter seuls contre les démons qui nous assaillent ou assaillent notre entourage : découragements, dépressions, désamours de la vie, de soi, des autres voire de Dieu. Dieu nous laisse libre d’agir et d’agir seuls. Mais la lucidité est de dire que parfois nos maux nous emportent et, avec eux, notre liberté. Enfin, l’humilité nous oblige à reconnaître que nous ne viendrons jamais seuls à bout de tous les maux ni de la mort.

Célébrer la royauté du Christ, pour clôturer l’année liturgique, c’est finalement reconnaître deux choses : que nous avons universellement besoin du Christ pour nous délivrer de l’emprise du mal et de la mort, mais qu’avec cette libération, nous échoit le devoir de bien nous gouverner nous-mêmes.

Si nous croyons que le Christ triomphera finalement de tout mal, nous affirmons donc qu’à la fin des temps, il ne restera plus de nous-même que le bien, l’amour que nous avons incarné. C’est d’un seul regard posé sur la générosité de notre cœur que le Christ nous jugera finalement dignes d’entrer dans son Royaume.

C’est alors qu’il dira : « ‘Venez, les bénis de mon Père,recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 21 novembre 2023

19.11.2023 – HOMÉLIE DU 33ÉME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 25,14-30

Trésor enfoui

Évangile de Matthieu Mt 25, 14-30

Si aujourd’hui le mot « talent » ne signifie plus qu’une aptitude ou une qualité personnels – un don –, cette acception actuelle vient précisément de la parabole que nous venons de lire. Au temps de Jésus, le talent est une mesure de poids et de monnaie. Un talent équivaut approximativement au salaire d’une vie d’un serviteur, cinq talents à ce que gagnera au long de l’existence un ouvrier très qualifié.

Qu’as-tu fais du salaire de ta vie ; qu’as-tu fais, ta vie durant, des dons que Dieu t’a donnés ?

La parabole des talents nous parle une fois de plus, juste avant que Matthieu n’entame les récits de la passion, du jugement dernier : « qu’as-tu fais du don que tu as reçu de Dieu ? ».

On s’imagine – encore trop souvent à tort, je crois – qu’à l’issue de notre vie nous comparaîtrons devant Dieu comme au tribunal. Dieu ne nous jugera pas comme jugent les hommes ; il se contentera d’observer la part de vérité en nous. Et il fera mourir tout ce qui dépasse. Ainsi ceux qui ont tout à craindre de la mort sont les hypocrites de l’amour, ceux qui « disent et ne font pas », dont la part essentielle est fausse, qui trichent en prétendant aimer.

Si on imagine encore trop souvent le jugement de Dieu comme un tribunal, il a fort à penser que c’est parce que c’est comme cela, qu’au crépuscule de notre vie, nous-mêmes réagirons. Il se peut en effet fort bien qu’au soir de l’existence, nous nous posions cette seule question : « qu’ai-je donc fait de ma vie ? » Et il se pourrait tout aussi bien qu’alors, le juge le plus implacable, ce soit nous.

Il y a des enquêtes qui ont été menées à ce propos. Et ceux qui accompagnent les mourants le savent : à la fin, ce que chacun se reproche, ce sont ses manques d’amour – de n’avoir pas assez, ou pas assez bien, aimé ses proches. « Qu’ai-je donc fait de ma vie ? » « Que n’ai-je pas passé plus de temps à aimer, à vivre l’essentiel au lieu de me disperser, de me distraire ou de m’enfouir ? »

Dans la parabole, ils sont trois à avoir reçu du maître des talents : l’un richement doté ; l’autre un peu moins et le troisième assez peu. Mais tous trois ont reçu une part de la richesse de Dieu, une vie dotée de la capacité d’aimer, ce talent qu’il nous demande à tous de faire fructifier.

Le premier est submergé d’amour et il a fait croître d’autant cette richesse. Le deuxième en a reçu beaucoup lui aussi et il en a également rendu d’avantage. Mais le troisième a eu peur de perdre le peu d’amour qu’il avait reçu et il a enfoui son talent d’aimer. Ce que la parabole nous dit c’est que nous avons tous reçu ce talent. Et lorsqu’il s’agira d’entrer finalement dans la joie de Dieu, nous savons pertinemment que la question se posera : « qu’avons-nous donc fait de notre talent d’aimer ? ». L’ayant enfoui, suffira-t-il de dire à Dieu « Le voici. Tu as ce qui t’appartient » ?

Nous enfouissons notre talent divin chaque fois que nous avons peur de témoigner de l’amour ou chaque fois que nous refusons de le faire. Longtemps, moi-même, j’ai eu peur de dire « Je t’aime » à ceux que j’aimais … jusqu’à ce que je n’en puisse plus d’une vie « de pleurs et de grincements de dents ».

Dimanche prochain, nous terminerons cette catéchèse matthéenne sur le jugement de Dieu. L’Évangile nous expliquera ce qu’il entend par la fructification des talents : venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire » ; j’étais un étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison, et vous êtes venus témoigner de votre talent d’aimer (cf. Mt 25, 34-36).

Alors, penchons-nous dès aujourd’hui sur notre propre jugement dernier. Pas celui de Dieu, celui que nous nous poserons. Laissons à Dieu le soin de la fin des temps. Penchons-nous sur le regard que nous porterons nous-même sur notre propre vie à son terme ? Qu’en ai-je fait ? Qu’ai-je finalement fait de mon talent d’aimer ?

Et si ce regard sur nous-mêmes nous inquiète quelque peu déjà ; si maintenant déjà nous percevons quelqu’enfouissement de votre capacité d’aimer : tournons-nous dès à présent vers nos proches qui sont peut-être là assis, à coté de nous ; téléphonons à ceux auxquels nous manquons ; allons dire à ceux que nous aimons que nous les aimons. Et s’il nous reste encore du talent, allons nourrir l’affamé, vêtir le dévêtu, guérir le malade, réconforter le prisonnier, accueillir l’étranger.

Ne perdons pas de temps ; allons-y maintenant. Débordons de générosité ; témoignons des élans de notre cœur. N’ayons plus jamais peur de dire « Je t’aime » à nos proches, à nos amis, à ceux qui nous entourent et aux autres, même s’ils nous sont étrangers. De grâce, cessons la pudeur amoureuse !

Car viendra le jour de notre propre jugement sur nous-mêmes ; le jour où nous regrettons toutes les fois où nous avons enfoui notre capacité d’aimer ; le jour où il sera trop tard pour commencer à dire « Je t’aime ».

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 novembre 2023

12.11.2023 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 25,1-13

LES VEILLEUSES ENDORMIES

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Il y a un paradoxe dans la parabole d’aujourd’hui, comme un clin d’œil au temps de l’Avent qui s’annonce. L’Avent en effet est le temps des veilleurs. Au long de ces quatre semaines, les lectures nous rappelleront de veiller, de scruter les signes de la venue de Dieu parmi les hommes. Et c’est déjà la conclusion de l’Évangile d’aujourd’hui : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13). Or le paradoxe, c’est que dans la parabole les jeunes filles s’endorment …

Frère étudiant, j’avais inscrit sur la porte de ma cellule : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126, 2). Et quand un frère s’endort à la chapelle, on dit qu’il fait une oraison de Saint Pierre, rappelant l’épisode au Jardin des oliviers, où Jésus reproche à Pierre de n’avoir pas su veiller même une heure avec lui (Mc 14, 37 ; Lc 22, 46). Sainte Thèse de Lisieux elle-même confessait s’endormir à l’oraison, cette prière silencieuse que font, chaque jour, les religieuses et les moines. Ici aussi, les jeunes vierges s’endorment. Et, contrairement à Pierre, ce n’est pas ce que Jésus leur reproche.

L’Écriture est pourtant constante à nous rappeler l’importance de veiller en attendant la venue de Dieu. On se souvient de Jésus qui parle de la venue de Dieu comme celle d’un voleur la nuit : « Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison » ( Luc 12, 39). Dans sa Première lettre aux Thessaloniciens, saint Paul recommande : « Ne nous endormons pas, comme font les autres, mais restons éveillés et sobres » (1 Th 5, 6). Et, dans la Première épître de Pierre : « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera. » (1 Pi 5, 8). On trouve ainsi 23 fois la recommandation de « veiller » dans le Nouveau Testament.

Mais le reproche qui est fait ici n’est pas de s’être endormies, mais de ne pas avoir tenu leurs lampes allumées. C’est l’imprévoyance des vierges insouciantes que la parabole dénonce, le fait qu’elles n’ont pas prévu assez d’huile pour que leur veilleuse continue de briller. Ainsi, il nous reste à comprendre ce que signifie cette huile pour comprendre comment il est possible de veiller endormi.

Longtemps l’Église a enseigné que cette huile qui permet de maintenir la lumière divine allumée alors qu’on s’endort c’étaient les bonnes œuvres que vous avions accomplies. Au fond, l’idée était de dire que ce sont nos bonnes actions qui nous permettent de dormir en paix ; qu’au-delà de notre présence, nos actes de charité continent à briller pour nous. Et ce n’est pas faux : le bien comme le mal que nous avons faits continuent à faire leur œuvre, même au-delà de notre mort. Les conséquences de nos actes ne s’éteignent pas avec nous.

Mais c’est sans une un peu étroit comme spiritualité de considérer qu’on puisse simplement capitaliser sur nos bonnes actions pour rayonner de Dieu dans la nuit. Cela signifierait tout bonnement que les personnes qui font le bien devraient échapper à toute dépression. Or ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs toute la problématique évoquée par le Livre de Job, que Dieu lui-même proclame juste en tout ce qu’il fait. Job pourtant se trouve soudainement accablé de malheurs. Il faut certainement plus qu’un capital de bonnes actions pour encore briller dans la nuit.

Alors qu’est-ce que cette huile dont l’épuisement nous empêche de rencontrer Dieu ? Ce ne peut être la foi, que Jésus compare plus volontiers à une graine de moutarde. La foi vit ou meurt ; elle est présente ou pas. Mais elle n’est pas tant fonction de quantité. Celui qui a la moindre parcelle de foi en Dieu a toute la foi.

Si ce n’est donc ni la charité, ni la foi, ce que l’huile représente ici c’est l’espérance. C’est l’espérance que la nuit consume quand nous sommes loin de Dieu. C’est l’espérance que brûlent les ténèbres, les malheurs, les souffrances. C’est aussi l’espérance qui maintient en nous la lumière divine quand tout s’assombrit.

On comprend que les vierges sages avaient pour elles l’espérance alors que celles insouciantes n’en avaient pas assez. Et elles auront beau aller en chercher ailleurs, le Christ leur répondra : « Je ne vous connais pas. » Je crois, en effet, qu’il y a des croyants qui se laissent gagner par une désespérance telle, que toute rencontre avec Dieu leur devient impossible. Je crois qu’il y a des ténèbres qui, si elles gagnent totalement notre esprit, finissent par nous séparer radicalement de Dieu. C’est le désespoir qui tue la foi. Job, lui, n’a jamais atteint ce point ; jamais le malheur et le désespoir ne l’ont poussé à renier Dieu.

Bientôt donc, ce sera le temps de l’Avent, ce temps où spirituellement nous travaillons l’espérance, où dans nos vies nous cherchons la lumière divine. Mais à quoi allez-vous concrètement travailler cette année ? Qu’espérez-vous de Dieu actuellement ? Ce sont des questions importantes pour vivre un Noël concret.

Qu’espérez-vous de Dieu pour ce Noël ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 9 novembre 2023

05.11.2023 – HOMÉLIE DU 31ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 23,1-12

Hypocrisie et abaissement

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Évangile de Matthieu Mt 23, 1-12

Si on est un tant soit peu conséquent, en tant que prêtre, on les prend avant tout pour soi, les lectures d’aujourd’hui : « Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement (…) j’enverrai sur vous la malédiction, je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. » ; « ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. » ; « Ne donnez à personne sur terre le nom de père ».

J’ai pour moi d’être encore un assez jeune prêtre et de ne pas encore me penser comme un « prince de l’Église ». Mais j’ose vous faire une confidence : je suis très mal à l’aise avec les compliments : « Oh, Père ! Comme vous avez bien prêché … » Ce qui m’effraie, c’est la crainte abyssale de la flagornerie ; au fait que je puisse y être sensible. Vous m’aiderez.

Il se pourrait que nous soyons beaucoup ici à nous souvenir d’avoir agit contrairement à nos paroles ; comme le dit l’Évangile : à avoir dit et n’avoir pas fait. C’est sans doute une constante de la nature humaine qu’il arrive que nous recommandions à d’autres d’agir autrement que nous-mêmes n’agissons. Mais ici l’accusation est plus grave : il s’agit de contraindre sous « de pesants fardeaux, difficiles à porter », sans soi-même « remuer du doigt ». Autrement dit : d’imposer à autrui une règle rigide alors que soi-même on ne la respecte pas. C’est l’hypocrisie du pouvoir que dénoncent les textes que nous lisons aujourd’hui. Et, en l’occurrence, l’hypocrisie du pouvoir clérical..

Je ne sais pas si comme moi vous vous penchez de temps en temps sur les causes de l’actuelle déchristianisation de l’Occident, voire des différentes déchristianisations à travers l’Histoire, mais il me semble qu’une des causes majeures de la désaffectation pour l’Église a été son hypocrisie – je l’espère, passée. « Ils disent et ils ne font pas » : on comprend la perte de crédibilité quand on condamne en chaire les vices qui sont pourtant les siens ; on comprend l’absence de crédibilité quand on prêche la fraternité et que l’on exerce soi-même une tyrannie ; on comprend l’anéantissement abyssal de toute crédibilité lorsque des hommes prétendument pétris de l’amour de Dieu violent les enfants qui leur sont confiés.

Les textes aujourd’hui dénoncent l’abus de pouvoir à dessein d’écraser l’autre. Et on aurait tort de restreindre sa réflexion aux seuls pouvoirs institutionnels. Dans tout milieu professionnel ou associatif, au sein des familles, au sein des couples, il y a des enjeux de pouvoir et donc, hélas, la place pour des abus.

Et même en nous-mêmes : il est fort possible de devenir son propre tyran, son propre esclavagiste. Il nous arrive à nous-même « de dire et de ne pas faire » ; et, peut-être, nous arrive-t-il, par ailleurs, d’être envers nous-mêmes d’une complaisance hypocrite. Les deux vont souvent de paire : tyrannie et complaisance …

L’abus de pouvoir est souvent l’artifice de ceux qui cherchent à dissimuler en eux-mêmes une béance, une faille ou une absence morale, une contradiction intime que l’on ne parvient pas à résoudre. C’est forcément le cas, lorsqu’on se pense tout-puissant, intouchable voire que l’on se prend pour Dieu. « Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. » dénoncera l’Écriture qui d’emblée donne la solution : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé ».

C’est un vibrant appel à l’authenticité de soi face à l’hypocrisie. L’hypocrisie ne peut qu’évoluer en tyrannie, laquelle finit par s’exercer et doit alors être dénoncée. Y compris celle que nous exerçons envers nous-même.

Au contraire, au lieu de nous ériger en moralistes, nous mettre au service de la faiblesse. Comme le dit saint Paul : « pleins de douceur (…) comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons », comme le chante le Psaume : « sans avoir le regard fier, ni le cœur ambitieux », mais « d’une âme égale et silencieuse ».

Il y a fort à parier que si nos Églises se sont vidées, c’est parce qu’elles sont tombées par le passé dans un moralisme hypocrite que les scandales récents ont heureusement dévoilé. « À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple » dit Dieu dans le Livre de Malachie (Ml 2,9).

Au contraire, comment se remplissent les Églises ?

Si on regarde les premiers siècles chrétiens, ce n’est pas à coups de catéchisme et de discours théologiques que se sont opérées les conversions. C’est parce que l’Église était la seule à exercer un service social que n’offrait pas l’État. C’est quand elle prend soin des affligés que l’Église est en croissance, lorsqu’elle est au service et pas au pouvoir.

L’Église n’est pas là pour donner des leçons au pécheur, encore moins pour le juger et le condamner. Elle est là pour témoigner de ce que Dieu veut le rejoindre, le relever et finalement l’embrasser. L’Église est au service des pécheurs comme une mère bouleversée tendrait les bras vers son enfant s’il chute.

De même, spirituellement, envers autrui comme envers nous-même, il convient d’être au service et non au pouvoir. Ne pas juger, ne pas condamner mais s’abaisser pour rejoindre de tout cœur celui qui est malheureusement par terre. A cet égard, nous devons être miséricordieux envers tous les pécheurs, y compris celui que nous sommes. Les deux sont d’ailleurs intrinsèquement liés : mon manque de miséricorde envers le propre miséreux que je suis entraînera ma rigidité de cœur envers autrui, ma volonté de juger plutôt que rejoindre les faiblesses humaines. Toutes nos hypocrisies se résolvent par l’abaissement miséricordieux de nous-même au niveau de la misère qui nous touche.

Un vieux père me disait : « Il sent le bouc le Bon Pasteur » et il avait quelque part raison. C’est une manière parlante de redire que Christ a pris sur lui nos péchés (Is 53, 12 ; Mt 8, 17 ; 1 Pi 2, 24). Et c’est le propos de l’Église : affirmer que le Christ est venu rejoindre, relever et embrasser tout ceux qui ne sont précisément pas en odeur de sainteté.

N’ayons pas peur de nous abaisser vers toutes les misères de l’âme humaine. Celles des autres comme les nôtres. Au lieu de juger et condamner, cherchons les moyens de relever ceux qui sont tombés. Il n’y a, en effet, que notre abaissement charitable qui transforme toutes nos hypocrisies en authentique amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 octobre 2023

01.11.2023 – TOUSSAINT – HOMÉLIE

L’art d’éclairer la nuit

Toussaint — 1er novembre 2023 

Évangile de Matthieu Mt 5, 1-12a

La Toussaint c’est comme le changement d’heure en hiver : il fait noir plus tôt ; il faut éclairer d’avantage. Il y a des gens qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver. Ce sont ceux qui ne possèdent pas la science de l’éclairage. J’ose dire l’art d’éclairer : réorienter les lampes, les changer de place ; jouer des intensités, des tonalités, en fonction du moment ; ajouter quelques bougies et tout de suite une ambiance chaleureuse se dessine. Ceux qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver sont ceux qui n’éprouvent pas la joie d’illuminer leur intérieur, la nuit.

La sainteté c’est l’art d’éclairer.

Il y a des moments où nos vies sombrent dans la pénombre, et même la nuit. Tout en nous est noir. Peut-être sommes-nous nombreux à avoir traversé des épisodes dépressifs, qui savons qu’ils peuvent parfois apparaître obscurs, terriblement obscurs, et longs, insupportablement longs ? Peut-être sommes-nous nombreux à avoir vu notre vie spirituelle sombrer un moment dans la nuit, la joie totalement disparaître et l’espérance aussi ? Et c’est alors l’Enfer.

Dans une logique binaire, qui garde toute sa valeur en première approche, si, comme l’annonce le Christ, le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à nous, l’Enfer aussi est arrivé jusqu’à nous. S’il faut nous départir des images d’un autre temps où l’Enfer est ce lieu bouillonnant où nagent de terribles démons mangeurs d’hommes, qui visaient à effrayer plus qu’à enseigner, qu’aujourd’hui nous trouvons caricaturales et risibles, je crois qu’actuellement, sur cette Terre, des gens se trouvent objectivement en Enfer. C’est-à-dire vivant un complet enfermement dans la nuit de l’existence. C’est ça l’Enfer. Et ceux qui l’ont quelque peu traversé savent qu’il n’est pas si éloigné de nous …

Puis la lueur revient.

D’abord, nous ne la percevons pas. Qui est passé par là sait qu’un épisode dépressif entretient sa propre dynamique d’enfermement, que même ce qui est une simple joie n’apparaît plus comme telle, obscurcie par la volonté d’amplifier la noirceur, à force de désespoir. Une lueur revient et, d’emblée, nous ne la percevons pas.

Notre sainteté réapparaît dès que nous réfléchissons cette lueur. Beaucoup reste encore sombre mais nous recommençons à témoigner d’espoir, à pouvoir à nouveau savourer quelque peu la joie, finalement à revivre. On peut toujours sortir de l’Enfer : nous suivons un Christ qui y est descendu et a ressuscité.

Comment suis-je sorti de la dépression ? Ça reste essentiellement un mystère qui me donne à penser que Dieu est venu me chercher. Voilà ce que vous diront tant de croyants passés par là. Au fond de la nuit de l’existence, la lueur ne peut effectivement venir que de Dieu.

La sainteté c’est l’art d’éclairer de la lumière de Dieu.

Nous sommes déjà saints quand à travers nous passe une lueur d’espérance. Ce n’est que ça la sainteté : témoigner essentiellement d’espoir – de l’espoir d’une résurrection – et on le fait d’autant spontanément que l’on sait être soi-même revenu à la Vie.

A celui qui est dans la nuit donner à espérer. Au pauvre de cœur, donner à espérer. À celle qui pleure, donner à espérer. Au persécuté, à celle que l’on insulte, donner encore à espérer.

Ainsi, on comprend mieux l’à propos des Béatitudes pour célébrer la Toussaint, cette grande fête de la lueur dans la nuit. Ils sont saints les pauvres de cœur désormais heureux ; elles sont saintes celles qui pleuraient et qui rayonnent du bonheur d’avoir été consolées ; il est saint l’assoiffé de justice rassasié ; elle est sainte celle qu’on persécute et insulte et qui témoigne encore de joie. Et avec eux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs et les artisans de paix.

N’avez-vous, vous aussi, jamais mesuré le bonheur qu’il y a à rendre espoir ?

À ceux qui se désolent si fort du changement d’heure en hiver, de ce qu’il fera désormais noir plus tôt, j’ai un conseil à proposer : sortez déjà quelques décorations de Noël, devancez l’Avent : votre intérieur a certainement besoin d’un nouvel éclairage, votre âme d’une ambiance plus chaleureuse. C’est la Toussaint, il est temps de penser à raviver la Lumière, à attiser notre propre Sainteté, à exercer notre art de savoir éclairer – nous-mêmes et autrui – de la lumière de Dieu.

La Toussaint est une fête qui fonctionne comme une lampe posée sur une tombe.
La Toussaint, alors que les jours tombent, est l’art d’éclairer la nuit.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 24 octobre 2023

29.10.2023 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MT 22, 34-40

Pourquoi nous commander d’aimer ?

Par le Fr. Laurent Mathelot OP

Évangile de Matthieu Mt 22, 34-40

Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? N’est-ce pas naturel d’aimer ? N’aimons-nous pas ça spontanément : l’amour ? Pourquoi Dieu doit-il encore aujourd’hui nous rappeler ce commandement d’aimer ? N’avons-nous déjà pas bien compris que la religion proposée par le Christ est une religion de l’amour ?

Faut-il regarder ce commandement comme Paul regarde la Loi, à savoir comme un rappel à l’ordre adressé au pécheur, comme une contrainte nécessaire pour entraver le mal ? En effet, la Loi n’est jamais vue comme un bien chez Paul, mais toujours comme le reflet du péché, dont elle hérite le caractère enfermant. Il écrit : « vous n’êtes plus sujets de la Loi, vous êtes sujets de la grâce de Dieu » (Rm 6, 14). Pour Paul, la Loi est déjà une prison dans laquelle on enferme les coupables ; la préoccupation de la Loi est un enchaînement. Et celui qui est véritablement enfant de Dieu se trouve libéré de la Loi, parce que libéré du péché, racheté par avance de toute culpabilité par le sacrifice du Christ. Finalement, pour Paul, il n’y a que ceux qui enfreignent la Loi que la Loi préoccupe.

Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ?

Souvenons-nous, enfants, notre premier désir n’était-il pas d’aimer ? N’avions-nous pas ce désir pur de tendresse, cette innocence même – qu’ultérieurement nous avons pu qualifier de naïveté – d’aimer tout qui venait à nous. Avant que ne surviennent les premiers coups durs, n’avions nous pas en nous un pur désir d’aimer ? Et même enfants, au-delà des disputes, n’avions-nous pas une belle facilité à nous réconcilier ? A encore donner de l’amour à un parent, un frère, une sœur qui nous avait fait du mal ? Je crois que tout être humain naît avec un cœur tendre et que ce sont les méchancetés et les offenses subies au long de la vie qui l’endurcissent, au point de le rendre parfois cassant, voire blessant. Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? Serait-ce, comme le reproche qu’il fait à l’Église d’Éphèse, dans l’Apocalypse : « J’ai contre toi que tu as abandonné l’amour que tu éprouvais » (Ap 2, 4) ?

Est-ce, au contraire, une des péripéties de celui que l’Ancien Testament présente si souvent comme un Dieu jaloux ? « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Ex 20, 4-5). Tout de même ! Que Dieu fasse de l’amour à son égard le premier des commandements, n’est-ce pas affirmer : « Aime-moi, c’est un ordre ! » ? N’y a-t-il pas quelque contradiction à faire de l’amour un commandement alors que Dieu nous veut libres ?

La question du docteur de la Loi n’était pas tout à fait dénuée de sens puisque le Judaïsme avait dénombré dans la Torah pas moins de 613 commandements dont 248 positifs et 365 négatifs parmi lesquels il distinguait des graves et des légers, distinctions variant d’une école à l’autre.

D’un autre côté, la priorité de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain était déjà bien installée dans le Judaïsme, ainsi que le lien entre les deux. Le précepte : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces » est un des traits dominants du Deutéronome (Dt 6, 5). Et le précepte « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » vient tel quel du Lévitique (Lv 19, 18). Et il n’est pas besoin de grandes théories psychanalytiques autour du “comme soi-même” pour comprendre que cette formule nous fait dépasser le principe de la simple réciprocité qui dirait : je t’aimerai dans la mesure où tu m’aimeras aussi.

Comment notre cœur en arrive-t-il là : à calculer ? Comment, depuis la spontanéité naïve de l’enfance, en sommes-nous arrivés à mesurer nos élans d’amour ? voire à les refuser : untel, unetelle ou tels gens que je n’aime pas ? …

Nous commençons à perdre la spontanéité de l’amour dès que nous confondons le mal commis avec ceux qui le font. Le mécanisme de la perte de l’amour s’enclenche lorsque nous confondons le pécheur et son péché, lorsque celui qui a volé n’est plus qu’un voleur, lorsque celui qui a frappé n’est plus qu’un violent et celui qui a violé n’est plus qu’un violeur. Et ce mécanisme est d’autant immédiat que la souffrance est insupportable. Il est difficile de voir encore humains ceux qui nous ont frappés, humiliés, souillés, abandonnés, méprisés ou trahis. Et alors la méfiance s’installe envers ceux qui leur ressemblent …

Le pardon est le signe inverse de cette confusion. Il y a pardon lorsqu’on commence à dissocier le pécheur de son péché, lorsqu’on recommence à le voir humain et plus seulement pécheur. Quand la victime parvient à voir la fragile humanité de son agresseur au-delà de l’agression subie : voilà le pardon. La miséricorde ne consiste pas à faire l’impasse sur le péché, à passer l’éponge, à faire comme si de rien n’était. Non ! La miséricorde consiste à ne réduire personne à son péché, à sa faute, à ses erreurs et aucun agresseur aux souffrances qu’il a imposées.

Ce sont nos blessures qui nous font sortir de la loi de l’amour ; ainsi c’est l’amour qui nous dégagera de l’emprise de nos blessures.

Ceux que nous n’aimons pas, ceux dont la proximité nous dérange, les personnes qui nous indisposent parce qu’elles montrent tels comportements ou tiennent tels discours, tous nos stéréotypes méprisants, tous nos amalgames visant à exclure, tous les boucs émissaires que nous pouvons nous donner sont autant de reflets de nos blessures intimes, de nos difficultés à aimer que seul un surcroît d’amour parviendra à résoudre. Ainsi, le commandement d’aimer nous est utile, chaque fois que nous nous perdons dans le désamour.

Chaque personne qu’il nous est difficile d’aimer est le signe, en nous, d’une blessure du cœur que Dieu doit venir combler. C’est pour cela qu’il nous recommande de l’aimer en premier, pour nous libérer le cœur du désamour et le rendre ainsi plus libre d’aimer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 octobre 2023

22.10.2023 – HOMÉLIE DU 29ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 22,15-21

Qui dirige le monde ?

Évangile de Matthieu Mt 22, 15-21

Il y a des questions auxquelles, quelle que soit la réponse que l’on donne, on tombe dans un piège, des questions faites pour accuser. C’est le cas de celle-ci : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? ».

Replongeons-nous dans le contexte. Le groupe qui pose la question à Jésus est assez improbable : il s’agit de Pharisiens et d’Hérodiens. Or ces gens se détestent.

La Palestine est occupée par les Romains depuis l’an 63 av. J.-C. et c’est une occupation très dure – de nombreuses révoltes juives en témoignent – en particulier, les habitants croulent sous les impôts. Littéralement, l’occupant pille la Judée. Hérode est un roi collaborateur de l’envahisseur romain ; son objectif, c’est la romanisation de la Palestine : il veut faire de la Judée un joyau romain. Certes, il reconstruit le Temple de Jérusalem, mais il bâtit aussi de nouvelles villes totalement romaines : Césarée maritime, sa nouvelle capitale, dénommée en l’honneur de César, mais aussi Séphoris, que des fouilles viennent de retrouver et qui est la nouvelle ville romaine située juste à côté du petit village de Nazareth. Jésus voyait la romanisation forcée de la terre de Judée. Ça se passait juste à côté de chez lui.

Les Hérodiens – les partisans d’Hérode – sont donc des collaborateurs. Alors que les Pharisiens sont plutôt des résistants. Peut-être, pour mieux comprendre l’étrangeté du tableau que l’Évangile nous présente, pouvez-vous vous replacer dans le contexte de la seconde guerre mondiale : un groupe composé de collabos et de résistants vient trouver Jésus … « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’occupant ? »

Si Jésus répond « oui », il est un collabo, il trahit la nation d’Israël ; s’il répond « non », il est un subversif, il incite à la révolte contre l’occupant. Dans les deux cas, la question vise à faire tenir à Jésus un rôle qu’il ne veut pas tenir : celui d’un leader politique. Dans les deux cas, la question est piégée. Y répondre revient à se situer au niveau d’une querelle de souverainetés terrestres alors que Jésus se présente comme le “Roi de l’Univers”, Roi d’un Royaume qui “n’est pas de ce monde”.

César, lui, a la prétention des deux : il est celui qui règne sur le monde, mais il se présente aussi comme un Dieu. C’est d’ailleurs ce qui déclenchera les persécutions des premiers chrétiens qui refuseront d’offrir des sacrifices à l’empereur et qui, de ce fait, seront vus par la puissance impériale comme des athées, des gens qui ne participent pas à la religion d’État.

Tous les gouvernements encourent le risque de se prendre pour Dieu. Les pharaons égyptiens étaient des dieux, les empereurs romains se proclamaient « Fils de Dieu », jusqu’aux cultes de la personnalité du XXe siècle, d’extrême droite ou d’extrême gauche, en passant par les Khans, les Tsars et les Empereurs du Japon. Cyrus, dont parle le Livre d’Isaïe, est un de ces rois de l’Antiquité à la stature divine. Et, pour le coup, c’est la Bible elle-même qui lui confère cette aura. Cyrus est le seul roi étranger que la Bible qualifie de messie, d’envoyé de Dieu.

Ici aussi, il convient de faire un peu d’Histoire. Vous le savez, le roi babylonien Nabuchodonosor avait envahi la Judée , détruit le Temple et déporté toutes les élites juives en exil dans sa capitale, Babylone, située dans l’Irak actuel. La destruction du Temple et l’exil sont, pour le peuple hébreu, la grande catastrophe dont parlent de nombreux textes bibliques. C’est plus qu’Israël qui est détruit ; c’est toute la puissance de Dieu qui est mise en cause. Comment a-t-il pu laisser un païen détruire son Temple ?

Quelques années plus tard, Cyrus, roi de Perse, l’actuel Iran, conquiert le royaume voisin de Babylone, et libère tous les peuples que Nabuchodonosor avait opprimé. Du point de vue biblique, Cyrus est le destructeur des destructeurs du Temple de Dieu, celui par qui la puissance du Dieu d’Israël est enfin restaurée. C’est pour cela qu’il est qualifié de messie, comme l’ont été tous les rois d’Israël, David, Salomon et tous les envoyés que Dieu a chargés de mener son peuple à la libération.

Jésus aussi, bien sûr, est un messie. Il est même LE messie par excellence, celui qui nous apporte la libération définitive, celle de la mort.

Si Jésus s’était abaissé au niveau de la question « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? », il aurait perdu son statut de sauveur universel, en entrant dans une vision partisane.

La phrase « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » invite finalement à faire la part des choses : d’où vient le véritable pouvoir de gouvernement ? De césars qui se le donnent à eux-mêmes ou de messies qui le reçoivent de Dieu ?

Et nous, qui gouverne finalement nos vies ? Est-ce nous-mêmes ou est-ce Dieu ? Comment comprendre pour nous aujourd’hui ce « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ? Vous l’avez compris, c’est une invitation à faire le tri entre ce qui est spirituel et ce qui est mondain.

A cet égard, les grands mystiques nous disent de compter pour rien ce qui est dans le monde, d’être dès ici-bas tout tendus vers les cieux. Mais ça ne signifie pas pour autant qu’il faille se déconnecter du monde, ou pire le rejeter comme mauvais. L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ est, au contraire, un élan d’amour pour le monde.

La question qui reste c’est : dans nos relations avec le monde qui nous entoure, nous comportons-nous comme un César – avide et oppressant, exigeant des autres un culte – ou comme Dieu – compatissant et aimant, acceptant même, s’il le faut, des autres le mépris ? Et si nous sommes honnêtes, nous dirons qu’en nous il y a un peu des deux : de César et de Dieu.

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » : Faites de toutes vos relations au monde un enjeu spirituel.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 17 octobre 2023

15.10.2023 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 22,1-14

Se vêtir de joie

Lorsque Jésus prononce la parabole de l’invitation au festin, il s’adresse une fois de plus « aux grands prêtres et aux pharisiens », c’est-a-dire ceux qui prétendent incarner les institutions religieuses juives et qui ne l’accueillent pas, alors que des gens simples et marginaux – ceux que justement la religion instituée de l’époque réprouvent – eux, l’accueillent. Rappelons-nous l’évangile lu il y a deux semaines et qui s’adressait aux mêmes : « Vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru 

Lorsque Jésus prononce la parabole de l’invitation au festin, il s’adresse une fois de plus « aux grands prêtres et aux pharisiens », c’est-a-dire ceux qui prétendent incarner les institutions religieuses juives et qui ne l’accueillent pas, alors que des gens simples et marginaux – ceux que justement la religion instituée de l’époque réprouvent – eux, l’accueillent. Rappelons-nous l’évangile lu il y a deux semaines et qui s’adressait aux mêmes : « Vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru ».

Lorsque Jésus prononce la parabole de l’invitation au festin, il s’adresse une fois de plus « aux grands prêtres et aux pharisiens », c’est-a-dire ceux qui prétendent incarner les institutions religieuses juives et qui ne l’accueillent pas, alors que des gens simples et marginaux – ceux que justement la religion instituée de l’époque réprouvent – eux, l’accueillent. Rappelons-nous l’évangile lu il y a deux semaines et qui s’adressait aux mêmes : « Vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru ».

Lorsque Jésus prononce la parabole de l’invitation au festin, il s’adresse une fois de plus « aux grands prêtres et aux pharisiens », c’est-a-dire ceux qui prétendent incarner les institutions religieuses juives et qui ne l’accueillent pas, alors que des gens simples et marginaux – ceux que justement la religion instituée de l’époque réprouvent – eux, l’accueillent. Rappelons-nous l’évangile lu il y a deux semaines et qui s’adressait aux mêmes : « Vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru ».

Au moment où Matthieu écrit son évangile, il est question de faire éclater les frontières traditionnelles du culte qui excluaient quantité de réprouvés pour présenter un évangile inclusif, sans frontières. Matthieu (et d’autres avec lui) veut élargir les horizons et dépasser les petits cercles institutionnels où l’on se sent confortablement bien ensemble parce qu’on pense tous la même chose ; qu’on est entre gens qui se ressemblent : non pas du même monde mais d’un même monde.

Même les premières communautés chrétiennes n’échappaient pas à ce danger de communautarisme et de fermeture à tout ce qui vient de l’extérieur, des « périphéries », des païens et des gens qui ne sont pas comme nous : trop sales, trop mal éduqués, trop étrangers. N’ayons pas peur d’entendre le message de l’évangéliste, d’entendre cet appel à l’ouverture et à sortir de nos ghettos aux multiples visages ! La tentation du communautarisme qui guettait les premières communautés chrétiennes et que Matthieu dénonce à sa manière en adressant un vibrant appel de tous, sans distinction, au festin des noces, est hélas encore bien présente dans notre monde ! Peut-être même plus présente encore à l’heure actuelle qui voit se renforcer les frontières et s’ériger les murs.

L’invitation de Jésus n’est pas seulement une invitation « liturgique ou cultuelle ». Elle dépasse le cadre des célébrations hebdomadaires ! Elle est invitation gratuite, ouverte à l’universel et elle vient bouleverser les habitudes confortables des uns et des autres. Tout le monde a quelque peu tendance à préférer rester entre soi. Tout le monde doit faire un effort pour accueillir la diversité, parfois celle qui nous dérange. C’est ce que Dieu fait dans cette parabole où il convie le tout venant à participer aux noces de son Fils.

Pourtant, celui qui invite et qui appelle ne force pas la main. Les critères pour entrer dans la salle de noce n’ont rien à voir avec des mérites quelconques, de bonnes œuvres ou de bonnes manières. Tout est de l’ordre de la gratuité, du don sans mesure. Il suffit d’avoir été attentif à un appel lancé par des serviteurs sur l’ordre du roi. Il suffit de répondre positivement à une invitation. Personne ne mérite cet appel.

Comment entendre alors la fin de l’évangile, l’épisode de la rencontre du roi et de l’un des convives ? Les remontrances du Père à l’encontre de celui qui n’a pas revêtu d’habit de noces ne contredisent-elles pas le don gratuit dont nous venons de parler ?

Celui que le Roi appelle « mon ami » reste muet. Peut-être pourtant a-t-il des excuses comme en avaient les invités du début de la parabole, ceux qui ont décliné l’invitation, trop occupés à leur champ ou à leur commerce. Lui est venu, n’a pas revêtu des habits de noces et se mure dans un mutisme, laissant une impression de mépris.

Vous l’avez compris les noces dont il est question ici représentent la venue du Christ parmi les hommes, les invités à la noces sont ceux que le Jésus invite à le suivre et les habits de noces représentent la joie spirituelle qu’il y a à être chrétien.

C’est l’hypocrisie que cette parabole dénonce finalement – celle de ceux qui affirment recevoir la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume, qui s’invitent à la joie à laquelle les convient le Christ et qui tirent pourtant une tête jusque par terre – les « faces de carême » dont parle le pape François.

Il y a en effet des personnes qui se prétendent chrétiennes mais dont l’attitude est un démenti continu à la joie de l’Évangile : ceux-là, précisément qui s’invitent aux noces sans revêtir un habit de fête.

Le don de Dieu, que nous nous avons tous reçu, ne nous dispense pas de traduire en actes, et personnellement, la joie qui l’accompagne. Il est en effet plongé dans les ‘ténèbres du dehors’, celui qui se veut enfant de Dieu mais reste pourtant étranger à la joie.

Car, comme le dit Paul : « J’ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l’abondance et dans les privations. Je peux tout en celui qui me donne la force. » Et le psaume chante : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure. Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. »

Derrière les malheurs de l’existence, au-delà des drames qui parfois nous accablent, ce qui distingue le chrétien, c’est qu’il reste tendu vers la joie. Célébrer Dieu, c’est avant tout revêtir son cœur de joie.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 10 octobre 2023

08.10.2023 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 21,33-43

Retrouver la proximité de Dieu

Vous l’avez compris, le propriétaire du domaine, c’est Dieu. Le domaine c’est son Royaume, les ouvriers de sa vigne sont ceux qui se sont engagés à faire sa volonté.

Jésus s’adresse ici aux grands prêtres et aux anciens. Ce sont eux les vignerons de la parabole. Dieu a confié sa vigne aux dirigeants d’Israël. Ensuite, il leur a envoyé des prophètes que Jésus présente ici comme des serviteurs venus recueillir les fruits de la vigne de Dieu. L’évangéliste Matthieu l’explique un peu plus loin, dans un verset très poétique : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! » (Mt 23, 37).

On comprend enfin que le fils du propriétaire c’est le Christ lui-même, que ceux-là mêmes auxquels il s’adresse finiront par vouloir tuer. Dès lors Jésus les prévient : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » Et on comprend qu’il évoque ici un transfert de la présence réelle de Dieu, du Peuple d’Israël à l’Église.

Clairement, Jésus évoque ici la destruction du Temple de Jérusalem, qui était considéré par tout le peuple hébreu comme le lieu de la présence réelle de Dieu sur Terre – la Shekhinah – qui demeurait dans le Saint des Saints, la partie la plus sacrée du Temple, dans laquelle le grand-prêtre n’entrait, avec force précautions, qu’une fois par an, à l’occasion de la célébration du Grand Pardon – le Yom Kippour. Le Temple sera en effet détruit par les armées romaines de Titus en 70. Il n’en reste aujourd’hui, comme vestige, que les murs de soutènement de l’esplanade construite par Hérode – le mur occidental dit « des lamentations ».

On peut faire deux lectures de cet Évangile.

La première, littérale, est de considérer qu’avec cette parabole, Jésus prononce ici une prophétie, qu’il annonce la destruction à venir du Temple et la disparition de la présence réelle de Dieu du Saint des saints. C’était en effet alors une grande crainte que Dieu déserte son temple à force de dégoût du péché du peuple. D’où l’importance des rites des purification, à mesure que l’on s’approche du sacré. C’est une lecture que vous pouvez parfaitement faire : Jésus apparaît alors comme un prophète qui annonce le transfert de la présence réelle de Dieu à l’Église. Et il est certain que le Christ est prophète.

Mais une autre lecture est tout à fait possible : celle qui reconnaît derrière cet Évangile l’intention de son auteur. L’auteur de l’Évangile selon Matthieu produirait ici une actualisation, pour son époque, du message de Jésus. Il ne parlerait pas tant de faits passés – Jésus qui aurait prophétisé la destruction du Temple – que de son interprétation personnelle de cette destruction, mise rétrospectivement sur les lèvres de Jésus. On sait en effet qu’au moment où l’Évangile de Matthieu est écrit, dans les années 80, le Temple d’Israël est détruit et que son auteur s’adresse à un auditoire judéo-chrétien très sensible sur cette question. On sait en outre que c’est un procédé littéraire classique à l’époque, que d’attribuer ses propres réflexions à un personnage illustre pour leur donner du poids. C’est ainsi qu’on trouve dans les premiers temps de l’Église de nombreuses lettres faussement attribuées à Paul, dont on ignore tout des véritables auteurs sinon qu’ils sont de ses disciples (Épîtres aux Éphésiens, aux Colossiens, deuxième épître aux Thessaloniciens, première et deuxième épîtres à Timothée, épître à Tite).

Quelque soit la lecture que l’on fasse de ce passage de l’Évangile selon Matthieu, on peut en tirer le même enseignement, à savoir que ce qui fait fuir la présence divine, c’est notre volonté de souiller, de profaner, de tuer le divin.

L’Évangile poursuit (Mt 23, 38-39) : « Voici que votre temple vous est laissé : il est désert. En effet, je vous le déclare : vous ne me verrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Voilà la clé pour toucher désormais à la présence réelle de Dieu, bénir le Christ qui vient à nous sous deux espèces, l’Eucharistie et notre prochain.

Quelle que soit l’interprétation religieuse que l’on donne à la destruction du Temple de Jérusalem en 70, c’est un fait que le Judaïsme lui-même a dû alors se réinventer, cherchant plus intérieurement lui aussi, la présence de Dieu.

Le Christ est venu nous dire que cette présence réelle de Dieu s’est approchée tout près de nous ; que nos corps, nos esprits, nos âmes sont eux-mêmes des temples saints que Dieu veut habiter. Au fond, ce que proclame le Christ c’est l’extension du Saint des saints, le lieu le plus sacré de la Terre, à toute l’Humanité.

Si nous voulons faire de nos existences un paradis, un lieu divin, c’est possible. Le Christ est venu à notre rencontre, le Royaume de Dieu s’est effectivement approché tout près de nous puisqu’il nous a embrassés. Certes, le Temple de Jérusalem n’existe plus, mais Dieu, à l’image du Christ, peut encore régner dans nos cœurs.

A l’instar des Juifs qui craignaient que le péché fasse fuir Dieu de son temple, nous comprenons qu’il soit possible de souiller, de profaner un cœur au point de tuer en lui l’amour et ainsi le divin. C’est le même principe : le péché qui nous atteint finit par souiller notre capacité d’aimer, au point pour certains de se détourner de Dieu, ne croyant plus en l’idéal de l’amour.

La présence de Dieu dans le Saint des saint était une présence ténue, ineffable mais bien réelle, comme l’est en nous le sentiment d’amour divin, léger comme un souffle subtil que le moindre désamour risque d’étouffer.

Si ce n’est déjà fait, je vous souhaite de trouver à l’intérieur de vous-même ce souffle discret d’amour divin, léger comme la bise qui pourtant emporte tout. On le trouve en expulsant une à une toutes les contrariétés de son cœur. On a alors l’impression véritable de rayonner de l’intérieur. On sait alors que Dieu est là, en nous présent et qu’il procure la paix.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 3 octobre 2023

01.10.2023 – HOMÉLIE DU 26ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 21, 28-32

Évangile de Matthieu 21, 28-32

Ceux qui disent et ne font pas

Il y a dans la parabole d’aujourd’hui une accusation dont nous sommes tous ici sans doute parfois coupables. Qui, en effet, n’a jamais promis d’accomplir telle ou telle tâche et ne l’a finalement pas fait ? Il y a fort à parier qu’il nous est à tous arrivé de dire ‘oui, je le ferai’ et de ne pas donner suite …

L’inverse est sans doute tout aussi vrai, tous et toutes, il a dû nous arriver de refuser de faire, mais faire malgré tout. Tous et toutes – je l’espère – nous avons eu la grandeur de nous repentir d’un déni de service, d’un ‘non, je ne le ferai pas’.

Creusons un peu nos souvenirs …. Que se passe-t-il dans notre esprit lorsque nous promettons de faire quelque chose et que nous ne le faisons pas ? Et même, lorsqu’il nous arrive de promettre sachant pertinemment que nous ne le ferons pas ? Pourquoi mentir a priori ? Il y a sans doute plusieurs raisons.

Je peux être quelqu’un d’oublieux, qui perd le souvenir de mes engagements. Oui, j’ai promis telle ou telle chose et c’est sorti de mes préoccupations. C’est déjà un manque de considération d’autrui. C’est dire, ce qui me préoccupe passe avant ce qui te préoccupe. Parce qu’il est certain que, ce qui me préoccupe, je ne l’ai pas oublié …

Deuxième cas, je me rends compte que je n’ai pas eu la possibilité de tenir mon engagement ; peut-être ai-je perdu courage ; peut-être ai-je été un peu débordé et n’ai-je pas eu non plus la courtoisie de venir le dire. C’est le cas des personnes qui se surestiment, voire de celles qui peinent à affronter leurs limites.

Plus tragique est sans doute le cas des personnes incapables de dire ‘non’. Soit qu’elles pensent éviter de blesser en refusant – un cas typique de fausse charité – soit qu’elles s’éprouvent elles-mêmes honteuses à l’idée de refuser leur aide, ou lâches à l’idée de se reconnaître moins charitables. C’est un signe d’immaturité de ne pas pouvoir dire ‘non’ lorsqu’on ne peut pas, souvent lié à la peur de décevoir.

Enfin, il y a le cas des personnes malhonnêtes évoqué plus haut : celles qui promettent sachant sciemment qu’elles ne feront pas, qui disent ‘oui’ en n’ayant aucune intention d’agir. C’est alors de l’hypocrisie ou pire du mépris.

Le psaume chante : « Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse » ; « dans ton amour, ne m’oublie pas ». Mais contrairement à nous, Dieu, lui, est fidèle. Il promet et il fait. Jamais il ne nous oublie. Ce que chante le psaume résonne étrangement avec nos manquements humains. Ce n’est pas tant à Dieu qu’à ceux qui disent oui et ne font pas – et donc parfois à nous-mêmes – qu’il faudrait dire « Rappelle-toi ta tendresse » ; « dans ton amour, ne m’oublie pas ».

La parabole évoquée par Jésus s’adressait aux grands prêtres et aux anciens. C’est eux, les notables laïcs et religieux, qu’elle accuse d’hypocrisie.

Jean-Baptiste est issu d’une famille sacerdotale ; il est le fils de Zacharie, prêtre du Temple de Jérusalem. Il est de cette caste de grands prêtres et d’anciens. Mais au lieu de s’inscrire dans ce monde de notables religieux qui est le sien ; il part au désert pour en dénoncer la corruption. Là, il appelle à la repentance et à la conversion. Jean-Baptiste est ce fils de bonne famille sacerdotale que la corruption du Temple de Jérusalem fait bondir. Justement parce que les grands prêtres et les anciens sont des gens qui disent ‘Oui, Seigneur’ et ne font pas.

La corruption c’est exactement ce que la parabole dénonce : c’est promettre et ne pas tenir ses promesses. La corruption c’est un politicien qui promet de s’occuper de l’intérêt commun et qui finalement ne s’intéresse qu’au sien propre. La corruption peut aussi être intellectuelle : « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». La corruption peut être enfin spirituelle lorsqu’on spiritualise le péché, c’est à dire quand, au nom de Dieu, on fait le mal.

Notons que les publicains et les prostituées sont aussi des personnes corrompues : les uns par l’argent – ce sont des collecteurs d’impôts pour l’occupant romain, des collabos qui s’enrichissent – les autres par le sexe. Jésus choisi précisément des exemples qui, pour son auditoire, sont parmi les plus scandaleux mais qui, à la prédication de Jean le Baptiste, se sont convertis par le baptême. Ils étaient de ceux qui incarnaient objectivement la corruption de leur époque, disant par leur vie au Seigneur ‘Je ne veux pas’ mais qui, ensuite, s’étant repentis, sont allés travailler à sa vigne, témoignant par la radicalité de leur conversion.

La corruption nous révolte parce qu’elle est un vol d’espérance. La trahison d’une promesse n’est pas autre chose. La corruption nous révolte et nous pousse parfois aux excès, à la perte de confiance envers les personnes ou les institutions – notamment l’Église et l’État, dont certains édiles, tels les grand-prêtres et les anciens de la parabole, ont failli à leurs responsabilités. La corruption mène au poujadisme et finalement à la désespérance d’un monde meilleur, quitte à obstruer même l’espoir en Dieu et en l’avènement de son Royaume. Ne pensez-vous pas que ce soit l’état d’esprit actuel de notre monde, où l’espérance de Dieu ne parvient même plus à percer, face à la désillusion générale ?

Chaque fois que nous promettons et ne faisons pas, nous étouffons l’espérance. A contrario, chaque fois que nous convertissons nos dénis en repentirs, nous la ressuscitons.

L’affirmation que les publicains et les prostituées, nous précèdent dans le Royaume des Cieux est là pour nous rappeler la beauté des conversions radicales, la folle espérance qu’elles suscitent.

Qu’il y ait devant nous, sur le chemin vers Dieu, des personnes qui avaient beaucoup plus que nous à rougir de leur conduite et de la corruption de leur âme, devrait nous encourager à convertir patiemment tous nos petits dénis d’amour en repentirs, à l’image de ces conversions éloquentes dont nous voyons la radicale beauté.

N’ayons pas honte, soyons heureux même, de témoigner de nos conversions – des toutes petites comme des grandes – car elles ressuscitent l’espérance.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 26 septembre 2023