14.07.2024 – HOMÉLIE DU 15ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 6,7-13

Des oasis assiégées par le désert

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Il n’avait pas demandé à être prophète, le jeune Amos. Comme il est dit dans la première lecture : « j’étais bouvier, et je soignais les sycomores. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : ‘Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël.’ ». Il n’avait pas demandé à être envoyé dans le Royaume du Nord pour aller y dénoncer l’idolâtrie et les prières hypocrites des riches et des puissants. Il n’avait rien de particulier le jeune Amos ; il était simplement le gardien d’un troupeau de vaches.

Il n’avait rien demandé non plus, le jeune David quand le prophète Samuel lui donna l’onction royale : il était un jeune berger, le petit dernier de très nombreux frères qui tous avaient la préséance sur lui. Il n’avait pas demandé à être roi ; tout ce qu’il espérait c’était une vie nomade et pauvre, de pâturages en points d’eau.

Notez que Moïse non plus, qui lui aussi était gardien de troupeau, n’avait rien demandé quand Dieu s’adressa à lui dans le Buisson ardent. Il vivait très confortablement sans Dieu, Moïse.

Ils sont nombreux les personnages de l’Ancien Testament à voir leur vie radicalement bousculée par un ordre ou une mission que Dieu leur confie : Abraham auquel Dieu commande tout bonnement « Va ! Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père et va vers le pays que je te montrerai. » (Gn 12, 1) ; mais aussi Jonas qui se montre – c’est le moins que l’on puisse dire – très réticent à l’idée d’aller convertir Ninive comme Dieu le lui demande.

De même, avant de professer cette superbe hymne christologique qu’il transmet aux Éphésiens, saint Paul avait un tout autre projet de vie en allant vers Damas. Ce n’était pas du tout dans ses ambitions de devenir apôtre. Pas plus que ce n’était l’ambition de Pierre, Jean, Matthieu et des autres : « Toi, viens avec moi ! » ; « Toi, suis-moi ! ». Ils étaient collecteurs d’impôts, serviteurs ou simples pécheurs. Ils n’avaient rien demandé et certainement pas une vie de persécutions, de privations et de souffrances à témoigner du Christ, avec au bout, pour la plupart, la peine capitale. Pas plus que les patriarches et les prophètes, ils n’avaient rien demandé les apôtres.

Et vous non plus. Et moi non plus. Nous n’avons rien demandé et Dieu pourtant nous envoie en mission. C’est à vous et c’est à moi en effet que s’adresse cet Évangile : « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » Prenez seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie … et allez de demeure en demeure apporter votre témoignage et proclamer qu’il faut se convertir.

Allons-y ! D’autant que, si nous sommes ici, c’est que nous sommes conscients que ce monde à besoin de Dieu. Terriblement besoin de Dieu même. Alors allons-y, de porte à porte ! Allons convertir les gens à cette urgence de se tourner vers Dieu, puisque c’est notre foi pour le monde.

La question qui se pose alors c’est : sommes-nous comme Abraham qui, sur sa foi, quitte tout pour aller là où Dieu lui dit d’aller ou sommes-nous comme Jonas, vraiment peu désireux et même très réticents à l’idée d’aller convertir la ville à notre religion de l’amour ?

On peut formuler la question autrement : pourquoi ne sommes-nous pas prompts à témoigner aujourd’hui du salut offert par le Christ ? Pourquoi, au contraire, témoignons-nous si peu de notre foi, sauf entre nous ?

Certes le monde aujourd’hui semble fort rejeter l’idée de religion et, pour certains même, l’idée de Dieu. Le monde autours de nous refuserait pour beaucoup, comme le dit l’Évangile, « de nous accueillir et de nous écouter », si nous allions leur parler de Dieu. Et nous serions légitimes à « partir et secouer la poussière de nos pieds ». C’est vrai, il y a peu de place pour la profondeur du discours religieux dans notre monde, qui aujourd’hui préfère vivre comme si Dieu n’existait pas.

Mais nos églises doivent-elles devenir, comme des citadelles assiégées, les derniers remparts où l’on parle encore de Dieu avec foi ? Entre nous, comme au sein d’ultimes oasis religieuses qu’un vaste désert spirituel viendrait ultimement menacer de désertification ?

Si nous venons ici confesser une religion de l’amour, et que nous pensons que ce qui manque aujourd’hui au monde, c’est précisément une religion de l’amour, alors nous devons témoigner publiquement de notre foi. Notre religion doit déborder le cadre de nos Églises, de nos familles, de nos réunions. Elle doit à nouveau rayonner sur le monde.

Mais, avant tout, le zèle missionnaire est porté par la proximité de la relation avec Dieu. C’est à mesure que notre cœur sera brûlant de la relation divine, à mesure que l’amour pour Dieu nous portera, que nous viendront l’élan et la volonté d’en témoigner comme on témoigne volontiers de l’amour humain.

La crise actuelle n’est pas une crise de la foi ; elle est une crise de la spiritualité. Dans nos Églises, ni la foi, ni l’espérance du salut n’ont disparu. Non, ce qui n’apparaît plus clairement du témoignage chrétien aujourd’hui, c’est l’amour pour Dieu.

Nous n’avons pas demandé à aller en mission – personne ne se donne spontanément un chemin parsemé d’embûches, de rejets voire de persécutions – mais le zèle pour la mission surgit du cœur brûlant de la relation avec Dieu. N’est-ce pas ce qui, tous ensemble, en tant qu’Église, nous manque ?

Viens, Seigneur, réchauffer le cœur de ton Église. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 9 juillet 2024

30.06.2024 – HOMÉLIE DU 13ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 5,21-43

L’élan de la foi

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Dimanche passé nous avions évoqué la notion de niveau de lecture d’un texte, à propos de Jésus qui apaisait la tempête. Nous avions évoqué les différences de portée entre la lecture littérale – Jésus qui apaise effectivement une tempête – et la lecture spirituelle – la foi qui nous délivre de toutes nos angoisses et de nos peurs.

Cette semaine, nous allons pouvoir procéder de même et dégager plusieurs niveaux de lecture. Le premier est toujours le niveau littéral : en touchant le vêtement de Jésus, la femme hémorroïsse a effectivement été délivrée de ses pertes sanguines et la fille de Jaïre est effectivement revenue à la vie, quand Jésus lui a pris la main. Ce qui est tout à fait plausible et généralement admis. Les guérisons miraculeuses sont une part importante de notre religion.

Il y a un second niveau d’interprétation qui est celui de la foi. C’est parce que Jaïre et cette femme ont une foi profonde en Jésus qu’ils sont sauvés. Je gage que ce sera l’interprétation proposée dans la plupart des homélies de ce dimanche.

Mais je voudrais aujourd’hui attirer votre attention sur les figures de styles qui, dans la littérature juive, sont toujours porteuses de signification. Elles aussi permettent de dégager des interprétations. Dans l’Évangile de ce dimanche, on remarque d’emblée que l’épisode de la femme hémorroïsse fonctionne comme une mise en abîme du récit de la résurrection de la fille de Jaïre, du fait de la structure imbriquée des récits. Cette impression de lien à comprendre entre les deux miracles est renforcée par le fait que la fillette a douze ans, exactement le temps depuis lequel la femme endure ses pertes de sang.

Dans les deux cas, il y va de l’enfantement et de la vie – la vie qui ne peut pas être donnée ou la vie qui est reprise. Dans le récit, la fille de Jaïre fonctionne comme l’enfant que la femme hémorroïsse n’a pas pu avoir. De part et d’autre, c’est le même désespoir d’enfantement, le même déchirement des entrailles, l’un soudain et brutal, l’autre durable et non moins violent. Le Christ est ici celui qui, au fond du désespoir, nous rend la capacité de donner vie. Avoir la foi, c’est ici implorer Dieu au-delà du désespoir pour recevoir une guérison inespérée. Spirituellement c’est tout de même un enseignement fort : nous n’avons pas à désespérer de ce qu nous empêche de fructifier.

Un autre enseignement que l’on peut tirer du rapprochement des deux récits, c’est la disparité des situations tant sociales que cultuelles entre Jaïre et la femme qui touche le vêtement de Jésus. Lui est un chef de synagogue, un membre de l’élite sociale, une personnalité religieuse ; elle est une réprouvée que ses pertes de sang excluent de la vie sociale et de la pureté rituelle. Elle n’a pas accès au Temple ; lui y préside le culte. Le message de l’auteur est ici de dire que le Christ est venu sauver toutes les conditions religieuses et sociales, en mettant en abîme justement les plus pauvres et les exclus, telle cette femme que tous pensent punie par Dieu. Ici, Jésus ouvre grandes les portes du Temple à tous les réprouvés.

Finalement de nos lectures, nous voyons surgir deux élans. D’une part l’élan du Christ envers toute personne, quelle que soit sa condition spirituelle, charnelle ou sociale. Mais, avant tout, l’élan de ces personnes vers le Christ qu’elles interpellent humblement comme le guérisseur de leur désespoir. Non seulement la foi transcende les barrières sociales, les états de santé et la hiérarchie religieuse, mais elle doit aussi nous permettre de transcender tous les tabous de la honte et oser implorer Dieu pour la guérison de tout ce qui nous désole en nous. Il y a dans l’élan de la femme hémorroïsse, dans l’élan de Jaïre qui tombent aux pieds de Jésus, un élan spirituel à suivre, pour oser supplier le Christ de guérir de nos souffrances les plus inextricables.

La foi ce n’est pas seulement croire en Dieu et lui rendre un culte. La foi, c’est avant tout crier vers ce Dieu : Viens me sauver ; Viens guérir en moi la vie blessée.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 25 juin 2024

23.06.2024 – HOMÉLIE DU 12ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 4,35-41

Les tempêtes intérieures

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Texte de l’Évangile selon saint Marc 4, 35-41

La semaine passée, nous avions évoqué le fait que la culture juive antique ne dispose pas de notions abstraites, qu’elle affectionne au contraire les images concrètes pour parler des réalités spirituelles. Ainsi, la foi est « grosse comme une graine de moutarde », l’impossible revient à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi est comme « demander à une montagne de se jeter dans la mer » et surmonter sa peur devient « marcher sur les eaux ».

Longtemps, on a professé que Jésus avait effectivement marché sur l’eau, que c’était là l’essentiel du miracle qui prouvait qu’à Dieu réellement rien n’était impossible, que c’était-là un acte de foi, qu’il fallait croire tel quel cet épisode extraordinaire. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de caricaturistes pour faire leurs choux gras de cet épisode, qui représentent Jésus à quelques centimètres au-dessus des flots. C’est la lecture littérale du texte.

Du point de vue théologique, c’est un peu vite faire de Jésus un surhomme, qui dépasse les capacités physiques de l’humain et les lois de la Nature édictées par Dieu. Si le Christ possède des capacités humaines propres qui dépassent celles de chacune et chacun d’entre-nous, alors nous ne serons effectivement pas sauvés … à moins de parvenir réellement à faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ou à marcher nous-mêmes sur l’eau.

Dans toute la Bible, la masse des eaux, la mer et ses flots représentent une menace, la peur, le danger. On l’a oublié mais, jusqu’au début du XXe siècle, la noyade était l’une des principales causes de décès accidentel. Très peu de gens savaient nager. Les bateaux ne s’aventuraient que rarement en pleine mer ; ils faisaient plutôt du cabotage, voyageant de port en port le long des côtes. On comprend dès lors l’importance d’une expression telle que « Passons sur l’autre rive » dans la bouche de Jésus. Il s’agit de surmonter sa peur d’avancer en eaux profondes pour atteindre l’autre coté. On trouve en filigrane, vous l’avez compris, la mort – et le peur de mourir qu’il faut surmonter – et la Résurrection.

De nos jours encore, certaines de nos expressions traduisent cette idée de la mer comme un péril que l’on affronte et qui parfois nous emporte – « se jeter à l’eau », « perdre pied » dans l’existence, « être submergé » par les évènements, ou, pour une entreprise, « faire naufrage » : toutes des expressions qui évoquent toujours la peur ancestrale de l’eau.

La Bible, le Nouveau comme l’Ancien Testaments, regorge d’évocations de la mer comme du réceptacle de toutes les peurs. C’est le lieu des monstres marins, de la baleine qui avale Jonas. Mais quand Moïse fend la mer en deux, ce n’est pas pour produire un miracle comme l’a représenté Cecil B. DeMille, dans le film Les dix commandements.

Ça c’est de nouveau la lecture littérale du texte. Quand Moïse fend la mer en deux, ce que le lecteur contemporain de Jésus comprend, c’est qu’il exorcise la peur de traverser le désert que le peuple s’apprête à affronter. De même, quand Dieu dit à Job, dans la première lecture, qu’il est celui qui fixe des « limites à la mer » et qui arrête « l’orgueil de ses flots », quand le psaume chante que Dieu réduit la tempête au silence et fait taire les vagues, le lecteur antique comprenait fort bien qu’il s’agissait avant tout des vagues de nos états d’âme, des tempêtes de notre esprit et du tangage de notre cœur.

Ainsi on voit se dessiner une lecture spirituelle bien plus profonde que la lecture littérale : la foi en Dieu permet de surmonter toutes les peurs, d’affronter tous les périls sereinement. Être comme le Christ qui marche sur les eaux, c’est avoir vaincu toutes ses angoisses. A cet égard, l’image que donne l’Évangile de Jésus qui dort sur un coussin, alors que c’est la panique à bord et que les flots envahissent la barque, est particulièrement parlante, spirituellement parlante.

Il n’y a pas si longtemps encore, croire que Jésus avait effectivement marché sur les eaux, qu’il apaisait réellement les tempêtes, était considéré comme un jalon de la foi. Il fallait aller jusqu’à croire l’extraordinaire concret de ces récits, pour monter l’extraordinaire de sa foi. Mais la lecture spirituelle est bien plus puissante comme jalon : elle dit que toutes nos peurs révèlent nos manques foi. Elle dit aussi que Dieu sera toujours là pour apaiser toutes nos tempêtes.

Finalement, ceci nous donne un critère pour discerner quelle interprétation préférer – entre lecture littérale ou spirituelle de certains passages extraordinaires de la Bible. Ce critère, c’est celui de la portée de l’interprétation. Je ne me sens pas particulièrement sauvé par un Christ qui, par la foi, me rendrait capable de marcher sur l’eau. D’autant que je sais nager.

Par contre, je me sens véritablement sauvé si ma foi en Jésus me délivre de toutes mes peurs et de toutes mes angoisses, s’il apaise effectivement toutes mes tempêtes spirituelles, tous les naufrages de mon cœur et s’il me permet d’aller en confiance, toujours plus profond, à travers les flots parfois tumultueux de mon âme. Clairement, la lecture spirituelle a ici une portée bien plus universelle, bien plus efficace, que l’interprétation littérale.

Dis-moi quelles sont tes peurs et tes angoisses ; je te dirai ce que ta foi en Dieu doit encore rejoindre.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 19 juin 2024

16.06.2024 – HOMÉLIE DU 11ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MARC 4,26-34

Qu’est-ce que le règne de Dieu ?

Par le Fr. Laurent Mathelot

« À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? » Voilà la question que pose Jésus dans l’Évangile. Aujourd’hui, on dirait sans doute « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? » et on se poserait la question de savoir sous quelle conditions voit-on que Dieu règne. La tentation moderne est de poser un regard analytique – presque scientifique – sur le règne de Dieu. « Que peut-on raisonnablement penser de ce règne ? »

C’est sans doute oublier un peu vite que l’analyse scientifique, le discours rationnel sont valides à mesure où ils se détachent de leur objet. Il y a une distance nécessaire pour observer les choses, nous dit la science. Or, nous dit le Christ, le Royaume de Dieu s’est approché de nous, il est tout proche, il passe à travers nous ; il nous précède et il nous suit ; il nous transcende. Difficile dans ces conditions d’avoir la distance nécessaire pour un regard objectif. De même, qu’il est difficile d’avoir une distance objective avec l’humanité, la vie, l’amour. Notre regard sur le règne de Dieu est nécessairement subjectif. Il faut vivre quelque chose de ce règne pour en parler avec foi.

« Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

Vous le savez, la culture juive n’apprécie pas tant les notions abstraites. C’est sans doute pour cette raison qu’on ne trouve pas dans la Judée antique de traités de géométrie. La raison juive fonctionne par analogies concrètes : l’esprit est toujours vu comme un « souffle » ; s’élever spirituellement revient à « aller sur une haute montagne » ; l’impossible consiste à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi revient à « demander à une montagne de se jeter dans la mer » ; surmonter sa peur devient « marcher sur l’eau ». La pensée juive – et donc le discours de Jésus – sont truffés de ces allusions à des éléments du quotidien ; à des situations concrètes pour dire les réalités spirituelles.

Ainsi, quand Jésus parle du règne de Dieu, il est comme une graine de moutarde que l’on plante ; il fonctionne comme les semailles et la moisson. Déjà le Livre d’Ézéchiel avait présenté l’avènement du Christ comme la tige d’un grand cèdre que Dieu plante sur une haute montagne et qui déploie ses rameaux. Plus qu’une allégorie végétale – la terre c’est ici l’homme (Adam), la semence c’est la foi, aussi petite soit-elle, et la croissance telle un cèdre est celle de l’Esprit – plus qu’une allégorie agricole, c’est ici le concret et le naturel de ce royaume que l’on veut souligner : le royaume de Dieu c’est la croissance spirituelle de tous les jours. Et tous les triomphes célestes que nous rapportent les apocalypses et autres récits extraordinaires qui parsèment la Bible, qui traduisent les combats spirituels qu’il faut parfois mener, se ramènent toujours concrètement à cela : le règne de Dieu est comme une semence qui germe et qui grandit, que l’on dorme ou que l’on se lève. Une croissance spirituelle avant tout discrète et paisible avant d’apparaître extraordinaire et triomphale.

Jésus aurait pu recourir à d’autres images toutes aussi concrètes et parlantes pour les gens de son époque : « Le règne de Dieu est comme celui de César : il domine toute la terre ». Il ne le fait pas. La force de la parabole agricole, c’est qu’elle dément toute notion d’impérialisme divin au profit d’une croissance spirituelle naturelle, cultivée au quotidien.

Évidemment, la conception concrète et quotidienne du règne de Dieu que présentent les paraboles se heurte à une certaine limite lorsque, de la pensée juive, elle passe à la pensée grecque – la nôtre – qui jongle avec l’abstraction. L’image agricole que donne Jésus perd de son caractère absolu dans une culture rationnelle. Finalement, on pourrait avoir l’impression d’une image un peu simpliste pour des gens à la culture simple.

D’ailleurs Paul, dans sa Deuxième lettre aux Corinthiens souligne que tous, nous cheminons dans la foi et la confiance, non dans la claire vision. « Tant que nous demeurons dans ce corps, nous demeurons loin du Seigneur. » Voilà qui atténue le caractère pleinement actuel du royaume. Pour Paul, le règne de Dieu se déploie certes en nous mais reste toujours partiel et n’est véritablement réalisé qu’au-delà de la mort, lors de la rencontre ultime avec Dieu.

Et c’est peut-être le point avec lequel notre époque a spirituellement le plus de difficultés. Sommes-nous d’accord de dire, avec Paul que « nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur » ? Avons-nous une telle soif du règne de Dieu que nous souhaiterions abandonner tout ce qui nous retient en ce monde pour vivre de sa seule présence ? Avons-nous le désir de tout lâcher pour faire le grand saut vers Dieu, là, maintenant ? N’est-ce pas pourtant ce que nous désirons le plus, vivre d’un amour infini ?

Alors « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

Je crois que nous devons maintenir les deux images : celle du règne de Dieu comme d’une réalité éminemment concrète qui se vit dans le quotidien et qui est notre façon d’aimer, au jour le jour, du mieux possible, celles et ceux qui nous entourent. Mais le règne de Dieu est tout autant une réalité qui nous dépasse complètement, un horizon d’amour que nous désirons de tout notre cœur, depuis notre plus tendre enfance et qui ne ne se dément pas ; un infini d’amour qu’on ne rencontre pourtant véritablement qu’au delà de la mort, lorsque l’on a enfin donné sa vie, et vers lequel aussi, tendent notre prière, notre désir et notre foi.

Le règne de Dieu c’est vivre aujourd’hui d’une plénitude d’amour qui n’est pas encore là ; d’un manque d’amour qui persiste et nous emporte pourtant très concrètement vers l’amour toujours au-delà que nous ne cessons jamais de désirer.

Le règne de Dieu c’est vivre concrètement, quotidiennement, le paradoxe d’un amour infini.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 12 juin 2024

09.06.2024 – HOMÉLIE DU 10ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 3,20-35

Unifiés par l’Esprit

par le Fr. Laurent Mathelot

L’idée est fort répandue parmi les croyants que, puisque Dieu est bon, il sauvera tout le monde. Comment Dieu, s’il est véritablement miséricordieux, pourrait-il laisser un seul de ses enfants aller à sa perte ? N’est-ce pas plutôt, comme disait la chanson : « Nous irons tous au Paradis » ?

Récemment, le pape François affirmait : « J’aime penser que l’enfer est vide ; j’espère qu’il l’est ». C’est en effet le maximum que nous puissions faire : espérer. Parce que de certitude que tout homme sera sauvé, nous ne pouvons en avoir. Certes Dieu désire le salut de tous, mais il nous a aussi créés parfaitement libres – et donc libres de le renier.

Cette idée qu’à la fin Dieu pardonne tout oublie que le Nouveau Testament parle de séparer le bon grain de l’ivraie, de trier les boucs des brebis, jusqu’aux récits de la Passion qui distinguent le bon du mauvais larron à l’entrée du Paradis.

L’idée que finalement Dieu pardonnera tous les péchés vient en fait d’une mauvaise compréhension de sa miséricorde qui oublie le don total de la liberté. Dieu pardonnera tout – c’est ce que dit l’Évangile d’aujourd’hui – tout, sauf le mépris de l’Esprit Saint : « Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. »

C’est ce que font les scribes qui accusent Jésus d’être animé d’un esprit impur, d’être possédé par Béelzéboul. Ils blasphèment contre l’Esprit Saint en le comparant à Satan, l’esprit de division. Faisant ainsi, ils empêchent l’Esprit Saint de les rejoindre : qui voudrait en effet être possédé par l’esprit d’un démon ?

Dieu est miséricordieux – infiniment miséricordieux – c’est vrai. Mais il ne peut rien faire pour aider quelqu’un qui refuse à son Esprit Saint de pouvoir agir, pire qui l’en empêche. Jusqu’à la fin, chaque homme, chaque femme peut rejeter l’amour de Dieu, le salut offert par le Christ. A coté de l’infinie miséricorde, voici l’infinie liberté qui la précède : chacun, nous sommes libres d’empêcher l’Esprit de Dieu de nous rejoindre : il suffit simplement de le disqualifier, de voir Dieu finalement comme un mauvais esprit, un principe nuisible, voire simplement un empêcheur de vivre.

Cette infinie liberté, on la retrouve dans la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche (Mt, 19,16–30 ; Mc, 10, 17–31 ; Lc, 18,18–30), qu’il laisse partir. On la retrouve aussi en filigrane de la parabole du fils prodigue (Lc 15:11–32) qui aurait pu ne jamais faire demi-tour et revenir vers son Père.

Cette dénonciation du péché contre l’Esprit Saint est l’occasion pour Jésus de renverser la logique de pureté religieuse qui était alors celle du peuple juif. Vous savez sans doute que plus on s’approche du Temple de Jérusalem, a fortiori du Saint des Saints, plus il s’agit d’être rituellement pur. Et que cette pureté s’entend avant tout du corps. De là, les nombreuses piscines alentour pour se purifier, de là tous les estropiés, les malades et les lépreux laissés au dehors. Dans le judaïsme ancien, c’est avant tout le corps qui est le lieu d’impuretés.

Alors que, pour Jésus, ce qui est impur c’est d’avoir un esprit divisé, peu importe l’état du corps qui pourra être malade, souillé ou même mort. « Si un royaume est divisé contre lui-même, (…) il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui. » C’est par l’esprit que vient la corruption.

Et déjà, le récit de la Genèse faisait ce lien entre péché contre l’Esprit de Dieu et division. Le couple Adam et Eve se divise après avoir enfreint le commandement de ne pas goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Devant Dieu, Adam se défaussera lâchement sur Eve qui se défaussera à son tour sur le serpent, qui tient ici le rôle de Satan, l’esprit diviseur. Ensuite, ils se cachent de Dieu : et voilà le péché contre l’Esprit à l’œuvre.

Dieu ne pourra pas pardonner si on décide de se cacher de lui. Dieu ne pourra pas pardonner si on empêche son Christ de nous rejoindre. Dieu ne pourra pas pardonner si on dénie à son Esprit le droit d’agir.

Le blasphème contre l’Esprit Saint constitue de fait une rupture définitive du lien avec Dieu. Déjà, dire que l’Esprit Saint est impur – notamment affirmer que la religion est dangereuse comme on l’entend de plus en plus de nos jours ou soutenir que l’idée-même de Dieu est nuisible : voilà le genre de blasphème qui rend l’action de Dieu impossible en soi.

Dans l’Église aussi on peut se cacher de Dieu. C’est même un excellent endroit pour se dissimuler, quand la prière et la morale perdent leur sens, qu’elles cessent d’être rencontres pour devenir égoïsmes. Adam et Eve étaient dans le paradis quand qu’ils se cachaient de Dieu.

Enfin, dans sa lettre aux Corinthiens, Paul parle de ce qu’est « être divisé en soi » : c’est détacher les épreuves que l’on vit de la présence de l’Esprit Saint ; être divisé, c’est perdre courage, sombrer dans la détresse, abandonner tout espoir. Être divisé en soi, c’est tellement s’attacher à ce qui se voit qu’on se détache de ce qui ne se voit pas ; c’est s’attacher au provisoire et se détacher de l’Éternel. Perdre le sentiment d’être aimé de Dieu, perdre son Esprit consolateur au point de le mépriser, voilà la division qui nous menace.

Aujourd’hui les lectures nous invitent à préserver notre unité d’Esprit avec Dieu. Pour ce faire, je vous suggère un petit exercice spirituel, méditer ces simples phrases : il y a en moi quelque chose d’éternel ; il y a en moi quelque chose d’incorruptible ; il y a en mon âme une pureté qui demeure et qui est le souffle de Dieu, l’Esprit Saint qui me parle, qui m’aime et désire m’emporter.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 5 juin 2024

30.05.2024 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU SAINT-SACREMENT DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST – MARC 14,12-16.22-26

Le sacrement du monde

Évangile selon saint Marc 14, 12-16.22-26

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Vous savez que la fête du Saint-Sacrement – la Fête-Dieu – a été pour la première fois instituée à Liège. L’histoire est d’abord celle de la vision de Julienne de Cornillon, en 1209, d’une lune échancrée, dont il manque un morceau, comme s’il manquait quelque chose au rayonnement eucharistique au sein de l’Église.

C’est la grande préoccupation de tout le XIIIe siècle : la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée et dans le monde. On est au temps des Cathares, qui est une secte chrétienne prétendant que le monde est fondamentalement mauvais, créé non par Dieu mais par le Diable, que le corps humain est mauvais, soumis aux tentations et mortel, que le Christ n’est qu’un être spirituel. Ce que proposent les Cathares c’est tout bonnement un désenchantement du monde : pour eux, Dieu a déserté la Création.

C’est d’ailleurs pour contrer cette idéologie que saint François écrira le Cantique des Créatures ; pour dire que le Soleil, la Lune, les pluies et les vents sont des créations de Dieu, qu’ils sont nos frères et nos sœurs. Et c’est encore pour répondre aux Cathares qu’il invente la crèche. Peut-être ne le savez-vous pas mais, dans la première crèche, saint François n’avait pas mis d’enfant dans la mangeoire. Il y avait mis un pain, expressément pour affirmer la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie et donc dans le monde d’aujourd’hui,

Enfin, c’est encore en ce début de XIIIe siècle que sont fondés les ordres mendiants, Franciscains et Dominicains, qui porteront ce renouveau eucharistique de l’Église. C’est à ce moment là qu’est introduite dans la messe l’élévation, que sont célébrées les premières adorations. Saint Thomas d’Aquin est ainsi l’auteur de l’Office du Saint-Sacrement d’où provient notamment le Tantum ergo.

A l’instar des Cathares, notre époque aussi a évacué la présence réelle de Dieu. Si pour beaucoup de nos contemporains Dieu existe encore, il a été repoussé bien loin dans le ciel. Aujourd’hui, pour beaucoup, Dieu est un Dieu qu’on rencontrera éventuellement au moment de la mort, mais il n’a plus vraiment de présence réelle dans la vie de nos contemporains. Certes, beaucoup encore le prient pour échapper au malheur mais il n’y a pas de rencontre personnelle, ils ne le voient jamais surgir dans la Création, intervenir dans leur vie.

Même la Nature aujourd’hui nous apparaît malade et polluée. Notre monde est à nouveau gouverné par un mauvais génie et ce diable responsable de tous les maux de la Terre, c’est désormais l’homme. Pour les Cathares, Dieu avait déserté la Création, pour notre époque, il a déserté l’homme. Ils sont de plus en plus nombreux à penser l’homme nuisible, responsable de toutes les pollutions, de tous les maux.

Pour beaucoup de baptisés aussi, la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, c’est à dire aussi dans l’Église et dans le monde, n’est plus fondamentale. Beaucoup, dans nos communautés, ne voient la messe que comme un rassemblement convivial autour d’un repas symbolique. Et certains communient en ne croyant pas à la présence réelle de Dieu dans ce bout de pain qu’ils ingèrent. Pour eux, le sacrement de l’Eucharistie est-il tout au plus un reflet, une image de l’amour de Dieu, jamais une rencontre intime avec sa présence.

La société moderne a donné l’illusion que l’homme pourrait venir à bout de tous les mystères, que la science et la technique pourraient tout résoudre, allaient tous nous sauver. L’homme a cru pouvoir tout expliquer et s’en sortir par ses propres efforts. Aujourd’hui encore, face au cataclysme écologique qui s’annonce, certains envisagent la colonisation de Mars. Jusqu’où allons nous aller ? L’homme moderne a cru pouvoir se passer de Dieu pour son salut. Beaucoup de nos contemporains croient encore qu’à force de science où pourra toujours repousser les limites, notamment celle de la mort. Un petit virus vient de les rappeler durement à la réalité.

La conséquence de tout ceci c’est un désenchantement du monde, qui apparaît désormais dramatiquement voué à sa perte.

Le salut sera toujours un acte de foi à la racine duquel il y a le fait de croire que l’on va s’en sortir ou non, qu’il y a une fin heureuse ou pas. L’erreur moderne aura été de croire que l’humanité pouvait, à force de volonté, s’en sortir par elle-même, qu’elle viendrait à bout du mystère de son salut, qu’elle pourrait seule le prendre en main. Ce dogme du surhomme qui se sauve par lui-même, qui a été le moteur de la modernité, des sciences et techniques, a rendu superflue l’intervention de Dieu dans notre monde. Pire, pour certains, la science s’opposant au mystère, il devient urgent, pour notre salut, d’en venir à bout et donc d’évacuer tout mystère divin, désormais relégué au rang d’obscurantisme moyenâgeux.

Enfin, nous sommes, comme au temps des cathares, à une époque où l’Église apparaît corrompue, rongée par les scandales, non-crédible. Comment faire admettre désormais qu’elle vit de la présence réelle de Dieu qu’elle prétend incarner ?

Il est urgent de reproposer une « Église Saint-Sacrement », une Église qui offre la présence de Dieu aussi simplement, aussi humblement, que s’offre le pain, une Église qui visiblement se nourrit et vit de la présence actuelle de Dieu, une Église qui témoigne de cette présence réelle, incarnée, donnée aujourd’hui au monde, une Église qui, par amour de l’Eucharistie, devient Eucharistie, c’est à dire action de grâce divine.

C’est par le Saint-Sacrement, la sanctification, que nous réenchanterons le monde, lui donnerons de croire à nouveau en une perspective de salut pour tous.

C’est d’abord par notre propre sacrement, notre propre sanctification que nous pourrons participer à ce réenchantement. Ou sont les saints d’aujourd’hui, les hosties vivantes données au monde pour l’amour de Dieu ? Plus que nous effrayer, l’état de l’Église, le mépris croissant des religions devraient nous inciter à endosser la responsabilité de mieux incarner la présence eucharistique aujourd’hui, à être nous-mêmes action de grâce divine.

Seigneur, fais de nous des hosties vivantes, ta présence nourrissante offerte à notre monde. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 29 mai 2024

26.05.2024 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ – MATTHIEU 28,16-20

L’Esprit entre nous

Par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 28, 16-20

Les couples qui s’aiment savent que former un couple c’est bien plus que faire 1+ 1. Le couple c’est plus que « toi + moi », c’est « toi + moi, avec un cœur autours », qui symbolise l’esprit d’amour entre nous. Former un couple c’est bien plus que sommer deux individualités, c’est créer une réalité nouvelle, qui prend corps, qui croît et qui donne du fruit. Le couple est en soi bien plus que les deux personnes qui le forment, il a une réalité propre, une existence propre. Ce qui forme un couple c’est deux personnes qui fondent d’amour en un seul corps tout en préservant la personnalité de chacun. Et c’est cette nouvelle réalité qui engendre du fruit. Le couple c’est l’amour qui prend corps.

C’est la même chose avec Dieu. Le couple que Dieu veut former avec moi est bien plus que Lui et moi – Dieu d’une part et moi de l’autre – le couple que Dieu veut former avec moi, c’est certes Dieu et moi, mais c’est aussi la réalité de l’Esprit d’amour entre nous.

Nous pourrions ainsi décliner les exemples, une relation parent-enfant c’est bien plus qu’un parent + un enfant, c’est avant tout la réalité de l’esprit d’amour entre eux ; de même les amis, les fraternités d’âmes, ce qui les caractérise ce n’est pas leur somme, mais le concret de l’esprit qui les unit.

A mesure que j’aime mon époux, mon épouse, mon enfant, mon ami, mon frère, ma sœur, à mesure que grandit l’amour entre nous, la relation se personnalise, se concrétise. Elle prend corps ; elle devient un être en soi. « Regarde quel beau couple, ils forment » ; « Vois le bel esprit entre ces deux-là ». Les amitiés, les histoires d’amour sont des états spirituels qui prennent corps, qui naissent, qui vivent, qui grandissent, qui fructifient et qui, parfois hélas, meurent.

Dans le même ordre d’idée, ne parle-t-on pas de corps médical, de corps d’armée pour parler de la réalité concrète de l’esprit d’une corporation ? Enfin l’Église elle-même, qu’un lien spirituel unit, ne se conçoit-elle pas comme le corps du Christ ? Nous professions que les esprits – bons ou mauvais, divins ou diaboliques – prennent corps, nous sommes une religion de l’incarnation. Et les esprits, à mesure qu’ils s’incarnent, changent la réalité, jusqu’à engendrer une réalité nouvelle.

Ainsi, on peut mieux comprendre la Trinité. C’est Jésus, son Père et la réalité de l’Esprit d’amour entre eux. L’amour entre le Père et le Fils, c’est l’Esprit qui prend corps. Comme nous l’avons dit du couple, deux personnes dont l’amour constitue une réalité propre, caractérisée par son esprit, tout en préservant cependant la personnalité de chacun. Comme le couple est formé de deux êtres et de la réalité de l’amour entre eux, nous concevons la divinité formée d’un Père et de son Fils et de la réalité de l’Esprit d’amour entre eux.

Spirituellement, ceci nous invite à concevoir toutes nos relations sur un modèle trinitaire : toi, moi et la réalité de l’esprit d’amour entre nous. Pas simplement toi et moi comme deux individualités qui se côtoient ; chacun de nous, bien sûr, mais aussi la manière dont notre amour s’incarne, se concrétise, existe en tant que tel. Voilà ce qui définit nos relations : deux êtres et la réalité de l’esprit entre eux.

Notre regard s’en trouve tout de suite déployé. Aimer ce n’est pas seulement mon sentiment amoureux. Aimer ce n’est pas seulement l’être que j’aime. Aimer ce n’est n’est pas seulement toi et moi côte à côte. Aimer c’est certes deux êtres qui partagent des sentiments l’un pour l’autre, mais c’est aussi la réalité de cet esprit d’amour, ce qu’il engendre et qui lui est propre.

Ainsi, si ma relation avec Dieu c’est aussi la réalité de l’Esprit d’amour entre nous, ceci me force à l’examen de conscience : quel est le concret de mon amour envers Dieu ? Quels sont les fruits de cet amour ? Qu’engendre-t-il qui lui est propre ?

La vision trinitaire de nos relations, qui penche son regard sur la réalité concrète de l’esprit qui les anime, la beauté des fruits qu’il engendre, l’élan vital qu’il suscite, nous pousse à la croissance spirituelle et donc à rechercher le règne de l’Esprit-Saint entre nous.

Ainsi aimer c’est désirer voir l’Esprit-Saint s’incarner dans toutes nos relations. Certes je t’aime et tu m’aimes mais, au-delà de tout, je souhaite que l’esprit d’amour entre nous soit divin.

Fais Seigneur, que dans toutes nos relations ce soit ton Esprit Saint, la réalité de ton amour, qui s’incarne. Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 22 mai 2024

12.05.2024 – HOMÉLIE DU 7ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 17,11b-19

La prière du Seigneur

Par le Fr. Laurent Mathelot

Je vous invite à relire souvent cette page : le chapitre 17 de l’Évangile de Jean. C’est une des plus belles pages de la littérature antique ; c’est surtout une des plus belles prières jamais retranscrite, celle de Jésus pour ses disciples, au moment de sa mort. C’est la prière que nous avons dite le jeudi saint au reposoir.

C’est un beau texte, qui exprime sans doute mieux que tout ce qu’est la prière d’un prêtre pour sa communauté. On appelle d’ailleurs tout le chapitre 17 de Jean la Prière sacerdotale de Jésus. C’est en effet le Christ-prêtre qui prie là pour ses disciples. Et puisque nous sommes tous prêtres quand nous prions, c’est une prière que chacun peut adapter à sa situation : un père, une mère pour ses enfants, chacun pour sa famille, tous pour ceux que nous aimons.

On est la veille de la Pâque, le Christ vient de laver les pieds de ses disciples. Après un long discours d’adieu, toujours en leur présence, il lève les yeux vers le ciel et prie pour eux. Il vient de leur annoncer des choses graves : qu’il allait mourir ; que tous seraient dispersés et persécutés. Il faut s’imaginer dans quel état d’esprit se trouve le Christ quand il prie Dieu de garder ses disciples dans l’unité, de les protéger du Mauvais. A y regarder très étroitement, on pourrait penser qu’il en est réduit à constater l’échec de sa mission. On est au moment où tout va devenir tragique pour eux tous. Pourtant il prie «  qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » Quelle joie ? Celle des persécutions ?

La prière sacerdotale de Jésus est un superbe texte, et des siècles de théologiens ont produit quantité d’ouvrages à son propos. L’analyse de ce texte se révèle très profonde et très riche. C’est un bel exercice à faire. Je ne relève que quelques intuitions : le verbe « connaître » apparaît sept fois, ce qui traduit une plénitude de la connaissance dans la prière. Le thème de l’unité qui est central : unité du Père et du Fils, unité des disciples en Dieu et entre eux, unité des disciples comme témoignage de la présence de Dieu parmi les hommes. Enfin, autre mot important, le verbe « donner » qui revient 10 fois. La prière est un don, une offrande de soi autant qu’un don de Dieu.

Je l’ai dit cette prière sacerdotale de Jésus définit essentiellement ce qu’est « être prêtre », à savoir prier pour sa communauté ; être en même temps celui qui présente le sacrifice et celui qui s’offre en sacrifice, qui s’offre en prières. Jésus est ici autant le prêtre que la victime, celui qui se sacrifie pour ceux qu’il aime. Et si vous êtes familiers de l’Évangile de Jean vous savez que c’en est le thème central : le Christ est l’Agneau de Dieu qui s’offre en sacrifice pour le salut du monde, au moment même où, au Temple, on égorge les agneaux pour la Pâque.

Nous sommes tous prêtres quand nous prions. Nous sommes tous les intendants de notre prière. Et quand nous prions, nous nous offrons nous-mêmes par amour. Les prêtres ordonnés sont là pour mener la prière communautaire et offrir les sacrements de l’Église, mais chaque baptisé est un prêtre dans le quotidien de sa foi. Chaque fois que vous vous sacrifiez par amour, chaque fois que vous priez par amour, que vous vous donnez par amour, vous êtes autant de prêtres qui offrent un sacrifice pour Dieu.

Après la prière comme connaissance de Dieu, comme facteur d’unité, comme don de soi, après avoir souligné que la prière faisait de nous tous des prêtres, je voudrais conclure en m’arrêtant sur un dernier verset de l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus dit : « Et pour eux – c’est à dire nous, ses disciples – pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. ». La prière en effet nous sanctifie, elle nous rend saints, parce qu’elle touche au sacré.

Nous l’avions remarqué au début, nous sommes au moment tragique où Jésus pressent sa mort et les persécutions de ses disciples, à un moment où il pourrait avoir le sentiment d’un échec total de sa mission. Face à lu,i il n’y a que souffrances et atrocités qui s’annoncent. Pourtant, il prie que ses disciples partagent sa joie.

Quand Jésus demande à son Père de nous sanctifier dans la vérité, sa prière est que Dieu nous rende saints face au monde tel qu’il est, en toutes circonstances. C’est évidemment facile de toucher à la sainteté quand notre cœur est inondé d’amour. Les couples qui se marient, les parents qui voient naître leur enfant, à ce moment de leur vie, ont naturellement l’impression de toucher au sacré au fond de leur cœur. Mais quand tout va mal, quand on nous agresse ou nous persécute ?

La joie parfaite, celle dont le Christ demande à son Père de nous combler, vient de cette sanctification de tous les instants, des joies comme des peines. On ne peut, en effet, être saints que dans l’authenticité de chaque situation. Ainsi, dans la prière, il s’agit de toujours faire face à la réalité des choses. Certes de ne plus être dans le monde – c’est à dire, ballotté au gré des maux – mais tout de même d’assumer l’authenticité du monde, de se placer dans la vérité, dans la réalité parfois tragique de ce que nous vivons et de demander à Dieu de venir tout rejoindre, tout sanctifier de cette vérité.

La joie parfaite vient de ce qu’en toute circonstance, nous voudrons malgré tout toucher au sacré, par la prière. Le Christ, en effet, nous dit que tout ce que nous demanderons authentiquement à Dieu, le Père l’exaucera. C’est la volonté de rejoindre toute vérité par la prière qui nous amènera à la joie de Dieu.

Sanctifie-nous dans la vérité de chaque instant, Seigneur. Donne-nous en toute circonstance de trouver un chemin de sainteté, un chemin vers ta joie, un chemin vers toi. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 mai 2024

05.05.2024 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 15,9-17

L’amour, en plein et en creux

Par le Fr. Laurent Mathelot

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis.» Nous avons été choisis par Dieu. Avons-nous conscience d’être les élus de son cœur ?

Nous aurions pu naître ailleurs, loin de la religion chrétienne. Nous aurions pu ne pas avoir été baptisés et même avoir été éduqués dans le mépris de la foi. Nous aurions pu, comme tant d’autres, avoir déserté l’Église. Mais nous avons été choisis, divinement attrapés par le cœur et c’est pour cela que nous sommes ici.

Depuis toujours, nous sommes assoiffés d’amour au point de ne l’espérer que divin, c’est à dire total et éternel. Voilà le signe de notre élection par Dieu. Plus que nous-mêmes avoir choisi l’amour, c’est lui qui nous porte depuis l’enfance, avant que nous en ayons eu conscience. Si nous sommes ici, c’est parce qu’il y a en nous une puissance d’aimer qui nous dépasse, confine au divin et qui, depuis toujours, nous fait vivre.

Même malade, même en souffrance, et peut-être particulièrement là, nous éprouvons un véritable désir d’amour. Peut-être même l’amour d’un père, d’une mère, de proches nous a-t-il manqué ? C’est encore le signe que nous sommes tout entier tournés vers l’amour.

Mesurons-nous à quel point nos joies comme nos peines révèlent le fait que nous ne vibrions que d’amour ? Nous sommes tellement gagnés par le désir d’amour que nous en avons fait notre religion. Oui, l’amour s’incarne pleinement et, oui, c’est ce que nous voulons vivre.

Bien sûr, il n’y a pas besoin d’être croyant pour aimer et se sentir aimé. L’amour humain est accessible à tous et la fraternité humaine est possible entre tous, croyants et non-croyants. Mais le désir de vivre un amour absolu ne vient, lui, que de la rencontre avec Dieu. Notre soif n’est pas tant celle d’un amour naturel que celle d’un amour surnaturel, qui pourtant nous touche et nous porte concrètement, quotidiennement. Nous aspirons au divin dans l’amour humain, non pas comme un idéal abstrait vers lequel il faudrait désespérément tendre, mais pratiquement, incarné en nous, ici et maintenant.

D’ailleurs, le commandement que nous donne le Christ n’est pas tant de nous aimer les uns les autres – c’est le minimum bien sûr – que de nous aimer « comme Dieu nous a aimés ». Lui en premier, lui avant tout et lui plus de tout. C’est lui qui nous a choisis et nous ne faisons que languir de cet amour. De là, notre désir de le voir à l’œuvre encore à travers nous. De là, notre présence ici.

Le commandement de Dieu c’est de ne pas sortir de l’amour ; d’encore voir dans nos blessures et dans nos peines, même dans l’amour qui nous manque, encore et d’abord l’amour ; de ne jamais rester centré sur nos souffrances, mais plutôt sur l’amour qu’elles révèlent malgré elles. Que mon frère m’offense, c’est bien que je ne désire que l’aimer. Suis-je en deuil ? C’est bien par amour. Ai-je l’impression que quelqu’un m’abandonne ou me trahit ? C’est parce que je l’aime. Tout ce qui blesse notre amour témoigne encore de sa présence.

Donner sa vie pour ceux qu’on aime, c’est trouver dans toute l’existence, dans les joies comme dans les peines, la trace, en plein ou en creux, de cet amour – intense, profond, puissant, qui transcende le bien comme le mal, et que nous éprouvons quoi qu’il advienne.

Enfin, il n’y a pas d’amour sans, quelque part, la joie d’aimer. « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » nous dit le Christ. Si nous parvenons à voir que toute tristesse est le signe d’un amour blessé – et donc d’un amour vif, bien plus profond qu’il n’est meurtri – si nous parvenons à voir que toute blessure affective est le signe d’un plus grand amour qu’encore nous éprouvons, alors il est toujours possible de retrouver la joie de cet amour. Si nous parvenons à voir la tristesse comme le reflet blessé d’une plus grande joie d’aimer, alors notre joie sera parfaite, puisque de toutes circonstances.

Donner sa vie, c’est trouver dans toutes ses circonstances, les plus belles comme les plus affligeantes, la trace de l’amour d’autrui. Alors nous aimerons comme Dieu nous aime.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er mai 2024

28.04.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 15,1-8

L’amour divin comme sève

Par le Fr. Laurent Mathelot

La semaine passée, j’ai essayé de monter ce que l’image du Bon Pasteur recelait de tragique, en quoi Jésus était le pasteur qui accompagnait ses brebis au sacrifice. L’image du Christ qui emmène son troupeau sur des prés d’herbe fraîche n’efface pas sa conclusion systématique, à savoir que toutes ces brebis finiront sacrifiées. L’agneau n’est jamais un animal de compagnie pour les Hébreux.

Cette image du Bon Pasteur qui accompagne son troupeau au sacrifice est renforcée quand Jésus dit « Moi, je suis la Porte des brebis » (Jn 10, 9), cette petite porte de la muraille de Jérusalem, par laquelle entraient les animaux qui allaient être sacrifiés au Temple. La conclusion dès lors est simple : tous vos sacrifices passent par moi.

Et en effet, le sacrifice de soi n’est acceptable que par amour. Autrement, c’est-à-dire quand le sacrifice nous est imposé, nous devenons des boucs-émissaires et des victimes. L’idée du Christ qui nous précède et nous accompagne dans tous nos sacrifices – les plus petits comme les plus grands – l’idée que le Christ, au moment où nous souffrons, partage nos souffrances, est une voie pour trouver en toutes circonstances la force d’aimer.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui une autre image – non plus animalière mais végétale – celle du Christ comme la vigne que Dieu plante sur la Terre, dont nous sommes les sarments qu’il cultive. Cette image va nous permettre de comprendre comment trouver cette force d’aimer en toutes circonstances.

Le fil rouge que nous allons suivre est celui de la sève qui, précisément, est ce qui unit les sarments à la vigne. En effet, dans la parabole, Dieu est le vigneron et il considère les fruits de sa vigne comme ceux de son amour. La sève fonctionne donc ici comme l’amour de Dieu, que le Christ transmet à ses disciples. C’est la force de cette sève qui nous sauve, mais pas seulement, il y a aussi notre soif de cette sève. Dieu ne nous sauvera pas sans notre adhésion.

Sur les huit verset que nous venons de lire, sept fois, le Christ dit « Demeurez en moi » : « Demeurez en moi, comme moi en vous » ; « Demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous » ; « celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit », « car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Cette imbrication mutuelle du Christ en nous et de nous dans le Christ est la clé pour trouver la force d’aimer en toutes circonstances que nous cherchons.

Que le Christ soit en nous, c’est la partie facile de l’équation. Il s’est complètement donné à nous dans notre baptême. C’est évidement l’autre partie qui est la plus difficile à résoudre : faire en sorte que nous soyons dans le Christ, que nous l’incarnions.

Mais il ne nous est pas demandé d’être immédiatement conformes au Christ, à son commandement d’aimer comme Dieu aime. Il nous est simplement demandé de commencer à porter du fruit. « Tout sarment qui porte du fruit, (mon Père) le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage. » A force d’amour, Dieu nous affine. Il élague en nous ce qui n’est pas porteur. Il enlève tout ce qui consomme de la sève en vain, notre consommation égoïste de l’amour, sans fruits.

Si nous revenons à notre idée initiale, à savoir comment trouver la force d’aimer en toutes circonstances, nous voyons que c’est par l’habitude de se nourrir de la sève du Christ et par la docilité à la taille par Dieu.

Au fur et à mesure que nous considérerons l’amour du Christ comme vital pour nous, nous chercherons à demeurer en sa présence. Et c’est ce qui nous donnera, aux moments de la souffrance voire de la mort – au moment des sacrifices – la certitude que, tant que nous vivons, il est là et nous sommes encore en lui, plus proches de lui que tout ce qui nous concerne et nous affecte, aussi proche de lui que l’est de nous la moindre sève de vie. Je crois qu’il est important de travailler ce sentiment-là : considérer le Christ comme vital pour nous, plus vital que l’air que nous respirons ou l’amour de ceux que nous aimons. Alors le moindre signe de vie en nous évoquera sa présence.

La peur des sacrifices et de la mort s’efface devant la présence du Christ à nos côtés, c’est le fondement de notre espérance et le don reçu à notre baptême. Mais cette disparition, dans les moments de douleur, de la peur au profit de l’amour ne va pas de soi. Il est facile de s’abandonner au désespoir, et pour certains à la révolte voire la haine, quand la souffrance prend terriblement le dessus.

Nous poursuivrons notre réflexion la semaine prochaine, en creusant la question : comment trouver, au-delà de toute souffrance, l’amour ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 avril 2024