Pia Luciani, nièce de Jean-Paul Ier: il nous apprenait l’humilité

Jean-Paul Ier, Pape du 26 août 1978 au 28 septembre 1978.Jean-Paul Ier, Pape du 26 août 1978 au 28 septembre 1978.

Pia Luciani, nièce de Jean-Paul Ier: il nous apprenait l’humilité

«Il était un second père pour moi». La nièce du Pape Luciani réagit à la promulgation du décret qui reconnaît la guérison miraculeuse attribuée à l’intercession de Jean-Paul Ier. Le Pape Luciani sera prochainement proclamé bienheureux. 

Debora Donnini – Cité du Vatican

«Nous l’avons toujours considéré comme un saint, même de son vivant, et maintenant qu’il a été reconnu comme bienheureux, c’est une grande satisfaction pour nous». C’est avec des mots vibrants d’émotion et d’affection que la nièce de Jean-Paul Ier, Pia Luciani, réagit à l’autorisation donnée par François à la Congrégation pour les causes des saints à promulguer le décret qui reconnaît un miracle attribué à l’intercession de Jean-Paul Ier. Pia Luciani est la première des 12 enfants d’Edoardo, le frère d’Albino Luciani. Elle a rendu visite à son oncle à de nombreuses reprises dans les différents endroits où il a été appelé à servir l’Église.

Qui était votre oncle pour vous?

Il était un second père pour moi. Lui et mon père étaient complètement différents. Mon père était bon pour certaines choses, mon oncle était bon pour d’autres: mon oncle avait plus de patience pour écouter. Nous nous tournions vers lui quand nous avions besoin d’un bon mot. Quand on se disputait avec mon père, il était toujours le point de référence. Même pour des conseils lorsque nous devions prendre des décisions, nous lui demandions.

Albino Luciani était un homme de foi profonde: quel héritage a-t-il laissé en ce sens à vous, neveux, le Pape du sourire?

Il était toujours souriant, même quand il avait des pensées, il nous encourageait même quand nous avions des difficultés. Il nous a écoutés, nous a donné des conseils, puis nous a encouragés à être patients, à faire face aux choses et à croire en l’aide du Seigneur. C’était donc très agréable de lui parler et de se confier à lui. Je lui rendais souvent visite. Il disait que nous devions être patients et bien nous comporter, non seulement pour nous-mêmes devant le Seigneur, mais aussi pour donner un bon exemple aux autres.

Avez-vous rendu visite à votre oncle pendant les années où il était patriarche de Venise, et ensuite aussi Pape, à Rome?

J’ai fréquenté l’université de Lumsa et, plus tard, chaque année, l’université proposait des cours de mises à jour pour les enseignants -j’enseignais dans le secondaire- et c’est pour ces raisons que je suis toujours allée à Rome. Cette année-là, je suis aussi descendu pour le cours et à cette occasion, je suis aussi allée voir mon oncle. On a déjeuné ensemble, on a parlé… C’est la dernière fois que je l’ai vu. Quand il était patriarche de Venise, j’y allais souvent, mais j’avais commencé à lui rendre visite même quand il était à Vittorio Veneto. Il était une personne de grande charité envers les autres, ainsi que fidèle au Seigneur. Une fois, lorsque je suis allé lui rendre visite à Venise, la religieuse m’a demandé de dire à son oncle de lui permettre d’acheter des chaussettes pour lui: «Ses chaussettes sont toutes abimées», a-t-elle dit. J’ai dit: «Demandez-lui, vous qui êtes ici…». La religieuse m’a dit qu’elle avait essayé, mais qu’il lui avait dit: «Ma sœur, vous êtes si douée avec une aiguille, trouvez un moyen de les réparer à nouveau et ensuite, avec cet argent, nous rendrons un pauvre homme heureux. Quand elles ne tiendront vraiment plus, voyons ce que nous pouvons faire».

Il avait donc beaucoup d’attention pour les pauvres. Il avait également été en Afrique….

Il avait des relations avec des personnes de presque tous les pays du monde. Je peux vous le dire car je collectionnais les timbres et il mettait de côté les enveloppes avec le timbre. Certains venaient d’Australie, d’autres d’Afrique, d’autres encore d’Amérique latine. L’un d’eux venait de Pologne, du secrétariat de celui qui allait devenir, après lui, le Pape Jean-Paul II. Il avait donc déjà de nombreuses relations. Il avait une vision très large et était au courant de situations pratiquement partout dans le monde. Il était très intéressé et essayait de conseiller ses prêtres également: s’il y avait un besoin en Afrique, si quelqu’un voulait descendre…

L’expérience du Concile Vatican II a également été forte pour lui…

C’était une expérience merveilleuse pour lui. Il aimait beaucoup être parmi tous ces gens, aussi parce qu’il avait beaucoup de curiosités, il voulait élargir ses connaissances. Donc, s’il trouvait quelqu’un qui était aussi prêt à parler, à exprimer ses expériences, à les raconter, peut-être qu’il lui disait: avant de rentrer, viens je t’emmène chez mon frère, viens je t’emmène dans mon diocèse pour te présenter mon pays et te présenter le diocèse.

Le mot Humilitas se détache sur ses armoiries. L’humilité: un mot central dans la vie de votre oncle ?

Il avait l’habitude de dire qu’il faut rester «bas, bas», parce que chacun de nous a ses limites et ses défauts -qu’il faut essayer d’éliminer, bien sûr- mais même par rapport aux autres, il ne faut pas se croire supérieur. Bien qu’il ait une grande culture, bien qu’il ait d’énormes talents, il était toujours «dans le coin». Une fois, je l’ai accompagné à une réunion. À un moment donné, quelqu’un a dit: «Je ne comprends pas, le patriarche de Venise n’est pas là, il n’est pas encore arrivé, il est habituellement à l’heure…». Puis ils ont découvert qu’il était au fond de la pièce. Ils pensaient qu’il arrivait en voiture avec beaucoup de faste, mais au lieu de cela, il était dans un coin, à réciter le chapelet en attendant que l’assemblée commence.

Comment avez-vous vécu sa mort, après seulement 33 jours de pontificat?

Nous l’aimions beaucoup et c’était donc une grande détresse pour moi. J’ai été la première à être informée car mon père, qui était alors président de la Chambre de commerce de Belluno, se trouvait en Australie. Heureusement, avant de partir en Australie, il était venu à Rome pour dire au revoir à son frère. Comme il n’était pas là et que j’étais la fille aînée, j’ai été informée de la mort de mon oncle. Ce fut un énorme choc pour tout le monde.

Quel est, selon vous, l’héritage, la parole, que le Pape Luciani porte pour l’Église aujourd’hui?

Il dirait qu’il est nécessaire de faire le plus grand effort possible et de laisser le reste au Seigneur. De même, lorsque nous avions des problèmes, il nous disait: «Comporte-toi comme ça, même si les autres ne sont pas toujours corrects avec toi, essaie de l’être, essaie d’aimer les gens».

Source: VATICANNEWS, le 13 octobre 2021

À Casamari, la béatification de six moines cisterciens

Icône des martyrs de CasamariIcône des martyrs de Casamari  (RAPH@SUOR)

À Casamari, la béatification de six moines cisterciens

Dans les pages de L’Osservatore Romano, le postulateur général de l’ordre cistercien, le père Pierdomenico Volpi, présente quelques traits caractéristiques des six religieux – Siméon, Modeste, Mathurin, Albertin, Domenico, et Zosimo- qui sont béatifiés ce samedi 17 avril dans cette abbaye cistercienne du Latium par le cardinal Marcello Semeraro, préfet de la Congrégation pour la cause des saints.

par Pierdomenico Volpi

Le martyre a une connotation précise, comme nous le lisons dans le Catéchisme de l’Église catholique: il est « le témoignage suprême rendu à la vérité de la foi, le martyr est un témoin qui arrive jusqu’à la mort». On peut ainsi inclure dans ce témoignage les six religieux de Casamari: Siméon, Modeste-Marie, Maturin, Albertin, Domenico, et Zosimo.

Ayant entendu parler des violences commises par l’armée française lors de son retrait du Royaume des Deux-Siciles, de nombreux moines choisirent de quitter le monastère de Casamari. Conscients du risque, seuls les six religieux restèrent et accueillirent le groupe de soldats le 13 mai 1799.

Ils avaient pourtant des raisons valables de quitter le monastère: parmi eux, un moine qui n’avait pas prêté serment à la Constitution civile du clergé (le père Siméon Marie Cardon), un déserteur de l’armée républicaine française (le frère Mathurin Marie Pitri), un moine bohémien appartenant à l’Empire autrichien, ennemi acharné de la République française (le père Domenico Maria Zawrel), un religieux de l’abbaye de Sept-Fons qui s’était réfugié à Casamari (le frère Modeste Marie Burgen), un autre religieux français qui n’avait pas pu vivre sa vocation en France (le frère Albertino Marie Maisonade), et enfin, un jeune religieux de Milan (le frère Zosimo Maria Brambat).

Ils n’eurent même pas eu la «joie» de vivre le martyre. Les martyrs voient dans la souffrance la possibilité de verser leur sang pour le Christ, de lui ressembler dans la mort: chez les six religieux de Casamari, il n’y eut rien de tout cela, seulement de l’incertitude, de la peur et de la douleur ; ils accueillirent et nourrirent le groupe de soldats français, et furent tués comme de véritables «martyrs de l’accueil», morts comme ils ont vécu: dans la simplicité. Le père Siméon et ses compagnons étaient un «signe vivant de la présence de Dieu». Ils avaient tous suivi le Seigneur à l’école de Saint Benoît, à la manière cistercienne. Le père Siméon avait quitté la France parce qu’il ne pouvait pas vivre pleinement sa vocation de moine et avait affronté les ennemis de la foi catholique.

Le père Domenico avait abandonné à la fois sa patrie et l’ordre dominicain pour vivre plus résolument son appel à la sainteté. Un signe de la présence de Dieu est aussi le frère oblat Mathurin qui, guéri d’une grave maladie, avait quitté l’armée française pour consacrer sa vie à Dieu. Il ne fait aucun doute que tous les martyrs de Casamari, ayant choisi de se consacrer au Seigneur selon la règle bénédictine, étaient déjà un signe éloquent de la présence de Dieu et le martyre constitua un achèvement généreux de leur consécration.

L'abbaye cistercienne de Casamari

L’abbaye cistercienne de Casamari

étaient aussi un «signe pour la vie éternelle». Les mots que le père Siméon dit à ses sauveteurs avant de mourir sont à cet égard significatifs: «quand j’ai pris cet habit, j’ai renoncé à l’aide des hommes. Me soumettant à Dieu seul, je ne ferai rien qui puisse abréger ma vie ou la prolonger». Le frère Zosimo est également un signe plein de sens de la vie éternelle: mortellement blessé, il réussit à se cacher pendant trois jours puis se met en route pour Boville Ernica, à la recherche d’un prêtre qui pourrait lui administrer les derniers sacrements. Il dut cependant s’arrêter en chemin et, assisté par des paysans, il mourut là.

En tant que témoins de la vie monastique, puis en versant leur sang, nos martyrs sont aujourd’hui «une graine qui a donné un fruit efficace». Après leur martyre, de nombreux fidèles affluèrent sur leurs tombes et beaucoup parmi eux obtinrent des grâces. L’affluence était telle que le supérieur de l’époque leur imposa, en vertu de leur vœu d’obéissance, de ne plus accorder de faveurs pour leur intercession.

Aujourd’hui, les témoignages des fidèles dans le livre d’or installé près de leurs tombes sont très évocateurs : «chers frères martyrs, aujourd’hui nous parlions de vous, en souhaitant votre canonisation. Maintenant, dans le silence paisible de votre sépulcre, une seule phrase coule de mon cœur : ‘Tout est accompli’. Je comprends que je désire ce qui a déjà été, et qui est. Veuillez intercéder pour votre communauté, pour ce district, pour le diocèse, pour toute l’Église».

Enfin, les cisterciens de Casamari sont des «signes de contradiction». Le martyr est un témoin du Christ, lumière du monde, mais le monde choisit les ténèbres, préférant le mensonge à la vérité. «En Occident, l’on préfère souvent une visibilité discrète dans les médias, on propose un christianisme doucereux et conciliant qui n’a pas le courage de dire le ‘oui, oui ; non, non’ évangélique. C’est pourquoi les chrétiens eux-mêmes, pour ne pas aller ‘trop’ à l’encontre de la mentalité actuelle, préfèrent ignorer l’existence des martyrs». Les martyrs de Casamari répètent, en contradiction avec le monde, que la voie du monde n’est pas la voie du Seigneur; Jésus-Christ l’affirme clairement lorsqu’il proclame bienheureux les persécutés. Benoît XVI a écrit: «même ce XXIe siècle s’est ouvert sous le signe du martyre. Lorsque les chrétiens sont vraiment le levain, la lumière et le sel de la terre, ils deviennent eux aussi, comme cela est arrivé à Jésus, l’objet de persécutions» ; comme lui, ils sont des «signes de contradiction». La coexistence fraternelle, la foi, les choix en faveur des plus petits et des plus pauvres, qui marquent l’existence de la communauté chrétienne, suscitent parfois une violente aversion.

Nos martyrs ont accepté la haine du monde parce qu’ils savaient que cette haine était due à leur foi. De certains d’entre eux, nous ne connaissons que le nom et quelques brefs traits, mais comme il a été dit : «les martyrs brillent comme des étoiles, leur témoignage est fort, encourageant et devient un suprême témoignage d’amour».

Source: VATICANNEWS, le 17 avril 2021