Angélus: Dieu nous aime d’un amour inconditionnel et gratuit
Quelques heures après son retour de Marseille où il a pris part à la clôture des Rencontres méditerranéennes, le Pape François a présidé la prière mariale de l’Angélus devant des nombreux fidèles, présents place Saint-Pierre. En commentant l’Évangile de ce 25ème dimanche qui rapporte la parabole d’un propriétaire d’une vigne qui invite à travailler dans sa vigne, le Saint-Père a exhorté à aller à la rencontre des autres d’un cœur plein d’amour.
Jacques Ngol, SJ – Cité du Vatican
L’Évangile raconte l’histoire d’un propriétaire d’une vigne qui «sort aux premières heures du jour jusqu’au soir pour embaucher des ouvriers», explique le Saint-Père. Ce fermier paie tous ses ouvriers de «la même manière, même ceux qui n’ont travaillé qu’une heure»: c’est le paradoxe de la Justice de Dieu.
Dieu rembourse tout le monde avec la même pièce
La manière de procéder du propriétaire de cette vigne semble «être une injustice» déclare François avant d’inviter à ne pas lire la parabole «autravers des critères salariaux». Cette parabole, affirme le Souverain pontife, veut plutôt nous «montrer les critères de Dieu, qui ne calcule pas nos mérites, mais qui nous aime comme des enfants». Cet amour de Dieu se manifeste dans cette épisode par deux actions: «Dieu sort à toute heure pour nous appeler; il rembourse tout le monde avec la même « pièce »».
Dieu, poursuit l’évêque de Rome, «n’attend pas que nos efforts viennent à lui, il n’examine pas nos mérites avant de nous chercher, il n’abandonne pas si nous tardons à lui répondre». C’est parce qu’il est si généreux que «Dieu rend à tous la même «monnaie», qui est «son amour». Pour le Saint-Père, le sens ultime de la parabole réside en ceci que même «les ouvriers de la dernière heure sont payés comme les premiers», ce qui explique la supériorité de la Justice de Dieu comparativement à celle des hommes. La justice humaine dit qu’il faut «rendre à chacun ce qu’il mérite», alors que «la justice de Dieu ne mesure pas l’amour à l’aune de nos rendements, de nos performances ou de nos échecs». Dieu nous aime parce que nous sommes ses enfants, et il le fait d’un amour inconditionnel et gratuit.
Aller vers les autres avec un amour inconditionnel
Poursuivant, le Saint-Père met en garde contre le risque «d’avoir une relation « mercantile » avec Dieu, en comptant davantage sur nos propres prouesses que sur la générosité de sa grâce». Car, parfois, même en tant qu’Église, «au lieu de sortir à toute heure du jour et de tendre la main à tous, nous pouvons nous sentir comme les premiers de la classe, en jugeant les autres lointains, sans penser que Dieu les aime aussi avec le même amour que celui qu’il a pour nous», affirme le Pape François.
Il fait remarquer par ailleurs que même dans nos relations, qui sont le tissu de la société, «la justice que nous pratiquons n’arrive pas à sortir de la cage du calcul, et nous nous limitons à donner en fonction de ce que nous recevons, sans oser aller plus loin, sans parier sur l’efficacité du bien fait gratuitement et de l’amour offert avec la générosité du cœur». Le Pape conclut son exhortation, invitant à se poser la question de savoir si, en tant que chrétien, «je sais sortir pour aller vers les autres, ou suis-je généreux envers tous, sais-je donner ce plus de compréhension et de pardon, comme Jésus me l’enseigne».
A la suite des récentes révélations d’abus sexuels au sein de l’Eglise, la Conférence centrale de l’Eglise catholique suisse (RKZ) redoute que la situation ne change pas jsi elle n’exerce pas de pression. L’organe menace de couper les impôts versés aux évêques. Pour le conseiller d’Etat valaisan Frédéric Favre, les autorités cantonales doivent avoir un droit de regard sur les activités de l’Eglise.
« Nous ne sommes plus en état de pouvoir faire confiance aux évêques pour qu’ils soient prêts à changer suffisamment les structures et la situation en vue de diminuer les abus sexuels », a asséné Urs Brosi, secrétaire général de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ – Römisch-Katholische Zentralkonferenz), dans le 19h30 de la RTS dimanche.
En Suisse, c’est la première fois que qu’une pression est exercée sur l’Eglise par le biais de l’argent. Quelques jours après les révélations des nombreux cas d’abus sexuels, la RKZ craint que rien ne change.
Dans la presse dominicale, la ministre zurichoise Jacqueline Fehr, en charges des affaires religieuses, promet d’exiger des comptes. « Les conditions posées aux contributions de l’Etat sont un levier efficace pour mettre fin aux atermoiements en matière de réformes », affirme-t-elle. D’après le journal Blick, l’Eglise catholique zurichoise est celle qui reçoit le plus d’argent en Suisse: près de 165 millions de francs par an.
Plus d’un milliard chaque année
Chaque année, l’Eglise catholique suisse encaisse plus d’un milliard de francs. Elle les perçoit principalement grâce aux impôts des fidèles et des entreprises, mais également via la contribution des pouvoirs publics.
En Suisse romande, des impôts ecclésiastiques sont perçus dans les cantons du Jura, de Fribourg, du Valais. Le canton de Vaud soutient financièrement l’Eglise en lui versant une partie des impôts généraux. Du côté de Genève et de Neuchâtel, les deux cantons ne prévoient qu’une contribution volontaire.
Si on apporte un soutien financier, on est en droit d’attendre que les actes abominables qui ont été révélés ne se reproduisent plus dit Frédéric Favre, conseiller d’Etat valaisan
Ce levier financier pourrait offrir un droit de regard aux politiques. Mais au sein des cantons catholiques interrogés à ce sujet par le 19h30, le Valais et Fribourg, les réactions sont contrastées. »Si on apporte un soutien financier, on est en droit d’attendre que les actes abominables qui ont été révélés ne se reproduisent plus », considère ainsi Frédéric Favre, conseiller d’Etat valaisan (PLR) en charge des Institutions. « On a le droit d’exercer une pression, y compris financière », insiste le ministre.
Autre canton, autre avis. Le conseiller d’Etat fribourgeois Jean-Pierre Siggen (PDC) se montre plus mesuré. Il considère de son côté qu’on ne peut pas arrêter de percevoir cet impôt simplement pour menacer ou faire pression. « Etant donné que l’Etat a des relations régulières avec l’Eglise, on peut rassurer la population qui s’inquiète sur le fait que nous observons son bon fonctionnement et les mesures qu’elle a prises », estime le chef de la Direction des finances.
A la suite de l’enquête sur les abus sexuels dans l’Eglise en Suisse, le conseil de paroisse d’Adligenswil (LU) a décidé de couper les vivres au diocèse de Bâle. Il versera immédiatement sur un compte bloqué les recettes des impôts ecclésiastiques attribuées ordinairement à l’évêché.
Jacqueline Straub, kath.ch / traduction adaptation Maurice Page
Par cette mesure de répression financière, la paroisse St-Martin entend faire pression sur le diocèse pour que «le système soit fondamentalement remanié». Elle invite toutes les paroisses de Suisse à faire de même.
«Jésus vous aime, moi aussi!» Pour sa première ‘homélie’, le nouveau diacre permanent Daniel Pittet a fait dans la concision. Son témoignage de vie, fracassée par les viols d’un prêtre pédophile avant de se reconstruire sur le pardon, en dit aussi long que les mots.
Reportage: Maurice Page et Bernard Hallet (photos)
La messe d’ordination de Daniel Pittet comme diacre permanent, le 23 septembre 2023, à l’église St-Pierre à Fribourg, a rassemblée une foule nombreuse pour accompagner ce père de six enfants dans cette nouvelle étape de sa vie.
La coïncidence de son ordination avec les révélations de l’enquête historique sur les abus sexuels en Suisse était évidemment dans tous les esprits. Mais elle n’a pas pu ternir la joie des cœurs. Le choix du chant d’entrée fixait déjà le décor: «Dieu qui nous appelle à vivre au combat de la liberté…de la vérité… de la dignité.» A 64 ans, Daniel Pittet reste un homme de combat, pour lui, pour l’Eglise, pour sa famille. Issu d’une famille disloquée, violé par un prêtre dans son enfance, Daniel a réussi à franchir tous les caps, malgré les tempêtes.
Les résultats du projet pilote de l’étude historique et totalement indépendante, commandée à l’Université de Zurich par la Conférence des évêques suisse (CES), la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ) et les Communautés religieuses catholiques de Suisse (KOVOS), présentés lors de la conférence de presse le 12 septembre, ont révélé un grand nombre de cas d’abus commis au sein de l’Église catholique depuis 70 ans. Chaque cas représente une immense souffrance vécue par des personnes et leur entourage.
Bouleversés par ces constatations, les évêques suisses ont mis sur pied, dès leur Assemblée plénière de trois jours qui s’est achevée ce mercredi 20 septembre à St-Gall, des mesures concrètes pour renforcer le système d’écoute des personnes victimes et apporter soutien et justice à toutes les familles concernées. Les trois mandants (CES, RKZ, kovos) ont déjà décidé cinq mesures immédiates sur la base des résultats du projet pilote. Ces trois instances sont donc co-responsables de leur application.
Commande de la suite de l’étude
L’étude nationale sera poursuivie en 2024-2026 par Monika Dommann et Marietta Meier, les chercheuses historiennes de l’Université de Zurich qui ont fourni l’étude pilote. Le financement est déjà assuré et les contrats sont signés par les trois mandants.
Création d’un centre national pour recueillir les annonces de victimes
La Commission d’experts de la CES « Abus sexuels dans le contexte ecclésial » a constitué, lors de sa réunion du 18 septembre 2023, un groupe de travail chargé de définir la composition, les compétences, les objectifs, les procédures, le mode de fonctionnement et la localisation du centre national. Le document opérationnel sera prêt en novembre de cette année. Il sera présenté ensuite aux trois mandant de l’étude (CES, RKZ et KOVOS) pour mettre en oeuvre le projet. La concrétisation se fera en collaboration avec les associations d’aide aux personne victimes CECAR, SAPEC, IG-M!kU (voir noms ci-dessous).
Accès aux archives ecclésiales en Suisse
Afin que les chercheuses puissent continuer à approfondir leur étude sur les abus ces prochaines années, tous les membres de la CES ont signé un engagement personnel (en contradiction d’ailleurs avec le droit canonique en vigueur) afin de garantir que toutes les archives sous leurs juridictions concernant les abus continuent à être disponibles et qu’aucun document ne soit détruit.
Discernement psychologique
La CES a décidé d’étendre à toute la Suisse un discernement psychologique approfondi pour les candidats aux séminaires et aux noviciats, ainsi que pour la formation des agents pastoraux laïcs. Cela existe déjà dans de nombreuses régions, mais ce discernement sera maintenant standardisé, professionnalisé, et rendu obligatoire dans toute la Suisse. La Conférence des supérieurs des séminaires de Suisse a reçu le mandat de mettre en oeuvre cette décision en collaboration avec des spécialistes en la matière externes à l’Église.
Professionnalisation des dossiers personnels
La CES va professionnaliser rapidement le traitement des dossiers personnels en engageant des experts en ressources humaines et en protection des données. L’objectif est de garantir que les dossiers de tous les agents pastoraux soient toujours complets et puissent être suivis à chaque changement de lieu de mission.
Toutes ces mesures seront mises en place jusqu’à la fin 2024 au plus tard.
Un tribunal ecclésial pénal et disciplinaire pour l’Église en Suisse
De plus, la Conférence des évêques suisses veut créer un tribunal ecclésial pénal et disciplinaire pour l’Église en Suisse. Les lois pénales suisses continuent bien évidemment à prévaloir et les autorités de poursuite pénale seront toujours sollicitées pour tous les cas d’abus ou autres délits commis en milieu ecclésial. Le tribunal ecclésiastique s’occupera des sanctions qui doivent être prises à l’encontre des membres du clergé en cas de violation d’une loi ecclésiastique.
Afin de concrétiser la mise en place d’un tel tribunal national et de permettre aux chercheurs d’accéder aux archives des dicastères du Siège apostolique, les évêques suisses sont déjà à pied d’oeuvre pour fixer un rendez-vous avec les responsables du Vatican dans les prochaines semaines.
Processus synodal
La Conférence des évêques suisses apportera dans le synode mondial de l’Église catholique à Rome d’autres thèmes soulevés dans l’étude pilote, tels qu’une approche différente de la morale sexuelle de l’Église, une intégration plus égalitaire de la femme dans les processus de décision et la problématique de la concentration des pouvoirs.
Les évêques suisses continuent donc leurs efforts pour améliorer les structures et ainsi renforcer au maximum la prévention, la justice et l’écoute. Face à l’indignation compréhensible, avant tout des personnes victimes mais aussi des agents pastoraux, ils souhaitent poursuivre leur mission pastorale sereinement, se concentrant sur l’essentiel du message évangélique et n’oubliant pas les actions concrètes au quotidien dans leurs diocèses respectifs. Face aux abus et aux souffrances qui en découlent, les évêques suisses n’auront jamais assez fait. Adapter continuellement les procédures pour rendre justice aux personnes victimes et pour que les abus ne se produisent plus est donc une priorité absolue pour la CES.
CECAR : Commission Écoute-Conciliation-Arbitrage-Réparation SAPEC : Soutien aux personnes abusées IG-M!KU : Interessengemeinschaft für missbrauchsbetroffene Menschen im kirchlichen Umfeld
Nicolas Betticher reste serein dans son église bernoise, où dit-il, les fidèles et le conseil de paroisse le soutiennent.
Remo Nägeli
Il est l’homme qui a dénoncé de nouveaux scandales d’abus sexuels et de dissimulation au sein de l’Eglise. Rencontre avec Nicolas Betticher, un curé qui assure mettre sa mémoire au service de la vérité.
Il nous reçoit dans les bureaux de l’église Bruder Klaus à Berne, où il est curé depuis onze ans. Le jour même où une commission d’historiens rend public le chiffre de 1002 cas d’abus sexuels relevés depuis le milieu du XXe siècle au sein de l’Eglise catholique. Fin, le verbe affûté, Nicolas Betticher, 62 ans, est l’homme sur qui tous les projecteurs se sont braqués depuis la révélation par le «SonntagsBlick» des graves accusations qu’il a formulées dans une lettre à destination du Saint-Siège contre six évêques ou anciens évêques à qui il reproche d’avoir dissimulé des abus sexuels. Parmi eux: Mgr Jean-Marie Lovey, actuel évêque du diocèse de Sion, et Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Selon cette missive, les six hommes «auraient tous couvert des cas d’abus sexuels, l’un d’entre eux aurait même agressé lui-même un jeune». A cela «s’ajoutent des abus présumés commis par des prêtres en Suisse».
Face à ces graves révélations, la Conférence des évêques suisses (CES) a ordonné, le 23 juin dernier, l’ouverture d’une enquête préliminaire, la confiant à l’évêque de Coire, Mgr Joseph Bonnemain. Mis en cause dans cette affaire, Mgr Scarcella, père abbé de Saint-Maurice, vient d’ailleurs d’annoncer suspendre sa charge jusqu’à la fin de cette enquête.
Nicolas Betticher, qui se décrit aujourd’hui comme un simple curé soucieux de vérité, a pourtant longtemps joué un rôle de premier plan. Porte-parole de la CES, chancelier du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg en 2001, nommé vicaire général en 2009, juge au tribunal interdiocésain, la liste est longue avant d’ajouter à ce CV lanceur d’alerte.
A la mort de Mgr Genoud, et la prise de fonction de son successeur, Mgr Charles Morerod, l’homme qu’on a surnommé parfois le Mazarin fribourgeois a connu une véritable traversée du désert. Extrêmement dure mais salvatrice, assure-t-il, avant de retrouver un job et de s’épanouir dans sa paroisse bernoise. «Ce qui se passe contribue à la conscientisation non seulement des catholiques mais de tout le monde», nous assure-t-il avant même notre première question.
– Comment vivez-vous le fait d’être l’homme qui provoque un tsunami au sein de l’Eglise? – Nicolas Betticher: Ce n’est pas facile, ce ne sont pas des choses dont on aime parler, en même temps je me sens très porté par Dieu, par ma foi et aussi magnifiquement par ma paroisse, ma famille. «On te soutient», m’a dit le président de paroisse, et cela fait du bien dans cette situation tempétueuse.
– Les personnes que vous avez mises en cause ont réagi? – Je n’ai pas eu de nouvelles. Ce qui est en soi normal.
– La commission de l’Université de Zurich qui a recensé depuis 1950 tous les cas d’abus sexuels répertoriés dans les archives de l’Eglise évoque 1002 cas. La pointe de l’iceberg? – Oui. Les victimes sont beaucoup plus nombreuses. Depuis la médiatisation de ma lettre, des victimes m’appellent, me disent: «Merci pour ce que vous avez fait mais je n’ai pas la force d’aller annoncer cela. Je ne peux plus entrer dans une église, voir des images de messe à la TV…»
– Que leur répondez-vous? – Je leur dis simplement: «Je suis là.» Même si je ne suis qu’un petit curé à Berne, je suis de leur côté. Et ils le sentent. Et c’est déjà ça.
– Vous avez été auditionné plusieurs fois par cette commission? – Trois fois. J’ai 35 ans d’expérience au sein de l’Eglise, comme laïc mais aussi comme prêtre, juge au tribunal interdiocésain. J’ai eu la chance de travailler en paroisse, en vicariat épiscopal, à l’évêché, à la nonciature. J’ai passé par tous les étages et de ce fait glané beaucoup d’informations.
– Vous notiez les cas, les abus portés à votre connaissance? – Non. Je n’ai jamais pris un seul document mais les choses les plus graves comme les plus récentes restent gravées dans ma mémoire. J’ai dit à la commission de vérifier car je n’avais plus les procès-verbaux, les actes.
– Pourquoi avoir écrit une lettre à Rome transmise par le nonce apostolique plutôt que d’aller parler à votre hiérarchie? – Comme j’avais donné toutes mes informations à la commission assumant l’enquête préliminaire et comme ces dernières concernaient des évêques, je me devais d’informer le Saint-Siège, conformément aux directives canoniques. Avant de rédiger ma lettre, j’en avais parlé en automne 2022 au nonce. Je souhaite, lui ai-je dit, qu’en tant que représentant du pape en Suisse vous transmettiez cela au Saint-Père. J’ai attendu six mois, subodorant que cela n’avait pas été fait puisque Rome n’a pas réagi. Le 25 mai, j’ai écrit la lettre et la réaction de Rome a été immédiate puisqu’une commission d’enquête dirigée par l’évêque de Coire, Mgr Bonnemain, a été diligentée.
– Vous réaffirmez ici ne pas être à l’origine de la fuite dans un média dominical? – Oui. Je n’ai jamais trahi le secret de fonction. Je suis dans la communion hiérarchique. Tout ce que je disais devait rester dans la famille. J’espérais que le pape prenne au sérieux mais aussi vérifie ce que je dis. A charge et à décharge, car les personnes sont toujours présumées innocentes. Mais j’ai transmis des faits vérifiables. Si cela conduit à plus grand bien, tant mieux! J’ai reçu plus de 100 e-mails et téléphones en quelques jours. Et il s’est passé hier soir quelque chose qui m’a beaucoup touché, parce qu’à un moment donné je commençais aussi à douter, à me demander si j’avais eu raison de donner toutes ces interviews… J’ai reçu un appel d’un prêtre que je ne connais pas, qui m’avait vu au TJ. Comme moi, il était devenu prêtre sur le tard et m’a dit: «Je suis tellement attristé par tout ce que je vois depuis ces dernières années que j’avais décidé de quitter le ministère. Je vous ai vu et j’ai décidé de rester!» (Il ne cache pas son émotion.) Si je peux faire ça, alors c’est bien. Comme lui, j’ai plusieurs fois été dans la même situation. Si je ne l’avais pas fait, je serais complice et c’est inacceptable!
– A quel niveau se situent les dissimulations que vous dénoncez? – Des informations sur des abus qui n’ont pas été transmises au Ministère public, alors qu’il y a obligation de le faire, mais aussi une volonté de ne pas utiliser tous les moyens qui nous permettent d’aller plus loin que le droit des hommes et dont nous ne faisons pas assez usage. Le droit canonique autorise, par exemple, la levée de la prescription. Ce que j’ai fait l’an passé pour un cas précis à la demande d’un évêque. Ce qui nous a permis d’ouvrir une procédure et d’arriver à une sentence. Mais bien souvent, malheureusement, si un abus est prescrit et classé par le Ministère public, l’Eglise entérine cette décision et classe l’affaire à son tour.
Ce prêtre et docteur en droit canonique plaide pour la fin de la dissimulation mais aussi pour la création de tribunaux ecclésiastiques indépendants de la tutelle d’un évêque. Remo Nägeli
– Quel genre de sentences existe? – La plus grave, c’est l’exclusion de l’état clérical, mais seul le pape peut la prononcer. On ne peut enlever en revanche le sacrement, qui est indélébile. Mais il y a différentes formes et degrés de peines, ce peut être devoir passer un an dans un couvent, suivre une thérapie, payer des compensations aux victimes, ne plus pouvoir célébrer la messe…
– L’Eglise devrait lever toutes les prescriptions en matière d’abus sexuels quand un cas est prescrit par la justice des hommes? – Oui. Bien sûr. A charge de la décharge, comme je le dis souvent. Mais la protection du prêtre est encore un réflexe bien ancré chez les évêques. En 2008, le président des évêques suisses m’a insulté parce que j’avais présenté un cas au Ministère public. Il m’a accusé d’avoir vendu un prêtre à la police!
– Mais vous avez occupé des fonctions importantes au sein de l’Eglise, quand vous étiez notamment conseiller de Mgr Genoud. N’avez-vous pas été aussi complice de ce système? – Je ne crois pas avoir été complice. Au début des affaires, en janvier 2008, nous avions été submergés par la révélation de nouveaux cas, dans le sillage de l’affaire d’un capucin français. On a immédiatement mis sur pied une commission externe qui gérait les affaires et transmettait un rapport à l’évêque. Le système marchait bien. Il faut demander à Mgr Morerod pourquoi il a supprimé cette commission quand il est arrivé au pouvoir. Mais à l’époque, on n’avait pas de base légale, de règlements pour faire une procédure canonique. Personne n’en parlait, personne n’en faisait. C’est pour cette raison que je dis qu’on a mal travaillé. Aujourd’hui, on a tous les outils à disposition pour le faire.
– Le problème vient-il du fait que l’Eglise est dirigée par de vieux hommes blancs qui s’accrochent à leur pouvoir? – C’est le cœur du problème. Le pouvoir peut être extrêmement pernicieux. A son ordination, l’évêque reçoit les trois pouvoirs: il est le juge suprême, le chef exécutif et en même temps le législateur et père spirituel de ses prêtres. Il y a quelque chose de malsain dans tout ça. Si on veut être fidèle à ces trois pouvoirs, on pète un câble! C’est ce qui est arrivé à Mgr Genoud. Lui en est tombé malade. Vous ne pouvez pas juger quelqu’un qui en même temps est votre collaborateur, avec qui vous avez peut-être été au séminaire, en vacances, parce que c’est un bon camarade et, en même temps, vous êtes le seul qui peut le juger. Il faut séparer ces trois pouvoirs. Je suis heureux d’entendre Mgr Bonnemain dire aujourd’hui qu’il faut créer des tribunaux ecclésiastiques.
– Aviez-vous noué des liens profonds avec certaines des personnes que vous dénoncez dans votre lettre? – Pas profonds, mais il est évident que les évêques dont je parle, je les connais tous, j’ai travaillé avec certains d’entre eux. En même temps, j’ai envie de les aider. Ce que je fais là, c’est aussi pour eux. On n’est pas l’un contre l’autre mais avec l’autre, au service de la justice et de la vérité. Nous devons avoir le courage de demander en Suisse la création de tribunaux indépendants. Soyons proactifs, créons par exemple trois tribunaux pour chaque région linguistique avec des gens compétents dans le domaine de l’abus sexuel, du droit, qui auront le pouvoir de juger également des évêques.
– Les destituer aussi? – Non. Seul le pape peut le faire. Mais prononcer une sentence qui aurait des conséquences. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas d’évêques qui crient ce que je crie. Ces tribunaux leur permettraient de se consacrer uniquement à leur tâche ecclésiastique tout en confiant la gestion des abus sexuels à un organe compétent. Mgr Genoud aurait pu faire entendre ce cri, mais il n’avait plus la force de le faire à la fin de sa vie. Il avait une empathie de première classe, il a absorbé tous ces cas d’abus par des prêtres comme si c’était lui qui les avait perpétrés.
– Avec tout ça, vous avez douté parfois de l’existence de Dieu? – Non, jamais de l’Eglise invisible, cette communion dont parle saint Paul, ce corps mystique dont nous sommes tous membres avec un seul chef, le Christ. Mais de l’Eglise visible, l’institution, bien sûr que oui. Et je continue! Mais le doute permet d’approfondir, de creuser la raison pour laquelle je suis encore là. Je pense que c’est un devoir d’oser le risque de se faire taper dessus. Je me rends bien compte qu’il y a des gens qui disent le pire sur moi dans mon dos. Mais ce n’est pas grave.
– Comme la planète, cette Eglise visible est menacée à court terme? – Oui, mais je reste optimiste, contrairement à ce prêtre qui disait qu’il est minuit plus cinq minutes. Cela passera inévitablement par un nouveau concile. Vatican II a déjà 70 ans. On vit aujourd’hui dans un monde digital sans hiérarchie verticale dans la communication. Tout va beaucoup plus vite; si on n’agit pas rapidement, si on croit qu’on peut faire encore comme au Moyen Age avec de petits appels de fumée ou d’encens, on va dans le mur de cette Eglise visible. Mais je n’ai pas peur, car l’Eglise invisible est portée par le Christ et il n’abandonnera jamais ce qu’il a créé. Mais ce qu’il nous demande aujourd’hui, c’est de rénover l’Eglise visible par la foi en l’Eglise invisible. C’est notre job. C’est pour cela que je m’engage.
– Jésus a chassé les marchands du temple. Que ferait-il aujourd’hui pour éradiquer les abus sexuels au sein de son Eglise? – Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut revenir aux racines de la foi. C’est la vérité qui rendra libre. La vérité prend racine dans l’amour partagé. «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.» Quand on se souvient de cela, il y a tout de suite le respect de l’autre. Et le respect de l’autre, c’est aussi le respect de la justice!
Par Patrick Baumann publié le 22 septembre 2023 – 06:25
par Gianni Valente Louvain (Agence Fides) – Le 22 septembre 2018, il y a exactement cinq ans, les représentants du Saint-Siège et de la République populaire de Chine signaient à Pékin l’Accord provisoire sur les procédures de nomination des nouveaux évêques chinois. Cet accord a été prolongé à deux reprises, en 2020 et 2022. Et la nature provisoire très confirmée de l’instrument incite à éviter les évaluations définitives de son application. L’anniversaire de la signature est cependant l’occasion de recueillir les suggestions et les réflexions du grand missionnaire belge Jeroom Heyndrickx, de la Congrégation du Cœur Immaculé de Marie (Missionnaires de Scheut). Le Père Jeroom a presque 92 ans et a consacré toute sa longue vie au service de l’Eglise en Chine.
Père Jeroom, nous avons appris hier que deux évêques chinois participeront au synode qui va s’ouvrir à Rome. Et aujourd’hui, cela fait cinq ans que la première signature de l’accord provisoire entre la Chine et le Saint-Siège sur la nomination des évêques chinois a eu lieu. Que pensez-vous de cette coïncidence fortuite ? JEROOM HEYNDRICKX: La présence de deux évêques de Chine continentale au prochain Synode est évidemment un fruit clair de l’accord du Pape François (2018)avec la Chine pour initier un dialogue et des échanges continus. Un autre fruit concret est la récente visite des évêques chinois à Louvain – après laquelle ils ont également visité l’Église de France pendant trois jours et ont eu trois rencontres aux Pays-Bas. À l’invitation du cardinal De Kesel, quatre évêques chinois ont obtenu l’autorisation des autorités civiles chinoises de se rendre à Louvain au début du mois de septembre afin d’étudier les moyens de réactiver les échanges et la collaboration fructueux et significatifs avec la Fondation Verbiest.
Des opinions et des commentaires continuent de circuler sur l’accord, qui passent à côté de son cœur et perdent de vue son objectif principal. Quel est le cœur de l’accord ? HEYNDRICKX: Grâce à cet accord, tous les nouveaux évêques catholiques ordonnés le sont en pleine communion avec le Pape et sont désormais légitimes et reconnus à la fois par le Saint-Siège et par la Chine. L’un des principaux obstacles à une plus grande unité dans l’Église est ainsi levé. Ainsi, un mouvement historique vers une plus grande unité dans l’Église se déroule sous nos yeux.
Plusieurs observateurs soulignent que depuis la signature de l’accord, il y a eu peu de nouvelles commandes HEYNDRICKX: Il est vrai que le dialogue avec la Chine n’a pas progressé aussi facilement, même après l’accord du Pape. Pourquoi devrions-nous le cacher? Nous sommes nous aussi déçus qu’il n’y ait pas eu plus d’évêques nommés pour occuper les sièges vacants dans plus de 25 diocèses en Chine. Nous pensons également que la pratique de la liberté de croyance religieuse est trop limitée en Chine. Certains partis politiques des pays occidentaux se concentrent toutefois exclusivement sur ces aspects de l’Accord. Ils critiquent les efforts du Pape pour dialoguer et promouvoir les objectifs spirituels de l’Église. Pourquoi ? Peut-être pour promouvoir leur propre objectif politique. Mais des faits tels que la récente visite d’évêques catholiques chinois en Europe prouvent que leurs critiques ne sont pas fondées.
Pouvez-vous nous parler des journées passées avec les évêques chinois en Belgique ? HEYNDRICKX: A Louvain, les rencontres avec le Cardinal De Kesel et les missionnaires du CICM (Scheut) en Belgique se sont déroulées dans un climat de fraternité chrétienne, à la recherche des voies à suivre pour que les Eglises de Chine et d’Occident puissent se confirmer mutuellement dans la foi. Aujourd’hui, les Églises occidentales se réjouissent (et ont besoin !) de cette confirmation dans la foi. Elles sont inspirées et confirmées par la foi des chrétiens de Chine, tandis que l’Église de Chine se sent renforcée par l’accueil fraternel qu’elle reçoit en Occident. L’atmosphère et l’esprit des rencontres tout au long de la visite doivent être comparés aux soixante dernières années de tension et de suspicion réciproques, de division au sein même de l’Église entre « officieux » et « officiels », « légitimes » et « illégitimes ». Nous ne pouvons pas être aveugles et ne pas reconnaître ce pas de géant qui, sans l’accord du Pape, n’aurait pas eu lieu. Parvenir à une plus grande unité au sein de l’Église, surmonter les malentendus en son sein, est un accomplissement missionnaire de ce Pape. Et ce n’est pas tout. Nous devons ouvrir les yeux sur les autres développements remarquables de ces jours-ci.
En tant que missionnaire, vous avez suivi de près le « nouveau départ » de l’Église en Mongolie dans les années 1990, où le Pape François s’est rendu début septembre… HEYNDRICKX: J’ai été surpris par le puissant témoignage que cette visite a envoyé à l’Église et au monde entier. Cela m’a rappelé la fois où, en octobre 1991, j’ai été envoyé par le Saint-Siège et le supérieur de ma congrégation missionnaire pour visiter Oulan-Bator et explorer les voies de l’évangélisation en préparation de la nouvelle mission mongole des Missionnaires de Scheut. J’ai eu l’honneur d’être reçu par le vice-premier ministre de l’époque, le ministre Dorligjav, et j’ai été impressionné par ses paroles. Il m’a dit : « Père, notre pays a été sous le régime athée soviétique pendant soixante-dix ans. Maintenant que nous avons été libérés, nous ne reviendrons pas à notre ancien régime avec le bouddhisme comme religion d’État. Nous sommes désormais une république indépendante avec une liberté de croyance. Afin d’offrir à notre peuple la possibilité de croire en la religion chrétienne, nous invitons les missionnaires à venir ici. Vous êtes les bienvenus, mais n’oubliez pas que notre peuple est soit bouddhiste, soit athée. Ne soyez pas agressifs dans vos intentions d’évangélisation. Joignez-vous plutôt aux efforts de notre pays pour s’occuper des pauvres. Aidez-nous dans les domaines de la santé et de l’éducation ». Et c’est exactement ce que la petite communauté ecclésiale d’Oulan-Bator fait depuis 1992 : ouvrir des écoles, répondre aux besoins des pauvres, s’occuper des handicapés, des orphelins et des jeunes abandonnés.
Depuis la Mongolie également, le Pape a adressé un message au peuple chinois et aux catholiques chinois. Quelle est la bonne voie à suivre ? HEYNDRICKX: L’accord entre le Saint-Siège et la Chine a maintenant cinq ans. Des faits tels que la participation d’évêques chinois au synode et la visite d’évêques chinois à Louvain, en France et aux Pays-Bas nous ouvrent les yeux et révèlent que les réalisations sont plus nombreuses que nous ne le pensions. Il est évident que, malgré certaines nouvelles négatives qui nous parviennent de Chine, les contacts ouverts entre l’Église chinoise et l’Église universelle ont augmenté de manière significative ces dernières années. Il est évident que cela est dû au dialogue positif permanent du pape François avec la Chine. Nous sommes tous invités à en prendre davantage conscience et à soutenir le travail inlassable du pape au service de l’Église. Le fait que l’amélioration de la situation ne progresse que lentement ne doit pas nous surprendre. Les deux parties – le Saint-Siège et la République populaire de Chine – tentent de surmonter le choc Est-Ouest du XIXe siècle, la guerre de l’opium et toutes les inimitiés, les préjugés mutuels et l’incompréhension qui en ont découlé. Le Pape agit en pionnier En ce sens, le Pape agit en missionnaire « pionnier » pour la Chine à notre époque, et c’est là qu’il a besoin et mérite le plein soutien de toute l’Église, au lieu de se tenir à distance et d’observer ce qui se passe. Notre créativité missionnaire trouvera des moyens de construire des routes là où il n’y en a pas.
Onzième heure : pour Dieu il y a toujours une heure bonne, par Mgr Follo
La justice de Dieu donne à chacun le meilleur
Rite Romain
Is 55, 6-9; Ps 144; Phil 1, 20-24.27; Mt 20, 1- 16
1) Dieu n’est pas injuste, il est généreux
La première lecture de la messe d’aujourd’hui est composée par les versets 6 à 9 du 55ème chapitre du livre d’Isaïe qui est le dernier chapitre de ce livre. Dans ces versets, le prophète est inspiré par Dieu qui dit : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées » (Is 55, 6-9). Aujourd’hui, afin de nous faire connaître la pensée de Dieu, le Christ nous donne une parabole magnifique qui décrit une façon de penser et d’agir humainement paradoxale.
La parabole se termine ainsi : « Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers, et paie-leur leur salaire, en commençant des derniers vers les premiers ». Ceux qui avaient commencé à cinq heures de l’après-midi s’avancèrent en premier, et reçurent chacun un denier. Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage ; mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison ».
Le maître de la maison les a perturbés car les derniers sont payés en premier, et ils reçoivent la paye d’une journée entière pour seulement une heure de travail. La générosité du maître de la maison envers les ouvriers de la dernière heure avait suscité chez les ouvriers des premières heures l’attente injustifiée de recevoir une paye supérieure à celle qui avait été prévue. Ceux-ci s’en plaignent, mais le maître de la maison leur fait remarquer qu’il a respecté la justice à leur égard et que, s’il veut ensuite être généreux avec les autres, c’est son bon droit de leur donner autant qu’il le veut.
Dieu n’est pas injuste, il est généreux. Il n’enlève rien aux premiers, il donne généreusement aux autres. Dieu fait vivre à tous une aventure inconnue : celle de la bonté. La bonté n’est pas juste, elle est autre, elle est beaucoup plus. La justice humaine donne à chacun ce qu’il lui appartient, la justice de Dieu donne à chacun le meilleur.
Dieu n’est pas seulement généreux, il est bonté amoureuse et infinie. Il ne paye pas mais il offre, il donne avec une abondance gratuite. Il est le Dieu de la bonté sans limites, vertige dans les pensées les plus normales, il transgresse toutes les règles de l’économie, il nous rassasie de surprises. Aucun patron ne ferait ainsi. Mais Dieu n’est pas un patron, ni le meilleur des patrons non plus. Dieu n’est pas le comptable de l’humanité et ne paye pas selon ce qui est juste, au sens distributif du terme. Dieu est le père qui donne à ses enfants, selon ce qui est le mieux pour eux. La justice distributive ne rend pas à l’être humain tout ce qui lui est du. De la même manière, et plus que du pain, l’homme a besoin de Dieu. Saint Augustin écrit : « Si la justice est la vertu qui attribue à chacun ce qui lui revient… Quelle est donc la justice de l’homme qui soustrait l’homme lui-même au vrai Dieu ? » (La Cité de Dieu, Livre XIX, 21)
Si le Maître divin agit lui-même comme il agit, ce n’est pas parce qu’il oublie ceux qui ont travaillé le plus, mais parce qu’il aime même les derniers. La justice n’est pas violée (le maître donne aux premiers ce qui avait été convenu), mais c’est la proportionnalité distributive qui l’est. L’espace de l’action de Dieu est le vaste espace de la bonté, et non l’espace restreint du « autant que« .
Le Dieu de l’Evangile n’est pas sans justice, mais il ne se laisse pas emprisonner dans l’espace restreint de la proportionnalité. Aux yeux des hommes, la proportionnalité distributive est l’application la plus juste possible d’une loi, mais cela ne vaut pas pour Dieu. Si nous voulons rentrer dans le mystère d’amour de Dieu, nous devons nous libérer du schéma de la proportionnalité rigide dans nos relations.
Nous devons apprendre et pratiquer cette manière de penser et d’agir « pour être fidèles à celui qui n’est jamais fatigué de passer par les places des hommes jusqu’à l’onzième heure afin de proposer son offre d’amour » (pape François) et pour recevoir le Christ comme « denier », comme récompense de notre travail dans les vignes du Père.
2) Justice et Grâce
La justice de Dieu découle de la grâce car ce n’est pas nous qui réparons, nous qui nous soignons nous-mêmes et les autres. Le fait que « l’expiation » ait lieu dans le « sang » de Jésus signifie que ce ne sont pas nos sacrifices qui nous libèrent du poids de nos fautes ; c’est le geste de l’amour de Dieu qui s’ouvre jusqu’à l’extrême fin, jusqu’à prendre sur lui la « malédiction » qui nous appartient à nous, pauvres êtres humains, afin de nous donner en échange la « bénédiction » qui appartient à Dieu (v. Gal 3, 13-14).
Le travail que nous faisons dans la vigne du Seigneur nous vaut une récompense non pas parce que Dieu doit nous payer mais parce que, par cet humble et agréable travail, notre esprit et notre cœur s’ouvrent à la grâce qui nous recrée dans la miséricorde.
Si nous disions que Dieu n’est juste que s’il nous paye au prix convenu, comment pourrions-nous dire que la justice se trouve là où le juste meurt pour le coupable et que le coupable reçoit en échange la bénédiction qui appartient au juste ? chacun d’entre nous ne reçoit-il pas le contraire de ce qui lui appartient ? En réalité, la justice divine est profondément différente de la justice humaine. Dieu a payé pour nous par son Fils le prix de notre rédemption, un prix vraiment disproportionné.
La justice de la Croix met en évidence que nous sommes autarciques et autosuffisants et que, pour être pleinement nous-mêmes, nous avons besoin d’un Autre.
Cet Autre est le père, qui sort de la maison à différentes heures de la journée pour nous appeler au travail dans sa vigne et pour nous donner le bonheur. Ces différentes heures de la journée sont, comme l’écrit Saint Grégoire le Grand, les différents âges de la vie humaine : « Les différentes heures de la journée se retrouvent dans notre vie : le matin c’est l’enfance de notre intelligence ; la troisième heure, la jeunesse qui peut être comparée à l’adolescence car le soleil commence à monter, pour ainsi dire au sens où les ardeurs de la jeunesse commencent à se réchauffer ; la sixième heure est l’âge de la maturité : le soleil s’y établit comme point d’équilibre car l’homme est arrivé à la plénitude de la force; la neuvième heure indique l’âge qui avance lorsque le soleil descend du haut du ciel parce que les ardeurs de l’âge mature se refroidissement . Et enfin la onzième heure est l’âge de la vieillesse où la journée tend vers sa fin… Comme certains mènent une vie honnête dès l’enfance, d’autres dans l’adolescence, d’autres dans la maturité, d’autres dans la vieillesse et d’autres dans le très grand âge, c’est comme s’ils étaient appelés à la vigne à différentes heures de la journée ». Nous avons par conséquent à examiner notre façon de vivre et à voir si nous avons commencé à nous conduire comme les ouvriers de Dieu. Nous devons faire un examen de conscience pour comprendre si nous travaillons à la vigne du Seigneur, heureux d’être ses collaborateurs.
Et puis, le Pape continue :
Celui qui n’a voulu vivre pour Dieu jusqu’au dernier moment de sa vie est comme l’ouvrier qui est resté paresseux jusqu’à la onzième heure… « Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire ? » C’est comme si l’on disait clairement : « Si vous n’avez pas voulu vivre pour Dieu durant votre jeunesse et votre âge mûr, repentez-vous du moins au dernier temps de la vie… venez quand même sur les chemins de la vie » … N’est-ce pas à dernière heure que le larron est arrivé ? (cf. Lc 23, 39-43) « Ce n’est pas par son âge avancé, mais par sa condamnation qu’il se trouva parvenu au soir de sa vie. Il confessa Dieu sur la croix, et il exhala son dernier souffle au moment où le Seigneur rendait sa sentence. Et le Seigneur du lieu, en admettant le larron avant Pierre dans le repos du paradis, a bien distribué les salaires en commençant par le dernier » (Saint Grégoire le Grand, Homélie sur l’Evangile, n. 19).
Un exemple de réponse dans les différents moments de la vie, à l’appel du Seigneur qui nous demande de travailler à sa vigne nous est donné par les vierges consacrées. Il est vrai que la spécificité de leur « travail », ou ministère ou service, auquel le rite de Consécration les habilite, est de vivre la virginité comme un signe prophétique de la Parousie, de la venue du Christ qui vient définitivement en tant qu’époux.
Il est vrai aussi que leur service, c’est de manifester l’amour de l’Église épouse envers le Christ, « en travaillant » avec la prière :(n’oublions pas que liturgie veut dire action du peuple pour Dieu et que la liturgie est aussi appelée Opus Dei, œuvre de Dieu).
Il faut cependant avoir à l’esprit que les vierges consacrées dans l’Eglise sont les femmes qui sous l’inspiration de l’Esprit saint, font vœu de chasteté pour aimer ardemment le christ, et servir leurs frères avec un dévouement plus libre. Leur tâche est celle s’adonner aux œuvres de pénitence et de miséricorde, à l’activité apostolique et à la prière. (RCV 2)
Lecture patristique
Saint Augustin d’Hippone (354 – 430) Sermon 87
Les ouvriers de la vigne ou le délai de la conversion
ANALYSE. – Non-seulement nous honorons Dieu ou nous le cultivons, comme disent les Latins, mais lui aussi nous cultive, puisqu’il nous appelle sa vigne. Les ouvriers qu’il emploie à la culture de cette vigne désignent ses différents ministres; ils désignent même chacun de nous, et le dernier donné à tous pour salaire figure l’éternité du bonheur. Pourquoi ne pas répondre à son appel immédiatement? Dirons-nous que nous ne l’avons pas entendu? Mais l’univers entier est plein du bruit et de l’éclat de l’Évangile. Dirons-nous que nous avons toujours le temps, puisque la même récompense est assurée à tous, quelle que soit l’heure où ils commencent à travailler? Le désespoir est à craindre; la présomption n’est pas moins redoutable. Tremblerons-nous devant la désapprobation de certains amis puissants? Mais ils ne nous empêcheraient pas de réclamer les soins d’un médecin habile qu’ils n’aimeraient pas et par qui nous serions sûrs de recouvrer la santé. Courons tous au grand Médecin des âmes, gardons-nous, si nous ne le connaissons pas encore, de nous mettre en fureur contre lui ; prenons garde aussi à la léthargie ou à l’indifférence spirituelle et considérons comme un grand service les importunités pressantes qui ont pour but de nous en faire sortir.
1. On vient de vous lire dans le saint Évangile une parabole convenable à cette saison. Il y est question d’ouvriers qui travaillent dans une vigne, et nous sommes au temps des vendanges, des vendanges matérielles ; car il y a aussi des vendanges spirituelles, durant lesquelles Dieu se réjouit de voir le fruit de sa vigne.
Si nous rendons à Dieu un culte, Dieu aussi nous cultive. Nous ne le cultivons pas pour le rendre meilleur, puisque notre culte consiste dans l’adoration et non dans le labour. Mais lui nous cultive comme fait un laboureur de son champ; aussi cette culture nous améliore comme celle du laboureur rend son champ plus fertile; et le fruit que Dieu nous demande consiste dans son culte même. Il montre qu’il nous cultive en ne cessant, d’arracher par sa parole, de nos meurs les germes funestes, de nous ouvrir l’âme avec le soc de ses instructions, et d’y répandre ta semence de ses préceptes pour en attendre des fruits de piété. Quand en effet nous laissons ce laboureur céleste travailler nos cœurs et que nous lui rendons le culte qui lui est dû, nous ne nous montrons pas ingrats ; envers lui et nous lui présentons des fruits qui sont sa joie ; ces fruits ne le rendent pas plus riche, mais ils accroissent notre bonheur.
2. Voici maintenant la preuve que Dieu nous cultive, ainsi que je me suis exprimé. Il n’est pas nécessaire de démontrer devant vous que nous rendons un culte à Dieu; chacun répète que l’homme rend à Dieu ce culte. Mais on est tout surpris d’entendre dire que Dieu cultive les hommes; le langage humain ne se sert pas habituellement de ces termes, tandis qu’on répète souvent que les hommes rendent un culte à Dieu. Montrons par conséquent que Dieu cultive les hommes; on pourrait croire, sans cela, qu’il nous est échappé un mot inexact et murmurer intérieurement contre nous, nous accuser même, pour ne savoir pas ce que nous disons. Je veux donc et je dois vous montrer que Dieu nous cultive et qu’il nous cultive comme on cultive une terre, afin de nous rendre meilleurs. Le Seigneur dit dans l’Évangile : « Je suis le cep, vous en êtes les branches et mon Père est le vigneron (1). » Que fait un vigneron ? A vous qui l’êtes, je demande: Que fait un vigneron? Sans doute il cultive sa vigne. Si donc Dieu notre Père est vigneron, il a sûrement une vigne qu’il cultive et dont il attend la récolte.
3. Il a planté cette vigne, ainsi que le dit notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, et il l’a louée à des vignerons qui devaient lui en rendre les fruits aux époques convenables. Afin donc (381) de les leur réclamer, il envoya vers ceux ses serviteurs. Les vignerons les outragèrent, en tirèrent même quelques-uns et dédaignèrent de payer. Il en envoya d’autres: mêmes traitements. Ce père de famille qui avait cultivé le champ, planté et loué sa vigne, se dit alors : « Je leur enverrai mon Fils unique; peut-être au moins le respecteront-ils. Et il leur envoya son Fils en personne. Voici l’héritier, dirent-ils en eux-mêmes, venez, mettons-le à mort, et son héritage sera pour nous. » Effectivement ils le mixent à mort, et le jettent hors de la vigne. Que fera, en venant, le Manne de la vigne à ces mauvais vignerons? On répondit à cette question : « Il fera mourir misérablement ces misérables et louera sa vigne à d’autres vignerons en recevoir le fruit eu son temps. (2) »
Cette vigne fut plantée lorsque la loi fut gravée dans le cœur des Juifs. Dieu ensuite envoya les Prophètes pour en recueillir tes fruits, pour exiger la sainteté; les Prophètes furent couverts d’outrages et mis à mort. Le Fils unique du Père de famille, le Christ vint ensuite; c’est l’héritier qu’ils ont tué. Aussi ont-ils perdu son héritage; leur dessein criminel a tourné contre eux-mêmes. Ils ont tué l’héritier pour accueillir sa succession et pour l’avoir tué ils ont tout perdu.
4. Tout à l’heure encore vous avez entendu dans le saint Évangile cette autre parabole. « Il en est du royaume des cieux comme d’un père de famille qui sortit afin de louer des ouvriers pour sa vigne.» Il sortit le matin, prit ceux qu’il trouva et convint avec eux du salaire d’un denier. Il sortit encore à la troisième heure et il en trouva d’autres qu’il conduisit travailler à sa vigne. A la sixième et à la neuvième heure il en fit autant. Il sortit enfin à la onzième heure, presque au déclin du jour, il rencontra quelques hommes debout dans l’oisiveté. Pourquoi restez-vous ici? leur dit-il; pourquoi ne travaillez-vous pas à la vigne? Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. Vous aussi, venez, ajouta le Père de famille, et je vous donnerai ce qui conviendra. Il s’agissait d’un denier pour salaire. Mais comment ces derniers, qui ne devaient travailler qu’une heure, auraient-ils osé l’espérer? Ils étaient heureux néanmoins de compter encore sur quelque chose ; et pour une heure on les mena au travail.
Le soir venu, le Père de famille ordonna de payer tout le monde, des derniers aux premiers. Il commença donc par ceux qui étaient venus à la dernière heure, et il leur fit donner un denier. En les voyant recevoir et denier, dont on avait convenu avec eux, les premiers arrivés comptèrent sur davantage; en arriva enfin à eux, et ils reçurent un denier. Ils murmurèrent alors contre le Père de famille. Nous avons, dirent-ils, porté le poids du jour et de la chaleur brûlante, et vous ne nous traitez que comme ceux qui ont travaillé une bure seulement dans votre vigne? Le Père de famille, s’adressant à l’un d’eux, lui fit cette réponse pleine de justice: Mon ami, dit-il, je ne viole pas ton droit, c’est-à-dire je ne te trompe pas: je te donne ce qui est convenu. Je ne te trompe pas, puisque je suis fidèle à mon engagement. Je n’ai pas dessein de payer celui-ci, mais de lui donner. Ne puis-je faire de mon bien ce que je veux? Ton œil est-il jaloux, parce que je suis bon ? Si je prenais à quelqu’un ce qui ne m’appartient pas, je serais avec raison traité de voleur et d’homme injuste; je mériterais également d’être accusé de friponnerie et d’infidélité si je ne payais pas ce que je dois. Mais quand j’acquitte mes dettes et que de plus je donne à qui il me plaît, celui que je paie ne saurait me reprocher rien, et celui à qui je donne doit ressentir une joie plus vite. – Il n’y avait, rien à répliquer. Tous ainsi furent égaux; des derniers devinrent les premiers et les premiers les derniers, c’est-à-dire qu’il y eut égalité et non primauté. Que signifie en effet: Les premiers furent les derniers et les derniers les premiers? Qu’ils reçurent autant les uns que tes autres.
5. Pourquoi, alors, commença-t-on par payer les derniers ? N’avons-nous pas lu que la récompense sera donnée à tous en même temps? Car d’après un autre passage de l’Évangile que nous avons lu aussi, le Sauveur dira à tous ceux qui seront placés à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde (3).» Si donc tous les élus le doivent recevoir en même temps, comment expliquer que les ouvriers de la onzième heure ont été récompensés avant ceux de la première ? Vous rendrez grâces à Dieu si je parviens à m’exprimer de manière à vous le faire bien saisir. C’est à lui en effet que vous devez rendre grâces.