22.06.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU SAINT SACREMENT – LUC 9,11b-17

Le sacerdoce commun : le sacrement du monde

Homélie par la Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 9, 11b-17

En ce jour de la fête du Saint-Sacrement, nous nous tenons devant le mystère le plus intime de notre foi : Jésus, le Pain vivant, se donne à nous dans l’Eucharistie, humble morceau de pain qui contient la plénitude de sa présence. Ce mystère n’est pas seulement un don à contempler, mais un appel vibrant à vivre notre sacerdoce commun, celui que nous avons reçu au baptême. Par l’Eucharistie, le Christ nous associe à son offrande, nous faisant devenir, dans le monde, des reflets de sa lumière, des hosties vivantes pour la gloire de Dieu et le salut de nos frères.

Imaginez un instant le désert où Jésus, dans l’Évangile, nourrit la foule affamée avec cinq pains et deux poissons. Ce lieu aride, où la faim et la fatigue pesaient sur les cœurs, n’est-il pas une image de notre monde ? Un monde désenchanté, où l’on cherche du sens sans le trouver, où l’homme semble voué à sa perte dans des conflits incessants, où Dieu semble relégué à un lointain silence. Pourtant, au cœur de ce désert, Jésus agit. Il prend le peu que les disciples offrent, le bénit, le partage et le donne. Et ce peu devient abondance, assez pour nourrir des milliers. Ce miracle nous parle de l’Eucharistie, mais aussi de notre vocation : par notre sacerdoce commun, nous sommes appelés à offrir notre « peu » – nos joies, nos peines, nos combats – pour que le Christ le transforme en vie pour le monde.

Le sacerdoce commun des fidèles, c’est cette mission d’être pain rompu, comme Jésus. Le Catéchisme de l’Église nous enseigne que, par le baptême, nous sommes incorporés au Christ, prêtre, prophète et roi (CEC §1268). Nous ne sommes pas seulement spectateurs de l’Eucharistie, mais participants à son mystère. Chaque fois que nous recevons le Corps du Christ, nous disons « Amen » non seulement à sa présence réelle, mais à notre propre transformation. Nous devenons ce que nous recevons : « Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route », chante la Séquence. Ce pain ne nous nourrit pas pour nous-mêmes seuls, mais pour que nous portions la présence du Christ là où elle manque.

Pensez à Melkisédek, cette figure énigmatique qui, dans la Genèse, offre du pain et du vin et bénit Abram. Il est prêtre du Dieu très-haut, et son geste préfigure l’Eucharistie, où le Christ s’offre pour nous. Mais il préfigure aussi notre sacerdoce. Comme Melkisédek, nous sommes appelés à bénir le monde, non par de grands discours, mais par des gestes simples : une parole d’encouragement, un service rendu, une prière offerte dans le secret. Notre sacerdoce commun s’exprime dans ces offrandes quotidiennes, unies au sacrifice du Christ à la messe. Quand nous aimons, quand nous pardonnons, quand nous servons, nous prolongeons l’Eucharistie dans le monde, comme des hosties vivantes données pour la vie de nos frères.

Saint Paul, dans sa lettre aux Corinthiens, nous rappelle les paroles du Christ : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Ces mots ne s’adressent pas seulement aux prêtres ordonnés, mais à toute l’Église. Faire mémoire du Christ, c’est vivre de son amour, c’est laisser son sacrifice façonner nos vies. Chaque fois que nous participons à la messe, nous proclamons sa mort et sa résurrection, non seulement par nos paroles, mais par notre manière d’être. Le sacerdoce commun des fidèles, c’est cette vocation à incarner l’action de grâce – eucharistia – dans chaque instant. Quand vous partagez un sourire avec un inconnu, quand vous portez le fardeau d’un ami, quand vous priez pour ceux qui souffrent, vous êtes prêtres, offrant au monde la présence du Christ.

Mais comment vivre ce sacerdoce dans un monde qui semble avoir oublié Dieu ?

Si nous nous penchons sur l’Histoire, nous voyons que la question de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie était la question centrale de ce début de XIIIe siècle, quand la fête du Saint-Sacrement – la Fête-Dieu – a été instituée.

L’histoire est d’abord celle de la vision de Julienne de Cornillon, à Liège, en 1209, d’une lune échancrée, dont il manque un morceau, comme s’il manquait quelque chose au rayonnement eucharistique au sein de l’Église.

On est au temps des Cathares, une secte chrétienne prétendant que le monde est fondamentalement mauvais, créé non par Dieu mais par le Diable, que le corps humain est mauvais, soumis aux tentations, que le Christ n’est qu’un être spirituel. Ce que proposent les Cathares, c’est tout bonnement un désenchantement du monde : pour eux, Dieu a déserté la Création.

Pourtant, l’Eucharistie nous dit tout le contraire. Jésus est là, dans ce pain rompu, dans ce vin versé, dans nos cœurs transformés. Il nous invite à réenchanter le monde par notre foi. Chaque acte de charité, chaque moment de vérité, chaque sacrifice consenti est une manière de dire : « Dieu est présent, Il agit, Il aime. » Comme le chante le Psaume : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melkisédek. » Ce sacerdoce éternel du Christ, nous y participons en offrant volontiers nos vies par amour.

Le mystère eucharistique nous appelle à une conversion profonde. Recevoir le Christ dans la communion, c’est accepter d’être brisé comme Lui et donné comme Lui. Cela demande du courage, surtout dans un monde où la foi peut sembler fragile et la violence invincible. Mais c’est précisément dans cette fragilité que notre sacerdoce commun brille. Nous ne sommes pas appelés à être parfaits, mais fidèles. Comme les disciples dans l’Évangile, nous n’avons souvent que peu à offrir. Mais ce peu, donné avec foi, devient abondance entre les mains du Christ. Une écoute patiente, un mot gentil, un geste de miséricorde, un travail bien fait, une souffrance offerte, une prière fervente : voilà les pains et les poissons de notre sacerdoce commun.

En ce jour de la fête du Saint-Sacrement, laissons l’Eucharistie renouveler notre vocation baptismale. Le Christ, Pain vivant descendu du ciel, nous dit : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jn 6, 51). Vivre éternellement, c’est dès maintenant laisser sa présence rayonner à travers nous. Que notre vie devienne une eucharistie, une action de grâce qui redonne espoir au monde. Que nous soyons, comme le Christ, pain rompu pour nourrir les affamés, lumière pour éclairer les ténèbres, prêtres pour bénir la création.

Seigneur, toi qui te donnes dans le Saint-Sacrement, fais de nous des hosties vivantes, ta présence offerte au monde pour sa sanctification. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 18 juin 2025

22.06.2025 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU SAINT SACREMENT – LUC 9,11b-17

Fête du Saint Sacrement (Année C)

Textes bibliques : Lire

Pistes pour l’homélie par l’Abbé Jean Compazieu

Jésus parlait à la foule du Royaume de Dieu. Il le comparait à une graine de moutarde, du levain, un trésor, une perle, un filet, des invités au festin. A travers ces diverses images, il cherche à donner une idée de ce qu’est le Royaume de Dieu. Il le fait avec des mots humains que tout le monde peut comprendre. Mais il ne se contente pas d’en parler. Il donne aussi à la foule des signes de sa réalisation : “Les aveugles voient, les boiteux marchent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres.”

Arrivés au terme d’une journée harassante, les disciples se rendent bien compte que la foule a faim et qu’il vaudrait mieux la renvoyer. Mais Jésus ne l’entend pas ainsi ; s’adressant aux douze, il leur dit : “Donnez-leur vous-mêmes à manger.” Et c’est le récit de la multiplication des pains. Nous le connaissons bien parce que nous l’avons entendu souvent. Mais nous ne devons pas nous contenter de regarder le côté merveilleux de cet événement. Le Seigneur a mieux à faire que de nous en mettre plein la vue ; il a un message de la plus haute importance à nous transmettre.

“Donnez-leur vous-mêmes à manger.” Jésus sait très bien qu’ils n’en sont pas capables. Mais il veut leur faire partager son attention aux autres, son souci de tous. Il est saisi de pitié devant ces foules affamées, pas seulement celles qui sont là, devant lui, mais aussi celles de tous les temps. Les disciples sont prêts à partir pour acheter ce qu’il faut. Mais cela ne convient pas à Jésus. Il a une autre solution, celle du partage. C’était déjà la consigne du prophète Isaïe : “Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile”

Dans l’évangile de ce jour, tout commence par un temps d’organisation : “Faites-les asseoir par groupe de cinquante.” Ce sera sans doute plus commode pour le service mais le plus important est ailleurs. Jésus veut former les disciples à leur mission. C’est à eux de rassembler les foules. Le Royaume de Dieu n’est pas une foule indistincte mais un rassemblement organisé, une “communauté de communautés”. C’est aussi ce qui se passe chaque dimanche dans nos églises. Nous sommes, nous aussi, une communauté organisée et c’est le Seigneur qui nous accueille en sa maison et nous invite à son festin.

Dans le récit de la multiplication des pains, nous retrouvons les mêmes gestes que Jésus au soir du Jeudi Saint : “Il prit les pains et les poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna. Voilà quatre verbes que nous retrouvons dans chacune de nos eucharisties. Nous apportons le pain et le vin, fruit de la terre et du travail des hommes. Nous reconnaissons que tout vient de Dieu. Nous n’en sommes pas les propriétaires mais les intendants. Ce geste répété à chaque eucharistie va peu à peu nous transformer et faire de nous des intendants de nos richesses pour le bien de tous. En demandant à ses disciples de donner à manger à la foule, il voulait leur faire découvrir qu’ils ont des richesses insoupçonnées mais à condition de tout reconnaître comme un don de Dieu.

Il importe que nous en tirions les conclusions : nous ne pouvons pas nous contenter de recevoir le pain de l’Eucharistie et de nous en nourrir. Nous devons aussi le donner à ceux et celles qui nous entourent comme les apôtres l’ont fait. Nous ne pouvons pas nous contenter de prier le Christ pour qu’il donne à manger à ceux qui ont faim. Lui-même nous renvoie à notre mission : prendre ce que nous possédons, même si c’est peu de chose et le partager avec ceux qui ont faim. Une pauvre femme répondait un jour à Saint Vincent de Paul : “Si les pauvres ne partagent pas entre eux, qui le fera ?”

Si nous allons à l’Eucharistie, ce n’est pas seulement pour nous-mêmes mais aussi en portant la préoccupation de tous les autres, de tous ceux et celles qui ont faim, faim de pain, de tendresse, d’amour et de liberté. Le Seigneur ne cesse de nous renvoyer à eux car il ne veut qu’aucun ne se perde : “Donnez-leur vous-mêmes à manger”. Donnez ce qu’il faut de votre temps, de vous-mêmes, de vos disponibilités. Faites tout pour que l’autre vive. On ne peut pas séparer l’Eucharistie de toute cette vie des hommes. L’important c’est que nous lui donnions la petite part de nous-même. Puis quand le repas est terminé, vient un autre service : ramasser soigneusement ce qui reste. En effet, il y aura encore d’autres foules à nourrir. Tout au long des siècles, il faudra continuer à distribuer les dons de Dieu.

En célébrant cette Eucharistie, nous nous tournons vers toi Seigneur. Aide-nous à entrer plus pleinement dans ce mouvement de don total de nous-mêmes avec toi et par toi. Que notre don soit de plus en plus à la mesure du tien, toi qui as tout donné de lui-même pour notre vie et pour la gloire du Père.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 15 juin 2025

19.06.2022 – Fête du Corps et du Sang du Christ (Année C – Luc 9,11b-17)

Avec le Christ ressuscité,
vivons de sa présence

Par l’Abbé Jean Compazieu

Homélie


Textes bibliques : Lire


L’eucharistie qui nous rassemble chaque dimanche s’enracine dans l’Ancien Testament et prend tout son sens dans le nouveau. C’est ce que nous avons pu voir en écoutant les textes bibliques de ce jour. Dans la première lecture, nous avons entendu un passage du livre de la Genèse. Avec ce récit, nous sommes à l’aube de la première alliance. Abraham, le père des croyants a manifesté sa soumission à Dieu. Il a remporté des victoires. Et aujourd’hui, nous le voyons, initié par Melkisédek, roi de Salem. Il rend un culte au Dieu très haut avec du pain et du vin. Il reçoit la bénédiction de Melkisédek. L’offrande de la dîme au prêtre du Très-Haut est le signe de son acceptation du culte “selon Melkisédek”.

Au moment où Jésus entre à Jérusalem, il se prépare à conclure la nouvelle alliance. Il réalisera le sacerdoce “selon l’ordre de Melkisédek” avec le pain et le vin. Lui aussi bénit Dieu. Il apporte la bénédiction à tous ceux qui célèbrent le culte avec foi. Mais dans l’Eucharistie, il y a bien plus que du pain et du vin. Par la parole du Christ, ces éléments sont devenus son Corps et son Sang. Ce culte nouveau est l’accomplissement de ce qui n’était qu’une préfiguration. L’offrande requise dépasse la simple remise de biens matériels. Il s’agit désormais du don de soi.

Dans la seconde lecture, saint Paul nous transmet ce qu’il a reçu. Il s’adresse à une communauté divisée. Il leur rappelle que si le Christ est mort, c’est pour tous. Nous devons en tirer les conclusions : nous ne pouvons pas nous réunir pour le repas du Seigneur sans être attentifs les uns aux autres ; on doit donc s’examiner soi-même avant de manger ce pain et de boire à cette coupe. C’est pour cette raison qu’avant la communion, nous disons : “Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir…”

L’Évangile nous prépare à l’Eucharistie. L’événement qui nous est rapporté se passe au soir d’une journée harassante. Les disciples voient bien que la foule a faim ; ils pensent qu’il vaudrait mieux la renvoyer. Mais Jésus ne l’entend pas ainsi ; s’adressant aux Douze, il leur dit : “Donnez-leur vous-mêmes à manger !” Et c’est le récit de la multiplication des pains. Avec cinq pains et deux poissons qu’on lui apporte, il va rassasier les foules.

Cet Évangile est une annonce de ce que sera l’Eucharistie. Nous y retrouvons les mêmes gestes de Jésus au soir du Jeudi Saint : “Il prit les pains et les poissons, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna…” voilà quatre verbes que nous retrouvons à chaque Eucharistie. Nous apportons le pain et le vin, fruit de la terre et du travail des hommes, nous reconnaissons que tout vient de Dieu, nous ne sommes pas propriétaires de ces biens qu’il nous donne ; nous n’en sommes que des intendants. Ces richesses nous sont confiées pour le bien de tous.

N’oublions jamais : quand nous nous réunissons pour l’Eucharistie, nous ne sommes pas seuls devant le Seigneur. Toutes les prières utilisent le “nous” : “Nous te prions… nous t’offrons…” Nous sommes avec d’autres qui ont faim de pain, faim d’amour, faim de tendresse et de liberté. Ils sont avec moi et je ne peux pas les ignorer. L’amour du Christ embrasse en son cœur l’humanité tout entière et chacun personnellement. Chaque messe est célébrée pour l’humanité tout entière et pour chacun personnellement.

Toutefois, il est de tradition dans l’Église d’ajouter une intention particulière pour laquelle le prêtre célèbre l’Eucharistie. Tous peuvent demander qu’une messe soit célébrée pour telle ou telle intention ; nous prions pour “la multitude” et tout spécialement pour ceux qui nous sont recommandés. Demander de faire célébrer une messe, c’est donc entrer dans la prière de Jésus et de l’Eglise ; c’est confier à l’amour infini de Dieu une intention qui nous est chère ; nous pouvons faire célébrer une messe pour remercier Dieu, lui présenter une demande qui nous tient à cœur. Nous pouvons aussi lui confier nos défunts car c’est l’amour du Christ qui les libère. Toutes ces intentions particulières viennent s’ajouter à la prière de toute l’Eglise. Elles sont présentées au Seigneur qui a livré son Corps et versé son sang pour nous et pour la multitude.

L’Eucharistie est une nourriture offerte à tous. C’est ce qui est signifié quand le prêtre présente l’hostie en disant : “Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde…” Ces paroles ne s’adressent pas seulement à l’assemblée présente dans l’église mais au monde entier. Le Seigneur présent au milieu de nous ne demande qu’à se donner à tous.

Si nous nous rassemblons à l’église, c’est donc pour répondre à l’invitation du Seigneur. Notre amour pour lui nous amène également à des temps d’adoration. Dans certaines églises, on en organise devant l’ostensoir. Aujourd’hui, l’ostensoir c’est nous : nous sommes créés par Dieu pour présenter son Fils au monde. Nous devons donc nous montrer dignes, extérieurement et intérieurement, de cette présence.

En ce jour, nous te prions, Seigneur : que le pain de ta Parole et de ton corps soit la nourriture qui nous permette de devenir signes d’espérance pour ce monde qui en a bien besoin. Reste avec nous pour que nous soyons les témoins et les messagers de ton amour. Amen

Abbé Jean Compazieu

Source: DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 11 juin 2022

19.06.2022 – Fête de l’Eucharistie – Année C – Luc 9, 11b-17

Par le Fr.Raphael Devillers

Évangile de Luc 9, 11b-17

Le Corps et le Sang du Christ

A la veille de la grande fête de la Pâque à Jérusalem – sans doute en l’an 30 de notre ère -, trois hommes tenus pour révolutionnaires sont condamnés et crucifiés. Or une vingtaine d’années plus tard, Paul de Tarse, un ancien pharisien converti, écrit à la petite communauté qu’il a fondée à Corinthe, la ville célèbre pour ses mœurs dépravées et c’est dans ce document, bien avant les évangiles, que nous trouvons la première allusion au Repas du Seigneur.

Moi, Paul, je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur.

La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, rendit grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi ». Après le repas, il fit de même avec la coupe : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance établie par mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi ».

Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ».

Initiative extraordinaire présentée comme simple, évidente, nécessaire et d’une profondeur insondable. Ainsi le crucifié Jésus, conscient de sa mort toute proche, a ordonné à ses disciples de se réunir pour un simple repas. Il ne s’agira pas d’évoquer le souvenir d’un défunt car, trois jours plus tard, les disciples ont vu le Ressuscité et ils le confessent comme Seigneur enlevé dans la gloire de Dieu son Père. Et il a voulu prolonger sa présence terrestre en eux et par eux. Ainsi il a transfiguré son horrible exécution en don de sa personne pour eux : « Prenez-moi… ». Un don total qu’ils doivent intérioriser comme on assimile de la nourriture. Pour vivre.

Pleurer la mort d’un défunt, s’apitoyer sur les souffrances de la croix, évoquer son souvenir, péleriner sur sa tombe ne suffit pas. Les disciples n’ont pas à se projeter dans les regrets du passé (comme les disciples de Jean-Baptiste) mais à s’ouvrir à une Présence. Le crucifié Jésus est devenu le Ressuscité vivant qui les rejoint au coeur de leur être (« mangez, buvez ») pour être présent et leur donner un avenir. Leur communion à son Corps et son Sang devient du coup communion entre eux.

La Nouvelle Alliance

La fête de la Pâque célébrait l’événement fondateur d’Israël. Jadis les ancêtres hébreux étaient descendus en Égypte pour y trouver de riches pâturages mais le Pharaon les avait soumis à l’esclavage aux travaux forcés (avertissement à ceux qui cherchent la richesse …et qui souvent en deviennent esclaves !)

Mais une certaine année, au premier mois, à la fête du printemps où ils consommaient un jeune agneau et des pains sans levain, Moïse les exhorta à se préparer pour partir dans la nuit. Beaucoup suivirent leur chef, d’autres craignirent de risquer cette aventure mais des membres d’autres tribus se joignirent à eux. Miraculeusement ils purent traverser le mer sans être rejoints par l’armée égyptienne.

Dans la péninsule, au mont Sinaï, YHWH, leur Dieu unique, fit Alliance avec eux : vous serez mon peuple, mon fils élu, mais vous devez observer tous mes commandements. Ce choix n’était pas dû à leurs mérites mais leur imposait de devenir le modèle pour toutes les nations. Israël accepta, chemina longtemps à travers le désert où ils découvrirent une sécrétion comestible d’arbuste. « Man hû ?- Qu’est-ce que c’est ? » et ils l’appelèrent « manne ». Enfin ils parvinrent à la terre que YHWH leur avait promise et Moïse étant mort, ils la conquirent sous la conduite de Josué (Iéshouah, le même nom que Jésus).

Cet événement extraordinaire de l’Exode non seulement ne peut être relégué dans la boîte aux souvenirs mais il doit demeurer présent dans la grande festivité de Pessah où l’on consomme un agneau rôti en buvant des coupes de vin et en racontant la haggadah, le grand récit de ces événements. La tradition juive dit : «  A chaque génération, on est tenu de se considérer comme si c’était soi-même qui sortait d’Égypte ». Le repas pascal n’est pas seulement souvenir mais acte de libération divine.

Hélas, ensuite les prophètes témoignent que, sans cesse, Israël, même ses rois et ses prêtres, trahissait l’Alliance, ne vivait pas comme Dieu l’avait prescrit. Le désastre survint avec la chute de Jérusalem, la destruction du temple et l’exil en Babylonie. Mais la miséricorde de Dieu est inépuisable : des prophètes annoncèrent qu’il ferait une nouvelle Alliance :

« Des jours viennent où je conclurai avec Israël une nouvelle Alliance : j’inscrirai mes directives dans leur être. Ils me connaîtront tous. Je pardonne leur crime » (Jér 31, 31)…. 

« Je vous donnerai un coeur nouveau…je mettrai en vous mon propre Esprit » (Ez 3, 26).

Formidable rebondissement de l’histoire : Jésus est l’agneau de Dieu, il a été immolé pour libérer tous les hommes esclaves du péché et leur donner l’Esprit de Dieu. En invitant ses disciples à partager son corps et son sang, il les rend participants de la Nouvelle Alliance. Nouveau Josué, il nous fait entrer dans le Royaume sans frontières où ils auront mission d’aimer Dieu leur Père de tout leur coeur et de s’aimer les uns les autres comme Jésus les a aimés.

Le premier jour de la semaine, le lendemain du sabbat, jour où Jésus est ressuscité, les disciples sont donc invités à se réunir pour partager le repas du Seigneur. Leur assemblée s’appelle « l’Église », un mot qui désigne « ceux qui ont été appelés dehors ». Ils sont remplis de joie comme des esclaves dont les chaînes sont tombées et ils se retrouvent à table pour partager l’Eucharistie ( = action de grâce).

Que tous soient un

Devenant de la sorte membres du Corps du Seigneur, ils manifestent sa résurrection et se doivent de s’aimer les uns les autres – chose plus difficile que de chanter des cantiques ! Déjà Paul, dans cette lettre, secouait ses frères :

« Lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on…Alors ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Méprisez-vous l’Église de Dieu ?…Celui qui mangera le pain ou boira à la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun se teste …car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation » (1 Cor 11, 17-28)

Les Corinthiens croient bien communier à la présence du Seigneur mais ils n’en concluent pas que cette foi les oblige à la charité fraternelle. Peu avant Paul les tançait vertement :

« La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps. Car tous, nous participons à cet unique pain » (1 Cor 10, 16)

Eucharistie et Solidarité

Le récit de la dernière Cène est rapporté dans la 2ème lecture de ce dimanche mais l’évangile, lui, raconte la célèbre scène dite de « la multiplication des pains »selon Luc, et qui se trouve aussi chez les autres évangélistes, et même deux fois chez Matthieu.

Jésus parlait du Règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Les Douze lui disent : « Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages des environs pour y loger et trouver de quoi manger ». Il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ils répondent : « Nous n’avons pas plus que 5 pains et 2 poissons … ». Il y avait bien 5000 hommes. Jésus leur dit : « Faites-les asseoir par groupes ». Jésus prit les 5 pains et les 2 poissons et levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à tout le monde. Tous mangèrent à leur faim, et l’on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit 12 paniers »

Ne nous demandons pas comment cela fut possible mais remarquons les analogies très fortes avec le récit de la dernière cène. Ici il s’agit d’un simple pique-nique à la campagne mais c’est aussi le soir ; il s’agit de pain ordinaire, il n’y a pas de vin mais Luc raconte le geste de Jésus avec les mêmes mots que, plus tard, pour l’Eucharistie : « prend ..rend grâce…rompt…donne… ». Il y a donc un lien très fort entre ce partage du pain à une multitude affamée et le don de son corps et de son sang à la veille de sa mort.

Le don de sa mort par Jésus est l’accomplissement d’une vie donnée aux autres. Les guérisons qu’il a opérées n’ont jamais été des coups d’éclat pour s’attirer des fidèles par le merveilleux. Mais elles étaient provoquées par sa miséricorde, sa tristesse devant le malheur des hommes. Que des foules soient affamées, c’est un scandale inacceptable dans un monde qui regorge de ressources. Nous, comme les douze, nous sommes tentés de renvoyer tous ces gens importuns et de conserver nos petites provisions. Mais Jésus nous appelle à partager et à donner. Paul termine cette lettre aux Corinthiens en écrivant : « Pour la collecte en faveur des saints, le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons » (16, 2).

Le temps du synode nous presse à partager nos suggestions : alors que des multitudes ont déserté la messe du dimanche, comment faire pour que nos assemblées soient des « communions » authentiques à l’Amour ?

Fr Raphael Devillers, dominicain.

Source: RÉSURGENCES, le 14 juin 2022