04.10.2026 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 21, 33 – 43

L’orgueil religieux

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 21, 33 – 43

Dans la foulée de la parabole des deux fils que nous avons lue dimanche dernier, la parabole des vignerons homicides de ce dimanche met en cause la légitimité des grands prêtres et des anciens, somme toute celle du judaïsme traditionnel. Dieu est le propriétaire du domaine viticole ; les serviteurs qu’il envoie en premier sont les prophètes, qui furent tous persécutés ; le fils qu’il envoie et se fait tuer, c’est Jésus. Dans un procédé rhétorique classique, le jugement est prononcé par ceux-là mêmes qu’il condamne, quand ceux qu’interroge Jésus concluent : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Comme dimanche passé, cette parabole assume également un côté prophétique, qui fait annoncer par Jésus ce qui effectivement arrivera : sa mort, la destruction du Temple, qui signifiera la fin du judaïsme ancien, et l’avènement du christianisme.

On peut garder cette lecture d’une parabole prophétique du Christ. Mais on doit tout de même se poser la question d’une interpolation des évènements par Matthieu, qui semble parfaitement décrire ce qu’il vit, au moment où il écrit, à savoir en 80-90, alors que Jésus est mort, alors que le Temple est détruit, alors que le christianisme émerge. Ce sentiment d’un ajout opportun est renforcé par la structure du texte qui, contrairement à ce que nous venons de lire, ne contient pas le premier verset « En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple ». C’est un ajout liturgique contextuel pour faciliter la compréhension. De même que le dernier verset de la parabole a été omis : « Et tout homme qui tombera sur cette pierre (le Christ) s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière ! ». On conçoit mal terminer la lecture de l’Évangile à la messe par un tel verset. Il est pourtant dans le texte original et s’apparente à une virulente menace. Celle du Christ ou celle de Matthieu en lutte avec le judaïsme rabbinique naissant ?

Pour l’interprétation spirituelle, peu importe : toute l’Écriture est inspirée par l’Esprit Saint. Il s’agit de comprendre ce que cette parabole peut signifier pour nous aujourd’hui, de chercher dans notre vie spirituelle les occasions où nous nous comportons en vignerons homicides. Quand nous accaparons-nous le fruit de la grâce au mépris de Dieu ?

Tout religieux se fracasse un jour contre l’orgueil de sa vocation : le sentiment d’élection divine, celui d’une vie particulière. Et il faut dire qu’il n’est pas aidé par une Église qui conserve des réflexes cléricaux. On est facilement couvert d’admiration quand on donne sa vie à Dieu. Et il est difficile de ne pas se laisser emporter vers l’orgueil. Pourtant, chaque baptisé est un élu de Dieu … Il est bon que les religieux se fracassent contre l’orgueil de leur vocation. C’est quand on chute de son piédestal spirituel, qu’on cesse littéralement de se prendre pour un grand prêtre, qu’on peut finalement incarner la religion du Christ. A défaut, la sentence tombera comme le verset abrogé : « tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière ! » Le jugement est radical : les religieux orgueilleux sont voués à la mort spirituelle.

Mais comme je l’ai dit, tout baptisé est un élu de Dieu. Ainsi courrons-nous tous le risque de nous penser meilleurs qu’autrui. Certains chrétiens méprisent ceux qui ne prient pas comme eux, ne pensent pas comme eux, ne partagent pas leur vision de l’Église. C’est tout aussi spirituellement mortifère.

L’orgueil est une perversion de l’élection. Que des personnes humaines ou divines nous donnent de l’importance, nous fassent la grâce de leur affection, si nous méprisons la gratuité de tels élans, alors ils serviront à nous donner de l’importance : nous nous en sentirons indûment valorisés. En creux, il y a là le signe d’une dévalorisation intérieure que nous pensons ainsi combler. L’orgueil – le fait de tout rapporter à soi – est un cache misère affectif, qu’il soit religieux et c’est le sentiment de déplaire à Dieu qu’il veut dissimuler. L’orgueilleux est celui que ne s’estime pas et veut le cacher aux autres. Ce faisant, il se dissimule aux autres et à l’amour ; il s’enferme dans son ego. L‘instrumentalisation de l’amour et de la religion en faire-valoir est spirituellement isolationniste et donc mortifère.

Les vignerons de la parabole voulaient pour eux-mêmes tout le raisin, pas seulement la juste rétribution qui leur était promise. Littéralement, ils se sont enivrés de la grâce, au mépris de la considération de Dieu. J’aime l’expression ‘vampire de la grâce’ pour qualifier mon orgueil religieux. Elle laisse entrevoir une voracité spirituelle avide de considération, des carences affectives mal dissimulées, les parties de mon cœur assoiffées de grâces, parce que Dieu n’y est pas.

Frères et sœurs, ne réduisons pas nos relations aux effets qu’elles nous procurent, à la grâce que nous donne immédiatement le sentiment d’être aimé. C’est mépriser un trésor bien plus important : la personne – Dieu ou autrui – qui, dans la relation, se donne.

Frères et sœurs, ne nous enorgueillissons jamais d’être appréciés. C’est toujours perdre l’essentiel de l’amour.

Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 30 septembre 2026

04.10.2026 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 21, 33 – 43

La Vigne du Seigneur

Homélie de l’Abbé Jean Compazieu

Textes bibliques : Lire


Cette semaine encore, la liturgie nous parle de la vigne. La vigne ce n’est pas seulement une récolte comme les autres. C’est surtout une passion. Le plus grand bonheur d’un viticulteur c’est de nous faire visiter sa vigne et sa cave ; sa plus grande peine c’est de voir une vigne abandonnée, livrée aux ronces, aux épines et aux sangliers.

Cette déception est d’autant plus grande que cette culture demande beaucoup de travail. Il faut s’en occuper toute l’année. Puis c’est l’attente impatiente de la vendange ; on a toujours peur que la grêle ne vienne tout ravager en quelques minutes. Les vignerons de chez nous en parleraient mieux que moi.

Le prophète Isaïe part de cette relation du vigneron et de sa vigne pour nous parler de Dieu et de son peuple. Pour le prophète cette vigne c’est le peuple d’Israël. Dieu nous est présenté comme un maître qui a tout fait pour elle. Mais cet amour passionné de Dieu est déçu. Il attendait de son peuple le droit et la justice. Or voilà qu’il se trouve pourri par le mensonge, la violence et la trahison. Les menaces dont il parle ne cherchent qu’à éviter le châtiment. Cette conversion n’a pas eu lieu et les menaces se sont réalisées.

Ce texte biblique nous rejoint aujourd’hui. Tout au long de notre vie nous sommes invités à reconnaître la tendresse de Dieu à notre égard. Dieu nous aime tous d’un amour passionné. Mais notre réponse n’est pas toujours à la mesure de cet amour. La violence, le mensonge, la trahison sont bien là. Cette l’attitude est un affront à celui qui nous a aimés jusqu’à mourir sur une croix. Mais cet amour du seigneur est bien plus fort que tous nos péchés. Il ne cesse de nous appeler à revenir vers lui de tout notre cœur. C’est à cette condition que notre vie pourra produire du fruit de bons fruits.

Dans la seconde lecture, nous avons le témoignage de Paul. Nous le voyons souvent porter un regard sévère sur le comportement des païens. Mais il sait aussi reconnaître leurs qualités. Il y a chez eux, des gestes d’accueil, de partage et de solidarité. Le premier devoir d’un missionnaire c’est de reconnaître tout ce qu’il y a de beau et de grand chez les hommes à qui il annonce Jésus-Christ. Il découvrira alors avec émerveillement que l’Esprit Saint l’a précédé dans le cœur de ceux et celles qu’il a mis sur sa route. Ce changement de regard nous rendra plus humbles. Il nous aidera à porter les fruits que Dieu attend de nous.

L’Évangile nous parle aussi de la vigne. Mais il y a une différence. Le problème ne vient pas de la récolte mais des vignerons. Ils ont oublié qu’ils ne sont que de simples gérants. Or voilà qu’ils se comportent comme des propriétaires. Ils gardent pour eux toute la récolte du vignoble.

Cet Évangile est aussi pour chacun de nous. Le Seigneur nous a confié les biens du Royaume. Il nous a confié la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Nous sommes envoyés pour en être les messagers. Mais nous ne devons pas oublier que nous ne sommes pas à notre compte. La mission n’est pas d’abord notre affaire mais celle du Seigneur. Nous vivons dans un monde qui cherche à le mettre dehors. Mais son amour crucifié sera plus fort que tout. C’est avec lui que notre vie portera du fruit.

Pour répondre à cet appel, nous avons besoin de l’aide du Seigneur. Dans nos vies, il y a toujours le péché qui nous détourne de lui. Mais à partir d’un mal, Dieu peut toujours faire surgir un bien. Il a retourné le triple reniement de Pierre pour en faire l’occasion d’une triple déclaration d’amour. Et c’est ainsi qu’il a pu donner à Pierre une confiance encore plus grande. Le même Christ est capable de retourner les pires criminels pour en faire des saints. Il est également capable de faire de nous ses amis.

C’est ainsi que le Seigneur nous renouvelle sa confiance. Il nous appartient de nous en montrer digne. Depuis le concile Vatican II, les baptisés redécouvrent précisément cette dignité de membres du peuple de Dieu. Cela vaut la peine de lire les textes qui parlent du sacerdoce commun des baptisés. Il importe que chacun de nous se montre digne de la confiance que Jésus nous fait. C’est à nous qu’il confie la gérance de sa vigne. En ce jour, nous te prions, Seigneur : Donne-nous d’être là où tu nous as mis. Donne-nous d’être de bons serviteurs de ton Royaume. Amen

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 26 septembre 2026