« Le fidèle est intelligent », par Mgr Francesco Follo

Mgr Francesco Follo à l'UNESCO, 2 juillet 2021 © Mgr Follo

Mgr Francesco Follo À L’UNESCO, 2 Juillet 2021 © Mgr Follo

« Le fidèle est intelligent », par Mgr Francesco Follo

Méditation de l’Evangile de dimanche 18 septembre

Voici la méditation hebdomadaire de Mgr Francesco Follo, observateur permanent du Saint-Siège à l’Unesco.

Le fidèle est intelligent

XXV Dimanche du Temps ordinaire – Année C – 18 septembre 2022

Am 8,4-7; Ps 112; 1Tm 2,1-8; Lc 16,1-13

            1) Eloge de l’intelligence.

Les dimanches passés, les morceaux choisis du récit évangélique de saint Luc nous ont fait réfléchir aux dangers d’un attachement égoïste à l’argent, aux biens matériels et à tout ce qui nous empêche de vivre pleinement notre vocation à aimer Dieu et nos frères. Aujourd’hui encore, au travers d’une parabole surprenante, qui  parle d’un gérant malhonnête que l’on félicite (cf. Lc 16,1-13), Saint Luc offre à ses disciples, donc à nous, un enseignement utile sur comment gérer correctement les biens de ce monde et sa propre vie, dans un rapport filial avec Dieu.

Le récit de cet intendant, astucieux, habile, nous renvoie à notre propre histoire. Chaque disciple, donc chacun de nous, est un gérant du Seigneur, auquel Celui-ci a confié la gestion de la terre et de ses biens, en particulier tous nos frères en humanité.

Le mot « gérant » revient sept fois dans la parabole. Il mérite donc d’être pris au sérieux. Dans le texte grec, nous trouvons le terme « oikonomos » qui veut dire « économe » en français (de oikos = maison et nomos = loi), autrement dit « celui qui  fait la loi à la maison ».

Il nous est alors tout naturel de nous demander: « Quelle loi offrons-nous à la maison, à notre existence, à la maison de Dieu, au saint temple de la présence de Dieu? »; « Quelle loi règlemente nos pensées, nos choix, nos actions et relations? »; « Le Seigneur Jésus est-il notre loi, son aboutissement (cf. Rm 10, 4)? »; « Au plus profond de nous-mêmes, prenons-nous plaisir à la loi de Dieu (cf. Rm 7, 22), autrement dit la vivons-nous de manière profonde ou seulement superficiellement, distraitement, sans amour, sans la pureté d’un cœur qui se laisse toucher par le Seigneur? »; « La maison, que nous sommes appelés à gérer, se fonde-t-elle sur cette loi qui trouve son plein accomplissement dans l’amour de nos frères (cf. Rm 13, 8.10), en les accueillant comme ils sont et partageant leurs fardeaux, leurs charges, leurs peines et leur pauvreté (cf. Gal 6, 2)? ».

La réponse à ces questions est OUI. Un OUI  immédiat, ferme, intelligent : habile, si nous voulons rester proches de la parabole d’aujourd’hui.

En effet, le messie nous présente cet « économe » non pas comme un modèle à suivre dans sa malhonnêteté, mais pour sa perspicacité et prévoyance. Jésus voudrait que les disciples aient cette même détermination que l’intendant eut pour lui-même. Comme lui, qui a agi avec habileté pour survivre, il voudrait que le disciple le soit pour « gérer » sa vie et sa demeure, en se dépensant pour le Royaume. Bien entendu, le gérant de la parabole et le disciple appartiennent à deux logiques différentes, le premier à celle du monde et le second à celle du Royaume.

Le gérant malhonnête et habile, se dit en lui-même: «  Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte” (Lc 16,3). Et immédiatement, il trouve une solution intelligente et malhonnête pour survivre.

Le disciple honnête mais rusé – ou intelligent, pour utiliser un terme plus positif – ne cherche pas seulement à gérer correctement, en toute moralité, les biens qu’on lui a confiés, mais se met tout de suite à faire ce que le gérant dit ne pas vouloir faire: « creuser » (signification littérale du verbe grec traduit par travailler la terre) et « mendier » parce qu’il n’en a pas la force et en aurait honte.

Accueillons l’invitation du livre des Proverbes, qui invite à creuser pour rechercher la Sagesse comme ferait un chercheur de trésor (Pr 2, 4).  Creuser avec les mains du cœur et de l’esprit. Creuser toujours, chaque jour, toujours, jusqu’à la fin de la vie, pour chercher le Seigneur, son visage, sa parole.

Creuser les profondeurs de la terre, celles de l’esprit et du cœur de l’homme, dans la quête de Dieu, est un travail pour vivre en hommes.

Nous devons endurcir nos mains, en les joignant en prière. Il nous faut renforcer nos genoux vacillants et commencer à vraiment travailler pour l’Evangile, à transpirer et nous fatiguer dans notre recherche du Seigneur, notre vrai trésor, pour «  l’administrer » ensuite en communion et dans le partage.

2) Mendier.

Pour creuser il faut de la force, et cette force nous devons la demander. La recherche se transforme donc en mendicité. La recherche de Dieu, notre envie de Lui et de voir son visage ne sont pas seulement une adhésion à tout un ensemble complexe de dogmes, qui étancherait la soif de Dieu présente dans l’homme, mendiant d’Infini, de paroles de vie éternelle.

En commentant le psaume 104, qui invite « rechercher sans trêve la face de Dieu », Saint Augustin souligne que cette invitation ne vaut pas seulement pour cette vie ; mais pour l’éternité. La découverte du « visage de Dieu » ne s’épuise jamais. Plus nous entrerons dans la splendeur de l’amour divin, plus il est beau de progresser dans la recherche, si bien que, « dans la mesure où l’amour grandit, granditaussi la recherche de Celui qui a été trouvé » ((Enarr. in Ps. 104,3: CCL 40, 1537).

Nous ne sommes pas des êtres pour la mort (cf. Heidegger, Etre et Temps), mais pour la vie, et nous mendions pour vivre éternellement. Le mendiant de Dieu cherche le Pain de la vie, et avec la force que lui procurera ce Pain, il peut commencer à persévérer sur le chemin qui le conduit vers la vie.

Certes, si nous ne regardons qu’à l’extériorité, l’immédiate évidence c’est que la vie ressemble à un long voyage vers la mort, qui a pour monument une tombe. Et une belle tombe, c’est la glorification de la mort.

Mais si, comme suggère le pape François, nous regardons la vie avec trois inquiétudes : celle de l’esprit, celle de la rencontre avec Dieu et celle de l’amour, nous serons des pèlerins vers la vie. En mendiant, faisons de nous des pèlerins qui, de la mort, vont vers la vie.

L’important est de continuer à mendier, sans se replier sur soi-même. Il est indispensable de continuer à rechercher la vérité, le sens ultime et définitif de la vie, sans jamais cesser de rechercher le visage de Dieu.

Cette inquiétude de l’esprit porte à désirer, rechercher, « avec inquiétude » cette rencontre avec Dieu. En effet l’inquiétude de connaître la vérité et le sens de la vie, n’est pas pour avoir de belles pensées en tête mais pour rencontrer Dieu, sens et signification de la vie et qui, en Jésus-Christ, révèle le bon et miséricordieux visage du destin. En rencontrant celui qui est Parole de vie et dit des paroles de vie nous faisons l’expérience de la proximité de Dieu. Nous sommes amenés à comprendre que ce Dieu que nous cherchons à l’extérieur de nous, loin de nous, est proche de tout être humain, proche de notre cœur, plus intime avec nous que nous ne le soyons avec nous-mêmes (cf. St. Augustin, Les Confessions, III,6,11). Toutefois, il ne faut pas s’arrêter  de connaître et rencontrer Dieu. Notre marche inquiète se poursuit. Elle aboutit dans la troisième inquiétude: celle de l’amour.

Qu’est-ce que l’inquiétude de l’amour? « C’est toujours chercher, sans répit, le bien de l’autre, de la personne aimée, avec cette intensité qui porte aussi aux larmes. Me viennent à l’esprit Jésus qui pleure devant le sépulcre de son ami Lazare, Pierre qui, après avoir renié Jésus, croise son regard riche de miséricorde et d’amour et pleure amèrement, le Père qui attend sur la terrasse le retour de son fils et court à sa rencontre alors qu’il est encore loin. Il me vient à l’esprit la Vierge Marie qui, avec amour, suit son Fils Jésus jusqu’à la croix. » (Pape François, Homélie 28 août 2013).

            3) Inquiétude et virginité.

Dans la virginité, l’inquiétude de l’amour se fait mendicité, plaçant l’être humain dans la demande fixe et constante du Christ. En effet «  la virginité n’est pas absence de désir, mais intensité de désir » (Sainte Thérèse d’Avila). Elle n’est pas entrée dans le monde comme une philosophie, mais comme un don de Dieu qui appelle à une communion stable, profonde et exclusive, avec le Christ. Le fait qu’elle soit exclusive n’implique pas qu’il y ait « exclusion », car dans l’amour éprouvé pour Dieu  il y a l’amour du prochain.

Poussées par un amour inconditionnel pour le Christ et l’humanité, surtout les pauvres et les souffrants, les vierges consacrées vivent comme des « mendiantes du Ciel » (Jacques Maritain) et «  reproduisent dans leur vie de tous les jours, la vie de Jésus sur terre: chaste, pauvre et obéissant » (Pape François, Const. Ap. Vultum Dei quaerere, 5; Cf. Saint Jean Paul II, Vie consacrée, n. 14).

Il est vrai qu’être amoureux de Dieu et du prochain concerne tous les croyants, comme l’

écrivait jadis saint Augustin : «  Le jardin du Seigneur, mes frères, ce jardin a toutes sortes de fleurs: non seulement les roses des martyrs, mais aussi les lis des vierges, le lierre des gens mariés, les violettes des veuves. Absolument aucune catégorie de gens, mes bien-aimés, ne doit désespérer de sa vocation: c’est pour tous que le Seigneur a souffert » (Sermons, 304,3).

Mais il est vrai aussi que les vierges consacrées dans le monde, qui vivent dans un détachement d’elles-mêmes, de tous et de tout,  détachement qui soit aussi pauvre, obéissant et chaste, témoignent de façon plus haute et radicale que seul le Fils de Dieu fait homme, présent dans le monde, est Celui qui manque au cœur humain. La virginité dans le monde est en effet le témoignage suprême que tout est en fonction du Christ: elle rappelle à ceux qui vont travailler et à ceux qui se marient que tout est en fonction du Christ.

Les vierges consacrées témoignent que dans le monde aussi il est possible de donner la priorité à Dieu et que ce n’est que lorsqu’Il est au centre de nos pensées et de nos actions, jour après jour, que la vie personnelle et la société, avec ses dynamismes, peuvent trouver leur juste direction et tout leur sens. Par contre, là où Dieu n’occupe pas la première place ; là où Il n’est pas reconnu et adoré comme le Bien suprême, la dignité de l’homme est menacée. Dans un monde où l’égoïsme et la recherche du plaisir font la loi, les vierges consacrées sont les gardiennes de la pureté, du désintérêt, de la pitié et de la vraie dignité humaine.

Lecture patristique

Saint Gaudence de Brescia (+ 410)

Sermon 18; PL 20, 973-975

Le Seigneur Jésus est le maître véritable qui enseigne à ses disciples les préceptes nécessaires au salut. Il a raconté à ses Apôtres d’alors la parabole de l’intendant pour les exhorter, ainsi que tous les croyants d’aujourd’hui, à se montrer fidèles à faire l’aumône. En faisant le portrait de ce personnage, il a voulu nous apprendre que rien ne nous appartient ici-bas, mais que notre Seigneur nous a remis l’administration de ses richesses pour en faire un usage convenable, en rendant grâce, ou pour les distribuer à nos compagnons de service selon les besoins de chacun. Il ne nous est pas permis de gaspiller au hasard les richesses qui nous ont été confiées, ni de les employer à des dépenses superflues, car nous devrons rendre compte de leur usage au Seigneur, lors de sa venue.

A la fin, le Seigneur a ajouté cette conclusion à la parabole: Eh bien, moi, je vous dis: Faites-vous des amis avec l’argent trompeur afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles (Lc 16,9). <> Ces amis, qui obtiendront notre salut, sont évidemment les pauvres, car, selon la parole du Christ, c’est lui-même, l’auteur de la récompense éternelle, qui recueillera en eux les services que notre charité leur aura procurés. Dès lors, les pauvres nous feront bon accueil, non point en leur propre nom, mais au nom de celui qui, en eux, goûte le fruit rafraîchissant de notre obéissance et de notre foi.

Ceux qui accomplissent ce service de l’amour seront reçus dans les demeures éternelles du Royaume des cieux, puisqu’aussi bien le Christ dira: Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis le commencement du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire (Mt 25,34). <>

Il a dit également: Si vous n’avez pas été fidèles avec l’argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable (Lc 16,11)? Si quelqu’un, en effet, ne se montre pas fidèle dans l’administration des richesses terrestres, qui procurent les moyens de commettre beaucoup d’actions malhonnêtes, qui pensera à lui confier les vraies richesses célestes, dont jouissent avec raison et équitablement ceux qui se sont montrés justes, et fidèles à faire des dons aux pauvres? <>

Aussitôt après avoir dit cela, le Seigneur ajoute, finalement: Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera (Lc 16,12)? En effet, rien de ce qui est dans ce monde ne nous appartient vraiment. Car nous qui attendons la récompense future, nous sommes invités à nous conduire ici-bas comme des hôtes et des pèlerins, de façon que nous puissions tous dire au Seigneur avec assurance: Je suis un étranger, un passant comme tous mes pères (Ps 38,13).

Mais les biens éternels appartiennent en propre aux croyants. Ils se trouvent au ciel, là où, nous le savons, sont notre coeur et notre trésor (Mt 6,21), et où – c’est notre intime conviction – nous habitons dès maintenant par la foi. Car, selon l’enseignement de saint Paul: Nous sommes citoyens des cieux (Ph 3,20).

Source: ZENIT.ORG, le 16 septembre 2022

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