Les catholiques du Kazakhstan, une minorité face au défi de l’émigration

Sanctuaire Marie Reine de la Paine à Ozernoe, au Kazakhstan Sanctuaire Marie Reine de la Paine à Ozernoe, au Kazakhstan

Les catholiques du Kazakhstan, une minorité face au défi de l’émigration

Au Kazakhstan, l’Église catholique rassemble une minorité reconnue et bien tolérée, dont la présence au pays des steppes est séculaire mais tend à s’amenuiser en raison de l’émigration. Le père Roland Jaquenoud, chanoine de l’abbaye de Saint-Maurice-d’Agaune, a été missionnaire au Kazakhstan pendant plusieurs années. Il nous parle de la place de l’Église catholique dans le pays, et de ce que pourrait lui apporter la visite du Pape François. 

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Le Pape a entamé mardi 13 septembre au Kazakhstan son 38evoyage apostolique. Il participe dans la capitale Nour-Soultan au VIIe congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles. François est arrivé dans un immense pays multiethnique d’Asie centrale, une véritable mosaïque, dont l’unité tient grâce au dialogue interreligieux promu par le gouvernement. En plus des Kazakhs, l’ethnie d’origine, on décompte plus de 120 groupements de peuples: les nationalités, chacune rattachée à une religion dite traditionnelle. Les fidèles catholiques sont une minorité, avec environ 125 000 âmes, sur près de 19 millions d’habitants. Une communauté née en grande partie des déportations organisées sous Staline, au temps de l’URSS, même si ses racines sont plus anciennes. Aujourd’hui, elle accueille pour la deuxième fois un Souverain Pontife, car Jean-Paul II s’était rendu là-bas en 2001.

Cette visite est l’occasion de s’intéresser de plus près à cette petite Église, et à sa place dans une société majoritairement musulmane. Nous en parlons avec le père Roland Jaquenoud, chanoine de l’abbaye de Saint-Maurice-d’Agaune, dans le canton suisse du Valais. Il a été missionnaire au Kazakhstan de 2004 à 2015, puis enseignant au séminaire de Karaganda de 2015 à 2019.

Quelle est l’origine de l’Église catholique au Kazakhstan?

Dès la deuxième partie du Moyen-Âge, on a des Églises nestoriennes dans le Sud. Puis à partir du XIIIᵉ siècle, avec l’arrivée d’envoyés de l’Occident, on a même des communautés et l’un ou l’autre des diocèses qui sont latins, c’est à dire catholiques. Ce serait la toute première présence chrétienne connue au Kazakhstan.

À partir du moment où le Kazakhstan devient partie prenante de l’Empire russe, il y parallèlement à l’islam, l’Église orthodoxe russe. Par le fait que des Russes, des cosaques, commencent à habiter et à construire dans la steppe, l’Évangile arrive à travers l’Église orthodoxe russe. Puis les catholiques arrivent surtout par des déplacements de population, avec des premiers colons allemands qui arrivent avant la révolution soviétique dans le nord du Kazakhstan. Après, à l’époque de l’Union soviétique, à partir des années 1930, ont lieu des déportations massives de peuples: de Polonais à partir de 1936, d’Allemands pendant la guerre, puis de Lituaniens, de gréco-catholiques venant d’Ukraine, et tous ces gens forment la base ethnique de la présence catholique, proprement catholique au Kazakhstan, qui est très minoritaire. Si on parle des chrétiens en général, c’est une minorité, mais une minorité très importante parce que les Russes sont nombreux.

Aujourd’hui, comment sont considérés les catholiques du Kazakhstan dans la société?

Les catholiques étant très peu nombreux, ils sont souvent mal connus. Ensuite, de parler d’une société au Kazakhstan, c’est un petit peu compliqué. Les choses sont un peu différentes entre les régions, notamment les régions de l’Ouest, qui sont quand même beaucoup plus marquées par une tradition kazakhe, musulmane, et les régions de l’Est et du Nord, où on a beaucoup plus l’habitude de rencontrer des chrétiens. D’une manière générale, les catholiques sont une toute petite minorité. Par contre, c’est une minorité qui est assez bien vue. D’abord parce qu’elle a une base ethnique, donc elle n’est pas considérée comme une minorité créée par de la propagande, par du prosélytisme qui est un mot très négatif au Kazakhstan.

Ensuite il s’agit du deuxième voyage pontifical. Il y en a eu un premier en 2001: le voyage du Pape Jean-Paul II a beaucoup fait pour rendre cette Église très visible dans le pays et la distinguer de groupes minoritaires évangéliques qui, eux, peuvent être considérés comme n’étant pas des religions traditionnelles, bien qu’ils aient le droit d’exister. Donc, dans l’ensemble, c’est une minorité qui est bien considérée là où elle est connue. En tout cas, l’Église dans ses structures est bien traitée, si on compare aux autres religions, y compris la religion dominante qu’est l’islam.

Quels sont les défis auxquels l’Église catholique fait face?

Il s’agit de l’émigration des catholiques d’origine. Dès les années 1990, les personnes d’origine allemande qui sont une partie non négligeable de l’Église catholique au Kazakhstan, commencent à émigrer en Allemagne, puisque celle-ci fait un pont d’or pour recevoir et donner la citoyenneté allemande aux gens d’origine allemande qui peuplent l’URSS. On parle de 2 millions d’Allemands de l’ex-URSS qui émigrent dans les années 1990 en Allemagne.

Ensuite, il y a les Polonais, pour lesquels cela s’est passé un peu différemment. Dès les années 1990, la Pologne invite un certain nombre de gens d’origine polonaise à venir en Pologne pour y recevoir la société polonaise. Mais elle le fait en choisissant un peu les élites. À partir des années 2000, avec un nouveau gouvernement en Pologne, beaucoup plus nationaliste, à partir de ce moment-là et actuellement, il y a un pont d’or pour les Polonais. Les gens d’origine polonaise à une, deux ou trois générations peuvent très facilement partir en Pologne et en quelques mois, recevoir la nationalité polonaise et donc le passeport Schengen, ce qui intéresse absolument tout le monde.

Donc un des défis est que l’Église qui voit ses ethnies de base s’en aller, ne disparaisse pas. Et comment cela se passe? D’abord, il y a une partie de ces gens d’origine allemande, polonaise, lituanienne qui restent dans le pays. Ensuite, il y a quand même tout un mouvement – pas des milliers de gens, mais qui est très régulier – de conversions, à partir d’ethnies qui traditionnellement ne sont pas catholiques et même pas chrétiennes d’origine.

Quelles sont les relations entre l’Église catholique et le gouvernement?

Le pouvoir du Kazakhstan, tout autoritaire qu’il soit, considère dès l’indépendance que le dialogue interreligieux est l’une des bases de la concorde interethnique dans le pays. Toutes les communautés religieuses, toutes les Églises et les communautés non chrétiennes officiellement reconnues, sont priées de bien vouloir non seulement participer à ce dialogue interreligieux, mais aussi à l’organiser. En ce sens, le rapport des autorités catholiques avec le pouvoir est très cordial. Mais évidemment pas avec le pouvoir en tant qu’autoritaire, mais avec le pouvoir, en tant qu’ayant institué le dialogue interreligieux comme une espèce de politique d’État. Ce qui est à double tranchant, évidemment. Mais les autorités de l’Église sur place voient cela de manière assez positive, comme d’ailleurs les représentants des autres religions. Vous êtes régulièrement convoqués à des rencontres ensemble, à des rencontres avec des instances du pouvoir, que ce soit au niveau des villes, des provinces ou de l’État. Dans l’ensemble, les relations sont bonnes.

Et pourquoi l’Église n’est-elle pas intervenue dans les troubles qui ont eu lieu en janvier dernier?

Ce n’est pas du tout une question de peur. Je pense que l’Église, réellement, soutient cette idée du dialogue interreligieux. Par contre, elle va défendre très clairement sa liberté, mais elle la défend avec les moyens diplomatiques. Il y a un concordat entre le Saint-Siège et le Kazakhstan qui règle les modalités, par exemple, de l’existence de l’Église au Kazakhstan. Donc ça s’est fait à ce niveau-là. Je pense que si l’on prend l’exemple des événements de janvier, ce n’est tellement pas clair que ce n’est pas si simple de prendre position en tant qu’Église. Je pense que les autorités locales de l’Église soutiennent cette volonté de maintenir une concorde, une cohérence entre des ethnies quand même très différentes et qui peuplent le pays. Par contre, elle ne s’engage pas dans une opposition politique qui n’aurait pas vraiment de sens. Ce n’est pas si simple l’opposition dans ces pays-là. Depuis l’Occident, c’est vue de manière assez simpliste, mais c’est plus compliqué je pense. Il y a des enjeux qui sont la cohérence du pays, et l’Église participe à ces enjeux. Mais l’Église est malgré tout indépendante de l’État, et je crois qu’elle l’est vraiment.

Le dialogue interreligieux est promu par les autorités, mais concrètement, sur le terrain, comment ça se passe?

Avec les deux autres grandes tendances que sont l’Église orthodoxe russe et l’Islam sunnite, les relations sont très cordiales. Par contre, on fait quand même très peu de choses ensemble. Il ne faut pas imaginer un œcuménisme à l’occidentale. C’est pour cela que c’est à double tranchant. C’est toujours difficile de savoir si ça se passe bien parce que c’est obligé, ou bien s’il y a vraiment une volonté de se rapprocher.

Après, il y a aussi les rencontres personnelles. À force de se rencontrer, on finit par avoir des contacts personnels et donc aussi des amitiés qui se nouent, pas forcément avec des catholiques.

Je pense qu’il y a aussi une chose que l’on comprend moins en Occident, c’est qu’en Orient, la religion est toujours une affaire politique. Vous allez bien vous entendre, ça c’est sûr, mais ça ne veut pas forcément dire qu’après, vous allez faire beaucoup de choses ensemble. Par contre, l’idée d’une tolérance religieuse est très ancienne dans la steppe, et on le sent encore très fortement dans la population actuellement. Quand j’étais là-bas comme prêtre catholique, je ne risquais strictement rien. On n’allait jamais s’attaquer à moi parce que j’étais prêtre, alors que prêtre d’une toute petite minorité. Mais prêtre, cela suffisait.

Le seul endroit de ma vie où j’ai béni une voiture de police, c’est quand j’ai été arrêté au Kazakhstan par des policiers kazakhs, donc théoriquement musulmans, qui, voyant que j’étais prêtre, n’ont plus parlé d’amende mais m’ont demandé de bénir la voiture. Il y a un côté très syncrétique, qui fait que cela soutient quand même dans la population l’idée de rencontre inter-religieuse. Le fait que les représentants des religions s’entendent bien, est non seulement admis, mais c’est considéré comme absolument normal. Je crois que la plupart, le gros de la population ressentirait de manière très étonnante que ça se passe autrement.

Comment la religion est-elle présente dans la société au Kazakhstan? Est-ce qu’il y a une forme de laïcité?

Le Kazakhstan va se revendiquer comme une république laïque, en prenant même parfois le modèle de la laïcité à la française. Mais ça n’a rien à voir dans la pratique avec une laïcité à la française, rien du tout. L’Histoire est différente, c’est-à-dire que le Kazakhstan, comme tous les pays d’ex-URSS, sort – maintenant depuis quelques décennies – de 70 ans d’athéisme officiel. Et donc, ce qui était très frappant, c’est que dans le pays, se déclarer athée, c’est se déclarer partisan de l’ordre ancien. Celui qui n’est pas partisan de l’ordre ancien ne va surtout pas se déclarer athée, même si c’est quelqu’un qui ne va pas beaucoup fréquenter l’église ou la mosquée, il va se déclarer croyant. Maintenant, le fait qu’il y ait une grande tolérance religieuse, cela tient plutôt à de la superstition, c’est-à-dire qu’il y a de la crainte. Il ne faut pas trop se mettre mal avec les puissances divines qui pourraient nous porter atteinte.

Que peut-on attendre de cette visite du pape François?

Le Saint-Siège a toujours considéré ces rencontres de manière très sérieuse. Dès le départ, il a toujours envoyé un légat. Le fait que le Pape y aille, pour le pays d’abord, c’est une marque d’immense respect dans cet effort, ce travail de concorde interreligieuse qui est mené depuis l’indépendance et qui n’est pas si simple. Il y a eu les événements de janvier, mais avant les événements de janvier, c’était quand même le seul pays de la région qui n’avait pas eu de guerre civile encore depuis la fin de l’URSS. Du point de vue de l’Église, je pense qu’il y a quelque chose d’analogue avec la visite de Jean-Paul II. Cette visite de Jean-Paul II a permis de rendre visible cette toute petite Église, toute petite minorité, qui n’était guère visible que dans les endroits du pays où elle existait. Cela a permis de la faire sortir du rang de petits groupements chrétiens évangéliques qui sont vite traités là-bas de secte. C’est assez important pour une visibilité de la toute petite minorité catholique.

Et que pensez-vous de l’absence annoncée du patriarche Kirill?

De ce que je peux voir en regardant ce qu’il se passe du côté de l’Église orthodoxe, en tout cas à la suite du commencement des événements en Ukraine, cette rencontre devenait tout à fait improbable. Ensuite, il y a une autre improbabilité: au congrès organisé à Astana, il y avait à chaque fois la présence du patriarche Bartholomée, donc le patriarche de Constantinople, et c’est évident que Cyrille n’avait pas venir à la rencontre où il y avait le patriarche Bartholomée, en raison de leurs problèmes – liés à l’Ukraine d’ailleurs -, qui durent depuis déjà quelques années. Cette visite de Cyrille au Congrès – il l’a faite une fois, mais c’était à un moment où les relations entre orthodoxes était quand même plus simple – me semblait déjà assez sujette à caution et à la suite des événements d’Ukraine, devenait quasiment impossible, me semble-t-il.

Source: VATICANNEWS, le 14 septembre 2022

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