Le «chemin de Croix» du Liban

Cathédrale de Beyrouth, croix composée de débris de vitraux de l'explosion dans le port de la capitale libanaiseCathédrale de Beyrouth, croix composée de débris de vitraux de l’explosion dans le port de la capitale libanaise

Le «chemin de Croix» du Liban

En 2013, la rédaction des méditations du chemin de croix du Pape avait été confiée à des jeunes Libanais. À l’époque, les textes reflétaient les préoccupations des chrétiens du Moyen-Orient, avec en toile de fond la guerre en Syrie, démarrée en 2011, la guerre en Irak, le fondamentalisme, et l’instabilité politique du Liban.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

Neuf ans se sont écoulés depuis que Carlos Moawad a participé à la rédaction des méditations du chemin de Croix au Colisée. Benoît XVI, qui avait effectué un voyage apostolique au Liban en septembre 2012, avait confié la préparation des méditations à des jeunes libanais. C’est cependant en présence de François que s’est déroulé la Via Crucis, après la renonciation de son prédécesseur. Carlos se souvient de ce 29 mars 2013, de la prière commune des milliers de fidèles rassemblés au pied du Colisée. «Tous les peuples du monde priaient pour la paix», alors qu’il portait le flambeau et accompagnait la Croix de station en station. Alors, sur fond déjà de guerre en Syrie, la question du fondamentalisme et de la présence des chrétiens au Moyen-Orient faisait l’objet des méditations. Aujourd’hui, ces préoccupations restent au centre des prières de Carlos Moawad, comme il en témoigne dans un entretien accordé à Vatican News.

La guerre en Syrie, l’Irak, le fondamentalisme, l’instabilité politique du Liban, que l’on retrouvait dans les méditations du chemin de Croix de 2013, sont-elles encore des préoccupations premières pour vous, jeunes Libanais?

En fait, le chemin de Croix est le chemin de la vie quotidienne avec tous ses développements et évolutions. Lorsque nous récitons les prières du chemin de Croix, nous ne pensons pas seulement aux souffrances historiques de Jésus, mais aussi à ses souffrances incarnées aujourd’hui dans ses frères et sœurs qui souffrent de persécutions et de guerres inutiles. C’est dans cet esprit d’actualisation que nous avons préparé les réflexions du chemin de Croix en 2013. C’est à partir de la réalité vécue par nos jeunes chrétiens que nous avons élaboré nos prières…et je veux dire par jeunes : les jeunes au Liban, en Syrie, en Irak, en Égypte, en Palestine, en Jordanie et dans tous les pays du Moyen-Orient. La jeunesse libanaise rejette le fondamentalisme religieux.

Sur le plan social, il existe une fraternité entre les jeunes musulmans et chrétiens au Liban. Ils jouissent des mêmes droits. Le Liban est un pays démocratique et la liberté d’expression religieuse et politique est inscrite dans sa constitution. Les jeunes musulmans et chrétiens du Liban rejettent l’extrémisme religieux. Aujourd’hui, nous allons réciter le chemin de Croix, en portant dans nos prières notre pays le Liban, complètement ébranlé sous la Croix, et qui a grand besoin d’un Simon de Cyrène pour l’aider à s’élever. Aujourd’hui, nous prions le chemin de Croix pour être réconfortés par Jésus, car le chemin de notre avenir n’est jamais clair et les Libanais ne voient pas que la résurrection est très proche, mais ils espèrent que le Seigneur interviendra dans les événements de leur patrie et fera rouler la pierre de la tombe pour les faire sortir des ténèbres dans lesquelles ils sont actuellement placés.

Cette année, les médiations sont confiées à des familles, dans le cadre de l’année de la famille Amoris Laetitia. Vous êtes un jeune père de famille nombreuse à Beyrouth. Quelles sont vos difficultés et vos espoirs ? celles des familles qui vous entourent ?

La famille libanaise en général est une famille conservatrice dont les membres se réunissent périodiquement et fréquemment, à chaque fête et évènement spirituel ou national, pour partager la joie, et profiter de la beauté des relations familiales et jouir de l’amour qui y existe. C’est la culture de la famille libanaise, qui a malheureusement du mal aujourd’hui à guérir en raison de la migration de sa jeunesse, à cause du manque d’emplois à l’intérieur du Liban, une jeunesse qui recherche un moyen de subsistance décent. Les parents envoient leurs enfants étudier à l’extérieur du pays et ne leur conseillent pas d’y retourner avant que les conditions économiques et politiques ne s’améliorent.

Mais, après tout, la solidarité entre les familles demeure et existe, et sans cette solidarité, les Libanais ne se seraient pas levés ces dernières années et n’auraient pas enduré l’humiliation qu’ils ont subie au niveau humanitaire, en particulier de la part de leur autorité politique. Il y a un grand défi pour les familles libanaises, malgré tous les obstacles, de pouvoir éduquer les jeunes générations sur les valeurs sociales et morales, et les coutumes et traditions spéciales et uniques qui caractérisent notre pays. L’État est en faillite et ce sont les pères et mères de famille qui paient les primes scolaires et médicales, le coût de l’obtention de l’électricité et bien d’autres choses de base. Avec l’augmentation de la pauvreté et la détérioration du pouvoir d’achat, tous les efforts quotidiens des parents se sont déplacés vers la recherche de moyens de fournir un revenu matériel, d’abord pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Ils ont été forcés de penser a gagner leur vie d’abord et avant tout. Je dois ici remercier l’Église et les ONG pour leurs grands efforts visant à sauver les familles libanaises de la faim qui leur est imposée.

L’Église fait un grand travail et contribue à la survie des familles du pays en les embrassant spirituellement, moralement et matériellement. Malgré tous les obstacles, la famille n’a pas encore perdu foi en l’œuvre et en la présence de Dieu, et donc nous voyons des parents et leurs petits-enfants remplir les églises. J’étais vraiment ravi dimanche passe de voir cette grande foule de croyants a l’église célébrer la messe des rameaux ! Apres la messe nous avons tous fait une procession dans les rues de la ville tout en suivant Jésus représenté bien sûr par le curé de paroisse…les enfants tenant les bougies et portés sur leurs épaules de leurs parents , chantaient et criaient « Hosanna Hosanna, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! » Si nous voulons regarder les choses d’un point de vue positif, nous pouvons voir que cette crise politique et économique difficile ressemble à un feu qui purifie ; elle a renforcé la foi en Dieu et a fait de la prière et de la relation personnelle avec le Christ le seul moyen de survivre au désespoir et de restaurer l’amour de la vie. Nos enfants ont été privés de beaucoup de loisirs, mais d’autre part, ils sont en train d’être élevés pour trouver de la joie dans les belles relations pleines de passion qu’ils vivent dans le cœur de leur famille, avec leurs voisins et amis, et avec le Seigneur aussi.

On sait les épreuves que traverse plus largement le pays, au niveau économique, social, politique. Qu’est-ce qui donne de l’espoir au peuple libanais aujourd’hui? Est-ce que l’annonce de la visite du Pape vous donne l’élan nécessaire à aller de l’avant?

Depuis octobre 2019, le peuple libanais traverse une crise politique et économique majeure. La classe politique est corrompue, et il n’y a aucun moyen de la changer sauf lors des prochaines élections législatives du 15 mai 2022, qui, nous l’espérons, seront une lueur d’espoir pour le peuple. La négligence de l’autorité au cours des dernières années a provoqué la faillite de l’État libanais et l’appauvrissement de la plupart des gens. La classe moyenne à laquelle le Liban est habitué s’est appauvrie en raison de la terrible dépréciation de la livre libanaise. Le peuple libanais attend le soutien politique et économique de la communauté internationale, et nous savons très bien que le Vatican a un rôle central dans la défense du Liban et de son peuple. Le Pape saint Jean-Paul II a lancé un Synode spécial pour le Liban, il lui a rendu visite en mai 1997, où il a signé l’Exhortation apostolique adressée à tous les Libanais, chrétiens et musulmans, intitulée : Une espérance nouvelle pour le Liban.

Puis en septembre 2012, le Pape Benoît XVI a conclu ses visites pontificales et apostoliques par une visite remarquée au Liban. Aujourd’hui, une fois de plus, le Pape François déclare qu’il souhaite visiter le Liban en juin 2022, ce pays qui a toujours été dynamique et prospère, plein d’intellectuels, un pays plein de croyants chrétiens et musulmans qui, ensemble, veulent restaurer la fierté et la dignité de leur pays. La venue du Pape François est une preuve évidente de l’importance de la présence stratégique de ce pays dans un environnement arabe et moyen-oriental toujours conflictuel. Cette visite donnera l’espoir au peuple libanais de sortir son pays de son isolement politique et économique. La visite du Pape, un mois après les élections législatives, servira de levier à la décision du peuple libanais de changer pour le mieux. La présence du Pape au Liban et sa rencontre avec tous les responsables civils et spirituels prouvera ce que le Liban représente en termes de culture et de civilisation.

Le peuple libanais a toujours formé un pont entre l’Orient et l’Occident, et le Pape souhaite bien sûr préserver et défendre ce modèle unique. Le Pape François vient prier avec les Libanais pour un avenir meilleur, afin de planter un peu de paix et de tranquillité dans leurs cœurs, afin de raviver le grand rêve de leur patrie, un rêve détruit par la situation économique désastreuse et le dilemme politique qui existe.

Source: VATICANNEWS, le 15 avril 2022

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