Antoine Arjakovsky : « L’Ukraine est un laboratoire démocratique »

Cet historien aux racines russo-ukrainiennes décrypte les enjeux mémoriels du conflit en cours. À ses yeux, l’épopée de la Rus de Kiev a bel et bien donné naissance à des nations distinctes, à rebours du roman national scandé par Vladimir Poutine.

D'origine russo-ukrainienne, l'historien Antoine Arjakovsky enseigne au collège des Bernardins, à Paris. © Stéphane Grangier pour Le Pèlerin
D’origine russo-ukrainienne, l’historien Antoine Arjakovsky enseigne au collège des Bernardins, à Paris. © Stéphane Grangier pour Le Pèlerin

Comment vivez-vous ce conflit meurtrier, dans un pays auquel vous devez tant ?

Antoine Arjakovsky : Si je me laisse aller, les larmes me viennent. Je suis bouleversé. Tout comme mes deux enfants qui ont vécu la moitié de leur vie en Ukraine : leurs copains sont en âge de monter au front. Avec d’autres experts, nous avons voulu nous sentir utiles en organisant samedi dernier une soirée d’information, de prospective et de solidarité au Collège des Bernardins. De hauts responsables de l’Église catholique et de l’État français étaient représentés. Des projets de soutien ont été proposés, le grand écrivain Andreï Kurkov s’est exprimé depuis l’Ukraine… Qui doute encore que ce pays fait partie de la famille des nations européennes ?

En quoi cette guerre traduit-elle un conflit mémoriel ?

Aujourd’hui, deux historiographies s’affrontent. L’une forgée côté russe par Nikolaï Karamzine (1766-1826) et l’autre, côté ukrainien, par Mykhailo Hrushevsky (1866-1934). Ces deux visions s’accordent sur l’existence d’un État puissant du IXau XIIIesiècle, la Rus de Kiev, avec Kiev au sud et Novgorod au nord. C’est en 1240 que la Horde d’or des Tatars coupe cet État en deux : la Rus du Sud refuse la domination des Tatars tandis que celle du Nord l’accepte. Puisque la Horde d’or ne lui demande pas d’abjurer sa foi orthodoxe, le prince de Novgorod, Alexandre Nevski, consent à payer le tribut. Pour lui, le danger vient plutôt des chevaliers teutoniques de l’ouest, de confession catholique. Or, un autre prince de la Rus, Daniel de Galicie, a été fait « Rex Russiae » (roi de Russie) par le pape, tout en étant lui-même orthodoxe. À sa suite, la Rus de l’Ouest combat les Tatars et préserve son autonomie jusqu’à la domination polonaise. Au XIVe  siècle, cette Rus de Kiev se trouve donc divisée : l’ouest et le sud sous domination de la Pologne (puis de la Pologne et de la Lituanie) ; et l’est et le nord sous domination tatare.

Le sentiment national ukrainien existe-t-il alors ?

Non ! À l’époque, ni la Russie, ni l’Ukraine, ni le Bélarus n’existent. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que trois consciences nationales se forment peu à peu : celle de la Rus du Sud imprégnée par la liberté dans un esprit cosaque ; celle de la Rus du Nord, qui donnera naissance à la Moscovie, puis à la Russie ; et celle du Bélarus marqué par la domination lituanienne. L’État russe n’émerge qu’à partir du XVIIe siècle. En 1721, Pierre le Grand devient empereur de toutes les Russies. Manière de se rattacher à la Rus de Kiev même si, en réalité, une rupture historique a eu lieu, puisque Moscou n’existait pas au moment de la Rus. Ces trois consciences nationales continuent à se forger jusqu’au XIXe siècle.

Et sur le plan religieux ?

Le phénomène est identique. Il existait un siège de la Rus de Kiev, qui s’est dédoublé au XIVe siècle : le métropolite de Kiev décide d’aller siéger à Moscou tout en continuant à porter son titre. Et c’est à partir du moment où la Moscovie demande son autonomie, en 1448, juste avant la chute de Byzance, que cette Église souhaite devenir indépendante – ce qui est accepté en 1589 par le patriarche Jérémie II de Constantinople. Cela n’empêche pas les orthodoxes du patriarcat de Moscou de continuer à se présenter comme les héritiers de Kiev, oubliant que deux Églises coexistent en Ukraine : l’Église gréco-catholique (qui a accepté le concile de Florence en 1439) et l’Église autocéphale orthodoxe de Kiev (qui recevra sa reconnaissance par Constantinople en 2018).

En clair, deux visions irréconciliables s’opposent…

Oui : côté russe, celle d’une continuité politique et religieuse entre Kiev et Moscou ; et côté ukrainien, une conception discontinue marquée par la formation de consciences nationales. Cette vision s’oppose à la conscience impériale russe qui considère que si l’on parle russe, on est russe. S’ajoute à cela une théorie de l’encerclement, un ressort très puissant repris tant par les Soviétiques que par Poutine. Les Ukrainiens, eux, se rattachent davantage à la conscience nationale telle que la définissait Ernest Renan en France, c’est-à-dire la conscience morale, le désir d’appartenir à un ensemble, autour de principes communs.

Comment deux peuples qui ont tant en commun peuvent-ils s’entretuer ?

Cela nous renvoie à ce qui s’est passé entre la France et l’Allemagne, quand chacune de nos nations voulait être l’unique héritière de l’empire carolingien. À la fin du XIX siècle, une statue équestre de Charlemagne était érigée devant Notre-Dame de Paris, berceau de l’identité française. Au même moment, Bismarck revendique l’héritage du Saint Empire romain germanique. En 1914, à l’occasion des 700 ans de la bataille de Bouvines, cette victoire est célébrée des deux côtés. L’Alsace-Lorraine cristallise ce conflit : « Ils parlent allemand, ils sont allemands ! » affirme-t-on outre-Rhin ; « Ils ont choisi la République, ils sont à nous ! » rétorque-t-on en France. Même chose entre la Russie et l’Ukraine : pas plus tard qu’en 2016, Poutine a fait ériger une statue de saint Vladimir, prince de la Rus de Kiev, devant le Kremlin, alors que ce dernier n’a jamais mis les pieds en Moscovie ! Cela relève d’une vision mythologique de l’Histoire. Et c’est dangereux : cette fausse théologie politique a déjà causé deux guerres mondiales !

Contre la folie des dirigeants, la raison peut-elle revenir par le peuple ?

C’est même la principale chance de succès. La résistance des Ukrainiens va montrer à leurs cousins russes ce qu’est une nation indépendante. Les sanctions économiques et l’effondrement du rouble peuvent aussi faire bouger l’opinion. Je vois un troisième élément : l’engagement de défenseurs de la démocratie comme l’opposant Mikhaïl Khodorkovski ou le champion d’échecs Garry Kasparov, qui ont créé un comité antiguerre de Russie. Cette plate-forme pourrait constituer la base d’une alternative démocratique au pouvoir russe. Pour moi, cette démarche a quelque chose de l’Appel du 18 juin.

Dans les années 1990, vous êtes allé vivre en Russie et en Ukraine, en quête de vos racines familiales. Qu’avez-vous compris là-bas ?

J’ai compris que la Russie, en dépit de toutes ses ressources, ne deviendra une nation libre, indépendante et florissante que lorsqu’elle acceptera de faire le jugement du communisme et de ses cent millions de morts. La grande famine a fait cinq millions de morts en Ukraine. Cela n’a jamais été condamné. Soit c’est jugé et écrit dans les manuels, soit c’est justifié et répété, comme le fait Poutine en interdisant la seule ONG qui documente ces crimes. De même, tant que l’Église orthodoxe russe – refondée en 1943 sur volonté de Staline – ne reconnaîtra pas avoir organisé un faux concile en 1946 à Lviv, ayant abouti à l’emprisonnement des évêques gréco-catholiques, à l’interdiction d’une Église de cinq millions de fidèles, on n’avancera pas. Cette famine et ce faux concile puent comme des cadavres dans le placard. Et personne ne fait rien.

Cela n’a pas empêché l’Ukraine de faire du chemin !

Forte de son expérience de la diversité et de l’œcuménisme, l’Ukraine est un laboratoire démocratique. Le multipartisme a tenu durant ces trente dernières années. Les « Maidan » successifs (1991 pour l’indépendance, 2004 pour un État libre et 2014 pour l’Europe) ont confirmé mon intuition : si la démocratie marche demain en Ukraine, elle marchera après-demain en Russie.

En 2018-2019, à l’initiative du Collège des Bernardins, vous avez imaginé un protocole de paix entre Russie et Ukraine, qui prend tout son sens aujourd’hui…

La force de ce document est d’avoir été rédigé par des intellectuels russes et ukrainiens indépendants, avec des spécialistes de France et d’Allemagne. Quatre sessions ont permis d’analyser les causes de la guerre russo-ukrainienne : politique, géopolitique, historique, ecclésiologique. À chaque fois, nous avons identifié le problème, et des façons d’en sortir. Ces propositions – dont 80 % seraient à mettre en œuvre dès demain – restent pour la plupart valables. Comme la rédaction d’un manuel d’histoire russo-ukrainien, inspiré du manuel franco-allemand. L’Histoire, c’est l’arme qu’utilise Poutine. Pour lui, l’Ukraine n’existe que depuis 1922. Vous voulez mettre Lénine par terre ? Revenez dans l’Empire russe et on va vous libérer. C’est à cause de cette contre-vérité qu’aujourd’hui la Russie bombarde et affame les 400 000 habitants de Mariupol. Un char d’assaut coûte dix millions d’euros. Un manuel russo-ukrainien, avec 100 000 euros, c’est bouclé dans les six mois. Si nous avions fait ce manuel, nous aurions peut-être évité cette propagande. © Stéphane Grangier pour Le Pèlerin

Antoine Arjakovsky, Historien
© Stéphane Grangier pour Le Pèlerin

La bio d’Antoine Arjakovsky

1966 Naissance à Paris.

1989-1991 Directeur du Collège universitaire français de Moscou.

1992 Mariage.

1998-2004 Directeur adjoint de l’Institut français d’Ukraine.

2000 Thèse de doctorat sur les penseurs religieux de l’émigration russe.

2004 Fondation et direction de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv, au sein de l’Université catholique ukrainienne.

Depuis 2011 Codirecteur du département de recherche Politique et Religions du Collège des Bernardins, à Paris.

2013 Publication de Qu’est-ce que l’orthodoxie ? Antoine Arjakovsky (Éd. Gallimard, Folio Essai, 640 p. ; 12,50 € ).

2018-2019 Participe au Rapport de la commission « Vérité, justice et réconciliation » : Quel plan de paix entre la Russie et l’Ukraine ?

Source: LE PÈLERIN.COM, le 28 mars 2032

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