Au-delà de la querelle des rites, c’est la crédibilité de l’Église qui est en jeu (Card. Robert Sarah)

Cardinal Robert Sarah celebrated Mass in St. Peter's Basilica on the occasion of the 50th anniversary of his ordination to the priesthood, Sept. 28, 2019.Cardinal Robert Sarah célébrant la messe en la Basilique Saint Pierre à l’occasion du 50ème anniversaire de son ordination comme prêtre, le 28 septembre 2019 (photo: Evandro Inetti/CNA / EWTN)

Au-delà de la querelle des rites, c’est la crédibilité de l’Église qui est en jeu (Card. Robert Sarah)

Sur la crédibilité de l’Église catholique

COMMENTAIRE : Au cours de deux millénaires, l’Église a déjà joué ce rôle de gardien et de passeur de la civilisation. Mais en a-t-elle encore les moyens, et la volonté, aujourd’hui ?

14 août 2021

Note de la rédaction : Cette tribune a été publiée pour la première fois le 13 août dans le journal francophone Le Figaro. La traduction anglaise est reproduite ici avec la permission du Cardinal Robert Sarah. Le style a été modifié.

Le doute s’est emparé de la pensée occidentale. Intellectuels et politiques décrivent la même impression d’effondrement. Face à la rupture des solidarités et à la désintégration des identités, certains se tournent vers l’Eglise catholique. Ils lui demandent de donner une raison de vivre ensemble à des individus qui ont oublié ce qui les unit comme un seul peuple. Ils la supplient d’apporter un supplément d’âme pour rendre supportable la dureté froide de la société de consommation. Lorsqu’un prêtre est assassiné, tout le monde est touché et beaucoup se sentent frappés au cœur.

Mais l’Eglise est-elle capable de répondre à ces appels ? Certes, elle a déjà joué ce rôle de gardienne et de transmetteur de la civilisation. Au crépuscule de l’Empire romain, elle a su transmettre la flamme que les barbares menaçaient d’éteindre. Mais a-t-elle encore les moyens et la volonté de le faire aujourd’hui ?

Au fondement d’une civilisation, il ne peut y avoir qu’une seule réalité qui la dépasse : un invariant sacré. Malraux le constate avec réalisme : « La nature d’une civilisation est ce qui se rassemble autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera obligée de trouver sa valeur fondamentale, ou bien elle se décomposera. « 

Sans fondement sacré, les frontières protectrices et infranchissables sont abolies. Un monde entièrement profane devient une vaste étendue de sables mouvants. Tout est tristement ouvert aux vents de l’arbitraire. En l’absence de la stabilité d’un fondement qui échappe à l’homme, la paix et la joie – signes d’une civilisation durable – sont constamment englouties par un sentiment de précarité. L’angoisse du danger imminent est le sceau des temps barbares. Sans fondement sacré, tout lien devient fragile et inconstant.

Certains demandent à l’Église catholique de jouer ce rôle de fondation solide. Ils voudraient la voir assumer une fonction sociale, à savoir être un système cohérent de valeurs, une matrice culturelle et esthétique. Mais l’Église n’a pas d’autre réalité sacrée à offrir que sa foi en Jésus, Dieu fait homme. Son unique but est de rendre possible la rencontre des hommes avec la personne de Jésus. L’enseignement moral et dogmatique, ainsi que le patrimoine mystique et liturgique, sont le cadre et les moyens de cette rencontre fondamentale et sacrée. La civilisation chrétienne naît de cette rencontre. La beauté et la culture en sont les fruits.

Pour répondre aux attentes du monde, l’Église doit donc retrouver le chemin d’elle-même et reprendre les paroles de saint Paul : « Car je n’ai voulu connaître, pendant que j’étais avec vous, que Jésus-Christ et Jésus crucifié. » Elle doit cesser de se considérer comme un substitut de l’humanisme ou de l’écologie. Ces réalités, bien que bonnes et justes, ne sont pour elle que des conséquences de son unique trésor : la foi en Jésus-Christ.

Ce qui est sacré pour l’Église, c’est donc la chaîne ininterrompue qui la relie avec certitude à Jésus. Une chaîne de foi sans rupture ni contradiction, une chaîne de prière et de liturgie sans rupture ni reniement. Sans cette continuité radicale, quelle crédibilité l’Église pourrait-elle encore revendiquer ? En elle, il n’y a pas de retour en arrière, mais un développement organique et continu que nous appelons la tradition vivante. Le sacré ne se décrète pas, il est reçu de Dieu et transmis.

C’est sans doute la raison pour laquelle Benoît XVI a pu affirmer avec autorité : 

« Dans l’histoire de la liturgie, il y a une croissance et un progrès, mais pas de rupture. Ce que les générations précédentes ont considéré comme sacré, reste sacré et grand pour nous aussi, et ne peut pas être tout à coup entièrement interdit ou même considéré comme nuisible. Il nous appartient à tous de préserver les richesses qui se sont développées dans la foi et la prière de l’Église, et de leur donner la place qui leur revient. » 

A l’heure où certains théologiens cherchent à rouvrir les guerres de liturgie en opposant le missel révisé par le Concile de Trente à celui en usage depuis 1970, il est urgent de le rappeler. Si l’Eglise n’est pas capable de préserver la continuité pacifique de son lien avec le Christ, elle ne pourra pas offrir au monde « le sacré qui unit les âmes », selon les mots de Goethe.

Au-delà de la querelle des rites, c’est la crédibilité de l’Église qui est en jeu. Si elle affirme la continuité entre ce qu’on appelle communément la messe de saint Pie V et la messe de Paul VI, alors l’Église doit pouvoir organiser leur cohabitation pacifique et leur enrichissement mutuel. Si l’on devait radicalement exclure l’une au profit de l’autre, si l’on devait les déclarer inconciliables, on reconnaîtrait implicitement une rupture et un changement d’orientation. Mais alors l’Église ne pourrait plus offrir au monde cette continuité sacrée, qui seule peut lui donner la paix. En entretenant en son sein une guerre liturgique, l’Église perd sa crédibilité et devient sourde à l’appel des hommes. La paix liturgique est le signe de la paix que l’Église peut apporter au monde.

L’enjeu est donc bien plus grave qu’une simple question de discipline. Si elle devait revendiquer un retournement de sa foi ou de sa liturgie, au nom de quoi l’Église oserait-elle s’adresser au monde ? Sa seule légitimité est sa cohérence dans sa continuité.

En outre, si les évêques, qui sont chargés de la cohabitation et de l’enrichissement mutuel des deux formes liturgiques, n’exercent pas leur autorité à cet effet, ils risquent de ne plus apparaître comme des bergers, gardiens de la foi qu’ils ont reçue et des brebis qui leur sont confiées, mais comme des dirigeants politiques : commissaires de l’idéologie du moment plutôt que gardiens de la tradition pérenne. Ils risquent de perdre la confiance des hommes de bonne volonté. 

Un père ne peut pas introduire la méfiance et la division parmi ses enfants fidèles. Il ne peut pas humilier les uns en les opposant aux autres. Il ne peut pas mettre à l’écart certains de ses prêtres. La paix et l’unité que l’Église prétend offrir au monde doivent d’abord être vécues au sein de l’Église. 

En matière liturgique, ni la violence pastorale ni l’idéologie partisane n’ont jamais produit de fruits d’unité. La souffrance des fidèles et les attentes du monde sont trop grandes pour s’engager dans ces voies sans issue. Personne n’est de trop dans l’Église de Dieu !

Source: NATIONAL CATHOLIC REGISTER, le 14 août 2021

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