Cardinal Sarah :  » L’Eglise n’est pas un champ de bataille »

Cardinal Sarah : 
« l’Eglise n’est pas un champ de bataille »

Après plus de vingt ans de service de l’Église au sein de la curie romaine, le cardinal Sarah, atteint par la limite des 75 ans, a remis au Pape sa démission de préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements le 15 juin dernier. Celle-ci a finalement été acceptée le 20 février dernier. Beaucoup ont été surpris par la soudaineté de ce départ, d’autant plus qu’aucun successeur n’a été nommé au Culte divin et que la prolongation de la charge du Cardinal n’avait été accordée qu’il y a quelques mois. Dans un entretien qu’il a accordé à nos confrères italiens d’Il Foglio, et qu’il a souhaité voir publié en France par L’Homme Nouveau, le cardinal Sarah dresse un bilan de sa mission, évoque ses relations avec le pape François et la vérité sur le livre écrit avec Benoît XVI. Il insiste aussi sur l’importance de la liturgie et de la sainteté, aborde le synode allemand et l’apostasie silencieuse, tout en entrevoyant son action dans l’avenir.

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Éminence, tout le monde a été surpris de votre départ de la Congrégation pour le culte divin . Que signifie ce calendrier ?

Comme tous les cardinaux, selon la règle en vigueur, j’avais remis au Saint-Père ma lettre de renonciation de préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements en juin dernier à l’occasion de mes 75 ans. Il m’avait alors demandé de continuer ma tâche au service de l’Église universelle « donec alter provideatur », en d’autres termes « jusqu’à ce que le Saint-Père en dispose autrement ». Mais il y a quelques semaines, le Pape m’a signifié qu’il avait désormais décidé d’accepter cette proposition. Je lui ai tout de suite répondu que j’étais heureux et reconnaissant de sa décision.

Je l’ai souvent dit : l’obéissance au pape n’est pas seulement une nécessité humaine, elle est le moyen d’obéir au Christ qui a mis l’apôtre Pierre et ses successeurs à la tête de l’Église. Je suis heureux et fier d’avoir servi trois papes : saint Jean-Paul II, Benoît XVI et François, à la curie romaine pendant plus de vingt ans. J’ai essayé d’être un serviteur loyal, obéissant et humblement soumis à la vérité de l’Évangile. Même si certains journalistes rabâchent continuellement les mêmes inepties, jamais je ne me suis opposé au Pape.

Que retenez-vous de votre service au dicastère pour la liturgie ?

Certains voient ce dicastère comme un poste honorifique mais de peu d’importance. Je crois au contraire que la responsabilité de la liturgie nous met au cœur de l’Église, de sa raison d’être. L’Église n’est pas une administration, ni une institution humaine. L’Église prolonge mystérieusement la présence du Christ sur la terre. « La liturgie », dit le concile Vatican II, « est le sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps la source d’où découle toute sa vigueur »[1], et « en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église, la liturgie est l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré »[2].

L’Église existe pour donner les hommes à Dieu et pour donner Dieu aux hommes. C’est précisément le rôle de la liturgie : rendre un culte à Dieu et communiquer la grâce divine aux âmes. Quand la liturgie est malade, toute l’Église est en danger parce que son rapport à Dieu est non seulement fragilisé, mais profondément abîmé. L’Église court alors le risque de se couper de sa source divine pour devenir une institution autocentrée qui n’a plus qu’elle-même à annoncer.

Je suis très frappé, on parle beaucoup de l’Église, de sa réforme nécessaire. Mais parle-t-on de Dieu ? Parle-t-on de l’œuvre de la Rédemption que le Christ a accomplie principalement par le mystère pascal de sa bienheureuse Passion, de sa Résurrection du séjour des morts et de sa glorieuse Ascension, mystère pascal par lequel « en mourant il a détruit notre mort, en ressuscitant il a restauré la vie »[3] ? Plutôt que de parler de nous-même, tournons-nous vers Dieu ! Voilà le message que je n’ai cessé de répéter depuis des années. Si Dieu n’est pas au centre de la vie de l’Église, alors elle est en danger de mort. C’est certainement pour cela que Benoît XVI affirmait que la crise de l’Église est essentiellement une crise de la liturgie parce que c’est une crise du rapport à Dieu.

C’est aussi pour cela qu’à la suite de Benoît XVI, j’ai insisté : le but de la liturgie n’est pas de célébrer la communauté ou l’homme, mais Dieu. C’est ce que manifeste très bien la célébration orientée. « Là où l’orientation directe vers l’orient n’est pas possible », dit Benoît XVI, « la croix peut donc servir d’orient intérieur de la foi. Elle doit alors prendre place au centre de l’autel et concentrer le regard du prêtre et de la communauté en prière. Nous nous conformons en cela à l’antique invitation à la prière qui ouvre l’eucharistie : “ Conversi ad Dominum ” : “ Tournez-vous vers le Seigneur ”. Nous regardons alors ensemble vers celui dont la mort nous obtient la vie, vers celui qui se tient pour nous devant le Père, nous prend dans ses bras, et fait de nous des temples vivants et nouveaux de l’Esprit saint ( cf. 1 Co 6, 19) ». Quand tous se tournent ensemble vers la croix, on évite le risque du face à face trop humain et fermé sur lui-même. On ouvre les cœurs à l’irruption de Dieu. « L’idée que, dans la prière, le prêtre et le peuple devraient se faire face n’est née que dans le christianisme moderne, elle est tout à fait étrangère au christianisme ancien. Il est certain que le prêtre et le peuple prient tournés non pas l’un vers l’autre, mais vers l’unique Seigneur»[4], le Christ qui, dans le silence, vient à notre rencontre. C’est aussi pourquoi je n’ai cessé de revenir sur la place du silence dans la liturgie. Lorsque l’homme se tait, il laisse une place pour Dieu. Au contraire, quand la liturgie devient bavarde, elle oublie que la croix est son centre, elle s’organise autour du micro. Toutes ces questions sont capitales parce qu’elles conditionnent la place que nous donnons à Dieu. Malheureusement, on les a transformées en questions idéologiques.

Vous semblez exprimer un regret. Que voulez-vous dire ? Qu’entendez-vous par « idéologiques » ?

 Aujourd’hui dans l’Église, trop souvent on agit comme si tout était question de politique, de pouvoir, d’influence et d’imposition injustifiée d’une herméneutique de Vatican II en rupture totale et irréversible avec la Tradition. Cela a été pour moi une grande souffrance de constater ces luttes de factions. Quand j’ai parlé d’orientation liturgique et de sens du sacré, on m’a dit : « vous êtes opposé au concile Vatican II » ! C’est faux ! Je ne crois pas que la lutte entre progressistes et conservateurs ait un sens dans l’Église. Ces catégories sont politiques et idéologiques. L’Église n’est pas un champ de lutte politique. La seule chose qui compte est d’y chercher Dieu toujours plus profondément, de l’y rencontrer et se mettre humblement à genoux pour l’adorer.

Le pape François, quand il m’avait nommé, m’avait donné deux consignes : d’abord mettre en œuvre la Constitution sur la liturgie du concile Vatican II et ensuite faire vivre l’héritage liturgique de Benoît XVI. Je suis intimement persuadé que ces deux consignes forment une unique direction. Car Benoît XVI est certainement celui qui a le plus profondément compris Vatican II. Continuer l’œuvre liturgique de Benoît XVI est le meilleur moyen d’appliquer le vrai Concile. Malheureusement, certains idéologues veulent opposer l’Église d’avant le Concile à celle d’après. Ce sont des diviseurs, ils font l’œuvre du diable. L’Église est une, sans rupture, sans changement de cap, car son fondateur « Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais » (He 13, 8). Elle va vers Dieu, elle nous oriente vers lui. Depuis la profession de foi de saint Pierre jusqu’au pape François en passant par Vatican II, l’Église nous tourne vers le Christ. Donner à la liturgie son caractère sacré, laisser la place au silence, et même célébrer parfois vers l’orient, comme fait le pape François dans la chapelle Sixtine ou à Lorette, c’est la mise en œuvre profonde et spirituelle du Concile.

Une coïncidence extraordinaire : le jour même de l’annonce de mon départ, le pape émérite Benoît XVI m’a envoyé l’édition française de ses œuvres sur la liturgie. J’y ai vu une invitation de la Providence à continuer ce travail pour restaurer une liturgie qui remette Dieu au cœur de la vie de l’Église.

Benoit XVI ©Sergey Gabdurakhmanov

Comment s’est passée la collaboration avec le pape François ? N’y a-t-il pas eu de difficultés ?

Certains insinuent sans raison ni même sans pouvoir fournir des preuves concrètes et crédibles que nous étions des ennemis, c’est faux ! Le pape François aime la franchise. Nous avons toujours collaboré avec simplicité, malgré les fantasmes des journalistes. Par exemple, le pape François a très bien compris et reçu le livre pour lequel j’avais collaboré avec Benoît XVI, Des profondeurs de nos cœurs. Je ne lui ai pas caché mon inquiétude quant aux conséquences ecclésiologiques d’une remise en cause du célibat des prêtres. Quand il m’a reçu après cette publication, alors que des campagnes de presse m’accusaient de mensonge, il m’a soutenu et encouragé. Il avait lu et apprécié, semble-t-il, l’exemplaire dédicacé que le pape Benoît XVI, dans sa délicatesse, lui avait fait parvenir.

J’ai mesuré à cette occasion que la vérité finit toujours par triompher sur le mensonge. Il ne sert à rien d’entrer dans de grandes campagnes de communication. Il suffit d’avoir le courage de rester vrais et libres. Le soutien du pape François, l’affection constante du pape émérite Benoît XVI et les milliers de messages de remerciements venus de prêtres et de laïcs du monde entier m’ont permis de comprendre la profondeur du message de Jésus ressuscité repris par le pape saint Jean-Paul II dès le début de son pontificat : « N’ayez pas peur ! »

Comment voyez-vous l’avenir de l’Église ?

Je suis membre de la Congrégation pour la cause des saints. Là, j’y vois avec une immense joie combien l’Église est éclatante de sainteté. On y est heureux de voir de ses yeux le nombre impressionnant de tant de filles et fils de l’Église catholique qui prennent au sérieux l’Évangile et l’appel universel à la sainteté. Vraiment « c’est du côté du Christ endormi sur la croix qu’est né l’admirable sacrement de l’Église tout entière »[5]. Malgré ce qu’en disent les « aveugles de naissance », malgré les nombreux péchés de ses membres, l’Église est belle et sainte. Elle est le prolongement de Jésus-Christ. L’Église n’est pas une institution mondaine, on ne mesure pas sa santé à sa puissance et à son influence. L’Église vit aujourd’hui un Vendredi saint. Le bateau semble prendre l’eau de toutes parts. Certains la trahissent de l’intérieur. Je pense au drame et aux crimes horribles des prêtres pédophiles. Comment la mission pourrait-elle être féconde alors que tant de mensonges couvrent la beauté du visage de Jésus ? D’autres sont tentés de trahir en quittant le navire pour se mettre à la remorque des puissances à la mode. Je pense aux tentations à l’œuvre en Allemagne dans le chemin synodal. On se demande ce qu’il restera de l’Évangile si tout cela va jusqu’au bout : une véritable apostasie silencieuse. Mais la victoire du Christ passe toujours par la croix. L’Église doit aller vers la croix et vers le grand silence du Samedi saint. Nous devons prier avec Marie auprès du corps de Jésus. Veiller, prier, faire pénitence et réparer pour pouvoir mieux annoncer la victoire du Christ ressuscité !

Quel avenir pour vous ?

Je ne compte pas m’arrêter de travailler ! Et même, je suis heureux d’avoir davantage de temps pour prier et lire. Je vais continuer à écrire, à parler, à voyager. Ici à Rome, je continue à recevoir des prêtres et des fidèles du monde entier. Plus que jamais, l’Église a besoin d’évêques à la parole claire, libre et fidèle à Jésus-Christ et aux enseignements doctrinaux et moraux de son Évangile. Je compte bien continuer cette mission et même l’amplifier. Je dois continuer à travailler au service de l’unité de l’Église, dans la vérité et la charité. Je souhaite humblement continuer à soutenir la réflexion, la prière, le courage et la foi de tant de chrétiens déboussolés, confus et désorientés par les nombreuses crises que nous traversons en ce moment : crise anthropologique, crise culturelle, crise de la foi, crise sacerdotale, crise liturgique, crise morale, mais surtout crise dans nos rapports avec Dieu.


[1] Sacrosanctum Concilium, n. 10.

[2] Cf. Sacrosanctum Concilium, n. 7.

[3] Sacrosanctum Concilium, n. 5.

[4] Joseph Ratzinger, Préface du tome XI : « Théologie de la liturgie » des Œuvres complètes, Parole et Silence, 682 p., 39 €.

[5] Sacrosanctum Concilium, n. 5.

Source: HOMME NOUVEAU, le 12 mars 2021

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