Environnement : la «valeur intrinsèque» de la vie marine, par le card. Turkson

Card. Peter Turkson @ Vatican Media

Card. Peter Turkson @ Vatican Media

Environnement : la «valeur intrinsèque» de la vie marine, par le card. Turkson (traduction complète)

Conférence sur les poissons et la mer

Les fonds marins jouent « un rôle clé dans notre système climatique pour réguler la température de la terre et en tant que puits de carbone », rappelle le cardinal Turkson, soulignant également que « la vie de plus de 10 pour cent de la population mondiale dépend des pêches de capture et de l’aquaculture ». Toutefois, a-t-il insisté, la vie marine a « une valeur intrinsèque », « en soi », indépendante de son « utilité immédiate et directe pour les besoins humains ».

Le cardinal Turkson, préfet du Dicastère pour la Promotion du Développement humain intégral, a envoyé un message à l’occasion de la « Conférence sur le bien-être des poissons et de la mer » organisée en ligne par Catholic Concern for Animals, avec le parrainage de Mgr John Arnold, porte-parole pour l’environnement de la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du Pays de Galle, le 18 janvier 2021.

Le préfet du dicastère a conclu en appelant à la « vigilance » : « reconnaître la valeur intrinsèque de toutes les créatures n’exige ni n’implique la reconnaissance de leur égale valeur intrinsèque ». La « valeur particulière » de l’être humain, a-t-il insisté, « entraîne en même temps une terrible responsabilité ». Toutefois, « on ne peut pas exiger » de lui « un engagement respectueux envers le monde si on ne reconnaît pas et ne valorise pas ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité ».

Voici notre traduction du message du cardinal Turkson publié en anglais.

HG

Message du cardinal Turkson

Excellence,

Mesdames et Messieurs les organisateurs et membres de Catholic Concern for Animals,

Chers participants,

Dans le livre de la Genèse, nous lisons que le quatrième jour de la création, « Dieu créa, selon leur espèce, les grands monstres marins, tous les êtres vivants qui vont et viennent et foisonnent dans les eaux (…). Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 21-22). A l’aube de la création, Dieu bénit les poissons et les autres espèces marines que vous avez choisis comme thème de votre conférence.

Nous le savons, la Bible est pleine de références aux poissons. Nous lisons par exemple que Jonas a été avalé par un gros poisson et qu’il est resté dans ses entrailles pendant trois jours et trois nuits (Jonas 1, 17). Jésus lui-même se réfèrera à cette image quand il parlera de sa future résurrection dans la chair (Mt 12, 40). Dans la Bible, le poisson (la bile du poisson) est aussi une marque du pouvoir de guérison de Dieu. Raphaël, l’un des anges de Dieu, révéla au jeune Tobie les qualités thérapeutiques du poisson (cf. Tobie 6, 3-9). Pour Jésus, qui vécut dans la petite ville de Capharnaüm, au bord de la mer de Galilée, pendant presque tout son ministère public, le poisson était une réalité quotidienne. Ses premiers disciples étaient de simples pêcheurs. Nous lisons que Jésus multiplia les poissons et les pains pour nourrir les gens (Mt 14, 13-21). Dans les récits sur le Seigneur ressuscité, nous voyons Jésus faisant griller du poisson pour ses apôtres sur le rivage du lac de Tibériade (Jn 21, 9-11) et, à une autre occasion, il a même mangé un morceau de poisson grillé (Lc 24, 12).

Il est très significatif que, dans la tradition des premiers chrétiens, IChThUS (ΙΧΘΎΣ  en grec “poisson”) ait été un acronyme de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur.

En affrontant la question de la vie des poissons et de la vie marine, cette conférence s’intéresse à une très riche partie de la vie sur terre. L’habitat marin, dans son ensemble, constitue le plus gros habitat de la vie sur terre. Pourtant, pour de nombreuses raisons compréhensibles, nous sommes moins familiers de la « vie sous l’eau »[1] dans « la pure immensité des océans »[2] que de la vie sur terre.

Les grandes eaux parlent le langage de la complexité et de l’équilibre. Elles sont le foyer d’une impressionnante partie de la biodiversité de notre planète et, en même temps, elles ont un rôle clé dans notre système climatique pour réguler la température de la terre et en tant que puits de carbone. Il y a encore beaucoup à apprendre sur la vie dans les profondeurs des océans, où se produisent d’énormes mécanismes telluriques et où la vie existe en l’absence de lumière. Le pape Benoît XVI recommandait aux croyants de « respecter l’équilibre intrinsèque de la création »[3], car le Dieu tout-puissant a certainement « tout réglé avec mesure, nombre et poids » [4].

Le poisson a également une immense signification existentielle. Nous savons aussi que « le poisson est la principale source de protéines animales pour des milliards de personnes dans le monde, et que la vie de plus de 10 pour cent de la population mondiale dépend des pêches de capture et de l’aquaculture »[5]. Depuis 1990, dans le domaine de l’aquaculture, la pisciculture et la production d’algues ont augmenté régulièrement, créant ainsi un revenu et fournissant des ressources pour différents usages.

J’aimerais maintenant inviter tous les participants à considérer la valeur intrinsèque de la vie marine à la lumière de Laudato si’, l’encyclique majeure du pape François sur le soin de la création. A la fin de chaque journée de création, dans le livre de la Genèse, nous lisons que « Dieu vit que cela était bon ». Les composants de la vie marine ont effectivement une « valeur intrinsèque (…) Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu »[6]. La valeur intrinsèque de la vie marine est indépendante de son utilité, si nous estimons et affirmons cette utilité selon un critère d’utilité immédiate et directe pour les besoins humains.

Comme l’a écrit Benoît XVI, « Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. »[7].

Nous avons été créés gardiens d’un jardin, et nous ne devons pas renoncer à ce mandat divin en ignorant notre sens général de la responsabilité ; nous ne devons pas non plus nous « moquer des préoccupations pour l’environnement »[8].

J’aimerais donc insister sur la responsabilité : nous devons comprendre la situation maritime, l’évaluer selon d’authentiques critères éthiques et agir en fonction. Permettez-moi de donner quelques directives à cet égard :

  1. Nous devons comprendre que la situation maritime est interconnectée et complexe : ce qui se passe au-dessous et au-dessus de la surface des océans, ce qui se passe sur terre et dans l’eau ; et elle est liée au climat. L’humanité, les animaux, les plantes, la température, la chimie, la géologie et même la force des marées générées par la lune ! Nous ne pouvons pas évaluer la vie marine seule, comme si elle était séparée de la géologie, des êtres humains et de l’atmosphère.
  2. Nous devons prendre conscience que nous sommes en train de ruiner les océans et la vie marine et que nous mettons en danger toute notre planète. L’année dernière, notre documentAqua fons vitae[9]a énuméré plusieurs défis : « La pollution croissante et les conditions des océans qui s’aggravent, en particulier en ce qui concerne la présence de plastiques et de micro-plastiques dans les flux marins et les organismes animaux (donc dans les aliments issus de la mer), les multiples pollutions (causées par les navires, les activités offshore, sous-marines et côtières, y compris l’extraction minière, les forages et les activités d’exploration des industries d’extraction), les rejets d’industries polluantes, les eaux usées et les produits chimiques agricoles qui passent par les rivières (…). L’intensification de la mise en danger et de l’extinction d’espèces marines (dues à la pollution ou aux pratiques de pêche destructrices et à la surexploitation qui ne permettent pas la régénération de certaines espèces) et l’épuisement des coraux, de certaines algues (laminaria), des mangroves et d’autres habitats. De nombreuses préoccupations ont également été soulevées concernant la pollution sonore qui nuit à la faune marine »[10].

Aqua fons vitae a également suggéré des solutions :

  1. « Les pêcheurs qui accomplissent leur travail en évitant de polluer, en respectant les réglementations en vigueur et en limitant le gâchis de poisson doivent être protégés. Cela exige, d’un côté, un soutien adapté et intégral pour l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement (pêche, nettoyage, conservation, etc.), en veillant aussi aux hommes et aux femmes qui travaillent à terre. Et, de l’autre côté, un effort constant pour combattre les méthodes de pêche nuisibles, les rythmes de pêche insoutenables, l’invasion par des flottes étrangères des eaux des pays ayant une faible capacité de patrouiller »[11].
  2. « Les pêcheurs doivent être encouragés et autorisés à apporter dans les ports les déchets collectés dans la mer et un service spécial de collecte doit être organisé, leur permettant ainsi d’étendre leur vocation traditionnelle (pêcher) en y incluant la sauvegarde de la mer (en contribuant à son nettoyage) »[12].
  3. « Les industries maritimes, les entreprises qui leur sont liées et les consommateurs doivent jouer leur rôle, à savoir : • toute l’industrie des constructions navales doit se mobiliser pour aider à réduire la pollution des océans ; • la transparence et la traçabilité des sources de nourriture provenant de la mer et des déplacements des flottes de pêches doivent être accrues, car cela peut contribuer à la sauvegarde des zones maritimes, à lutter contre l’esclavage dans le monde de la pêche et à offrir aux consommateurs plus de possibilités d’orienter leurs achats vers des choix éthiques »[13].

En outre, l’Église peut souligner en particulier les points suivants, au niveau local et à la lumière du principe de subsidiarité :

  1. « Contribuer autant que possible au nettoyage des plages et des rives des fleuves, en organisant ces activités ou en s’associant à ceux qui les organisent (en tirant parti des œuvres et des compétences disponibles localement, tels que les groupes pour la conservation de l’environnement qui travaillent en bord de mer, les aquariums, les communautés de pêcheurs, etc.), et en impliquant, par exemple, les jeunes, les familles, les religieux et les scouts. Faciliter – comme activité en plein air – l’étude pratique des enjeux liés aux océans et la participation à des projets de restauration côtière dans les écoles catholiques à tous les niveaux. Contribuer autant que possible à éviter et réduire la pollution causée par les paroisses, écoles, cantines et centres de santé côtiers et riverains. »[14].
  2. Promouvoir des styles de vie responsable qui reflètent l’enseignement de l’Évangile et des encycliques sociales majeures, notamment Laudato si’ et Fratelli tutti. Incontestablement, les choix quotidiens de chaque croyant (acheter, consommer, manger, voter, partager, réutiliser…) devraient être éclairés par le souci de nos frères et sœurs et de notre maison commune, dans le cadre écologique intégral de l’interconnectivité. Une interconnectivité qui implique également les lointaines créatures vivant au fond des océans, qui font aussi partie du cycle alimentaire.

En conclusion, soyons conscients que, lorsque nous parlons d’océans et de vie marine, l’humanité parle d’un « héritage commun »[15] qui a été mis en danger. Les paroles prophétiques du pape François dans Laudato si’ continuent de résonner à nos oreilles : « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? Cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire. Quand nous nous interrogeons sur le monde que nous voulons laisser, nous parlons surtout de son orientation générale, de son sens, de ses valeurs »[16].

Je vous laisse sur une note de vigilance : reconnaître la valeur intrinsèque de toutes les créatures n’exige ni n’implique la reconnaissance de leur égale valeur intrinsèque. En évoquant une communion universelle, Laudato si’ clarifie : « Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. Cela ne suppose pas non plus une divinisation de la terre qui nous priverait de l’appel à collaborer avec elle »[17]. Un anthropocentrisme erroné ne doit pas conduire à un « “bio-centrisme”, parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui, non seulement ne résoudrait pas les problèmes mais en ajouterait d’autres. On ne peut pas exiger de l’être humain un engagement respectueux envers le monde si on ne reconnaît pas et ne valorise pas en même temps ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité. »[18].

Nous avons plus que jamais besoin d’une vision du monde relationnelle. Tout est interconnecté et interdépendant à l’intérieur d’une vision écologique intégrale, comme nous le rappelle le pape François dans Laudato si’ ». Nos actions ont des conséquences. Je conclus par un passage scripturaire qui souligne les implications du péché originel sur le reste de la création. Le prophète Osée écrivait, il y a des siècles : « il n’y a, dans le pays, ni vérité ni fidélité, ni connaissance de Dieu, mais parjure et mensonge, assassinat et vol ; on commet l’adultère, on se déchire : le sang appelle le sang. C’est pourquoi le pays est en deuil, tous ses habitants dépérissent (…) même les poissons de la mer disparaissent »[19].

Puissions-nous redécouvrir notre vocation originelle de gardiens de notre maison-jardin planétaire et faire tout notre possible pour promouvoir une culture du soin[20]. Puissions-nous apprendre à prendre soin de toutes les formes de vie et, tout particulièrement, de la vie marine, qui est étroitement liée à la vie sur la terre.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

NOTES

[1] C’est le titre du 14ème Objectif de Développement durable.

[2] Lettre signée par le card. Pietro Parolin au nom du Saint-Père, addressée à la 4ème Conférence “Notre océan” qui s’est tenue à Malte en octobre 2017.

[3] Benoît XVI, Caritas in veritate, § 48.

[4] Livre de la Sagesse 11: 20.

[5] FAO, The state of world fisheries and aquaculture 2020, Rome 2020, p. 95.

[6] François, Laudato si’, § 140.

[7] Benoît XVI, Caritas in veritate, § 48.

[8] Laudato si’, § 217.

[9] Dicastère pour la Promotion du Développement humain intégral, Aqua fons vitae, Vatican City Mars 2020.

[10] Aqua fons vitae, § 84.

[11] Aqua fons vitae, § 90.

[12] Aqua fons vitae, § 91.

[13] Aqua fons vitae, § 93.

[14] Aqua fons vitae, § 100-102.

[15] Concept employé par les Nations Unies (Préambule de la Convention sur le droit de la mer) et également promu lors d’une conférence organisée à Rome, en 2017, par notre dicastère.

[16] Laudato si’, § 160.[17] Laudato si’, § 90.[18] Laudato si’, § 118.

[19] Livre d’Osée 4, 1-3.

[20] Pape François, « La culture du soin comme parcours de paix », Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix (1er janvier 2021).

Source: ZENIT.ORG, le 22 janvier 2021

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