Oser dire radicalement que Jésus est Dieu, même si c’est une folie pour le monde, est aujourd’hui nécessaire pour être entendu.
L’Évangile de ce dimanche nous donne à contempler la Transfiguration de Jésus (Mc 9, 2 -10) et nous entendons encore cette parole du Père : « Celui-ci est mon fils bien aimé, écoutez-le ! » Jésus est le fils bien aimé du Père et Jésus dit : « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10, 30), ce qui conduira certains auditeurs à ramasser des pierres pour le lapider. La divinité de Jésus est la pierre d’achoppement de beaucoup. Que Jésus ait été un prophète puissant, que son enseignement nouveau ait réjoui des milliards d’êtres humains, qu’il soit passé en faisant le bien tout au long de sa vie, que sa puissance thaumaturgique ait été reconnue et admirée, tout le monde l’accepte.
Aucun historien digne de ce nom ne saurait remettre en cause l’existence de Joshua Ben Ioussef, prophète galiléen du Ier siècle. Que Jésus soit une personne attachante en raison de sa non-violence, de ses discours de paix et de miséricorde, en raison aussi de son statut de victime crucifiée à l’issue d’un procès injuste, tout le monde le reconnaît. Mais, entre nous, des braves types non-violents qui ont fait le bien tout au long de leur vie et qui ont été victimes de la folie des hommes, l’histoire de notre humanité en compte des millions.
La Parole de Dieu lui-même
Nous ne suivons pas un maître de sagesse, une philosophie, un système moral ou dogmatique. Nous suivons Dieu qui s’est fait homme, homme au milieu des hommes, Dieu au milieu des hommes. Lorsque nous entendons Jésus qui nous parle, c’est Dieu lui-même qui nous parle. Lorsque nous recevons le Corps du Christ, nous recevons Dieu lui-même qui se donne. Notre annonce de l’Évangile serait moins dogmatique et donc moins suspecte d’être un produit parmi d’autres si nous ne l’annoncions pas comme un système parmi d’autres, comme une philosophie parmi d’autres, comme une morale parmi d’autres.
Il n’est pas ici question d’étaler sa marchandise dans le supermarché du bien-être spirituel tels que les rayonnages de grandes librairies nous le proposent avec des articles « spiritualité » ou « mieux vivre ». Nous annonçons la parole de Dieu lui-même, qui agit dans les cœurs avant même que n’ayons parlé, qui continuera à agir après que nous avons parlé, que nous devance, nous enserre et nous suit.
La radicalité de l’annonce
Alors oui, si nous disons « Je suis chrétien parce que je crois que Jésus est Dieu » et que « Jésus est né, a vécu, est mort et qu’il est ressuscité », certains vont nous regarder en disant : « Ce type est dingue ! » Scandale pour les Juifs, folie pour les païens écrivait saint Paul, il n’y a rien de nouveau sous le soleil mais peut-être aujourd’hui n’osons nous plus dire que Jésus est Dieu. Nous réduisons le christianisme à un système qui a autant d’aura que tous les autres systèmes anciens de notre monde et qui ont vocation à être remplacés par de prétendues nouveautés. Une certaine radicalité de l’annonce — qui ne peut jamais être aliénation de la liberté de l’autre ou menace — est aujourd’hui nécessaire pour faire entendre le message. Dieu le Père nous appelle à écouter son Fils Jésus, à le suivre et à devenir ses disciples car il est doux et humble de cœur. Ce n’est pas un piège, un enfermement ou un endoctrinement, c’est la possibilité pour tous d’avoir la vie et de l’avoir en abondance. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile » (1 Co 9, 16) : cet Évangile est que Dieu s’est fait l’un de nous et nous a annoncé lui-même la bonne nouvelle du salut.
Disons simplement quand on nous questionne que Jésus est Dieu et que sa parole est vérité. On passera peut-être pour des dingues, mais on donnera la vie. La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même, encore faut-il la dire !
Tout au long du Carême, nous entendons un appel à revenir vers le Seigneur et à lui donner la première place. Dans la première lecture, nous découvrons Abraham qui a répondu à l’appel de Dieu par une disponibilité absolue. Mis à l’épreuve, il n’a pas refusé de sacrifier ce qu’il avait de plus précieux, l’enfant porteur de la promesse. S’il est prêt à sacrifier ce fils unique, c’est parce qu’il aime Dieu de tout son cœur. Son amour pour Dieu est plus grand que tout.
Dans l’Évangile, nous avons écouté le récit de la Transfiguration : il nous montre le Christ plein de gloire parce qu’il répond à l’amour du Père. S’il est prêt à mourir pour manifester sa fidélité absolue au Père, c’est parce qu’il aime le Père de toute ses forces. La seule manière de répondre à l’amour et à la tendresse de Dieu c’est de l’aimer “de tout notre cœur, de toutes nos forces et de tout notre esprit”.
Les Évangiles nous donnent de nombreux témoignages de cet amour sans limite : nous pensons à Marie qui a dit : “Voici la servante du Seigneur” ; en répondant à l’appel de Dieu, elle a fait l’offrande de toute sa vie. Dans la seconde lecture, saint Paul s’adresse à des chrétiens persécutés ; il leur adresse des paroles d’espérance et de réconfort : “Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?” Malgré les épreuves qui les accablent, il les invite à une confiance totale en Dieu ; lui-même s’est donné au Christ sans réserve.
L’Évangile nous montre les trois disciples qui font la découverte extraordinaire de Jésus transfiguré et lumineux. Ce rayonnement vient précisément de son amour sans réserve pour son Père et pour le monde entier. Pierre voudrait rester là à fixer l’événement. Mais la voix du Père vient le rappeler à la vraie priorité : “Celui-ci est mon Fils Bien aimé : écoutez-le”. Cette parole est importante. Nous devons écouter Jésus. Ce n’est pas le pape ni les évêques ni les prêtres qui disent cela, c’est Dieu lui-même qui nous le dit à tous. Le Seigneur est là au cœur de nos vies, de nos loisirs et de nos soucis. Mais trop souvent, nous sommes ailleurs. Nous organisons notre vie en dehors de lui.
Nous disciples du Christ, nous sommes appelés à être des personnes qui écoutent sa voix et qui prennent au sérieux ses paroles. Pour écouter Jésus, il faut être proche de lui, il faut le suivre, il faut accueillir son enseignement. C’est ce que faisaient les foules de l’Évangile qui le poursuivaient sur les routes de Palestine. Le message qu’il leur transmettait était vraiment l’enseignement du Père. Cet enseignement, nous pouvons le trouver chaque jour dans l’Évangile ; quand nous le lisons, c’est vraiment Jésus qui nous parle, c’est sa Parole que nous écoutons.
Dans cet épisode de la Transfiguration, nous trouvons deux moments significatifs : la montée et la descente. Le Seigneur nous appelle à l’écart, à monter sur la montagne. Comprenons bien, il ne s’agit pas de faire de l’alpinisme mais de trouver un lieu de silence et de recueillement pour mieux percevoir la voix du Seigneur. C’est ce que nous faisons dans la prière. Pendant l’été, beaucoup choisissent de passer quelques jours dans un monastère. Ils ont besoin de ce temps de ressourcement pour leur vie chrétienne.
Mais nous ne pouvons pas rester là. La rencontre avec Dieu dans la prière nous pousse à « descendre » de la montagne. Nous sommes invités à retourner en bas, dans la plaine et à rejoindre le monde dans ce qu’il vit. Nous y trouverons tous ceux et celles qui sont accablés par le poids du fardeau, des maladies, des injustices, de l’ignorance, de la pauvreté matérielle et spirituelle.
Nous sommes envoyés pour être les témoins et les messagers de l’espérance qui nous anime. Cette parole que nous avons reçue doit grandir en nous. Cela ne se réalisera qui si nous la proclamons. Si nous l’accueillons, ce n’est pas pour la mettre dans un conservateur mais pour la donner aux autres ; c’est cela la vie chrétienne : accueillir Jésus et le donner aux autres. Lui seul peut nous transfigurer. En ce jour nous le supplions : “Toi qui es Lumière, toi qui es l’amour, mets en nos ténèbres ton esprit d’amour.”
« Porter dans notre cœur l’espérance de la résurrection »
« Fixer notre regard sur la transfiguration du Christ, car c’est en lui que nous vivrons une vie nouvelle et transfigurée »: c’est l’invitation de Mgr Francesco Follo dans ce commentaire des lectures de la messe de dimanche prochain, 28 février 2021, deuxième dimanche de carême.
Car, on lit, à la messe, le récit de la transfiguration du Christ. L’Observateur permanent du Saint-Siège à l’UNESCO, à Paris, titre en effet: « Transfigurés dans l’espérance : suivre le Christ sur le chemin de la croix, en portant dans notre cœur comme lui l’espérance de la résurrection. »
AB
Transfigurés dans l’espérance :
suivre le Christ sur le chemin de la croix, en portant dans notre cœur comme lui l’espérance de la résurrection.
1) Quarante jours pour nous transfigurer.
La raison pour laquelle, chaque deuxième dimanche de Carême, la liturgie nous rappelle la transfiguration du Seigneur, c’est de nous préparer au mystère pascal dans sa pleine dimension. La transfiguration du Messie ne prépare pas seulement à la passion, mais aussi à la résurrection du Christ.
Ce que le Seigneur a voulu enseigner avec sa transfiguration aux trois disciples, il nous l’enseigne aussi aujourd’hui. Il nous enseigne notre dignité, il nous enseigne notre grandeur, même si cette dignité et cette grandeur sont maintenant voilées et n’apparaissent pas clairement, au contraire, souvent elles sont cachées et mal comprises.
Poursuivant le chemin du Carême, la liturgie de la Parole de la Messe d’aujourd’hui, après avoir présenté dimanche dernier l’Évangile des tentations de Jésus dans le désert, nous invite à réfléchir sur l’événement extraordinaire de la transfiguration sur la montagne. Pris ensemble, les deux épisodes anticipent le mystère pascal : la lutte de Jésus avec le tentateur est un prélude au grand duel final de la Passion, tandis que la lumière de son Corps transfiguré anticipe la gloire de la Résurrection.
D’une part, nous voyons Jésus pleinement homme qui partage même la tentation avec nous. D’autre part, nous le contemplons comme le Fils de Dieu, qui divinise notre humanité. De cette manière, nous pourrions dire que ces deux dimanches sont comme des piliers sur lesquels repose toute la construction du Carême jusqu’à Pâques. Même toute la structure de la vie chrétienne qui consiste essentiellement dans ce dynamisme pascal : de la mort à la vie.
Donc il est important de comprendre le sens de la transfiguration dans le contexte de cette période de Carême.
Pour Pierre, Jacques et Jean, Jésus ne s’est pas manifesté pour se donner en spectacle, mais pour imprimer dans l’esprit et dans le cœur des disciples une vraie image de lui, une image si glorieuse et si puissante qu’elle aurait été capable de montrer qu’il est le Fils unique et immensément aimé de Dieu, le réalisateur de son projet de salut, même et surtout dans la pauvreté, dans la souffrance, dans la passion et la mort sur la croix. Il fallait préparer un groupe choisi de témoins qui résistent, de manière efficace, aux épreuves imminentes de sa passion et au scandale de sa crucifixion et de sa mort. La Transfiguration ne fut donc pas un spectacle, mais un entrainement à la foi, en vue des épreuves prochaines.
Pour nous, le sens de la Transfiguration de Jésus est celui donné par les trois apôtres. Pour expliquer cette signification, j’emprunte les paroles de saint Léon le Grand : « (Le Seigneur) ne prévoyait pas moins de fonder l’espérance de l’Église, en faisant découvrir à tout le Corps du Christ quelle transformation lui serait accordée ; ses membres se promettraient de partager l’honneur qui avait resplendi dans leur chef. Le Seigneur lui-même avait déclaré à ce sujet, lorsqu’il parlait de la majesté de son avènement : « Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père, » (Matthieu 13,43). Et l’apôtre saint Paul atteste lui aussi : « J’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que le Seigneur va bientôt révéler en nous » (Romains 8,18). Et encore :« Vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ qui est votre vie, alors, vous aussi vous paraîtrez avec lui en pleine gloire » (Sermon 51, 3-4. 8; PL 54, 310-311. 313).
Mais on pourrait me faire observer que cela vaut toujours. Alors pourquoi méditer et contempler la Transfiguration durant le carême ?
Car c’est justement en période de Carême – qui devrait être un temps de pénitence, pour être dignes de comprendre et connaître cette joie totale, qu’est la Pâques de la Résurrection – qu’on a besoin d’avoir des « certitudes » que les sacrifices que nous faisons, pour notre conversion, ne sont pas des choix inutiles, mais des choix qui conduisent à la gloire.
Et puis, il faut garder à l’esprit que le Carême est un moment où le Christ veut revivre en nous le mystère de sa transfiguration[3]: nous transfigurer à son image et ressemblance.
2) Gravir la montagne pour nous transfigurer.
Au début de la vie publique de Jésus il y eut le baptême ; à l’approche de sa Passion et Résurrection il y eut la transfiguration. Par le baptême de Jésus « fut manifesté le mystère de notre première régénération : notre Baptême ; la Transfiguration » est le sacrement de la seconde régénération » : notre propre résurrection ». (Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiae, III, 45, 4, ad 2). Nous participons d’ores et déjà à la résurrection du Seigneur par le biais de l’Esprit Saint qui agit dans le sacrement du corps du Christ. La transfiguration nous offre un avant-goût de ce que sera la venue glorieuse de Dieu, « lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3,21).
Mais il nous rappelle aussi qu’« il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu » (Act 14,22): « C’est ce que Pierre ne comprenait pas encore lorsqu’il désirait rester avec le Christ sur la montagne » (Lc 9,33). « Le Christ, ô Pierre, te réservait ce bonheur après la mort. Pour le moment il te dit : Descends travailler sur la terre, servir sur 1a terre, et sur la terre être livré aux mépris et à la croix. La Vie même n’y est-elle pas descendue pour subir la mort, le Pain, pour endurer la faim, la Voie, pour se fatiguer dans la marche, la Fontaine éternelle pour souffrir la soif ? (Saint Augustin, Sermon 78, 6 : PL 38, 492-493).
Le désert n’est pas le seul endroit où rencontrer Dieu. Dieu se manifeste aussi dans la montagne.
Dans l’Ancien Testament – je crois bon de le rappeler – les montagnes de la révélation étaient :
Le Mont Horeb où Dieu se manifesta à Isaïe, non pas dans un vent capable de briser les pierres, ni dans un éclair ou la foudre, ou dans un tremblement de terre, mais tout simplement dans « le souffle d’une brise légère » ; c’est l’endroit où Moïse vit le buisson ardent qui ne se consumait pas, vit le feu de Dieu et écouta Sa voix.
Le Mont Carmel, la montagne d’Elie, celle du défi contre l’idolâtrie (cf. 1 Rois, 18),
Le Mont Sinaï, là où Dieu rencontra Moïse et lui remit les tables de la loi,
Le Mont Moriah – Sion, là où Abraham aurait dû sacrifier son fils Isaac et où Dieu le Père « fit » mourir Son Fils, l’Agneau immaculé. L’endroit où Salomon fit construire le Temple. Là où les mains de Dieu et de l’homme se sont croisées à travers le sanctuaire.
Et dans la vie de Jésus, ces montagnes ont été :
Le mont de la Tentation,
Le mont des béatitudes (le Sinaï chrétien),
Le mont de la Prière, lieu de dialogue,
La montagne de la Transfiguration, le Thabor,
La montagne de l’Angoisse, le mont des Oliviers,
Le mont du Calvaire, la montagne de la croix et pour finir
La montagne de l’Ascension.
La Transfiguration, qui s’est produite au Mont Thabor, permet d’accepter, de comprendre et de partager tout ce qui s’est passé au mont du Calvaire qui est, oui, la montagne de la mort, mais aussi celle de la vie. La montagne où Jésus a été crucifié est celle de l’humanité qui tue celui qui est venu la sauver, l’endroit où s’est consommée la tragédie d’un Dieu qui assume la condition humaine jusqu’au bout, jusqu’à boire à la coupe des souffrances, à celle de la solitude, de la tristesse, du silence de Dieu (« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »). Mais le Calvaire c’est aussi l’endroit où l’évangile de Jean nous montre déjà la gloire de l’élévation, celle de la résurrection du Christ. Je crois légitime de dire que le Calvaire est déjà aussi le mont de l’Ascension, déjà le mont des Oliviers, mais aussi la montagne de la glorification, de l’exaltation, de l’espérance. Le Calvaire est donc à la fois la montagne du sang et des souffrances et celle de la gloire et de l’infini. A ce stade, je pense que nous pouvons comprendre comment le Calvaire parvient à résumer ces deux aspects fondamentaux : 1- sur la montagne il y a Dieu que nous cherchons, 2 – mais c’est nous qui montons, nous qui nous donnons du mal pour monter.
Et, n’oublions pas que pour monter il faut l’ascèse[4], dont le sens premier n’est pas « pénitence » mais « exercice » selon l’étymologie du terme. Pensons à l’exemple de l’athlète qui arrive très facilement à battre le record parce qu’il a fourni un « exercice » (= ascèse) de base qui s’est ensuite transformé en victoire.
L’ascèse est donc un exercice qui demande sans aucun doute des efforts, mais qui finit par payer, car il fait arriver au but souhaité et se transforme en expérience de liberté.
Donc profitons de ce temps de carême pour vivre cette ascèse comme un « chemin » de conversion à parcourir, dans la prière, dans le jeûne et dans la charité, pour progresser dans l’amour de Dieu et de nos frères.
Cette conversion peut s’appeler aussi transfiguration. Le mot « transfiguration » que nous utilisons vient du mot grec « métamorphose » (« transformation ») utilisé dans le Nouveau Testament, faisant alors ressortir un fait important : la transfiguration n’est pas quelque chose de très loin de nous, qui a des perspectives. Dans le Christ transfiguré se révèle beaucoup plus ce qu’est la foi : une transformation, qui se produit en l’homme tout au long de sa vie.
D’un point de vue biologique, la vie est une métamorphose, une transformation pérenne qui se termine par la mort. Vivre signifie mourir, signifie métamorphose vers la mort. La Transfiguration du Seigneur y ajoute quelque chose de nouveau : mourir signifie renaître.
D’un point de vue spirituel, la foi est une métamorphose, dans laquelle l’homme murit dans le définitif et devient mûr pour être définitif. C’est la raison pour laquelle l’évangéliste Jean voit la croix comme un objet de glorification, fusionne la Transfiguration et la Croix : dans l’ultime libération de soi-même, la métamorphose de la vie atteint son objectif.
La transfiguration promise par la foi comme métamorphose de l’homme est avant tout un chemin de purification, un chemin de souffrance, mais pas uniquement. Le chemin que prend Jésus vers Jérusalem, vers la croix, après la Transfiguration, est un chemin de gloire. Vu de l’extérieur on pourrait dire : c’est un chemin de souffrance et de défaite, car il se termine par la croix. Non, au contraire, la transfiguration nous dit que ce chemin est un chemin de gloire, qui passe par le Calvaire mais aboutit au mont de l’Ascension.
Il est très significatif de constater que le récit de la Transfiguration figure dans l’évangile de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc, mais pas dans celui de saint Jean. Alors que s’il y a bien un épisode propre à Jean c’est justement celui de la transfiguration. Pourquoi saint Jean ne l’a-t-il pas rappelé ? A mon avis la raison est la suivante : l’apôtre raconte la vie de Jésus comme étant l’existence d’un transfiguré. Par exemple, si nous repensons à la rencontre avec les premiers disciples, on voit un Jésus en gloire (cf. Jn 1, 34).
Si nous contemplons l’épisode des noces de Cana, marqué par le miracle de la transformation de l’eau en vin, nous trouvons un Jésus en gloire : « ils virent sa gloire » (cf. Jn 2, 11). Allez à Jérusalem pour la purification du temple et vous y trouverez encore Jésus en gloire : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 19). De toute évidence, Jean parle de son corps glorieux. C’est-à-dire que la transfiguration est devenue chez saint Jean une clef d’interprétation pour tout : cela n’est plus un épisode, un moment particulier qui a lieu avant le voyage vers Jérusalem. Dans l’Evangile de saint Jean c’est devenu le critère pour comprendre tous les évènements de la vie de Jésus. Donc, la transfiguration doit devenir une clef de lecture pour notre vie au même titre que ça l’a été pour la vie du Christ.
C’est peut-être pour ça que les moines de la tradition orientale, lorsqu’ils commencent à écrire les icônes, déclarent : La première icône à écrire (verbe utilisé pour dire « faire » les icônes) est celle de la Transfiguration. Avant de peindre l’icône ils doivent prier et jeûner, en faire un acte religieux. L’icône doit sortir de la contemplation. La première icône qu’ils doivent faire est une Transfiguration, c’est-à-dire qu’ils doivent montrer la gloire de Dieu dans les couleurs, les dessins et l’écriture de l’icône. S’ils arrivent à faire cela, ils sauront faire n’importe quelle autre icône, sinon leur icône restera un simple dessin extérieur, la reproduction d’évènements vus sous un angle extérieur ; mais ce ne sera pas la bonne icône. L’icône veut transfigurer le bois, les couleurs et la figure pour aider à exprimer la contemplation. C’est pourquoi il faut vraiment partir de la transfiguration.
Je conclue en suggérant deux choses :
La première est : d’élever à Dieu une Prière avant de commencer à écrire une icône, pour que notre personne inscrive dans sa vie quotidienne l’icône du Christ. Cette prière est : « Donne-moi, Seigneur Jésus Christ, un esprit et un cœur purs comme le cristal et brulants comme ton amour ;prépare-moi, Maître, à une fructueuse méditation ; éloigne de moi les vaines pensées, les tourbillons de l’esprit et les intrigues du malin, Toi qui es la Voie, la Vie et la Vérité. Je t’en prie, Seigneur, fais-en sorte que mon intellect devienne un splendide miroir de diamant, pour qu’en lui se reflète la lumière éternelle de la Sainte Trinité.Et toi Sophia, et toi Vierge Marie, et vous Saints Apôtres, et vous Pierre et Paul, assistez ma transmutation, aujourd’hui, demain et toujours. Amen ».
La seconde : de prendre exemple sur les Vierges Consacrées dans le monde.
Ces femmes ont pris au sérieux l’invitation à vivre « La contemplation de la gloire du Seigneur Jésus dans l’icône de la Transfiguration révèle d’abord aux personnes consacrées le Père, créateur et dispensateur de tout bien, qui attire à lui (cf. Jn 6, 44) une de ses créatures par un amour spécial et en vue d’une mission particulière. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur : écoutez-le ! » (Mt 17, 5). Répondant à cet appel accompagné par un attrait intérieur, la personne appelée se confie à l’amour de Dieu qui veut l’avoir à son seul service et elle se consacre totalement à lui et à son dessein de salut (cf. 1 Co 7, 32-34). (Saint Jean Paul II, Vie consacrée, n. 17)
Nous avons ici tout le sens de la vocation à la vie consacrée : une initiative venue entièrement du Père (cf. Jn 15,16), qui exige de ceux qu’il a choisis la réponse d’un dévouement total, exclusif et transfigurant.
Homélie sur la Transfiguration du Seigneur, 16-18;
PG 96, 572-573.
Voici qu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre (Mt 17,5), et les disciples furent saisis d’une crainte plus grande en voyant Jésus le Sauveur, avec Moïse et Élie dans la nuée.
Jadis, il est vrai, quand Moïse vit Dieu, il entra dans la divine nuée, donnant ainsi à entendre que la Loi était une ombre. Écoute ce que dit saint Paul : La Loi, en effet, n’avait que l’ombre des biens à venir, non la réalité même (He 10,1). Israël, en ce temps-là, n’avait pas pu fixer les yeux sur la gloire passagère du visage de Moïse (2Co 3,7). Mais nous, le visage découvert, nous reflétons la gloire du Seigneur et nous sommes transformés d’une gloire en une gloire plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit (2Co 3,18).
Aussi la nuée qui couvrit les disciples de son ombre n’était-elle pas remplie de ténèbres – car elle ne les menaçait pas – mais de lumière. En effet, le mystère resté caché depuis les siècles et les générations a été révélé(Col 1,26) et la gloire perpétuelle et éternelle est manifestée. Voilà pourquoi Moïse et Élie, aux côtés du Sauveur, personnifiaient la Loi et les Prophètes. Celui qu’annonçaient la Loi et les Prophètes, c’est, en vérité, Jésus, le dispensateur de la vie. <>
Et une voix sortit de la nuée, qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! » (Mt 17,5).
Tels sont les mots du Père sortis de la nuée de l’Esprit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, lui qui est homme et apparaît tel. Hier, il s’est fait homme, a vécu humblement parmi vous, et maintenant son visage resplendit. Celui-ci est mon Fils bien-aimé, lui qui est avant les siècles. Il est le Fils unique de l’Unique. Hors du temps et éternellement il procède de moi, le Père. Il n’a pas accédé après moi à l’existence, mais, de toute éternité, il est de moi, en moi et avec moi. »
C’est par la bienveillance du Père que son Fils unique, son Verbe, s’est fait chair. C’est par sa bienveillance que le Père a accompli, dans son Fils unique, le salut du monde entier. C’est la bienveillance du Père qui a fait l’union de toutes choses en son Fils unique. Car l’homme est par nature un petit monde, portant en lui-même l’union entre toute essence visible et invisible, du fait qu’il est à la fois l’une et l’autre. Vraiment, il a plu au Maître de toutes choses, au Créateur qui gouverne l’univers, d’unir en son Fils unique et consubstantiel la divinité et l’humanité, et, par celle-ci, toute créature, pour que Dieu soit tout en tous (1Co 15,28).
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, le resplendissement de ma gloire, l’empreinte de ma substance (cf. He 1,3), par qui aussi j’ai créé les anges, par qui le ciel a été affermi, et la terre établie. Il porte l’univers par sa parole toute-puissante et par le souffle de sa bouche, c’est-à-dire l’Esprit qui guide et donne la vie. »
« Écoutez-le, car celui qui le reçoit, me reçoit, moi qui l’ai envoyé, non en vertu de mon souverain pouvoir, mais à la façon d’un père. En tant qu’homme, en effet, il est envoyé, mais en tant que Dieu, il demeure en moi, et moi en lui. Celui qui n’honore pas mon Fils unique et bien-aimé, ne m’honore pas, moi, le Père, qui l’ai envoyé. Ecoutez-le,car il a les paroles de la vie éternelle. »
NOTES
[1] “Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux. Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts » (Mc 9, 2-10).
[2] Il arrive donc à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. » Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. » (Jn 4, 5-26).
[3] Le sens général de la Transfiguration est résumé dans un bref verset, tiré de l’Hesperinos présent dans la liturgie byzantine : « ce jour-là, au Thabor, le Christ transforma la nature d’Adam qui s’était assombrie. Après l’avoir éclairée, il la divinisa ». Ces quelques mots, comme ceux du récit évangélique, qui sont d’une grande simplicité, ont une profondeur extraordinaire. Comme dans tous les événements de la vie du Christ et à chaque fête, ici on a à la fois un accomplissement et une préfiguration. Ces deux éléments apparaissent avec autant d’évidence et force à Pâques. La Transfiguration de notre Seigneur Jésus Christ transfert l’existence humaine dans une dimension de gloire, montrant aux trois apôtres vivants devant deux défunts prophètes l’actualité illuminée du passé et de l’avenir. La transfiguration révèle de cette manière le sens intime du christianisme : le Dieu-homme leur montre l’homme divinisé.
[4] Du latin ascèse qui dérive du grec ἄσκησις , de ἀσκέω «exercer». La définition donnée est: «exercice» ou «pratique» spirituel et physique, composé de prière, de méditation et de diverses activités physiques pour tendre à la perfection intérieure, grâce au détachement du monde matériel pour monter au ciel. Le jugement sur la réalité sans préjugés aliénants ni déraisonnables, exige un «détachement de soi» (cf. Lc 17,33), un travail fatigant qui, dans la tradition religieuse, s’appelle l’ascèse, et qui ne peut être réalisé que par la persuasion de « l’amour de nous-mêmes comme destin, comme affection pour notre destin, qui est Dieu ».