Que signifie « servir Dieu » ?

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Collection Dagli Orti / National Gallery Londres / Aurimages – Le Christ dans la maison de Marthe et de Marie, les sœurs de Lazare. Diego Vélazquez (1599-1660).

Que signifie « servir Dieu » ?

Par le Père Jean-François Thomas, sj

Dans la relation de l’homme à Dieu, les chrétiens donnés en exemple apparaissent depuis toujours comme des serviteurs. Mais quel est le modèle du serviteur « bon et fidèle ». Le serviteur, appelé à « devenir ami de Dieu », est celui qui ne compte pas sa peine pour « être » à son maître, à la fois dans l’action et la contemplation.

Les âges de la vie se succèdent et l’homme de foi, à chacune de ces étapes, ne devrait tenir devant ses yeux qu’une unique et inébranlable perspective : servir Dieu de tout son corps et de toute son âme car tel est le signe d’un amour véritable et non point théorique ou exprimé du bout des lèvres. 

L’exemple nous vient de haut et de loin. Dès l’origine des relations entre la créature et son Créateur, ceux qui furent donnés en modèle, qui apparurent comme des piliers et des phares, hommes et femmes, furent des serviteurs. Non point le serviteur occasionnel qui ne met guère d’enthousiasme à la tâche, mais celui qui retrousse ses manches, qui ne regarde pas l’heure et qui n’économise pas sa peine. L’écrivain argentin Leonardo Castellani, prêtre qui ne manqua point d’énergie pour accomplir la volonté du Maître à travers de multiples méandres, a cette formule puissante : « Ce qui est éternel, c’est l’âme de l’homme pour servir » (cité dans La Vérité ou le Néant). Et, ce faisant, il entend « servir » en son sens le plus puissant, à savoir « être utilisé ». 

Mieux vaut se taire et être, que parler et ne pas être.

Le serviteur, toujours actif, ne rechigne pas et ne discute pas les ordres du maître, pas même ceux qui sont apparemment absurdes. Le serviteur de Dieu est un esclave, et cela est un titre de noblesse. Telle est l’Ancilla (la servante-esclave) qui se déclare, en Marie toujours Vierge, donnée et consacrée à Dieu alors qu’Elle est soudain investie par un projet divin paradoxal et humainement absurde : une vierge va enfanter et une femme humaine va porter en son sein et enfanter le Fils de Dieu. Cela a pu se réaliser car cette jeune fille immaculée a ratifié son rang de servante, solennellement, comme réponse à l’Archange. Celle que nous allons fêter dans son Assomption, qui sera couronnée en Paradis, est d’abord et avant tout une servante. Il n’est pas étonnant que les apôtres, et leurs successeurs, prissent à leur tour ce titre de serviteurs. Le premier parmi eux, saint Pierre, se confessa lui aussi comme le serviteur des serviteurs, titre éminent, appelant à une grande humilité, transmis depuis à tous les papes.

Serviteur et ami

Qu’accomplit essentiellement un serviteur ? Les tâches les plus diverses, les plus ordinaires mais qui, en même temps, rendent la vie facile et confortable au seigneur. Sans lui, presque rien ne serait possible, ou, en tout cas, serait désordonné et chaotique. Il est admirable de tenir ce rôle, effacé et crucial. Personne d’importance ne portera jamais son attention sur le serviteur, présent comme une ombre et silencieux comme une carpe. Saint Ignace d’Antioche, s’adressant aux communautés chrétiennes persécutées durant ce Ier siècle, insiste sur le point suivant : « Mieux vaut se taire et être, que parler et ne pas être. » Voilà un rappel ou un conseil qui ne devrait pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Le serviteur ne met pas son grain de sel dans les conversations qu’il entend, sans les écouter. Il ne rapporte rien et ne divulgue rien à l’extérieur. Il garde pour lui ce dont il est témoin. Il ne s’étale pas en public en fanfaronnant, s’il est un serviteur exemplaire bien entendu. Le chrétien est amené à devenir, de mieux en mieux, un tel serviteur, jusqu’au moment où le Maître ne l’appellera plus « serviteur » mais « ami », comme le dit Notre Seigneur à ses apôtres au seuil de sa Passion tout en leur lavant les pieds et en leur répétant qu’ils ont raison de le regarder comme Maître, ce qu’Il est et demeurera vraiment. 

Saint Pie X eut un jour cette formule : « On n’applaudit pas le serviteur dans la maison du Maître » alors que les fidèles rassemblés dans la basilique Saint-Pierre laissaient s’exprimer bruyamment leur joie à son passage. Lui, le serviteur des serviteurs, rappelait avec à-propos qu’il ne faut pas se tromper d’objet de dévotion. Celui qui nous appelle ses amis, qui nous a donné l’exemple d’un service entier allant jusqu’au sacrifice de sa vie, n’en est pas moins notre Roi. Comme toujours, la relation entre Dieu et l’homme qu’Il révèle est paradoxale puisque soudain, grâce à Lui, le serviteur se retrouve dans la familiarité du Maître et investi par Lui de la charge de sa maison, de son royaume. Le Christ a donné les clefs à saint Pierre, misérable serviteur au moins pendant la vie publique et la Passion de Notre Seigneur. Dieu fait confiance à ses serviteurs et pourtant Il ne cesse d’être trompé, trahi. Jamais Il n’affiche sa déception et Il ne retire pas à l’homme les talents qu’Il lui a remis. Dieu est, par excellence, le modèle de ce « présupposé favorable » cultivé par saint Ignace de Loyola.

L’exemple de Marthe et Marie

Un des épisodes évangéliques majeurs mettant en valeur le service est celui où Marthe et Marie, sœurs de Lazare, reçoivent — comme elles le faisaient régulièrement — Notre Seigneur dans leur maison de Béthanie. Il s’agit d’un service à double visage à savoir celui des préoccupations matérielles et celui de la croissance de la vie intérieure. Le peintre espagnol Velázquez, à plusieurs reprises, a représenté cette scène. Une des versions, actuellement à la National Gallery de Londres, est particulièrement parlante car, comme cela était souvent le cas dans la peinture hollandaise, le Christ et les deux sœurs sont en arrière-plan, presque minuscules, tandis qu’au premier plan sont campées deux servantes, l’une jeune et rubiconde, l’autre âgée et fripée. La jeune servante est le Nouveau Testament et elle travaille : elle écrase les épices, ail et piment rouge, ingrédients pour repousser le mal, pour tuer le péché. Elles seront utilisées pour apprêter les poissons, symboles du Christ, avec les œufs, symboles de la Résurrection. L’Ancien Testament, vieille servante qui a rempli son rôle et qui va se reposer de ses longues années de labeur, montre du doigt le Maître entouré de Marthe et Marie, chacune dans sa mission, tandis que la jeune cuisinière nous regarde afin que nous nous fixions désormais sur l’Évangile. Elle a beaucoup de recettes sous le coude et les préparera avec soin et amour pour notre plus grand plaisir.

Celui qui met en ordre

Nous réduisons trop souvent le champ d’action du service à des tâches subalternes et matérielles. Le service est plus que cela, puisqu’il est à la fois action et contemplation. Il est aussi, de cette façon, ce qui lie les choses entre elles, ce qui met en ordre. Une bonne servante, un bon majordome sont ceux qui ont l’œil à tout, au moindre détail. À cela se reconnaîtra le serviteur bon et fidèle. Lorsque le Maître rentrera de voyage, il trouvera ses serviteurs alignés devant la porte du château, comme ces domestiques dans les prestigieuses demeures britanniques. Le Maître les passera en revue, adressant un mot à chacun, demandant des comptes à ceux auxquels des choses importantes avaient été confiées, mais tous devront répondre exactement de la mise à profit, ou non, de ce qu’ils avaient reçu. Dans la parabole des talents, Notre Seigneur fait ainsi parler le maître de retour chez lui : « Serviteur bon et fidèle : parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton maître. […] Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai point semé, et que je recueille où je n’ai rien mis. […] Jetez ce serviteur inutile dans les ténèbres extérieures : là seront le pleur et le grincement de dents » (Mt25. 21, 26, 30).

Prenons le temps de réfléchir soigneusement sur notre sens du service et sur le contenu de celui qui est attendu de nous par Dieu. Nous serons surpris de découvrir qu’il faut réajuster bien des angles d’attaque et que notre dévouement envers le Seigneur est plutôt tiède car nous posons tant de conditions et d’exigences avant de nous consacrer, plus ou moins, à Lui. Puissions-nous suivre les traces, même de loin, de la Sainte Vierge et être accueillis, en temps voulu, à notre dernier jour, par le Maître nous couronnant pour l’éternité de la charge de serviteur traité en ami.

Source: ALETEIA, le 28 juillet 2021

Entrer en carême par la fenêtre de notre âme

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© Couleur / Pixabay

Entrer en carême par la fenêtre de notre âme

Par le Père Jean-François Thomas, sj 

Pour ne pas se laisser surprendre par le carême, essentiel à notre croissance intérieure, ouvrons une fenêtre sur notre âme telle qu’elle est, sans mensonge, sans faux semblant.

Au Japon, surtout à Kyôto qui est le conservatoire des traditions, il existe une coutume ancestrale, celle de contempler les fleurs de cerisiers au printemps et la neige en hiver. Il ne s’agit point d’un acte anodin, un simple regard distrait jeté sur la nature, mais un rite quasi religieux. Des fenêtres sont d’ailleurs prévues spécialement dans les cloisons coulissantes, les shôji, pour permettre cette contemplation de l’intérieur des maisons. Ainsi, les hanami-mado sont-elles les fenêtres pour contempler la floraison (hana = fleur, mi = voir, mado = fenêtre), les yukimi-mado sont-elles celles pour profiter de la beauté de la neige (yuki =neige). 

Certes, il ne s’agit là que d’un principe esthétique au plus proche de la nature, mais il est possible de le transposer dans le domaine spirituel, notamment pour le carême qui approche. Rien de pire que de se laisser surprendre par ce temps liturgique essentiel à notre croissance et notre purifications intérieures.Si nous ne nous préparons pas — et tel est le but de la Septuagésime qui est le marchepied pour entrer dans la pleine pénitence — nous attraperons le train au passage sans prêter attention à ce qui nous entoure et qui doit nous aider à nous lancer vers la conversion.

Ne pas rater le coche

Préparons-nous une fenêtre pour contempler le Carême : une shijunsetsumi-mado (shijusetsu, carême). Avant de nous risquer dehors, de nous jeter dans le cœur de l’action, cette contemplation soutiendra notre désir de ne pas rater le coche cette fois et de mener à bien des résolutions et des engagements raisonnables et non point le fruit de notre imagination débridée et de notre boulimie spirituelle condamnée à l’échec. PUBLICITÉ

Comment jugerions-nous un chef de guerre ne prenant pas d’abord le temps de jauger les forces ennemies en présence, leur position, et se lançant sans réflexion dans la mêlée ? 

Comment jugerions-nous un chef de guerre ne prenant pas d’abord le temps de jauger les forces ennemies en présence, leur position, et se lançant sans réflexion dans la mêlée ? Chaque année pourtant, ou presque, nous rassemblons en hâte nos hardes lorsque le temps est venu d’entrer dans ce carême qui ne nous enthousiasme guère, et nous nous précipitons sans enthousiasme, les dents serrées, ne souhaitant qu’une chose, que ces semaines peu aguichantes s’écoulent le plus rapidement possible. Nous oublions que nous sommes cependant en situation d’urgence pour ne pas négliger cette opportunité qui nous est donnée pour remettre en ordre notre âme en jachère ou en sommeil.

Notre âme est empesée

Nicolás Gómez Dávila notait, dans ses Carnets d’un vaincu : « Ce qui préoccupe le Christ des Évangiles ce n’est pas la situation économique du pauvre mais la condition morale du riche. » Si un très grand nombre de chefs-d’œuvre du patrimoine culturel français sont aujourd’hui en danger, nos âmes surchargées sont encore plus en péril, elles qui ne figurent sur aucune liste de protection et de conservation. À chacun de manier la truelle pour restaurer celle qui dépend de lui. Nous sommes bien empêtrés dans la condition morale du riche des Saintes Écritures, même si nous ne sommes pas tous millionnaires. Notre âme est empesée par tant de couches inutiles surajoutées au cours des ans. Nous n’avons guère procédé à un ravalement de façade et les chirurgiens esthétiques qui font fortune avec les chairs qu’ils étirent et déplissent sont bien impuissants à refaire une beauté à l’âme qui nécessite des soins autrement délicats. S’il suffisait d’une liposuccion pour aspirer la graisse du péché, ce serait en effet bien pratique, mais le sacrement de pénitence qui élimine toutes les scories n’est pas toujours utilisé comme il le mérite, encore un trésor négligé et à l’abandon de notre héritage chrétien.

Le carême est le moment de sortir le miroir de sa housse, d’ouvrir la fenêtre donnant sur le champ de notre monde intérieur. 

Se placer à la fenêtre du carême nous permettrait de détailler le paysage de notre âme telle qu’il est, sans mensonge, sans faux semblant. Nous aimons nous tromper nous-mêmes, comme à tricher sur la balance qui affiche soudain les kilos redoutés. Demeurer dans sa bulle, ne rien regarder, ne rien contempler, ne réfléchir sur rien nous évite bien des tourments sur le moment, mais nos entrailles continuent de gémir. Notre facile charité elle-même est le signe de notre refus de jeter un œil sur notre propre jardin. Georges Bernanos, dans Le Dialogue des Carmélites, a cette formule : « Qui s’aveugle volontairement sur le prochain, sous prétexte de charité, ne fait souvent rien autre chose que de briser le miroir afin de ne pas se voir dedans. » Le carême est le moment de sortir le miroir de sa housse, d’ouvrir la fenêtre donnant sur le champ de notre monde intérieur. Nous découvrirons des amoncellements de choses inutiles, néfastes, des foyers potentiels de putréfaction. Il ne suffit pas de vaporiser tout au long de l’année pour se défaire de la pourriture.

Le bonheur de se découvrir pécheur

Accoudons-nous à la fenêtre du carême car, en soulevant le rideau, nous apercevrons le bonheur qui se dessine, non point celui qui est proposé à longueur de slogans par le monde aveugle, mais celui promis par le Maître de l’Évangile, ce Bonheur défini ainsi dans le Désespéré de Léon Bloy : « Le Bonheur, mon cher père, est fait pour les bestiaux… ou pour les saints. » Il s’agit du bonheur de se découvrir pécheur pardonné si nous empruntons le chemin de retour, si nous délaissons le vieux monde, si nous contemplons par la fenêtre le royaume promis et à portée de main. La couleur violette de la pénitence du carême débouche sur le rose des fleurs de cerisiers, bien au-delà du dimanche de Lætare, sur le blanc éclatant et sur les ors foudroyants du soleil levant, ressuscité. 

Dans Le Soleil de Satan, Georges Bernanos signalait que « le mal, comme le bien, est aimé pour lui-même, et servi ». À chacun de refuser de s’en rendre esclave, en désherbant au fur et à mesure que poussent les herbes folles. 

À la fenêtre du carême, nous devinons l’édifice construit pour nous par le Sauveur. Paul Claudel, dans son Journal, livre ces deux images puissantes : « Le Christ sur la Croix accomplit la plénitude de ses devoirs d’état » et « Jésus chargé de sa Croix comme un maçon l’est de briques et de mortier ». Si Notre Seigneur a tant peiné, serions-nous soudain dispensés de tout effort, nous serait-il donc permis de prendre à la légère le Salut en considérant que, de toute façon, nous y avons droit et qu’il suffit de le saisir à l’aveuglette 

Le carême nous rappelle combien nous devons être des ouvriers — de la première, de la dernière, de toutes les heures, peu importe — à l’image du Christ qui a sué sang et eau, et larmes, et s’est vidé de son Sang pour nos beaux yeux, si ingrats, si peu enclins à Le contempler pour Le suivre sans hésitation. Dans Le Soleil de Satan, Georges Bernanos signalait que « le mal, comme le bien, est aimé pour lui-même, et servi ». À chacun de refuser de s’en rendre esclave, en désherbant au fur et à mesure que poussent les herbes folles. En poste à notre fenêtre pour accueillir le carême avec tranquillité, nous serons capables d’analyser la situation et de préparer les moyens qui s’imposent pour refaire à neuf notre cour carrée. Il y flotte déjà le parfum des fleurs de cerisiers.

Source: ALETEIA, le 15 février 2021

Pour unir les hommes, choisissons les mots justes

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Manuel Cohen / Aurimages

Pour unir les hommes, choisissons les mots justes

Par le Père Jean-François Thomas, sj 

Si les mots perdent leur valeur et leur significations propres, toute discussion devient un dialogue de sourds. En respectant les mots, nous respectons les hommes.

Dans les temps confus, il arrive très souvent que les mots employés ne soient pas conformes à la pensée, qu’ils dépassent les bornes, qu’ils échappent à leurs auteurs et provoquent ainsi des catastrophes. La maîtrise de la parole fait beaucoup dans la résolution des crises. Chacun peut le constater à son petit niveau dans la sphère familiale. Ne pas savoir ou ne pas vouloir utiliser les mots justes conduit à des confrontations, à des cassures, à des mésententes. À plus forte raison, considérant le domaine social, politique et religieux, il est nécessaire de réfléchir avant de parler et de ne parler que lorsque la pensée, elle-même éclaircie, peut être exprimée avec équilibre et vérité. Dans un monde qui a la prétention de la communication maximale, la déconvenue est grande de constater que les paroles ne sont pas maîtrisées la plupart du temps et que chacun parle un langage différent, subjectif. La punition de l’aventure de la Tour de Babel n’a jamais été plus visible qu’aujourd’hui.

La grande falsification

Face à ce chaos, entretenu par l’homme, se dresse la Parole incarnée : In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum – « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe », nous répète le Prologue de l’Évangile selon saint Jean. Chaque mot est à sa place dans les Saintes Écritures. Dans l’enseignement de Notre Seigneur, aucun iota n’est à enlever. La parole uniquement et trop humaine, celle qui ne se soucie pas des détails, a causé et cause des catastrophes. Elle déclenche des guerres et, dans le domaine religieux, elle est souvent à l’origine d’hérésies et de schismes. Pensons par exemple à la querelle tragique du Filioque. Tous les grands conciles christologiques des premiers siècles s’appliquèrent à éviter la confusion et à repousser l’erreur en maniant les mots avec précaution, sagesse et prudence.

Hilaire Belloc, dans son célèbre ouvrage Les Grandes Hérésies, proposait cette juste définition (en usant justement de mots adaptés et pesés) : « Une hérésie est une entreprise de déconstruction d’un corps de doctrine unifié et homogène par la négation d’un élément inséparable de l’ensemble. » Cet élément arraché au tout peut être simplement un mot, remplacé par un autre mot qui fait alors basculer tout l’édifice. Plus ce processus se reproduit et se multiplie, plus fleurissent les erreurs voulues ou involontaires.

Il est intéressant de voir à quel point le langage contemporain, en s’appauvrissant, a ouvert la porte à une compréhension de plus en plus floue de ce qui dit l’autre.

Il est intéressant de voir à quel point le langage contemporain, en s’appauvrissant, a ouvert la porte à une compréhension de plus en plus floue de ce qui dit l’autre. Nous-mêmes, nous avons du mal à clarifier nos pensées, à les exprimer par des mots à l’oral et à l’écrit. À force de peiner dans cette expression, ce sont nos pensées qui se tarissent à leur tour et il est alors tentant, car plus facile, d’épouser les idées qui traînent, celles qui sont de mauvaise qualité, celles qui ne remuent point l’être jusqu’à lui donner le désir de s’étonner, de contempler. Alors s’instaure le règne de ce que le jésuite argentin Leonardo Castellani nommait « la Grande Falsification ».

Le Malin veut toujours nous faire prendre des vessies pour des lanternes et il sait qu’un des moyens efficaces pour y parvenir est de semer la confusion dans les mots, de les vider de leur sens propre, de les réduire à une portion congrue, de les appauvrir, de les dessécher. Lorsque les mots deviennent élastiques, que leur substance s’étiole, la pensée et la foi suivent un chemin identique. Les mots de la liturgie et des dogmes ne souffrent pas de changement, d’improvisation. Ils doivent être fixés afin de devenir des repères. Si la parole des hommes politiques et des gouvernants possède aujourd’hui si peu de poids et d’autorité, la raison en est que tous savent qu’elle est malléable, sujette à des interprétations contradictoires et que ce qui est affirmé de façon doctrinaire en ce jour sera peut-être renié ou condamné le lendemain.

Dialogues de sourds

Blesser les mots et la parole, les manipuler pour son propre intérêt, entretenir l’ambiguïté par le flou ou une langue de bois endort l’intelligence et saigne à blanc la foi. Si les mots perdent leur valeur et leur significations propres, tout devient semblable et relatif. Aucun énoncé solide n’est alors possible et tout part à la dérive. Érick Audouard écrit dans Comprendre l’Apocalypse :

Et ce n’est pas un hasard que la possibilité même de penser soit menacée, puisque penser c’est établir des distinctions, c’est discerner et discriminer, au risque d’offenser ceux qui ne pensent pas, ou qui, de penser, ne souhaitent plus désormais prendre le temps ni la peine.

En écoutant les éternels « débats », sur toutes les questions imaginables, là où les opinions s’étalent, nous remarquons bien que la puissance des mots n’a plus de prise sur une manière de procéder qui évacue tout sens fixé et objectif. D’où des dialogues de sourds où, d’ailleurs, personne n’écoute les autres s’exprimer. Chacun veut écraser ses interlocuteurs, non point par la rationalité de sa démarche mais par son adresse à faire mentir les mots. Il faudrait au contraire que chaque mot employé fasse pleurer les pierres, pour reprendre une image de Georges Bernanos. Bien loin d’avoir désormais ce pouvoir, les mots pourrissent trop souvent sur pied et transmettent leur décomposition à ce qu’ils touchent. La parole est un don de Dieu galvaudé. Mieux vaudrait faire silence plutôt que de s’avancer en ordre dispersé et comme un malotru dans les plates-bandes des mots.

Avec les mots, aussi étrange que cela paraisse, le salut de l’âme est en jeu.

Avec les mots, aussi étrange que cela paraisse, le salut de l’âme est en jeu. Dans les sacrements, les mots prononcés par celui qui est validement ordonné pour les distribuer accomplissent réellement ce qu’ils recouvrent par les sons et les signes écrits. Même en dehors de ces circonstances particulières, nos paroles ne sont pas neutres. Nous savons à quel point nos mots peuvent honorer ou au contraire abîmer une personne. Des mots peuvent tuer, non point symboliquement mais physiquement, lorsqu’ils attentent à la réputation d’un homme jusqu’à le pousser au désespoir le plus noir.

La bataille des mots

Peser soigneusement ce que nous devons ou voulons dire, tourner sa langue plusieurs fois dans sa bouche comme le conseille l’adage populaire, permet de respecter les mots. Charles Baudelaire conseillait dans sa Critique littéraire : « Toute phrase doit être en soi un monument bien coordonné, l’ensemble de tous ces monuments formant la ville qui est le Livre. » Ce qui est vrai de l’écrit l’est aussi de l’oral. L’orateur ou l’écrivain devraient utiliser leur propre sang pour composer leurs dires. Léon Bloy, qui était l’un de ces serviteurs du verbe, notait dans son Journal : « Il faudrait pouvoir écrire des cris, noter comme de la musique les clameurs de l’âme ! » Les mots servent de nos jours trop souvent à l’exhibitionnisme de leurs auteurs qui profitent de ce moyen pour étaler leur impudeur ou le vide de leur âme. Ils s’inscrivent certes dans notre chair, non point pour révéler ce qui est de plus bas en nous mais au contraire pour exalter ce qui ne nous appartient pas et qui nous est inspiré par un ange.

En un temps où la bataille des mots ressemble plus au piétinement des éléphants qu’à une armée au sein d’un exercice ordonné, où la cacophonie ambiante nous pousse à prendre pour argent comptant les dernières vociférations, il est bon de se poser, de fermer les écoutilles lorsque la rumeur l’emporte sur la vérité. La Très Sainte Vierge fut femme de peu de mots et Elle le demeure. En revanche Elle conserva dans son cœur les mots de prix comme autant de perles précieuses. Elle porta en son sein le Verbe pur. Qu’Elle nous aide, en cette nouvelle année de grâce donnée par le Seigneur, à chérir les mots et à préserver la parole de toutes les scories et les perversions du monde.

Source: ALETEIA, le 1er janvier 2020