24.09.2023 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 20,1-16a

Évangile de Matthieu 20, 1-16

« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? »

Un soir, au couvent, nous avions fait des pizzas. Et alors qu’on pouvait s’attendre à ce qu’un mathématicien prenne soin de découper une pizza en parties égales, je me suis mis à la découper n’importe comment, avec de toutes petites parts et des grandes. Le prieur a alors posé la question : « Au fond, pourquoi découpe-t-on toujours les gâteaux en parts égales ? Tout le monde n’a pas le même appétit ». « Parce que sinon les enfants se disputent pour savoir qui a la plus grosse part » lui ai-je répondu. C’est pour éviter les conflits qu’on veille à faire des parts égales.

Dans la parabole d’aujourd’hui, en gratifiant chaque ouvrier d’un denier, Dieu ne fait pas de parts égales : ils ne reçoivent pas le même salaire horaire. Pourtant tous reçoivent la même chose …

Reprenons le fil de l’histoire. Le maître du domaine embauche des ouvriers pour sa vigne. A ceux qu’il a engagé dès le matin, il donne le salaire convenu ; à ceux qu’il a engagé le soir, il donne exactement le même salaire. En faisant cela, il n’a trompé personne : chaque ouvrier reçoit ce qui lui avait été promis. Pourtant on comprend que les ouvriers de la première heure récriminent : ils ont travaillé toute la journée pour recevoir le même montant que ceux qui n’ont travaillé qu’une heure. Économiquement, la situation semble injuste ; la peine n’est pas la même.

C’est peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’une peine ….

Car au fond de quoi parle-t-on ici ? Vous l’avez compris, la parabole parle du salut que Dieu accorde à tous ceux qui se convertissent. Travailler à la vigne du Seigneur, c’est se mettre à son service, respecter ses commandements et s’engager à faire le bien : voilà le travail des ouvriers de Dieu. Et le salaire final c’est le salut offert à tout qui se converti au bien.

C’est vrai que ce n’est certainement pas facile de se convertir à la parole de Dieu. Le texte dit « nous avons enduré le poids du jour et la chaleur ». Ça demande tout de même des efforts de devenir quelqu’un de bien ; d’avoir une éthique responsable ; d’être quelqu’un qui a une haute stature morale. Il y a concrètement un vrai travail, des efforts à faire sur soi, pour être un chrétien intègre. Au fond, à bien y réfléchir, toute la Bible parle de la difficulté de se convertir. Et il est certainement plus facile de succomber à la tentation que d’y résister.

La parabole nous dit que ceux qui n’ont pas fait ces efforts depuis le matin – depuis l’enfance, dirons-nous – ceux qui sont restés désinvoltes toute leur vie et se convertissent à la toute dernière heure, ceux-là reçoivent de Dieu le même salut que ceux qui ont cherché à être justes toute leur vie durant. Finalement à quoi bon veiller à être quelqu’un d’intègre toute sa vie si une conversion à la dernière minute nous sauve de la même manière ?

Dans l’antiquité, les gens se faisaient baptiser sur leur lit de mort. L’empereur Constantin, par exemple – le premier empereur romain à se convertir au christianisme – s’il s’est proclamé chrétien assez tôt ; il ne l’est véritablement devenu qu’à l’article de la mort. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque où les péchés étaient lourdement sanctionnées, où une faute grave pouvait vous envoyer en pèlerinage pendant des mois voire des années pour expier. Un empereur – surtout alors – ça doit faire des choses que la morale chrétienne réprouve : juger et condamner des gens ; user de violences ; déclarer des guerres. A cause de la dureté de la discipline chrétienne d’alors, les gens ont fini par prendre l’habitude de ne se laisser baptiser qu’à la toute fin.

Tout a fort changé au Moyen-Âge, quand sont venues des pestes immenses qui ont ravagé l’Europe. Beaucoup de gens, finalement, mourraient sans être baptisés … C’est alors qu’on a préféré baptiser dès l’enfance … Pour se protéger du mal …

Revenons à notre question : pourquoi respecter les exigences divines sa vie durant, si celui qui se converti à la dernière heure est sauvé de la même manière ? Pourquoi être sage si le méchant qui finalement se convertit reçoit la même récompense, le même salut ?

Dieu est sévère avec ce genre de raisonnement. A ceux qui le critiquent, il répond : « ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? ». Autrement dit : « qui êtes-vous pour me reprocher ma générosité ? » Ce que Dieu dénonce ici, c’est que les ouvriers ne s’ intéressent qu’à leur rétribution finale. Or ce qui devrait d’abord les réjouir c’est d’être les ouvriers de la vigne du Seigneur. Ce qui nous motive à renoncer au mal et à faire le bien, ça ne devrait pas tant être la promesse d’une place au Paradis que, justement, la simple joie de faire le bien. La première récompense des ouvriers de la vigne du Seigneur, c’est d’être des ouvriers de la vigne du Seigneur ! C’est-à-dire des personnes qui vivent dès ici-bas du Règne de Dieu, qui éprouvent sur cette Terre un avant goût du salut, du Paradis.

La parabole des ouvriers de la dernière heure apporte un démenti formel à ce qu’on appelle la théologie de la rétribution, que l’on entend encore hélas de nos jours : si je fais le bien ; j’irai au Paradis ; si je fais le mal, j’irai en Enfer. Ça ne marche pas comme ça. Pas aussi directement.

De même, lorsque le malheur arrive, certains pensent encore : « qu’ai-je donc bien pu faire au bon Dieu pour mériter ça ? » C’est le raisonnement inverse, mais c’est tout aussi faux. C’est d’ailleurs toute la problématique évoquée dans le Livre de Job. Les malheurs qui nous arrivent ne sont pas une punition reçue de Dieu ; de même, les bonheurs que nous recevons ne sont pas une récompense pour nos mérites.

La logique de Dieu n’est pas une logique économique, une logique du donnant-donnant affectif. Au delà des bonheurs et des malheurs de l’existence : ce qui devrait nous rendre heureux, c’est la sérénité qu’apporte la seule volonté de vouloir faire le bien, de vivre dès ici-bas du salut, d’apporter au monde un avant-goût du Paradis.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 19 septembre 2023

10.09.2023 – HOMÉLIE DU 23ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 18, 15-20

23ème dimanche – 10 septembre 2023 – Évangile de Matthieu 18, 15-20

Évangile de Matthieu 18, 15-20

La correction fraternelle

Vous connaissez sans doute l’expression « qui aime bien châtie bien ». C’est un peu de cela dont il s’agit aujourd’hui dans les lectures. Pour autant que châtier s’entende, non pas tant comme « infliger une peine » que « corriger, rendre plus correct, meilleur ». Qui aime bien, sait comment bien corriger.

L’Évangile de Matthieu nous présente aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler les étapes de la correction fraternelle. Il expose comment, entre nous, nous corriger. Et mis ainsi en perspective avec le passage du Livre d’Ézéchiel que nous venons de lire, se développe même l’idée d’une obligation morale à corriger. « Si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang ». Est-ce à dire que l’Écriture nous invite à devenir des redresseurs de torts, voire des dénonciateurs zélés ? Oui et non. En tous cas, face au mal, elle nous interdit la passivité. L’Apocalypse qui est également un texte qui traite de la confrontation avec le mal dira à l’Église de Laodicée : « parce que tu es tiède – ni brûlante ni froide – je vais te vomir de ma bouche. » [Ap 3, 16].

Que faire lorsque nous sommes confrontés au mal que fait autrui ? Se taire ? Parler ?

Le récent scandale de la pédophilie qui a touché notre Église est, à cet égard, particulièrement éloquent. Nous le savons : des enfants furent sexuellement humiliés par des prêtres, leurs vies brisées. Et pour l’essentiel, l’Église s’est tue.

« Parce que tu es tiède, je vais te vomir de ma bouche. »

Maintenant, nous voyons les dégâts d’un silence complice : c’est la crédibilité de toute l’Église – et donc la nôtre, ici aussi – qui a été sévèrement atteinte par cette volonté coupable de dissimuler un mal que le commandement divin demandait pourtant d’affronter : « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait » [Mt 25, 40].

Chaque fois que l’Église s’est tue face au mal commis par l’un des siens s’est appliquée la parole d’Ézéchiel : « le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang ».

La honte est un sentiment complexe dont les synonymes se partagent entre humiliation et remord. La honte est un sentiment qui ne touche pas seulement l’agresseur, mais aussi bien souvent la victime et son entourage. La honte est un sentiment intrinsèquement attaché au péché et à tous ceux qu’il affecte. La honte est une grâce, un don de Dieu fait à toute personne – agresseur et victime – que le péché a souillée. La honte est le sentiment de la personne juste en nous face au mal que nous commettons ou subissons. C’est le refus personnel et collectif d’affronter cette honte qui nous incite à dissimuler le péché et pousse au silence. Ce qu’on appelle communément la peur du « qu’en dira-t-on ? »

L’amour, lui, n’a pas honte et il n’a pas peur d’affronter la honte.

On comprend ainsi que ni la charité chrétienne, ni même le pardon, ne consistent à fermer les yeux sur le mal qui est commis. On comprend même qu’il nous est interdit de nous taire face à l’injustice – en particulier l’injustice dont nous sommes nous-mêmes victimes. Le texte dit : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul ».

C’est sans doute une attitude difficile pour beaucoup de victimes, d’affronter encore leur agresseur et leur souffrance. Aussi difficile à entendre que le commandement d’aimer ses ennemis peut-être. Mais c’est une attitude nécessaire, pour justement se délivrer de la honte d’un péché qui n’est pas le sien et que l’on a pourtant subi.

L’amour n’a pas honte et l’amour n’a pas peur.

Si on suit Paul dans sa vision de la Loi comme l’odieux catalogue de péchés qu’elle sanctionne, on voit qu’au-delà du mal, l’Évangile offre une méthode pour réhabiliter le pécheur dans l’amour. Aller trouver celui qui nous a offensé, c’est déjà le maintenir humain, digne de considération et ce, parfois, au prix d’un effort considérable. Ce n’est en effet pas évident, à mesure d’ailleurs du mal subi, de souhaiter rendre dignité à celui qui nous a offensé, qui précisément nous a dénié respect et dignité.

Impliquer deux ou trois, voire la communauté, s’il refuse de reconnaître sa faute, c’est persévérer encore dans cette voie de reconnaissance humaine et de relèvement. Paul a raison, la Loi, la sanction ne suffisent pas : encore faut-il une démarche de réhabilitation de la relation blessée. Comme le souligne l’Épître aux Romains : l’accomplissement de la Loi ce n’est pas la sanction, c’est l’amour. Et il est heureux que la communauté se charge, quand la victime ne le peut pas seule, de cette démarche de réhabilitation.

On comprend finalement que le pouvoir de lier et de délier sur la terre comme au ciel, si souvent interprété comme une licence divine à administrer dès ici-bas les réalités d’en-haut est plutôt de l’ordre du devoir. Il s’agit de désirer ne laisser personne lié au péché, ni la victime qui l’a subi, ni l’agresseur qui l’a perpétré.

Enfin, de tout ceci, nous pouvons tirer des leçons pour notre propre vie spirituelle. Nous sommes nous-mêmes victimes de notre propre péché ; le mal que nous faisons nous nuit aussi personnellement. Ainsi l’Évangile nous invite aussi à la compassion envers le pécheur que nous sommes. Il nous incite à avoir, sous le regard de Dieu, un véritable dialogue intime avec nous-mêmes à propos du désamour qui parfois nous assaille et à maintenir le désir authentique de toujours nous en relever.

Il n’y a pas de correction fraternelle qui tienne sans bienveillance, que ce soit envers soi-même, que ce soit envers autrui. Il ne s’agit pas de faire des reproches, il s’agit au-delà de toute offense de persister à rechercher l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES, le 5 septembre 2023

03.09.2023 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 16, 21-27

Évangile de Matthieu 16, 21-27

Par le Fr. Laurent Mathelot

Sacrifice de soi, élan irrationnel d’amour

Il nous est tous déjà arrivé, dans diverses circonstances, de nous sacrifier pour autrui. Il suffirait déjà de compter ici le nombre de parents et le nombre de sacrifices qu’ils ont consenti. Le Christ – lui – s’est sacrifié jusqu’à la mort ; il a donné sa vie sur la Croix. Mais gardons, dès à présent en mémoire, l’image de parents qui iraient rechercher leur enfant dans les flammes. Qu’est-ce qui se passe dans leur cœur et qu’en retenir pour comprendre l’amour de Dieu ?

Lorsqu’il dit « tu m’as séduit, et j’ai été séduit », Jérémie parle de la force du lien d’amour qui le lie à Dieu. Et cet amour pour Dieu pousse Jérémie au sacrifice. Il doit annoncer « Violences et dévastations ! » à Jérusalem qui est une ville corrompue. Ce qui lui vaut en retour « insultes et moqueries ». Bien que brûlant d’amour pour Dieu, Jérémie n’en peut plus de se sacrifier pour sauver Jérusalem. Il est écartelé entre l’appel de Dieu qui le force à parler, à dénoncer le mal et la sagesse humaine qui le pousse à se taire. Il envisage même de chasser Dieu de ses pensées : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. ».

Il ne peut pourtant s’y résoudre. Il dit : « [La parole de Dieu] était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. »

Face aux insultes et aux moqueries, face à l’adversité, à la difficulté de se sacrifier, Jérémie a un mouvement de recul. Il essaye de se convaincre de renoncer au sentiment d’amour divin qui le motive : c’est trop dur, trop dangereux, je n’en suis pas capable. Il est plus raisonnable, pour Jérémie, d’oublier Dieu que d’endurer encore des souffrances. Pourtant, il s’épuise à maîtriser l’élan irrationnel de son cœur ; il n’y réussit pas. Et nous savons que Jérémie finira martyrisé.

Que retenir à ce stade ? Que le sacrifice de soi répond à un élan irrationnel d’amour : qu’il est naturel et raisonnable de penser y renoncer ; mais qu’y renoncer nous donnerait par ailleurs le sentiment de renoncer à cet amour extraordinaire qui le motive. Si nous reprenons l’image que nous avons gardée en mémoire : c’est parce qu’il aurait l’impression de renoncer à l’amour même de son enfant, qu’un parent se jette dans les flammes pour aller le rechercher. Mais il est bien évidement naturel d’avoir un mouvement de recul face au péril.

Le regard de Jérémie a changé. L’amour brûlant qu’il a pour Dieu transcende l’idée de sacrifice qui, en retour, n’est plus une fin en soi mais le signe de cet amour.

Le psaume 62 lui-même, qui est traditionnellement invoqué pour chanter, dès l’aube, dans les communautés religieuses, le sacrifice de la journée à Dieu, traduit ce sentiment intense d’amour qu’éprouve Jérémie : « Après toi languit ma chair … Ton amour vaut mieux que la vie ». Le psaume chante ce changement de regard qui transcende le sacrifice : ce sentiment d’un amour plus grand que tout, qui va au-delà de la souffrance et de la mort.

Et quand Paul écrit : « Je vous exhorte, frères, à présenter à Dieu votre corps – votre personne tout entière – en sacrifice vivant »  dans cette langue si forte qu’il nous donne presque l’impression qu’il faudrait nous allonger sur l’autel et nous arracher nous-même le cœur en sacrifice sanglant pour Dieu. Ce n’est pas à la souffrance qu’il nous invite, mais bien à avoir, pour Dieu, un amour brûlant comme celui de Jérémie, un amour qui transcende le sacrifice.

Il ajoute : « c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte ». Paul ne demande pas que nous nous arrachions le cœur dans un élan douloureux – le culte chrétien n’est essentiellement plus une question de rites. Le véritable culte chrétien c’est d’aimer de l’amour qu’éprouvent ceux qui se sacrifient par amour. C’est seulement enracinés dans cet amour sacrificiel que nos rites trouvent leur sens.

Au début de la lecture de l’Évangile, Jésus annonce aux disciples qu’il lui faudra bientôt monter à Jérusalem et y subir, lui aussi, le sacrifice de sa vie. Pierre incarne ici le mouvement de recul qu’on avait décelé chez Jérémie : c’est trop dangereux, c’est plus raisonnable d’abandonner, n’y vas pas, reste ici.

Ce dont Pierre ne se rend pas compte – et que Jésus lui fait réaliser par le plus vif reproche qu’on trouve dans tout le Nouveau Testament : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute ! » – c’est qu’il veut raisonnablement empêcher Jésus d’incarner parfaitement cet amour fou de Dieu pour l’Humanité qui va au-delà de tous les sacrifices, jusqu’au don ultime de soi par amour.

Dimanche passé nous lisions que Pierre reconnaissait à Jésus le titre de Messie, le Fils du Dieu vivant. Aujourd’hui l’Écriture nous montre que, au lieu de devenir la pierre sur laquelle bâtir l’Église, il est possible de devenir une pierre d’achoppement en refusant de donner à l’élan d’amour vers le Christ sa pleine mesure, la mesure déraisonnable et sacrificielle de son accomplissement. « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » disait saint Augustin que nous fêtions lundi.

Le sacrifice de soi est un acte déraisonnable qui, s’il est consenti par amour, ne peut être qu’à la mesure d’un amour déraisonnable, proprement inimaginable, à la hauteur de l’amour de Dieu.

Toutes les fois où nous avons accepté de véritablement donner de notre vie pour autrui : là nous avons offert le véritable sacrifice qui plaît à Dieu ; là nous avons touché son amour authentique, là nous lui avons rendu un culte véritable.

Essayons donc de nous souvenir avec joie des moments où nous avons sacrifié notre vie par amour. Parce que là, nous avons touché au divin.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 29 août 2023

27.08.2023 – HOMÉLIE DU 21ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MT 16,13-20

Évangile de Matthieu 16, 13-20

Pour vous, qui suis-je ?

On a tendance à voir le paysage religieux que présentent les Évangiles (et la Bible en général) de manière assez monolithique, assez stéréotypée : globalement, il y a les Juifs (dont sont issus les Chrétiens) et il y a les païens (ce qui englobe tous les autres). Le paysage religieux au temps de Jésus est extraordinairement plus diversifié. Outre qu’il y a de nombreuses sectes juives, parfois s’affrontant entre elles d’ailleurs, de même, les « païens » regroupent en réalité un nombre considérable de pratiques religieuses, toutes aussi diversifiées les unes que les autres, se côtoyant comme se côtoient les divinités.

Et on est précisément là, à la frontière entre ces deux mondes : le monde juif et le monde païen ; à la frontière entre le monde au Dieu unique et le monde aux dieux multiples. C’est là, à Césarée de Philippe, ville à la frontière du monothéisme que Jésus pose la question : « Pour vous, qui suis-je ? »

Le nom local de Césarée de Philippe c’est Baniyas ou Panéas, tiré du nom du dieu Pan. Au IIIe siècle av. J.-C., les Lagides fondent cette ville pour faire concurrence au centre religieux sémitique de Dan. Une caverne au nord du site s’appelle d’ailleurs la « grotte de Pan » et, proche de son entrée, se trouve un temple dédié au dieu Pan. A l’époque de Jésus, Hérode y a fait construire un temple à la gloire d’Auguste.

La scène que nous présente l’Évangile d’aujourd’hui nous montre Jésus et ses disciples face à ces temples païens, aux confins de la maison d’Israël. « Pour vous, qui suis-je ? ». On comprend que le cadre où est posée cette question n’est pas anodin. Césarée est une ville d’affirmation de divinités païennes.

Jésus y est-il présenté en contraste de son homologue païen ? Dans la mythologie grecque, en effet, Pan (du grec ancien, signifiant autant « universel » que « faire paître ») est une divinité de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux. Les philosophes stoïciens identifiaient ce dieu avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Enfin, chez Plutarque, on le trouve plus proche des héros que des dieux, puisqu’il aurait été mortel. Universel, protecteur des bergers et des troupeaux, Dieu et pourtant mortel : ça ne vous rappelle personne ? Il y a des similitudes, des proximités entre Jésus et le dieu Pan. A tel point que quelques représentations de Pan seront plus tard « reconverties » par l’Église en images du Bon Pasteur.

A ce stade, on peut se poser la question du point de vue de l’auteur. Est-ce son intention de placer cette scène à Césarée de Philippe ? Dans un cadre où s’affirment face à Israël les divinités païennes ?

Au printemps 65 (ou 66), Césarée est le théâtre d’affrontements entre Grecs et Juifs à la suite desquels la communauté juive s’enfuit de la ville. En 70, Titus, après avoir détruit Jérusalem, séjourne à Césarée de Philippe « où il donna des spectacles divers où beaucoup de prisonniers périrent, les uns jetés aux bêtes féroces, les autres forcés à lutter, comme des ennemis, les uns contre les autres » [Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, VII, ii, 1]

A l’heure où est écrit cet Évangile, Césarée est une ville martyre où de nombreux Juifs (et sans doute déjà des Chrétiens) ont été massacrés, une ville où les armées païennes ont humilié le peuple d’Israël. Les chrétiens de l’époque savaient cela, qu’à l’endroit où Pierre confessait que Jésus était le Messie, le Sauveur attendu par Israël, beaucoup avaient péri humiliés par l’occupant païen pour leur foi au Dieu unique.

Pour nous, les deux interprétations sont parlantes. Soit que l’épisode soit authentique – Jésus est allé, face aux temples païens poser à ses disciples la question « Pour vous qui suis-je ? » – soit que l’évangéliste ait placé Jésus à cet endroit pour associer la crucifixion du Christ au martyr de ceux qui avaient péri là pour leur foi.

Aujourd’hui aussi le Christ se présente sur un arrière-fond totalement « païen ». Notre monde est amplement « déchristianisé ». Face à ce monde qui, au mieux ignore les religions, au pire les méprise, face surtout à l’élan missionnaire de nos Églises qui semble enrayé, la question « Pour vous, qui suis-je ? » apparaît autant percutante qu’urgente. « Qui suis-je ? » pour vos communautés renfermées ? Un Dieu privé ? Chacun son christ ? On se serait revenu à une forme de polythéisme …

Prions qu’à nouveau, à la question de Jésus « Pour vous, qui suis-je ? » nos Églises répondent aussi spontanément et avec la même exaltation que Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». Ce sera le signe qu’elle sont à nouveau rayonnantes.

Suis-je moi-même prêt à ce cri d’amour ?

« Pour vous, qui suis-je ? »

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 22 août 2023

13.08.2023 – HOMÉLIE DU 19ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATHIEU 14, 22-33

Évangile de Matthieu 14, 22-33

Par le Fr. Laurent Mathelot

Marcher sur ses peurs

La première question qu’il me semble convenir de se poser face à un récit tel celui que nous venons d’entendre où Jésus marche sur l’eau, c’est celle de la réalité des faits : Jésus a-t-il effectivement marché sur l’eau ?

Examinons les deux possibilités : est-ce un récit imagé – une parabole – qui nous parle de Jésus ou, véritablement, les événements se sont-ils déroulés comme le présente le récit ?

Si Jésus a effectivement « marché sur l’eau » et si Pierre a pu pendant un temps le faire aussi, alors le récit nous dit que notre foi, si elle est suffisante, nous permet de marcher sur l’eau. Une lecture littérale de ce récit est à rapprocher d’une lecture littérale d’un autre passage de l’Évangile de Matthieu (21, 21) : « Si vous avez la foi et si vous ne doutez pas, […] vous pourrez dire à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, et cela se produira. ».

Pensez-vous que votre foi vous permettra un jour d’espérer qu’une montagne se jette dans la mer ? Pensez-vous pouvoir un jour marcher sur l’eau ?

Une lecture littérale de ces textes ne dit pas grand-chose, sinon qu’elle nous parle d’une foi surhumaine, inimaginable et inaccessible. Une lecture littérale ne nous parle plus de nous, d’un Dieu qui vient nous rejoindre. Au contraire, elle nous présente la véritable foi comme quelque chose d’impossible. S’il faut attendre de voir des montagnes se jeter dans la mer ou de pouvoir marcher sur l’eau pour être sauvés, alors l’Évangile n’est plus une Bonne Nouvelle.

Examinons dès lors l’autre hypothèse : celle d’un récit qui nous parle en images des réalités spirituelles qui nous traversent.

Dans la Bible, la mer est le symbole de la peur et de la mort ; contrairement à la source qui est un symbole d’espérance et de vie. On se souvient bien sûr du récit du Déluge où Dieu se repent d’avoir fait l’homme puisqu’il est plein de malice. On se souvient aussi du récit de l’Exode, où Dieu fend la mer en deux parts pour que le peuple échappe à pied sec à l’emprise du Pharaon. Dans d’autres passages, la mer est le repère des monstres marins : Léviathan ou la baleine qui avale Jonas. Et dans le Nouveau Testament, il est fait mention des naufrages de Paul.

Il faut bien se rendre compte que, jusqu’à une époque très récente, peu de gens savaient nager. La noyade était une des principales causes de mortalité par accident. Tous avaient un peur immense des eaux profondes. Et même la navigation se faisait par cabotage, s’éloignant rarement des côtes.

On comprend dès lors que le récit nous enseigne que la foi triomphe de la peur. Jésus qui marche sur l’eau, c’est l’image du Christ qui surmonte toute peur. D’ailleurs lorsque Pierre se mit à le suivre sur l’eau, le texte nous dit que « voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! ».

Il me semble que cette deuxième lecture, nous parle infiniment plus de la puissance de Dieu que la lecture littérale. C’est parce que la foi nous délivre de toute peur que Jésus apparaît véritablement comme un sauveur en toute circonstance ; et pas seulement comme un maître-nageur qui viendrait nous secourir alors que l’on se noie.

L’Évangile n’est pas tant un manuel de natation mais bien un écrit spirituel qui nous parle de délivrance universelle. La peur nous fait nous enfoncer dans la mort et la foi nous permet de surmonter toutes les circonstances tragiques de la vie. Voilà le véritable enseignement de ce récit.

« Non habbiate paura ! » s’était écrié le pape Jean-Paul II dans l’homélie inaugurant son pontificat. « N’ayez pas peur ! ». Ces mots s’adressaient aux chrétiens au-delà du rideau de fer, et ils ont été prophétiques : le mur de Berlin est finalement tombé. « N’ayez pas peur ! » ; ayez foi dans la salut que vous propose le Christ.

Les chrétiens de Pologne étaient terrassés par la peur de l’empire soviétique et ils avaient certainement de véritables raisons d’avoir peur. « N’ayez pas peur ! » leur rappela le pape ; croyez en la force de votre foi ; croyez en la puissance de Dieu qui passe à travers vous. Et de fait, nous savons aujourd’hui que les chrétiens de Pologne qui ont entendu ce message ont pris leur destin en main ; ont fini par renverser des montagnes ; qu’ils ont obtenu l’impossible.

La peur est le moteur qui nous conduit en Enfer. Car l’Enfer c’est d’être enfermé et rien n’enferme mieux que la peur. C’est la peur qui maintenait les populations de l’est en prison ; c’est la peur qui encore aujourd’hui nous fait nous barricader et c’est encore la peur qui nous fait envisager d’ériger des remparts et des murs, là où la foi et l’Évangile nous commandent pourtant de bâtir des ponts.

Quelles sont mes barricades, mes remparts de protections ? Quelles sont en moi les peurs que le Christ doit encore rejoindre ? Les peurs qui m’enferment ; desquelles j’ai besoin d’être délivré, sauvé ? Voilà des questions pour aujourd’hui.

« Pris de peur, ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla : ‘Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur !’ »

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 8 août 2023

23.07.2023 – HOMÉLIE DU 16ÉME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 13,24-43

Évangile de Matthieu 13, 24-43

Par le Fr. Laurent Mathelot, dominicain

L’éclat de la patience

Au sens littéraire, une parabole c’est la projection dans des réalités concrètes – des troupeaux, des récoltes, des petites histoires du quotidien – non pas de notions abstraites, mais de réalités spirituelles proprement indicibles : le Royaume de Dieu est comme un banquet de noces ; la foi comme une graine de moutarde ou comme la volonté de voir une montagne se jeter dans la mer. Il est ultimement vain de chercher à poser un regard spéculatif sur les réalités divines. Le Royaume de Dieu, la foi ne sont finalement pas objets de science. On ne peut en parler qu’à travers des images. En nous plongeant dans des réalités quotidiennes et éminemment concrètes, comme aime tant à le faire la culture hébraïque, la parabole nous dit l’actualité du Royaume de Dieu – lui aussi : quotidien et éminemment concret. Ainsi, la parabole nous dit quelque chose de la réalité du Royaume – son caractère actuel et concret – autant que son caractère proprement indicible – elle reste une image qu’il faut interpréter.

La Parabole du bon grain et de l’ivraie aborde le thème de la patience de Dieu. On a, par le passé, torturé des générations de chrétiens avec le fait que Dieu voit tout. On trouve encore, dans nos églises, la représentation d’un œil inséré dans un triangle : Dieu – le triangle symbolise ici la Trinité –, Dieu voit tout. Et je crois que c’est vrai : Dieu sonde en permanence les cœurs et les reins. Il voit tout. Mais c’est trop peu de dire cela. Dieu certes voit tout, mais il ne pose sur nous qu’un regard de tendresse et de patience. Oui, toujours, mon péché l’affecte mais Lui ne voit en moi que l’espérance. Voilà le caractère indicible de la parabole : le jugement de Dieu n’est pas comme le jugement des hommes.

Pour tous, il y aura finalement une sentence qui tombe. Il y aura pour chacun de nous une fin des temps, un moment où nous n’aurons plus la capacité d’agir, et donc d’encore nous convertir. Mais tant que dure la vie, dure la patience de Dieu.

Ce n’est pas comme ça que nous-mêmes nous jugeons. Notre tendance est plutôt de vouloir directement arracher du sol la mauvaise herbe, d’extirper le mal – l’ivraie qui pousse au milieu de nous. Face au mal et à la souffrance, nous sommes impatients. Nous cherchons bien souvent à punir, ou à nous punir. Nous posons sur celles et ceux qui nous entourent – sur nous-mêmes aussi – des jugements que nous peinons à réviser, à mesure d’ailleurs du mal qui est fait. C’est le temps de l’impatience. Et trop vite nous condamnons, nous-mêmes ou autrui. Nous perdons patience. Dieu jamais.

Dieu n’oublie jamais que nous ne sommes pas les seuls responsables du mal qui passe à travers nous. La parabole dit que c’est l’ennemi du semeur qui répand l’ivraie. Nous ne sommes pas responsables de tout le mal qui nous affecte ; nous sommes simplement responsables de le laisser passer à travers nous, de le laisser croître en nous, de lui donner de l’ampleur voire de le répercuter sur d’autres. Nous ne sommes pas la cause première du mal. Pour le dire avec des mots enfantins : c’est Adam qui a commencé. Ceci déjà, donne à tout le monde des circonstances atténuantes. A cet égard, le récit du Péché originel est autant celui de la condamnation de l’homme à mourir que le récit de notre exonération partielle : nous ne sommes jamais les seuls responsables des maux que nous affectent.

Dieu n’oublie jamais non plus que, pour une part, nous faisons rempart au mal. Nous sommes capables d’affronter une part de souffrance ; tous nous avons une certaine endurance, une capacité de résistance et même de résilience. Tous, face au mal, nous sommes capables de patience. D’une certaine patience …

La patience de Dieu est le reflet de sa force. C’est parce qu’il domine tout que Dieu est patient. « Ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose » dit le Livre de la Sagesse (12, 16). Notre impatience vient du sentiment que nous avons de ne pas maîtriser la situation. Notre impatience est le reflet de notre faiblesse. Elle survient lorsque le mal a dépassé la limite – notre limite. Alors nous préférons arracher les épis d’ivraie avant qu’ils ne germent encore.

La patience est la mesure du temps que nous accordons à la conversion. « Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain – le texte grec dit « philanthrope » – à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 19). Ainsi, l’impatience est signe de désespérance.

Ceci nous donne des jalons pour notre propre progression spirituelle. Là où je suis impatient, là se loge mon désespoir. Quels sont les comportements que je ne tolère pas ? Et pourquoi particulièrement ceux-là alors que je parviens à en accepter d’autres ? Parce que là se loge mon désespoir. Quels types de personnes ai-je tendance à juger et condamner, à vouloir extirper ? Là se loge mon désespoir. Quel sont les maux du monde que j’ai tendance à ne pas supporter ? Là se loge mon désespoir.

On apprend beaucoup sur soi-même d’une réflexion sur la patience. Nos lieux d’impatiences sont précisément les endroits qui sont appelés à la conversion, les événements sur lesquels nous avons perdu le regard bienveillant de Dieu ; ce qui nous affecte intimement, les maux qui nous rongent.

A contrario, la patience est le signe de la présence en nous du règne de Dieu. C’est dans la patience que nous voyons le mieux, par contraste avec le mal que nous subissons, que le regard de Dieu passe à travers nous. La patience est le signe que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à nous ; qu’il vit déjà en nous et qu’il rayonne en nous vers les ténèbres.

Une attitude spirituelle prudente me semble être de considérer avec une certaine objectivité nos lieux d’impatiences, parce qu’ils définissent concrètement, pour nous, une zone de conversion.

Mais l’attitude spirituelle nécessaire est de nous réjouir de la capacité de patience dont nous disposons tous. Certes à des degrés divers, mais résolument là. La quête des trésors de patience que nous pouvons trouver en nous est un des plus beaux regards que nous puissions poser sur nos vies.

Car la patience est le signe le plus contrasté de l’Amour qui s’affronte au mal. Et qu’en notre patience ultime, se trouve le témoignage le plus éclatant du règne de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 17 juillet 2023

16.07.2023 – HOMÉLIE DU 15ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 13,1-23

Les grandes semailles inutiles

Par le Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Évangile de Matthieu 13, 1-23

Vous avez compris, dans cette parabole, que celui qui sème, c’est Dieu ; ce qu’il sème c’est sa Parole et que l’endroit où il sème, c’est en nous.

Dieu sème en dehors du champ, sur le chemin et les oiseaux viennent picorer les graines ; comme en nous, parfois, un esprit mauvais détruit sa parole d’Amour. Qui ne se souvent pas avoir dit des méchancetés alors qu’il n’était plus lui-même ? véritablement hors de lui ?

Dieu sème là où il n’y avait pas beaucoup de terre ; comme nous disons parfois qu’une parole entre par une oreille et sort par l’autre. Dieu a beau nous donner des signes d’Amour, nous ne les percevons pas. Et peut-être avons-nous déjà été confrontés à des gens dont nous avons voulu le bien et qui ne l’ont pas compris.

Dieu sème là où il y a des ronces ; on l’écoute, mais que surviennent les difficultés, les drames et, parfois, on étouffe en nous le commandement d’aimer. C’est la cas des gens qui souffrent, qui ont peur, qui voient tout en noir et ne parviennent à plus rien aimer le monde. Parfois même plus leur propre vie.

Dieu sème aussi dans la bonne terre. Alors sa Parole s’incarne véritablement en nous et son Amour, à travers nous, donne du fruit. C’est le cas des personnes rayonnant de l’Amour de Dieu, des personnes heureuses dans leur foi.

A lire cette parabole, ne peut-on pas penser que Dieu est un très mauvais semeur ? Il sait qu’il sème sur le chemin, là où il n’y a pas assez de terre et parmi les ronces. C’est ce que Jésus nous dit.

Je ne sais pas si vous vous souvenez d’une émission qui s’appelait « Les grands travaux inutiles » de Jean-Claude Defossé ? C’est un peu l’impression que nous avons : Dieu fait de grandes semailles inutiles ! A quoi bon semer parmi les ronces ou là où on sait que rien ne poussera ? A quoi bon gaspiller des graines dans des endroits qui ne donneront aucune récolte ? A quoi bon aimer ceux qui ne nous aiment pas ?

Bien sûr, à semer partout, on finit bien par récolter quelque chose. C’est ce que nous dit la première lecture : comme la pluie ne retourne pas aux cieux sans avoir fécondé la terre « ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat. » Mais à quoi bon arroser en dehors de la bonne terre ? Dans ce même évangile de Matthieu, plutôt (Mt 5, 45), il est dit : « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » et c’est avec cette image qu’il nous demande d’aimer nos ennemis. Pourquoi ?

Pourquoi être gentil avec les méchants ? Pourquoi rester doux avec les sévères ? Pourquoi encore aimer ceux qui ne sont pas aimables ? Pourquoi encore donner de l’attention et du soin quand, humainement, tout semble perdu ? A quoi bon aimer puisque nous n’en retirerons rien ?

Parce que l’amour qui fonctionnerait sur un principe de donnant-donnant, un amour qui ne se donnerait que lorsque c’est utile, un amour qui chercherait toujours son profit – je t’aime lorsque tu m’aimes et je ne t’aime pas lorsque tu ne m’aimes pas – ce n’est pas vraiment de l’amour ; c’est du commerce, de l’échange, un amour calculateur, sans générosité.

Que Dieu sème parmi les ronces ou là où il n’y a pas de bonne terre est le signe de son abondante générosité. Dieu aime ceux qui ne l’aiment pas. Dieu aime ceux qui font le mal. Dieu aime ceux qui sont perdus. Dieu aime ceux qu’il ne sert à rien d’aimer. Dieu nous aime, même lorsque nous ne nous aimons pas.

Et cette absolue générosité de Dieu, ces grandes semailles parfois inutiles, sont pour nous le signe d’une immense espérance. Parce que la mauvaise terre c’est parfois nous. C’est vrai que nous sommes parfois sourds, incapables d’apprécier l’amour que d’autres nous donnent. C’est vrai que nous sommes parfois parmi les ronces, pris d’un esprit mauvais qui rejette les paroles aimables. C’est vrai que nous sommes parfois submergés par la souffrance et que l’amour ne prend plus en nous racines.

Ce que nous enseigne la parabole du semeur c’est que dans toutes ces situations, nous sommes aimés par Dieu. Ce que nous enseigne la parabole du semeur c’est de garder espoir, même si nous ne percevons plus rien de lui. Garder espoir si la souffrance nous fait parfois oublier son amour. Garder espoir même si nous pensons que c’est inutile et que nous sommes perdus.

Dieu est le champion des grands travaux inutiles : il sème là où personne ne pense qu’il puisse encore y avoir du fruit. Alors même que tout semble voué à l’échec, Dieu, lui, garde espoir et sème encore l’Amour.

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES.BE, le 11 juillet 2023

09.07.2023 – HOMÉLIE DU 14ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MT 11,25-30

14ème dimanche – 9 juillet 2023 – Évangile de Matthieu 11, 25-30

Par Laurent Mathelot

Évangile de Matthieu 11, 25-30

Trouver la paix

Le propos des lectures de ce dimanche est certainement de trouver la paix. Dans l’Évangile, Jésus dit : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » Dans la première lecture , le prophète Zacharie annonce la venue d’un roi libérateur qui « brisera l’arc de guerre, et proclamera la paix aux nations. » (Zacharie 9, 10) – ce roi que nous le discernons comme le Christ. Enfin, nous verrons que dans l’Épître au Romains, s. Paul nous donne le moyen de la paix.

L’évangile de Mathieu introduit le passage que nous venons de lire par toute une série de guérisons : le serviteur d’un centurion, un paralytique, deux possédés. L’évangéliste a précédemment montré que Jésus apaisait les éléments : la tempête, la mer. Enfin, juste avant la lecture d’aujourd’hui, Jésus a comparé la rencontre avec Dieu à un banquet de noces. Enfin, voici la paix : « devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » En substance, le Christ nous dit : le Royaume de Dieu est plus accessibles aux humbles qu’aux sages et aux savants ; je suis cette présence divine, venez à moi et vous trouverez la paix.

Matthieu lui-même a été guéri par le Christ. Il était, en effet, collecteur d’imports – ces gens sont alors détestés comme le sont les traîtres en temps de guerre – et Jésus l’a ressuscité socialement. Même riche, il est de ces tout-petits, de ces gens méprisés, auxquels Jésus propose de faire banquet. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. »

Décodons donc toute cette dynamique de l’Évangile de Matthieu pour notre vie spirituelle aujourd’hui.

Les éléments que Jésus apaise représentent ici les causes de nos peurs : la mer est agitée comme notre cœur ; la tempête est celle de notre esprit. Ce que l’Évangéliste nous dit : c’est que Jésus est maître des éléments qui parfois nous effrayent et que, si parfois ils se déchaînent, néanmoins ils lui obéissent. Jésus, par sa parole, apaise en nous les tempêtes.

Dès lors, il guérit toutes les infirmités : les possédés qui sont évidement des réprouvés, mais aussi les maladies honteuses comme les lèpres ou la paralysie que tous considéraient comme le signe du péché. Enfin, il sauve même le serviteur d’un centurion, ç’est-à-dire d’un oppresseur, ce qui est un sacrilège aux yeux de beaucoup. Peut-être pouvons-nous ici trouver quelque similitude avec Jésus qui lave les pieds de Judas. Le centurion le reconnaît lui-même : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri » – paroles que nous redisons tous au moment de communier. Jésus, en effet, se préoccupe des gens « indignes ».

Plus que par de grands discours savants et sages, c’est parce qu’on a été relevé par le Christ, parce qu’il nous a, quelque part, touché dans notre indignité que la rencontre avec Dieu nous apparaît comme une fête, un banquet de noces. S’épouser, c’est se sentir aimé malgré ses défauts, d’un amour qui les guérit. L’amour de Dieu n’est pas moindre. On mesure l’exaltation d’un lépreux, d’un possédé, d’un collecteur d’impôts qui reviennent à la vie.

Alors comment trouver cette paix, ce sentiment de noces éternelles que donne le Christ. S. Paul l’explique aux Romains : il s’agit de ne plus vivre selon la chair, mais selon l’Esprit. Ce que l’Église a trop longtemps interprété comme la nécessité de tuer les passions de la chair, promouvant une fausse image de la paix comme celle d’une absence de sentiments, calme et paisible comme une mer d’huile.

Il ne s’agit pas de frustrer les passions, les sentiments qui nous viennent, ni même le plaisir que nous ressentons – tout cela sont aussi des dons de Dieu. Il ne s’agit pas de frustrer nos désirs et nos sens, il s’agit qu’il y ait en nous un esprit supérieur qui les gouverne et domine nos passions. La frustration ne fait qu’augmenter l’errance des passions. Ce n’est pas la frustration de nos désirs, mais leur accomplissement par le Christ que nous espérons. Comme il gouverne la mer, la tempête et les vents, Il est possible que nos passions lui obéissent, à mesure d’ailleurs que l’Esprit Saint vivra en nous et c’est alors que nous trouverons la paix.

Le joug le Christ nous demande de porter, le fardeau sous lequel parfois nous peinons, c’est tout simplement la vie, avec ses désirs et ses passions. Et c’est la croissance spirituelle – la vie en plénitude – qui rend ce joug facile à porter, ce fardeau léger.

Viens, Seigneur, toucher nos désirs et de nos passions. Fais que ce soit ton esprit qui les gouverne et rends-nous, comme toi, doux et humbles de cœur. Alors nous trouverons la paix.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCES.BE, le 3 juillet 2023

25.06.2025 – HOMÉLIE DE LA 12ÈME SEMAINE DU TEMPS ORDINAIRE – MATTHIEU 10,26-33.

Évangile de Matthieu 10, 26-33

L’enfouissement de la foi

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà senti persécuté, moqué, critiqué à cause de votre foi. La persécution et le mépris sont le lot de beaucoup de chrétiens. On pense en premier lieu à ceux qui donnent leur vie au Nigeria où des massacres et des enlèvements ont régulièrement lieu. On pense au Gouvernement du Nicaragua qui persécute l’Église et emprisonne les chrétiens qui parlent. On pense à tous ceux pour lesquels prier, se rassembler représente une menace réelle dans bien des endroits du monde.

En second vient l’inégalité des chances, là où les chrétiens sont des citoyens de seconde zone, dont l’accès à l’éducation, à certains emplois ou responsabilités sont freinés ou empêchés.

Enfin, il y a le mépris que certains subissent, dès qu’ils affirment leur foi. C’est plutôt à ce genre de cas que nous nous trouvons ici confrontés. Je me souviens de cette dame âgée qui, en maison de repos, s’est vue refusée l’installation de KTO sur sa télévision par le technicien : « Vous ne croyez pas à ces bêtises ? ». Le mépris est, chez nous, plutôt intellectuel : la foi serait le signe des peureux et des faibles, des simples qui ont besoin de l’idée de Dieu pour se rassurer … Ce mépris n’est pas nécessairement moins violent.

Autre persécution encore que celle que subit Jérémie. : la persécution interne. Par ses contemporains auxquels il annonce la destruction du Temple et l’exil à Babylone, Jérémie est vu comme un prophète de malheur. Il est mis à l’écart de la société, brutalisé, jeté en prison puis exilé en Égypte. Jérusalem et le Temple seront pourtant détruits en 586 av. J.-C.. C’est la clairvoyance de la foi qui fait les prophètes et c’est le refus du témoignage de cette foi qui fait les persécuteurs.

Dans tous les cas, qu’elle soit externe ou interne, la persécution fait du croyant le bouc-émissaire de Dieu. C’est en tant qu’agent de Dieu que les Chrétiens sont persécutés, parce qu’ils témoignent d’une foi que les autres n’ont pas et qui les indispose.

La foi, comme l’amour, est une petite plante fragile que le moindre mépris a vite fait de piétiner. Le réflexe est alors grand de s’auto-protéger, de taire l’élan de la foi qui surgit en nous, de nous enfouir religieusement, jusqu’à nous enfermer dans une spiritualité de catacombes ou de citadelle assiégée.

Le martyre n’est pas toujours sanglant, d’ailleurs qui serions-nous pour juger celui qui craint effectivement pour sa vie et veut protéger les siens ? Mais nous vivons ici tout de même dans une culture de mépris général des religions et de la religion chrétienne en particulier. Heureusement ici personne n’a encore à craindre pour sa vie. Par contre, à mesure qu’il investira l’espace public pour témoigner de sa foi, le croyant s’affrontera douloureusement au mépris. La société occidentale veut à tout prix cantonner la religion à la sphère privée. Il est désolant que l’Église s’y soumette.

Le témoignage public de foi, sa célébration communautaire sont essentiels à notre religion sinon elle meurt. La foi chrétienne ne peut en aucun cas être une affaire privée puisqu’elle est témoignage de l’amour de Dieu pour l’Humanité.

Et c’est le terrible constat d’échec que l’on dresse aujourd’hui. L’Église a cédé à cet enfouissement de la foi qui lui était imposé. Par crainte du mépris, reflet sans doute de la laideur qu’elle voit en elle-même, l’Église s’est tue et a perdu son élan missionnaire. Conséquence : nos églises sont vides. Et le paroxysme de cet auto-enfouissement de l’Église, de cette mentalité de citadelle assiégée qui paralyse tout, aura été l’absence de réponse ecclésiale au surgissement de la pandémie de Covid alors que c’était précisément sur ce terrain-là qu’on l’attendait. L’Église n’est-elle pas aujourd’hui prisonnière de son auto-enfouissement ?

Le Christ, dans l’Évangile d’aujourd’hui, tient le discours inverse : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. » Ensuite, il avertit sur les conséquences de l’enfouissement : vous mourrez corps et âme. Et c’est ce que nous constatons de nos communautés. Le corps du Christ qu’est l’Église s’étiole et succombe, à mesure que son élan d’amour pour le monde est empêché.

Une autre dynamique est cependant possible, celle qui voit la crainte des persécutions et du mépris comme une occasion de creuser sa foi, de l’affermir et de trouver là un élan nouveau pour aller embrasser le monde.

La semaine passée le Christ nous exhortait à la mission, aujourd’hui il nous prévient que l’immobilisme est plus mortel que les persécutions. C’est aussi le constat que nous faisons, au regard de nos communautés actuelles.

Ainsi, c’est un vibrant appel à l’audace missionnaire qui nous est lancé, un appel à transcender la crainte du mépris du monde pour témoigner à nouveau publiquement de notre foi en l’amour divin, d’autant que le monde d’aujourd’hui, pétri lui-même de craintes quant à l’avenir, en a cruellement besoin.

Il n’est plus temps de se désoler sur l’état de l’Église. Il est temps d’agir, d’aller redire au monde que Dieu l’aime, chacun à notre façon.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 20 juin 2023

11.06.2023 – Le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – Jean 6,51-58

Fête du Saint Sacrement – 11 juin 2023 – Évangile de Jean 6, 51-58

Le Sacrement de soi

Vous savez que la fête du Saint-Sacrement – la Fête-Dieu – a été pour la première fois instituée à Liège. L’histoire est d’abord celle de la vision de Julienne de Cornillon, en 1209, d’une lune échancrée, dont il manque un morceau, comme s’il manquait quelque chose au rayonnement eucharistique de l’Église.

Sainte Julienne de Cornillon

C’est la grande préoccupation du XIIIe siècle : la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée et dans le monde. On est au temps des Cathares, une secte chrétienne prétendant que le monde est fondamentalement mauvais, créé non par Dieu mais par le Diable, que le corps humain est mauvais, corruptible et mortel, que le Christ n’est qu’un être spirituel. Ce que proposent les Cathares c’est tout bonnement un désenchantement du monde : pour eux, Dieu a déserté la Création.

C’est d’ailleurs pour contrer cette idéologie que saint François écrira le Cantique des Créatures ; pour dire que le Soleil, la Lune, les pluies et les vents sont des créations de Dieu, qu’ils sont nos frères et nos sœurs. Et c’est encore pour répondre aux Cathares qu’il invente la crèche. Peut-être ne le savez-vous pas mais, dans la première crèche, saint François n’avait pas mis d’enfant dans la mangeoire. Il y avait mis un pain, expressément pour affirmer la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie et donc dans le monde d’aujourd’hui.

A l’instar des Cathares, notre époque a évacué la présence réelle de Dieu. Si pour beaucoup de nos contemporains Dieu existe encore, il a été repoussé bien loin dans le ciel. Aujourd’hui, pour beaucoup, Dieu est un Dieu qu’on rencontrera éventuellement au moment de la mort, mais il n’a plus vraiment de présence réelle dans la vie de nos contemporains.

Même la Nature nous apparaît malade et polluée. Notre monde est à nouveau gouverné par un mauvais génie et ce diable responsable de tous les maux de la Terre, c’est désormais l’homme. Pour les Cathares, Dieu avait déserté la Création ; pour notre époque, il a déserté l’Humanité. Ils sont de plus en plus nombreux à penser l’homme intrinsèquement nuisible, responsable de toutes les pollutions, de tous les maux.

Il est urgent de reproposer une « Église Saint-Sacrement », une Église qui offre la présence de Dieu aussi simplement, aussi humblement, que s’offre le pain ; une Église qui visiblement se nourrit et vit de la présence actuelle de Dieu ; une Église qui témoigne de cette présence réelle, incarnée, donnée aujourd’hui au monde.

C’est d’abord par notre propre sacrement, notre propre sanctification que nous pourrons participer à ce réenchantement de l’Humanité. Où sont les saints d’aujourd’hui, les hosties vivantes données au monde pour l’amour de Dieu ? Plus que nous effrayer, l’état actuel de l’Église, le mépris croissant des religions devraient nous inciter à endosser la responsabilité de mieux incarner la présence eucharistique aujourd’hui.

Seigneur, fais de nous des hosties vivantes, ta présence nourrissante offerte à notre monde. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 6 juin 2023