11.02.2024 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,40-45

Journée mondiale des malades

Je crois qu’il y a une manière de vieillir heureux, qui parvient, au-delà de tous les aléas de la vie, à trouver encore la joie d’aimer. Je crois que, malgré le corps qui se délite, les maladies et les maux qui prennent de l’importance, malgré les possibilités qui se réduisent parfois drastiquement et même quand vient le sentiment d’approcher de la fin, il reste de la place pour l’espérance et la joie parce que, jusqu’au bout, nous gardons intacte notre capacité d’aimer.

Je crois qu’il reste dans la souffrance, au fond de la maladie ou de la dépendance, toujours la possibilité d’aimer de tout son cœur ; qu’il y a moyen que la douleur ne prenne pas toute la place, à force d’amour : l’amour pour l’époux ou l’épouse d’une vie, l’amour pour ses parents, pour ses enfants, l’amour pour Dieu. Il y a, même au fond d’un lit d’hôpital, invalide ou en grande fragilité, la possibilité intacte d’éprouver toujours de l’amour et donc, quelque part encore, la joie d’aimer.

Je me souviens d’une religieuse franciscaine, plus que centenaire. Elle vivait dans une maison de repos à Embourg. Elle avait le cœur tellement fragile, qu’il était interdit de frapper à sa porte avant d’entrer. On entrait à pas feutrés, attendant silencieusement qu’elle vous remarque. Je garde comme un trésor ce qu’elle m’a dit dans la pénombre de sa chambre : « Je suis prête, je n’ai pas peur. Au contraire, je suis pleine de joie. Je vais rejoindre l’Amour que toute ma vie j’ai espéré. ». Et elle s’est éteinte en paix quelques jours plus tard.

Je me souviens aussi de Véronique, au pèlerinage du Rosaire à Lourdes. Elle n’avait plus aucune force musculaire ; elle ne pouvait plus parler, ni manger, ni boire. Je l’accompagnais à la messe pour veiller sur elle, lui passer de temps en temps un linge humide sur le visage et prier ensemble, essentiellement en se tenant la main, et en se regardant profondément dans les yeux. C’est tout ce qu’il nous restait pour communiquer et, tous les deux nous avons pleuré. De tristesse, sans doute, mais le regard plein de joie. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, mais j’ai la certitude d’avoir été regardé du plus bel amour et d’en avoir eu le cœur bouleversé.

On comprend souvent négativement la notion de sacrifice – l’idée d’offrir à Dieu ses souffrances, par exemple – comme s’il s’agissait du désir pervers de souffrir pour expier ou pire d’aimer la douleur en soi, au fond comme un suicide sur l’autel de Dieu. C’est un peu vite oublier que le Christ en agonie a supplié : « Éloigne de moi cette coupe » (Lc 22, 42).

Mais, il y a une vision positive du sacrifice, non pas comme amour de la souffrance mais au contraire comme sacrifice de la souffrance pour se donner encore à l’amour, un amour qui précisément transcende la douleur, qui va au-delà ; un sacrifice qui trouve la force de détourner ses pensées de la souffrance, pour les maintenir dans l’amour.

En effet, ça demande une certaine force spirituelle. Qui parvient, pétri de douleur, à malgré tout centrer son cœur sur l’amour ? à penser à ceux qu’il aime plus fort qu’à son corps malade ? à rendre encore grâces à Dieu alors qu’il se sent dépérir ?

Les visiteurs qui les accompagnent vous rapporteront, comme je viens de le faire, quantité de témoignages de cette force qui émane de personnes malades, de la puissance d’amour qu’elles transmettent, parfois dans la plus grande fragilité. Beaucoup de visiteurs de malades vous diront qu’ils ont, dans bien des cas, infiniment plus reçu qu’ils ont donné. C’est de cette force dont je parle.

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la Journée mondiale des malades, je voudrais simplement remercier toutes celles et ceux qui, dans la maladie, restent des petites lumières brillantes d’amour : les époux qui jusqu’à la fin s’embrassent, les vieilles mamans fatiguées qui ont encore des gestes tendres et le cœur brûlant, les vieux papys qui partagent leur tendresse par des regards affectueux, toutes celles et ceux qui, malades, restent épris d’amour.

Peut-être ne mesurez-vous pas à quel point votre affection, votre tendresse, vos paroles, vos regards pour vos proches sont précieux ? Ce sont pourtant des jalons d’éternité. Parce qu’ils portent en eux, avec force, l’espérance que, jusqu’au bout et malgré tout, l’amour se maintient toujours.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 7 février 2024

04.02.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,29-39

Il est descendu aux enfers

La semaine passée, nous avions remarqué que l’Évangile de Marc commençait le ministère de Jésus, non par la transmission de son enseignement, mais par le récit de guérisons : dimanche dernier, celle d’un homme tourmenté par un esprit impur ; aujourd’hui la fièvre de la belle-mère de Pierre et d’autres « qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. » Et la semaine prochaine, nous n’aurons toujours aucune parole d’enseignement de la part de Jésus, mais la guérison d’un lépreux. C’est clair, Marc place les exorcismes et les guérisons avant tout discours.

Notre époque devenue très (trop?) rationnelle est particulièrement suspicieuse à l’égard de tout ce qui est exorcisme et guérison spirituelle, sans parler de l’existence des démons, du Diable ou même de l’Enfer. Combien sommes-nous encore aujourd’hui à croire à l’existence de l’Enfer, à l’action perverse du Diable, à la présence en ce monde d’esprits mauvais et de démons, autrement que comme allégories ? Et pourtant …

Évidemment, de nos jours, tout le monde trouve caricaturales les anciennes images présentant l’Enfer comme un magma rougeoyant où de petits démons poussent les damnés qu’ils torturent. Je vous renvoie à cet égard à quantité d’œuvres d’art dépeignant le Jugement dernier, dont notamment celui de Fra Angelico, un dominicain, conservé au couvent San Marco de Florence : la représentation des supplices de l’Enfer y est particulièrement effrayante, un gros diable noir y dévore voracement les damnés. Personne de nos jours ne conçoit plus l’Enfer comme cela mais est-ce une raison suffisante pour rejeter l’idée même qu’existe l’Enfer ?

Le Jugement dernier (détail des Enfers) – Fra Angelico (c.1387-1455)

Une image plus contemporaine de l’Enfer est peut-être, hélas, celle des camps de concentration dépeinte par Primo Levi ou celle du goulag décrite par Alexandre Soljenitsyne, une image de l’Enfer qui, au-delà de l’enfermement, met l’accent sur le dépouillement ultime de toute dignité humaine. C’est sans doute une image très parlante. Qui ne verrait pas un esprit démoniaque voire diabolique derrière la mise en œuvre de tels processus industriels de déshumanisation ?

Mais, à bien y regarder, cette image n’a rien à envier à celles, tout aussi effrayantes, du Moyen-Âge. D’ailleurs, il n’est pas dit que les chrétiens d’alors interprétaient leurs terribles représentations de l’Enfer au sens littéral, comme le lieu où effectivement de petits diables mordillent les chevilles. Ce qu’ils cherchaient avant tout à montrer ; c’est la terrible souffrance de l’Enfer, la torture qu’inflige un esprit mauvais, tandis que les images contemporaines de camps et de goulags en soulignent le côté dégradant et ultimement inhumain. Ces images sont parlantes, certes, mais restent somme toute fort lointaines.

Je crois qu’il y a place pour une compréhension plus actuelle et bien plus proche de l’Enfer ou de la possession par un esprit mauvais. Toute personne qui est passée par la dépression, par toutes sortes d’addictions sait personnellement ce qu’est l’Enfer, à savoir un enfermement de l’âme à en mourir. Toutes celles et ceux qui sont passés par une période d’intense désespoir, d’inextricables ténèbres, voire par l’envie récurrente d’en finir, savent à quel point il peut être proche l’Enfer.

De même, ces états d’emprise spirituelle dans lesquels parfois nous sombrons, nous donnent à penser qu’il existe effectivement des esprits mauvais et des possessions. Ainsi l’esprit qui pousse l’alcoolique à boire, le dépressif à s’isoler ou certains à devenir bourreaux à force de violences subies. Je connais des personnes aux prises avec de terribles addictions, et qui n’en peuvent plus ; des gens autant dégoûtés que soumis à leurs vices, et profondément désespérés de ne pas pouvoir en sortir. Voilà l’Enfer.

Et tous ici, ne nous est-il jamais arrivé de ne pas nous reconnaître dans telle parole blessante que nous avons pourtant dite ou dans tel acte déplorable que nous avons pourtant commis ? Si la parole de saint Paul – « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7, 19) – a un sens, nous devons reconnaître que parfois nous sommes sous l’emprise d’un esprit mauvais, voire parfois sous la possession de plus graves démons – démons de l’argent, du pouvoir et du sexe, pour les plus fréquents, auxquels répondent les trois vœux évangéliques de pauvreté, obéissance et chasteté.

Je vous ai quelque peu induits en erreur en insistant sur le fait que Marc avait sciemment choisi de rapporter des exorcismes et des guérisons avant toute parole de Jésus. En réalité, au début de l’Évangile [Mc 1, 15], Jésus donne en une phrase l’essentiel de son enseignement : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », c’est là sa seule parole avant d’opérer des guérisons.

En voyant l’Enfer, non pas comme une réalité tellement lointaine qu’elle échappe à notre compréhension mais, au contraire, comme une réalité toute proche – tous nos petits enfers d’ici-bas – dont le règne de Dieu, tout aussi proche, vient nous libérer, on comprend mieux que le témoignage chrétien se fonde d’abord sur une guérison personnelle, une libération de l’âme. Je ne témoignerai du Christ que dans la mesure où il m’aura libéré de mes démons, de mes enfers, de tout esprit mauvais auquel je cède.

Le Royaume de Dieu est tout proche de nos états de colère, de haine, de révolte ; tout proche de nos fièvres et de nos maladies ; tout proche de nos troubles et de nos dépressions, tout proche de nos ténèbres et de nos addictions. Tout proche. Il peut tout rejoindre et il peut tout guérir. Il peut nous sortir de tous nos enfers, petits et grands ; nous libérer de tous nos démons, de l’emprise de tout esprit mauvais. Voilà essentiellement la bonne nouvelle du Christ, qui n’a effectivement de sens que si elle nous touche et à mesure qu’elle nous touche. Dire que le Royaume de Dieu est tout proche, c’est témoigner qu’avant tout il nous sauve de nos enfers les plus proches, les plus intimes et parfois les plus inextricables.

Pour lutter contre les pensées mauvaises, l’esprit de convoitise, de révolte ou de haine qui parfois nous assaille, le frère Ange Rodriguez OP, qui était exorciste du diocèse de Lyon, conseillait cette simple prière : « Que tout esprit loue le Seigneur ! ». En effet, la première chose à faire pour exorciser nos démons, c’est de prier l’Esprit Saint.

De tout ce qui nous enchaîne et nous enferme, vient Esprit Saint nous libérer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 janvier 2024

28.01.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE B – MARC 1,21-28

Être et paraître

Par le Fr. Laurent Mathelot

Si quelqu’un n’a rien d’étonnant, je dis qu’il n’est pas chrétien. Le chrétien est précisément celle ou celui qui, quelque part, doit dénoter, surprendre, interroger. Être chrétien c’est autant être soi qu’une présence, particulière de Dieu qui s’incarne.

« Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : ‘ Qu’est-ce que cela veut dire ? ‘ » Le Christ, nous raconte l’Écriture, ne laisse pas les gens indifférents : il est étonnant. Le chrétien est celui qui a toujours quelque chose d’étonnant en lui, qui pose question, qui entre quelque part en contradiction avec l’esprit du monde. A mon sens, un chrétien ne devrait jamais passer totalement inaperçu. Au fond, c’est la parole de l’Évangile : en quoi différons-nous des autres, si nous n’aimons que celles qui nous aiment, que ceux qui nous font du bien ? [ Mt 5, 46-47 et Lc 6, 32-35 ]. Il doit y avoir chez tout chrétien une façon particulière d’aimer, qui se voit et qui surprend.

« Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée. » C’est parce qu’à bien des égards, il est étonnant par rapport à la culture ambiante, que le christianisme se répand. Et si, aujourd’hui, chez nous, sa renommée est fort ternie, c’est sans doute parce que ceux qui se revendiquaient de l’Église n’avaient plus rien d’étonnant, qu’ils n’apparaissaient finalement pas bien différents d’autres, qui ne croyaient pas.

Et on comprend bien le désintérêt : à quoi bon s’imposer rites et catéchismes si notre religion n’a rien d’extraordinaire, qui suscite l’étonnement, l’émerveillement et l’attrait ? A quoi bon pratiquer, si notre foi ne bouleverse rien ; ne change rien ; ne surprend pas ? Qu’est-ce qui étonne encore du christianisme aujourd’hui ? En quoi, en tant que chrétien, suis-je surprenant ? Au fond, quel est mon témoignage de l’Évangile en ce monde ?

Marc nous raconte que le premier acte posé par Jésus, à peine a-t-il appelé ses premiers disciples, est un exorcisme : à la synagogue de Capharnaüm, il guérit un homme tourmenté par un esprit impur. Bien sûr, il est dit qu’avant, Jésus enseignait et qu’ « on était frappé par son enseignement » mais, à ce stade, l’Évangile ne rapporte aucune des paroles enseignées par Jésus. A dessein, Marc place délibérément l’acte avant la parole.

Son propos est d’établir d’emblée l’autorité de Jésus. Pour ce faire, il utilise un artifice rhétorique qui consiste à placer dans la bouche d’un démon ce que le texte veut que nous comprenions, à savoir que Jésus est le « Saint de Dieu ». Si même les démons l’admettent, a fortiori toute personne sensée … De ceci, on peut tirer plusieurs enseignements.

D’abord que l’autorité ne s’affirme pas de soi. On ne se proclame pas tant sauveur que l’on est reconnu sauveur ; on ne se proclame pas tant parent que l’on est reconnu parent ; on ne se proclame pas tant religieux que l’on est reconnu religieux ; on ne se proclame pas tant chrétien que l’on est reconnu chrétien.

Mais surtout, que l’autorité ne s’affirme pas mais s’établit d’abord en acte. C’est parce qu’on est sauveur en acte, parent en acte, religieux en acte, chrétien en acte que l’on est reconnu tel. Je ne suis pas chrétien simplement parce que je le proclame ; je suis chrétien parce que, par mes actes, je le montre. Le Christ ne se proclame pas tant sauveur que pratiquement il sauve. Il n’est pas tant nécessaire de proclamer l’amour que d’aimer.

Au fond, l’affirmation de cet évangile, c’est que la querelle sur la foi et les œuvres n’a pas lieu d’être. Rien, au sein du christianisme, ne permet de distinguer la foi des œuvres. Elle n’a rien de théorique notre foi et tout de pratique. Elle est un élan du cœur, vers Dieu et vers les hommes, qui concrètement sauve. D’ailleurs, plus loin dans l’Évangile (3, 5 ; 6, 52 ; 8, 17), Marc révélera que le véritable esprit impur n’est autre que le cœur humain endurci, inerte, qui finalement n’agit pas par amour.

Ainsi l’autorité de Jésus s’établit d’elle-même. Avoir autorité c’est d’abord faire impression sans parole, ou préalablement à toute parole, par des actes. Autrement dit, l’autorité s’exerce quand la parole est acte et que l’acte est parole, quand il y a telle adéquation des deux qu’on ne les distingue plus.

Le monde actuel vit une crise de l’autorité. A qui encore se fier de nos jours ? N’assistons-nous pas, de toutes parts, à une chute des élites : religieuses, philosophiques, politiques, scientifiques et même artistiques ? Qui parle encore aujourd’hui avec autorité ? La crise actuelle n’est-elle pas précisément celle du leadership ?

L’autorité de la religion, des parents, des professeurs, des journalistes, des politiques, de la science même : tout ça est remis en cause aujourd’hui. Advienne quelque prêcheur de renouveau quelque peu radical et des foules considérables s’apprêtent à le suivre. Survienne n’importe quelle fake news et ils sont pléthore à y donner foi. Dieu lui-même parle-t-il encore à l’Occident ? Sans parler de l’Église …. Quelle autorité conserve-t-elle aujourd’hui ? Celle du seul pape François ?

Si jadis l’Église a pris l’ascendant sur l’Empire romain qui la persécutait, ce n’est pas avec des discours, ni par l’affirmation de soi, ni même grâce à la beauté de son message. Si l’Église a pu recevoir par le passé quelqu’autorité, c’est parce qu’elle s’est instituée service social : agent de guérison et de résurrection. Le reste n’est que théorie.

Avant toute chose, être chrétien ce n’est pas dire, c’est agir. Le Christianisme n’est pas tant parole ; qu’acte d’aimer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 24 janvier 2024

21.01.2024 – HOMÉLIE DU TROISIÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,14-20

Chronos et Kairos

Je voudrais me concentrer sur ce qui peut sembler être un point de détail des textes que nous venons de lire, mais que l’on retrouve en chacun d’eux, à savoir la notion de temps et d’urgence. Dans la première lecture, Jonas proclame : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Et le texte poursuit : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu ». S. Paul, dans la Première lettre aux Corinthiens conclut : « il passe, ce monde tel que nous le voyons » et, dans l’Évangile, Jésus dit « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

Toutes les religions ont développé une réflexion sur le temps. Avant le christianisme, le temps n’est pas orienté, il n’a pas d’issue. Simplement, il se poursuit. Les Grecs avaient développé deux notions personnifiées du temps : Chronos et Kairos.

Rubens – Chronos dévorant ses enfants – 1636 – Musée du Prado

Dans la mythologie, Chronos est le chef des Titans qui dévore ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissent, sauf le dernier – Zeus – que sa mère parviendra à dissimuler et qui finira par le détrôner. On comprend l’analogie avec le temps, qui lui aussi finit par nous engloutir, nous dévorer. Chronos c’est le temps linéaire, qui se poursuit inexorablement ; le temps que l’on ne finit pas de compter ; le temps que l’on subit.

Le dieu Kairos, lui, se présente comme un jeune homme qui ne porte qu’une mèche de cheveux sur la tête, que l’on peut – ou pas – arriver à saisir quand il passe. Le Kairos c’est l’opportunité sur laquelle on saute, le temps que l’on investit. Typiquement, c’est l’interprétation du temps que donne le Livre de Qohelet (3, 1-12) : « Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : Il y a un temps pour enfanter et un temps pour mourir, (…) un temps pour démolir et un temps pour construire. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour gémir et un temps pour danser (…) ». Le Kairos c’est le moment que l’on saisit, le temps dont on s’empare, et qui a ainsi un sens en dehors de lui-même.

Francesco de Rossi – Kairos – Fresque, environs de 1544 – Palazzo Vecchio, Florence

Ninive était une ville immense, arrogante et corrompue. N’en pouvant plus, Dieu y avait envoyé Jonas proclamer sa résolution d’en finir : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! ». On retrouve ici, comme d’ailleurs dans l’épisode du Déluge, l’image du dieu Chronos, qui inexorablement renouvelle toutes choses ; un Dieu que l’on subit, comme le temps. Pourtant la conversion de Ninive change la donne : Dieu se repent et la ville n’est finalement pas détruite. C’est la conversion de Ninive qui lui donne l’éternité.

C’est encore le temps à l’image de Chronos que Paul évoque quand il dit : « il passe, ce monde tel que nous le voyons. » Autrement dit, toutes nos activités quotidiennes sont futiles, au regard de l’éternité que Dieu nous promet.

La nouveauté du christianisme c’est qu’il introduit une fin des temps, un achèvement de l’Histoire, un but – ce que nous appelons la parousie : la fin des temps et le retour du Christ. Ce changement de la notion du temps par l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ se retrouve dans la distinction chrétienne entre l’Ancien et le Nouveau Testaments. Si pour toutes les mythologies, il y a une origine, une création du monde, la venue de Dieu dans notre humanité change radicalement les choses. Comme le dit Jésus, par l’avènement du règne de Dieu, les temps sont accomplis. Et le terme grec utilisé ici par l’Évangile est précisément le mot « kairos ». L’incarnation de Dieu signifie l’accomplissement du kairos, le but de chaque instant qui passe. Dieu investit désormais de son éternité chaque instant de notre humanité.

On peut encore le saisir spirituellement par une image simple. Si je souffre d’une rage de dent, je vais vite avoir l’impression que le temps ne passe pas : chaque seconde semble interminable et ma pensée s’obsède par l’idée que ça finisse. Le temps est inexorable dans la souffrance : on retrouve l’image du dieu Chronos.

Par contre, si je nage en plein bonheur, si j’ai l’impression de goûter à la plénitude de la vie, alors le temps devient étale ; il ne compte plus et le sentiment d’éternité me gagne. Un peu comme la sérénité que l’on peut éprouver en méditant un soir d’été devant un coucher de Soleil ou la paix que l’on peut trouver au fond de la prière. Et on retrouve ici le Christ comme accomplissement du kairos.

La venue de Dieu dans nos vies nous fait toucher au sentiment d’éternité. C’est ainsi qu’elle nous procure la paix et la joie : munis de l’Esprit de Dieu, le temps perd son emprise sur nous ; l’anxiété cesse de nous dévorer. L’amour de Dieu éternise la vie.

Donne-nous, Seigneur, de vivre chaque instant avec, au cœur, le sentiment de ton éternité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 janvier 2024

14.01.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 1,35-42

Aimer de tout son corps

Par le Fr. Laurent Mathelot

Aujourd’hui, la première lecture, du Premier livre de Samuel, le Psaume et l’Évangile nous invitent à méditer sur l’appel de Dieu. De Samuel qui dit à Dieu : « Parle, ton serviteur écoute », à la vocation de Pierre, en passant par le refrain du psaume qui chante : « Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté », après avoir célébré les mystères cachés de l’incarnation divine pendant le temps de Noël, nous entrons avec le Temps Ordinaire, dans la vie publique de Jésus, en méditant son appel à le suivre.

Une question que l’on peut se poser d’emblée est celle de l’a-propos de la Lettre de Paul aux Corinthiens parmi les lectures d’aujourd’hui, qui apparaît comme un vigoureux traité de morale charnelle, au milieu de textes évoquant le commencement de l’amitié personnelle avec Dieu. « Fuyez la débauche. (…) l’homme qui se livre à la débauche commet un péché contre son propre corps ». Comme si Paul se devait de doucher froidement, d’un flot de moralisme, la beauté simple de la rencontre primordiale avec le Christ …

A contrario, certains chrétiens se trouvent dérangés par les élans enflammés des mystiques. Notamment par s. Jean de la Croix quand il chante : « Ô vive flamme, ô sainte ardeur / Qui par cette douce blessure / Perce le centre de mon cœur » ou par la poésie de s. Thérèse de Lisieux « Jésus, mon seul Amour, au pied de ton Calvaire / Que j’aime chaque soir à te jeter des Fleurs ! », que certains ont pu dédaigneusement qualifier de « guimauve spirituelle ».

Les deux, Paul et les mystiques ont pourtant raison. Oui l’appel de Dieu est un appel à l’amour et cet amour s’entend jusqu’à sa plénitude charnelle.

Peut-être vous souvenez-vous du film « Des hommes et des Dieux », de Xavier Beauvois, sorti en 2010, qui raconte l’histoire des moines de Tibhirine, en Algérie. Au delà du récit, deux scènes m’ont particulièrement frappé – deux scènes spirituellement charnelles. La première est celle du frère Christophe, seul dans sa chambre qui supplie vers Dieu « Aide-moi ! Ne m’abandonne pas ! » et la seconde est celle du frère Luc, le médecin, soulageant le dos du frère Amédée, de gestes tendres et apaisés.

Il y a indéniablement un aspect charnel à l’amour de Dieu. Si désormais c’est par l’Esprit Saint que Dieu veut nous rejoindre, la parole de Dieu n’est pas qu’un ensemble d’idées et de mots que nous trouverions spirituellement éloquents. La parole de Dieu, c’est le Christ qui nous appelle à l’aimer – de tout notre esprit, de toute notre âme mais aussi de tout notre corps. Et c’est à mesure qu’il s’incarnera en nous que l’amour de Dieu nous emportera.

Êtes-vous épris d’amour pour Dieu ? Pourriez-vous lui dire dans un élan spontané : « Je t’aime » ?

L’amour de Dieu ne se dit pas que de mots ; notre Évangile n’est pas qu’une belle pensée pour mieux vivre. L’Esprit de Dieu qui nous parle doit s’incarner en nous sinon il reste de l’ordre de la théorie, du beau discours, voire de la simple philosophie de vie. Nous sommes appelés à bien plus qu’adhérer spirituellement à la parole de Dieu ; nous sommes appelés à aimer Dieu de tout notre être : corps et âme. Et même à l’aimer plus charnellement que tous ceux qui nous entourent.

A la question de Jésus aux deux disciples qui le suivent « Que cherchez-vous ? », ceux-ci répondent « Où demeures-tu ? » Et Jésus leur dit : « Venez, et vous verrez ». L’attitude du disciple c’est de demeurer avec le Christ, de vivre en amitié constante avec lui.

C’est ainsi que Paul peut dire « Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint ». En effet, si le Christ est Dieu et que la demeure de Dieu est un temple, alors ce temple c’est le corps avec lequel nous l’aimons. Loin de considérer notre chair sous l’angle de sa faiblesse, de sa pesanteur – comme dirait la philosophie Simone Weil – nous sommes invités à regarder notre corps comme le lieu béni de l’amour charnel pour Dieu, comme un temple où brûlent les flammes de son amour.

L’appel de Dieu est un appel à l’aimer de tout notre corps. De tout notre esprit, de toute notre âme, et donc finalement de tout notre corps. C’est la réponse charnelle à l’amour de Dieu qui est la réponse aboutie à son appel. Il ne s’agit pas seulement de se laisser séduire intellectuellement. Il s’agit de s’éprendre de l’amour de Dieu, jusqu’à l’élan charnel d’une réponse authentique.

Donne-nous, Seigneur, de tomber toute pudeur charnelle à te dire « Je t’aime ».

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCE.BE, le 10 janvier 2024

25.12.2023 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR – LUC 2, 1-14

L’enfant de la crèche, c’est vous

Fête de la Nativité du Seigneur — 25 décembre 2023 

Évangile selon saint Luc 2, 1-14

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot, op

C’est le soir où la lumière divine est apparue au monde et presque personne ne s’en est aperçu. Aujourd’hui, on célèbre Noël tout autours de la planète et on peut espérer à travers le monde beaucoup de festivités et de joie. Mais il y a deux mille ans, la venue du Seigneur a été un évènement tout discret, particulièrement intime : un petit enfant est né dans une mangeoire parce que personne ne lui a fait de la place.

Replongeons-nous dans l’esprit de ce soir-là. Un moyen de le faire est de nous imaginer personnage de la crèche. Peut-être, d’abord, suis-je un des personnages absents, comme ceux qui ont refusé de céder leur place à l’étage, laissant le Christ naître à l’étable, parmi les bêtes, quelqu’un qui ne veut pas être dérangé par la venue de Dieu ? Peut-être suis-je, comme les bergers, des ces gens simples, sans grandes prétentions, qui se laissent guider par l’élan de leur cœur pour trouver Dieu ? Peut-être suis-je l’âne ou le bœuf, une bête têtue ou une bête de force qui viennent pourtant paisiblement se coucher auprès de l’enfant-Dieu ? Peut-être suis-je comme les mages venus d’Orient, venus humblement déposer leurs trésors de sagesse devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Peut-être suis-je comme Joseph, qui doit mener un combat intime pour reconnaître comme ma chair, ce Jésus qui surgit dans ma vie ? Peut-être suis-je comme Marie, qui engendre Dieu au monde sans nécessairement comprendre toute la plénitude de ce qui se joue en moi ? On trouve dans la crèche, une prodigieuse diversité d’états, qu’il nous arrive tous, sans doute, à un moment de notre vie spirituelle, d’incarner.

Enfin et surtout, l’Esprit de Noël, c’est se mettre à la place de ce petit enfant en qui la divinité s’incarne. Avant tout, l’enfant de la crèche, c’est nous. C’est à travers nous que Dieu veut surgir au monde aujourd’hui, à travers l’innocence de notre âme, à travers la fragilité de notre vie, à travers la beauté de qui nous sommes à ses yeux.

C’est encore nous, cette innocence d’aimer qui n’est parfois pas accueillie. C’est encore nous, cette pureté enfantine que la méchanceté du monde viendra blesser et crucifier. C’est encore nous, dont la présence aimante s’affronte parfois à l’indifférence ou au mépris.

Il reste un personnage de la crèche que nous n’avons pas encore cherché à incarner : Dieu lui-même, souvent représenté par un ange. Dieu est éternel et, ce soir, il accepte d’affronter les aléas du temps. Dieu est tout-puissant mais il endosse aujourd’hui la fragilité humaine. Dieu est impassible et immortel et pourtant il accepte d’endurer la souffrance et la mort. A Noël, Dieu se dépouille de lui-même par amour pour l’humanité – pas l’humanité comme un concept, notre humanité personnelle, aujourd’hui, là, maintenant – notre esprit, notre corps et notre âme. Aujourd’hui, Dieu donne tout ce qu’il est pour surgir en nous : « moi, le Dieu tout-puissant, je suis aussi la fragile étincelle de ton cœur, la pureté de ton amour, la source enfantine de toutes tes joies, la petite étoile qui scintille au fond de toutes tes nuits ».

S’il vous plaît, un instant, laissons de côté les images que nous avons de Jésus adulte et voyons l’amour du Père comme un fragile nouveau-né qui nous serait confié. Voilà notre âme comme une crèche. Au fond de chacun de nous, au fond de chacune de nos âmes, il y a la présence totale et totalement fragile de l’amour tout-puissant de Dieu pour l’humanité. C’est fondamentalement comme ça que nous sommes intimement aimés par Dieu, comme des nouveaux-nés qui lui sont confiés. Et c’est fondamentalement comme ça que nous devons intimement aimer Dieu, comme un nouveau-né dont l’amour nous est confié.

Le sentiment de présence de Dieu dans nos vies, dans notre cœur et dans le monde est fragile. La pureté de nos intentions est fragile. Nos élans d’amour sont fragiles. Notre intimité avec Dieu est fragile. La pure joie du cœur est fragile. La paix est fragile. Vienne la méchanceté, à mesure qu’elle nous agresse, et la fragile présence de la toute-puissance d’amour de Dieu pourrait bien vaciller en nous voire, telle une bougie, s’éteindre.

A ceux qui souffrent, à ceux qui se sentent seuls ou délaissés, à ceux que les épreuves accablent, à ceux, ici, pour qui il n’y aura pas de repas de famille et ceux qui n’ont peut-être pas de toit sous lequel dormir ce soir, à ceux qui sont venus ici en marchant dans les ténèbres, à toi, au fond de ta nuit : c’est Noël. Dieu t’aime tellement qu’il se confie à toi comme la fragile présence d’un enfant. C’est dire s’il a confiance en ton amour pour lui.

C’est Noël, où nous célébrons la fragile lueur divine dans notre nuit. C’est Noël, où nous fêtons la fragile toute-puissance de Dieu dans nos vies. C’est Noël, où Dieu murmure en chacun de nous : « je t’aime et je veux naître en toi, me confier à toi, vivre en toi, aimer à travers toi, me réjouir en toi, souffrir avec toi, grandir avec toi, mourir avec toi et encore être avec toi au-delà de la mort. Je veux t’aimer pour l’éternité et, fragilement, je me confie à chaque instant de ta vie, à toute ton humanité ».

Noël, c’est le jour où nous célébrons la pureté fragile de la présence incarnée de Dieu dans nos vies. Prenons encore un temps pour méditer et célébrer intérieurement, ce que nous fêtons aujourd’hui : la présence intime, fragile comme un nouveau-né, en chacun de nous, de la toute puissance d’amour de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 20 décembre 2023

24.12.2023 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – LUC 1,26-38

Quand vie et mort s’embrassent

Pa le Fr. Laurent Mathelot

Les icônes de la Nativité représentent souvent l’enfant Jésus emmailloté dans un linceul funéraire. C’est leur manière profonde de dépeindre le paradoxe de cette nuit de Noël où vie et mort s’embrassent pour l’éternité. Mort de cette humanité livrée à elle-même – à l’esclavage du péché – et vie de Dieu parmi les hommes. Le linceul du nouveau-né est la mise en abîme, dans l’icône de la Nativité, de la nuit de Pâques où cet enfant sera crucifié. Le nouveau-né dans un linceul est ici, déjà, symbole de résurrection.

Tout est dit : ce soir, la vie rejoint la mort pour l’éternité. Voilà ce que nous allons fêter. Le Christ ne vient pas seulement rejoindre les pécheurs, les publicains, les prostituées, les voleurs, les paralytiques et les lépreux. Le Christ, ce soir, rejoint encore plus misérable que les misérables ; il rejoint la mort. La divinité embrasse d’amour l’humanité jusqu’à assumer, déjà, être sacrifiée.

C’est une des plus belles images du christianisme que celle d’un enfant emmailloté dans un linceul, bien que vivant. Tout est dit de la vie, de la mort et de la résurrection : Dieu rejoint l’humanité comme un petit enfant qui sera crucifié. Il n’y a, à la fois, pas image plus fragile de la divinité et image plus forte. On retrouve le paradoxe de l’incarnation : c’est au sein de notre faiblesse que Dieu se révèle le plus fort, dira Paul (2 Co 12, 7-10)

L’orient ancien conserve la tradition des hébergements nomades dans des grottes, les animaux en bas ; les gens en haut. C’est une structure qu’on voit encore dans nos vieilles fermes, pour profiter de la chaleur animale durant la froideur de la nuit. Les récits nous disent que Marie n’a pas trouvé de place à l’étage des humains ; qu’elle a dû enfanter parmi le bétail et que l’enfant fut mis dans une mangeoire. Même parmi les plus rustres, il se trouve des gens pour céder leur place à une mère qui accouche. Ici, personne. Pas un ne se lève pour aller dormir avec les bêtes. Au moment de naître, personne ne fait de la place au Christ, alors que tous, en ces temps d’occupation romaine, implorent Dieu pour la venue d’un sauveur. Que celui qui nous révélera notre humanité naisse parmi les bêtes et on comprend à nouveau que le paradoxe est révélateur.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes. Dans la rue les mendiants vont croiser des gens pressés de se rendre à de riches banquets. Et plus tard, ceux qui ont faim recroiseront d’autres qui se sont rendus malades, à trop boire et manger.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes. Les familles se rassemblent et celles et ceux qui souffrent de solitude l’éprouveront d’avantage : unetelle devant sa télé ; untel accoudé seul à un bar. Qui a-t-il de plus triste qu’une personne abandonnée de tous le soir de Noël. C’est pourtant ce que nous fêtons.

La nuit de Noël, c’est la nuit des paradoxes, où les plus belles illuminations vont remplir d’éclat la fête d’une naissance passée totalement inaperçue, sauf de pauvres bergers alentour et de quelques sages guidés de loin.

Dieu se fait homme, tout puissant dans un nouveau-né, lumière du monde qu’à peine on aperçoit. Le paradoxe de la nuit de Noël port un nom : kénose, qui vient du grec qui signifie se vider, s’effondrer, s’anéantir – personnellement, je conserve l’image de Dieu qui endosse l’humanité comme un costume beaucoup trop étroit. La kénose s’est s’apetisser jusqu’à devenir méconnaissable pour rendre paradoxalement éclatante sa grandeur. Et c’est ce qu’on retrouvera tout au long de l’enseignement de Jésus : le plus petit parmi vous est le plus grand ; celui qui s’abaisse sera élevé ; les premiers seront les derniers et les derniers premiers ; faites du bien à ceux qui vous persécutent ; aimez vos ennemis. Toutes ces phrases sont le reflet de ce paradoxe de la nuit de Noël, de la grandeur qui survient dans les plus basses conditions, parmi les plus humbles et, même, face aux plus grands dangers.

C’est le paradoxe de l’Évangile d’aujourd’hui, le paradoxe de l’Annonciation. Marie est une jeune fille – si on se reporte aux mœurs de l’époque, elle ne doit pas avoir plus de quatorze ans – une jeune vierge, promise en mariage à un homme nommé Joseph. Elle se retrouve enceinte et tous deux savent pertinemment que l’enfant n’est pas de lui. Voilà exactement comment l’enfant Jésus apparaît au monde.

Joseph aurait pu – parce que c’était à l’époque la loi – faire lapider Marie. Il lui suffisait de la dénoncer, puisqu’elle-même reconnaissait ne pas être enceinte de lui. C’étaient alors les mœurs de lapider les vierges tombées enceintes.

Il n’y a pas plus radical abaissement, de la part de Dieu, que d’arriver au monde par l’innocence d’une jeune fille que la résolution du cœur d’un seul homme pouvait condamner à mort ou laisser vivre.

Il n’y a pas plus fragile naissance que celle soumise à la fragilité de cœur des hommes. Voilà qui dit tout du Christ et de l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 décembre 2023

17.12.2023 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVANT – JEAN 1, 6-8.19-28

OÙ EST LA JOIE ?

Par le Fr. Laurent Mathelot

Nous nous préparons à fêter Noël, c’est aujourd’hui le dimanche de Gaudete, le dimanche de l’Avent où spirituellement nous basculons de l’attente dans la joie. Et pourtant, partout dans le monde, ce ne sont que guerres qui éclatent et angoisses qui se répandent. C’est bientôt Noël, où trouver la joie ?

La conférence sur le climat à Dubaï, la COP28 qui se termine mardi, promet d’être encore un échec, démontrant par là qu’il n’y a toujours pas de volonté politique mondiale pour affronter sérieusement l’urgence climatique. Le pétrole est tellement stratégique à notre mode de vie que nous en sommes réduits à des négociations de boutiquiers, alors que les enjeux sont colossaux, tant des changements colossaux s’annoncent, avec leurs flots de souffrances, de malheurs et de réfugiés. Où trouver la joie quand nous gagne l’impression que nous allons droit dans le mur ?

Quant au regard des siècles, l’histoire de notre Humanité n’apparaît-elle pas comme un chapelet de guerres, de famines et de pestes dont les dernières décennies présentent un condensé terrifiant ? Des guerres, des pandémies et des catastrophes climatiques. Deux mille ans que nous chantons « Il est né le divin enfant ! ». Et, à bien regarder l’état actuel du monde, avons-nous eu raison tout ce temps d’espérer la joie ? L’État de l’Église, désormais si vide, dont l’espérance ne parle plus à beaucoup de nos concitoyens, n’est-il pas un démenti à la joie que nous revendiquons ?

Où est la joie ? Quelle sera, cette année, la joie à Noël ? Celle d’un généreux repas de famille où l’on aura fait taire un court instant les médias qui nous inondent de catastrophes, de guerres et de souffrance ? Où trouver aujourd’hui la joie ?

Notez qu’à l’époque de Jean le Baptiste, ce n’est pas non plus la joie. L’occupation romaine est militairement violente et économiquement rude. Les élites juives auxquelles Jean appartient sont corrompues. Il renonce à une carrière toute tracée de prêtre au Temple de Jérusalem et va au Jourdain, pour crier que le peuple est actuellement au désert, qu’Israël a perdu son statut de Terre promise, de pays où Dieu règne – un peu comme le monde d’aujourd’hui. L’angoisse à l’époque est telle que les gens espèrent partout l’arrivée d’un libérateur, d’un Messie. C’est le propos de l’Évangile que nous venons de lire.

J’ai eu l’occasion, dans l’homélie pour le premier dimanche de l’Avent, de rappeler que le cycle de la Nativité que nous célébrons ne s’arrêtait pas à Noël, mais à l’Épiphanie qui célèbre la manifestation de Dieu au monde. Noël célèbre l’intime de la naissance du Christ ; l’Épiphanie sa reconnaissance par les hommes.

J’ai pu rappeler aussi, dimanche passé que, par le baptême, Jean proclame que la nouvelle Terre promise, le nouveau Temple où Dieu veut vivre, c’est désormais notre corps. Et que toutes nos traversées du désert, dans la mesure où nous les percevons comme un chemin vers cette présence intérieure de Dieu, est une route qui s’aplanit de joie. Dans les déserts arides de nos vies, notre âme parfois ténébreuse et encombrée peut toujours être une petite mangeoire où le Christ vient au monde. La véritable célébration de Noël ne peut se faire qu’en nous. C’est dans notre âme, au fond de notre cœur que se trouve la véritable joie de Noël, celle de la rencontre intime de Dieu avec l’Humanité. Et c’est de notre âme, à travers les élans de notre cœur que Dieu peut se manifester au monde aujourd’hui. Il ne s’agit pas tant de célébrer Noël que notre Noël ; l’Épiphanie que notre Épiphanie – Dieu qui naît et se rend visible aujourd’hui à travers nous.

Il n’y que la rencontre intime avec Dieu, qui procure la véritable joie, celle qui se maintient malgré les épreuves. Et il n’y a que la puissance de l’Esprit d’amour de Dieu qui nous permet d’affronter tous les défis du monde et même la mort. Relisez la première lecture, du Livre d’Isaïe, qui résume si bien cette joie, cette épiphanie de nos vies qui survient de la rencontre intime avec le Christ : « L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé. » « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. » Ils sont pourtant au désert, loin de tout réconfort, comme le Christ qui naît seul dans la nuit.

De même Marie, dont nous venons de rechanter le Magnificat, qui crie sa joie alors qu’elle se trouve enceinte d’une grossesse inexpliquée qui peut lui valoir la lapidation. C’est cette joie plus profonde que toute crainte que nous cherchons. Et Noël c’est quand elle surgit en nous. Et c’est l’Épiphanie quand elle surgit à travers nous.

Enfin, dans la Première lettre à Timothée, Paul nous donne de précieux conseils pour maintenir en nous cette joie. Je vais ressortir celui qui me semble essentiel : « N’éteignez pas l’Esprit ! » Si l’Église recommande tant de se prémunir du péché, c’est parce qu’il étouffe en nous la voix de l’Esprit Saint, et donc la voix de l’amour divin qui s’incarne, et donc la voix de l’espérance et donc la joie. Il y a aujourd’hui face aux maux du monde des chrétiens désespérés, ce sont ceux qui ont laissé les maux du monde étouffer en eux l’Esprit d’amour divin qui veut naître, l’Esprit de Noël, l’Esprit de toute Épiphanie.

Si nous croyons vraiment que le Christ a triomphé de la mort et si nous croyons tout autant que l’Esprit de Dieu veut vivre en nous, alors, quels que soient les aléas de la vie, les vicissitudes du monde ou les cataclysmes qui se présentent à nous, nous savons qu’en notre âme, si nous la déblayons de tout ce qui l’assombrit et l’encombre, se trouve l’Esprit d’un petit enfant qui rayonne de la pure joie d’aimer et qui a la prétention de sauver le monde à mesure qu’il s’incarne en nous. C’est le corps à corps de nos vies avec le Christ naissant qui procure au cœur la vraie joie.

Seigneur fais de nos vies, un Noël et une Épiphanie concrets, où ton Esprit s’incarne et rayonne sur le monde. Car il a tant besoin de joie …

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 décembre 2023

10.09.2023 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT B – MARC 1,1-8.

Les terres arides

2ème dimanche de l’Avent — 10 décembre 2023 , par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Marc 1, 1-8

On sent de l’empressement dans le texte du Livre d’Isaïe : « Parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli ». C’est l’accomplissement d’une délivrance … Le contexte est celui du retour de l’exil à Babylone ; on est au VIe siècle avant Jésus-Christ ; le peuple marche dans le désert pour rentrer à nouveau en Terre promise. Cette partie du Livre d’Isaïe s’appelle le Livre des consolations. Et nous aussi, aujourd’hui, nous marchons dans le désert. Et nous aussi, aujourd’hui, nous avons besoin de consolations.

Ce qu’il y a de remarquable dans ce texte, donc, c’est son empressement. Pour Isaïe, la marche au désert est déjà la consolation : « préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu ». Avec des images simples, le prophète nous montre la mécanique de toute conversion : les chemins de délivrance sont des terres arides, parfois escarpées, qu’il convient d’aplanir telle une rampe vers le temple de Dieu. C’est la perspective d’arriver de nouveau en Terre promise qui fait déjà de la marche au désert une consolation. Et c’est ce que Jean le Baptiste avait très bien compris. Nous allons y revenir.

La vision de la progression spirituelle comme un territoire que l’on parcourt, celle du bonheur comme une terre que l’on rejoint est classique dans la Bible. Ce qu’annonce ici Isaïe c’est que les états de l’âme précèdent ceux du terrain à mesure que la vision de l’âme est plus claire. Ils sont au désert ; la route est certes pénible mais la perspective de la délivrance, de l’arrivée en Terre promise les emporte. L’Esprit devance l’action. Retenons ceci du Livre des consolations : un chemin de conversion, aussi aride soit-il, c’est déjà la délivrance.

La seconde lecture, celle de la deuxième lettre de Pierre, aborde cette dynamique de la conversion sous l’angle temporel. Le chemin est ici un temps de patience ; l’entrée en Terre promise est vue comme « le jour du Seigneur », précisément le jour final où disparaît le temps, le jour où le sentiment d’éternité, de paix, gagne enfin. Pour Dieu, « un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour ». C’est une description du bonheur, où le temps n’importe plus ; alors que, dans le malheur, chaque seconde compte. Le temps n’en finit pas pour celui qui souffre, chaque jour est un effort, alors qu’en plein bonheur, le temps ne compte plus et nous touchons au sentiment d’éternité. Le psaume décrit cet état de bonheur : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ».

Dans l’Évangile, Jean le Baptiste reprend cette idée d’Isaïe – qu’il cite – de la spiritualité qui se vit comme un territoire que l’on parcourt, où les montagnes représentent ces moments où nous touchons au divin et les ravins nos dépressions.

Jean est ce fils de bonne famille, issu de l’élite sacerdotale, qui dénonce l’hypocrisie de son milieu, lequel accepte l’occupation romaine pour sauver les apparences du culte. Alors Jean retourne au Jourdain pour signifier que le pays d’Israël est devenu lui-même une terre d’exil, qu’il faut à nouveau entrer en Terre promise et que cette nouvelle terre – ce nouveau territoire où Dieu vit désormais – c’est notre corps. En cela – et c’est ce que le texte veut que nous comprenions – il est le précurseur du christianisme. Par le baptême, notre corps devient une Terre promise, un temple, le lieu par excellence où Dieu se rend présent.

Le temps de l’Avent est un temps où nous explorons les recoins de notre âme comme on explore un territoire pour en aplanir les escarpements, combler les fossés, rendre droites nos routes sinueuses, nos idées tordues, nos égarements.

Cette vision de notre esprit comme un lieu à découvrir, à parcourir, à entretenir comme un jardinier, voire à parfois terrasser comme un entrepreneur ; cette considération de notre âme comme un lieu où Dieu veut naître, s’incarner et vivre ; nous incite, en ce temps de l’Avent, à nous voir comme des crèches vivantes ; à transformer l’étable parfois encombrée de notre esprit en un lieu où Dieu peut naître et vivre fragilement. Notre âme doit être, au moins, une petite mangeoire où loger la divinité naissante, un lieu clair dans notre esprit parfois troublé où peut vivre, comme un petit enfant, l’amour divin.

Aujourd’hui les temps sont troublés : nous affrontons avec difficultés l’urgence climatique ; la pandémie a eu un impact psychologique mondial qui persiste ; les idéologies maintenant se radicalisent et partout des guerres éclatent. L’humanité est actuellement fortement inquiète, ce qui n’est pas sans nous troubler l’âme, révélant ainsi nos propres escarpements, approfondissant nos gouffres intimes et, pour beaucoup, élargissant nos failles. Notre monde s’enfonce dans l’individualisme et, petit à petit, le lait et le miel de nos relations sociales se changent en aridité et en soif. Les temps actuels nous poussent à une plus grande solitude d’âme. Et désormais plus seuls avec nous-mêmes, nous nous affrontons plus souvent à cet encombrement spirituel, aux parts d’ombre qui sont les nôtres, à ce que notre âme n’est pas encore prête à ne rayonner que la seule présence de Dieu. Trop souvent, au lieu de voir, comme Isaïe, notre marche au désert actuelle comme un chemin de délivrance – et donc de joie –, nous récriminons. Qui fréquente les réseaux sociaux se rend compte que notre époque est à la lamentation. 

Malgré les inquiétudes, les souffrances, la faim d’autrui et la soif d’amour, malgré l’aridité du chemin, voici le temps de la conversion lumineuse ; le temps de se désencombrer l’esprit ; le temps d’apprêter son cœur ; le temps de faire de son âme une crèche et d’y voir l’aboutissement du chemin.

Aplanissez ce chemin ; rendez droite la route qui va de votre esprit à votre cœur ; voyez votre âme comme un lieu sacré, où vit ce petit enfant – vous ! – qui ne veut vivre que d’amour divin. Notre monde en a urgemment besoin.

C’est un temps de l’Avent particulier et Noël le sera aussi : actuellement, l’humanité se déchire de guerres et nous prions pour la paix. Mais si nous gardons à l’esprit que cet enfant qui incarne l’amour de Dieu vit en nous, et que toute traversée du désert est un chemin vers cette présence intérieure, alors nous retrouverons l’espérance et la joie.

Seigneur, fais de mon cœur une crèche où tu viens au monde.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 décembre 2023

03.12.2023 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MC 13, 33-37

La gestation de Dieu

1er dimanche de l’Avent — 3 décembre 2023 

Évangile selon saint Marc 13, 33-37

Revoici le beau temps de l’Avent. Vous le savez, et l’Évangile nous le rappelle encore aujourd’hui, l’Avent est le temps des veilleurs, le temps de l’attente de la venue de Dieu. Mais une autre manière de le voir est comme un temps de gestation, celle du divin au sein de l’humain – Marie – mais celle aussi de l’humain en divin – nous. C’est à la fois le temps où nous cherchons en nous l’enfantement du divin, mais aussi celui où nous nous enfantons en Dieu.

Depuis que Dieu, en Jésus de Nazareth, s’est manifesté dans la chair – le monde est en gestation. Et ce qui est en train de naître, c’est la joie commune de Dieu qui découvre en Jésus l’humanité accomplie et celle de l’homme qui découvre en Jésus la promesse que Dieu lui avait faite. L’Avent est marqué par la figure de Marie enceinte : or la Tradition voit dans la personne de Marie attendant la naissance de Jésus, une figure de l’Église qui attend la réalisation des promesses divines. Ceci nous invite à considérer l’Église, et donc nous-mêmes, comme un corps divin en gestation. Mais qu’attendons-nous vraiment ?

Pour une part, l’Avent est le temps liturgique où l’Église fait mémoire de l’attente de la venue du Messie, le temps des veilleurs qui attendent le Christ incarnation du Salut. Bref, un temps de préparation à Noël. Or c’est oublier que le cycle de la Nativité ne s’achève pas à Noël, mais à l’Épiphanie, comme en témoignent sans doute plus clairement que nous les Églises orthodoxes et orientales. Le mot Épiphanie renvoie à celui de manifestation. Ainsi, plus que faire mémoire de la naissance de Jésus, il s’agit de célébrer de la manifestation du Seigneur parmi les hommes. Mais qu’est-ce qui se manifeste au juste ?

L’Éternel, le Dieu invisible se fait homme parmi les hommes, l’un d’entre nous. Il entre dans notre histoire et fait donc de l’histoire humaine un temps de gestation. Ainsi l’Avent nous rappelle que le temps que nous vivons, certes depuis la naissance du Christ à Bethléem, mais surtout depuis sa mort et sa résurrection, est un temps de gestation de l’humanité en Dieu. On pourrait dire que la gestation du Christ terminée, de par sa résurrection, c’est la nôtre – notre génération en Dieu – qui doit maintenant suivre.

L’Avent et Noël font donc mémoire de la manifestation de Dieu dans l’histoire des hommes et c’est pourquoi effectivement, il est juste de parler de ce temps comme d’un temps de joie. Mais la joie ne vient pas tant de la naissance de l’enfant Jésus, que de ce qu’elle signifie : Dieu avec nous, comme le rappelle l’Évangile de Matthieu (1, 27) : « Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».

Ainsi, si l’Église et nous-mêmes sommes en gestation, c’est d’abord parce que Dieu est venu à la rencontre de l’humanité. Depuis que Dieu est entré dans l’histoire des hommes – et c’est le sens des alliances de l’Ancien Testament, avec Abraham, avec Moïse, et surtout depuis que Dieu, en Jésus de Nazareth, s’est manifesté dans la chair – le monde est en gestation. Et qu’est-ce qui est en train de naître ? La joie incarnée de la rencontre avec Dieu – joie de Dieu qui découvre en Jésus l’humanité accomplie ; joie de l’homme qui découvre en Jésus la réalisation de la promesse que Dieu lui a faite.

Ainsi, le temps de l’Avent est moins un temps où l’on fait mémoire de la naissance de Jésus dans la chair, qu’un temps où l’Église oriente nos regards vers la venue du Christ à la fin des temps. Adventus en latin signifie venue, mais une venue dont la naissance à Bethléem était la première réalisation, qui surtout annonçait la venue plénière du Christ « tout en tous » (1 Co 15, 28).

La gestation dont nous faisons mémoire durant l’Avent, ce n’est pas seulement celle de Marie, mais celle du Royaume. On sait que dans l’Évangile, Jésus parle du Royaume de Dieu avec des images – la graine de moutarde, la levure qui fait lever la pâte – des images qui disent la gestation du Royaume. Si l’on peut dire que l’Église est en gestation, c’est parce qu’elle attend et prépare le Royaume dont elle est déjà une certaine réalisation.

Nous sommes actuellement dans ce temps intermédiaire entre l’incarnation de Dieu en Jésus Christ et celle de son achèvement tout en tous. Chaque jour, le Seigneur vient, si nous l’accueillons. Pour le chrétien, chaque jour devrait être Noël.

On comprend ainsi l’appel constant de l’Évangile à la vigilance, qui est par excellence la vertu d’une Église en gestation. Veillez, en effet ! Le Christ vient désormais au monde à travers vous ; la plénitude de Dieu est en gestation en vous.

Nous voici donc enceints de Dieu. Ceci nous laisse avec une profonde question, qui pourrait nourrir notre réflexion pour un Avent spirituellement fructueux : quelle est la part de divin que j’engendre ? En quoi suis-je pour le monde, un signe de Dieu qui vient – une Épiphanie ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 novembre 2023