21.04.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 10,11-18

Évangéliaire de Rabula

La porte étroite

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les quatre dimanches qui viennent, en nous conduisant à la Pentecôte, vont aborder au fil de l’Évangile de Jean, un même thème : celui d’être comme le Christ qui donne sa vie par amour.

Aujourd’hui la parabole du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Dimanche prochain, il s’agira d’être unis au Christ comme les sarments à la vigne. Dans deux semaines, nous méditerons le verset « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », en lien avec la joie. Enfin, le dimanche précédant la Pentecôte, nous réécouterons la Grande prière sacerdotale de Jésus, qui prie pour l’unité des disciples : « Que tous soient un, comme toi et moi, Père, nous sommes un. » Le thème général qui se dessine dans les semaines à venir, c’est : la vraie joie est de donner sa vie en union avec Dieu.

Il y a plusieurs façon de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Et si le Christ a assumé le don ultime, au fond de la trahison, de l’humiliation et de l’injustice, et même si nous n’échappons jamais vraiment à la souffrance, nous ne sommes heureusement pas tous appelés au martyre.

Peut-être le savez-vous, les premiers chrétiens ne représentaient pas la crucifixion du Christ. Il n’y avait ni signe de croix, ni crucifix dans les lieux de culte ou sur les tombes. Déjà les quatre évangiles, s’il fourmillent de détails sur la Passion, restent très sobres sur la mise en croix. Comment en effet, faire croire en un sauveur que les Romains ont crucifié ?

Je l’ai évoqué le Vendredi saint, la première représentation connue de la crucifixion dans une église est un panneau en bois de cyprès, qui date des années 420, situé sur la grande porte de l’église Sainte-Sabine de Rome, la maison-mère des dominicains. La première représentation manuscrite connue du Christ en croix date, quant à elle, du VIe siècle. Il s’agit d’une enluminure de l’Évangéliaire de Rabula.

Si les premiers chrétiens ne représentaient pas le Christ en croix, c’est parce que c’était pour eux une image particulièrement scandaleuse, dans un temps où ce type de mise à mort se pratiquait encore. Tout aussi scandaleuse que l’ont été plus tard, le Christ nu de Michel-Ange, celui couvert de pustules du retable d’Issenheim ou, plus récemment, le Piss Christde l’artiste américain Andres Serrano.

La crucifixion conserve toujours quelque chose de scandaleux que nous ne voulons pas voir, au point d’oublier trop souvent que notre signe de croix est celui d’un instrument d’humiliation et de torture. Elle est profondément révoltante la croix qui orne nos églises et nos maisons. Et il est fort dommage que nous l’oubliions.

On ne trouve pas une seule croix dans les catacombes de Rome, on n’y trouve que des représentation du Bon Berger. Cependant, si cette image est graphiquement plus soutenable, elle n’en est pas moins tout aussi tragique.

Pour le comprendre, replaçons-nous dans le contexte. Nous sommes à la Porte des Brebis, une des douze portes de la muraille de Jérusalem (Néhémie 3.1-31 ; Néhémie 12.39), précisément la porte étroite mentionnée dans l’Évangile de Luc (13, 24), une petite porte proche du Temple, par où entraient les brebis et les agneaux qui allaient être sacrifiés dans la Cité sainte.

Dans la dynamique de l’Évangile de Jean, qui présente Jésus comme l’Agneau pascal, on comprend que le troupeau qu’il mène va au sacrifice. On comprend aussi ce qu’il entend par « Moi je suis la porte étroite » (Jean 10, 9), qui exprime que ses disciples auront eux aussi à passer par le sacrifice, par le même don total de soi.

Les scribes et les grands-prêtres, quant à eux, sont les bergers mercenaires dont parle la parabole. Ils passent par les portes monumentales et abandonnent le troupeau à la porte étroite, précisément au moment où il fait face au sacrifice. Jésus, lui, partage son sort.

Je l’ai dit au début, nous ne sommes heureusement pas appelés au martyre. Mais des sacrifices, dans nos vies, il y en a eu – des petits et des grands – et il y en aura encore. Notamment les sacrifices finaux : l’autonomie, la santé, le temps qui reste … et ultimement la vie ici-bas.

Le Christ sera là. Pour les gens qui subissent le martyre, il est là. Pour les gens humiliés, il est là. Pour les gens qui meurent, il est là. Pour ceux qui souffrent, qui se sentent trahis, abandonnés de tous et même de Dieu, il est là. Pour chacun de nos sacrifices, les plus petits comme les plus grands, il est là. Ayant subi le plus infâme, il est la porte de tous les sacrifices par lesquels nous passons.

Chaque fois que nous sacrifions un peu de notre vie par amour, le Christ est là, qui nous accompagne.

La semaine prochaine nous regarderons comment il convient de faire unité avec lui dans ces moments sacrificiels. Et dans quinze jours, nous verrons comment trouver là, la joie.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 avril 2024

14.04.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – LUC 24,35-48

Touchez-moi, regardez

Par le Fr. Laurent Mathelot

A l’instar de Marie-Madeleine, nous pouvons voir la Résurrection comme le Christ nous appelant par notre prénom, assis sur la margelle de nos tombeaux vides. Il est là qui nous appelle au creux de tous nos deuils – deuils de nos proches, deuils de nous-mêmes – au creux de toutes les déchirures, souffrances et humiliations qui nous ont changés. La Résurrection ne se comprend intimement qu’à travers toutes nos résurrections. De quelles morts ai-je, comme le Christ, à force d’amour, déjà ressuscité ?

Nos corps dépérissent à force de chagrins ; ils se retissent à force d’amour. Les peines, les douleurs et même les maladies se surmontent plus facilement dans un corps pétri d’amour. Il y a toujours une joie d’aimer qui peut l’emporter sur la tristesse de dépérir. C’est par ce biais là – de l’amour qui déjà nous ressuscite – que nous pouvons mieux aborder la Résurrection du Christ et finalement, au-delà de la mort, la nôtre.

Le Christ ressuscité se présente à ses disciples comme une réalité concrète, en ce monde. Dans le passage que nous venons de lire de l’Évangile, il insiste sur sa présence réelle. Il n’est pas un esprit ; il mange. Il est là, en chair et en os, dit le texte, vivant parmi eux, avec son Corps crucifié.

« Voyez mes mains et mes pieds. Touchez-moi, regardez. »

On a souvent la vision de ce passage comme l’a représenté le Caravage dans le tableau intitulé L’incrédulité de saint Thomas, qui montre l’apôtre mettant physiquement son doigt dans la plaie latérale du Christ. Il y a quelque chose de l’auscultation médicale représentée dans cette œuvre. Mais il y a plus : la main crucifiée du Christ se saisit littéralement de la main de Thomas pour l’enfoncer dans la plaie de son flanc. « Touche mes plaies », concrètement, physiquement.

Ainsi, pour voir la résurrection de près, il s’agit de mettre le doigt sur la souffrance, guidé par la main du Christ. J’ose dire, de manière un peu forte, appuyer avec lui là où ça fait mal.

Nous sommes l’Église ; nous disons que nous sommes le corps du Christ. C’est nous qui, avec lui, ressuscitons. Comment mieux toucher ses plaies autrement qu’en touchant nos propres plaies, puisqu’il a dit porter nos souffrances ? C’est au creux de nos propres blessures que nous pouvons le mieux nous rendre compte de ce qu’est la Résurrection. Le Christ nous dit tes plaies sont mes plaies ; ta crucifixion est ma crucifixion ; touche en toi mes plaies.

C’est spirituellement difficile – ce n’est jamais agréable de se pencher sur ses souffrances – mais c’est inéluctable. Le Christianisme n’est pas une religion qui nous permet d’échapper à la souffrance, qui pourrait nous anesthésier la douleur – on retrouverait-là la notion d’opium du peuple. Le Christianisme nous permet de transcender la souffrance, de la vivre et d’aller au-delà, pas d’y échapper.

Au contraire, il s’agit de toucher ses propres plaies, d’y faire face au lieu de s’en détourner et d’y voir les plaies du Christ : tu es désespéré : le Christ a eu l’âme triste à en mourir ; tu es méprisé : le Christ a été humilié ; tu es crucifié par la douleur : le Christ a enduré la croix. Toutes nos souffrances trouvent un écho dans celles du Christ. Et ce n’est qu’en touchant nos plaies comme ses propres plaies, en y trouvant malgré la douleur encore la force d’aimer, que nous verrons en effet surgir la Résurrection.

C’est dans ce difficile exercice spirituel qui consiste à raviver nos souffrances pour mieux saisir la puissance de l’amour qui les a portées, à les toucher à nouveau pour en mesurer la guérison alors que nous voudrions plutôt les fuir ou les enfouir, c’est dans la relecture – j’ose dire presqu’à vif – de toutes nos épreuves que nous mesurons la puissance vitale de l’amour qui nous traverse, que nous trouvons la force de faire face à nos douleurs actuelles et que nous puisons l’espérance de pouvoir endurer toutes les morts à venir.

Le Christ dit : Touche en moi tes plaies. Tes plaies sont mes plaies. Tes chagrins sont mes chagrins. Ta douleur est ma douleur. Ton humiliation est mon humiliation. Touche mes plaies en touchant tes plaies. Alors tu verras combien, depuis toujours, c’est ensemble et par amour, que nous ressuscitons.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 10 avril 2024

07.04.2024 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – Jean 20,19-31

Avoir Dieu dans la peau

Par le Fr. Laurent Mathelot

Qu’est-ce qu’avoir la Foi ; qu’est-ce que croire ?

Dans l’Évangile, Thomas a besoin d’une preuve tangible de la Résurrection, que le Christ lui donne. Plus tôt, dans ce même chapitre de l’Évangile de Jean (20, 8), il est dit du disciple que Jésus aimait, alors qu’il entrait dans le tombeau vide : « Il vit et il crut ». Et ce qu’il voit, c’est une absence – l’absence de Jésus parmi les morts. Enfin, la lecture d’aujourd’hui se conclut par cette parole du Ressuscité : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Clairement les textes nous parlent d’une foi issue de l’expérience pour les uns, et fondée en dehors de tout constat pour les autres.

Remarquons que la science fonctionne aussi comme cela : il y a des choses que nous savons d’expérience – la gravitation universelle vous est sans doute apparue de manière percutante, dès votre première chute – et il y a des choses que nous croyons en dehors de toute expérience personnelle, sur base de témoignages auxquels nous donnons foi : nous n’avons rien vu du Big Bang, par exemple, sinon que certains nous disent en déceler les traces encore aujourd’hui.

Tout discours est un regard direct ou indirect sur des faits, auquel je donne foi ou pas. Il peut m’arriver de ne pas croire ce que je vois – il peut m’arriver de me tromper – ; il peut m’arriver de donner foi à un discours sur des faits dont je n’ai pas été témoin, de croire simplement ce qu’on me raconte. C’est le cas de nombreux disciples du Christ : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

La foi chrétienne ne se mesure pas à l’expérience directe que l’on fait de la rencontre avec le Christ ressuscité – tout le monde ne vit pas une expérience tels les apôtres dans le passage que nous venons de lire ou Paul sur le chemin de Damas.

Dans la Première lettre de saint Jean, il est dit : « celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu » (1 Jn 5,1). A Nicodème, Jésus dira qu’il faut renaître de l’Esprit (Jn 3, 1-8). Ce terme de naissance contient en lui-même la notion d’incarnation. Naître c’est s’incarner. Jésus est le verbe incarné de Dieu.

Ainsi croire, c’est naître de Dieu et c’est incarner son amour. Vous savez que, dans la Bible, « connaître » revêt un caractère intime et charnel. Quand il est dit qu’Adam connut Eve, on parle bien d’un corps à corps intime au point de ne faire qu’un. Il ne s’agit en rien d’une connaissance par la seule pensée, ni même d’une philosophie de l’amour. Il s’agit de concrètement faire l’amour. C’est exactement cela que signifie, entre époux, se connaître.

Ainsi pour nous, il s’agit de croire que Jésus est le Christ, avec notre corps, avec nos tripes oserai-je dire. C’est cela que signifie être né de Dieu, c’est incarner dans sa chair la vie de l’Esprit. Sans doute savez-vous que le terme « miséricorde » en hébreux fait d’abord référence aux entrailles d’une mère qui sent vivre, en elle, son enfant. L’image est profonde, qui dit que Dieu nous aime avant tout avec ses entrailles, son ventre, sa matrice. Ainsi, croire c’est avoir, nous aussi, Dieu dans la peau. En effet, le texte poursuit : « Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. »

La foi n’est donc pas un énoncé – simplement accepter pour vraie l’idée que Dieu nous sauvera –, ni un pari positif portant sur l’espérance – simplement espérer que être sauvés. La foi c’est éprouver maintenant quelque chose de l’effectivité du salut ; c’est incarner l’espérance aujourd’hui ; c’est vivre quelque part déjà sauvé par l’amour de Dieu.

La foi c’est aimer Dieu. Il y a quelque chose de la légèreté amoureuse à croire en Dieu. Comme, il y a quelque chose de la crainte amoureuse de le perdre.

Ainsi, pour sonder sa foi, la seule question que le croyant doit se poser c’est : « Est-ce que j’aime Dieu ? » Et, à mesure que la réponse sera incarnée, il saura qu’elle est authentique.

Êtes-vous amoureux, amoureuses de Dieu ? L’aimez-vous avec vos entrailles, vos tripes ? Avez-vous Dieu dans la peau ?

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 3 avril 2024

31.03.2024 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 20,1-9

Sortir du tombeau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot pour la Vigile pascale et dimanche de Pâques — 30 et 31 mars 2024

Textes liturgiques

Toute l’histoire de la Bible, que nous avons à nouveau parcourue ce soir, vise à nous faire comprendre la relation personnelle de Dieu avec l’Humanité, qui l’a tantôt vu comme un Dieu créateur, un Dieu des combats, un Dieu pédagogue, un Dieu agacé parfois, un Dieu repentant toujours, un Dieu qui sans cesse renouvelle son alliance, un Dieu qui, au fur et à mesure que l’Histoire se développe, se rapproche de l’humain, jusqu’à venir en personne lui proclamer son amour. Et cette ultime alliance de Dieu, personnelle et intime en Jésus-Christ, sera elle-même brisée de la manière la plus ignoble, sur une Croix.

L’histoire de la Bible, c’est une incroyable succession d’alliances offertes par Dieu que le peuple ne cesse de rompre. Comme nous-mêmes qui nous prétendons disciples de l’Amour et qui nous nous laissons parfois emporter par la violence, la haine, l’esprit de vengeance ou même de mort, quand ils nous assaillent. La Bible c’est un chapelet de récits qui présentent tous le même schéma : le peuple se détourne de Dieu, des malheurs s’abattent sur lui, une conversion du cœur survient et l’abondance revient. La Bible c’est le pendule de la grâce, où les cœurs sont tantôt joyeux, tournés vers Dieu, tantôt affligés, affrontés à leurs démons.

A chaque fois, Dieu montre sa compréhension et sa tendresse. A chaque fois, Dieu se rend plus proche. Jusqu’à venir dire en personne l’importance de la constance de l’amour et à l’incarner. Pourtant le balancier de l’inconstance humaine viendra encore s’abattre sur lui : trahisons, reniements, abandons, crucifixion. Nous avons médité ce mouvement le dimanche des Rameaux, où le peuple passe d’un « Hosanna » à un « Crucifie-le », criés à la face de Jésus.

Dieu vient vivre au cœur des hommes et ils le crucifient. C’est l’histoire de notre vie spirituelle. Chaque fois que nous renonçons à l’amour pour le mépris, la vengeance ou la haine, nous crucifions l’amour de Dieu, le Christ en nous. Nous crucifions la joie, nous crucifions l’espérance, nous crucifions l’humanité et la vie. Les ténèbres alors nous gagnent qui annoncent une vie spirituelle mise au tombeau. C’est alors l’enfer en nous. Rien n’est plus supportable.

Puis survient l’Évangile que nous venons de lire, l’Évangile de la Résurrection. Tout ceux qui sont sortis de ténèbres vous le diront : c’est essentiellement inexplicable, de l’ordre du miracle. Ils étaient morts et les voilà revenus à la lumière et à la vie. Le texte évoque très poétiquement ce mystère : « L’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. » C’est Dieu qui envoie un messager pour ouvrir nos tombeaux : une personne qui nous rend la joie, un évènement qui nous rouvre le cœur, une suggestion de l’Esprit qui change notre regard – un petit geste, une délicate attention, un détail souvent qui nous rendent l’espérance. C’est alors la résurrection et la vie. Tout a changé.

La vie c’est une succession de crucifixions-résurrections, de blessures et de guérisons, de mises à mort et de retours à la lumière. Nous sommes bien souvent le jeu de ce mouvement de balancier, quand successivement les drames nous éteignent et l’amour nous ravive.

Ce cycle a pourtant une fin : il y a une résurrection finale. En effet, si de tous nos drames Dieu nous relève, c’est parce qu’à chaque fois, comme le montre le fil de la Bible, il se rend plus proche de nous, plus intime, jusqu’à ce que son amour pleinement s’incarne en nous. La sortie des ténèbres, l’ouverture de nos tombeaux vient de notre proximité retrouvée avec le Christ. C’est la constance de l’amour de Dieu qui arrête le balancier, à mesure qu’il s’incarne en nous.

A ceux qui sont dans les ténèbres, la résurrection du Christ apporte un formidable espoir : il suffit de retrouver l’amour de Dieu pour que s’ouvrent nos tombeaux. Trop souvent nous voyons nos dépressions comme un combat contre les événements, le monde ou nous-mêmes. C’est là que nos regards doivent changer. La dépression c’est avant tout le manque de l’amour de Dieu ; Dieu que l’on ne trouve plus dans sa vie et, de-là, le sens qu’elle perd. Sortir des ténèbres, ce n’est pas d’abord mener un combat, c’est avant tout trouver Dieu.

La Crucifixion et la Résurrection du Christ sont un immense espoir pour tous les humiliés de la terre, les gens qui ont subi le mépris, l’injustice voire le plus parfait désamour, un immense espoir pour ceux que la méchanceté des hommes a crucifiés, jusqu’à devoir s’affronter aux ténèbres et aux enfers. Le Christ est allé jusque là, il est possible de l’y trouver et de ressusciter avec lui.

La vie n’est pas un éternel combat pour trouver le bonheur ; la vie c’est, malgré le malheur, trouver Dieu. Alors viendra la résurrection.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 mars 2024

24.03.2024 – HOMÉLIE DU DIMANCHE DES RAMEAUX – MARC 14,1-72.15,1-47

Un brin d’espérance

Par le Fr. Laurent Mathelot

Combien de fois avons-nous renié ce que nous avons adoré ? Combien de fois avons-nous rejeté quelqu’un que nous avons aimé ? Combien de fois sommes-nous passés de l’admiration à la déception, voire de l’amour à la détestation ?

C’est ce chemin-là que nous proposent les lectures d’Évangile : de l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, acclamé de tous comme leur nouveau roi, à ce “crucifie-le !” crié à Pilate qui le mettra à mort.

Que s’est-il donc passé ?

Pour s’en rendre compte, il faut se pencher sur le contexte de l’époque. La Judée est sous occupation et l’occupant est violent. Le peuple juif est littéralement écrasé par les Romains, militairement, politiquement et économiquement. Les chefs du peuple et les grands-prêtres sont corrompus et collaborent avec l’ennemi pour s’enrichir. L’État et le Temple sont devenus des maisons de marchandages. Jérusalem est vue par la population comme une prostituée qui couche avec l’occupant. Pour les petites gens, il n’y a plus d’espoir. Ou plutôt, il n’y a plus que l’espoir d’une délivrance venant de Dieu : l’arrivée d’un nouveau roi, d’un Messie.

Des révoltes éclatent, des hommes se lèvent, certains prennent les armes – et sont violemment réprimés comme à Séphoris, la ville toute proche de Nazareth, quand Jésus était adolescent : 2000 révoltés ont été crucifiés par les Romains. Jésus et ses contemporains ont vu l’horreur, la violence extrême de l’occupant. Les temps sont apocalyptiques et messianiques. Tous les textes de l’époque montrent un désespoir profond et l’attente d’un libérateur.

On a plusieurs exemples de leaders charismatiques qui se lèvent : les uns prêchant la purification comme Jean le Baptiste, d’autres prêchant le replis sur soi, comme la communauté essénienne à Qu’mran, d’autres encore prêchant la lutte armée (aujourd’hui, on parlerait de terroristes ; à l’époque on les appelait les Zélotes) comme Judas le Galiléen ou Bar Korbah, Jésus prêchant quant à lui l’amour entre tous.

Et peut-être pouvons-nous faire un petit rapprochement avec les temps actuels où planent incertitude, sentiment de crise et d’impuissance, oppression économique et corruption des puissants. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’un sentiment de révolte gronde à travers le monde, aujourd’hui.

Beaucoup, lorsqu’ils sont désespérés sont prêts à suivre n’importe qui, qui leur donne un peu d’espoir ; qui prétend les sauver. Beaucoup, lorsqu’ils sont désemparés sont prêts à envisager des moyens radicaux ; et certains, la violence. D’autres, enfin, sont prêts à se sacrifier.

Parmi ceux qui acclament Jésus comme un libérateur et comme un roi, il doit y en avoir beaucoup qui ont perdu tout espoir ; beaucoup qui n’en peuvent plus. Certes son entrée triomphale acclamée par des rameaux est joyeuse – comme est heureux tout espoir de délivrance – mais elle est aussi dramatique : elle se passe au milieu d’un océan de souffrance, d’un pays en crise, d’une véritable poudrière.

Ils sont nombreux, qui sont là à l’acclamer, à mettre tout leur espoir en lui, prêts à le reconnaître comme Messie. Et ils seront nombreux, quelques jours plus tard, à demander sa mise à mort à Pilate. En pleine crise, le peuple est changeant ; l’opinion fluctue au gré des angoisses. N’est-ce pas aussi un peu la cas aujourd’hui ?

Pourquoi rejette-t-on, parfois violemment, ceux en qui nous mettons tant d’espérance ?

Nous le faisons à mesure de notre espoir déçu. Que quelqu’un en qui nous plaçons notre confiance ne comble plus nos espérances et nos attentes – surtout si ces attentes sont grandes – et c’est le désespoir qui nous gagne, qui peut aller jusqu’à se changer en haine et en révolte.

Aujourd’hui les temps sont incertains et c’est un peu partout la crise. Les temps ne sont pas encore apocalyptiques mais on sent un sentiment de révolte qui monte. Ils sont nombreux ceux qui pensent que les puissants sont aujourd’hui corrompus.

Ce ne sont pourtant pas nos révoltes qui nous sauveront. Mais comme le Christ, le fait de nous mettre, par amour, en tenue de service et d’endurer, s’il le faut, quelques crucifixions. Le monde est en crise ? Allons changer les choses !

N’oubliez jamais que ce sont celles et ceux qui sont prêts à se sacrifier qui vous sauveront, pas ceux qui prônent la violence ou le combat. Non ! Le salut ne vient que de ceux qui donnent leur vie pour les autres.

Quand nous glisserons nos brins de rameaux derrière nos crucifix, pensons au sens profond du geste que nous accomplissons. Ce n’est pas tant la présence de rameaux bénis qui protège nos maisons que l’intention dont ces branches témoignent. Poser un brin de buis sur un crucifix c’est dire : je veux être de ceux qui amènent leur brin d’espérance à ceux qui souffrent. Alors Dieu nous bénira.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 mars 2024

10.03.2024 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 3,14-21

La perspective de la joie

Par le Fr. Laurent Mathelot

Je ne sais pas si vous le savez, mais le psaume 136 que nous venons de prier est devenu un tube planétaire en 1978. « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions », ce sont exactement les paroles de « By the rivers of Babylon » du groupe Boney M qui chantait ce psaume, quasi mot à mot, sur un air joyeux. Excellente entrée en matière que cette chanson, ce psaume pour célébrer ce dimanche de Lætare.

Lætare est le premier mot du chant d’entrée traditionnel de la messe de ce matin, en fait le premier mot de la version latine d’un verset du Livre d’Isaïe : « Réjouis-toi, Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez ! Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. » (Isaïe 66, 10-11)

Notre exercice spirituel – notre carême – consiste à nous rendre volontairement au désert ; à organiser en nous la faim ; à vouloir nous pencher sur nos manques et la vivacité de nos désirs, pour mieux savourer ensuite le don de Dieu, la joie dont rayonne Jérusalem et, pour nous, la joie de la Résurrection.

Nous sommes aujourd’hui à mi-chemin. Il reste moins à parcourir que ce que nous avons déjà parcouru. Réjouissez-vous, la délivrance est plus proche de nous que notre entrée au désert. La mi-carême symbolise cette frontière où l’on passe des larmes, de la soif et de la récrimination – c’est à dire de la souffrance au désert – à la joie de trouver bientôt la Terre promise, la délivrance, la guérison.

Je le disais, le psaume illustre à la perfection ce moment charnière. Historiquement, il se situe au milieu de la première lecture : Nabuchodonosor a ravagé la Terre d’Israël, ruiné le Temple. Le peuple a été déporté à Babylone et ils sont là, prisonniers, à se demander comment encore trouver la joie et chanter Dieu, face à tant de désolations. « Comment chanterions-nous un chant du Seigneur sur une terre étrangère ? » dit le texte. Comment, en effet, trouver à se réjouir au milieu des souffrances ?

Puis, la première lecture reprend l’histoire : les Babyloniens sont eux-mêmes défaits par les Perses, 70 ans plus tard, et leur roi, Cyrus, permet aux Juifs de retourner dans leur pays, finançant même la reconstruction du Temple. Voilà la délivrance.

L’image de Jésus comme le serpent de bronze élevé par Moïse dans le désert, que nous présente l’Évangile, renforce cette idée de moment charnière. Le serpent est une figure ambiguë dans la Bible, tantôt mauvais, vénéneux et perfide, comme dans la Genèse ou dans l’Apocalypse ; tantôt symbole de guérison comme le représente le caducée des médecins. C’est le cas ici. Le serpent permet, en une image, de cerner le paradoxe de la Croix – celui de la vie donnée de Jésus –, qui est souffrance d’une part et qui pourtant nous sauve.

Le dimanche de Lætare symbolise cet instant de toutes les traversées du désert dans notre vie ; ce moment où la délivrance apparaît enfin en vue, comme la vigie d’un navire qui crie enfin « Terre » ; ce moment où notre cœur entrevoit à nouveau un avenir paisible ; quand l’espérance reprend subrepticement le dessus sur la tristesse ; quand revient, au milieu des larmes, la perspective de la joie. Précisément, ce qu’on fête aujourd’hui c’est la joie de la délivrance, la joie de Pâques, en vue.

Aujourd’hui, les temps ne sont certainement pas à la joie, qui voient d’intenses conflits surgir dans le monde, une crise migratoire d’ampleur planétaire, une corruption économique sans précédent se développer et des tensions émaner de toutes parts, sans parler de l’urgence climatique qui, pour certains, se mue en peur. C’est aussi la fin de l’hiver et les esprits sont plus sombres.

La joie est un état d’esprit qui dépend fort de l’orientation de notre regard : vers la souffrance ou vers la délivrance. C’est ce que nous célébrons aujourd’hui, ce changement de regard sur nos vies qui passe de la désolation sur notre sort, à la joie de lendemains heureux qu’on entrevoit.

La mi-carême, cependant, n’est pas une question de géométrie, à strictement parler un mi-parcours. Ce changement de regard sur la traversée du désert et les efforts qu’il reste à faire peut survenir très tôt. Certains, dès le surgissement d’une difficulté, trouvent rapidement la joie de se mettre en chemin pour la résoudre, témoignant ainsi d’un élan fondé sur une espérance de salut qui prend, chez eux, plus rapidement le pas sur la désolation. A cet égard, notre exercice de trouver la joie parmi les privations du carême est une préparation à cet état d’esprit. Face aux problèmes du monde, c’est l’anticipation d’un salut qui nous délivre de nos angoisses ; c’est l’élan confiant – et joyeux déjà – vers une résurrection en laquelle on a foi, qui exorcise nos découragements et nos peurs.

Lætare, c’est quand la joie d’une délivrance l’emporte sur la désolation du moment.

Réjouissez-vous ! L’issue de notre vie est heureuse.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 mars 2024

03.03.2024 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 2,13-25

Chasser l’hypocrite

Évangile selon saint Jean 2, 13-25

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile aujourd’hui dément l’image de Jésus comme un strict adepte de la non-violence – une sorte de Gandhi de l’antiquité, l’image d’un Jésus qui finalement pardonnerait tout, tout le temps. L’exclusion des marchands du Temple est, de fait, une exclusion de la proximité avec Dieu. Au contraire, les Écritures nous parlent d’un Jésus qui, s’il est très accueillant de la misère et du repentir, insulte, vitupère et parfois s’emporte contre l’hypocrisie religieuse.

C’est aujourd’hui pourtant une croyance fort répandue : nombreux sont les chrétiens en effet qui professent non plus que Dieu veut sauver tous les hommes mais qu’en vérité, il les sauvera tous. « On ira tous au paradis ! ». C’est une conception de la miséricorde qui nie la liberté – celle de Dieu et celle des hommes.

Le pape François a récemment dit qu’il priait pour que l’Enfer soit vide. C’est en effet le maximum que nous puissions faire : prier. Car, il se pourrait que nous ne soyons pas tous sauvés. C’est un point essentiel de notre liberté. Dieu nous laisse libres de le renier jusqu’au bout, et même de le tuer. Jésus en Croix dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » … Car ils ne savent ce qu’ils font : la clé est là. Ceux qui pêchent en connaissance de cause, et sans repentir, échapperont au Salut.

Un autre texte permet d’éclairer ce point. Saint Paul dit, dans la Lettre aux Romains (7, 19) : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » Et, en ce sens, le Christ est pour moi le Salut. Ce n’est pas ça qui est ici en cause. Ce qui est en cause, c’est l’hypocrisie religieuse : faire le mal que je désire tout en prétendant agir pour le bien. Voilà le comportement des marchands du Temple : la corruption de la religion.

Il faut bien se rendre compte de l’importance capitale du Temple dans le judaïsme ancien. Tout s’y rapporte. Il est d’abord et avant tout le lieu où Dieu réside sur la Terre d’Israël. Dans le Saint des Saints se trouve la Shekhina, la présence invisible de Dieu. Pour le Judaïsme ancien, Dieu habite au Temple.

La crainte est alors que Dieu décide d’abandonner le Temple – et la Terre et le Peuple – dégoûté du péché qui souille ses abords. De là, les nombreux rituels de purification, les piscines qui l’entourent ; de là, les innombrables sacrifices ; de là, l’extrême déférence nécessaire à ceux qui s’en approchent.

Or le grand-prêtre et les familles sacerdotales étaient corrompus. C’est d’ailleurs déjà ce que Jean le Baptiste dénonçait, lui qui est issu de l’une de ces familles et qui s’en va pourtant au loin, au bord du Jourdain, prêcher le repentir et la conversion. Il payera de sa vie d’avoir dénoncé la corruption d’Hérode et de sa cour. Comme Jésus payera de sa vie d’avoir mis en lumière celle des grand-prêtres et des scribes.

L’acte de Jésus qui chasse les marchands du Temple apparaît proprement scandaleux. Nous l’avons lu dans Jean – il se trouve dans les quatre évangiles, ce qui est un signe fort d’authenticité. Mais dans Marc, il est dit que Jésus renverse aussi les vases sacrés. Il faut imaginer la scène aussi scandaleusement que si Jésus entrait ici et renversait l’autel. C’est d’ailleurs à partir de ce moment là – et parce qu’il attente au Temple – que tout tourne mal pour Jésus. Avant les foules l’acclamaient : « Hosanna ! » ; bientôt ils vont crier à Pilate « Crucifie-le ! », scellant alors avec son sang leur corruption avec l’occupant romain.

Il arrive parfois que certains chrétiens rejettent le Dieu de l’Ancien Testament comme un Dieu violent que Jésus, en quelque sorte, viendrait contredire. Ce Dieu qui, dans la première lecture, celle des dix commandements, dit « Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ». C’est oublier deux choses : d’abord qu’ensuite Dieu dit « mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération ». Il y a là une disproportion qui témoigne de la tendresse de Dieu. Pour qui l’étudie dans son contexte, le décalogue représente un progrès d’humanité par rapport aux codes de lois anciens, notamment ceux qui réclamaient « œil pour œil, dent pour dent. » Mais c’est oublier un peu vite aussi que Jésus n’est pas toujours tendre dans les Évangiles avec les hypocrites, que l’hypocrisie religieuse est ce péché contre l’Esprit dont il affirme avec force qu’il ne sera jamais pardonné [Mc 3. 28-29, Mt 12. 30-32, Lc 12. 8-10].

Enfin et surtout, en affirmant que le véritable Temple n‘est pas ce merveilleux édifice de pierre, lieu de toutes les institutions d’Israël, mais bien son Corps et nos corps à sa suite, Jésus ramène toutes les institutions à l’homme. Nous sommes l’institution du Christianisme, nous sommes le Temple.

Nous sommes les prêtres, les prophètes et les rois de notre religion. Le Royaume de Dieu est tout en nous. Le Saint des Saint est notre cœur et c’est là que se trouve la Shekhina, la présence réelle de Dieu.

Finalement, le Christianisme est une extraordinaire libération de l’homme des institutions extérieures ; au prix d’un radical rejet de l’hypocrisie religieuse qui verrait Dieu nous déserter le cœur.

Ce que dit le Christ, c’est qu’au risque de la liberté de nous-même nous profaner, nous sommes des vases sacrés.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 28 février 2024

25.02.2024 – HOMÉLIE DU 2ÉME DIMANCHE DU CARÊME B – MARC 9,2-10

Évangile selon saint Marc 9, 2-10

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le récit que nous venons de lire de la Transfiguration est hautement symbolique, très imagé. La présence d’Élie et de Moïse renforce ce sentiment : ils sont les deux seuls personnages de l’Ancien Testament à avoir bénéficié d’une apparition de Dieu sur cette montagne (Ex 3 et 1 R 19), l’un – Moïse – symbolise la Loi, et l’autre – Élie – l’arrivée du Messie. Tout est en place pour un récit plein de sens : Jésus apparaît comme le Messie tant attendu d’Israël, l’accomplissement de la Loi, l’envoyé resplendissant de Dieu. Et la blancheur éclatante de son vêtement vient ajouter la classique touche concrète que la rhétorique juive apprécie particulièrement. Non seulement il est le Messie, mais cela se voit de manière éclatante. Il est lumineux de la présence de Dieu. Une voix venue du Ciel vient sceller le tout : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! ». Voilà, c’est du tragique ; c’est du pimpant ; c’est du colossal, du Cécil B. De Mille. C’est tellement impressionnant qu’on ne peut plus douter : il est le Messie ; l’authentique Fils de Dieu, c’est lui.

Mais est-ce vraiment tout ce que le récit veut dire ? S’agit-il simplement de nous présenter une image – une de plus, oserais-je dire – de la divinité de Jésus ? Fallait-il une théophanie, une intervention directe de Dieu, que les disciples ne comprennent pas – et nous, peut-être pas plus – qui redise ce qui était déjà scellé au baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » ? On a l’impression que ce récit de la Transfiguration fonctionne comme un surlignage blinquant. Il y a quelque chose de too much.

Et surtout, pourquoi lire ce récit en plein Carême, alors que nous allons vers Pâques ? L’épisode du sacrifice d’Isaac est plus dans l’air du temps. Pâque, où Dieu sacrifiera son Fils bien-aimé, forme un diptyque avec ce récit de la Genèse où celui du père des croyants a été épargné.

Abraham auquel Dieu avait déjà demandé de quitter son pays, sa patrie et la maison de son père se voit maintenant réclamer en sacrifice son fils chéri – la traduction grecque utilise le même mot « bien-aimé » qu’utilisera l’Évangile à propos Jésus – et de vouer ce fils bien-aimé en sacrifice à Dieu.

Dans le Proche-Orient ancien, avoir des enfants est un gage de sécurité pour les vieux jours. Il n’y a pas d’aide sociale, d’assurance maladie, de pension. Seul l‘amour généreux de vos enfants garantit une paisible vieillesse. Demander à Abraham de sacrifier son fils, c’est lui demander de sacrifier tout : son enfant, son avenir et la joie de son cœur. D’autant qu’Isaac était également le fruit d’une promesse de Dieu. Au fond, ici, Dieu reprend même sa parole. Le texte semble vouloir dire : à mesure où tu me sacrifieras tout, je te comblerai de bénédictions.

Évidemment, le sacrifice envisagé pour Isaac est un holocauste qui ressemble fortement aux sacrifices qui s’opéraient alors au Temple de Jérusalem, l’animal étant voué totalement à Dieu dans les flammes d’un brasier. Et il s’est trouvé des historiens pour dire – peut-être avec raison d’ailleurs – que ce passage, dont la tension culmine dans l’arrêt de la main d’Abraham, signifierait simplement le rejet par Dieu des sacrifices d’enfants qui existaient dans l’Antiquité. Dieu ne veut plus de sacrifices humains ; l’holocauste d’un animal au Temple suffit désormais. Et pour nous, l’Eucharistie.

Mais le texte dit beaucoup plus que ça. Il présente finalement le sacrifice d’Isaac comme un test de la foi d’Abraham. C’est une lecture littérale de penser que Dieu demande ici qu’on s’apprête à lui sacrifier tout ce qu’on a de plus précieux. D’ailleurs, cette interprétation est proprement inaudible par qui a perdu un enfant. Dieu ne demande pas ce genre de sacrifice. Ce que dit le texte c’est que l’amour d’Abraham pour Isaac devient, pour Dieu, un jalon de sa foi qui justifie la fin des sacrifices. Notre foi se mesure à l’aune de notre relation d’amour la plus intense, la plus essentielle. Et l’amour suffit à tous les sacrifices.

Reste la question de la place de la Transfiguration du Christ dans cette ambiance pascale ? Est-ce simplement, comme je l’ai déjà dit, un récit de plus pour nous faire prendre la mesure de la divinité du Christ par la mise en scène d’images extraordinaires ? Finalement, le récit de la Transfiguration se réduit-il à un artifice littéraire ?

A bien y réfléchir, la résurrection est une transfiguration de la mort. Si nous disons que les morts ressuscitent, la mort – toute mort – s’en trouve transfigurée … Ultimement, toujours rayonnante. Que ce soit quand il nous précède sur la montagne ou qu’il nous devance au calvaire, le Christ transfigure tout.

Ainsi, la place de ce récit dans le cadre pascal se justifie pleinement pour dire que le Christianisme est autant une transfiguration de la vie qu’une transfiguration de la mort. A la suite du Christ, tout est plus rayonnant.

Tout change, le réjouissant comme le triste, le tragique comme l’exaltant, le banal comme le précieux. Il y a continuité de transfigurations. Marcher à la suite du Christ, c’est en permanence se transfigurer et, ainsi, transfigurer le monde.

Regardez les personnes rayonnantes ; regardez les personnes lumineuses. Elles vous montrent l’autre versant de la Crucifixion : la joie de vivre, la joie d’aimer.

Et puis, si vous apprenez à les connaître, vous remarquerez que certaines d’entre elles vous montrent aussi la Crucifixion : qu’en-deçà de leur rayonnement, il y a un sacrifice profond, une blessure essentielle, une crucifixion passée. Et vous verrez alors la Résurrection.

Transfiguration et Résurrection s’embrassent pour dire que tout – la vie, la mort, les joies, les peines, les naissances et les deuils – tout ! peut finalement rayonner de l’amour de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 20 février 2024

19.02.2024 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE CARÊME – MARC 1,12-15

Libres d’errer

Par le Fr. Laurent Mathelot

Vous connaissez sans doute l’importance symbolique des nombres dans la Bible. 40 est le chiffre qui parcourt les lectures d’aujourd’hui : 40 jours de déluge, 40 jours de Jésus au désert, 40 jours de Carême.

On trouve ailleurs d’autres mentions symboliques du nombre 40 : Moise, comme Jésus, se retire 40 jours sur la montagne pour jeûner ; le prophète Élie monte également vers l’Horeb, la montagne de Dieu, au terme d’une marche de 40 jours et 40 nuits ; bien sûr, l’Exode, les 40 ans d’errance du peuple libéré d’Égypte dans le désert avant d’entrer en Terre promise ; mais aussi les rois David et Salomon qui règnent tous deux 40 ans ; enfin, c’est 40 jours après la Résurrection que Jésus monte vers le Père.

Dans la tradition juive, quarante ans c’est le temps qu’il faut pour façonner un homme selon le cœur de Dieu, le temps de la maturation du disciple. On retrouve le Carême, qui est aussi un temps de maturation, de formation des disciples à la joie de Pâques.

Alors, quelles grandes lignes dégager de ces événements que le chiffre quarante rapproche ?

Le déluge est survenu, comme le dit le Livre de la Genèse, parce que « toutes les pensées du cœur de l’homme se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée » (Gn 6, 5-8). Dieu, nous dit le texte, se repend d’avoir crée le vivant et fait de la Terre un désert maritime où erre seule, sans but, pendant quarante jours, l’arche de Noé. Vous connaissez la suite, une colombe lui apportera la promesse d’une terre émergée – d’une Terre promise et ainsi, d’une vie nouvelle.

On voit déjà se dessiner un thème que l’on retrouve dans l’Exode. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage de l’Égypte et maintenant il erre dans le désert. Un peu comme si, à l’instar de Noé, une fois sauvé par Dieu, il devait y avoir une certaine errance ; comme si, une fois qu’on est libéré par Dieu, il y avait nécessairement une période de tâtonnement, de flou, où l’objectif, la finalité n’apparaissent pas clairement, un peu comme quand on sort de l’obscurité vers la lumière éclatante et qu’on écarquille les yeux.

De même, pendant les quarante jours qui séparent la mort de Jésus de son Ascension, les disciples ont une impression très floue de ses apparitions, comme si ce temps d’errance était nécessaire pour qu’ils comprennent de ce qui se joue sous leurs yeux.

Quarante est clairement le nombre qui symbolise le temps où l’humanité erre après avoir été libérée par Dieu – libérée du Déluge, libérée d’Égypte, libérée à Pâque de la mort.

Et au fond, toute liberté n’est-elle d’abord et avant tout une liberté d’errance ? L’exercice d’une liberté commence par la liberté d’errer, quitte à se tromper. C’est précisément ça être libre : pouvoir dans une certaine mesure se perdre, errer.

Et quand Pierre, dans la seconde lecture, rapproche notre baptême du déluge, ne rend-il pas compte justement de la liberté des enfants de Dieu ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes dans un temps d’errance entre la libération, le salut reçu à notre baptême, et la place qui nous est finalement réservée auprès de Dieu ? Effectivement, nous sommes dans cet état : déjà sauvés et pourtant en train d’encore errer et de parfois nous tromper.

Alors pourquoi Jésus va-t-il au désert ? Faut-il qu’il y subisse une épreuve ? Dieu veut-il le tester ? Est-il lui aussi en train d’errer entre le bien et le mal ?

On est juste après son baptême. Dieu vient à peine de dire « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » – qui sont précisément les paroles qui, aux yeux des hommes, scellent en lui l’alliance entre la divinité et l’humanité. On pourrait dire qu’à son baptême, ceux qui l’entourent comprennent que Jésus est divin. Dans la tentation au désert, c’est l’inverse : la divinité comprend pleinement l’humain. En Jésus, Dieu se fait homme jusqu’à la tentation.

Et évidement c’est pour nous une libération. La tentation, c’est la part ultime d’humanité que la divinité accepte, justement pour nous soyons libres, totalement libres. Être tenté, ce n’est donc pas pécher, c’est au contraire envisager la plénitude de la liberté que Dieu nous donne, y compris la liberté de nous tromper. Il n’y a pas un Dieu pour nous punir de nos errances. Au contraire, il y a un Dieu qui pardonne chaque faux pas que nous reconnaissons. Précisément parce qu’il nous veut libres.

Ce qui ne veut pas dire que nous puissions faire n’importe quoi : « tout m’est permis, dira Paul, mais tout ne convient pas » (1 Co 6, 12 et 10, 23).

Le carême est précisément le travail de la tentation ; par le jeûne et l’abstinence, par certaines privations, il est un apprentissage à être tenté et à cependant maintenir un cap que l’on s’est donné.

Il est normal et tout à fait juste d’être tenté par de la nourriture quand on a faim. En organisant cependant un jeûne, nous travaillons ce sentiment de tentation, de la faim qui nous titille, d’une certaine errance entre tenir bon ou céder. Et finalement, dans cette errance, nous faisons l’exercice concret de notre fondamentale liberté.

Nous n’avons pas à avoir peur des tentations, elles sont le reflet de la liberté que Dieu nos donne. Nous n’avons pas à en avoir peur, mais nous avons à les maîtriser, les dominer pour précisément rester libres. Et c’est à ça que nous entraîne le Carême.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 14 février 2024