01.02.2026 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 5, 1-12a

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte »

Évangile selon saint Matthieu 5, 1-12a

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile des Béatitudes est sans doute un des passages parmi les plus connus et les plus beaux de l’Écriture. Peut-être connaissez vous les huit par cœur ? « Heureux les pauvres de cœur … Heureux ceux qui pleurent … Heureux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs … » – huit béatitudes comme autant d’états d’âmes qu’il nous convient d’avoir.

Cet Évangile est à la fois simple et complexe. C’est en effet un petit programme que beaucoup méditent pour inspirer leur existence, une petite règle de vie pour atteindre la bonté évangélique. Et il est important de souvent se rappeler qu’il convient d’être doux, miséricordieux et de garder son cœur pur – avec autrui, comme avec soi-même.

Mais à mesure que l’on médite cet Évangile des Béatitudes, on se rend compte de la véritable épaisseur du texte, de sa densité spirituelle, de la difficulté qu’il y a à incarner solidement les conseils qu’il prodigue : il s’agit de se maintenir dans la miséricorde et la simplicité de cœur, quoi qu’il advienne. Et force est de constater qu’il est parfois difficile de rester humble et doux, à mesure d’ailleurs qu’on nous insulte ou nous persécute.

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Est-ce à dire qu’il n’y a finalement de bonheur que dans l’au-delà, qu’en ce monde, il faudra souffrir et que la paix du cœur et de l’âme que nous cherchons tant n’arrivera qu’après notre mort ? Essentiellement, oui. On ne va pas se mentir, tout le discours du Christ pointe vers l’au-delà, vers le royaume des Cieux. Si nous fermons les yeux un instant et imaginons ce règne de Dieu, la béatitude qui nous est promise au ciel, c’est au fond logique de conclure que la plénitude de l’amour que nous espérons n’arrivera que dans le face à face final avec Dieu. Il est l’amour ultime et nous ne le verrons authentiquement qu’au-delà de la mort. Ainsi, il faudra encore souffrir, il faudra encore mourir, il y aura encore sans doute dans notre vie du trouble, de la violence et des larmes.

Le christianisme n’est pas un opium du peuple, un antidouleur spirituel, ni même un rempart contre la souffrance et la mort. Dans l’Évangile de Marc, le Christ est explicite : « Je vous le dis en vérité, personne n’aura quitté à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle sa maison ou ses frères, ses sœurs (…) sans recevoir au centuple, dans le temps présent, des maisons, des frères, des sœurs (…) , avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle.» (Mc 10, 29-30). Le Christ lui-même a endossé le mépris, la déchéance humaine, la souffrance, les larmes et la mort. « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi. » dit-il dans l’Évangile de Jean (15, 18).

Pourtant, dans les béatitudes, il parle au présent : « Heureux êtes-vous – dès à présent – si l’on vous insulte, si l’on vous persécute (…) Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse. » C’est ici que toute la profondeur du texte s’exprime : il ne s’agit pas de masochisme spirituel – plus vous souffrez, plus vous serez récompensés – ; il s’agit de goûter un bonheur qui vient, même dans la souffrance.

Il faut sans doute une grande force spirituelle pour maintenir son cœur dans la paix face à l’adversité. Il faut sans doute être une âme solide pour conserver, en toutes circonstances, la perspective du Royaume et du bonheur divin. Mais chaque fois que nous y arrivons, chaque fois que nous avons su conserver notre calme et notre bonté d’âme face au mépris, aux insultes ou aux persécutions, nous avons pu mesurer le bonheur d’une telle attitude. Heureux est-il en effet, celui qui parvient à rester doux et humble de cœur face aux situations alarmantes. Heureuse est-elle, celle qui reste debout et digne face à l’adversité.

A cet égard, Marie nous offre un exemple éclatant, merveilleusement chanté par le Stabat Mater : « La Mère se tenait debout, dans la douleur, en larmes près de la croix, tandis que son Fils était suspendu ». Debout dans la douleur …

Difficile de voir là le bonheur, me direz-vous. Mais je crois qu’il y a du bonheur à se maintenir debout en toutes circonstances. Un bonheur non éprouvé, ou si peu ressenti certes, mais un bonheur solide et profond : celui de la dignité de Dieu face au malheur, que nous parvenons à incarner et maintenir. Il y a déjà du bonheur à rester simplement debout et digne.

L’Évangile des Béatitudes est un texte rabâché dans l’Église et il ne le sera sans doute jamais assez. A l’issue de tous nos conflits, de tous nos énervements ou chaque fois que notre cœur aura crié vengeance, méditons à nouveau ce texte : « Heureux ceux qui pleurent, les doux, les miséricordieux, les cœurs purs … ». Et peut-être nous souviendrons-nous alors du bonheur subtil et profond qu’il y a à maintenir sa dignité alors qu’elle est attaquée.

Notre dignité est le signe de notre récompense dans les cieux. A mesure que nous la conserverons grande, notre récompense sera grande. « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 32 janvier 2026

25.01.2026 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 4, 12-23

La proximité du royaume

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 4, 12-23

Le baptême de Jean le Baptiste était un baptême de repentance et de conversion, un acte de rupture avec le Judaïsme traditionnel. Vous le savez, Jean était le fils de Zacharie, prêtre du Temple de Jérusalem et, tout naturellement, il était appelé à lui succéder à cette fonction. Jean le Baptiste apparaît comme le fils rebelle d’une famille bien établie, à la destinée toute tracée. Il rejette cependant les fastes du Temple, pour se vêtir de peau de bête, soulignant sa rusticité, et il quitte Jérusalem pour les bords du Jourdain, précisément pour rejoindre l’endroit où le peuple hébreux était initialement entré en Terre promise. Explicitement, Jean dénonce ici la corruption de l’establishment religieux, il défie le culte du Temple pour proclamer la nécessité d’une nouvelle entrée en Terre sainte: « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » (Mt 3, 3) ; « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » (Mt 3, 7).

Jésus surgit alors, oserai-je dire, de nulle part et investit, dans le baptême de Jean, la place du repentant – investit surtout la volonté de conversion. Il reprend ainsi à son compte l’intention de Jean : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3, 2 et 4, 17). Nous comprenons que cette proximité du royaume, celle qu’on découvre par une acte de conversion, c’est la présence du Christ à nos cotés, l’Esprit reçu du Père avec lequel il nous baptise. C’est ce que Jean avait prophétisé : « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11). Jésus accomplit le baptême de Jean : par le Christ, nos élans de conversions s’accomplissent dans l’Esprit Saint et le feu.

Il reste une dernière étape, dont l’Évangile d’aujourd’hui témoigne par l’appel des premiers disciples : au baptême, Dieu nous appelle et nous donne un nom et, ainsi, une personnalité à ses yeux. On a un peu perdu, de nos jours, cette belle symbolique qui consistait à révéler au baptême, le prénom de l’enfant choisi dans le secret de l’amour parental. Ainsi, la première fois qu’on proclamait publiquement le prénom d’un enfant, c’était pour signifier, au-delà du choix des parents, l’appel de Dieu.

Tous, Dieu nous appelle par notre prénom. Voilà la véritable proximité du royaume des Cieux : chrétiens, nous sommes à tu et à toi avec Dieu, amis avec le Christ qui nous accompagne tout au long de notre vie. C’est ainsi que l’Évangile de Luc (12, 7) rapportera que même les cheveux de notre tête sont comptés. Nous avons de l’importance aux yeux de Dieu, qui se soucie de nous dans les moindres détails, au-delà même de l’intérêt que nous nous portons personnellement.

Ainsi Dieu connaît-il tous les élans de notre cœur, les plus purs comme les plus corrompus. Le danger serait alors d’imaginer que Dieu nous surveille, qu’il tient compte autant de nos égarements que de notre charité, qu’il comptabilise nos bonnes et mauvaises actions comme il dénombre nos cheveux. C’est une compréhension perverse de l’intention de Dieu, que pourtant l’Église a beaucoup propagée : Dieu voit tout ! Faites attention !

Il faut comprendre que ce sentiment d’un Dieu inquisiteur implacable, c’est la projection de notre propre regard sur nous-mêmes. Nous jugeons certaines de nos pensées, certains de nos actes avec sévérité, mépris et même parfois dégoût. Nous avons aussi tendance à juger les pensées et les actes des autres – à faire entre nous des petits comptes affectifs et, quand la coupe est pleine, à juger et condamner. Si Dieu effectivement nous connaît dans les moindres détails, au point que chaque cheveu de notre tête compte à ses yeux, il ne nous juge pas par le menu mais bien en tant que personne toute entière, avec nos faiblesses certes, mais aussi avec toute l’espérance que nous incarnons : pécheurs, nous restons aimés de Dieu qui, au lieu de nous vouloir nous chercher des poux, persiste à nous appeler tendrement par notre prénom.

La proximité du royaume viendra de notre réponse à cet amour de Dieu qui nous connaît jusqu’à l’intime. Et cette réponse sera biaisée, quelque part troublée de culpabilité et de honte, si nous imaginons Dieu comme un juge implacable au lieu de le voir d’abord comme un ami personnel qui nous veut du bien. Parlons-nous à Dieu comme à un ami proche ou baissons-nous les yeux devant lui comme au tribunal ? Le,danger alors sera de vouloir prendre distance avec Dieu, afin d’éviter ce regard que nous pensons implacable.

Dieu n’a jamais honte de nous. C’est nous qui avons tendance aux jugements implacables sur nous-même ou sur autrui. C’est nous qui avons parfois honte de nous-même ou de certains alentour. Dieu n’a jamais honte de nous. Au contraire, c’est dans notre confrontation au mal, à la souffrance, au péché et à la mort qu’il veut se rendre le plus présent, le plus intime, le plus proche, le plus aimant … jusqu’à mourir crucifié, s’il le faut.

Le feu dont parle Jean le Baptiste quand il évoque le baptême dans l’Esprit Saint n’est pas le feu de l’Enfer, ce tiraillement déchirant que l’on éprouve quand notre péché nous désespère, le feu du remord qui ronge, de la honte qui nous étreint. Le feu du baptême dans l’Esprit n’est pas le feu de la culpabilité qui nous assaille, mais bien de feu de l’amour divin, volontaire pour nous rejoindre en toute circonstance, fussent-elles les plus affligeantes.

Frères et sœurs, l’appel des disciples par leur prénom à peine le Christ a-t-il endossé le baptême de conversion proposé par Jean, nous incite à une amitié spirituelle sincère avec le Christ, sans fard et sans honte, à une vie spirituelle amoureuse et intense, à une amitié divine qui justement transcende toute honte par amour.

Notre sentiment de la proximité du royaume des Cieux, de notre appel personnel à partager la vie divine, dépendra de notre sentiment d’amour pour Dieu. Un amour qui, lui-même, ne juge pas Dieu, mais l’accueille spontanément comme son Sauveur.

En nous appelant, pécheurs, par notre prénom, Dieu nous dit je t’aime au-delà de tout. De notre réponse authentiquement amoureuse à cet amour divin viendra la proximité du royaume.

Nous arrive-t-il de dire à Dieu que nous l’aimons ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 21 janvier 2026

18.01.2026 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – JEAN 1, 29-34

L’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde

Évangile selon saint Jean 1, 29-34

Nous voici revenus dans le Temps Ordinaire de la liturgie, mais l’Évangile porte encore un parfum d’Épiphanie, nous méditons toujours le baptême de Jésus. Cette transition douce entre l’extraordinaire de l’incarnation divine et l’ordinaire de la vie chrétienne est heureuse et symbolique : nous sommes appelés à rayonner l’amour baptismal de Dieu dans notre quotidien.

De notre longue méditation sur l’incarnation de Dieu, que nous avons initiée au début de l’Avent, nous avions conclu, dimanche passé, que la véritable manifestation de Dieu au sein de l’Humanité, c’est quand il surgit dans nos vies affrontées au péché, jusqu’à vouloir prendre notre place face au mal. Nous l’avions remarqué du baptême où il prend la position de converti jusqu’à la crucifixion où il agonise parmi les bandits. La certitude du Salut vient de cette conviction que le Christ désire se substituer à nous face au mal, à la souffrance et à la mort. « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Je vous propose de méditer cette phrase, que nous disons à chaque élévation de l’Eucharistie.

Commençons par l’entrée du péché dans le monde – le péché originel. Vous connaissez le récit : Dieu crée l’homme et la femme et les place dans un jardin luxuriant dont ils peuvent abondamment manger les fruits, sauf ceux de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2, 9). Alors, le serpent trompe Eve et Adam qui se mettent à douter de la parole de Dieu. Ils goûtent donc à la connaissance du mal et le péché entre ainsi dans le monde. Il a été beaucoup dit sur la faute d’Adam – et surtout sur celle d’Eve – qui a induit beaucoup de culpabilité, certains allant jusqu’à conclure que l’homme était fondamentalement pécheur – et la femme, de surcroît, tentatrice. Pour le dire platement, Adam s’est laissé berner par sa femme qui répercutait les persiflages du serpent. Et ainsi, les maux sont-ils entrés dans le monde. Poussant à bout cette logique caricaturale, le péché est ainsi devenu génétiquement transmissible et la sexualité, l’acte d’amour qui donne la vie, intimement coupable.

Je préfère lire le récit du péché originel non comme une accusation qui nous culpabilise, mais comme une explication théologique de la manière dont les maux se sont répandus dans le monde. Dieu a créé l’homme libre, mais à cause de sa finitude, il lui donne une limite à ne pas franchir : celle de ne pas goûter à la connaissance du bien et du mal – ce qui, dans le jardin de tous les biens, revient à goûter au mal. Au fond, le plan de Dieu est de nous vouloir libres, en nous avertissant des limites de cette liberté, au-delà desquelles nous souffrons et risquons la mort.

Il faut, je crois, s’affranchir de la culpabilité du péché originel : au fond, ce n’est pas moi qui ai répandu le péché dans le monde, c’est Adam. Et comme lui, j’ai été crée fondamentalement bon. Je crois important de toujours se souvenir de la primale bonté de l’être humain, et ainsi de la nôtre. Pour le dire dans un langage enfantin, en matière d’offense, ce n’est pas moi qui ai commencé. Je suis né avec l’intention pure d’aimer. Ce n’est qu’ensuite que le péché m’a atteint et brisé le cœur. Si la faute d’Adam est là pour nous enseigner que c’est la désobéissance aux limites posées par Dieu qui est la source de tous les maux, contrairement à Adam, je ne suis pas né au paradis mais bien, comme le Christ, dans un monde qui s’affronte au mal. Au baptême, en surgissant dans nos vies, le Christ nous délivre de la culpabilité du péché originel.

La symbolique de l’ « Agneau de Dieu », vous le savez, est centrale dans l’Évangile de Jean. Jésus est l’agneau qu’on sacrifie à Pâques, en commémoration de la délivrance du peuple d’Israël. Il est la brebis qu’on conduit à l’abattoir dans le Livre d’Isaïe, celle qui passe par la porte étroite pour être immolée au Temple dans les Évangiles (Matthieu 7, 13-14 ; Luc 13, 24). Il est le bouc émissaire qui porte et enlève les péchés du monde, celui qui se sacrifie pour nous. La symbolique est très forte qui réaffirme la volonté du Christ de se substituer aux pécheurs face au mal.

Revoici le Temps Ordinaire de la vie chrétienne où nous sommes appelés à imiter le Christ au quotidien, le temps de notre confrontation banale aux péchés du monde munis de l’amour inouï de Dieu pour l’humanité. Cette vie chrétienne ordinaire, nous pouvons la vivre dans la honte de nos faiblesses et de nos fautes – une vie désenchantée ployant sous le poids de la culpabilité, une vie de sacrifices nécessaires pour racheter la faute d’Adam. Mais nous pouvons aussi la vivre dans la joie de la perspective du Salut, muni de la certitude de la présence de Dieu dans nos vies et de sa volonté inflexible de racheter nos fautes, de vouloir toujours se substituer à nous face à la mort – une vie enchantée par l’effectivité du Salut, une vie où les nécessaires sacrifices sont consentis par amour. Dans l’ordinaire de la vie chrétienne, nous sentons-nous coupables de vivre ou puissamment délivrés ? Parce que de ce sentiment quotidien de Salut effectif, dépend notre regard sur les pécheurs, en particulier sur celui que nous sommes.

A l’élévation de l’Eucharistie, quand nous chanterons l’Agnus Dei, méditons-le sous l’angle du Salut : Voici l’Agneau de Dieu qui me délivre au quotidien du mal et de la culpabilité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 14 janvier 2026

11.01.2026 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU BAPTÊME DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3 13-17

Accomplir toute justice

Homélie pat le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 3, 13-17

Nous fêtons aujourd’hui le baptême de Jésus, le début de son ministère public. La semaine passée, nous avions remarqué que c’était le passage d’Évangile choisi par les Églises orthodoxes pour célébrer l’Épiphanie, le Christ qui se rend manifestement visible au monde. Donnons-nous, si vous le voulez bien, cette grille de lecture : le baptême de Jésus comme Épiphanie, ce qu’il donne à voir du Christ.

Avec Jean le Baptiste, commençons par nous étonner de la raison pour laquelle Jésus demande le baptême. En effet, Jean appelait à un « baptême de repentance pour le pardon des péchés » (Mc 1,4 ; Lc 3,3), précisément pour « préparer la venue du Seigneur et rendre droit ses sentiers » (Mt 3,3 ; Mc 1,3 ; Jn 1,23). Le Christ est sans péché et Jean l’a de suite remarqué : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi ».

Jésus donne alors la raison pour laquelle il demande le baptême : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». Je vous propose de nous attarder quelque peu sur ce verset.

La « justice » ( dikaiosunē ) désigne ici non seulement la droiture morale, mais surtout l’obéissance à la volonté de Dieu, la fidélité au plan divin. Le terme est à comprendre dans le sens où la Bible parle des « justes ». Le Sermon sur la montagne (Mt 5, 21-28) nous enseigne que la vraie justice vient du cœur.

Le terme « accomplir » ( plērōsai ) évoque souvent, chez Matthieu, la réalisation des Écritures ou du plan de Dieu. Ainsi, en Matthieu (5, 17), Jésus dit-il : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Finalement nous comprenons qu’ « accomplir toute justice » signifie vivre comme le Christ, avec le Christ.

Je voudrais m’arrêter sur un troisième mot, un détail qui a une importance cruciale : « nous ». « … car il convient que nousaccomplissions ainsi toute justice ». Ce « nous » désigne Jésus et Jean. Non seulement Jésus investit le baptême de Jean, mais il l’investit par le bas. Jean est ici, en effet, le prêtre qui baptise et le Christ prend la place du pécheur qui se convertit. C’est un réflexe constant de Jésus : prendre la place des pécheurs, qu’on retrouve dans nombre d’enseignements et de paraboles où il valorise la conversion, qu’on retrouve surtout à la crucifixion, où il sera parmi les bandits. Par cette substitution qu’il opère souvent – être compté parmi les pécheurs –, le Christ offre bien sûr l’image de notre accomplissement : Dieu nous veut à sa ressemblance. Mais cette substitution n’est pas qu’une icône du plan divin pour l’humanité, une préfiguration de notre sanctification. La symbolique est ici plus forte et concrète : comme si Jésus voulait constamment se substituer à nous face au mal. Et, au fond, c’est le sens du baptême : la divinité qui surgit dans notre humanité pour nous sauver.

Quand Jésus dit : « il convient que nous accomplissions ainsi toute justice », derrière ce « nous », il y a tout l’amour personnel que Dieu nous porte : « toi et moi, par le baptême, nous accomplirons toute justice ». Jean le Baptiste insistait sur l’urgence de se purifier pour retrouver le chemin de Dieu. En investissant ce chemin, Jésus nous dit : laisse-toi purifier par mon amour, laisse-toi gagner par mon Esprit et tu seras juste.

La semaine passée, l’Adoration des mages nous montrait Dieu se manifestant aux sagesses qui s’inclinent. Le baptême de Jésus nous présente Dieu qui se manifeste en personne sur notre route, qui souhaite cheminer intimement avec nous, jusqu’à vouloir prendre notre place face au mal. Comme le conclura l’Évangile de Matthieu (20, 28) : « Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

L’Épiphanie, la véritable manifestation de Dieu, c’est quand l’amour du Christ surgit dans notre cœur comme un nouveau-né et qu’il investit notre vie au fil des sacrements. L’Épiphanie, c’est quand notre cœur surgit d’amour émerveillé pour Dieu, nativement ou en chemin, comme si une voix tonitruante venue du ciel nous disait intérieurement : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » et que nous répondions par un grand « oui » exprimant notre ravissement.

Jésus n’a pas besoin de se faire baptiser sinon pour nous y rencontrer, au début de notre chemin de sainteté. Avec lui, nous comprenons ce qu’est « accomplir toute justice » : se sentir saisi par le Christ et, avec lui, se mettre par empathie à la place des pécheurs.

La véritable Épiphanie, c’est l’embrasement de l’amour de Dieu envers les pécheurs, jusqu’à vouloir prendre leur place face au mal. Là, le Christ est toujours reconnaissable.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 7 janvier 2026

04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Face au mystère

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si vous êtes férus de grec, vous savez qu’Épiphanie signifie « apparaître au-dessus », « sur-briller ». L’Épiphanie, c’est la manifestation de Dieu au monde, le Christ qui devient reconnaissable.

Il est intéressant de remarquer que Catholiques et Orthodoxes ne célèbrent pas Dieu qui se rend manifestement visible avec les mêmes textes. L’Épiphanie, chez nous, est illustrée par l’arrivée des rois mages – les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Dieu. Tandis que les Orthodoxes ont choisi le baptême du Seigneur – Jésus apparaissant manifestement comme le Christ, quand la voix du Père proclame des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17). On a ainsi deux visions du moment où l’incarnation de Dieu se révèle au monde : quand la sagesse s’incline devant le mystère de sa naissance et quand Dieu nous l’indique directement. Explorons ces deux voies qui nous intéressent parce que, nous aussi, nous cherchons à discerner l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Les récits de la naissance de Jésus sont très imagés, très construits, qui reflètent la manière antique de raconter l’histoire, ne se gênant pas d’enjoliver les faits pour en souligner le sens. Ainsi n’a-t-on trouvé aucune trace d’un phénomène cosmique brillant – d’une étoile ou d’une comète – qu’auraient suivi les mages. Nous l’avions déjà relevé à Noël : nul n’a évidemment pris note de la naissance de Jésus. Et les récits évangéliques (Mt 1-2 ; Lc 1-2) ont été écrits quelque 80 à 90 années après les faits qu’ils rapportent, dans un but théologique : faire comprendre que Jésus est le Messie, que sa naissance est forcément extraordinaire.

Au-delà de ce qui s’est réellement passé lors de la naissance de Jésus et que la symbolique des textes estompe, les mages venus d’Orient, que la tradition a faits rois, symbolisent donc les sagesses qui viennent déposer leurs trésors devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Ses trésors sont eux-mêmes porteurs de signification : l’or pour la royauté du Christ, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour évoquer sa mort. Le sens est de dire que toutes les richesses, toutes les sagesses s’inclinent devant le surgissement de la vie divine au monde.

S’agit-il de dire que nous devons renoncer à comprendre le mystère de l’incarnation ? S’agit-il d’abdiquer notre intelligence face à l’immensité de Dieu, face à l’extraordinaire de sa manifestation ? Au fond, pourrons-nous jamais comprendre ce qui s’est joué dans le sein de Marie ? N’en sommes-nous pas réduits à accepter le miracle et à le traduire comme dogme ? Ainsi, ne sommes-nous pas une communauté qui anone les faits incompréhensibles que nous rapportent les Évangiles sans jamais véritablement les comprendre ? Quelle preuve convaincante avons-nous que Dieu s’est véritablement manifesté parmi nous ? Qu’il se manifeste encore aujourd’hui ? Finalement, quelle foi accorder aux miracles ?

L’optique orthodoxe sur l’Épiphanie est plus adulte, qui célèbre l’adoption filiale par le Père, manifestée au baptême de Jésus, au début de son ministère public. Il ne s’agit plus ici de nous incliner devant le mystère de la naissance de Dieu mais d’accepter l’autorité du Père, qui le révèle.

Dans les deux cas, ce n’est pas par notre propre sagesse, notre propre intelligence, que nous acquerrons la certitude de l’incarnation de Dieu, de sa présence dans nos vies. Il semble plutôt qu’en toute circonstance, il s’agisse de se taire et d’écouter. A cet égard, Maître Eckhart OP (1260-1328) enseignait qu’il fallait aller jusqu’à « oublier Dieu » – en fait, oublier les idées préconçues que nous avons sur Dieu – pour le trouver véritablement. Pourtant, Thomas d’Aquin OP (1225-1274) affirme que la sagesse mène à Dieu. Alors que penser ?

Nous n’avons pas de thermomètre pour mesurer l’amour. Il n’y a pas de critère scientifique pour définir le beau, le parfait, le divin. L’essentiel ne se mesure pas. L’infini non plus. La preuve de l’existence de Dieu, la preuve de sa manifestation parmi les hommes, la preuve que les miracles sont miracles n’existent pas. Le mystère restera mystère quelle que soit l’intelligence que nous mettions en œuvre pour le comprendre. Ce n’est pas l’homme qui définit Dieu ; c’est Dieu qui définit l’homme.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à comprendre. Le fait que le mystère divin nous échappera toujours n’est pas une invitation à abdiquer notre intelligence mais bien celle à toujours progresser dans sa compréhension, comme deux êtres qui s’aiment n’épuiseront jamais le mystère de leur amour. Nous le savons, il n’y a que dans le face à face personnel avec Dieu que tout s’éclairera, que c’est lui finalement qui se révélera à nous. Le mystère est ainsi le moteur de notre intelligence et non son étouffoir. Nous ne devons pas renoncer à chercher à comprendre l’incompréhensible, la rencontre avec Dieu est à ce prix.

Le mystère de l’incarnation de Dieu, comme celui de l’amour parfait, nous échappera toujours. Mais c’est aussi ce qui fait que Dieu, comme l’amour, sera toujours une découverte. N’est-ce pas cette quête de l’amour divin qui dynamise notre vie ?

Joyeuse Épiphanie à tous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 janvier 2026

28.12.2025 – DIMANCHE DE LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE DE JÉSUS – MATTHIEU 2, 13-15.19-23.

Le terreau familial

Nous fêtons aujourd’hui la Sainte Famille. Après la montée vers l’espérance divine que nous avons méditée pendant l’Avent, après le surgissement de cette espérance, dans la nuit de Noël, nous nous penchons sur le premier lieu de rayonnement de la joie de Dieu : la famille.

C’est aujourd’hui aussi le 28 décembre, jour de la commémoration du massacre des saints Innocents par Hérode, précisément le danger qu’ont fuit Marie, Joseph et leur nouveau-né en Égypte. La famille, à mesure qu’elle est sainte, est vue ici comme une protection de l’innocence.

La vie de Dieu a besoin d’un terreau pour grandir, c’est l’essence-même de toutes les paraboles agricoles. La vie de Dieu est blé, vigne, figuier dont nous binons la terre. Ce terreau de la vie divine que nous entretenons, c’est avant tout nôtre âme, notre esprit et notre corps mais c’est aussi le premier cercle de nos relations intimes, d’où nous irons jardiner le monde.

C’est le sens du concept d’ordo amoris ou « ordre de la charité » introduit par saint Augustin dans la Cité de Dieu : aimer Dieu avant tout, puis les biens selon leur proximité et leur valeur (famille, prochains, communauté, etc.). C’est un concept qu’il est facile d’instrumentaliser pour justifier tous les égoïsmes et les nationalismes. On l’a vu récemment évoqué aux États-Unis, pour justifier la priorité nationale en matière d’immigration. Le pape François, dans une lettre aux évêques américains, a critiqué une interprétation trop « concentrique » et restrictive de ce principe. La proximité qu’il évoque n’est pas affective – il ne s’agit pas de préférer ceux de notre tribu ou de notre sang – mais bien une proximité spacio-temporelle, ceux que Dieu nous donne de rencontrer. Il s’agit bien d’aimer le monde qui vient à nous, mais aussi de rendre compte que nous ne sommes pas les sauveurs de l’Humanité. Personne, pas même Dieu, ne nous demande d’accueillir toute la misère du monde – comme on l’entend trop souvent pour justifier l’égoïsme – mais bien la misère qui vient à nous.

Noël célébrait la lumière divine qui surgit au cœur de nos vies, la famille est le premier lieu de rayonnement de cette lumière. Si Dieu est l’amour originel qui jaillit en nous, la spontanéité d’aimer qui nous est donnée, notre entourage immédiat est son premier lieu de déploiement naturel. C’est de la confiance aimante des relations familiales que surgit notre élan vers le monde. A contrario, des relations familiales blessées brisent cet élan. Les personnes en deuil d’amour proche ont tendance à se retourner en elles-mêmes.

La famille est le creuset de l’amour humain, pour le Christ nouveau-né comme pour nous. Dans la mesure où notre famille sera sainte, surgira notre envie d’aller aimer le monde. Dans la mesure où, à travers elle, nous serons blessés, surviendra notre volonté d’isolement et d’enfermement.

L’amour familial est délicat, qui peut mener aux plus grands épanouissements personnels comme aux plus graves blessures affectives. Le manque d’amour d’un proche est toujours hélas ressentit plus douloureusement. Comme ce sont nos proches que la répercussion de nos blessures intimes affectent le plus.

La Sainte famille incarne la famille idéale, où la pureté de cœur de Marie engendre la vie divine, que protège la résolution de Joseph d’écouter Dieu plutôt que ses doutes intimes.

Nos familles ne sont pas parfaites. Nous devons reconnaître entre nous que, s’il nous arrive de nous aimer divinement, parfois nous nous blessons cruellement les uns les autres de la répercussion de nos tiraillements intérieurs. C’est la volonté de Joseph de laisser Dieu apaiser ses craintes qui nous conduit à l’amour de Marie et, à travers elle, à l’espérance d’un amour pur surgissant de nos entrailles.

Les blessures affectives provoquent en nous un double mouvement : un effondrement intérieur, un repli sur soi et une explosion extérieure : le réflexe animal de répercuter la souffrance, au moins de la diffuser, dans l’espoir d’un soulagement immédiat. Ainsi voit-on des personnes cruellement blessées, totalement centrées sur le peu qu’il reste d’elles-mêmes, toutes piques dehors.

La Sainte Famille nous offre un contre-modèle : la confiance de Marie et la résolution de Joseph – trouver Dieu vivant en nous et résoudre nos craintes dans l’accueil de cette vie divine. Le moindre repli sur soi doit nous alerter sur la nécessité de trouver au plus vite, en nous, l’amour de Dieu vivant. A défaut, nous exploserons par crainte de nous anéantir, comme Joseph aurait pu le faire en répudiant Marie.

L’ordo amoris, l’ordre de la charité, est en effet concentrique : il part de l’étincelle divine en nous, il rayonne à travers nous, vers notre famille et au-delà. Essentiellement, il décrit la dynamique de notre ouverture au monde. Mais dès que cet élan altruiste se grippe ou se fige, à cause d’une blessure ou d’une agression, surgit notre tendance au repli sur les cercles intérieurs, jusqu’à la possibilité de l’effondrement en nous-même.

Ce mouvement de repli intérieur n’est pas mauvais en soi, si c’est pour y trouver Dieu et, de là, relancer notre élan vers le monde. Le danger cependant est que nos ténèbres intérieures empêchent cette rencontre, nous laissant seuls face à notre égoïsme ou, pire au rejet de nous-même.

Il y a en nous l’étincelle de Dieu qui nous permet de rendre tous nos environnements saints. Marie nous montre qu’elle existe naturellement, Joseph nous montre comment la préserver. A mesure que nous laisserons cette étincelle divine envahir tout notre amour, nous sanctifierons le monde qui nous entoure par cercles concentriques, rayonnant ainsi de l’amour de Dieu.

Nos familles ne sont pas parfaites, qui voient surgir des blessures. Elles seront saintes si à chaque blessure, au lieu de ressentiment, nous nous recentrons sur l’essentiel de l’amour.

Que Dieu bénisse vos familles, qu’il vous donne de les rendre saintes. Ainsi vous rayonnerez intérieurement et sur le monde.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RESURGENCE.BE, le 26 décembre 2025

21.12.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 1, 18-24

Le Dieu des entrailles

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

La semaine passée, nous étions dans un entre-deux, à mi-parcours. Devant nous, la joie du sommet en vue. Une joie en demi-teinte cependant puisque nous nous sommes aussi aperçu que nos propres forces déclinent au fur et à mesure que nous progressons, que toujours nous nous épuisons et que nous n’atteindrons le sommet de la montagne de Dieu que s’il vient lui-même à notre rencontre. Les sommets d’amour et de paix que Dieu promet ne s’atteignent que portés par le Christ.

Et s’il nous arrive parfois, en cette vie, au fil de nos élans d’amour, de goûter à des bonheurs divins, nous peinons à nous y maintenir et, même, des grandes joies de l’existence, il arrive que nous dévissions. C’est la rencontre personnelle avec la présence réelle de Dieu qui nous maintient dans l’espérance et la joie. Seule la certitude d’avoir été touché par un amour divin qui emporte tout exorcise nos peurs ultimes, notamment celle de mourir. C’est ainsi que le Christ nous sauve, en venant nous chercher au fond de notre dénuement et nous emporter par amour.

Dimanche passé, c’est Jean le Baptiste, au plus profond de l’abandon humain, qui a reçu cette certitude d’avoir rencontré la présence incarnée de Dieu, le Christ, « celui qui doit venir nous sauver ». Aujourd’hui, le thème des lectures est Marie enceinte. Une autre approche, directement incarnée, de la présence effective de Dieu parmi les hommes. Il y a ainsi deux manières de trouver Dieu : comme Jean le Baptiste, au tréfonds du dénuement ou, comme Marie, en éprouvant sa vie naissante en nous – précisément, en vivant intimement Noël.

C’est sans doute très audacieux pour un prêtre d’aborder le sujet de la joie d’être enceinte ; c’est au fond aux mères à nous l’expliquer. Mais on ne parle pas ici de la joie humaine d’enfanter – joie qui a d’ailleurs ses hauts et ses bas – on parle de l’immaculée conception qui engendre la présence incarnée de Dieu, de la matrice virginale d’où surgit le divin, de la pureté d’âme nécessaire à la mise au monde d’un amour pur. Le psaume suggère que cet état virginal est accessible à tous : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. » Le cœur pur, les mains innocentes, voilà de terreau où s’incarne l’amour divin.

Ce n’est pas pour nous embêter que l’Église appelle à l’incessante purification de notre cœur, qu’elle nous invite à ces temps d’introspection que sont le carême et l’avent, qu’elle recommande que nous fassions face à nos ténèbres et nos démons intérieurs et que nous les combattions, nous préparons ainsi un terreau pour la vie rayonnante et la paix, un terrain vierge pour que s’implante le bonheur divin.

Dieu vient à nous de deux manières, comme l’amour : en surgissant de la pureté de notre cœur et en venant à notre rencontre par sa présence incarnée. Tous les amoureux le savent, c’est de la coïncidence du surgissement de l’amour en soi et de la rencontre d’autrui amoureux qu’émane la plénitude du bonheur.

Terminer nos méditations de l’avent avec Marie enceinte est la plus belle manière d’évoquer la proximité avec Dieu, d’autant qu’on peut rapprocher une grossesse de la symbolique de la montagne à gravir, avec ses lassitudes et ses épuisements, mais aussi avec le bonheur dans l’effort, qui concrètement s’incarne et nous emporte au-delà de nous-même.

Nous sommes baptisés, nous communions déjà intimement au Corps et à l’Esprit du Christ. Déjà, en nous, ce processus d’incarnation de la présence de Dieu est à l’œuvre. Seules nos ténèbres empêchent encore son surgissement authentique à travers nos vies.

Nous sommes des crèches vivantes déjà, des étables faites de bric et de broc où traînent volontiers quelques bestiaux, des lieux hasardeux où Dieu veut venir au monde. Peut-être sommes-nous comme les bergers, des gens simplement attirés par la beauté divine. Peut-être sommes-nous comme les mages, qui nous approchons lentement du mystère divin, inclinant notre sagesse. Peut-être sommes-nous comme Joseph, devant accepter que la vie divine ne provienne pas de nous-même. Mais je nous souhaite d’être comme Marie, le cœur pur voyant surgir le divin de ses entrailles.

C’est le dernier dimanche de l’avent et nous méditons une telle proximité avec Dieu qu’elle nous donne l’impression, à travers notre vie, d’engendrer la vie divine au monde – ce qui est la définition de la sainteté. Le saint – et Marie, par excellence – est celui duquel surgit l’amour incarné de Dieu.

Ce sentiment d’union charnelle avec le Christ, non pas extérieure mais intérieure, que seule l’analogie avec l’amour d’une mère pour l’enfant qu’elle porte permet d’approcher, nous est accessible à tous. Bien que, contrairement à Marie, il nous demandera un travail de purification personnel.

C’est bientôt Noël où nous allons célébrer la venue au monde de l’amour divin qui veut tout sauver. Nous pouvons le vivre extérieurement, comme Jean le Baptiste qui a espéré toute sa vie la venue du Sauveur. Nous pouvons le vivre intérieurement, intimement, comme Marie qui a vu surgir en elle, la vie divine. Sans doute vivrons-nous quelque chose entre les deux : le désir que Dieu vienne bientôt nous sauver, comme celui que son amour surgisse en nous.

Cet écart entre le Christ intérieur et le Christ extérieur, entre surgissement spirituel de la vie divine et rencontre finale avec le Christ, dénote la part d’ombre qu’il nous reste à franchir. Marie n’a pas cette part d’ombre en elle : l’amour divin qu’elle enfante, qu’elle éprouvera toute sa vie, est aussi celui qui la sauvera. Sa proximité avec Dieu est complète, des entrailles jusqu’à la mort et au-delà.

A tous, je nous souhaite un Noël marial, prodigieusement incarné et sans part d’ombre. Un Noël où nous nous souviendrons que la vie divine a été spirituellement implantée en nous. Un Noël que nous éprouverons non plus simplement comme une rencontre à venir mais comme une grossesse qui fait de notre corps le lieu où Dieu veut aussi vivement surgir.

Quelle plus grande joie y a-t-il que celle d’enfanter du divin ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 décembre 2025

14.12.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 11, 2-11

La joie de la délivrance en vue

Par le Fr. Laurent Mathelot

Nous célébrons le dimanche de Gaudete, le dimanche de la joie. Aujourd’hui, nous avons dilué le violet de l’effort spirituel avec le blanc de l’espérance divine. Dans notre montée vers Noël, nous sommes à mi-parcours.

Il y quinze jours, nous nous sommes éveillés à la perspective d’une montée vers Dieu, à la joie des sommets d’amour et de paix qu’il promet, à l’accueil de sa vie divine en nous. Nous sommes partis d’aussi bas que nous étions, de quelqu’abîme où nous avons pu chuter, et nous avons relevé la tête et décidé de remonter la pente.

Dimanche passé, nous avons compris que ce qui nous éloigne de la plénitude de la joie et de la paix, ce sont nos peurs enfouies : peur de manquer d’amour et de pain, peur de tout perdre, peur d’être socialement, affectivement, spirituellement ou charnellement mort. C’est la peur, le ressort de tous les maux du monde, et nos peurs donc, la cause de toutes nos chutes, des abîmes de désespoir dans lesquelles nous pouvons sombrer parfois ou, pire, décider de plonger. Ce sont nos peurs qui nous poussent à désirer le mal que nous ne voulons pas.

Reprenant l’allégorie de la montagne, nous avons envisagé de creuser nos peurs enfouies, pour ensuite les surmonter. Monter la montagne de Dieu, c’est avant tout escalader le talus de ce qui enténèbre notre âme et qu’il nous faut jeter dehors pour nous sentir soulagés. Ce mouvement d’expulsion de nos ténèbres intérieures à deux issues. Au pire, il se fera par des élans de mépris, de violence et de haine, envers autrui ou envers nous-même, à travers tous nos élans désespérés. Au mieux, nous les exorciserons : en les affrontant spirituellement, en les confessant à la lumière de Dieu et en les surmontant par l’attrait de son amour. Couche après couche, déblayer l’abîme de nos peurs enfouies ; pas à pas, escalader la montagne de nos angoisses.

Si d’abord, la montagne qui nous enténèbre a pu nous paraître immense, le chemin vers Dieu tortueux et les remontées spirituelles parfois escarpées, nous voici donc à mi-parcours : aussi proches du sommet que du fond de l’abîme. Le rose liturgique de notre célébration traduit cet entre-deux, ce sentiment d’espérance qui surgit dans l’effort, quand ce qu’il reste à accomplir nous apparaît plus accessible que ce que nous avons déjà surmonté.

Du point de vue de Jean le Baptiste cependant, dans l’Évangile, la vie est un peu moins rose, c’est un peu moins la joie. Jean est en prison et personne ne doute qu’il sera bientôt exécuté. Nous l’avions laissé, la semaine passée, aux bords du Jourdain. Il croupit désormais dans les prisons d’Hérode, à la merci de sa vengeance. Pourquoi donc ce passage désespérément tragique au cœur d’une célébration de la joie en perspective ?

Le texte est touchant qui, de sa prison sans issue, fait dire à Jean le Baptiste tout son désir de la venue d’un sauveur – non pour lui-même, mais pour Israël ! Alors qu’il va bientôt mourir, ce n’est pas de la libération de ses entraves dont Jean s’inquiète ; c’est de la réalisation de tout l’engagement de sa vie : l’annonce de Celui qui doit bientôt venir tout sauver, l’envoyé de Dieu au sein des hommes, le Messie.

Jean savait que nous n’arrivons jamais seul à escalader la montagne de Dieu, que nos efforts toujours s’épuisent, que beaucoup s’essoufflent à mesure qu’ils gravissent et que certains renoncent hélas exténués. Dans tous nos efforts pour nous relever et nous élever, il vient toujours un moment qui nous voit tomber à court de souffle, un moment où nous atteignons la limite de nos possibilités, un moment d’ultime abandon. Il arrive pour tous, ce moment où nous constatons que ce n’est pas par nos propres efforts que nous atteindrons le ciel.

C’est ce moment que vit Jean le Baptiste dans sa cellule : un moment où le seul espoir qui subsiste est de trouver enfin la main tendue de Dieu, le Christ venu à notre rencontre pour nous sauver. « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est tout ce qui importe à Jean, alors que plus aucun pas ne lui est possible en ce monde : avoir enfin trouvé la présence incarnée de Dieu, le Messie, celui qui conduira nos corps épuisés à l’amour et à la paix éternels. C’est en cela que Jean le Baptiste est prophète : sa vie durant, il a annoncé la venue du Christ et, au fond du dépouillement, il le trouve enfin.

Dans toutes nos remontées du désespoir, il arrive un moment d’abandon, un entre-deux où nos efforts pour toujours repartir s’épuisent, où plus un pas n’est possible sans la main tendue de Dieu. Il arrive pour tous un moment final où seule la rencontre personnelle avec le Messie nous permet d’encore avancer, un moment où seule la joie de trouver enfin le secours divin est ce qui nous attire au ciel, malgré tout.

Le rose d’aujourd’hui est encore teinté de deuil, de souffrance et d’effort. La joie que nous célébrons n’est que celle d’une délivrance en vue. Seul Noël, notre rencontre personnelle avec l’humanité divine, viendra tout blanchir. Nous aurons alors atteint le sommet et l’exaltation d’une vie accomplie. Nous aurons vu Dieu venir à nous.

Réjouissez-vous déjà : dans l’effort pour nous élever vers Dieu, le Christ nous rejoint. Bientôt, il sera là.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 10 décembre 2025

07.12.2025 – ÉVANGILE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 3, 1-12

La conversion de nos peurs enfouies

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le thème de dimanche passé, premier de l’Avent, était : « Préparez-vous » et nous nous y sommes amplement attelés en envisageant de jeter à la mer la montagne de nos angoisses et de nos peurs. Nous avons médité notre escalade de la montagne de Dieu comme l’accomplissement d’un effort du corps et de l’esprit, tant charnel que spirituel, avec ses épuisements et ses chutes certes, mais aussi avec, en ligne de mire, l’exaltation du sommet et la joie de l’accomplissement.

Aujourd’hui : « Convertissez-vous ». C’est le thème du discours de Jean le Baptiste : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » ; et, citant le prophète Isaïe (40,3) : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Après avoir, dimanche passé, envisagé l’ampleur de la montagne qu’il nous faut escalader, nous voici au pied du mur : surmontons donc pas à pas les escarpements de nos angoisses et de nos peurs.

Conversion vient du latin conversio : retournement, changement radical de direction. On l’entend de quelqu’un qui adhère à une religion, qui se convertit à notre foi notamment. Et c’est ainsi que Jean le Baptiste le comprend quand il incite vigoureusement les pharisiens et les sadducéens à se convertir au baptême. Mais nous, qui sommes baptisés, et donc convertis à l’espérance du Christ, ne sommes-nous pas déjà sauvés du simple fait de notre foi ? En principe, oui. Mais la foi n’est pas tant la proclamation d’un credo que la vie selon ce credo : notre foi doit s’incarner. Elle n’est pas tant un état – je suis baptisé – qu’une dynamique – je dois toujours me convertir à l’espérance de mon baptême. Il ne suffit pas de proclamer l’amour de Dieu. Il faut en vivre. Notre credo n’est pas qu’une vague intention. Parce qu’il est une prière et qu’il s’adresse à Dieu, il nous oblige.

Ainsi la conversion est un effort quotidien qui vise à nous replacer dans la perspective du sommet : à chaque chute, se relever ; chaque fois que l’on dévisse, remonter. Ici aussi, il s’agit d’une attitude qui implique tant le corps que de l’esprit : d’abord, changer notre regard sur certains évènements et sur certaines personnes, à commencer par nous-même – les replacer dans la perspective de Dieu. C’est ce changement radical de regard, ce passage de la désespérance à l’espérance, qui entraîne la résurrection du corps.

Ce qu’il faut convertir, ce n’est pas la tristesse en nous. A Gethsémani, Jésus a éprouvé son âme triste à en mourir (Mt 26, 38). Ce ne sont pas non plus nos chagrins et nos larmes. A Bethanie, Jésus a pleuré son ami Lazare (Jn 11, 13). Ce qu’il nous faut convertir, ce sont nos peurs. Si, dans l’Évangile, Jésus est affecté par la mort – la sienne ou celle d’un ami –, il n’a jamais peur, parce qu’il ne désespère jamais : il incarne la foi. Ce sont les peurs qui engendrent les vices – la peur de manquer d’amour et de pain, la peur de tout perdre, la peur de la mort, qui suscitent ressentiment, mépris, phobies, emprises et haines. Si aujourd’hui, partout dans le monde, s’éveillent les nationalismes et éclatent des conflits xénophobes, c’est parce que la peur gagne l’humanité.

Se convertir, c’est affronter la montagne de ses peurs. Qu’est-ce qui me freine, me paralyse, ou même provoque chez moi le recul ? Le danger d’une telle analyse, c’est qu’elle peut susciter elle-même la peur, en ravivant des souvenirs. Beaucoup de gens ont peur d’ouvrir le couvercle de la boite de leurs angoisses.

On ne peut affronter ses peurs qu’en tournant résolument son regard vers l’espérance. Il faut une force spirituelle – et donc une conversion incarnée – pour affronter ses angoisses. Sans cela, on cherchera plutôt à fuir ou à enfuir ses peurs. N’avons-nous pas tous des peurs enfuies aux tréfonds de nous-même ?

Toute joie découle de l’exorcisme de nos peurs enfouies. La conversion, c’est ce patient travail d’exorcisme. Il ne s’agit pas d’enjamber la montagne de nos angoisses d’un grand pas. Je l’ai dit, on prendrait alors le risque de se figer face à l’ampleur de la tâche, le risque d’un mouvement de recul face à l’épaisseur de nos ténèbres. Il s’agit plutôt d’affronter ce qui affleure : nos craintes à mesure qu’elles apparaissent. D’où l’importance d’un examen de conscience quotidien qui remet nos inquiétudes de la journée dans les mains du Christ. En les exorcisant ainsi, petit à petit, et parce qu’un souvenir en éveille bien souvent un autre, couche après couche, nous parviendrons à purger l’abîme de nos peurs enfouies jusqu’à atteindre, au fond, celle d’être mort.

Tous nos énervements, toutes nos craintes, tous nos mépris et toutes nos haines reposent sur la peur d’être mort – mort socialement, mort spirituellement, mort affectivement et, finalement, physiquement. L’angoisse du néant et de la mort, voilà le ressort de tous les péchés du monde.

Si la mort et la résurrection du Christ est ce qui fonde notre foi, c’est Noël – sa naissance en nous – qui exorcise les peurs qui nous paralysent. La conversion de notre cœur est un patient travail de croissance de la vie divine en nous, à mesure que nous laisserons l’amour de Dieu s’incarner.

Saint Jean-Paul II l’avait bien compris qui, par ces mots : « N’ayez pas peur ! », a fissuré la chape de plomb que la Guerre froide faisait peser sur l’humanité.

N’ayez pas peur d’affronter vos angoisses et vos peurs, vous avez en vous l’Esprit du Christ reçu à votre baptême. Tournez-vous vers lui, favorisez sa croissance en vous au détriment de ce qui vous effraye encore. Couche après couche, déblayez une à une les craintes qui enténèbrent encore votre âme. Vous préparez ainsi un terreau pour la joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 décembre 2025

30.11.2025 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 24, 37-44

La montagne de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 24, 37-44

Un texte spirituel se présente toujours comme un mille-feuille : il offre plusieurs niveaux de lecture. D’abord, une lecture littérale qui s’attache aux faits et cherche à discerner les situations évoquées. Ensuite, toute une série de couches analytiques : quel est le style du texte, son genre littéraire, le sens de son vocabulaire, son histoire, son contexte, les modes d’interprétation qu’il suggère, etc ? Enfin, une lecture spirituelle – la couche la plus élevée – qui vise à l’abstraction, pour édifier l’âme.

L’analyse des textes bibliques se présente ainsi toujours comme un discernement à opérer, par le biais de l’analyse, entre versets à comprendre littéralement et passages à interpréter symboliquement. C’est peut-être évident pour tous que notre foi ne doit pas espérer qu’une montagne aille littéralement se jeter dans la mer ou qu’il nous soit demandé de marcher concrètement sur les eaux. Nous sommes sans doute nombreux à interpréter ces passages symboliquement. Mais quand Dieu, dans le Lévitique, prononce la condamnation à mort de certains pécheurs, faut-il l’interpréter concrètement ou symboliquement ? Dieu sanctionne-t-il charnellement ou spirituellement ? J’aurais tendance à dire : un peu des deux. Le péché tue autant l’âme que le corps.

Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Isaïe parle de « la montagne de la maison du Seigneur », qu’il décrit comme un lieu d’apaisement vers lequel monteront des peuples nombreux, issus de toutes les nations. Comment interpréter ici le terme « montagne » ? Nous disons en effet que Dieu est au ciel. Entendons-nous, par là, au-delà des nuages, des étoiles ? Faut-il physiquement s’élever pour s’élever l’âme ? De nouveau, un peu des deux : ressusciter signifie littéralement se relever et nous ressusciterons avec notre corps. La montagne de Dieu existe en Israël, c’est le Mont Horeb. Est-ce là qu’il faudra nous rassembler pour l’Apocalypse ?

Quand le Christ, dans l’Évangile, parle du déluge, il en fait une interprétation spirituelle, une comparaison pour décrire la fin des temps : « deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. » Il n’annonce pas ici un second déluge ; il en compare seulement les effets. Mais ce faisant, il ne doute pas de la réalité de celui qu’a affronté Noé. Interprétons-nous, nous aussi, le récit du déluge dans la Genèse (chapitres 6 à 9) comme des faits historiques ?

La montagne qu’il nous faut espérer jeter à la mer, celle qu’il faut gravir pour atteindre Dieu, c’est la montagne de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos peurs. C’est la montagne de ténèbres et de chagrins qui nous obscurcit l’âme qu’il convient de surmonter. Et ceux qui ont eu à affronter de terribles malheurs savent à quel point elle est dure à gravir la montagne de nos anxiétés et de nos doutes. Comme celles qui ont eu à subir de grandes offenses savent à quel point il est difficile d’engloutir la montagne du ressentiment, de littéralement la jeter à la mer. Il y a des péchés, quand ils nous agressent, qui obscurcissent massivement notre vie et la rendent escarpée. Il y a des abîmes dans lesquelles nous pouvons sombrer parfois qui sont particulièrement ardues à remonter. Spirituellement, mais aussi physiquement. Le péché nous alourdit certes l’âme, mais l’état de notre âme influe particulièrement sur notre corps : la désespérance tue concrètement. Et tous ceux qui ont eu une pente à remonter dans leur vie savent que parfois on dévisse et retombe bas. L’image est ici spirituelle, qui parle de déchéance de soi, mais aussi physiquement concrète.

Nous aurions tort de nous cantonner à une lecture exclusivement symbolique des images bibliques. La montagne de Dieu signifie certes l’élévation spirituelle de l’âme, mais elle n’est pas moins un chemin qui éprouve le corps, autant que la traversée d’un désert affectif peut épuiser la soif de vivre.

L’archéologie n’a pas trouvé trace d’un cataclysme hydraulique mondial dans l’Antiquité. Personne n’a pu constater que la Terre a été totalement engloutie sous les eaux, qu’il y a réellement eu un déluge. Et beaucoup pensent que ce récit est purement symbolique, d’autant qu’on retrouve des évocations semblables dans d’autres cultures : notamment l’Épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, mais aussi dans la mythologie grecque et dans les mythes hindous, amérindiens ou d’Océanie. On sait, par contre, que des déluges locaux ont bien eu lieu : des lacs de cratère qui s’effondrent et noient toute une vallée, des tsunamis qui ravagent des côtes entières. Quoi d’étonnant que les récits anciens de ces catastrophes aient percolé dans tant de mythologies ? Il s’agit d’évoquer un sentiment bien réel, celui des personnes qui ont effectivement subi de tels cataclysmes, celui de voir subitement tout son monde englouti. La peur spirituelle de se sentir submergé par une catastrophe reflète bel et bien une peur réelle dont ces récits témoignent.

Nous entrons aujourd’hui en Avent. Au fil des semaines, jusqu’à Noël, les lectures nous présenteront une montée spirituelle : le premier dimanche : veillez, tenez-vous prêts ; le deuxième : convertissez-vous, préparez le chemin du Seigneur ; le troisième, le dimanche de Gaudete : réjouissez-vous, le salut est déjà à l’œuvre ; et le quatrième : accueillez concrètement le Christ dans votre vie. Être en alerte, se préparer, se réjouir et accueillir Dieu naissant : voilà notre programme pour monter vers Noël.

C’est aussi le plan de toute montée spirituelle : d’abord discerner les signes des temps et de son âme, ensuite se préparer et se réjouir d’y apporter la lumière, enfin accueillir en soi, incarner concrètement, la présence naissante de Dieu.

Noël ne sera vraiment Noël que si c’est Noël en nous. Noël, c’est autant la célébration symbolique d’un évènement historique – la naissance de Jésus, il y a deux mille ans – que la célébration de la naissance de la vie divine en nous.

Pour apercevoir cette vie divine, il faut survivre à bien des déluges spirituels et escalader bien des montages de souffrance. Mais la vue est à ce prix et elle est exaltante, comme l’éprouvent les alpinistes quand ils atteignent le sommet : le même émerveillement, le même sentiment d’aboutissement, le même état de sérénité et de paix.

Allons, escaladons toutes nos montagnes ! Courage, montons ! Il se peut que la pente soit longue et raide, que nos corps soient fatigués et nos esprits lassés, mais la paix dans la plénitude de l’amour de Dieu est à ce prix.

Munis de l’esprit de l’Avent – c’est à dire alertés par la perspective de la joie – malgré nos troubles et nos difficultés, malgré nos souffrances et nos rechutes, tous les sommets seront à nous. Et ce sera alors Noël en nous.

Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 26 novembre 2025