22.03.2026 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 11, 1-45

Dieu dans les larmes

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Lectures: Évangile selon saint Jean 11, 1-45

Sans doute le savez-vous, c’est dans l’Évangile de ce dimanche que se trouve le plus court verset de la Bible, également un des plus profonds : « Jésus pleura » (Jn 11, 35). Ainsi, Dieu, en l’homme, pleure-t-il. Il pleure la mort d’un ami. Il pleure avec ceux que la mort de Lazare effondre. Il pleure la condition mortelle de l’homme.

Si on comprend aisément que les larmes du Christ montrent la profondeur de son humanité, que la résurrection de Lazare préfigure la sienne, que Jésus opère ici une résurrection prophétique – « Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé » – la difficulté à comprendre ce verset vient du récit lui-même.

Pourquoi Jésus pleure-t-il ? Il sait qu’il reverra Lazare vivant. D’ailleurs, le texte insiste pour nous dire qu’il ne se presse pas à son chevet, qu’il s’y rend pour montrer la gloire de Dieu. Pourtant, il pleure à la rencontre de Marthe et Marie. Et le récit souligne que, face à la tombe, il est repris par l’émotion. Il n’y a de doute pour personne que Lazare soit mort : cela fait quatre jours qu’il est au tombeau. Jésus ne feint pas ici le chagrin. Puisqu’il sait que Lazare vivra, c’est sur la mort-même qu’il pleure. Ainsi, prolongeant d’espérance chrétienne l’exclamation des Juifs alentours, pourrait-on dire : « Voyez comme il l’aimait vivant ! » Les larmes du Christ sont des larmes d’amour pour la vie de son ami défunt.

Le prénom Lazare vient de l’hébreu El’azar (אלעזר), signifiant « Dieu a aidé » ou « Dieu a secouru ». Nous comprenons, avec le récit, qu’il s’agit de nous secourir au bord de l’abîme, de pleurer nos larmes, de nous voir vivants au-delà de toute mort et de nous aider à sortir de nos tombeaux. Nous comprenons surtout que la résurrection d’entre les morts n’est pas qu’un processus ultime, qui se produira à la fin des temps ; qu’être chrétien, c’est entrer dans un processus résurrectionnel ; que la vie baptismale est en soi résurrection.

La semaine passée, nous avions médité sur les blessures héritées, toutes ces petites morts à soi, ces crucifixions personnelles que nous ont imposées des proches, nos familles et le monde qui nous entoure, répercutant parfois de génération en génération leurs propres blessures. De beaucoup de ces morts à nous-même, nous nous sommes relevés ; de beaucoup d’humiliations, blessures, chagrins et souffrances, nous avons déjà guéri. Et si nous creusons les motifs de tous ces relèvements, nous trouvons toujours l’amour. C’est par amour et pour l’amour que nous avons su déjà ressusciter des larmes qui nous ont été imposées.

L’amour transcende toujours les larmes et Jésus le sait. S’il pleure, c’est pour montrer que, même dans le deuil et les larmes, Dieu se trouve. Et il montrera sur la croix que, dans la mort, au-delà du sentiment ultime d’abandon, Dieu se trouve encore.

Avec Jésus, nous saisissons que les larmes sont les prémisses de la résurrection. Que toutes nos larmes – sur autrui ou sur nous-mêmes – sont aussi et avant tout des actes d’amour, qu’elles confessent un désir résurrectionnel brûlant, qu’elles sont un cri vers Dieu pour la vie. Et Dieu vient au bord de nos tombeaux pleurer avec nous.

C’est toujours à partir des larmes que nous ressuscitons. Ainsi faut-il changer notre regard sur nos chagrins, qui proclament autant notre affliction que notre amour pour la vie, et comprendre que nos larmes sont autant signes de deuil que désir de résurrection. C’est du fond des larmes que surgit la gloire de Dieu. Si nous parvenons à trouver le Christ dans les larmes, comme il se présente dans l’Évangile aujourd’hui – c’est-à-dire, si nous parvenons à trouver l’amour de Dieu dans nos chagrins, nos regrets, nos blessures – alors notre deuil s’accomplira et nous ressusciterons. Lazare signifie « Dieu a aidé ». Le Christ nous montre qu’il vient nous aider au bord de nos tombeaux, dans les larmes.

Le carême est un temps pour se pencher sur nos pleurs au bord de l’abîme et y trouver l’amour de Dieu en pleurs. De quels tombeaux de votre vie attendez-vous encore que quelqu’un vienne pleurer avec vous, avant de crier ‘Sors !’ ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 18 mars 2026

15.03.2026 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 9, 1-41

Génétique spirituelle

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Longtemps, et peut-être aujourd’hui encore, l’Église a considéré que le péché était sexuellement transmissible, jetant indûment un voile de culpabilité sur l’acte de donner amoureusement la vie. La Genèse nous explique son origine et, depuis Adam, le péché se transmet de génération en génération. Ainsi héritons-nous la faute originelle dans la plus pure innocence. Avant de questionner ce principe de la « faute des pères qui retombe sur les fils », renversons la logique culpabilisante.

Que nous héritions le péché originel – ce que la doctrine de l’Église affirme – devrait justement nous délivrer d’une certaine culpabilité : nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui nous affectent. Bien souvent, nous en héritons. Nous ne sommes responsables que de l’amplification que nous donnons à la souffrance. Dire qu’un enfant hérite le péché originel, c’est d’abord affirmer son innocence personnelle. Toute âme est originellement pure, mais sa venue au monde la confronte d’emblée au mal. En ce sens, nous sommes tous des innocents blessés. Ainsi, nous comprenons que le récit du péché originel, avant d’être celui de la culpabilisation de l’humanité, est celui qui proclame la primauté de l’innocence sur la faute. On comprend mieux ainsi le regard de Dieu.

Tout de même ! Quelle justice y a-t-il à proclamer, à plusieurs reprises dans la Bible : « Moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (Ex 20, 5 ; Ex 34, 7 ; Nb 14,18 ; Dt 5, 9) ? Où est ici l’amour juste, le souci premier de l’innocent ? Remarquons d’abord que ce verset n’est pas en soi une accusation mais un avertissement, précisément adressé aux pères : vos défauts d’amour, vos fautes auront des conséquences sur les générations futures. Ainsi voit-on la mécanique de la violence intrafamiliale crûment exposée : les enfants mal-aimés risquant, à leur tour, d’être des parents mal-aimants. Ce n’est pas génétiquement que nous héritons les maux ; c’est spirituellement, affectivement, de notre entourage.

Tous nous avons une conscience personnelle, fondée sur les valeurs que nous acceptons ou rejetons. Et, en cela, nous avons une autonomie de jugement et, donc, une responsabilité. Mais les familles, les sociétés, les peuples et les nations ont-elles aussi leurs valeurs, leur culture, leurs blessures, qu’elles nous imposent, parfois avec force et même sans consentement. Beaucoup de nos modes affectifs ou comportementaux – beaucoup de nos troubles aussi – sont hérités, que nous les acceptions ou rejetions.

Dans ce contexte, on comprend l’interrogation des disciples face à l’aveugle-né : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Dans une culture qui considère le handicap non seulement comme un défaut mais comme une punition divine, confrontés comme nous à l’incompréhensible de la souffrance infantile, il faut forcément un coupable.

Jésus dément ce raisonnement : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Ainsi, à coté de notre péché propre et de la souffrance héritée de notre environnement blessé, y a-t-il des maux non « génétiques », qui ne résultent pas de blessures humaines transmises. On retrouve ici la nécessité du Diable et des démons qui nous parlent, d’un esprit du monde qui nous atteint indépendamment de tout contact humain. Il y a aussi, en nous, un combat du bien et du mal qui nous dépasse infiniment.

Le péché nous rend aveugles et c’est le propos de l’Évangile de ce dimanche. Nous sommes aveuglés par les esprits mauvais qui nous affectent, nous étourdissent et parfois nous perdent. Certains de ces esprits – familiaux, sociétaux – sont hérités, d’autres s’attaquent à l’innocence-même, au projet originel de Dieu pour nous. De tous ces maux, la parole de Dieu nous délivre. C’est le sens du geste du Christ qui mêle sa salive à la terre dont est issu Adam. Le verbe de Dieu nous libère des emprises mondaines, que ce soient les chaînes que nous nous donnons, les emprises familiales, culturelles ou sociétales que nous subissons ou la violence aveugle du monde qui nous atteint.

Nous ne sommes pas coupables de tous les malheurs qui nous arrivent, nous ne sommes même pas coupables des fautes héritées, nous ne portons de responsabilité que sur la manière dont nous répercutons les maux qui nous assaillent.

Il est humainement naturel de vouloir rejeter le mal qui nous frappe ; il est profondément humain de vouloir éviter la souffrance. Le Christ lui-même a demandé au Père d’éloigner la coupe du malheur (Mt 26,39-42 ; Mc 14, 36 ; Lc 22, 42) et, immanquablement, nous le ferons. C’est même spirituellement sain.

La question est de savoir comment nous le ferons. Allons-nous répercuter nos souffrances sur nous-même, sur le monde ou sur Dieu ? Généralement, nous faisons les trois : nous nous sentons coupables de souffrir, désireux de nous venger, allant parfois jusqu’à remettre en cause l’amour que Dieu nous porte. C’est l’attitude des pharisiens qui accusent tour à tour l’aveugle, ses parents et Jésus.

Le Christ propose une quatrième voie, celle de lui laisser porter cette souffrance pour nous, de nous laisser guérir et de ressusciter avec lui. C’est la voie de la sagesse, de l’innocence retrouvée dont témoigne l’aveugle guéri, qui dame spirituellement le pion aux théologiens qui l’interrogent. Le Christ souligne : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ».

L’aveugle-né est innocent. Ce qui est coupable aux yeux du Christ, c’est de voir le mal et, au lieu de se laisser toucher par Dieu, de le répercuter … parfois de génération en génération. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. »

De la boue du monde, Dieu fait des merveilles en y mêlant sa parole. Il crée Adam et le guérit de ses aveuglements. Ainsi personne, que la violence spirituelle, familiale ou sociétale n’atteint n’est-il coupable des maux qui l’affligent sauf à vouloir s’en venger.

Les blessures générationnelles sont parmi les plus difficiles à résoudre. Souvent, elles nous aveuglent, faisant partie d’un contexte hérité dont nous sommes innocents. Mais, par ailleurs, bien que nous voyons la souffrance qu’elles nous causent, il nous arrive de leur donner de l’ampleur, de les répercuter, entretenant ainsi le cycle de la violence en connaissance de cause.

Pour briser ce cercle de la violence subie que, de génération en génération, notre humanité répercute, il faut qu’arrivent des personnes qui se laissent aveuglément guérir par Dieu. Prions que ce soit nous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 11 mars 2026

08.03.2026 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 4, 5-42

Soif d’amour

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Avez-vous remarqué que personne, finalement, ne puise ni ne boit dans cet Évangile de la rencontre avec la Samaritaine ? C’est le signe, pour nous, qu’il y a ici, derrière l’évocation de l’eau, une symbolique à décoder. A nouveau, nous retrouvons le principe biblique d’une réalité concrète qui dénote une réalité spirituelle. L’eau vive est ici l’amour divin, auquel nous sommes invités à profondément puiser.

La scène se situe au puits de Jacob, père des douze tribus d’Israël, dont le nom signifie : « Celui qui lutte avec Dieu » (Gn 32, 29). Dans l’Ancien Testament, les puits sont des lieux de rencontre amoureuse. C’est près d’un puits que Jacob rencontre Rachel (Gn 29) ; c’est près d’un puits que Moïse rencontre Séphora (Ex 2) ; c’est près d’un puits que le serviteur d’Abraham trouve Rebecca (Gn 24). Il est midi, l’heure la plus chaude du jour, précisément l’heure à laquelle personne ne vient au puits, sinon ceux qui meurent de soif et les amoureux, pour une rencontre discrète. Les puits bibliques sont des lieux de fiançailles. D’ailleurs, plutôt dans l’Évangile de Jean, Jean-Baptiste avait présenté Jésus comme un époux. « Celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite » (Jn 3, 29).

Clairement, on évoque ici une rencontre personnelle à connotation nuptiale entre Jésus et la Samaritaine, que le Christ présente comme l’adoration véritable de Dieu : « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer » (4, 23-24). Réfléchissons, si vous le voulez bien, sur les enjeux spirituels de l’adoration, l’acte d’aimer Dieu en esprit et en vérité.

Avec une pudeur toute liturgique, le passage que nous venons de lire fait l’impasse sur la vie dissolue de la femme que Jésus rencontre. C’est pourtant un élément contextuel important. Non seulement est-elle Samaritaine, issue d’un peuple que les Juifs méprisent comme hérétique, mais surtout elle est adultère : « Des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai » (4, 18). Cette vie morale compliquée traduit, en creux, une soif d’amour que le Christ veut vivifier.

Pourtant, dans un étonnant renversement des rôles, avant de se présenter comme l’eau vive, c’est Jésus qui dit « Donne-moi à boire » – « Donne-moi ton amour ». Ainsi l’adoration répond-elle au désir divin d’être aimé. Il s’agit avant tout d’aimer personnellement le Christ et, ainsi, d’adorer le Père en esprit et en vérité. Pour Jésus, le culte véritable transcende les divergences communautaires et les exigences morales. Seul compte l’amour personnel dont nous gratifions Dieu qui, en retour, étanche à torrents nos soifs d’être aimés. On retrouve ici la volonté constante du Christ de se substituer au pécheur mendiant de l’amour – « Donne-moi à boire » – pour lui faire découvrir l’abondance de l’amour du Père à son égard. Cette inversion de rôles traduit le mystère de l’Incarnation et de la kénose : Dieu vient mendier notre amour humain pour nous sauver.

Enfin, c’est à l’occasion de cette rencontre avec la Samaritaine que Jésus se révèle, pour la première fois dans l’Évangile de Jean, comme Messie. La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ (…). Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. ». Il s’agit d’une référence explicite à l’épisode du buisson ardent, quand Moïse demande à Dieu son nom et que celui-ci répond : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : JE-SUIS” » (Ex 3, 14). Dans son désir d’amour pour la Samaritaine, le Christ se présente tel quel, assumant une certaine nudité divine.

Alors, décryptons tout ceci pour notre vie spirituelle.

Le Christ a soif de notre amour. Il veut vivre une rencontre amoureuse avec nous. Il vient en plein jour, à l’heure la plus chaude, au creux de nos soifs les plus torrides, avec le désir de s’unir à nous dans la plus grande authenticité. En l’aimant, nous découvrons qui il est : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive ». Il mendie nos eaux stagnantes, qu’il transforme en vifs torrents. À nos amours taris, Dieu répond en nous inondant le cœur.

Au fur et à mesure que croîtra notre amour pour le Christ, il nous révélera qui nous sommes. « Il m’a dit tout ce que j’ai fait » (Jn 4, 39), proclame la Samaritaine qui avait dissimulé son péché à Jésus. Ainsi, l’adoration de Dieu nous renvoie-t-elle aussi à nous-même, à notre authenticité, à notre nudité d’âme. Ce que nous pensons dissimuler à Dieu – que nous cherchons en fait à cacher à nous-même et à enfouir – Dieu nous le révélera toujours, à mesure que son amour nous touchera en profondeur. Symboliquement, on rejoint ici l’étymologie évoquée du prénom Jacob : « Celui qui lutte avec Dieu ». L’adoration de Dieu fait resurgir nos blessures enfouies dans la honte, que dissimulent maladroitement les eaux stagnantes de notre amour.

La rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob symbolise toute rencontre mystique avec le Christ, rencontre personnelle et amoureuse que, tous, nous sommes appelés à vivre. Dieu vient sur les margelles de nos abîmes y mendier notre amour stagnant. Or l’amour dont nous témoignons toujours nous révèle, nous guérit, nous purifie et nous permet donc de voir plus clairement en nous, nous révélant peut-être des eaux plus profondes encore, plus ténébreuses, plus stagnantes, plus enfouies. C’est sans honte qu’il nous faudra les servir à boire au Christ pour qu’il les vivifie de son amour.

Pendant l’adoration eucharistique, lors des sacrements ou pendant nos moments de prière intime, alors que nous méditons sous le regard de Dieu, transcendons la honte de nos abîmes que dissimulent nos amours stagnants ; acceptons la divine nudité d’âme que nous propose le Christ ; soyons nous aussi, dans notre relation avec Dieu, tels que nous sommes.

Sur la margelle du passé, le Christ vient mendier notre amour englouti qu’il se propose de vivifier. Ce faisant, il se révèle à nous autant qu’il nous révèle à nous-même et ainsi nous sauve.

Les fiançailles mystiques de la Samaritaine adultère, étrangère à la morale chancelante, qui reconnaît en Jésus son sauveur doit nous inciter, en ce temps de Carême, à tomber toute pudeur amoureuse avec le Christ. L’authenticité de l’amour divin est à ce prix.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 mars 2026

01.03.2026 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DE CARÊME – MATTHIEU 17, 1-9

Être lumineux

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous étions revenus, la semaine passée, sur la nécessité de se plonger dans le contexte culturel d’un texte pour le comprendre. C’est a fortiori le cas de la Bible, rédigée en contexte hébraïque, dont nous sommes bien plus distants que les disciples. D’où l’importance majeure pour nous de l’Ancien Testament, qui constitue le contexte du Nouveau. On manque quelque chose d’essentiel du Christ, si on l’extrait du peuple dont il est le Messie. C’est une illusion d’imaginer que le christianisme a été une rupture radicale avec le judaïsme, ce que les Évangiles et l’Histoire d’ailleurs démentent. Le Christ et ses disciples se voient comme l’accomplissement du judaïsme.

Le texte d’aujourd’hui n’échappe pas à la règle, qui est truffé de symbolique juive et de références à l’Ancien Testament. Nous avons déjà relevé l’emploi constant, dans la culture hébraïque, d’images particulièrement concrètes pour présenter les réalités spirituelles : ainsi parlera-t-on de ‘marcher sur l’eau’ pour signifier ‘surmonter le doute et la peur’ ou des ‘flammes de l’Enfer’ pour illustrer l’âme aux prises avec ses tourments. Aujourd’hui, la transfiguration du Christ, en présence de Moïse et d’Élie, récit particulièrement extraordinaire et imagé, dont il convient de décrypter la symbolique.

Moïse représente ici la loi, la tradition, tandis qu’Élie incarne l’espérance, l’annonce du Messie. De prime abord, le récit nous propose donc une nouvelle image de Jésus accomplissant les Écritures. Moïse et Élie symbolisent ici le début et l’arrivée de la marche vers la délivrance, le Christ apparaissant lumineux au milieu d’eux.

Au-delà de l’affirmation théologique, intéressons-nous aux détails concrets du récit, dont nous savons qu’ils sont parlants pour la rhétorique juive. Nous sommes sur une haute montage, c’est à dire dans un moment d’élévation vers Dieu. Et si, comme le spécifie le texte, l’apparition de Moïse et d’Élie est clairement de l’ordre de la vision, il rapporte la Transfiguration comme effective. Le texte dit en effet : « Il fut transfiguré devant eux » – et non « Il leur apparu transfiguré » – « son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière ». Aujourd’hui, nous dirions sans doute que le Christ est apparu rayonnant, transcendé de bonheur en priant.

J’espère que nous avons tous vécu des évènements qui nous ont transfigurés, qui nous ont exalté l’âme jusqu’à rendre notre joie particulièrement visible et communicative. On pense sans doute à une rencontre amoureuse, à la naissance d’un enfant, à une extase spirituelle. Mais pensons aussi aux simples regards, aux douces paroles et aux petites marques d’attention qui nous ont transportés de joie. Ici, les images impressionnantes que nous livre le récit servent à souligner le caractère merveilleux et extraordinaire de ce qu’éprouve le Christ et qui impressionne les disciples. Mais nous savons décoder ces images désormais et comprendre qu’il s’agit avant tout d’un bouleversement intérieur qui rayonne la joie. Le concret du récit nous invite à considérer ce bouleversement comme réel : le bonheur transfigure concrètement l’humain.

Dans cette lignée des images fortes qui décrivent des réalités spirituelles, la nuée représente dans la Bible le trouble, la perte de repères, l’étourdissement – autant d’états spirituels que nous connaissons aussi. C’est dans le trouble que nous sommes appelés à reconnaître l’éclat du Christ que nous désigne le Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »

Enfin, intéressons-nous à un troisième détail concret : les tentes que Pierre veut dresser. Départons-nous d’emblée de l’image d’un Pierre un peu pataud, qui ne comprend Jésus qu’à moitié et qui réagirait ici de manière futile. Dans la Bible, les tentes sont des lieux d’accueil et de fraternité, des demeures où l’on invite ses hôtes à rester. Avant la construction du Temple par Salomon, au temps de David, Dieu lui-même résidait dans la Tente de la rencontre. Ainsi l’intention de Pierre est-elle bien de préserver la présence du Christ entouré de Moïse et d’Élie, de leur proposer de demeurer avec lui.

On a maintenant tous les éléments pour comprendre le sens spirituel du texte : dans le trouble, entre légalisme et espérance, il s’agit de trouver la lumière du Christ et s’en laisser transfigurer à demeure. La personne troublée, en effet, oscille souvent entre préoccupation, parfois rigide, de la loi et soif de délivrance. Nos difficultés nous poussent à l’exigence et à l’ordre, et parfois nous braquent même sur le respect des règles. Par ailleurs, nos troubles nous poussent tout autant à l’espérance d’un changement radical, d’une transfiguration de notre vie. De là, la présence symbolique de Moïse et d’Élie qui reflète les bornes admissibles de nos oscillations spirituelles troublées.

Au centre de ce va-et-vient entre légalisme et espérance, il y a un bonheur rayonnant à trouver – le Christ – que nous désigne le Père, qui transfigure notre humanité et dissipe la nuée qui nous entoure. La nécessité de la loi et de l’espérance a alors disparu, seul reste à demeure le bonheur rayonnant.

Dans un monde troublé, la loi et l’espérance définissent le cadre de notre marche vers le bonheur. Il faut, à la fois, des règles pour circonscrire l’action du mal et une espérance pour donner sens à ces règles. Ainsi, il s’agit de ne tomber ni dans un légalisme désespéré, ni dans une espérance débridée. Au contraire, il s’agit de trouver, dans l’élévation vers Dieu, entre espérance et loi, une joie parfaite, paisible, stable et rayonnante qui nous libère de la quête du bonheur.

Le Christ demande à ses disciples de ne parler de ce qu’ils ont vu qu’après la Résurrection. Et, en effet, c’est au-delà de la mort que notre transfiguration sera achevée. Au ciel ne subsistera que notre partie rayonnante. Pourtant, le concret du récit nous pousse à croire que notre transfiguration est possible dès ici-bas. J’espère, si nous ne le sommes pas encore, que nous connaissons tous des personnes rayonnantes, qui incarnent cette promesse d’un bonheur affranchi du besoin d’espérer et des contraintes pour l’atteindre ; des gens qu’aucune loi, règle ou contrainte n’affecte plus désormais ; des gens qui ne nécessitent même plus d’espérer ; des gens à la quête de bonheur aboutie ; des gens simplement heureux de la présence de Dieu ; des gens rayonnants.

Croyez-vous qu’un bonheur divin puisse ici-bas vous transfigurer ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCES.BE, le 25 février 2026

22.02.2026 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE CARÊME – MT 4,1-11

Face aux démons

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

La semaine passée, l’Évangile nous a présenté un Jésus aux jugements tranchants : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le. Si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la » (Mt 5, 29-30). Si nous avions rapidement compris qu’il ne s’agissait pas d’une invitation à se mutiler, nous avions aussi relevé la radicalité de son jugement moral. Face à un choix, il s’agit avant tout d’opérer un discernement radical : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Lorsqu’il s’agit d’accepter une idée et de discerner un passage à l’acte, qu’il s’agisse de dire ou de faire, le Christ nous invite autant à la radicalité du jugement moral qu’à la radicalité de l’amour.

Aujourd’hui, l’Évangile des tentations du Christ va précisément nous permettre de comprendre ce verset : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Penchons-nous, si vous le voulez bien, sur le combat des esprits et la résistance aux tentations.

Comme toujours, pour mieux comprendre le texte, il convient de se plonger dans son contexte culturel. Vous le savez, les Évangiles sont écrits pour convaincre ; ils ont un propos prosélyte ; et s’adressent de prime abord aux Juifs à l’entour les disciples. De là, les nombreuses querelles qu’ils rapportent. Or la culture juive, à l’inverse de la pensée grecque dont nous héritons, n’apprécie pas les concepts abstraits, qu’elle a tendance à dépeindre avec des images particulièrement concrètes. Ainsi la foi est-elle grosse comme une graine de moutarde, le paradis est-il comme un jardin luxuriant, et la rencontre avec Dieu un banquet de noces.

L’Évangile des tentations du Christ nous présente ainsi une rencontre physique entre Jésus et le Diable. Le texte parle du tentateur qui s’approche, qui place Jésus au sommet du Temple et l’emmène encore sur une très haute montagne. On a l’impression d’un périple à deux. Or le Diable est un pur esprit. Les anges sont des créatures purement spirituelles, incorporelles, invisibles et immortelles, dit le catéchisme (CEC 328-330), qui précise que le Diable et les démons sont des anges déchus (CEC 391-395 ; 414). Maintenant, si l’on ôte le filtre de la rhétorique juive qui présente les réalités spirituelles comme des réalités concrètes, on comprend que le texte nous décrit un dialogue spirituel entre l’Esprit-Saint et le démon, un dialogue de voix intérieures, en la personne du Christ.

Notre religion proclame la réalité des esprits, de l’Esprit-Saint, des anges, du Diable et des démons. C’est un discours un peu oublié depuis l’avènement de la psychologie qui vise à rationaliser les réalités psychiques. Les discours sur les anges et les démons n’ont plus beaucoup cours dans l’Église aujourd’hui, qui apparaissent d’un autre temps, moyenâgeux. Que celui, ici, qui n’a jamais été le jeu d’esprits mauvais lève le doigt ! La psychologie s’intéresse aux états d’esprit, tandis que la spiritualité s’adresse aux esprits eux-mêmes. Nous croyons que les esprits existent, sinon nous ne pouvons plus considérer l’Esprit-Saint en tant que personne. Ainsi, nous croyons que les anges, les démons et le Diable existent tout autant. Il y a effectivement des esprits qui nous suggèrent des pensées. Certains sont bons ; certains sont mauvais. Et tout ce petit monde dialogue en nous, avec nous.

Le mot ‘Diable’ vient du verbe grec ‘διαβάλλειν’ (diabállein) qui signifie ‘jeter de part et d’autre’, ‘diviser’, désignant ainsi l’entité qui sème le doute sur la parole de Dieu et, de là, la discorde. Tandis que le terme ‘Satan’ est issu de l’hébreu ‘שָׂטָן’ (śāṭān) signifiant ‘adversaire’, ‘ennemi’ ou ‘accusateur’. Il est le tentateur, le diviseur, celui qui nous fait douter des suggestions divines. Il est avant tout une petite voix qui nous parle à l’intérieur de la tête. Non seulement une voix qui nous suggère de mauvaises idées, mais qui nous fait aussi douter des bonnes.

Cette vision des idées qui se bousculent dans notre tête comme des entités extérieures qui nous parlent a l’avantage majeur de nous déculpabiliser des tentations qui nous assaillent : le Christ, lui qui est sans péché, a subi la tentation. Personne n’est fautif d’avoir des idées tordues qui lui traversent l’esprit. Jésus a été tenté par la convoitise de la chair – changer les pierres en pain –, l’orgueil – mettre son Père à l’épreuve – et le désir de domination et de gloire. On retrouve en creux les trois conseils évangéliques, les trois vœux religieux : chasteté, obéissance et pauvreté, lesquels prémunissent des trois grandes tentations mondaines : prédation, pouvoir et argent.

L’Évangile d’aujourd’hui nous présente surtout une méthode pour résister à la tentation. Vous remarquerez que le Christ, contrairement à Adam et Eve dans le récit de la Genèse (3, 1-7), n’entre jamais en dialogue avec le Diable, qu’il ne raisonne aucun de ses arguments. Au contraire, à chaque fois, il lui oppose, de manière catégorique, une citation biblique évoquant un commandement de Dieu. On retrouve l’intuition de la semaine passée du jugement moral tranché. Premier principe à retenir : on n’entre pas en dialogue avec les démons qui nous parlent, a fortiori le Diable. A ce jeu, il est le plus fort. En matière d’éthique, le Christ ne discute pas, il affirme. « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »

L’Écriture, aujourd’hui, nous présente un exorcisme au sens littéral, c’est à dire l’action d’abjurer le Diable. L’exorcisme est avant tout un acte de parole, qui oppose la parole de Dieu à celle des démons qui nous tentent. Ça n’a rien de mystérieux. Et, si les manuels d’exorcisme ne sont pas accessibles à tous pour éviter les abus, ils ne mentionnent que de paroles bibliques. Ainsi, nous découvrons un deuxième principe de la lutte contre les tentations : faire sortir les mauvais esprits de soi, les exorciser par une parole évangélique. D’où la nécessité de verbaliser la Justice, que nous avions évoquée la semaine passée. Ainsi, il s’agit non seulement de confesser nos valeurs, mais aussi confesser nos fautes. Dans le sacrement de la réconciliation, la verbalisation des péchés est le véritable exutoire, comme un exorcisme verbal de ce qui nous atteint et que nous voulons rejeter. N’hésitons pas à faire sortir de nous, par des paroles solennelles, ce qui nous trouble. C’est le moyen de la guérison spirituelle.

Alors tirons, si vous le voulez bien, quelques conclusions. Premièrement, la tentation n’est pas un péché, elle est l’œuvre d’esprits mauvais qui nous assaillent. C’est succomber à la tentation qui est peccamineux, assujettir notre esprit aux démons qui nous parlent. Ainsi, personne n’est-il jamais en soi diabolique, ni totalement perdu. Et il s’agit d’être très prudent avant de parler de possession. Tout le monde, même le Christ, a des esprits mauvais qui lui parlent. Deuxièmement, on n’entre jamais en dialogue avec ces esprits mauvais, ils parviendront à nous tromper. On leur oppose la prière et la parole de Dieu. Enfin, il s’agit de verbaliser toute injustice, celles des autres comme celles que nous commettons. Et ainsi, de les exorciser.

Expulser tout esprit mauvais qui nous parle, c’est retrouver un cœur pur et un esprit limpide. Et, ainsi, plus lumineusement aimer.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSILIENCE.BE, le 18 février 2026

15.02.2026 – HOMÉLIE DU 6ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 5 17-37

De marbre ou de chair

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Cet Évangile est un fabuleux démenti des partisans d’une lecture littérale de la Bible. Le texte n’est clairement pas une parabole, qui invite effectivement à se couper la main ou s’arracher l’œil en cas de péché. Celui qui ne le fait pas assume ainsi qu’il y a une autre interprétation du texte à trouver, certainement … moins littérale.

Or le Christ dit « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes (…) pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi ». Le propos semble ici rigoriste et sévère – précisément littéral – qui, de plus, élargit considérablement le champ d’application de la Loi : une dispute, une insulte, un mauvais regard et c’est toute la rigueur du châtiment qui s’applique. Même si on accepte que, dans cet Évangile, Jésus n’invite pas à concrètement se mutiler, il sous-entend tout de même une sanction radicale pour des comportements somme toute fréquents.

Aujourd’hui, le propos du Christ est de nous faire réfléchir sur la Loi et les commandements de Dieu, sur la rigueur avec laquelle il convient de les considérer et l’amplitude à leur donner.

Il est clair que le Christ ne nous invite pas à la violence envers nous-même – aucun de ses disciples ne s’est d’ailleurs coupé la main, ni arraché l’œil – mais, tout de même, il insiste sur une certaine radicalité de jugement : en matière de comportement et de relations – en matière de morale et d’éthique – « que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Ainsi, il s’agit d’avoir le jugement ferme et tranché, mais d’appliquer la justice avec humanité et cœur, envers les autres comme envers soi. « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat » (Mc 2, 27) dit-il alors qu’on reproche à ses disciples de ne pas scrupuleusement jeûner. La Loi – ici le sabbat – n’est en rien remise en cause par Jésus ; c’est l’inhumanité de son application qui l’est. Pour Jésus, la Loi est intangible, mais son propos est la croissance humaine, le relèvement de la personne. Pour le dire directement : sanction : oui ; punition : non ; humanité : certainement. Dans l’application de la Loi, le Christ prône autant la radicalité de jugement que la miséricorde absolue.

Face à une situation morale, face à un comportement, face à un choix, il s’agit avant tout d’opérer un jugement radical – oui ou non est-ce acceptable ? – et de ne pas tergiverser sur les principes. Le Christ, aussi divinement qu’il incarne l’amour, ne change pas un iota de la radicalité des Prophètes, ni de la rigueur de la Loi. Il s’agit bien d’avoir une éthique tranchée, de ne pas accepter de zone grise du jugement moral, de refuser spirituellement toute compromission avec « le Mauvais ». Mais il s’agit tout autant de ne jamais faillir au commandement de l’amour, placé en tête de la Loi par le Christ. Ainsi, l’invitation consiste bien à haïr le péché et aimer le pécheur – qu’à la radicalité du jugement réponde une radicalité plus grande encore de l’amour. La Loi divine est faite pour le triomphe de l’amour : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »

Ces deux axes – radicalité du jugement moral ; amour primordial du pécheur – sont avant tout le moyen de ne jamais désespérer de l’homme – ni d’autrui, ni de soi – alors qu’il cède à la tentation du mal. Il s’agit en effet de dire, ou de se dire, clairement les choses – de verbaliser la Justice – mais il s’agit tout autant de relever, de ressusciter celui qui chute. Ainsi le mal est-il nommé, exorcisé, tandis que sa morsure est anéantie de compassion et d’amour.

Parfois la Loi peut nous sembler gravée dans la marbre, antique, froide, implacable et immuable. Le Christ nous enseigne qu’elle est avant tout gravée dans notre cœur, qu’il convient précisément ne jamais laisser de marbre. « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » dit Dieu dans le Livre d’Ézéchiel (36, 26). Mais le texte poursuit (27) « Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles. » On retrouve ainsi les deux axes : rigueur morale et tendresse.

Considérer qu’un regard concupiscent, une insulte, une dispute – le moindre mépris d’autrui – soit, aux yeux du Christ, d’une gravité radicale, outre souligner que de tels comportements peuvent effectivement avoir des conséquences graves, signifie surtout qu’ils touchent à la radicalité de l’amour, au respect intangible de l’humain. Insulter, convoiter, c’est déjà cruellement manquer d’amour. La radicalité du Christ est la radicalité du cœur amoureux, qui ne supporte pas qu’on méprise ceux qu’il aime. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Mais cette radicalité de l’amour, qui nous pousse à réclamer justice pour la moindre atteinte à la dignité humaine, ne peut pas se démentir : ainsi est-ce avec un amour radical qu’il nous faut appliquer la justice. De nouveau, il s’agit d’énoncer clairement les choses et d’aimer ensuite. De là, la clémence du Christ dans l’application des sanctions. Pour le dire sans ambages : certes, Dieu proclame de nombreuses condamnations à mort dans l’Ancien Testament mais, à la suite du Christ, nous comprenons qu’il s’agit avant tout de morts spirituelles – d’une mort à l’amour, que le péché instille à petit feu et que seul l’amour-même peut ressusciter.

La radicalité du Christ, dans l’Évangile de ce dimanche, n’expose que la loi naturelle du cœur amoureux, profondément offensé de tout mépris humain mais débordant plus encore d’amour. C’est une radicalité difficile que celle de sursauter à la moindre offense tout en maintenant inconditionnellement l’amour. C’est la radicalité de Dieu, celle de l’amour juste. Elle sera d’autant plus facile que notre cœur sera de chair et non de marbre.

Que le Christ nous donne son cœur de chair. Ainsi pourrons-nous, même si le mal nous crucifie, encore abondamment aimer.

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 11 février 2026

01.02.2026 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 5, 1-12a

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte »

Évangile selon saint Matthieu 5, 1-12a

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile des Béatitudes est sans doute un des passages parmi les plus connus et les plus beaux de l’Écriture. Peut-être connaissez vous les huit par cœur ? « Heureux les pauvres de cœur … Heureux ceux qui pleurent … Heureux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs … » – huit béatitudes comme autant d’états d’âmes qu’il nous convient d’avoir.

Cet Évangile est à la fois simple et complexe. C’est en effet un petit programme que beaucoup méditent pour inspirer leur existence, une petite règle de vie pour atteindre la bonté évangélique. Et il est important de souvent se rappeler qu’il convient d’être doux, miséricordieux et de garder son cœur pur – avec autrui, comme avec soi-même.

Mais à mesure que l’on médite cet Évangile des Béatitudes, on se rend compte de la véritable épaisseur du texte, de sa densité spirituelle, de la difficulté qu’il y a à incarner solidement les conseils qu’il prodigue : il s’agit de se maintenir dans la miséricorde et la simplicité de cœur, quoi qu’il advienne. Et force est de constater qu’il est parfois difficile de rester humble et doux, à mesure d’ailleurs qu’on nous insulte ou nous persécute.

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Est-ce à dire qu’il n’y a finalement de bonheur que dans l’au-delà, qu’en ce monde, il faudra souffrir et que la paix du cœur et de l’âme que nous cherchons tant n’arrivera qu’après notre mort ? Essentiellement, oui. On ne va pas se mentir, tout le discours du Christ pointe vers l’au-delà, vers le royaume des Cieux. Si nous fermons les yeux un instant et imaginons ce règne de Dieu, la béatitude qui nous est promise au ciel, c’est au fond logique de conclure que la plénitude de l’amour que nous espérons n’arrivera que dans le face à face final avec Dieu. Il est l’amour ultime et nous ne le verrons authentiquement qu’au-delà de la mort. Ainsi, il faudra encore souffrir, il faudra encore mourir, il y aura encore sans doute dans notre vie du trouble, de la violence et des larmes.

Le christianisme n’est pas un opium du peuple, un antidouleur spirituel, ni même un rempart contre la souffrance et la mort. Dans l’Évangile de Marc, le Christ est explicite : « Je vous le dis en vérité, personne n’aura quitté à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle sa maison ou ses frères, ses sœurs (…) sans recevoir au centuple, dans le temps présent, des maisons, des frères, des sœurs (…) , avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle.» (Mc 10, 29-30). Le Christ lui-même a endossé le mépris, la déchéance humaine, la souffrance, les larmes et la mort. « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi. » dit-il dans l’Évangile de Jean (15, 18).

Pourtant, dans les béatitudes, il parle au présent : « Heureux êtes-vous – dès à présent – si l’on vous insulte, si l’on vous persécute (…) Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse. » C’est ici que toute la profondeur du texte s’exprime : il ne s’agit pas de masochisme spirituel – plus vous souffrez, plus vous serez récompensés – ; il s’agit de goûter un bonheur qui vient, même dans la souffrance.

Il faut sans doute une grande force spirituelle pour maintenir son cœur dans la paix face à l’adversité. Il faut sans doute être une âme solide pour conserver, en toutes circonstances, la perspective du Royaume et du bonheur divin. Mais chaque fois que nous y arrivons, chaque fois que nous avons su conserver notre calme et notre bonté d’âme face au mépris, aux insultes ou aux persécutions, nous avons pu mesurer le bonheur d’une telle attitude. Heureux est-il en effet, celui qui parvient à rester doux et humble de cœur face aux situations alarmantes. Heureuse est-elle, celle qui reste debout et digne face à l’adversité.

A cet égard, Marie nous offre un exemple éclatant, merveilleusement chanté par le Stabat Mater : « La Mère se tenait debout, dans la douleur, en larmes près de la croix, tandis que son Fils était suspendu ». Debout dans la douleur …

Difficile de voir là le bonheur, me direz-vous. Mais je crois qu’il y a du bonheur à se maintenir debout en toutes circonstances. Un bonheur non éprouvé, ou si peu ressenti certes, mais un bonheur solide et profond : celui de la dignité de Dieu face au malheur, que nous parvenons à incarner et maintenir. Il y a déjà du bonheur à rester simplement debout et digne.

L’Évangile des Béatitudes est un texte rabâché dans l’Église et il ne le sera sans doute jamais assez. A l’issue de tous nos conflits, de tous nos énervements ou chaque fois que notre cœur aura crié vengeance, méditons à nouveau ce texte : « Heureux ceux qui pleurent, les doux, les miséricordieux, les cœurs purs … ». Et peut-être nous souviendrons-nous alors du bonheur subtil et profond qu’il y a à maintenir sa dignité alors qu’elle est attaquée.

Notre dignité est le signe de notre récompense dans les cieux. A mesure que nous la conserverons grande, notre récompense sera grande. « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 32 janvier 2026

25.01.2026 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 4, 12-23

La proximité du royaume

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 4, 12-23

Le baptême de Jean le Baptiste était un baptême de repentance et de conversion, un acte de rupture avec le Judaïsme traditionnel. Vous le savez, Jean était le fils de Zacharie, prêtre du Temple de Jérusalem et, tout naturellement, il était appelé à lui succéder à cette fonction. Jean le Baptiste apparaît comme le fils rebelle d’une famille bien établie, à la destinée toute tracée. Il rejette cependant les fastes du Temple, pour se vêtir de peau de bête, soulignant sa rusticité, et il quitte Jérusalem pour les bords du Jourdain, précisément pour rejoindre l’endroit où le peuple hébreux était initialement entré en Terre promise. Explicitement, Jean dénonce ici la corruption de l’establishment religieux, il défie le culte du Temple pour proclamer la nécessité d’une nouvelle entrée en Terre sainte: « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » (Mt 3, 3) ; « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » (Mt 3, 7).

Jésus surgit alors, oserai-je dire, de nulle part et investit, dans le baptême de Jean, la place du repentant – investit surtout la volonté de conversion. Il reprend ainsi à son compte l’intention de Jean : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3, 2 et 4, 17). Nous comprenons que cette proximité du royaume, celle qu’on découvre par une acte de conversion, c’est la présence du Christ à nos cotés, l’Esprit reçu du Père avec lequel il nous baptise. C’est ce que Jean avait prophétisé : « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11). Jésus accomplit le baptême de Jean : par le Christ, nos élans de conversions s’accomplissent dans l’Esprit Saint et le feu.

Il reste une dernière étape, dont l’Évangile d’aujourd’hui témoigne par l’appel des premiers disciples : au baptême, Dieu nous appelle et nous donne un nom et, ainsi, une personnalité à ses yeux. On a un peu perdu, de nos jours, cette belle symbolique qui consistait à révéler au baptême, le prénom de l’enfant choisi dans le secret de l’amour parental. Ainsi, la première fois qu’on proclamait publiquement le prénom d’un enfant, c’était pour signifier, au-delà du choix des parents, l’appel de Dieu.

Tous, Dieu nous appelle par notre prénom. Voilà la véritable proximité du royaume des Cieux : chrétiens, nous sommes à tu et à toi avec Dieu, amis avec le Christ qui nous accompagne tout au long de notre vie. C’est ainsi que l’Évangile de Luc (12, 7) rapportera que même les cheveux de notre tête sont comptés. Nous avons de l’importance aux yeux de Dieu, qui se soucie de nous dans les moindres détails, au-delà même de l’intérêt que nous nous portons personnellement.

Ainsi Dieu connaît-il tous les élans de notre cœur, les plus purs comme les plus corrompus. Le danger serait alors d’imaginer que Dieu nous surveille, qu’il tient compte autant de nos égarements que de notre charité, qu’il comptabilise nos bonnes et mauvaises actions comme il dénombre nos cheveux. C’est une compréhension perverse de l’intention de Dieu, que pourtant l’Église a beaucoup propagée : Dieu voit tout ! Faites attention !

Il faut comprendre que ce sentiment d’un Dieu inquisiteur implacable, c’est la projection de notre propre regard sur nous-mêmes. Nous jugeons certaines de nos pensées, certains de nos actes avec sévérité, mépris et même parfois dégoût. Nous avons aussi tendance à juger les pensées et les actes des autres – à faire entre nous des petits comptes affectifs et, quand la coupe est pleine, à juger et condamner. Si Dieu effectivement nous connaît dans les moindres détails, au point que chaque cheveu de notre tête compte à ses yeux, il ne nous juge pas par le menu mais bien en tant que personne toute entière, avec nos faiblesses certes, mais aussi avec toute l’espérance que nous incarnons : pécheurs, nous restons aimés de Dieu qui, au lieu de nous vouloir nous chercher des poux, persiste à nous appeler tendrement par notre prénom.

La proximité du royaume viendra de notre réponse à cet amour de Dieu qui nous connaît jusqu’à l’intime. Et cette réponse sera biaisée, quelque part troublée de culpabilité et de honte, si nous imaginons Dieu comme un juge implacable au lieu de le voir d’abord comme un ami personnel qui nous veut du bien. Parlons-nous à Dieu comme à un ami proche ou baissons-nous les yeux devant lui comme au tribunal ? Le,danger alors sera de vouloir prendre distance avec Dieu, afin d’éviter ce regard que nous pensons implacable.

Dieu n’a jamais honte de nous. C’est nous qui avons tendance aux jugements implacables sur nous-même ou sur autrui. C’est nous qui avons parfois honte de nous-même ou de certains alentour. Dieu n’a jamais honte de nous. Au contraire, c’est dans notre confrontation au mal, à la souffrance, au péché et à la mort qu’il veut se rendre le plus présent, le plus intime, le plus proche, le plus aimant … jusqu’à mourir crucifié, s’il le faut.

Le feu dont parle Jean le Baptiste quand il évoque le baptême dans l’Esprit Saint n’est pas le feu de l’Enfer, ce tiraillement déchirant que l’on éprouve quand notre péché nous désespère, le feu du remord qui ronge, de la honte qui nous étreint. Le feu du baptême dans l’Esprit n’est pas le feu de la culpabilité qui nous assaille, mais bien de feu de l’amour divin, volontaire pour nous rejoindre en toute circonstance, fussent-elles les plus affligeantes.

Frères et sœurs, l’appel des disciples par leur prénom à peine le Christ a-t-il endossé le baptême de conversion proposé par Jean, nous incite à une amitié spirituelle sincère avec le Christ, sans fard et sans honte, à une vie spirituelle amoureuse et intense, à une amitié divine qui justement transcende toute honte par amour.

Notre sentiment de la proximité du royaume des Cieux, de notre appel personnel à partager la vie divine, dépendra de notre sentiment d’amour pour Dieu. Un amour qui, lui-même, ne juge pas Dieu, mais l’accueille spontanément comme son Sauveur.

En nous appelant, pécheurs, par notre prénom, Dieu nous dit je t’aime au-delà de tout. De notre réponse authentiquement amoureuse à cet amour divin viendra la proximité du royaume.

Nous arrive-t-il de dire à Dieu que nous l’aimons ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 21 janvier 2026

18.01.2026 – HOMÉLIE DU 2ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – JEAN 1, 29-34

L’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde

Évangile selon saint Jean 1, 29-34

Nous voici revenus dans le Temps Ordinaire de la liturgie, mais l’Évangile porte encore un parfum d’Épiphanie, nous méditons toujours le baptême de Jésus. Cette transition douce entre l’extraordinaire de l’incarnation divine et l’ordinaire de la vie chrétienne est heureuse et symbolique : nous sommes appelés à rayonner l’amour baptismal de Dieu dans notre quotidien.

De notre longue méditation sur l’incarnation de Dieu, que nous avons initiée au début de l’Avent, nous avions conclu, dimanche passé, que la véritable manifestation de Dieu au sein de l’Humanité, c’est quand il surgit dans nos vies affrontées au péché, jusqu’à vouloir prendre notre place face au mal. Nous l’avions remarqué du baptême où il prend la position de converti jusqu’à la crucifixion où il agonise parmi les bandits. La certitude du Salut vient de cette conviction que le Christ désire se substituer à nous face au mal, à la souffrance et à la mort. « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Je vous propose de méditer cette phrase, que nous disons à chaque élévation de l’Eucharistie.

Commençons par l’entrée du péché dans le monde – le péché originel. Vous connaissez le récit : Dieu crée l’homme et la femme et les place dans un jardin luxuriant dont ils peuvent abondamment manger les fruits, sauf ceux de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2, 9). Alors, le serpent trompe Eve et Adam qui se mettent à douter de la parole de Dieu. Ils goûtent donc à la connaissance du mal et le péché entre ainsi dans le monde. Il a été beaucoup dit sur la faute d’Adam – et surtout sur celle d’Eve – qui a induit beaucoup de culpabilité, certains allant jusqu’à conclure que l’homme était fondamentalement pécheur – et la femme, de surcroît, tentatrice. Pour le dire platement, Adam s’est laissé berner par sa femme qui répercutait les persiflages du serpent. Et ainsi, les maux sont-ils entrés dans le monde. Poussant à bout cette logique caricaturale, le péché est ainsi devenu génétiquement transmissible et la sexualité, l’acte d’amour qui donne la vie, intimement coupable.

Je préfère lire le récit du péché originel non comme une accusation qui nous culpabilise, mais comme une explication théologique de la manière dont les maux se sont répandus dans le monde. Dieu a créé l’homme libre, mais à cause de sa finitude, il lui donne une limite à ne pas franchir : celle de ne pas goûter à la connaissance du bien et du mal – ce qui, dans le jardin de tous les biens, revient à goûter au mal. Au fond, le plan de Dieu est de nous vouloir libres, en nous avertissant des limites de cette liberté, au-delà desquelles nous souffrons et risquons la mort.

Il faut, je crois, s’affranchir de la culpabilité du péché originel : au fond, ce n’est pas moi qui ai répandu le péché dans le monde, c’est Adam. Et comme lui, j’ai été crée fondamentalement bon. Je crois important de toujours se souvenir de la primale bonté de l’être humain, et ainsi de la nôtre. Pour le dire dans un langage enfantin, en matière d’offense, ce n’est pas moi qui ai commencé. Je suis né avec l’intention pure d’aimer. Ce n’est qu’ensuite que le péché m’a atteint et brisé le cœur. Si la faute d’Adam est là pour nous enseigner que c’est la désobéissance aux limites posées par Dieu qui est la source de tous les maux, contrairement à Adam, je ne suis pas né au paradis mais bien, comme le Christ, dans un monde qui s’affronte au mal. Au baptême, en surgissant dans nos vies, le Christ nous délivre de la culpabilité du péché originel.

La symbolique de l’ « Agneau de Dieu », vous le savez, est centrale dans l’Évangile de Jean. Jésus est l’agneau qu’on sacrifie à Pâques, en commémoration de la délivrance du peuple d’Israël. Il est la brebis qu’on conduit à l’abattoir dans le Livre d’Isaïe, celle qui passe par la porte étroite pour être immolée au Temple dans les Évangiles (Matthieu 7, 13-14 ; Luc 13, 24). Il est le bouc émissaire qui porte et enlève les péchés du monde, celui qui se sacrifie pour nous. La symbolique est très forte qui réaffirme la volonté du Christ de se substituer aux pécheurs face au mal.

Revoici le Temps Ordinaire de la vie chrétienne où nous sommes appelés à imiter le Christ au quotidien, le temps de notre confrontation banale aux péchés du monde munis de l’amour inouï de Dieu pour l’humanité. Cette vie chrétienne ordinaire, nous pouvons la vivre dans la honte de nos faiblesses et de nos fautes – une vie désenchantée ployant sous le poids de la culpabilité, une vie de sacrifices nécessaires pour racheter la faute d’Adam. Mais nous pouvons aussi la vivre dans la joie de la perspective du Salut, muni de la certitude de la présence de Dieu dans nos vies et de sa volonté inflexible de racheter nos fautes, de vouloir toujours se substituer à nous face à la mort – une vie enchantée par l’effectivité du Salut, une vie où les nécessaires sacrifices sont consentis par amour. Dans l’ordinaire de la vie chrétienne, nous sentons-nous coupables de vivre ou puissamment délivrés ? Parce que de ce sentiment quotidien de Salut effectif, dépend notre regard sur les pécheurs, en particulier sur celui que nous sommes.

A l’élévation de l’Eucharistie, quand nous chanterons l’Agnus Dei, méditons-le sous l’angle du Salut : Voici l’Agneau de Dieu qui me délivre au quotidien du mal et de la culpabilité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 14 janvier 2026